Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Retour sur l'URSS

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 140
EAN13 : 9782296342286
Signaler un abus

RETOUR SUR L'URSS Economie, société, histoire

Collection "Pays de l'Est" dirigée par Bernard Chavance
Wladimir Andreff (ed.), Réfomze et échanges extérieurs dans les pays de l'Est, 1990. Pierre Dubois, Jena Koltay, Csaba Mako, Xavier Richet (eds.), Innovation et emploi à l'Est et à l'Ouest. Les entreprises hongroises etfrançaises face à la modernisation, 1990. Jacques Sapir (ed.), L'URSS au tournant. Une économie en transition, 1990. François Bafoil, Entreprises et syndicats en RDA. Une histoire de l'émulation socialiste, 199]. Catherine Locatelli, La question énérgétique en Europe de l'Est, 1992. Michel Roux (ed.), Nations, Etat et territoire en Europe de l'Est et en URSS, 1992. Krystyna Vinaver (ed.), La crise de l'environnement à l'Est. Pays en transition et expérience française d'une économie mixte, 1993. Elisabeth R. Najder, Une histoire monétaire de la Pologne. J9 J8-J 992. Contrôle des changes et convertibilité, ] 993. Marie-Claude Maurel, La transition post-collectiviste. Mutations ag raires en Europe centrale, 1994. Frédéric Wehrlé, Le divorce tchéco-slovaque. Vie et mort de la Tchécoslovaquie, 1918-1992, ] 994. Bernard Chavance, La fin des systèmes socialistes. Crise, réforme et transformation, 1994. Jacques Sapir, Victor Ivanter, Monnaie etfinances dans la transition en Russie, coédition avec les Editions de la MSH, 1995. Wladimir Andreff, Le secteur public à l'Est. Restructuration industrielle et jinanciè re, 1995. Régis Chavigny, Spécialisation internationale et transition en Europe centrale et orientale, 1996. Christian von Hirschhausen, Du combinat socialiste à l'entreprise capitaliste, 1996. Guy Bensimon, Essai sur l'économie communiste, ] 996. Guillaume Lacquement, La décollectivisation dans les nouveaux Wnder allemands, 1996. Robert Delorme (sous la direction de), A l'Est du nouveau, changement institutionnel et transformations économiques, 1996. François Bafoi], Règles et conflits sociaux en Allemagne et en Pologne post-communiste,1997.

@ Éditions ISBN:

l'Harmattan,

1997

2-7384-5501-8

Sous la direction de Jacques SAPIR

RETOUR SUR L'URSS ,
Economie, société, histoire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Avertissement

Le présent livre est issu d'un dossier publié dans le numéro 351 de décembre 1995 de la revue Historiens et Géographes. L'intérêt qu'avait suscité cette publication, et qui s'était manifesté lors de la présentation publique du dossier a incité les auteurs et le coordinateur à transformer ce dossier en un livre. L'histoire de l'URSS constitue un enjeu qui dépasse largement la sphère des seuls spécialistes. Les débats et interrogations qu'elle provoque ont des implications d'une portée générale. De plus, l'histoire de l'URSS, en raison de la nature des transformations que le pays a connues de 1917 à 1991, est un objet privilégié d'échange interdisciplinaire. Le lecteur ne doit donc pas être étonné par la présence dans ce livre d'historiens et d'économistes, de géographes et de démographes. Le coordinateur du volume espère que la pluralité des points de vue sera un élément supplémentaire d'intelligibilité d'une réalité complexe, multiforme et qui fut historiquement changeante. La plupart des articles ont ainsi été retravaillés, pour intégrer les remarques et les questions que la publication originelle avait suscitées. Une nouvelle introduction, tenant compte des débats récents sur l'histoire de l'URSS, a été rédigée à l'occasion. De plus, Moshe Lewin a contribué à ce travail par un texte inédit qui ferme le présent volume. Le parti-pris de concentrer ce recueil sur les dimensions d'histoire économique et sociale a impliqué de ne garder que les contributions s'inscrivant dans ces domaines. Ceci n'implique nul rejet ou méfiance des apports de la science politique, du droit, ou de la philosophie. Il a été jugé souhaitable de privilégier l'unité du présent ouvrage, même si le lecteur ne doit pas s'attendre à y trouver un tableau exhaustif de ce que fut l'URSS. Les auteurs et le coordinateur tiennent à exprimer leurs remerciements à l'Association des Professeurs d'Histoire Géographie ainsi qu'à la rédaction de la revue Historiens et Géographes, pour les avoir autorisés à reprendre et amender les textes publiés. Ils remercient les participants aux réunions de présentation du dossier pour les fructueux débats, dont on trouvera des échos dans les articles publiés ici. Ils expriment leur gratitude à Dominique Lebleux, assistante de recherches au CEMI-EHESS, pour l'aide technique qu'elle a apportée à la réalisation de ce volume. Jacques SAPIR

7

Penser l'expérience soviétique

Jacques SAPIR

ln memoriam Bernard LEPETIT (/948-1996)

Commémorer a longtemps été un des rites majeurs de la société soviétique. La publication de cet ouvrage, en l'année marquant les quatrevingts ans de la révolution russe, n'est pourtant pas un sacrifice de plus à cette coutume. La fin du système soviétique n'a pas signifié le tarissement des recherches ou de l'intérêt sur le sujet. Si les perspectives ont indéniablement changé, avec une importance accrue désormais de la dimension historique, cela n'a pas entraîné une diminution du poids de la perspective politique. L'ouverture des archives, moment essentiel pour les historiens, devient trop fréquemment l'occasion de règlements de comptes. Le retour sur l'histoire du système soviétique est, bien souvent, instrumentalisé à des fins purement polémistes. On peut noter déjà que le thème du retour du communisme, ou à défaut de celui des communistes, même si ce n'est pas exactement la même chose, a beaucoup servi depuis plusieurs années, sans par ailleurs que sa vertu heuristique en soit le moins du monde démontrée1. A défaut de retour d'URSS, genre qui eut sa gloire et son importance, on est confronté à des retours sur l'URSS. Leur opportunité, pourtant, n'est pas évidente, à moins que l'on ne prenne le nombre des publications pour validation scientifique. Car, à bien y réfléchir, rien n'est moins sûr qu'il soit utile de revenir, encore et encore, sur l'expérience soviétique. Ne risque-t-on pas de sombrer dans un plat déterminisme, de ne voir dans le futur qu'une répétition du passé? Les dangers sont multiples, qui guettent le chercheur pressé. Pourtant, l'interprétation du système soviétique reste un enjeu majeur aujourd'hui dans les sciences sociales, pour un arc de disciplines allant de l'anthropologie à la sociologie, en passant bien entendu par l'économie, les sciences politiques et l'histoire. TIen est ainsi parce que certaines des questions soulevées par l'existence comme le fonctionnement de ce système restent parfaitement actuelles. On ne
1 On lira avec profit à cet égard M. Wieviorka et A. Berelowitch, Les Russes d'en bas, Le Seuil, Paris, 1996.

