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Collection
«Comprendre le Moyen-Orient»

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse. lieu d'émergence

de

prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes. le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident. il paraît beaucoup plus «compliqué» que jamais. au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux. culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous. les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques. nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori. cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des
relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire intellectuelle. ambition

Jean-Paul ChagnoUaud

En couverture photos de Christiane PASSEVANT
@

L'Harmattan,

1994

ISBN: 2-7384-2412-0

ANNIE FIORE

RÊVES D'INDÉPENDANCE
Chronique du peuple de l'Intifada

ÉdUions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Comprendre le Moyen-Orient Dirigée par Jean-Palll Chagno//aud Dernières parutions:
NAHA VANDI Firouzeh, Aux sources de la révolution iranienne. étude sociopolitique, 1988. SEGUIN Jacques, Le Liban-Sud, espace périphérique. espace convoité, 1989. ISHOW Habib, Le K~eit. Evolution politique, économique et sociale, 1989. BENSIMON Doris, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël (19451980), 1989. PICAUDOU Nadine, Le mouvement national palestinien. Genèse et structures, 1989. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, et GRESIl Alain, L'Europe et le conflit israélopalestinien. Débat à trois voix. 1989. GRAZ Liesl. Le Golfe de.f turbulences. 1989. NAAOUSH Sabah, Dettes extérieures des pays arabes, 1989. SCHULMANN Fernande, Les enfants du Juif errant, 1990. WEBER Edgar, Imaginaire arabe et contes érotiques. 1990. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Intifada. vers la paix ou vers la guerre? 1990. EL EZZI Ghassan, L'Invasion israélienne du Liban, 1990. HEUZE Gérard, Iran, au fil des jours, 1990. BOKOV A lenka, La confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat, 1925.1927, 1990. GIARDINA Andrea, UVERANI Mario, AMORETTI Biancamaria Scarcia, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. JACQUEMET Iolanda et Stéphane, L'olivier et le bulldozer; le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. BESSON Yves, Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. FERJANI Mohammed-Chérif, Islmnisme, larcité et droits de l'homme, 1991. MAHDI Falih, Fondements et mécanismes de l'Etat en islam: l'Irak, 1991. BLANC Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli, 1992. MENASSA Bechara, Salut Jérusalem. 1992. JEANDET Noël, Un golfe pour trois rêves, 1992. GOURAUD Philippe, Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie. 19191923, 1993. PICARD Elizabeth, ed., La nouvelle dynamique au Moyen-Orient, Les relations entre l'Orient arabe et la Turquie, 1993. REGNIER Philippe, Ismayl Urbain, Voyage d'Orient suivi de Poèmes de Ménibnontant et d'Egypte, 1993. CHESNOT Christian, La bataille de l'eau au Proche-Orient. 1993. DE GEORGE Gérard, Damas. Des Ottomans à nos jours. 1994. MAKHLOUF Hassane, Culture et trafic de drogue au Liban, 1~4. MARDAM BEY Salma, La Syrie et la France. Bilan d'une équivoque, 1994. SWEE CHAI ANG, De Beyrouth à Jérusalem Uneferrung.chirurgien chez les Palestiniens, 1994. DESMET-GtŒGOIRE Hélène, Le Divan magique. L'Orient turc en FrCIItCe u a XVlllè siècle, 1994.

Même l'homme blanc, dont le Dieu se promène et parle avec lui. comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frèra, Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l'homme blanc découvrira peut-être un jour, c'est que notre Dieu est le même Dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le Dieu de l'homme, et sa pitié est égale pour l'homme rouge et le blanc. Chef Seattle. américain, 1854.

Réponse au gouvernement

13 SEPTEMBRE

1993

Dans un café, Place du Châtelet, quelques étudiants et journalistes palestiniens discutent. Dans quelques heures va se signer, à Washington, l'accord israélo-palestinien que les spécialistes ont déjà classé dans la catégorie des "événements historiques". Originaires de Palestine, mais nés pour la plupart en Jordanie et dans les pays du Golfe, Mahmoud, Abdel, Saleh et leurs amis ne semblent guère touchés par l'effervescence qui agite les média depuis bientôt deux semaines. Vers 16h30, le petit groupe se dirige tranquillement vers Saint-Germain-desPrés. A 17h très précisément, tous sont installés chez Helen W.... qui les a invités à regarder la retransmission de la cérémonie sur CNN. Pendant les discours, les commentaires fusent, pleins de surprise, d'ironie, et parfois de sarcasmes alors que la caméra leur fait découvrir des visages familiers, des amis ou des parents. " Ya zalama, c'est vraiment historique, Clinton a appris l'arabe pour l'occasion !" Un éclat de rire monte lorsque le président des EtatsUnis d'Amérique opine du chef pour approuver les propos de Yasser Arafat, alors que celui-ci s'exprime encore en arabe. Au moment où le président de l'O.L.P. s'avance vers ses interlocuteurs israéliens, le Premier ministre Yitzakh Rabin et son ministre des Affaires étrangères Shimon Pérès, pour leur tendre la main, Mahmoud ne peut s'empêcher de sursauter, dans ses yeux brille une larme qu'il essaie de contenir à tout prix. Saleh cache son malaise dans des plaisanteries qui, maintenant, ne font plus rire que lui. Abdel, silencieux, triture nerveusement ce qui était encore, quelques minutes plus tôt, une serviette en papier. " Quand je pense à tout le sang que Rabin a sur les mains! J'ai beau me dire que la paix passe par ces petits gestes, mais j'ai du mal à accepter de voir Arafat lui tendre la main !"

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" Ecoute les commentaires, hier ils nous traitaient de terroristes, d'assassins et aujourd'hui nous sommes devenus les meilleures gens du monde! Ils n'ont aucune dignité !" Ils sont tristes, pleins d'amertume et de doute. Pleins d'angoisse et de tristesse. Et pourtant tous sont conscients qu'il n'y a pas d'autre choix, pas d'autre alternative que d'accepter cette perspective lointaine d'avoir, peut-être un jour, un Etat palestinien indépendant. Mahmoud, Saleh et Abdel ne sont pas des "extrémistes", chacun d'entre eux a admis depuis bien longtemps, que l'Etat palestinien pour lequel ils ont lutté ne s'étendrait jamais sur l'intégralité de leur Palestine, celle de leurs grands-parents, où ils ont laissé leurs racines et une grande partie de leur coeur. Tous trois sont réfugiés, tous trois n'aspirent qu'à une seule chose, une Palestine indépendante en Cisjordanie, à Gaza avec pour capitale Jérusalem-Est. Et lorsque l'écran de télévision montre les images venues de Jéricho, la liesse populaire, le bonheur des manifestants, l'émotion devient si forte qu'ils ne peuvent plus, ne veulent plus la cacher. Silencieux, ils sont fascinés, captivés et un sourire cette fois s'inscrit sur leurs visages attentifs: " Regardez, comme les gens sont heureux. Peut-être faut-il y croire? Moi je veux y croire, je ne veux pas mourir sans qu'existe l'Etat palestinien! " murmure Helen. " Inch'Allah Helen, Inch'Allah !" lui répond Saleh. Alors la vieille dame se lève et sans mot dire embrasse le garçon, comme le ferait une mère. Depuis le 30 août, les Palestiniens sont à la mode, on les aime, ils sont soudainement devenus fréquentables! Parler de la Palestine n'entraîne plus chez mes interlocuteurs, ce petit froncement de sourcils, ce frémissement des ailes du nez qui depuis des années me rappelaient à l'ordre lorsque les hasards d'une conversation m'entraînaient sur le terrain miné du conflit israélo-palestinien. Quotidiens, magazines, revues spécialisées, journaux économiques, chacun y va de son article, de son reportage, de sa mission d'enquête. Il y a de l'argent à la clef, l'argent de la vente des journaux certes, mais aussi les millions, les milliards de dollars annoncés pour bâtir la totalité des infrastructures laminées par vingt-six années d'occupation. Les choses ont bien changé depuis ce jour de juin 1967 où encore petite fille je découvrais, déjà sur un écran de télévision, cette cohorte misérable d'individus qui fuyant la guerre, tentaient désespérément de franchir une rhière, le Jourdain, sur des ponts détruits que l'armée ennemie victorieuse avait fait sauter. Combien d'images me reviennent en mémoire 10

