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Révolutions et mythes identitaires

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"Fermer l'abîme des révolutions." Cette formule employée en 1820 dans un discours visant à rétablir la censure de la presse révèle le traumatisme engendré par le souvenir de la Révolution française au sein de l'élite de la Restauration. Mais peut-on, en décrétant une sorte d'amnésie d'Etat, annuler l'histoire d'un peuple en oblitérant un passé qui déplaît tant ? A l'inverse, notre époque est saisie d'une passion mémorielle s'accompagnant souvent du désir de juger le passé à l'aune des préoccupations du présent, ce qui ne simplifie pas le travail de l'historien. Loin de ces deux extrêmes, ce livre entend reprendre l'étude de l'impact des guerres révolutionnaires dans la construction des mythologies nationales qui fonctionnent comme autant de marqueurs identitaires. Les auteurs des contributions réunies dans ce volume sont des spécialistes reconnus, d'horizons géographiques et culturels variés qui, par l'examen de sources de nature différente (gravures et cinéma, presse, documents privés ou institutionnels, histoire du théâtre et histoire des représentations religieuses...), tentent de comprendre l'inscription des événements dans la mémoire nationale. La violence, destructrice ou régénératrice, est présente par essence dans les nombreux soulèvements qui ont émaillé l'histoire des XIXe et XXe siècles depuis 1789. Les révolutions françaises, de 1789 à 1848, et les éclats de mémoire projetés à travers le monde par le cinéma occupent une part importante de ce livre, dans lequel on trouvera aussi des réflexions sur la Chine et l'Allemagne des années 1920 et 1930, ou encore sur l'Etat d'Israël, en quête de référents dans les récits de guerres incessantes qui l'opposent à ses voisins arabes.
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Révolutions et mythes identitaires

Annie Duprat

© Nouveau Monde éditions, 2009 24, rue des Grands-Augustins 75006 Paris

9782847363630

Dépôt légal : janvier 2009

PREMIÈRE PARTIE

LA FORCE DES MOTS

Annie Duprat

La manie de parler, la rage d’écrire ont enfanté une foule de pamphlets où Marat et Robespierre, quoique décidés révolutionnaires, ne se ressemblent pas plus que Mallet du Pan et Rivarol dans leurs idées contre-révolutionnaires.

Dès 1798, par ces quelques lignes lapidaires extraites de son Nouveau Paris, Louis-Sébastien Mercier attirait l’attention de ses contemporains sur la force des mots pour qualifier les idées, les individus et les factions. On peut examiner ici la puissance performative de la langue, puisque nommer, c’est identifier et classer ou bien disqualifier et dénoncer. Dans ces temps bouleversés des révolutions, changer les qualificatifs attribués à tel ou tel a pour conséquence de faire passer un quelconque individu du statut de « patriote»àcelui de « renégat » et conduire le public à modifier son attitude envers le héros d’hier devenu le traître d‘aujourd’hui. La Révolution française, fertile en événements et en idées, a également été une grande accoucheuse de mots. Le vocabulaire employé alors n’est jamais neutre ; il doit toujours être confronté au moment de son énonciation, à la personne du locuteur ou de l’auditeur, au statut du discours. Ainsi, le prêtre qui a accepté la Constitution civile du clergé est-il appelé « prêtre constitutionnel », pour tous ceux qui veulent s’en tenir à une neutralité impavide sur le nouvel ordre des choses de l’Église de France1 ; il sera un prêtre « régénéré », pour les plus ardents des patriotes tenants de la Révolution en cours ; lorsque ce prêtre constitutionnel est nommé « jureur», qualificatif péjoratif, il est déjà disqualifié et comme jeté à la vindicte publique. À l’inverse, ceux qui ont refusé de prêter serment seront des « bons prêtres » dans les régions de résistance à la révolution religieuse mais deviennent des « réfractaires » ou, pire encore, des prêtres « inciviques » et des « intrus » dans les régions plus favorables au nouvel ordre des choses. L’histoire religieuse de la France en Révolution est riche d’anecdotes, de chansons et de caricatures fameuses montrant l’opposition frontale entre les deux clergés, jusqu’à ce que la politique de déchristianisation, engagée à l’automne 1793, ne résolve la question d’une manière brutale.