9

saurait prétendre remplacer le marché comme mode de coordination sans savoir au préalable ce que signifie un marché. Les échecs, mais aussi les innovations, qui ont jalonné l'histoire de l'URSS constituent un répertoire essentiel pour qui s'interroge sur l'architecture des sociétés modernes, les relations entre l'individuel et le collectif, entre la décision et sa justification, entre l'allocation des ressources et la répartition de ce qu'elles ont produit. Une autre raison cependant milite en faveur d'un nouvel effort d'interprétation, c'est la disponibilité même de nouvelles sources documentaires. Parce que le monde soviétique était celui du secret, et du mensonge, souvent déconcertant selon l'expression d'Ante Ciligal, on veut voir dans les documents que nous offrent aujourd'hui les archives, des éléments de vérité quand ce n'est pas la Vérité elle-même dans toute sa mythique majesté. Belle capitulation de l'esprit critique que l'on nous propose là. Une petite digression est ici nécessaire pour saisir l'ampleur du problème. Parmi les archives les plus convoitées, on trouve bien entendu celles des services secrets. Or, quand on lit le rapport transmis par un officier de renseignements à ses supérieurs, il faut toujours se souvenir de deux choses. En premier lieu, cet opérateur classe ses informations en contacts (des personnes qu'il a rencontrées en une occasion donnée), sources (des personnes qu'il rencontre régulièrement et qui, à leur insu, lui transmettent des renseignements dont l'origine est vérifiable), enfin des agents (des personnes qui consciemment lui transmettent des informations). Le statut de cet officier vis-à-vis de sa hiérarchie dépend de la qualité et de l'importance des informations qu'il transmet. Il a donc, naturellement, tendance à classer en source ce qui n'est qu'un contact, et en agent ce qui n'est qu'une source. Ses supérieurs directs ne sont pas entièrement dupes. Bien souvent ils ont été dans sa position antérieurement. Mais, leur propre statut dépend aussi de la qualité du travail des officiers qu'ils dirigent. Ils vont bien souvent tolérer ces glissements, car ils en profitent à leur tour. En second lieu, un officier qui contrôle un agent important peut avoir tendance à mettre sous une autre référence (un autre nom) les informations transmises par cet agent. Ille fait parfois pour accroître la crédibilité de l'information. Une donnée transmise soi-disant par un conseiller du ministre est en apparence plus fiable que la même donnée transmise par le secrétaire du dit conseiller. Ille fait aussi parce qu'il n'a pas confiance dans la sécurité de ses transmissions (auquel cas il protège son agent) ou parce qu'il n'a pas confiance en ses propres chefs. Ces derniers peuvent être bavards, ou simplement peuvent vouloir le remplacer par un officier qu'ils préfèrent. En ce cas, parce qu'il est le seul
1 A. Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Champ Libre, Paris, 1977. Cet ouvrage reprend deux ouvrages antérieurs, Au pays du grand mensonge, Gallimard, Paris, 1938, et Sibérie, terre de l'exil et de ['industrialisation, Éditions des lIes d'Or, Paris, 1950.

10

à savoir qui est qui dans l'ensemble des personnes qu'il traite, cet officier de renseignements se constitue son assurance de carrière, et parfois son assurance vie. Outre donc que les fiches trouvées dans les archives doivent être utilisées avec circonspection, il faut en permanence les interpréter en fonction de la culture propre du service qui les a produites, des conflits internes qui l'ont traversé, de la compétition avec des services concurrents qui a caractérisé la période de rédaction de la fiche. L'interprétation est donc première au document. Le sortir de son contexte est la recette la plus sûre pour courir à l'erreur. Revenir sur le contexte, reprendre le f1l du travail d'interprétation, s'avère aujourd'hui donc une double nécessité. C'est bien une telle tentative que les auteurs de ce livre collectif proposent. Le projet demande donc un minimum d'explicitation, si ce n'est d'explication. Car il y a lectures et lectures du passé, et en particulier dans le cas soviétique, où les ouvrages tentant de dresser une autopsie du système n'ont pas manquél. Il convient donc de déminer le terrain, même si l'entreprise n'est pas sans risques. En effet, le point de vue des auteurs ici rassemblés est qu'un retour sur le passé est souvent nécessaire, et parfois indispensable, pour comprendre le présent. Revenir sur l'expérience soviétique n'a de sens dans cette perspective que pour tenter d'inscrire les mutations de la Russie actuelle dans un contexte historique. Ceci signifie aussi affirmer que le soviétisme n'a pas été une parenthèse, un accident, dont la fin voudrait dire que l'histoire reprendrait désormais son cours. Considérer que le système soviétique ait été critiquable et ses conséquences parfois tragiques, ce qui est le cas de l'auteur de ces lignes, n'autorise nullement à l'escamoter d'une histoire que l'on proclamerait a posteriori revenue à la normale. Restituer à l'URSS sa dimension de moment historique, avec ses liens au passé comme à l'avenir, a pour contrepartie de s'interroger sur les possibles limites de l'exercice. Vouloir jouer le jeu de l'histoire longue implique d'être conscient de certains problèmes que le recours à cet instrument soulève et de mesurer que ce n'est pas impunément que l'on convoque au présent le passé. J. Les interrogations de la longue durée D'emblée plusieurs questions se posent. Certaines ont trait à la permanence de représentations, d'institutions, de pratiques comme de formes sociales. Traduisent-elles une pathologie, au sens durkheimien du terme, ou au contraire doivent-elles être pensées comme des nécessités
1 Voir par exemple M. Malia, La tragédie soviétique, Le Seuil, Paris, 1995 ; W. Laqueur, Th£ Dream that Failed, Oxford University Press, Oxford - New York, 1994.