aujourd'hui: 1970, les détournements d'avions sur l'aéroport révolutionnaire de Zarqa en Jordanie qui rappelèrent au monde que les enfants des réfugiés étaient devenus des hommes. Dès lors, ils ne furent plus des réfugiés, on les appela terroristes! Puis il y eut Septembre Noir à Amman et en 1976, Tell El Zaatar, le camp de réfugiés du Liban où les armées d'Hussein et d'Hafez El Assad se livrèrent à deux parmi les plus belles boucheries de la décennie. 1982, à nouveau des images d'horreur, de mort, de guerre: La sauvagerie de l'armée israélienne, les bombes à implosion, le phosphore: Beyrouth pilonnée pendant des semaines, des mois. Sabra et Chatila : la colère, la honte devant le même petit écran qui livra, pendant quelques heures, les images des corps mutilés de femmes éventrées, d'enfants empalés, de vieillards égorgés. Ils étaient encore des terroristes, mais quelque part, dans ce que l'on appelle l'inconscient collectif, ils devenaient des victimes. Puis on les oublia à nouveau, à croire que le monde n'aimait à se rappeler les Palestiniens que lorsqu'ils mouraient ou qu'ils tuaient. Et puis, après plusieurs années, tout recommença. Ils réapparurent à la Une de l'actualité, un jour froid de décembre 1987, là où on les attendait le moins, en Palestine! Enfants, petits-enfants de ceux qui en 1948, puis en 1967 avaient été chassés de leurs terres, ils n'avaient connu que l'occupation, l'armée dans les rues, les couvre-feux, la prison: ensemble, unis dans un même besoin de liberté, d'indépendance, ils utilisèrent les pierres de Palestine pour se dresser contre les soldats de l'occupation. L'un après l'autre, des dizaines, des centaines tombèrent sous les armes automatiques de l'armée israélienne: la terre entière assista à une lutte extraordinaire entre des enfants armés de pierres et des soldats parmi les mieux armés et les mieux entraînés au monde! Soudain, cette chair à canon tant de fois massacrée, ces Arabes, ces réfugiés, ces terroristes, ces monstres sans foi ni loi, prirent consistance, gagnèrent l'admiration, devinrent humains: Ils furent alors appelés Palestiniens le nom qu'ils se donnaient entre eux depuis le début des temps modernes. Plus tard, on reparla de "Palestine" puis un jour de peuple et d'Etat palestinien. Mais cela ne vint que plus tard, et grâce à l'Intifada. En 1987, vingt ans après la guerre dite des "6 jours", je suis partie pour la première fois en Palestine, avec en poche une vague commande de reportage, pour ce qui ne devait être qu'un bref séjour: j'y restai quatre semaines à rencontrer les gens de l'Intifada, à découvrir ce rêve fou d'indépendance qui faisait se Il

lever dans un même élan tout un peuple en quête de dignité. De 1987 à 1993, j'y retournai sept fois. Délibérément, et parce que je n'écrivais pas sur Israël où je ne séjournai que le temps de prendre un avion, je choisis d'éviter Beït Agron, la maison de la presse, là où vont se faire accréditer les journalistes étrangers: par principe, je refusais de me soumettre à la censure militaire, de me signaler à l'armée qui, serait immédiatement informée de mon numéro de passeport et qui ainsi, pourrait m'interdire de pénétrer là où elle le jugerait bon. Pendant six ans, j'ai circulé en tant que touriste, au milieu de la population palestinienne. Dans les camps de réfugiés, les villages les plus reculés, de Rafah sur la frontière égyptienne à Tulkarem au nord de la Cisjordanie, des luxueuses villas de la bourgeoisie de RimaI aux montagnes pelées où se cachaient les groupes armés, j'ai ri et pleuré, couru entre les balles de M16 et dansé pendant les mariages. Parmi les Palestiniens, grâce aux Palestiniens! A chacun de mes voyages, plusieurs de mes reportages ont été publiés, les réactions des lecteurs, les questions des amis et des proches ne cessaient de me surprendre, voire de me choquer. Ce qui m'était devenu habituel était un véritable choc pour eux. Pourtant les informations ne manquaient plus, ils avaient vu des images fortes, ils pouvaient imaginer, comprendre, c'était du moins ce que je croyais! J'ai un jour réalisé à quel point les Français restaient sous-informés quant à la réalité quotidienne dans les territoires occupés. Ils avaient vu les images, la violence, mais ce qui les effrayait était le récit de la souffrance au quotidien. C'est de leur curiosité, de l'intérêt qu'ils ont manifesté à comprendre, à découvrir la lutte du peuple palestinien qu'est née l'idée de faire un livre, qui par-delà toutes les considérations théoriques, théologiques, politiques ne dirait que la réalité, ma réalité, celle que journaliste, femme et mère, j'ai vue et ressentie. A défaut de porter les lecteurs au coeur de l'Intifada, puisse-t-il porter l'Intifada au coeur des lecteurs et rendre hommage à tous ceux qui, hommes, femmes et enfants, ont lutté, luttent et lutteront ensemble pour qu'un jour le Rêve d'indépendance devienne enfin réalité!

