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RESISTANTS ET RESISTANCE

De
416 pages
La Résistance à l'occupant nazi en France entre 1940 et 1944 n'a pas fini de susciter des controverses, des polémiques, qui semblent même vivifiées ces derniers temps. La question de la Résistance est loin d'être épuisée. Elle apparaît comme étant pleinement de notre temps parce que les débats sur l'intelligibilité de la résistance sont toujours aussi aigus de nos jours.
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RESISTANTS ET RESISTANCE

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest

Dernières parutions

Jean VERLHAC, Laformation de l'unité socialiste (1893-1905). M.-Th. ALLEMAND-GAY et J. COUDERT, Un magistrat lorrain au XVllle siècle. Le Premier Président de Cœurderoy (1783-1800) et son diaire. M. GALOPIN, Les expositions internationales au XXe siècle et le bureau international des expositions. COMTE ERNEST DE MUNNICH, Mémoires sur la Russie de Pierre le Grand à Elisabeth 1re (1720-1742). Traduit et annoté par F. Ley. Bernard ALIS, Les Thiard, guerriers et beaux esprits. Léon SCHIRMANN, L'affaire du "dimanche sanglant d'Alto na" ,19321997. Autopsie d'un crime judiciaire organisé par les magistrats. Yveline RIOTTOT, Joaquin MAUURIN. De l'anarcho-syndicalisme au communisme (1919-1936).

@ L'hannattan, 1997 ISBN: 2-7384-5889-0

Sous la coordination de Jean- Yves BOURSIER

RESISTANTS ET RESISTANCE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

AVANT-PROPOS

Les textes présentés dans cet ouvrage ont été rédigés sur la base des communications présentées au colloque «Résistants et Résistance» qui s'est tenu les Il et 12 janvier 1996 à l'Université de Paris VIII - St-Denis et dont j'ai assuré l'organisation avec le soutien du département d'Anthropologie de l'Université de Paris VIII et du Laboratoire d'Anthropologie des Institutions et des Organisations Sociales (LAIOS-CNRS). Certaines communications ont été très nettement étoffées, notamment celle de Daniel Fabre consacrée à «L'ethnologie au carrefour des engagements. 1940-1944», devenue un important texte sur la discipline. Réunissant des résistants, des chercheurs de différentes disciplines, ce colloque fut l'occasion d'échanges fructueux qui ont porté sur différentes problématiques de recherche, sur des questions relatives à la Résistance ellemême et aux usages qui en sont faits. Ces travaux ouvrent, à n'en pas douter, à de nouvelles rencontres et à de nouveaux débats. En effet, «la Résistance» comme question est loin d'être épuisée. Elle n'a pas fini de susciter des controverses qui semblent même vivifiées ces derniers temps. Cette 7

séquence historique et politique apparaît comme étant pleinement de notre temps, non seulement parce que de nombreux acteurs sont encore en vie, sont nos contemporains, ils pensent et disent sur la question, mais principalement parce que les enjeux de mémoire, les enjeux politiques et les débats sur l'intelligibilité de «la Résistance» sont aigus et de notre temps. Ils concernent la politique, la France et les gens de ce pays. Ce colloque était placé sous la présidence d'honneur de Jean-Pierre Vernant. L'initiative d'organiser ce colloque avait été appuyée par Georges Balandier, Jacques Barrau (décédé depuis), Robert Cresswell et Jean-Pierre Vernant. Qu'ils en soient ici tout particulièrement remerciés. Que soient remerciés également le département d'Anthropologie de l'Université de Paris VIII, l'Université de Paris VIII et sa présidence, le service culturel de l'Université de Paris VIII, la Direction Régionale de l'Action Culturelle de l'Ile-de-France et le Laboratoire d'Anthropologie des Institutions et des Organisations Sociales (UPR. CNRS). Jean-Yves Boursier

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PREMIERE PARTIE

GENS, TERRITOIRES, REPRESENTATIONS,

PROCESSUS ET FIGURES

POLITIQUE

CHAPITRE

1

RESISTANTS

ET RESISTANCE

Il a été tellement écrit et dit sur la Résistance qu'un demi siècle après, l'essentiel semble dissimulé sous le mythe, la geste, l'hagiographie et les problématiques de l'air du temps. Nous sommes le plus souvent dans le registre de ce qui a été dit de ce qui fut et, l'identification de ce qui a eu lieu demeure une question ouverte. Moses Finley, citant Malinowski, écrit que «le passé est pertinent dans la mesure où il continue à vivre dans le présenti.» Tel est bien le cas avec la Résistance et plus généralement avec les événements de la seconde guerre mondiale en France qui suscitent toujours autant de débats, de polémiques et l'éloignement dans le temps ne les a aucunement assourdis, bien au contraire. La tentative de supprimer la journée commémorative du 8 mai sous Giscard d'Estaing, le fichier des juifs établi par Vichy et retrouvé, la longue affaire Papon, les relations de Touvier avec
1. In Moses I. Finley, Sur l'histoire ancienne, La Découverte, 1987, p.26. Il

l'Eglise, les relations Bousquet-Mitterrand, la gerbe de Mitterrand sur la tombe de Pétain, les débats autour du film Les terroristes à la retraite, les accusations portées contre Jean Moulin, autant de polémiques qui attestent sans aucun doute que se nouent là des questions politiques d'hier et d'aujourd'hui, des problématiques historiques, des affrontements d'écoles historiques, des débats sur la France et sur les gens de ce pays. Des temps politiques de la représentation De 1945 à nos jours, la représentation de la Résistance a évolué. Nous avons eu le temps de la geste dans la période de magnificence de la Résistance sous la forme de l'épopée héroïque et fraternelle qui faisait fusionner Résistance et maquis, Résistance et France, le temps où, comme l'écrivait Malraux: «Dans la Résistance, la France reconnaissait ce qu'elle aurait voulu être, plus que ce qu'elle avait été2.» C'était aussi le temps où le PCF se présentait comme «le parti des 75.000 fusillés», «le parti de la Renaissance française», un temps où, après une très faible épuration, une répression sélective, diffuse et néanmoins féroce s'abattait sur certains résistants, combinée aux votes successifs de lois d'amnistie des collaborateurs par le Parlement3. Ailleurs, ce temps fut celui de la dénonciation de la MOI comme «ramassis de sionistes», «section de la IVe Internationale», «groupe d'espions», un temps où, en France, Claude Lévy4 dût, sur l'injonction
2. ln André Malraux, Antimémoires, GalIimard, p.140. 3. De 1947 à 1953. 4. Résistant, membre de la 35' Brigade FTP-MOI dans le Sud-Ouest, auteur Des Parias de la Résistance, Calmann-Lévy, 1971. Sur cette question, on se reportera à mon ouvrage, La guerre de partisans dans le Sud-Ouest de la France, L'Harmattan, 1993. 12