À situation nouvelle, mots nouveaux. La période a été féconde en retournements du sens des mots et en néologismes qui n’ont pas été tous reçus, on s’en doute, avec un égal enthousiasme… Face aux critiques, Mirabeau s’élève, dès juillet 1789, contre « ceux qui nous ont fait cet étrange reproche de nous être servis de mots nouveaux pour exprimer des sentiments et des principes nouveaux, des idées et des institutions nouvelles » 2. Et les dictionnaires de se multiplier, de celui de Pierre-Nicolas Chantreau, Dictionnaire national et anecdotique (1790), à Néologie ou vocabulaire des mots nouveaux ou à renouveler, ou pris dans des acceptions nouvelles de Louis-Sébastien Mercier (1801) pour en rester aux bornes chronologiques de notre période, sans entrer plus avant dans la série des « Dictionnaires des girouettes » qui feront les beaux jours de l’Empire et surtout de la Restauration 3.

Tout au long de son histoire, la Révolution française, et d’autres après elle, a souvent travesti et perverti les mots pour les utiliser comme des armes. Car les révolutions, on le sait, ne sont pas que débats d’idées et de principes : elles sont aussi le moment des affrontements, des combats souvent violents, par la voix de l’orateur, la plume du pamphlétaire ou celle de l’auteur de pièces de théâtre, par le burin de l’artiste enfin. Comme à l’accoutumée, Alexis de Tocqueville avait bien repéré les processus à l’œuvre :

On ne juge pas mieux l’événement de près que de loin. En France, la veille du jour où la Révolution va éclater, on n’a encore aucune idée précise sur ce qu’elle va faire. […] Cependant la Révolution suit son cours : à mesure que l’on voit apparaître la tête du monstre, que sa physionomie sin-gulière et terrible se découvre ; qu’après avoir détruit les institutions symboliques elle abolit les institutions civiles, après les lois changent les mœurs et les usages et jusqu’à la langue ; quand, après avoir ruiné la fabrique du gouvernement, elle remue les fondements de la société et semble enfin vouloir s’en prendre à Dieu lui-même ; lorsque bientôt cette même révolution déborde au-dehors avec des procédés inconnus jusqu’à elle, une tactique nouvelle, des maximes meurtrières, des opinions armées, comme disait Pitt, une puissance inouïe qui abat les barrières des empires, brise les couronnes, foule les peuples et, chose étrange ! les gagne en même temps à sa cause ; à mesure que toutes ces choses éclatent, le point de vue change 4.

La réflexion de Tocqueville est toujours d’une grande prudence sur les causes et les formes d’un événement d’une telle ampleur. Deux révolutions (1830 et 1848) plus tard, il observe encore :

Je hais pour ma part les systèmes absolus qui font dépendre tous les événements de l’histoire de grandes causes premières se liant les unes aux autres par une chaîne fatale et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l’histoire du genre humain. […] Les faits antérieurs, la nature des institutions, le tour des esprits, l’état des mœurs sont les matériaux avec lesquels il compose ces impromptus qui nous étonnent et qui nous effraient 5.

Nous avons choisi de placer ce recueil d’articles sous l’égide croisée de Tocqueville et de Mercier. Tous les historiens de la Révolution française et des révolutions européennes ultérieures sont redevables au premier, qui a su à la fois prendre de la distance avec l’événement, le penser dans toutes ses dimensions, mesurer la part des idées et des principes et celle des enthousiasmes et des peurs. De multiples registres d’analyse sont concurremment à l’œuvre et Tocqueville, bien avant les historiens des « mentalités » ou des « représentations », avait su attirer la réflexion de ses lecteurs sur le rôle du facteur humain dans le déroulement de ces révolutions.