11

fonctionnelles à l'émergence de formes nouvelles? Ce qui est sous-jacent à cette interrogation c'est la pertinence même du couple moderne/archaïsme qui n'est pas seulement un outil dont on use et abuse, mais aussi une redoutable source de jugements normatifs et d'épithètes péjoratives. Il n'est guère de débats politiques et sociaux où l'on ne cherche à coller le qualificatif d'archaïque à son adversaire. Mais ceci se fait sans que l'on se soit réellement interrogé sur la pertinence du concept. On est alors renvoyé à un autre ordre des questions, celles qui tiennent à l'opposition entre ruptures superficielles et changements fondamentaux. L'un des dangers de l'approche par l'histoire longue réside justement dans un postulat implicite de l'insignifiance de l'événement. Or, si certains sont effectivement de peu de poids, d'autres au contraire symbolisent des bifurcations essentiellesl. Continuer de se référer à l'histoire longue implique alors de penser l'importance du registre événementiel, et de peser avec soin les différents soubresauts de l'histoire. Sans doute est-ce d'une triste banalité que de dire que ruptures et continuités se complètent et ne s'opposent pas. Mais montrer en pratique comment peuvent s'accorder les démarches se penchant sur les unes et les autres n'en reste pas moins un défi permanent pour le chercheur. Du passé ne faisons pas table rase La comparaison entre la Russie actuelle et l'URSS défunte est certainement la plus facile. On a rapidement retrouvé dans le cours de ce qu'il est convenu d'appeler la transition, des comportements bien connus dans le passé. Les tentatives de la part du ministère des Finances d'imposer la discipline budgétaire aux entreprises ont engendré le même développement du crédit interentreprises que l'on avait pu repérer au début des années cinquante2. Le rôle de protection sociale que joue l'entreprise envers non seulement ses salariés, mais aussi leurs proches et généralement une partie de la population urbaine, se maintient3. Le comportement des directeurs, même et y compris quand ils sont devenus légalement les propriétaires de l'entreprise qu'ils administraient
1 Je me suis expliqué sur ce point dans J. Sapir, La Mandchourie oubliée

- Grandeur

et démesure

de l'art de la guerre soviétique, Éditions du Rocher, Paris, 1996. 2 Il est vrai que ceci a fortement étonné les économistes occidentaux qui ignoraient l'histoire économique soviétique et qui n'ont pas vu à quel point le développement du crédit interentreprises était prévisible. Pour une brève description de la crise fmancière de 1949-1954 : J. Sapir, Fluctuations et cycles économiques en URSS, 1941-1982, Éditions de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 1989. La pratique du crédit interentreprises est attestée dès les années trente; voir R. Hutchings, The Structural Origins of Soviet Industrial Expansion, MacMillan, Londres, 1984. 3 C. Lefèvre, "Héritages et transformations du système de protection sociale en Russie", in Revue d'études comparatives Est-Ouest, vol. 26, n04, juin 1995, pp. 25-54.

12

précédemment, change si peu qu'il a fallu invoquer une éthique directoriale spécifiquel. TIfaut d'ailleurs remarquer que cette permanence des comportements ne concerne pas la seule Russie; on la retrouve, en des termes relativement semblables, dans certains pays d'Europe centrale2. Le pouvoir, pourtant réputé libéral, n'est pas en reste. Sans même s'étendre sur des pratiques politiques qui n'ont rien de démocratique et qui nous offrent chaque jour un peu plus l'image d'un retour aux querelles de palais du tsarisme, rappelons qu'au moindre échec électoral le Président ne se prive pas de dénoncer les "saboteurs" coupables de tous les maux. Quand l'argent vient à manquer, parce qu'il faut par exemple respecter les interdits du FMI sur le financement monétaire du déficit budgétaire, on recourt encore à des ordres de livraison obligatoire. Le discours de la rue lui-même perdure, avec en particulier la fameuse distinction entre "eux" et "nous"3. Une large part de la crise de la Russie actuelle trouve son origine dans la permanence de structures héritées de la période soviétique4. Cette permanence même, compte tenu, et de l'opprobre dont l'ancien système était frappé et de la radicalité des réformes prises en 1992 et 1993, constitue une interrogation que l'on ne peut esquiver. Que le système soviétique soit mort n'est cependant pas douteux; il l'était en réalité avant que ne commence son démantèlement à la fin des années quatrevingt. Mais ce qui émerge aujourd'hui, en particulier la tendance à la constitution d'un système corporatisteS, renvoie largement à l'héritage soviétique. TIest vrai aussi que l'URSS ne s'était pas débarrassée, ni en un jour ni en un an, des legs russes. Qu'il s'agisse de la permanence des

1 O. Khakhordine. "L'éthique corporatiste. l'éthique du 'samostojatel'nost' et l'esprit du capitalisme: réflexions sur la création du marché en Russie post-soviétique", in Revue d'études comparatives Est-Ouest. vol. 25. n02, juin 1994, pp. 27-56. Si cette approche est incontestablement intéressante, il faut remarquer que l'on n'a pas besoin de supposer nécessairement une telle "éthique" pour expliquer des comportementsdont la permanence peut être rendue intelligible par les jeux de dissuasions induits par des fonctionnements en réseau. Voir J. Sapir. "Les enseignements d'une transition". in Cahiers internationaux de sociologie. vol. XCV, juillet-décembre 1993, pp. 289-332. 2 T. Lowit et N. Fratellini. Pouvoir économique et rapports de travail dans l'industrie en Europe centrale (République tchèque, Pologne, Hongrie). CNAM-CNRS, Laboratoire Georges Friedmann. décembre 1995. 274 p. 3 Sur tous ces points. J. Sapir. Le chaos russe, La Découverte. Paris. 1996. 41. Raineau, "Le système de prix dans la transition russe vers l'économie de marché". in Revue d'études comparatives Est-Ouest. vol. 27, n02. juin 1996. pp. 25-52 ; R. Motamed-Nejad, "Monnaie et travail en Russie: fondements et enjeux d'une déconnexion". in Revue d'études comparatives Est-Ouest. vol. 27, n02.juin 1996. pp. 53-108. 5 J. Sapir. "Action publique et agents privés: vers un modèle russe 1". in Revue d'études comparatives Est-Ouest. vol. 27, n02.juin 1996, pp. 187-219.

13

administrations, au moins jusqu'en 19291, de la proximité du discours industrialisateur soviétique avec celui du ministre modernisateur Witte au XIXe siècle, voire de pratiques sociales, tant rurales qu'urbaines, dont on peut suivre les traces jusque dans les années quarante2, les continuités sont bien plus grandes que ne l'imaginent les représentations mythiques, en positif ou négatif, de la révolution de 1917. Ce thème des permanences, transformées et recomposées par le mouvement du développement, constitue l'un des axes de l'interprétation que Moshe Lewin a donnée du système soviétique3. La manière dont l'auteur a posé les problèmes méthodologiques de son approche reste non seulement pertinente pour qui travaille sur l'URSS, mais pourrait s'appliquer à qui veut comprendre la Russie présente: "Nous insistons, et continuons d'insister, sur l'importance des effets économiques et sociaux des événements récents et courants parce qu'ils sont certainement responsables d'un nouveau phénomène - le système soviétique. Et notre tâche essentielle est précisément d'évaluer ce système et sa nouveauté. Par ailleurs, nous continuons à inviter le chercheur intéressé à prendre sa respiration et à se plonger dans le passé russe, suggérant par là que les racines des événements plus récents s'y dissimulent peut-être et surtout exercent encore une influence."4. Cette présence du passé au sein même du présent peut s'appréhender à travers diverses figures. Celle de l'archaïsation, ou des éléments archaïques perdurant au sein même d'un processus de modernisation est certainement la plus courante. Il est incontestable, ne serait ce que dans le cas de l'URSS, que les dirigeants ont été conscients, et souvent au sens d'une conscience tragique, de la présence de ces archaïsmes. Pourtant, et l'on pourrait ici tracer un parallèle entre la modernisation d'un Pierre le Grand et celle d'un Staline, les méthodes utilisées pour moderniser sont la cause de la survivance, voire du renforcement des éléments qualifiés d'archaïques5. Dans un cas comme dans l'autre, les rythmes de la modernisation imposent le recours ou le renforcement de structures anciennes, qu'il s'agisse du servage au début
1 D.K. Rowney, Transition to Technocracy