d'Aragon, franciser les prénoms des héros de ses nouvelles pour les publier dans Les Lettres françaises. Nous étions au temps de la guerre froide et des guerres coloniales. Il existe des temps politiques de la représentation. Celle qui fut organisée autour du grand homme, de Gaulle, et celle fondée sur le «Parti», le PCF, ont structuré l'écriture et la pensée sur cette question pendant de très longues années. Sur ce point nous avons un parfait exemple de l'utilisation de l'écriture comme modalité de l'exercice du pouvoir politique, de pouvoir sur la représentation de l'événement et sur la transmission d'une vision de ce qui a eu lieus. De nombreux écrits inspirés par le PCF relèvent d'une volonté d'inscrire pour la postérité une histoire centrée autour du «Parti». La liste de ces publications serait fort longue à établir mais néanmoins éloquente. Retenons les tentatives allant jusqu'à faire de Maurice Thorez - qui avait passé la guerre en URSS - «le premier des FTp6», et même le chef de la Résistance7, sans oublier la mise en avant du soi-disant «Appel du 10 juillet 1940 de Maurice Thorez et de Jacques Duclos8» placé sur le même plan que «l'Appel du 18 juin» du général de Gaulle. Quant à la geste gaulliste, elle est inscrite, monumentale, dans la pierre et par la pierre. Au Mont-Valérien, le Mémorial de la France combattante, dominé par la croix de Lorraine, prescrit une vision de la France dans la guerre,
5. On se réfèrera aux thèses de Claude Lévi-Strauss et de Jack Goody sur cette question. 6. ln Marcel Prenant, Toute une vie à gauche, Encre, 1980, p. 315. 7. «Maurice Thorez à la tête de la Résistance», in Georges Cogniot et Victor Joannès, Maurice Thorez, Editions Sociales, 1970, p.139. 8. Sur ce point, on se référera à mes travaux in Jean-Yves Boursier, La politique du PCF, 1939-1945, L'Harmattan, 1992. Ce texte n'est nullement un appel à la Résistance. 13

d'une France au combat, d'une France indivisible, avec le cadet de Saumur défendant les ponts de la Loire, les soldats de la bataille de Cassino en passant par les FFL à Bir Hakeim,le tirailleur sénégalais, le tirailleur algérien et jusqu'au déporté. Cette épopée s'articule principalement sur tout ce qui symbolise la France éternelle, la Métropole et l'Empire : l'armée et par là, l'Etat. Cette épopée n'est pas référée principalement aux résistants et à la Résistance. Avec l'entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon les 18 et 19 décembre 1964, cérémonie sans précédent sous la Ve République, le régime gaulliste, à son apogée après avoir terminé les guerres coloniales, constitua la figure de Jean Moulin comme symbole de la Résistance intérieure, comme héros national, concentrant sur son nom une histoire nationale de cette période. En proclamant: «C'est la marche funèbre des cendres que voici. A côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées», André Malraux inscrivit Jean Moulin et la Résistance dans une filiation historique et dans une tradition cumulative du peuple républicain; sur ce point se noua le consensus avec le PCP. Il s'agissait d'une tentative de prescrire une vision unanimiste de la Résistance, effaçant le processus politique complexe, éclaté et divisé qu'elle fut. La patrimonialisation, l'étatisation du processus étaient à la mesure de la mise à l'écart, parfois même de l'écrasement de ses acteurs9, les résistants, au cours de la séquence précédente. Plus tard, il y eut un temps où le Président Pompidou
9. Les tentatives d'anéantissement de Georges Guingouin, le chef des grands maquis du Limousin, en sont l'exemple le plus flagrant. Il existe peu de travaux sur cette question à ce jour. 14

déclara que ces histoires de résistance étaient dépassées et il grâcia le chef milicien Touvier (23 novembre 1971). Le temps de la réaction étatique contre le mouvement issu de mai 1968 coïncidait avec le temps du déploiement des attaques contre la Résistance, avec le temps de la mise à l'écart du gaullisme historique. Dans ce temps, un cinéaste, avec Le chagrin et la pitié, soulevait de vigoureux débats en énonçant une évidence: la France ne fut pas unanimement résistante; un autre cinéaste, avec Lacombe Lucien, prétendait que les chemins du maquis et de la Milice relevaient du pur hasard. Nous en sommes arrivés à un temps où tout semble pouvoir être dit: «résistance passive», «résistance morale», «résistance humanitaire», allant de pair avec une remise en cause des jugements établis. Ainsi, quand en avril 1992 les magistrats de la Chambre d'accusation prononcèrent un non-lieu en faveur du chef milicien Touvier parce qu'il avait agi aux ordres d'un Etat qui n'avait pas une politique «d'hégémonie idéologique», ils prenaient une décision politique en appliquant dans le domaine du juridique le médiocre concept de «totalitarisme» JO de fait, soutenaient les tentatives de réhabilitaet, tion du régime de Pétain. Ce temps correspond à celui d'un Président de la Républiquequi porta la francisque - fait unique depuis la Libération -, trouva fréquentable René Bousquet, un des complices actifs de la politique nazie d'extermination des juifs d'Europe, et pour qui Vichy ne méritait qu'une «certaine forme de condamnationll», un temps marqué par la banalisation des
JO.Au sens où il ne pennet pas de penser chaque processus politique pour ce qu'il est, dans sa singularité. Robert O. Paxton l'a très bien démontré, in Conférence prononcée en Sorbonne en juin 1994 pour le cinquantième anniversaire de la mort de Marc Bloch. publiée in Le Monde, 17-06-1994. 11. Intervention télévisée du 12-09-1994, in Le Monde, 14-09-1994.
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opinions xénophobes et antisémites. Il est aussi le temps des accusations portées contre Jean Moulin que certains présentent comme «un agent soviétique», vision d'une sorte de nouvelle école historique pour qui n'existerait qu'un obscur théâtre d'ombres manipulées par l'Etat et ses services et où ne s'activeraient que des «agents», conception identique mais renversée du stalinisme qui voyait des «traîtres» et des «espions» partout, fascination pour l'Etat et absentement des gens des processus politiques12. En revanche, nous constatons, sur près d'un demi-siècle, une remarquable continuité dans l'acharnement contre Georges Guingouin, le chef des puissants maquis du Limousin, encore attaqué dans Le Crapouillot n° 81 d'avril-mai 1985. Guingouin, symbole de la guerre de maquis et de la guerre de libération nationale, est synonyme de la peur qu'éprouvent, de tout temps, les défenseurs de l'ordre établi. La question de l'identification de ce qui est pratiqué. De quoi parle-t-on? «Résistance» est un nom. Il est ce par quoi ce qui a eu lieu a une valeur pour les gens et ce qu'il en reste, ce qu'il nous en reste. L'utilisation du nom «Résistance» n'est pas nouvelle. Erckmann et Chatrian dans leur ouvrage relatif à 18141815, L'invasion, parlent des partisans qui «marchaient sur le talus, sans rien dire, comme des ombres», (déjà «l'armée des ombres») : «Nous venons de décider que l'on pousserait la Résistance jusqu'au bout.» C'est ici l'universel de
12. Sur ce point, on se rapportera à Pierre Vidal-Naquet, Le trait empoisonné, La Découverte, 1993. 16

la question: face à l'oppression, il existe de la l"ésistance dont les formes diffèrent selon les conditions politiques, selon la situation. Dans cette acception, le mot «Résistance» est associé à celui de partisan, au combat des francs-tireurs, à une forme de guerre particulière. Or, «la Résistance», pendant la période 1939-1945, ne s'identifie pas toujours à la guerre, même si en France, le point de radie alité de la situation se donne dans la question de la pratique d'une guerre singulière, la guerre de maquis. Dans la situation de 1940, de Gaulle emploie le premier le terme de «Résistance» dans son Appel du 18 juin 1940 : «Quoiqu'il arrive, la flamme de la Résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas13.» Mais cet appel est lancé à l'extérieur du territoire national. En France, sur le sol national, aux sources de cette Résistance, le «Réseau du Musée de l'HommeI4» publie le 15 décembre 1940, le nOl de son journal, Résistance, qui porte en sous-titre «Bulletin officiel du Comité National de Salut Public» dans lequel nous lisons: «Résister! C'est le cri qui sort de votre coeur à tous dans la détresse où vous a laissé le désastre de la Patrie.[...] Inconnus les uns des autres hier, et dont aucun n'a jamais participé aux querelles des partis d'autrefois, aux Assemblées ni aux gouvernements, indépendants, Français seulementI5.» La référence aux grands ancêtres conventionnels de l'An II est associée à l'idée de Résistance et à celle de dépasser les «factions», au sens donné par Saint-Just.
13. ln Appel de de Gaulle 18 et 22 juin 1940. 14. Organisé notamment par les ethnologues Boris Vildé, Anatole Lewitzky, Gennaine Tillion. 15. Cité in extenso in Alain Delaie, 1940 : Le Réseau du Musée de l'Homme, Le Peuple français, n017, Janvier-Mars 1975, p.20. 17