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INTIFADA,

ANNÉE

01

Au cours du deuxième semestre de 1987, il est bien difficile de trouver des informations sur les territoires occupés dans la presse française. D'une semaine à l'autre on peut y suivre l~évolution des relations diplomatiques entre Israël et différents Etats africains, européens, ou sud-américains: multiplication de la coopération, échange de conseillers, ouverture de consulats et même perspectives de rétablissement de relations diplomatiques rompues après la guerre des Six jours en 1967. Mais, sur ce qui se passe en Cisjordanie, à Jérusalem-est où dans la Bande de Gaza, rien n'est écrit. Pourtant, les incidents s'y multiplient et imperceptiblement la tension monte. Lorsqu'en décembre 1987, éclate ce que le monde entier appellera bientôt de son nom arabe "Intifada", la surprise est grande et la plupart des observateurs parmi les plus avertis ne prendront pas immédiatement la mesure des bouleversements quise préparent. En juillet 1987, un détenu palestinien meurt sous la torture dans le centre de détention de Jenin. La situation dans les prisons se dégrade, le 5 octobre, les gardiens de la prison d'Hébron fouillent les cellules et battent les détenus, vingt parmi eux doivent être hospitalisés. A Tulkarem, les détenus, qui manquent de nourriture, font appel au Comité International de la Croix-Rouge. A Gaza, un enfant de 10 ans est blessé à la tête par une balle de "provenance inconnue", un autre âgé de 13 ans est enlevé par des soldats dans le camp de Bureij ; violemment battu à coups de pieds et de câble, il doit être hospitalisé. En octobre, de violents incidents ont lieu dans la Bande de Gaza, l'armée ouvre le feu et tue plusieurs personnes. Le 28 du même mois, c'est un étudiant de Bethlehem qui est abattu, puis une femme est tuée à Ramallah, le 10 novembre une fillette de 10 ans est assassinée par un colon israélien alors qu'elle jouait dans la cour de son école à DeÏr El Balahl. Le lendemain, des colons ouvrent le feu et blessent grièvement deux enfants. Ce n'est qu'à
1 . Camp de réfugiés de la Bande de Gaza. 13

partir du 26 novembre que les media s'intéressent quelque peu à ce qui se passe dans la région. A cette date, un commando palestinien venu du Liban en U.L.M., attaque une patrouille de l'armée israélienne. Le commando suicide est décimé, six soldats israéliens sont tués, neuf autres sont grièvement blessés. Le 6 décembre un colon israélien est poignardé à Gaza. Lorsque le 9 décembre, une voiture transportant quatre ouvriers palestiniens est heurtée par un camion de l'armée. La Bande de Gaza s'enflamme à l'annonce de la mort des quatre hommes. Au cours des manifestations qui suivent, deux adolescents sont abattus dans le camp de Jabalyah, des dizaines de jeunes et moins jeunes sont blessés. La foule exaspérée attaque le poste de police situé à l'entrée de la ville de Gaza. Le couvre-feu est imposé sur la Bande. Le 10, les émeutes s'étendent à la Cisjordanie, un autre garçon de 17 ans est tué à Naplouse dans le camp de Balata', un enfant de Il ans meurt sous les balles à Gaza. Le vendredi Il, une jeune fille est abattue à bout portant toujours à Balata et trois garçons trouvent la mort au cours de violents affrontements. L'armée israélienne attaque la population qui se présente spontanément pour donner du sang à l'hôpital de Naplouse, et le sang initialement offert pour sauver les blessés, coule sous les balles de TsahaF. Le Premier ministre israélien Yitzhak Shamir, commente les évènements et donne la version que reprendront pendant plusieurs mois les autorités israéliennes: " l'échec des organisations terroristes, dans leur tentative de porter atteinte à la sécurité d'Israël,... (pousse) ces organisations à provoquer les désordres "3. Ce n'est pas la population qui se lève contre l'occupation mais" la main" extérieure et terroriste, de l'O.L.P., qui suscite la révolte, paye les parents afin qu'ils envoient leurs enfants affronter l'armée... Immédiatement, le ministre Ariel Sharon, le même qui se rendit célèbre en 1982 pendant la guerre du Liban et pour avoir" sponsorisé" le massacre de civils dans les camps de Sabra et Chatila, préconise de fermer les ponts du Jourdain4 ainsi que les universités palestiniennes considérées comme les" foyers de l'agitation". Alors que la tension est à son paroxysme, il s'installe le 8 décembre, en plein coeur de la vieille ville de Jérusalem, au

1. Camp de réfugiés contigu à la ville de Naplouse. 2. Acronyme de armée de défense d'Israël. 3. Le Monde 15/12/1987. 4. Ponts qui permettent le passage en Jordanie. 14

milieu du quartier palestinien l, afin d'inciter d'autres Juifs
israéliens à entreprendre la " judaïsation " de la ville arabe. Quelques jours après le début des premiers affrontements, le 8 décembre, les" forces nationales dans la bande de Gaza", publient un premier communiqué qui appelle la population à s'organiser et à lutter. En Cisjordanie une mystérieuse "Direction Nationale Unifiée du Soulèvement" donne des informations et des consignes d'action à travers des tracts distribués au petit matin. Ces deux structures, clandestines, fusionneront bientôt et les services secrets israéliens consacreront rapidement l'essentiel de leur activité à tenter de découvrir l'identité des dirigeants. Le 13 décembre 1987, une grève générale de 40 jours est décidée en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. Le 15 décembre, 5 Palestiniens sont abattus, les premières manifestations touchent Jérusalem-Est annexée, les commerçants se mettent, eux aussi, en grève. Le 22, les Palestiniens citoyens d'Israël rejoignent leurs frères dans une journée de grève générale. Cette grève, dans un premier temps générale et permanente, se transformera rapidement en grève "à temps partiel"2 : quotidiennement les activités stoppent à 13 heures et le reste de la journée est consacré aux activités liées à l'Intifada. Par la suite, des journées de grève générale seront instituées, à la demande de la direction du soulèvement et chaque journée sera consacrée à un thème bien précis: solidarité avec les prisonniers, commémoration d'événements historiques ... L'attention internationale se tourne vers les territoires occupés et le terme d"'insurrection" est utilisé pour la première fois par la presse, malgré les dénégations du chef d'Etat-major de l'armée israélienne, le général Dan Shomron. En moins d'un mois, des dizaines d'articles sont consacrés à la Palestine, plus que dans les cinq années précédentes. Des dizaines de journalistes du monde entier vont rejoindre leurs collègues en poste sur le terrain.
1. Les autorités israéliennes ont annexé Jérusalem-Est et malgré les condamnations internationales la ville est devenue la "Capitale indivisible" de l'Etat d'Israël. La France s'en tient au plan de partage de 1947 qui prévoyait la création d'un Etat juif et d'un Etat arabe ainsi qu'un statut indépendant pour Jérusalem et les Lieux Saints. Aujourd'hui, très peu de Français savent encore que Jérusalem n'est pas, selon les lois internationales, la capitale d'Israël. 2. En 1936, les Palestiniens avaient déjà mené une grève générale de six mois pour protester contre la politique britannique et l'arrivée massive d'immigrants juifs. L'économie palestinienne ne s'est pas relevée des conséquences dramatiques d'une si longue interruption. 15