- The

Structural

Origins

of the Soviet

Administrative

State, Cornell University Press, Ithaca et Londres, 1989 ; S. Sternheimer, "Administration for the Development: the Emerging Bureaucratic Elite, 1920-1930", in W. McKenzie Pintner & D.K.
Rowney (eds.), Russian Officialdom

- The

Bureaucratization

of Russian

Society

from

the

Seventeenth to the Twentieth Century, The University of North Carolina Press, Chapell Hill, N.C., 1980. 2 A. Gerschenkron, "Russia: Patterns and Problems of Economie Development, 1861-1958", in A. Gerschenkron, Economic Backwardness in Historical Perspective - A Book of Essays, The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1962, pp. 119-151 ; T. Shanin, Russia as a Developping Society, MacMillan, Londres, 1985. 3 M. Lewin, Laformation du système soviétique, Gallimard, Paris, 1987. 4 Idem, p. 17. 5 A. Gerschenkron, "Russia: Patterns and Problems of Economie Development, 1861-1958", op. cit.

14

du XVllIe siècle ou des modes de commandement ancestraux dans le cours de l'industrialisation soviétique, avec un mode de gestion de la main-d'oeuvre et un rapport aux relations homme/machine très primitifs. Cette combinaison, pas toujours heureuse, entre les produits de la modernisation et des pratiques archaïques, voire entre des éléments techniques d'origines diverses est attestée longuement tant par des sources soviétiques que par des témoins occidentaux 1. n est alors tentant d'aborder cette question de la permanence à travers une autre figure, celle de la pathologie au sens donné par Durkheim à ce concept. Rappelons qu'est considérée comme pathologique la survie dans le présent de généralités ayant été engendrées par des conditions passées qui ont depuis disparu2. De ce point de vue, on peut alors considérer le système soviétique comme pathologique, et c'est incontestablement l'une des voies que suggère M. Lewin quand il évoque à propos du stalinisme une pathologie systémique3. Pour autant, l'image de structures sociales, de normes de comportement survivant à la disparition de leurs causes premières n'est pas parfaitement convaincante. Si on accepte de quitter un instant l'URSS et la Russie pour s'intéresser à une autre trajectoire de modernisation, celle du Japon contemporain, on va retrouver la dualité entre le nouveau et l'ancien. La persistance de relations sociales traditionnelles, tout comme celle de formes anciennes d'organisation économique, ont été des éléments décisifs dans le succès de la stratégie de l'ère Meïji4. Il faut alors s'interroger si le renforcement dans la Russie actuelle de comportements hérités de la période soviétique, comme les relations bilatérales, les pratiques de collusion entre directeurs, mais aussi l'intégration des travailleurs à travers le développement des fonctions sociales de l'entreprise, constituent nécessairement des phénomènes négatifs. Le succès de toute stratégie de modernisation passe, très probablement, par la capacité à réutiliser des formes traditionnelles et non par la projection et l'application, directes et intégrales, de l'ensemble des formes réputées modernes et directement empruntées à des sociétés considérées comme plus avancées. Le couple moderne/archaïque fait ici la preuve de sa
1 Dans le cas de Magnitogorsk, voir, Iz istorij magnitogorskogo metalurgitcheskogo kombinata i goroda Magnitogorska (1929-1941 gg) : sbornik dokumentov i materialov, Magnitogorsk, 1965 ; J. Scott, Au-delà de l'Oural, Marguerat, Genève, 1945 ; un témoignage identique sur les usines de Léningrad se trouve dans A. Smith, J'ai été ouvrier en URSS, Plon, Paris, 1938. 2 É. Durkheim, Règles de la méthode sociologique, PUF, Paris, 1952, 15ème édition. 3 M. Lewin, Laformation du système soviétique, op. cil. 4 Voir, J. Hirschmeier, The Origins of Entrepreneurship in Meiji Japan, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1964 ; J.W. Bennet and I. Ishino, Paternalism in the Japanese Economy: Anthropological Studies of Oyabun-Kobun Patterns, University of Minnesota Press, Minneapolis, Minn., 1963 ; G. Ranis, "The Community-Centered Entrepreneur in Japanese Development", in Explorations in Entrepreneurial History, vol. Ill, n02, décembre 1955 ; M.Y. Yoshino, Japan's Managerial System-Tradition and Innovation, MIT Press, Cambridge, Mass., 1968.

15

vacuité. Le nouveau ne peut se développer qu'en s'appuyant sur la permanence d'éléments plus anciens. Tout d'abord parce qu'il est matériellement impossible de transformer la totalité d'un édifice social en un seul mouvement. Ensuite parce que, quand bien même aurions nous à notre disposition les moyens matériels et politiques pour pouvoir prétendre à la possibilité d'une telle approche, cette dernière n'en serait pas moins impossible en raison des résistances spontanées des acteurs. L'une des raisons fondamentales à la permanence de pôles stables dans le changement tient aux limites cognitives des individus. Ces dernières n'expriment pas simplement le fait qu'il est impossible de tout savoir mais plus simplement qu'il est impossible de traiter la totalité des signaux engendrés par l'environnement de manière simultanéel. Si on adopte le point de vue des auteurs se réclamant de la rationalité limitée2, l'incertitude ne provient plus d'un manque d'informations comme le prétend la théorie économique standard3, mais résulte d'un excès de signaux qui sature les capacités de traitement de l'opérateur. Ainsi, pour pouvoir concentrer notre attention et notre réflexion sur un problème donné, nous devons en certains cas non pas oublier les autres, mais supposer que la répétition de gestes passés constituera une réponse adéquate4. En d'autres termes, l'innovation n'est rendue possible en un point que par la présence de routines en d'autres. Les routines ont alors pour fonction de limiter l'extension des dissonances cognitives induites par des innovations en certains points, ou par les incertitudes issues des innovations adoptées par autrui5. La compréhension de ce que innovation et routine qui, loin de s'opposer se complètent, a des conséquences importantes pour toute analyse du changement social. Elle invalide radicalement les approches en terme de changement global immédiat, qu'elles soient inspirées par l'idéologie bolchevique ou par l'idéologie libérale. Elle impose aussi de
1 H.A. Simon, "From Substantive to Procedural Rationality" in SJ. Latsis, Method and Appraisal in Economics, Cambridge University Press, Cambridge, 1976, pp. 129-148. 2 Pour une bonne revue de la littérature et des arguments supportant ce point de vue, I. Conlisk, "Why Bounded Rationality ?", in Journal of Economic Literature, vol. XXXIV, n02, 1996, juin, pp. 669-700. 3 G.I. Stigler, "The Economics of Information", in Journal of Political Economy, vol. 69, n01, 1961, juin, pp. 203-215. 4 La question de la concentration de l'attention et des capacités de réflexion est fondamentale pour comprendre la valeur possible des routines. "In a world where attention is a major scarce ressource, information may be an expensive luxury, for it may turn our attention from what is important to what is unimportant", H.A. Simon, "Rationality as a Process and as a Product of Thought", inAmerican Economic Review, vol. 68, n02, 1978, pp. 1-16, p. 13. 5 La question des dissonances cognitives en un monde où domine l'incertitude est l'une des clés de l'oeuvre de Keynes comme le montre G.L.S. Shackle, "The Romantic Mountain and the Classic Lake: Alan Coddington's Keynesian Economics", in Journal of Post-Keynesian Economics, vol. 6, n01, 1983, pp. 241-257. Le thème est aussi abordé dans G.A. Akerlof et W.T. Dickens, "The Economic Consequence of Cognitive Dissonance", in American Economic Review, vol. 72, n01, 1982, pp. 307-319.