Plus tard, «la Résistance» deviendra un thème récurrent. On parlera de «Mouvements Unis de Résistance», de «Résistance», de «Ceux de la Résistance», de «Conseil National de la Résistance», et les bons de réquisition des maquis seront signés «France combattante» ou «La Résistance». Le n01 du Franc-Tireur de décembre 1941 annonce clairement: «Pour l'instant, une seule tâche: résister, organiser, préparer le sursaut national qui nous fera à nouveau maîtres de notre destin» et il appelle à «la croisade libératriceI6.» En juin 1942, le n08 titre simplement: «Résistance»17. Mais le nom «la Résistance» a recouvert d'autres réalités. Pierre Bertaux, résistant, commissaire de la République à Toulouse, signale que les producteurs d'Armagnac se disaient résistants au titre qu'ils «avaient vendu aux Allemands des quantités considérables d'Armagnac à des prix dépassant parfois huit ou neuf fois la taxe. A la Libération, ils faisaient valoir qu'ils avaient en somme pratiqué une forme de Résistance, en faisant payer aux Fritz le prix fort. [...] Je ne suis même pas sûr qu'ils n'aient pas, en outre, pratiqué une autre forme discrète de Résistance, laquelle aurait consisté à allonger le produit de la vigne d'un alcool de betteraves...18» Un nom, pour lequel certains étaient morts, servait à d'autres pour couvrir des activités profitables. Ailleurs, quelques années après la guerre, le journal L'Yonne républicaine put accoler à son titre «issu de la Résistance» comme légitimisation de son existence alors que ce journal était, avec l'aval du Comité Départemental 16.ln DominiqueVeillon,Le Franc-Tireur,Flammarion, 1977,p.73. 17./dem., p.99. 18. ln Pierre Bertaux, Libération de Toulouse et de sa région, Hachette, 1973,p. 204.
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de Libération, la reprise in extenso du Bourguignon, journal collaborateur, non épuré, ce qui fit écrire, un temps, au journal du Front national, ['Yonne libre: «On prend les mêmes et on recommence!l9» Le nom de Résistance possède alors valeur de carte de visite, d'enracinement dans un passé glorieux. Bousquet, Leguay, Papon, et tant d'autres, dont nombre de ministres de Vichy, se sont proclamés «résistants» ou ont déclaré avoir «rendu des services à la Résistance.» L'exemple le plus révélateur est celui de René Bousquet, Secrétaire général de la police de Vichy, condamné le 23 juin 1949 par la Haute Cour de Justice à cinq ans de dégradation nationale, peine dont il est immédiatement relevé pour avoir «par ses actes, participé de façon active et soutenue à la résistance contre l'occupant.» Quant à un des chefs du camp de Drancy, antichambre d'Auschwitz, Maurice Rasjfus nous apprend qu'il est déclaré avoir «rendu des services à la Résistance2o.» Le nom de Résistance devient dans ces cas l'alibi des pratiques criminelles des vichystes. Le fait que tout puisse être dit, atteste d'une nomination vague et cela interroge. Une question d'intelligibilité Cette nomination vague indique que l'enjeu véritable est l'intelligibilité de la situation, de ce que recouvre ce nom, d'identification de ce qui a eu lieu. Cela requiert une démarche d'enquête.
19. N° Il, 19-12-1944. Il s'agit bien sûr du «Front National pour l'indépendance de la France», organisation mise en place par le PCP. 20. In Maurice Rajsfus, Dranc)', Manya, 1991, p.99. 19

De nombreux historiens expliquent les difficultés à investir la question de la Résistance, et plus généralement de la période, par un manque d'archives, thème récurrent depuis Henri Michel, le fondateur de l'historiographie de la Résistance, jusqu'à aujourd'hui, où il semble que ces archives soient vouées à un véritable culte. De ces archives, Claude Lévi-Strauss nous a avertis depuis fort longtemps qu'il s'agit de «morceaux de papier21» et qu'elles sont «l'être incarné de l'événementialité22.» En fait, la tendance à un retour à une stricte heuristique est la modalité actuelle de dissolution de la question des formes de conscience, du subjectif et, par là, de la politique, dans la factualité. En effet, s'il existe obscurité sur cette période, sur la Résistance, ce n'est pas tant par manque ou trop-plein d'archives mais par la difficulté à penser la question des rapports entre la politique et ce qui s'est passé. Si on considère ce qui a eu lieu comme un donné, il ne reste plus qu'à en établir les principes de causalité pour montrer que ce qui a eu lieu devait avoir lieu ou à établir une événementialité savante ou encore, à étudier «la mémoire» que chacun ou des groupes ont et transmettent de ce passé. Dans un mode historiciste, la pensée de la situation sera ramenée à des déterminants objectifs, considèrant que les formes de conscience sont induites par la situation économique et sociale, par les structures et en donnant à penser que le rapport des gens à la situation dérive de l'appartenance à un groupe «culturel», «religieux», «national» ou encore est produit par les conditions sociales. Or, résister provient d'un choix, d'une décision, de phénomènes subjectifs qu'on ne peut ramener
21. ln Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Plon, 1990, p.288. 22. Idem., p. 289. 20

à rien d'autre qu'à eux-mêmes, qui prescrivent des actes de résistance. Si la politique est circonscrite à des partis, des appareils, à l'Etat comme c'est souvent le cas lorsqu'elle est traitée, la politique elle-même, la pensée de la politique, les lieux où elle se déploie ne sont pas étudiés. Les gens, pensant et pratiquant la politique, sont le plus souvent absentés. Or, la politique, comme activité singulière des hommes, n'existe pas sans ces gens, sans cette «chair humaine» dont parle Marc Bloch. Elle relève de ce qu'il est possible de faire dans une situation, de la prise de position sur le réel et des pratiques mises en oeuvre pour le transformer. Elle tient de ce que Marc Bloch nomme, lorsqu'il traite de l'avenir, du «coup de dé», «d'une part de contingence et de l'imprévu23». Et si le passé «continue à vivre dans le présent» pour reprendre Malinowski, la raison en est que la question des politiques possibles dans la situation, au travers de celles qui ont eu cours, demeure toujours en suspens. Les résistants sont des gens, et c'est cela qui doit nous intéresser. Là où de nombreux acteurs d'une situation sont encore en vie, un dialogue d'interlocution dans l'enquête24, une démarche anthropologique est possible; rien n'est préétabli à l'avance qu'il faudrait confirmer parce que l'anthropologie ne part pas a priori avec un dispositif d'objectivisation qu'on se serait donné et que la réalité viendrait légitimer. Que disent ces résistants aujourd'hui de ce qu'ils pensaient à cette époque en situation? Qu'en pensent-ils aujourd'hui et que nous donnent-ils à penser?
23. ln Apologie pour l'histoire, A. Colin, 1985, p. 107. On se référera également à Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom, Seuil, 1996. 24. Mes propos s'appuie sur des enquêtes conduites auprès de 250 résistants sous forme d'entretiens de longue durée, en différentes régions de France et sur près de 20 ans. C'est de là que je parle. 21