Le Conseil de sécurité des Nations unies se réunit d'urgence le Il décembre et l'Assemblée générale réaffirme sa volonté de voir se réunir une conférence internationale de paix. Les U.S.A. déplorent la mort de Palestiniens, et presque simultanément le département d'Etat demande la fermeture du bureau de l'O.L.P. auprès des Nations unies. L'agence de presse Reuter annonce que le 14 décembre, Israël et les Etats-Unis ont signé un accord portant sur la recherche et la mise au point d'armement, accord qui donne à Tel-Aviv des possibilités équivalentes à celles dont jouissent les membres de l'OTAN. Le 16, le gouvernement français exprime "son émotion et sa préoccupation devant le nouveau cycle de violence", phrase sibylline qui renvoie dos à dos, ceux qui tirent et ceux qui meurent. Le 22, le Conseil de sécurité par 14 voix et une

abstention

l

israélienne. Le terme" condamne" initialement prévu dans le texte présenté par les pays non alignés a été retiré pour éviter le veto des Etats-Unis. Le porte parole de la Maison Blanche, M. Fitzwater, après avoir annoncé que son gouvernement aurait eu des contacts avec des représentants palestiniens proches de l'O.L.P., précise à l'intention de ceux qui n'auraient pas vu les responsabilité de la violence. "3. Le 23 décembre, on compte déjà 23 morts et des centaines de blessés4 ; quant aux détenus, ni les avocats, ni les organisations humanitaires internationales ne peuvent en donner le nombre exact. Puis, il devient quasiment impossible de recencer les victimes de la répression. Les associations humanitaires, palestiniennes, israéliennes, comptabilisent les morts causées par la répression, l'armée israélienne ne donne que le chiffre des victimes des balles de l'armée oubliant celles qui ont été abattues par les colons, les collaborateurs, ou qui sont décédées après avoir été battues ou gazées. Rapidement les bilans publiés vont diverger, mais ce sont les chiffres officiels des autorités israéliennes qui prévaudront. Les manifestations de rue sont de plus en plus fréquentes et violentes, les soldats qui ont pour consigne de ne tirer que si leur vie est en danger n'hésitent pas à ouvrir le feu. En cette fin d'année, les Palestiniens affrontent l'armée, pierres contre fusils. C'est toute une population, femmes, enfants, adolescents,
1. Les U.S.A. 2. Résolution 605. 3. Le Monde 24/12/1987. 4. D'avril 1986 à avril 1987 22 Palestiniens l'indifférence totale. 16

" déplore fortement2 " les pratiques de l'armée

images sur les écrans de télévision: " Les deux parties portent la

avaient été abattus dans

hommes et vieillards qui crient leur souffrance en jetant à la tête de l'occupant la terre de leurs ancêtres, la terre qui les nourrit, la terre qui les défend. Et les plus optimistes, qui prévoyaient que cette bouffée de colère disparaîtrait avant la nouvelle année, que Tsahal saurait faire revenir le calme, commencent à se placer dans une perspective de durée. Quelques responsables israéliens osent faire entendre un point de vue différent. Eîzer Weizman, alors ministre des Affaires étrangères, suggère d'entamer des discussions, y compris avec l'O.L.P. si l'organisation palestinienne reconnaissait les résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité. A Tel-Aviv, des milliers d'Israéliens, des dizaines de personnalités manifestent et demandent l'arrêt de la répression. TIs ne seront pas entendus. C'est le point de vue d'Ariel Sharon qui prévaudra rapidement; pourtant, à cette date, le gouvernement israélien est formé par une coalition entre la droite (le Likoud d'Yitzakh Shamir et Ariel Sharon) et les travaillistes (d'Yitzakh Rabin et Shimon Péres). La présence des travaillistes a d'abord laissé penser que leur influence modérerait la répression. Mais menacé et accusé de faiblesse sur sa droite, et extrême droite, le ministre de la Défense Rabin monte rapidement au créneau pour organiser une répression si violente que même Sharon n'y trouve rien à redire. Rafles, y compris pendant la nuit de Noël, détentions administratives, expulsions et renforcement de la présence de l'armée, le travailliste Rabin met en marche la politique qu'il conduira pendant près de trois ans. Le 6 janvier 1988, le Conseil de Sécurité condamne la déportation de quatre Palestiniens au sud du Liban; trois mois plus tard, malgré la condamnation des Nations unies, huit autres Palestiniens sont déportés et douze autres sont frappés d'un ordre d'expulsion. Dans toute la Palestine occupée, commerçants et travailleurs respectent scrupuleusement le mot d'ordre de grève générale. Les autorités israéliennes ordonnent à l'armée de briser les rideaux de fer pour obliger les boutiques à ouvrir. Une épreuve de force s'engage entre les soldats et les commerçants à travers les serruriers palestiniens qui réparent gratuitement les dégâts des devantures. Le ministre de la Défense Rabin met au point la politique dite de "force, puissance et bastonnade" autrement appelée "politique des os brisés". De nouvelles munitions sont introduites: des balles en caoutchouc, en plastique, à grande vitesse. Les gaz lacrymogènes, importés des U.S.A., sont de plus en plus toxiques; hélicoptères militaires et blindés légers sont utilisés contre les manifestants. A partir de février, comme l'avait préconisé Ariel Sharon, les universités palestiniennes sont fermées sur ordonnance militaire, quelques jours plus tard ce sont les établissements du 17

secondaire et du primaire et même les jardins d'enfants de Cisjordanie qui devront fermer leurs portes. Et finalement ~a mesure s'applique à Jérusalem. Plusieurs centaines de milliers d'enfants et d'adolescents sont privés du droit fondamental à l'éducation, et, livrés à eux-mêmes, se retrouvent dans les rues, grossissent le rang des manifestants ... et des victimes des balles de Tsahal. Après la publication d'un communiqué de la direction du commandement unifié du soulèvement, la quasi-totalité des Palestiniens employés dans l'administration civile par les Israéliens, démissionnent à partir du début mars. Les liaisons téléphoniques internationales à partir des territoires occupés sont coupées pour 10 mois. Le but avoué par les autorités est de priver les Palestiniens des territoires occupés de tout contact avec la direction de l'O.L.P. à l'extérieur. Manifestations, arrestations par dizaines, par milliers! Le camp de Ansar lIP est ouvert dans le désert du Néguev, il accueillera essentiellement des détenus administratifs, emprisonnés en masse et que les prisons israéliennes ne peuvent plus contenir (Ansar II, à Gaza, avait déjà dû être agrandi). Les "fermetures" des territoires occupés sont de plus en plus fréquentes, de fait ce sont les anciennes "frontières" d'avant la guerre de 1967 qui sont recréées. Dans un premier temps, les autorités israéliennes qui ont toujours bénéficié d'un large courant de sympathie parmi les journalistes, laissent travailler la presse dans la mesure où tous les articles et reportages sont soumis à la censure militaire. Les photographes couvrent admirablement les évènements et leurs photos sont à la Une de tous les quotidiens et magazines. Les lecteurs, d'abord indifférents, commencent à réagir. Plus la réprobation internationale se fait sentir, plus les dirigeants israéliens durcissent le ton et plus l'armée se sent confortée dans sa répression. I. Shamir conscient de la détérioration de l'image de marque de son gouvernement, lance un avertissement à la presse: "Chaque photo et chaque reportage télévisé relatant les émeutes sont nuisibles à Israël"2. L'idylle est en passe de se terminer, les journalistes ne vont pas tarder à s'en rendre compte! Malgré les menaces et les coups, les reportages continuent d'affluer. Le journal israélien Hadashot publie le témoignage d'un journaliste présent à l'hôpital Al Shifa de Gaza:
1. Par analogie avec le camp de prisonnier Ansar ouvert par l'armée israélienne au sud du Liban et dans lequel Palestiniens et Libanais furent détenus dans des conditions épouvantables. 2. Libération, 17/12/1987. 18