16

comprendre que, dans la mesure où toute innovation ouvre des portes sur l'inconnu et introduit une part irréductible d'incertitude, les logiques de maximisation sont d'emblée inopérantes car elles n'ont de pertinence que dans un univers où tout peut se calculer. Les seules logiques possibles sont d'ordre stratégique, c'est-à-dire des choix faits en fonction du critère, non de la meilleure solution, mais de la première solution satisfaisante disponible, ce que H. Simon a appelé le satisficingl. Or, le choix stratégique implique la présence de règles heuristiques pour le guider2. TI est ainsi fondamentalement de nature politique, au coeur même des problèmes de la légitimité du pouvoir. Il y a une autre raison de se méfier de la notion d'archaïsme. Prenons le cas du travail à façon, qui a longtemps été considéré comme l'exemple même de la forme archaïque dans le cadre de l'industrialisation. Le développement actuel de l'informatique permet un retour à ce mode de relation employeur-employés dans un certain nombre d'activités. A travers cet exemple on peut mesurer comment des changements techniques peuvent modifier, parfois juste à la marge, les conditions qui rendent un mode d'organisation rentable ou non. Il faut donc abandonner la vision simplificatrice d'un déroulement linéaire des transformations sociales, où les modes d'organisation et de relation s'emboîteraient les uns aux autres dans une chronologie dictée par un déterminisme du progrès conduisant, suivant les versions, soit vers le triomphe du collectif soit vers celui de l'individu. La fonctionnalité de formes particulières d'organisation et de relations sociales, dans un contexte donné, doit être saisie comme contingente au niveau des coûts de transaction et d'organisation, à la nature des incertitudes et à leur point d'application, au degré de substituabilité ou au contraire de complémentarité des activités comme des techniques que ces dernières emploient3. Cependant une autre lecture de la présence du passé au sein du présent que celle de l'archaïsme est possible: c'est la notion de remplois que proposait B. Lepetit4. A partir de plusieurs exemples, empruntés tant à l'histoire sociale qu'à l'histoire urbaine, il montre de manière brillante que "l'établissement d'un usage" prend le plus souvent la forme de la restauration d'un usage ancien, tout en ne pouvant s'y réduire5. Les ressemblances ne sont point des identités, mais signifient un

1 H.A. Simon, "From Substantive to Procedural Rationality" op. cil 2 Une démonstration éclairante en est faite à propos du jeu d'échecs, A. de Groot, Thought and Choice in Chess, Mouton, La Haye, 1965. 3 "... new technical devices may tilt the balance between centralization and decentralization", H.A. Simon, "Rationality as a Process and as a Product of Thought", op. cit., p. 9 4 B. Lepetit, "Le présent de l'histoire", in B. Lepetit, (sous la direction de), Les formes de l'expérience, Albin Michel, Paris, 1995, pp. 273-298. 5 Idem, p. 289.

17

réinvestissement de formes existantes dont le remplacement supposerait un coût (économique, social, symbolique)l. On est ainsi en mesure d'appréhender de manière différente cette présence au présent d'un passé en se situant dans une démarche inaugurée par R. Kosellek2. Cette démarche présente l'immense mérite d'offrir une rupture concrète avec une vision de l'histoire qui se focalise sur les "temps nouveaux" et la notion d'accélération du temps3. Le changement social peut alors être saisi non plus comme un phénomène global et cumulatif, mais au contraire hétérogène et discontinu. Cela ne veut pas dire que ce ne soit un changement ni qu'il ne soit social. Il faut donc, pour revenir à B. Lepetit, prêter la plus grande attention aux refigurations au présent d'un passé, car elles expriment l'existence d'un projet. L'une des dynamiques de cette refiguration consiste alors en celle: "... par laquelle les groupes requalifient pour de nouveaux emplois, les objets, les institutions et les règles qui dessinent ensemble l'espace d'expérience dont ils disposent. "4. Pour autant, cette interprétation qui fait des groupes sociaux de véritables bernard-l'ermite, pour séduisante qu'elle soit en ce qu'elle nous permet justement de rompre avec le couple moderne/archaïsme, n'est pas sans soulever d'autres problèmes. Tout d'abord, il est illusoire de croire que tous les groupes sociaux ont la même capacité à requalifier des objets, à reconfigurer le passé. Dans l'un des exemples de B. Lepetit, celui justement qui porte sur l'histoire sociale, ce qui est montré n'est autre que la capacité des groupes j'atronaux à réactiver des associations interdites par la loi Le Chapelier. Il n'est alors nullement fait mention d'une capacité identique des groupes ouvriers et pour cause! La présence de rapports de forces est aussi un élément de la réalité sociale, qui détermine les plus ou moins grandes plages de liberté d'action des groupes, comme des individus. Ce qui est en jeu n'est pas la refiguration du passé, mais la refiguration d'un passé, qui valide certains équilibres en faisant disparaître l'origine de l'objet requalifié. Comme l'a écrit d'ailleurs fort bien B. Lepetit lui-même: "Le poids du passé devient d'autant plus extrême qu'il tire sa force de son oubli."6. Ceci conduit à un second problème. Pour esquiver la question de l'origine dans l'analyse des conventions, et pour critiquer la vision d'une genèse spontanée de ces dernières, B. Lepetit fait appel à la sociologie de
1 Idem, p. 282. 2 R. Kosellek, Le futur passé: contribution à la sémantique des temps historiques, Éditions de l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1990 (première édition en allemand en 1979). 3 A. Burguière, ''Le changement social: brève histoire d'un concept", in B. Lepetit, (sous la direction de), Les formes de l'expérience, op. cit, pp. 253-272. 4 B. Lepetit, "Le présent de l'histoire", op. cit., p. 256. 5 Idem, p. 286-287. 6 Idem, p. 282.