Confrontée aux matériaux historiques, la démarche anthropologique peut rendre intelligibles et pensables les situations parce que l'enquête est centrée sur les acteurs de ces situations, sur les façons de les traiter et parce qu'elle s'intéresse à découvrir ce que les hommes n'ont pas songé «à fixer sur la pierre ou sur le papier25.» En ce sens, l' anthropologie permet de «faire notre histoire26.»
Les Résistants

Le mythe a occulté le fait qu'avant «la Résistance», il y eut des résistants. D'eux, il ne subsiste souvent que des traces, de ces «traces infinitésimales» évoquées par Carlo Guinzbourg qui «permettent de saisir une réalité plus profonde27» quand on procède à «l'analyse rapprochée de type microscopique28» telle que l'entend la microstoria italienne. Elle peut nous aider à repérer ces premiers résistants. Dans la situation de la débâcle de 1940, de défaite subjective, l'initiative d'un petit nombre de personnes de ramasser des armes, de saboter, comme l'a fait Etienne Achavanne, fusillé par l'occupant en juillet 1940, de s' opposer à l'occupant, comme Jean Moulin d'ailleurs, qui est le choix de départ de la Résistance chez certains, indique dans le rapport à la situation, une indépendance radicale par rapport aux phénomènes de conscience dominants, le pétainisme, une altérité complète par rapport aux opinions et aux pratiques sociales de l'époque. Cela fonde
25. Pour reprendre le propos de Claude Lévi-Strauss in Anthropologie structurale, Agora-Plon, 1985, p. 39. 26. ln Marc Abélès, Anthropologie et marxisme, Complexe, 1976, p. 232. 27. ln Carlo Guinzburg, Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Flammarion, 1989, p.147. 28./dem., pp.lO-11. 22

l'engagement dans cette période très difficile s'étendant de juin 1940 à la défaite allemande de Stalingrad, moment où s'opère le basculement subjectif, une transformation des formes de conscience dans le pays, concomitante de l'occupation de la zone dite libre et de l'effondrement de la fiction de l'Etat français. En France, la situation s'avère singulière tant par l'effondrement de l'Etat national que par l'existence du protectorat nazi de Vichy, Etat bénéficiant de la légitimité parlementaire, de la légalité et d'un large consensus, mais aussi par le fait qu'aucune force structurée, parti ou syndicat, n'appelle à la Résistance en 1940. Le PCF s'est enfermé dans la logique du pacte germanosoviétique de septembre 1939 à juin 1941, provoquant un désarroi profond chez les communistes et dans tout le pays. Après avoir appelé, au cours de l'été 1940, à «fraterniser» avec l'occupant, négocié avec lui pour «le retour à la légalité» et dénoncé les «actes isolés» - de résistance -, il se tient ensuite dans une neutralité sur le mode «Ni Londres, ni Berlin, Thorez au pouvoir29.» Les autres forces, SFIO, Radicaux, droite parlementaire, ont accompagné l'Etat de la Ille République dans son effondrement et se sont majoritairement ralliées à Vichy. L'appartenance de Paul Faure, secrétaire de la SFIO, au Conseil de l'Etat français, symbolise bien cette situation. Enfin, les restes de l'armée sont attachés à Pétain et aucune fraction ne passe à la résistance armée; la France est désarmée. Dans cette situation complexe, cette pratique de résister n'est renvoyée à aucun déterminant objectif; résister est une question de choix, de décision. Ramasser des armes,
29. Sur ce point, La Vie du Parti, n09, Septembre 1940, reproduite in Georges Guingouin, Quatre ans de lutte sur le sol limousin, Hachette, 1978, pp. 246-260. 23

saboter, le nouveau se situe là, dans l'hypothèse de la guerre de libération nationale, dans l'assignation de la conscience nationale à la question de la guerre. Cela dispose une situation politique au sens où surgit le nouveau. Une condition existe pour ouvrir à un rapport nouveau à la question nationale par la rupture avec le pacifisme dominant depuis 1918 comme bilan de masse de la guerre de 1914-1918, comme forme de négation de la question

nationale. Les résistants renouent avec 1934, avec l'antifascisme comme mode de traitement de la question de la guerre et du pays, après l'épisode du Front populaire, mode de parlementarisation de l'antifascisme et substitution du social au national comme aspect principal de la situation. Ce nouveau rompt avec le consensus établi en 1938 sur Munich, consensus dans la mesure où, même si le PCF critique les accords, il demeure dans une logique oppositionnelle et ne propose aucune politique alternative3o. Nouveau également, le fait que ces résistants qui existent avant la Résistance, s'engagent dans un processus adossé ni au «Parti», ni à l'EtaPl et à ses partis. Sur ce point, les déclarations du Réseau du Musée de l'Homme sont significatives: «Aucun n'a jamais participé aux querelles des partis d'autrefois.» Ces résistants, ces femmes et ces hommes, opèrent des choix en comptant sur eux-mêmes et le processus politique s'avère d'une extrême complexité. Ils donnent la mesure de l'immense difficulté de ce sursaut national. Des gens n'obéissant à aucune directive, doivent passer de la résistance individuelle à l'autre étape qui est de chercher
30. La grève du 30 novembre 1938 ne porte pas sur Munich, pas plus que sur les lois xénophobes de Daladier-Reynaud mais sur la mise en question de la loi concernant la semaine de 40 h. 31. Comme cela a pu être la cas en Pologne avec l'A.K liée au gouvernement polonais en exil à Londres. 24

des amis, dans la famille, parmi les relations, parmi les collègues de travail et de construire des réseaux, des mouvements, des organisations de résistance. Cela explique que le support, l'organisation que ces résistants se donnent, soit le réseau au sens de réseau de parenté, de village, de sociabilité, de communauté, de liens tissés entre des gens, que chaque résistant noue avec d'autres résistants et ces réseaux se superposent fréquemment à d'autres qui pré-existent. Cette question est d'importance puisqu'il s'agit de se confronter dans cette première phase de la Résistance à l'énonciation et à la pratique d'une politique de libération, sans parti, alors que nous sommes dans une période historico-politique caractérisée par l'articulation poIitique/partis/représen tation/Etat. Le terme de réseau est approprié pour désigner ces premières formes d'organisation de la Résistance. Dans le réseau tel qu'il se constitue à l'origine, le fondateur est décisif; il imprime sa marque et, très souvent, le groupe a les plus grandes difficultés à survivre à sa disparition. Quand le réseau est démantelé, les membres survivants en intègrent un autre ou bien en créent un autre et parfois, certains appartiennent à plusieurs réseaux. Tissant pas à pas leurs liens, ils quadrillent et organisent des fractions de territoire avec de fréquentes variations d'échelle. Ces regroupements, différents des formes sociales officielles, s'appuyent sur des relations humaines «authentiques» au sens donné par Claude Lévi-Strauss à ce mot, «des relations directes entre les hommes32», fondées sur des liens forts, nécessités par la difficile clandestinité. Ces relations, sortes de liens gentilices, organisent des
32. ln Anthropologie structurale, op. cité, p. 425. 25