"Les soldats ont tiré sur un adolescent.. Il a essayé de fuir, un soldat lui a barré la route. Il s'est immobilisé. Il a ouvert sa chemise et présenté son torse nu au soldat. "Tirez" a-t-il dit. Le soldat a pointé son fusil à quinze mètres. Et il a tiré." Les commentaires font mal, les images font peur, aux téléspectateurs mais aussi aux dirigeants israéliens: "Un commando terroriste se compose de deux terroristes et de huit journalistes!". Et lorsque le 16 avril, Abu Jihad, dirigeant de l'O.L.P. qui a en charge l'organisation des actions en Palestine occupée, est assassiné, à Tunis, par un commando du Mossad, c'est un membre des services secrets israéliens qui filme luimême la scène. A l'annonce du meurtre, les manifestations éclatent violemment, en particulier à Gaza d'où est originaire le leader palestinien. Et les victimes se comptent par dizaines! En Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem, la population s'organise: aux manifestations, affrontements et grèves générales, viennent s'ajouter les comités populaires. Composés de membres de différentes tendances de l'O.L.P. mais aussi de nombreux indépendants, ils prennent en charge, quartier par quartier, village par village, l'organisation de la vie publique: éducation, santé, agriculture ... La réponse des autorités israéliennes est immédiate: tout membre d'un comité populaire est passible d'une peine de dix années de prison. Le 17 août, 25 Palestiniens soupçonnés d'appartenir à un comité sont frappés d'une mesure d'expulsion ... Après les élections des députés israéliens le 1ernovembre, un nouveau gouvernement de coalition Likoud - Travailliste est reconduit. Deux semaines plus tard, le Conseil national palestinien, le parlement palestinien, se réunit à Alger. Yasser Arafat y proclame l'indépendance de la Palestine et annonce la reconnaissance de toutes les résolutions du Conseil de sécurité, y compris la 242. De ce fait, il reconnaît implicitement l'Etat d'Israël. Le 13 décembre, devant le Conseil de sécurité2, Arafat, devenu entre-temps président de la Palestine, réaffirme la reconnaissance de l'Etat israélien, l'acceptation de la 242 et annonce officiellement que l'O.L.P. renonce aux pratiques terroristes. Aucune réaction du côté du gouvernement israélien qui avait pourtant fait de l'acceptation de la résolution 242 la condition sine qua non d'une éventuelle amorce de discussion
1. Kenneth Kaplan, Jerusalem Post du 6 avril 1988,"The media and the upraising - a debate". 2. La réunion a exceptionnellement lieu à Genève (Suisse) car le secrétaire d'Etat George Schultz a refusé d'accorder un visa d'entrée aux USA à Yasser Arafat. 19

avec les Palestiniens. La 242 n'a plus aucun intérêt depuis que l'O.L.P. l'accepte, le rejet du terrorisme aucune valeur, les discussions avec l'O.L.P. ne sont pas envisagées. Pour la première fois, les Etats-Unis amorcent une ébauche de dialogue avec l'O.L.P. par l'intermédiaire de leur ambassadeur à Tunis. La communauté économique européenne prend note avec satisfaction de "ce pas positif en avant".

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ARAFAT À PARIS

Paris est en ébullition, Yasser Arafat y est attendu. Depuis l'annonce de la visite, les pressions se multiplient sur l'Elysée pour faire revenir le président Mitterrand sur sa décision de recevoir le leader palestinien. Depuis bien longtemps, la politique française a été favorable à l'Etat israélien: au cours de la quatrième république, les dossiers militaires les plus "top secret" étaient communiqués à Israë}l, en 1956 l'expédition de Suez fut organisée conjointement, et des représentants israéliens2 disposaient de bureaux dans les ministères français, en particulier au Quai d'Orsay où se décide la politique extérieure de la France. Les dirigeants socialistes ont, sans doute aucun, toujours été les plus proches des autorités de Tel-Aviv. A son arrivée au pouvoir, le Général de Gaulle eut une politique plus équilibrée dans le conflit israélo-palestinien. Quelques années plus tard, malgré l'embargo militaire imposé par Paris, les "amitiés" privilégiées dont bénéficiait l'Etat israélien permirent, entre autres, aux fameuses vedettes de Cherbourg de prendre la mer sans le moindre problème. De même, les plans du Mirage de Marcel Dassaut furent tout aussi étrangement communiqués aux militaires israéliens et l'avion de combat Kfir est, faut-il s'en étonner, la copie conforme de son grand frère français. En ce début de mai 1989, la classe politique française semble plutôt réagir en fonction du clivage majorité opposition, malgré quelques exceptions vraisemblablement liées à des considérations personnelles. Ainsi, Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, se trouve malencontreusement éloigné de Paris et n'a pas à rompre la solidarité gouvernementale. Quant à Jacques Chirac, il déclare depuis les U.S.A. :

1. Dont celui de la bombe atomique. 2. En particulier le leader du parti travailliste Shimon Pérès. 21

" israélien,

ne passe pas par l'O.L.P.
yitzakh Shamir.

La clé du mouvement pour la paix au Moyen Orient
Il

mais par le chef du gouvernement

Pourtant, le sondage réalisé par la Sofres pour le Nouvel Observateur indique que 45 % des Français approuvent la visite contre 32 % qui y sont opposés. L'opinion publique française a singulièrement évolué depuis ces dernières années et les images de la répression vues sur les écrans de télévision y sont sans doute pour beaucoup. Sitôt l'avion d'Arafat posé, les pressions sur le Président de l'O.L.P. se font sentir: chaque homme politique, chaque commentateur y va de son mot et de sa suggestion: la charte de l'O.L.P. doit être revue et corrigée, pour ne pas dire annulée. Abu Ammar doit faire un geste politique, il doit dire, il doit faire. Il doit, en quelque sorte, comme pour payer son droit d'entrée, faire plaisir à ses hôtes. On pourrait presque croire que certains cherchent à faire un coup médiatique sur le dos des Palestiniens. Politiciens et journalistes, pourtant habituellement prompts à se gausser des dictateurs au pouvoir dans le monde arabe, balaient en un tournemain le Conseil National Palestinien, le parlement de l'O.L.P., seul habilité à légiférer en la matière et confèrent à Arafat un pouvoir qu'il est loin de détenir. Le 3 mai, une manifestation de bienvenue est organisée; Sur les lions de Belfort de la place Denfert-Rochereau flottent d'immenses drapeaux aux couleurs de la Palestine. La foule est de plus en plus dense, hommes, femmes, enfants, beaucoup de travailleurs immigrés vêtus de leurs beaux vêtements du dimanche. Le cortège s'ébranle, dix, quinze mille écriront les journaux du lendemain. Sur un camion, un groupe de musiciens palestiniens: étudiants à Lyon, ils sont originaires de multiples camps de réfugiés du Liban ou de Jordanie. Ils ne connaissent la Palestine qu'à travers les chants de leur mère, la cuisine traditionnelle, les récits des anciens et la lutte pour l'indépendance symbolisée par l'O.L.P. Boulevard Saint-Michel, le Luxembourg, la foule est de plus en plus dense, sur les trottoirs les passants s'arrêtent, beaucoup applaudissent, d'autres se joignent au défilé. A l'Institut du Monde Arabe, des centaines de C.R.S. interdisent le passage, le cortège ne pourra approcher plus; la foule qui espère encore apercevoir Yasser Arafat entonne le chant national palestinien "Biladi, biladi", Mon pays! Un court moment d'intense émotion! Les journaux du soir titrent sur la déclaration du leader de l'O.L.P. Pressé par les autorités françaises qui exigent un geste, sommé d'abroger la charte de l'O.L.P, il déclare sur T.F.I la 22