18

l'action telle qu'elle a été développée par L. Thévenot et L. Boltanskil. Le problème est que cette démarche, qui prétend redonner aux acteurs leur autonomie en les dégageant de déterminations collectives, suppose que ces acteurs disposent de "compétences" qui ne sont pas loin des capacités cognitives que leur suppose la théorie de l'équilibre général. On ne peut en réalité sortir du balancement spontanéisme fonctionnaliste/mythification de l'agent qui, caractérise une partie de ce que l'on appelle aujourd'hui en économie l'Ecole des conventions, qu'en réintroduisant la notion de conflit, et avec elle celles de coup de force et de négociation. Si, en 1996, l'exercice du pouvoir politique suprême en Russie semble se couler dans le moule d'un tsarisme décadent, c'est avant tout en raison du coup de force réussi par Eltsine et ses conseillers contre le Parlement de Russie en octobre 1993. Si des entreprises privatisées peuvent aujourd'hui reproduire le mécanisme des dettes interentreprises typique de l'économie soviétique, c'est aussi le produit d'un coup de force rampant de la part des directeurs, qui s'est traduit par une situation où, pour l'instant, la loi sur la faillite reste inapplicable. Que, d'un côté comme de l'autre, on cherche à gommer ce coup de force, à le camoufler sous une prétendue continuité historique, fait partie intégrante des stratégies des groupes concernés. Il est possible que, dans ces deux cas, nous soyons en présence de conventions en devenir. Dans quelques années, plus personne ne s'interrogera peut-être sur l'origine des pratiques politiques du pouvoir comme des pratiques financières des entreprises. L'emprise du présent sera bien alors, comme l'écrivait B. Lepetit, la garantie de l'efficacité de ces conventions. Cela n'en fait pas disparaître le problème de l'origine, même si cette dernière n'est pas la source unique ou principale de l'opération alité de la convention, au contraire même. L'origine reste le point qui éclaire un moment d'une trajectoire plus globale. Il n'est pas neutre que certaines conventions aient été engendrées dans des conflits, par des coups de force, et d'autres dans des négociations collectives. L'hypothèse d'une société de remplois apparaît ici comme singulièrement forte pour nous faire comprendre la présence du passé soviétique dans le présent russe, à condition de la prendre pour ce qu'elle est: la matérialisation de stratégies conflictuelles, susceptibles de victoires comme de défaites, et qui font du passé un enjeu pour le contrôle du présent. La comparaison entre deux époques d'un même pays, qu'il s'agisse de la Russie d'avant 1914 avec l'URSS ou de cette dernière avec la Russie actuelle, est donc un exercice privé de sens s'il se limite à dresser la liste de ce qui est semblable (les prétendus archaïsmes) ou de ce qui est différent. Il n'y a d'intérêt à se livrer à une telle comparaison que si
1 L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, Coll. Essais, Paris, 1991. Voir aussi, N. Dodier, "Agir dans plusieurs mondes", in Critique, juin-juillet 1991, pp. 427-458.

19

l'objet en est de suivre des processus, d'observer comment des éléments nouveaux s'appuient, s'articulent sur des éléments anciens, ou au contraire les transforment, voire les détruisent. Il faut alors être attentif aux questions que soulèvent ces différentes trajectoires. Traduisent-elles des logiques de diffusion de l'innovation, que celle-ci concerne les institutions ou les pratiques, les produits comme les formes d'organisation, par percolation ou par renversement des obstacles; les innovations repérables sont-elles à même de profiter des éléments préexistants ou au contraire ces derniers les limitent-ils, aboutissant à cantonner le changement dans des espaces clos? La comparaison ne vaut qu'à travers ce qu'elle nous donne à voir comme éléments de généralité ou au contraire de spécificité. Elle est l'autre face d'une tentative à penser en terme de modèle, c'est-à-dire de propositions cohérentes et de relations synthétisées. Radicalement opposée à une démarche platement empiriste, elle vise à soumettre le modèle à une critique salutaire pour éviter l'enfermement dans une axiomatique d'autant plus rigoureuse qu'elle serait en réalité de nature circulaire. L'usage de la comparaison est, on l'aura compris, une démarche parallèle à celle de l'interdisciplinaritél. Cette dernière est avant tout programmatique et non accumulative; elle procède non pas d'emprunts successifs, ad hoc, mais de l'élaboration de programmes visant à répondre aux limites de chaque discipline, tout en en respectant les règles propres de justification et de controverse. Cette interdisciplinarité, qui récuse la fusion des disciplines comme leur enfermement sectaire, se pratique avant tout par l'échange d'objections. La comparaison transhistorique, on le devine, est une source féconde de telles objections, à condition de ne pas tenter de lire le passé à travers la norme, implicite ou explicite, d'un futur magnifié. Il n'est pas de représentation plus perverse que celle des "lendemains qui chantent", que ceux-ci soient le socialisme ou le marché généralisé. Le passé est alors entièrement soumis à une vision normative du futur, à laquelle il ne sert que de justification, positive ou négative. Accidents et ruptures Considérer que la comparaison trans-historique puisse être une démarche fructueuse a un certain nombre de conséquences. Il faut en particulier éviter de tomber dans une logique qui ne privilégierait qu'une continuité déterministe, obscurcissant le rôle des ruptures. La dimension mythique à laquelle la révolution d'Octobre a été haussée, par ses thuriféraires comme par ses adversaires acharnés, conduit d'ailleurs
1 On se réfère ici à B. Lepetit, "Les Annales. Portrait de groupe avec revue", in J. Revel et N. Wachtel (eds.), Une École pour les sciences sociales, Éditions de l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales et Le Cerf, Paris, 1996, pp. 31-48.