phratries et témoignent du difficile travail de recomposition de la Nation lorsque l'Etat national, ses partis, ses institutions se sont disloqués. Elles organisent des groupes fonctionnant sur le mode des sociétés de face à face, explication, sans doute, du fait que ces liens fondés sur l'expérience partagée de la clandestinité aient perduré pendant un demi-siècle, résisté souvent à des divisions politiques d'après-guerre, et soient le support d'une identité33. Certes, les relations personnelles servent de support à l'autorité politique mais la politique ne peut se réduire à des réseaux. Ils révèlent l'absence, à ce moment, d'une organisation capable d'énoncer une politique sur la libération nationale en France. Mais réseau désigne aussi une forme d'organisation liée au secret des services et donc à l'Etat. Là, nous entrons à nouveau dans l'obscur théâtre d'ombres qui a permis, plus tard, de distribuer des certificats d'affiliation à des hauts fonctionnaires vichystes et à d'autres, dans l'opacité de la raison d'Etat et de ses pratiques. Résistance et guerre Une des conditions de la politique est de caractériser, de nommer la situation. Se référant aux grands ancêtres de la guerre nationale, Marc Bloch écrit dans L'étrange défaite que «le Comité de Salut public eût fait de lui (De Gaulle) un général en chef34.» Effectivement, pour de Gaulle, après avoir
33. Sur cette question, on se réfère à Françoise Zonabend, La mémoire longue, PUF,1980, p.31O. 34. ln Marc Bloch, L'étrange défaite, Folio-Gallimard, 1990, pp.157-158. 26

condamné «le crime de l'armistice» - comme Marc Bloch d'ailleurs -, résister, au sens de l'Appel du 18 juin 1940, consiste à s'inscrire dans la continuité, à ne pas arrêter les opérationsmilitaires.Marc Bloch inviteà devenirdes soldats de la guerre de libération, faute d'avoir été ceux de la guerre de défense nationale: «De nos jours où quiconque en a la force se fait soldat, personne, dans la cité menacée, n'échappe à la levée en masse, à ses gênes ni à ses

risques35. »
Parler de guerre entraîne inévitablement à s'interroger sur les buts politiques de cette guerre. De Gaulle possède une pensée sur la guerre. Pour lui, au début, il n'est nullement question d'une résistance sur le sol national, mais à la périphérie, dans l'Empire. A Londres, il incarne la France, «la France libre», et il énonce son projet dès le 24 juin 1940 : qu'une armée française reconstituée, avec l'appui des Alliés anglo-saxons, rende la liberté à la France battue par une force mécanisée supérieure. La libération sera la tâche de l'Etat et de l'armée nouvelle, et non principalement celle des gens du pays, du peuple, dans une guerre de libération nationale. Ses énoncés politiques portent principalement sur la défense de l'Empire et le sauvetage de l'Etat. De Gaulle répond à Pétain qui prétend, lui aussi, sauver l'Etat et l'Empire dans le cadre du protectorat nazi nommé «Etat français» de Vichy. Dès octobre 1940, de Gaulle soulève cette question de l'Etat: «Il n'existe plus de gouvernement proprement français. En effet, l'organisme sis à Vichy et qui prétend porter ce nom est inconstitutionnel et soumis à l'envahisseur. [...] TIfaut donc qu'un pouvoir nouveau assume la charge de diriger
35./dem., p.I64. 27

l'effort français dans la guerre. Les événements m'imposent ce devoir sacré. Je n'y faillirai pas36.» il construit son pouvoir par une scission dans l'Empire et par l'organisation d'une armée dans ces territoires. De manière très révélatrice, la première organisation gaulliste se nomme «Conseil de défense de l'Empire», gouvernement de fait, créé le 27 octobre 1940 à Brazzaville. L'épopée de la 2e DB du général Leclerc en Afrique, puis celle de l'Armée d'Afrique du général de Lattre en Europe, symbolisent cette politique gaulliste. Pour de Gaulle, la continuité de l'Etat est assurée puisqu'il incarne cet Etat. Le n° 2 du Franc-Tireur, en mars 1942, ne s'y trompe pas : «Lui seul (D.G) paraît qualifié pour assurer la pérennité de l'Etat.» Sauver l'Etat implique de sauver l'armée en évitant sa cassure et de sauver la police liée à Vichy, notamment cette police parisienne impliquée dans les rafles antisémites et dans la chasse aux résistants. Sur le territoire métropolitain, le PCP, demeure le seul parti politique existant et agissant. Tout en pratiquant des actes de guerre à partir d'août 1941, il n'a jamais caractérisé cette guerre, alors qu'auparavant, jusqu'en juin 1941, il parlait de «guerre impérialiste». Ses propositions, ses directives, portent sur la «libération nationale», «l'indépendance nationale», «l'insurrection nationale», mais jamais il ne parle de manière nette et prolongée de «guerre de libération nationale». Les FfP, organisation militaire qu'il a mise en place, ne forment en réalité qu'un détachement armé contrôlé par le Parti et un élément très secondaire de son dispositif puisque seulement 10% des cadres y sont théoriquement affectés, en réalité pas plus de 5%.
36. 27 octobre 1940. Manifeste du Général de Gaulle relatif à la direction de l'effort français dans la guerre, in La France continue la lutte, 1940-1943, sI, sd, p.32. 28

Qu'est-ce-qu'une guerre qui n'est pas nommée? Parce qu'il Y a bien guerre puisque des actes de guerre sont pI:atiqués, avec les attentats en ville, la guérilla urbaine, les sabotages, avec les maquis. C'est une politique qui ne met pas à l'épreuve ses propres énoncés. Ces deux forces, gaullisme et PCF nouent un accord dont ~<l'insurrection nationale» est le nom. De Gaulle proclame: «L'insurrection nationale est inséparable de la libération nationale.» Ce mot d'ordre «d'insurrection nationale» qui deviendra le principal thème de propagande du PCF jusqu'à la Libération, délimite politiquement l'alliance de Gaulle-PCP. Que de Gaulle se soit emparé de ce mot d'ordre à forte connotation révolutionnaire, ne relève pas du pur hasard. Il donne l'orientation d'une politique militaire opposée à tout processus politique de type guerre de libération nationale. Dans le cadre de «l'insurrection nationale», il devient en effet impossible d'envisager de se libérer tout seul ou d'être l'élément principal du processus de libération. Cela revient à faire totalement confiance à de Gaulle et aux Alliés, à se placer dans un rapport de dépendance. De Gaulle a le mérite de la clarté sur ce point : ~<Jamais non plus, l'insurrection nationale, qui doit apporter aux Nations Unies au moment voulu un concours très important, n'a été préparée avec tant de méthode, ni tant de résolution...37» Il propose de s'inscrire dans le camp des Alliés comme force d'appoint, force auxiliaire. En affirmant vouloir conduire la guerre à sa façon, il avance sa capacité étatique à la diriger, par rapport au PCF qui la pratique sans la nommer, en réalité un PCF constitué comme opposition dans le cadre politico-militaire fixé par de Gaulle, entièrement sur le terrain de celui-ci. Cela
37. ln op. cité, p.103. 29

apparaît nettement dans sa déclaration à la suite des attentats réalisés dans l'été 1941 par les groupes armés du PCF : «Il est absolument normal et absolument justifié que les Allemands soient tués par les Français.[oo.] Mais il y a une tactique à la guerre. La guerre doit être conduite par ceux qui en ont la charge.[...] Actuellement, la consigne que je donne sur le territoire occupé, c'est de ne pas y tuer ouvertement d'Allemands38.» En fait, il n'est pas question de faire la guerre sur le sol national avant le débarquement. Par la suite, dans la phase ouverte par le débarquement, «l'insurrection nationale» devient l'affirmation de la légitimité de l'Etat de «la France Libre» sur le sol national. Les Glières, le Mont-Mouchet, le Vercors, en sont les manifestations concrètes: ancrer sur des territoires un Etat extérieur, affirmer une souveraineté, peu en importe le pnx. Depuis novembre 1942, depuis les accords qu'il a passés avec de Gaulle, il n'est pas question pour le PCF de mener une politique de conquête du pouvoir puisqu'il s'est rallié au général de Londres. Les FTP, forces armées mises en place par le PCF, ont été symboliquement placées sous l'autorité de de Gaulle, proclamé «chef de la France combattante39» et leur politique militaire se trouve dès lors organisée autour du mot d'ordre «d'insurrection nationale», ni plus ni moins que l'attente du Jour J. et de l'heure H., habillée. d'un vocabulaire faisant référence à la Révolution - l'insurrection -, même si, par ailleurs «l'attentisme» est condamné vigoureusement dans les textes centraux du

38. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. L'Appel, 1940-1942, Plon, 1954, t 1, pp.227-228. 39. Documents publiés in extenso in Henri Noguères, Histoire de la résistance en France, R. Laffont, 5 vol., 1.3, pp.643-653. 30

PCF et des FTP. Comme les autres forces militaires de la Résistance, les FTP doivent jouer le rôle de force d'appoint des Alliés. -L'organisation des parachutages en donne la mesure: 2/3 des armes parachutées le sont après le 6 juin 1944, seulement 6% avant janvier 194440et les FTP n'obtiennent presque rien, en rapport à leurs effectifs. Le débat opposant «l'attentisme» à «l'activisme» apparaît du même type que celui qui oppose le pacifisme à l'Union sacrée en 1914. Ce débat de 1914, en France, se substitue à un véritable débat du point de la politique: «guerre impérialiste» face à «guerre civile révolutionnaire» comme l'avait constitué les bolcheviques; il se déploie de façon interne à une situation du point des formes de conscience, de type majorité par rapport à opposition. Un authentique débat de ligne politique ne peut qu'opposer «la guerre de libération nationale» à «l'insurrection nationale», débat où une politique affronte une autre politique, des buts de guerre à d'autres buts de guerre. L'opposition attentisme/activisme est d'abord un débat interne à l'alliance De Gaulle-PCP. On comprend alors que dans la problématique politique et militaire de «l'insurrection nationale», les maquis aient peu de place parce qu'ils portent l'hypothèse de la guerre de libération et inévitablement de la guerre civile révolutionnaire. Avec le maquis, la capacité à exercer une autorité sur un territoire, constitué comme enjeu par le fondateur ou le noyau originel, soulève la question de la légitimité politique. Cet exercice de la souveraineté, cette forme de pouvoir, s'oppose au pouvoir d'Etat en place. Telle est la politique systématisée par Georges Guingouin dans le Limousin. Le maquis, dont aucune définition ne peut être
40. ln Ravanel, L'esprit de Résistance, Seuil, 1995, p.28!. 31

avancée, est le nom d'une situation où la guerre de libération n'est pas déclarée et énoncée mais où elle est pratiquée. C'est bien là une singularité de la situation en France. «Résistance» ne s'identifie pas à guerre et pourtant, il est frappant que ce soit l'aspect militaire, le rôle militaire, qui subsistent un demi-siècle après, l'aspect «ancien combattant» avec par exemple les cartes de «Combattant Volontaire de la Résistance». Parmi les personnages illustres, on retiendra le «colonel Fabien», le «colonel Ra/Tanguy» ou Georges Guingouin, «le lieutenant-colonel Georges Guingouin, libérateur de Limoges», le «général Chaban-Delmas», etc. De Gaulle a mis en avant le fait armé parce qu'il ne connaît que des soldats et, les FFI de toutes origines ayant été intégrés à l'armée régulière pour se porter aux frontières, il est leur chef. Mais par ailleurs, la Résistance a en son coeur la question de la guerre de libération et, la plupart des résistants revendiquent la participation à des actes de guerre comme symbole de leur participation à la Résistance. Au regard de cette action militaire, l'ensemble de l'action résistante prend un sens comme participation populaire au processus de libération nationale. Aujourd'hui, opposer l'action armée à l'action civile ne peut à terme qu'effacer la résistance armée et ses combattants. «Ancien combattant», cela signifie également «avoir été», que son rôle est terminé dans une séquence politique et qu'il n'a pas existé de politique nouvelle fondée sur le bilan de ce que l'on vient de pratiquer. S'ensuivirent la déception et le désespoir, celles de René Char - et de tant d'autres -, qui ont vécu cet après comme une crise mais surtout les immenses difficultés pour résister à la répression anti-résistante dans la séquence politique suivante. 32

«Parti» et partis:

le colonel Fabien et Jean Moulin

Marc Bloch écrit dans L'étrange défaite: «Notre machinerie de partis exhalait un parfum moisi de petit café ou d'obscurs bureaux d'affaires. Elle n'avait même pas pour elle l'excuse de la puissance, puisqu'elle s'était effondrée aux premiers souffles de l'arbitraire, comme un château de cartes41.» Son propos ne me semble pas totalement exact puisque le PCP s'est maintenu, prouvant ainsi qu'il n'était pas totalement homogène au dispositif parlementaire de la Ille République. Seul parti politique dans la situation de 1940-1944, il produit des énoncés politiques. Le coup de feu tiré par Pierre Georges-Fabien le 23 août 1941 au métro Barbès apparaît décisif et, pour cette raison, Fabien occupe le centre de l'historiographie du PCP. Homme du moment du changement de ligne, du passage d'une politique à une autre, de la neutralité liée à «la guerre impérialiste» à la déclaration de guerre du PCP aux occupants, sans que la guerre et le type de guerre ne soient nommés, sans qu'il s'agisse du signal d'une guerre de libération nationale, d'un seul coup de feu il efface la période septembre 1939-juin 1941. Fabien devient l'homme de l'affirmation de l'existence du PCP en tant que parti par ce qu'il prescrit. Ce coup de feu de Fabien a d'abord pour but de préserver «le Parti» et non d'enclencher une guerre de libération nationale. A ce moment-là, au cours de l'été 1941, la question dans la situation est de construire une politique sur la question nationale en intériorité, inscrite dans le processus de résistance en cours. Avec le coup de feu du métro Barbès, il s'agit au contraire d'adosser la conscience politique à quelque chose d'extérieur: l'attaque allemande contre l'URSS.
41. ln Marc Bloch, op. cité, p.189. 33