charte "caduque". Et la France entière découvre le terme. Les journalistes présents à la conférence de presse demandent quel est le sens exact du mot. La réponse fuse: " Caduque, vous trouverez le sens en cherchant dans le Larousse l" La salle éclate de rire. Caduque, il a dit caduque! Victoire de l'Elysée ? Arafat a fait une concession! Le monde politique s'émerveille oubliant que depuis décembre 1988, le Conseil National Palestinien réuni à Alger, a reconnu l'Etat d'Israël, faisant, de facto, de la charte un document dépassé. Alors que la plupart des commentateurs s'accordent à dire qu'Arafat a beaucoup donné, sans rien obtenir, d'autres voix s'élèvent pour réclamer encore plus; le Conseil National Palestinien doit être réuni (ainsi on savait qu'il existait) et voter l'abrogation de la Charte! Le même jour, les Etats-Unis se félicitent de ces déclarations et menacent de ne plus financer l'Organisation Mondiale de la Santé si l'Etat de Palestine venait à y être admis. Pour les dirigeants israéliens, les propos de Yasser Arafat ne sont que "mensonges et propagande" ! Il n'y a donc pas lieu d'y prêter la moindre attention. La déclaration d'Arafat, qui avait été réclamée à grands cris et accueillie avec joie (à Paris), se retrouve brutalement rejetée en dernière place de la presse. Aucune réaction des U.S.A., aucune réaction des dirigeants israéliens, "caduque" n'a donc aucune importance. Dans les territoires occupés, tout ceci fait l'effet d'une bombe. La population qui subit une répression terrible ne comprend plus: parce que chaque concession n'est suivie d'aucun effet, elle se sent abandonnée par la direction politique de l'O.L.P. et exploitée par les Etats occidentaux, en premier lieu la France, qui savent si bien exiger des Palestiniens sans jamais même oser penser à imposer aux Israéliens. Le 5 mai, je quitte Paris pour Jérusalem.

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NE MEURS PAS, ALI!

Jeudi 11 mai 1989 : 22h Hôpital Maqassed, Jérusalem: Les portes de l'hôpital sont fermées à clef. Des gardes palestiniens surveillent les allées et venues pour prévenir toute tentative de l'armée israélienne de pénétrer en force et d'arrêter les blessés de l'Intifada. On nous attend. Les portes s'ouvrent à l'énoncé de nos noms; un couloir, l'ascenseur jusqu'au 2e étage, encore un couloir et tout au bout l'unité de soins intensifs. Trois lits, trois corps étendus, assistance respiratoire pour deux d'entre eux, les infirmières s'activent autour des blessés. Le lit de droite: de faibles gémissements, la tête se tourne lentement. Deux grands yeux verts à peine ouverts, les lèvres sont desséchées par la fièvre, craquelées. Un râle. Ali Mohammed Fannoun, quatorze ans, de Nahalin, blessé le 14 avril. Une balle a pénétré par le côté gauche, ravageant les intestins, brisant la colonne vertébrale au passage et ressortant par le côté droit. Plusieurs heures d'opération pour établir un transit artificiel. Ali est hémiplégique. En anglais, l'infirmière égrène lentement les détails de l'intervention. Les mots se brouillent dans la tête, deux yeux verts qui nous regardent, deux yeux d'enfant pleins de peur et de désespoir. Deux yeux verts qui implorent de l'aide. L'infirmière lui caresse le front, se penche vers son oreille, lui demande doucement si elle peut retirer le drap quelques instants. Un signe des paupières. Des tuyaux partout, perfusions dérivations, poche en plastique pleine d'urine. La peau est jaune: ictère. Ali tremble de fièvre. Les appareils photo se baissent, nous ne pouvons photographier le corps blessé, les yeux implorants. Les quelques mots d'arabe que nous avons appris nous servent à peine. " Ya Ali, takhi inglisi, comment vas-tu Ali, inta taaban1" Toujours les yeux verts qui me fixent. Qui peut rendre ses

1. Ali, tu parles anglais, tu es fatigué? 25

jambes à Ali, qui peut lui donner la force de vivre? Un signe de la main; on reviendra te voir, Ali, à bientôt. En face, deuxième lit, une femme en robe traditionnelle, voile blanc sur la tête, pleure son fils de dix-huit ans, Ali Abdullah, du village de Al Khader, blessé hier. Un autre garçon du village a été tué dans le même clash avec l'armée. " Ali était avec les jeunes du village", raconte la mère," il levait les bras, en faisant avec les doigts le V de l'O.L.P. Ils ont tiré, la première balle lui a coupé un doigt, la seconde l'a atteint en pleine tête, du côté de l'oeil droit. " L'infirmière ajoute que par chance, la balle était cette fois tirée d'assez loin, et n'a pas provoqué trop de lésions. L'oeil sera sans doute sauvé, le pronostic est favorable. La mère pleure. Qui peut sécher les larmes d'Oum Ali ? Plus loin, le dernier lit, c'est encore un Ali qui gît, inconscient. Ventilation artificielle, les infirmières doivent sans cesse aspirer manuellement les poumons. Nous sommes loin de l'équipement sophistiqué de nos hôpitaux parisiens, pourtant Maqassed est de loin le meilleur hôpital dans les territoires occupés. Ali El Zagari, dix-sept ans, du camp de réfugiés de Dehesha près de Bethlehem, a lui aussi une balle dans la tête, le cerveau est atteint; les lésions sont si graves que les médecins nous ont déjà dit qu'il ne survivrait pas. Dehors, la famille attend, silencieuse, personne ne leur a encore dit la vérité. Qui dira aux parents qu'Ali va mourir? Dans le hall de l'hôpital, nous restons longtemps assis avant de trouver le courage de repartir pour Jérusalem. Devant la maison de Sharon, un groupe de soldats nous interpelle: "Hello, from where are you, comment trouvez-vous Israë1?" Israël, la seule démocratie de la région, le pays où les enfants sont rois. Vendredi 19 mai: Nous retournons à Maqassed pour prendre des nouvelles des trois garçons: l'unité de soins intensifs est en ébullition, un jeune de quinze ans, Nader Slimane, du village de Dura près d'Hébron, vient d'arriver blessé d'une balle dans la région du coeur. " D'après les premières observations, la balle s'est arrêtée à 1 mm du coeur. Celui-ci, nous allons le sauver, mais combien d'autres n'auront pas sa chance? "déclare le chirurgien tout en s'affairant autour du brancard. " Approchez et regardez pour pouvoir raconter dans votre pays comment ici on massacre nos enfants". Avec colère, il affiche des radios: balle à fragmentation dans le crâne, balle en caoutchouc (en fait du métal entouré d'une fine pellicule de caoutchouc, forme cylindrique ou ronde, 26