20

nécessairement à reprendre la question des ruptures, réelles ou imaginaires. Dans son livre consacré à ce qu'il appelle l'illusion du communisme, F. Furet très justement, insiste sur l'importance de la guerre de 1914-1918 comme événement fondamental1. La description du conflit et des conséquences morales et psychologiques est frappante et sonne très juste. Cependant, à l'exception d'une évocation de la mobilisation à partir de Ernst Junger, la dimension de l'économie de guerre y est totalement occultée. Ceci n'est pas sans conséquence pour notre compréhension du système soviétique. La guerre moderne, dont la guerre de Sécession fut en un sens l'origine et le prototype, implique une interaction forte entre organisation sociale et production, mises simultanément au service de la fin militaire. N'aborder ceci qu'à travers la mobilisation est fortement réducteur car on aboutit alors à l'occultation de la dimension organisation. On peut être légitimement surpris de l'absence dans le livre de F. Furet de certaines références, comme les ouvrages de G. Feldman2, F. Guarneri3 et de G. Hardach4, pour ne point parler ici de travaux plus spécialisés et portant sur les conséquences de l'expérience du premier conflit mondial. De même, est plus que regrettable l'absence de référence à l'oeuvre remarquable de B. Carroll5. Il ne s'agit point ici d'exiger d'un auteur une présentation exhaustive du contexte et des sources, une telle démarche n'aurait aucun sens, car l'exhaustivité n'a en réalité aucune limite. Tout travail en sciences sociales commence par un découpage, nécessairement arbitraire, du sujet. La gêne ici provient de l'accent mis dans les premières pages de l'ouvrage sur la guerre de 1914-1918. Dans la mesure où on veut y voir, à juste titre, un événement fondateur, il faut l'envisager dans son entièreté. Limiter le champ de ses explorations n'est pas neutre, et révèle en contrepoint un projet idéologique. La focalisation sur la dimension politique laisse ainsi dans l'ombre l'immense révolution économique qui s'accomplit, tant dans les faits que
1 F. Furet, Le passé d'une illusion - Essai sur l'idée communiste au XXème siècle, Robert Laffont et Calmann-Uvy, Paris, 1995. Notons tout de suite que cet ouvrage a un caractère ambigu. On pourrait le lire comme une simple histoire intellectuelle du philo-soviétisme, voire du communisme de la Troisième Internationale, auquel cas il ne concernerait pas notre objet. Cependant son auteur constitue ses arguments, non pas à partir des grands thèmes de l'idéologie soviétique, mais en considérant leur articulation entre l'idéologie et la "réalité" de l'expérience soviétique dont il se constitue implicitement l'historien et par là entre, volens nolens, dans le cadre de notre propos. 2 G.D. Feldman, Army, Industry and Labor in Germany: 1914-1918, Princeton University Press, Princeton, NJ., 1966. 3 F. Guarneri, Battaglie economiche tra la due grandi guerre, Garzanti, Milan, 2 vol., 1956. 4 G. Hardach, The First World War, University of California Press, Berkeley and Los Angeles, 1977. 5 B.A. Carroll, Design/or Total War. Arms and Economics in the Third Reich, Mouton, La Haye, 1968.

21

les esprits, comme contrepoint nécessaire et obligé aux horreurs quotidiennes du front. Ce faisant, on se prive d'un élément essentiel pour l'intelligence de la rupture représentée par la "Grande Guerre". La démarche politicistel, non comme prise en compte de la dimension politique et des représentations qui lui sont associées, mais au sens d'une relégation valant dénégation de la dimension économico-sociale aux marges du raisonnement, retire alors pertinence et intelligibilité à l'idée pleinement justifiée de s'attaquer au traumatisme de 1914-1918 pour comprendre l'expérience soviétique. Car cette révolution, si elle a son épicentre dans les manières de travailler et de produire, s'accompagne de transformations essentielles tout autant dans le domaine des représentations que dans celui des équilibres politiques. Pour ces derniers, pensons par exemple à l'institutionnalisation du rôle de partenaire dévolu aux syndicats, qui n'eut pas été possible sans leur participation aux structures de l'économie de guerre2. Les représentations politiques elles aussi ont été fortement affectées par le conflit. Que Furet insiste sur la manière dont la révolution russe a été reçue par les grands historiens de la révolution française est intéressant. Qu'il oublie d'analyser l'évolution de W. Rathenau, tout à la fois homme politique éminent du Zentrum allemand, grand industriel et responsable de l'organisation de l'économie de guerre allemande, est à cet égard édifiant. Car voilà un homme politique qui, à la suite de son expérience en tant qu'administrateur de l'économie de guerre allemande, se permit d'écrire: "... la nuit, je suis bolcheviste. Mais le jour, quand je vois nos ouvriers, nos fonctionnaires, je ne le suis plus ou pas encore. "3. Au-delà de cette citation, certes spectaculaire mais que l'on peut considérer comme relevant d'une provocation volontaire, d'autres réflexions de Rathenau ne sont pas moins intéressantes. Dans une série d'essais qu'il publia immédiatement après la guerre, on trouve ainsi des passages aux connotations extrêmement importantes quand on pense au développement futur du système soviétique: "Les expériences économiques faites pendant la guerre nous permettent de diriger notre industrie dans le sens d'une économie plus proprement national". 4. "L'époque de la mécanisation, issue de l'énorme condensation de la population, a, comme tous les événements naturels non voulus, amené un
1 Une telle démarche n'est que l'image inversée de l'économisme qui a dominé le discours communiste et la vulgate marxiste dans l'après-seconde guerre mondiale. 2 Pour la France, voir 1. Maurin, "L'économie de guerre en France en 1914-1918", in 1. Maurin, (ed.) L'économie de guerre du XVlème siècle à nos jours, Université Paul Valéry, Montpellier, 1989; en ce qui concerne l'Allemagne, G.D. Feldman, Army, Industry and Labor in Germany, op. cit. 3 W. Rathenau, La mécanisation du monde, trad. J. Vaillant, Aubier Montaigne, Paris, 1972, p. 34. 4 W. Rathenau, La triple révolution, Éditions du Rhin, Paris-Bâle, 1921, p. 9.

22

équilibre naturel, inévitable, involontairement organique et non volontairement organisé. Sans l'intervention d'une catastrophe mondiale, cet équilibre aurait pu se maintenir encore quelques siècles, malgré tous les gaspillages, les inimitiés et les ruines; maintenant, la nécessité a mûri les vertus de la mécanisation; ce que la nécessité morale n'a pu obtenir, la nécessité matérielle l'accomplira. L'obligation de ménager les forces et les matières transformera l'équilibre chancelant en un équilibre réfléchi et organisé." 1. Ces lignes, soulignons-le, ont été écrites par un personnage qui n'est pas marxiste et ne l'a jamais été, et qui a combattu dans ses écrits et ses actions le courant social-démocrate. C'est, répétons-le, un chef d'entreprise et aussi un des grands hommes politiques et administrateurs de l'Etat allemand durant la guerre. Or, il aboutit, sous la pression de son expérience personnelle, à des conceptions mais aussi à des formulations, que les bolcheviques et Lénine ne renieraient pas. Il n'a pourtant guère de sympathie pour l'expérience soviétique, mais c'est qu'il la trouve trop empirique et pas assez organisée. Quand Rathenau écrit les essais dont ces citations ont été extraites, on est encore en pleine guerre civile en Russie. Pour lui, il faut planifier et non se livrer à des improvisations. En un sens, il reprocherait même aux bolcheviques de manquer de rigueur et de continuité dans un projet organisateur. Le cas Rathenau a ici valeur de symbole. Il illustre une dimension de la rupture fondamentale que la première guerre mondiale a représentée. En ce sens, il y a un plein accord avec l'importance que Furet donne à cet événement dans son livre. Mais, en se fixant uniquement sur la dimension politique, en cherchant en fait non pas à établir le statut de rupture fondatrice de ce conflit, mais à le présenter comme une condition permissive au déploiement d'un projet politique dont il souligne au contraire la continuité, il en rabote le sens et en limite l'interprétation à celle d'un accident. Ceci conduit bien évidemment à construire ce qu'il appelle le communisme comme un élément d'ordre avant tout intellectuel et de nature transcendantale. Après tout, ceci est sans doute logique de la part de quelqu'un qui a voulu nous donner, pour reprendre son titre, l'histoire du passé d'une illusion. On retrouve d'ailleurs des démarches similaires dans l'ouvrage de W. Laqueur ou de M. Malia. Mais nul ne peut faire disparaître la dimension réelle de la première guerre mondiale, même s'il est vrai que prendre en compte cette dimension pourrait corroder le coeur même de l'interprétation que l'on nous donne du phénomène soviétique, comme fruit de l'union illégitime entre le marxisme et le blanquisme. Il est évident que ce furent les représentations économiques qui subirent les transformations les plus importantes durant les quatre années du conflit. En un sens, on peut considérer que l'économie de guerre, qu'il
1 Idem, p. 23.