Ces actes singuliers, les attentats en ville, signent le retour du «Parti». Pour les Allemands, ce retour est annoncé par les balles et les bombes, mais pour les militants du «Parti», par l'affirmation que la politique, c'est «le Parti». Mais sa politique demeure toujours fondée sur la référence à 36, au mouvement social, à une vision du peuple en terme de classe, de représentation du social à l'intérieur du dispositif politique de la République qui interdit toute hypothèse d'une politique nouvelle sur la France d'où l' ardente obligation de se rallier à de Gaulle. Plus tard, en 1944, Fabien se porte aux frontières dans la tradition de 1792 et il s'inscrit dans la logique de l'alliance de GaullePCF par l'intégration des FFI à l'armée42. Fabien symbolise la réintégration du PCF dans le dispositif national républicain. En mettant en place le Conseil National de la Résistance (CNR) en 1943, Jean Moulin organise le retour des partis et une autre forme de prescription. «La Résistance» est parlementarisée, organisée autour de l'Etat-partis. Ce que de nombreux historiens, d'Henri Michel à d'autres aujourd'hui, identifient comme «l'Etat clandestin», n'est autre que le Conseil National de la Résistance, une Assemblée consultative pour de Gaulle, mise en place par Jean Moulin qu'il a désigné le 21 février 1943 comme «son seul représentant» pour «l'ensemble du territoire métropolitain.» Jean Moulin est le représentant clandestin d'un Etat non clandestin, «la France Libre», dans un pays occupé. Si le CNR est l'oeuvre de Jean Moulin, l'initiative en revient à Léon Blum, le dirigeant de la SFI043 qui
42. Sur cette question, Michel Pigenet, Les Fabiens, des barricades au front, L'Harmattan, 1995. 43. ln Marc Sadoun, Les socialistes sous l'occupation, Presses de la FNSP, 1982, pp.l83 et sq. 34

souhai te inscrire de Gaulle dans une tradition parlementaire républicaine, lui procurer une légitimité au regard des représentations de la politique parlementaire et, pour cela, considère nécessaire la restauration des anciens partis, ceux de la séquence 1936-1940. Rappelons l'énoncé politique significatif de Blum, contenu dans un courrier adressé à de Gaulle le 15 mars 1943 : «Les organisations de la Résistance qui sont sorties du sol français à votre voix, ne pourront en aucun degré se substituer à eux (les partis, N.d.A.). Lorsque la France aura recouvré sa souveraineté et retrouvé une stabilité, le rôle utile de ces organisations sera épuisé44.» Blum avait précisé, dans une précédente lettre à de Gaulle, en novembre 1942: «Il n'y a pas d'Etat démocratique sans partis. [...] Un Etat démocratique est forcément une fédération de partis45.» Jean Moulin met en place le CNR en mai 1943 après avoir obtenu le ralliement des «Mouvements»46 à de Gaulle en mars 1942. Dans un autre processus, le PCF s'est rangé derrière de Gaulle en novembre 194247. Ce CNR noie les mouvements de résistance par «les anciens partis» - Claude Bourdet parle même des «représentants de ces partis fantômes» -, et transforme la dymamique de leur propre processus, leur ôte toute autonomie et surtout le contrôle de l'Armée Secrète, de la logistique, des liaisons, bientôt commandées de Londres48. Avec la création du CNR, de Gaulle obtient une légitimité
44. Citée in Henri Noguères, op. cité, 1.3, 1972, p.241. 45. Citée in Marc Sadoun, op. cité, p.189. 46. Combat, Libération-Sud, Franc-Tireur, principalement. 47. Sur ce point, voir Charles Tillon, On chantait rouge, R. Laffont, 1977. 48. On se référera à Claude Bourdet, L'aventure incertaine, Stock, 1975, pp.2l8-220. 35

parlementaire vis à vis des alliés anglo-saxons mais, en contrepartie, il donne, par l'intermédiaire de Jean Moulin, quitus à tous les partis du CNR sur leur politique depuis 1936 ; pour certains, sur leur ralliement à Munich en 1938 puis à Pétain en juillet 1940 et, pour le PCF, il effaçe la période septembre 1939-juin 1941 marquée par le soutien au pacte germano-soviétique dans ses implications en France. L'enjeu politique se donne dans le rétablissement de l'autorité des partis comme organisations homogènes à l'Etat et à l'Empire, comme structures éta.tiques. Ces conditions font de la grande figure héroïque de Jean Moulin le nom de la Résistance du point des partis et de l'Etat. De Gaulle veut les partis parce qu'il veut l'Etat et il sait qu'il n'existe pas d'Etat parlementaire sans partis49, moyens de mettre l'Etat au centre des représentations. L'importance du thème récurrent du programme du CNR, adopté le 15 mars 1944, atteste que, dans cette logique, la question du programme cheville la politique à l'Etat par le représentatif, le programme étant considéré comme expression de la société ou de ses classes dans une vision représentative de la politique. Ce programme du CNR, auquel certains se réfèrent encore aujourd'hui, pose la question du projet d'Etat articulé à la société. Or, à cette époque, l'hypothèse du programme comme structurant la politique est saturée, au sens où elle ne permet pas de penser la situation puisque, depuis février-octobre 1917 en Russie, le nouveau rapport entre parti et mouvement de masse articule subjectivité de masse' et question de l'Etat et non le programme et l'Etat. En fait, avec le programme du CNR, on opère un retour à avant 1914,
49. l'en veux pour preuve que ces partis s'effondrent quand l'Etat s' effondre comme en 1940. 36

à «la démocratie économique» de Jaurès, au programme de Clémenceau ou encore au programme de Belleville de Gambetta, sorte d'en-plus du parlementarisme. En mettant en place avec le CNR un dispositif EtatPartis par rapport aux mouvements de résistance, Jean Moulin évite l'hypothèse de la guerre civile parce qu'il prépare la transition pacifique symétrique de celle de juillet 1940 quand l'Assemblée des partis avait suivi Pétain. Les mouvements de résistance ne peuvent plus alors que se placer dans une opposition basiste par rapport à de Gaulle et non se constituer en alternative politique. Pourtant, ils tiennent le terrain, sont confrontés à la question des maquis, au traitement de la situation concrète. La Résistance, c'est donc le mouvement par rapport aux partis et le mouvement ne peut énoncer une politique; seule une organisation politique le peut. Cette parlementarisation de «la Résistance» - au sens de restauration des partis -, établit une linéarité, une continuité, inscrit dans l'histoire alors que la politique d'émancipation suppose la rupture, la discontinuité. L'importance politique du CNR permit d'organiser la linéarité de la vie politique française, de ne pas faire le bilan des événements décisifs du passé, ceux de la période 1936-1941. Alors, pourquoi véhiculer aujourd'hui la thèse de l'existence d'un «Etat clandestin», dans les musées de la résis~ tance, par exemple; en somme, pourquoi construire un mythe politique? Dans un autre contexte, Georges Balandier a montré l' importance des mythes dans certaines sociétés africaines pour éviter «les turbulences de I'histoire» ; cette «fonctionjustificatrice» du mythe utilisée par «les détenteurs et bénéficiaires du pouvoir», assure le continuum historico-politique50,écrit-il.
50. ln Georges Balandier, Sens et puissance, PUF, 1986, pp.202-203. 37

Ne sommes-nous pas dans une telle logique? N'est-ce pas là un usage du passé par la volonté de transmettre un message politique qui serait le suivant: là où existe un parlement, des partis, il existe de la politique, de la capacité politique. N'est-ce pas là une manière d'affirmer que l'Etat parlementaire est le lieu unique de la politique. En guise de conclusion
Lorsque André Malraux écrit: «Mais s'il y a eu des radicaux maquisards, il n' y a pas de maquisards radicaux. Un parti a des objectifs. La Résistance en avait un : contribuer à libérer la France. Les résistants ont été, en gros, des patriotes libéraux51», il énonce que les résistants n'avaient pas la pensée de la rupture que beaucoup cherchaient, ne possédaient pas la capacité à générer des catégories politiques nouvelles, par conséquent la capacité à ouvrir à une histoire nouvelle. Mais en caractérisant ainsi les résistants, il clot de façon abrupte l'interrogation sur la nature du processus politique dont nous avons le nom: «la Résistance» et l'enquête n'est plus possible sur ce que représente ce nom de «Résistance». En réalité, la Résistance n'a pas produit dans sa séquence politique une pensée singulière de son historicité52, c'est-à-dire l'ouverture à une histoire nouvelle, parce qu'en politique, la pensée s'éprouve toujours aux situations et aux événements. Quand l'événement, au sens du nouveau,surgitcomme c'est le cas avec les résistants qui

font «la Résistance» et qu'il ne rencontre pas une pensée à sa mesure, cet événement demeure obscur.
51. ln André Malraux, Antimémoires, Gallimard, 1967, pp.127-128. 52. Je me réfère sur ce point aux travaux de Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom, Seuil, 1996. 38