poids 15 g), balle réelle. " Ils utilisent des balles à grande vitesse (high velocity bullet) qui produisent des effets similaires aux balles dum-dum, mais qui contrairement à celles-ci, ne sont pas interdites par les conventions internationales. A l'entrée, ces balles se mettent en vrille et causent d'effroyables lésions. En sortant du corps, elles emportent une énorme quantité d'os et de chair. " Rapidement, l'équipe emporte le blessé vers la salle d'opération. Nous nous tournons vers les trois lits: Ali de Al Khader est à l'agonie. Près de sa tête bandée, le Coran, quelques fleurs. Sur sa poitrine, une banderole écrite en arabe, aux couleurs du drapeau palestinien. Oum Ali humecte doucement ses lèvres, elle pleure. Autour du lit le père, les frères, des amis, attendent, le regard fixe, les mâchoires serrées. Ali de Dehesha est lui aussi entouré de sa famille. Nous demandons à voix basse au médecin si son état s'est amélioré. Le regard où brille une larme nous répond. Lorsqu'un infirmier nous montre les différents types de balles extraites des corps des blessés, le père s'approche, saisit doucement une balle en plastique, la plus petite. " C'est celle-là qu'il a reçue ?It Lorsqu'on lui montre la balle en caoutchouc cylindrique, quinze fois plus lourde, qui a frappé son fils, le visage de l'homme se fige, le regard mort. Il a compris ce que les médecins n'avaient pas encore annoncé. Il passe la main dans ses cheveux, les épaules soudain voûtées. Le désespoir est inscrit sur ce visage. Il retourne sans un mot auprès de sa femme qui, le visage enfoui dans les draps, prie en pleurant. Ali de Nahalin, le petit Ali, est lui aussi dans un état désespéré:

Il n'a plus la force de se battre pour vivre, il est trop fatigué. Nous ne pouvons plus rien pour lui It.
Je ne veux pas croire que celui-là aussi va mourir; ils avaient dit que le pronostic était bon, peut-être pouvons-nous demander au gouvernement français on pourrait l'évacuer.... il ne faut pas qu'il meure lui aussi! Pourquoi s'attendrir sur lui? Peut-être parce qu'il a l'âge de ma fille? Peut-être parce qu'il pourrait être mon fils ! It Il n'est pas transportable. Il n'y a rien à faire pour lui, seulement l'accompagner, tout doucement... On ne peut plus . nen... Nous partons précipitamment pour que les familles ne voient pas nos larmes, pour qu'elles ne comprennent pas ce que les médecins nous ont dit ; que, des trois garçons, aucun ne verra l'Etat palestinien.
It

It

27

20 mai: Quelques mots au journal télévisé (Télévision jordanienne): Ali de Al Khader est mort aujourd'hui. 21 mai: Ali de Dehesha est mort à son tour. 3 juin: Avant de rentrer à Paris, je veux retourner à Maqassed, j'ai peur que l'on ne m'annonce la mort d'Ali. Depuis plusieurs jours, bloquée par divers couvre-feux, je n'ai pu suivre les informations ou acheter les journaux. L'unité de soins intensifs: Ce sont de nouveaux blessés qui occupent les lits. Le chirurgien me montre les portraits des deux martyrs, oui, je savais pour eux, mais l'autre, le petit Ali, comment va-t-il ? On a arrêté les soins intensifs, il est dans une chambre, seul avec ses parents. Non, ce n'est pas cet enfant que j'ai vu, il y a tout juste une semaine, ce n'est pas ce mort vivant qui est devant moi! Ses joues sont creuses, vidées de leur chair. Seuls les yeux verts qui maintenant prennent tout le visage, m'obligent à accepter l'idée qu'il s'agit bien du même enfant: les yeux verts qui aujourd'hui sont vitreux, le visage, le regard des rescapés des camps de la mort nazis. A côté de moi, le chirurgien pleure sans retenue, les parents savent la vérité, il n'y a plus à tricher. Je m'accroche aux barreaux du lit : " Dites-lui qu'il doit se battre, dites-lui de lutter encore,

dites-lui de ne pas mourir. "

Mais il ne peut rien dire, seulement pleurer devant cet enfant qui meurt et qui déjà ne peut plus nous entendre.

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NAPLOUSE, ASKAR, SALEM

Premier rendez-vous loin de Jérusalem, je suis heureuse que ce soit à Naplouse car la cité du nord ne m'est pas totalement inconnue. De mon premier séjour j'ai gardé au plus profond de moi des impressions inoubliables: la lumière sur la ville, l'odeur du savon préparé artisanalement à l'huile d'olive et les sons amplifiés et répercutés par les montagnes qui entourent la capitale industrielle de la Palestine. Souvenirs plus émouvants de la rencontre avec Bassam Shaqqa l'ancien maire, destitué par les autorités israéliennes, mutilé par une bombe déposée dans son véhicule par des terroristes israéliens: images fortes d'un homme cordial, assis dans un fauteuil 'roulant, massant d'un geste venu de l'inconscient ses membres inférieurs amputés par l'explosion. C'était avant l'Intifada, deux ans au moins, il me semble que c'était hier! Le taxi ralentit pour s'arrêter au barrage militaire à quelques kilomètres de Naplouse. Fouille du coffre et vérification des papiers d'identité pour les Palestiniens; j'attends en retenant mon souffle, appareils photo dissimulés aux regards du soldat qui fait signe d'avancer en agitant son fusil mitrailleur tel un balancier. La Mercedes démarre lourdement, roule lentement et enfin se gare à la station du centre ville. Une voix féminine m'interpelle alors que j'hésite à demander mon chemin. Une grande jeune femme mince, pantalon et chemise blanche, fait de grands signes pour me permettre de la localiser. " Je m'appelle Nada, je suis biologiste à la clinique du comité populaire de santé. " Mais nous n'avions pas rendez-vous ici l" " J'ai préféré venir attendre ici. Il y a le couvre-feu sur une partie de la vieille ville et la clinique est fermée!" A travers les ruelles étroites nous avançons prudemment. A plusieurs reprises, il faut se plaquer au mur ou s'engouffrer dans une boutique pour éviter le face-à-face avec les patrouilles. 29