23

s'agisse de celle du premier ou du second conflit mondial, a légitimé la notion de planificationl. De cela, certains des économistes des pays soumis à l'ordre soviétique en étaient bien conscients. On trouve ainsi chez le grand économiste et théoricien de la planification polonais O. Lange un passage très révélateur : "Je pense que, pour l'essentiel, elle (Le. l'économie socialiste) peut être décrite comme une économie de guerre sui generis. Les méthodes de l'économie de guerre ne sont pas particulières au socialisme car elles sont aussi utilisées dans les pays capitalistes lors des conflits. Elles furent développées durant le premier et le second conflit mondial. Dans les pays capitalistes, des méthodes similaires furent utilisées durant la guerre, pour nommer la concentration de toutes les ressources pour une fin unique, qui est la production du matériel militaire, et une allocation centralisée de ces ressources afin d'éviter des fuites vers des emplois considérés comme non essentiels (tout ce qui n'est pas directement connecté avec la poursuite de la guerre). L'allocation des ressources par des voies administratives, selon des priorités administrativement établies, et un large usage des incitations politiques pour maintenir la productivité et la discipline du travail par des appels au patriotisme furent des caractéristiques des économies de guerre. (.u) Ceci montre clairement que de telles méthodes de planification centralisée et de gestion ne sont nullement particulières au socialisme, mais qu'elles sont plutôt des techniques de l'économie de guerre. La difficulté commence quand ces méthodes sont identifiées à l'essence du socialisme et sont considérées comme essentielles. (u.) Bien des camarades dans mon pays se sentent mal à l'aise devant le programme de notre gouvernement d'abolir les livraisons obligatoires (de la paysannerie). Ils craignent que ceci implique de renoncer à quelque principe du socialisme. Je leur réponds d'habitude en leur demandant si ils se rappellent qui introduisit pour la première fois en Pologne les livraisons obligatoires pour la paysannerie. Elles furent introduites durant la première guerre mondiale par l'armée d'occupation du Kaiser Guillaume II dont je ne pense pas qu'il puisse être tenu par quiconque comme un champion du socialisme. "2. L'intérêt de cette longue citation vient de ce qu'elle contient quelque chose d'absolument essentiel pour qui veut comprendre de quelle fracture le système soviétique est issu. L'argumentation de O. Lange est même renforcée par le fait que, durant la première guerre mondiale les dirigeants allemands ne recoururent pas seulement aux livraisons obligatoires, mais qu'ils pensèrent un plan de réorganisation de
1 Voir par exemple Sir O. Francks. Central Planning and Control in War and Peace, The London School of Economics, Londres, 1947. 2 O. Lange, "Political Economy and Socialism", in O. Lange, Papers in Economics and Sociology, Pergamon Press & PWN, Londres-Varsovie, 1970, p. 102. Le texte cité a été écrit à la fin des années cinquante et fait référence aux réformes introduites par Gomulka à la suite de ce que l'on a appelé l'Octobre polonais de 1956.

24

l'agriculture prévoyant le regroupement forcé des, paysans dans des structures collectives placées sous le contrôle de l'Etat. Ces kolkhozes avant l'heure, imaginés au début de 1917, avaient pour objet de soumettre plus complètement la production agricole à la logique de l'économie de guerrel. Le projet avorta en Allemagne, avant tout parce que l'effondrement de l'Empire tsariste permettait aux troupes allemandes d'occuper l'Ukraine, et ainsi de prélever sur l'extérieur les ressources agricoles nécessaires. Incidemment, la théorisation par Ludendorff de cette colonisation agraire vers l'est va jouer un rôle important dans la constitution du projet hitlérien tel qu'il sera exprimé dans Mein Kampf Cette péripétie éclaire aussi d'un jour un peu différent la collectivisation soviétique. Pour tenter d'en comprendre le mécanisme, on invoque souvent l'hostilité fondamentale des bolcheviques au monde paysan ou leur vision dogmatique de la logique de la production agricole. Ces éléments sont incontestablement présents, de même qu'une énorme ignorance de la réalité du monde rural russe. Il n'en reste pas moins qu'il conviendrait cependant d'en relativiser l'importance compte tenu du précédent allemand. Organisation et mobilisation Il faut donc revenir ici à la dimension organisation, qui est essentielle. Sans elle, sans la mise en place d'une expertise bureaucratique et de ses instruments, la mobilisation s'effondrerait vite. L'enthousiasme a une durée de vie limitée face au déluge de feu de la guerre moderne. La dimension organisation de la guerre implique la mise en place et l'extension progressive de normes et de règles qui lui sont propres. Ces dernières se fondent sur les notions de régularité, de prévisibilité, de contrôle aux différents points de la chaîne administrative, de décisions collectives prises dans des collèges d'experts, du calcul rationnel opposé à l'enthousiasme et à la précipitation. En cela, elles sont contradictoires aux notions qui sous-tendent la dimension de mobilisation et qui renvoient à l'action discrétionnaire et autoritaire, à la domination du sentiment sur le calcul. En même temps, la réussite de l'économie de guerre passe par la complémentarité de ces deux dimensions. Seule, la mobilisation permet d'imposer l'organisation, d'en légitimer les formes particulières et l'extension du domaine de compétences, d'en accroître la prégnance en lui soumettant des portions croissantes de la société. Seule l'organisation permet à la mobilisation d'être efficace, en garantissant la possibilité matérielle de nourrir et d'armer les masses mobilisées. L'unité réalisée entre ces principes contradictoires durant le premier conflit mondial en a masqué les oppositions irréductibles. Ce qui semblait naturel reposait en réalité sur des compromis subtils, certains
1 G.D. Feldman, Army, Industry and Labor in Germany, op. cil

25