La Libération accomplie, le rôle des résistants était terminé; ils avaient pleinement été de leur séquence politique. De ces résistants, il nous reste des figures emblématiques, légendaires, comme celle de Georges Guingouin, «Lou Gran», le chef des grands maquis dans la Montagne limousine. Mais nous avons aussi ceux qui, aujourd'hui que le grand homme de Gaulle et «le Parti» ne donnent plus la pensée, voudraient être les grands hommes de la région, d'autant plus que la plupart des fondateurs, des chefs de maquis, ont disparu et leur légitimité avec eux. Il nous reste des commémorations au coin d'un bois ou d'une rue, des affiliations et des grades discutables, des associations, des rituels. Pour certains, il ne subsiste que le souvenir partagé, parfois, nous n'avons que des cénotaphes et des cendres et quelquefois, il reste la trace ou les traces. Ainsi, une lettre d'adieux de celui qui va mourir, Louis Sabatié, maître d'internat au lycée de Montauban, arrêté le 2 février 1944 par la police française après avoir fait sauter la pharmacie d'un chef milicien de Montauban, condamné à mort par la cour martiale de Toulouse le 17 février, fusillé le même jour par un peloton de gendarmes français et qui écrit: «Qu'est-ce-que la vie d'un homme en comparaison du bonheur de l'Humanité? [...] Pensez tous à moi car j'ai su mourir dignement, fier de mon IdéaI53.»Il avait choisi d'engager sa vie dans un processus qu'il appelait «la grande révolution actuelle54.» Héritiers d'un nom, nous ne devons pas être de «grands antiquaires», conservateurs d'un patrimoine figé, risque
53. Lettre de Louis Sabatié, in Archives Claude Urman. 54. Idem. 39

évoqué par Moses Finley55. Questionnement sur la Résistance, bien sûr! Encore faut-il poser les questions opératoires et pour cela se tenir à distance des habitudes, des opinions dominantes du moment, de la pensée de.l' air du temps, condition pour enquêter et ne pas s'inscrire dans la reproduction, dans la légitimation d'un ordre social et politique existant. Cela constitue un terrain d'enquête pour les années à venir, avant que ne disparaissent les derniers résistants, ceux qui ont été de cet engagement politique, de cette séquence politique qui commence en juin 1940 et

s'achève à la Libération.

.

De «la Résistance», retenons avec certitude que les résistants qui la firent exister surent être des femmes et des hommes libres et, en ce sens, ils font référence pour tous ceux qui veulent l'être en notre temps. Jean- Yves Boursier

55. ln Moses.!. Finley, Mythe, Mémoire, Histoire, Flammarion, 1981, p.245. 40

CHAPITRE

2

POUR UNE GEOPOLITIQUE

DES MAQUIS

Par géopolitique, j'entends rivalités de pouvoirs sur des territoires, et pas seulement rivalités entre appareils d'Etat, mais aussi entre de très divers types de pouvoirs sur (et pour) des territoires qui peuvent être de très diverses dimensions. De telles rivalités existent évidemment depuis la nuit des temps et l'on doit s'étonner de l'apparition très tardive du terme de géopolitique au début du XXe siècle (plus précisément dans l'Allemagne de 1918, au lendemain de sa défaite, bien avant son utilisation par les nazis) comme de sa diffusion récente (depuis le début des années 1980) après quelques trente-cinq ans de proscription sous prétexte de collusion avec le nazisme. Ce qui est nouveau, aujourd'hui, dans les rivalités de pouvoir sur des territoires, c'est qu'elles font désormais l'objet de débats politiques entre citoyens (du moins dans les pays démocratiques) et au plan international, alors que durant des siècles (même dans les pays démocratiques) elles ne furent l'affaire que des princes, des dirigeants et de 41

leurs entourages immédiats. La multiplication des débats et controverses géopolitiques traduit le rôle croissant des média et surtout les progrès de la liberté d'expression, bref le développement- de la démocratie. La signification actuelle du terme de géopolitique (par exemple dans l'expression problèmes géopolitiques, questions géopolitiques) intègre de façon majeure ces débats et polémiques entre citoyens, ces derniers s'opposant les uns aux autres, en raison de leurs représentations plus ou moins contradictoires qu'ils ont (à tort ou à raison) de tel ou tel problème. De l'utilisation si fréquente et aujourd'hui quelque peu abusive de l'adjectif géopolitique, il ne faut pas en déduire (en dépit de certaines proclamations) l'apparition et le développement d'une «science» nouvelle dénommée la Géopolitique: il ne s'agit en fait aujourd'hui que de la prise en compte méthodique et rationnelle, dans le cadre du raisonnement géographique et historien pour l' essentiel, des multiples représentations traduisant les rivalités de pouvoirs sur des territoires1. Le titre de mon propos «Pour une géopolitique des maquis» doit se comprendre, non comme une présentation des caractéristiques des maquis dans le cas de la France, mais comme une exhortation à prendre en compte - du point de vue géopolitique - les témoignages des derniers dirigeants et membres des maquis en France durant la seconde guerre mondiale, avant que ces hommes et ces femmes disparaissent. Certes les historiens et les journalistes ont recueilli nombre de récits, mais la problématique géographique n'y est généralement que très secondaire, sinon même inexistante, en raison de la médiocre idée que
1. Cf. le Préambule au Dictionnaire de géopolitique, Flammarion, 1995. 42

l'on se fait généralement du raisonnement géographique (à cause de l'attitude de la plupart des géographes universitaires qui se sont longtemps refusés à prendre en compte les problèmes politiques et militaires). La problématique géopolitique, du moins telle que je la conçois, me parait particulièrement éclairante des phénomènes de maquis en France: - d'une part, il s'agit de rivalités de pouvoirs sur certains territoires présentant telles et telles caractéristiques géographiques (tant en raison du relief, du peuplement, de la couverture végétale, etc...), rivalités de pouvoirs plus ou moins légaux ou illégaux entre une armée étrangère associée à un appareil d'Etat «national» et de petits groupes d'hommes clandestins, plus ou moins armés, qui occupent de façon plus ou moins temporaire telle ou telle position marginale, et exercent des pressions plus ou moins fortes sur les populations d'alentours, ne serait-ce que pour trouver des moyens de subsistance ; - d'autre part, ces maquis ont fait l'objet durant la guerre de débats et de polémiques entre citoyens du fait des propagandes rivales, mais aussi après la guerre, (cf. «l'affaire Gingouin») car le rôle de ces maquis et de leurs chefs a été plus ou moins célébré ou au contraire récusé par telle ou telle formation politique. En France durant la période 1940-1944, les maquis n'ont constitué qu'une partie des phénomènes de résistance, et en dépit de la diffusion des idées communistes dans les maquis «FrP», notamment ceux du Limousin, les dirigeants communistes durant la guerre n'ont que fort peu utilisé ce terme de maquis. Il n'est pas inutile de s'interroger sur l'origine de ce terme de maquis et sur les raisons de sa diffusion au sens d'expression géopolitique, dirions-nous aujourd'hui. Le
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