Les soldats n'aiment guère les journalistes accusés de "pousser les jeunes à s'agiter" pour ramener quelques photos de propagande anti-israélienne. Les journalistes n'apprécient pas plus l'armée qui leur interdit d'exercer librement leur métier. Sitôt qu'un incident survient, la zone est proclamée zone militaire interdite et fermée à la presse. Des textes rédigés en hébreu sont systématiquement opposés aux téméraires qui s'aventurent là où il ne faut pas. De plus en plus fréquemment, le Shin-Beth utilise de fausses cartes de presse étrangères pour arrêter et abattre les jeunes militants de l'Intifada. L'association des journalistes de la presse internationale dépose requête sur requête auprès des autorités israéliennes sans jamais obtenir la moindre modification dans le comportement de l'armée et des services secrets. De détour en détour, de ruelles en escaliers tortueux, nous essayons de rejoindre une clinique appartenant au comité populaire. Toutes proches, des maisons détruites après qu'une pierre tombée ou poussée d'un toit ait tué un soldat. Sur le sol, un panneau rouillé et tordu signale en hébreu, arabe et anglais: "Attention, Danger". Que sont devenus les habitants, punis parce qu'à défaut de trouver le coupable, les autorités ont décidé qu'être palestinien était suffisant pour être châtié. Une petite maison au fond d'une impasse; ici se trouve la clinique spécialisée en soins dentaires et en consultation médicale. Assis sur un fauteuil, un petit garçon encouragé par sa mère, ouvre grand la bouche. Dans ce quartier, l'implantation de la clinique a permis de régler la plupart des problèmes graves de santé. Les dentistes s'orientent vers une politique de prévention systématique en direction des jeunes enfants. Vaccinations des nouveau-nés, protection maternelle pendant la grossesse, permettent aux médecins de limiter la mortalité infantile et d'aider les mères aux grossesses nombreuses. Tout ce travail est bénévole. Il existe, dans toute la Palestine occupée, plus d'une centaine de médecins et deux fois plus de paramédicaux au chômage car la population est trop pauvre pour payer consultations et médicaments: ici, il n'y a pas de protection sociale. Il n'y a pas plus d'un mois, une clinique a été fermée par décision militaire, la maison, les médicaments ont été confisqués. Depuis le début du Soulèvement, tous les efforts se sont concentrés sur les soins de première urgence à donner aux victimes de la répression. Des trousses ont été distribuées dans tous les villages et camps de réfugiés, la formation des secouristes a été dispensée à travers les comités de femmes. Le nombre des blessés recensés semble diminuer alors qu'il ne fait 30

que croître, car ne vont plus dans les hôpitaux, que ceux dont la vie est menacée ou qui courent le risque de conserver un handicap. Dans les maisons se terrent les adolescents légèrement atteints, qui cachent leurs blessures, preuves de leur participation à l'Intifada. Les estimations sur lesquelles s'accordent les différentes institutions tant palestiniennes qu'internationales font état de 82 000 blessés pour une population de 1,5 millionl. Rapporté à la population française on atteint 3 009 400, oui trois millions neuf mille quatre cents blessés. Il y a les blessures par balles, par tabassage et il y a les gaz jetés à profusion contre les manifestations et à l'intérieur des maisons. Gaz de différents types mais essentiellement du C.S. produit aux U.S.A. Les consignes d'utilisation données par la firme nord-américaine, stipulent que "mortel à forte concentration, ce gaz ne doit pas être utilisé dans des espaces confinés" ou encore "avant de l'utiliser contre des perturbateurs, s'assurer qu'ils disposent de possibilités de fuite". Les effets immédiats sont terrifiants: fausses couches chez les femmes enceintes, foetus mort-nés, asphyxies chez les nourrissons et les vieillards. Quant aux conséquences à long terme, on parle de produit cancérigène! Le fabricant prévoyant a aussi inclus des consignes pour décontaminer les zones atteintes: " Pour un traitement efficace, il est conseillé d'aspirer toute la poussière et pratiquer un violent courant d'air à l'aide de matériel adéquat pendant plusieurs heures. Laver à grande eau toutes les surfaces touchées et jeter la nourriture; si des boîtes de conserve ont été touchées, ne les utiliser qu'après avoir longuement lavé le contenant afin d'éliminer toute trace de produit. " Lorsque les gaz imprègnent tapis, rideaux, vêtements et mobiliers, que les jets de grenades sont quotidiens, lorsque le couvre-feu est imposé et l'eau rationnée, comment décontaminer? Les femmes, les enfants et les vieillards qui restent le plus souvent dans les maisons, sont ainsi menacés dans l'immédiat, mais aussi à plus long terme. Aujourd'hui, la population ne pense plus à décontaminer, les médecins informent des dangers, distribuent prospectus et brochures indiquant comment traiter les victimes des gaz et se préparent à affronter les conséquences dans quelques années.
1. Population de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza. Les habitants de Jérusalem-est ne subissent pas une répression aussi violente que dans le reste des territoires occupés. En décembre 1992. après cinq années d'Intifada, on comptait près de 150000 blessés. 31

Autre danger, la brucellose. Mieux connue sous le nom de fièvre de Malte, elle contamine la quasi-totalité du bétail et à travers celui-ci la population. Vétérinaires et médecins sont désarmés face à la propagation de l'épidémie. Les vaccins existent, Israël achète les siens en France et interdit aux Palestiniens d'en importer ou de s'en procurer sur le marché israélien. Il faudrait tester tous les animaux, vacciner ceux qui sont sains, abattre les autres et indemniser les propriétaires. Comment conduire un tel programme dans la clandestinité et avec les moyens dont disposent les vétérinaires palestiniens? La crainte de l'abattage de tous les troupeaux de la région devient de plus en plus grande. "Les autorités israéliennes attendent patiemment cette extrémité qui sera un véritable désastre économique pour les paysans. Si nous en arrivons à une telle extrémité, des milliers de familles seraient réduites à la misère. Les hommes iront alors se vendre sur les marchés aux esclaves israéliens. Ce qui se joue à travers cette tragédie, c'est la mise sous tutelle israélienne d'une nouvelle partie de notre économie. " Après la brève escale dans la ville, court séjour dans un camp de réfugiés. Autour de Naplouse se trouvent plusieurs camps, Askar 1, Askar 2 et Balatta le plus peuplé. En fin de matinée, nous pénétrons dans Askar 1, et une nuée d'enfants nous accueille. Bidonvilles et poussières, sous le soleil de ce début d'été, la misère n'est que plus criante. Dans une baraque de béton, marquée d'un numéro d'identitlcation attribué par les Nations Unies lors de la construction voici plusieurs décennies, une table de consultation et quelques chaises bancales constituent l'unique mobilier. Dans la pénombre, une jeune doctoresse tente de réconforter sa patiente, femme sans âge, usée, à bout de forces. Elle a perdu un fils de 16 ans abattu par l'armée; un deuxième enfant, tout juste 17 ans ce mois-ci, est emprisonné à Meggido où les visites et le courrier sont interdits. Avant-hier soir, le petit dernier de neuf ans a été arrêté. Lorsque le père s'est présenté pour le chercher, les militaires ont libéré le gamin et emprisonné l'homme qui n'avait pas les moyens de payer la caution de 1500 shekels. Elle, elle n'a plus de larmes à verser, plus de malédictions à proférer. Brisée, elle tient sa tête au creux de ses vieilles mains et parle à voix basse, le médecin traduit : " Allez voir mon fils à Meggido, vous qui êtes journaliste ils vous laisseront entrer. Depuis des mois, je n'ai pas de nouvelles de lui. Mon fils, mon amour, allez le voir, je vous en supplie!" 32