Louis-Sébastien Mercier, esprit railleur et observateur ironique de son époque, participe de cette culture de la dérision propre au siècle des Lumières ; l’humour et le persiflage ont été des armes bien partagées, des parlementaires de haut vol aux faiseurs de chansons et aux écrivains de second rang, les « Rousseau du ruisseau », pour reprendre la formule de Robert Darnton 6. Pamphlets, libelles et caricatures ont joué un rôle important dans les combats qui ont marqué les années 1785-1789, ce moment que Jean Égret avait nommé « la pré-révolution française » 7. Si les mots produisent du réel, ils peuvent aussi le transformer, voire le masquer, créant une autre réalité ou la niant, transformant au fil des jours des événements qui semblent être placés dans une mystérieuse lanterne magique. À la force des mots, il faut ajouter celle des images. Supports et vecteurs de l’information, les documents figurés (estampes, cartes à jouer ou emblèmes civiques par exemple) racontent l’événement, à la manière d’un récit héroïque ou comique, emphatique ou ironique, vibrant ou grinçant. Car l’image peut mentir, tout autant que les mots et, même si l’on peut en trouver des exemples çà et là, il nous semble que l’histoire de longue durée de la propagande politique commence véritablement avec la Révolution française.

Mots fondateurs et mots de la propagande

En 1788, les mots « Liberté » et « Égalité » sont brandis comme l’horizon ultime des assemblées des communautés d’habitants réunies pour préparer les États généraux dont le roi venait d’annoncer la convocation. Mots des Lumières, fondateurs du changement désiré, ils ne recouvrent cependant pas toujours le même sens pour chacun. L’historienne Vivian Gruder a scruté un très grand nombre d’archives à travers la France entière pour saisir la culture et les imaginaires politiques des contemporains et comprendre ce qui les conduisait à envisager avec enthousiasme une société nouvelle qui serait fondée sur ces deux principes philosophiques.

Dès les premiers temps de la Révolution, d’autres mots surgissent : complots, conspirations, traîtres, ennemis… ; rapidement apparaissent « Autrichiens », comme la figure par excellence des ennemis auxquels la France aurait été vendue par les traités de 1755-1756 et « Vendéens », adjectif qualifiant, bien au-delà de la Vendée, tous ceux qui résistent à la Révolution lorsque la guerre civile s’étend sur tout le territoire. L’historien Thomas Kaiser démêle ici l’histoire du fameux « complot autrichien » qui, selon les dires des Girondins, aurait gouverné la France en secret, autour de la maléfique reine Marie-Antoinette. L’affaire se développe de 1790 à 1792 : la prise des Tuileries suivie de la chute de la monarchie en août 1792 met un terme à la polémique. Le sort de la famille royale enfermée dans le triste donjon du Temple suscite une vague d’images très étranges montrant les deux enfants, Marie-Thérèse Charlotte et Louis-Charles, en train de prier pour leurs parents. Or, les gravures présentées par Marina Bujoli-Minetti ne sont pas clandestines : elles sont signées de Canu, datées de 1792 et ont été enregistrées au Dépôt légal de la Bibliothèque nationale. Ces étranges images vont être réutilisées par la propagande anglaise contre-révolutionnaire pour attirer l’attention de l’Europe entière sur le sort malheureux de la famille royale française…

Mots de la dérision

Durant les périodes révolutionnaires, tant d’événements surgissent, tant de paroles se conjuguent, tant de prises de position, parfois contradictoires, apparaissent en un laps de temps souvent très bref, que l’on n’est pas étonné de voir se développer une culture nouvelle de la dérision, de la transposition du réel en une autre réalité, inventée, fantasmée, ridicule voire délirante. La culture du rire aristocratique du siècle des Lumières, bien connue depuis les travaux de Didier Masseau ou d’Antoine De Baecque, pour ne citer que quelques auteurs du XXe siècle, rencontre à présent la très ancienne culture du rire populaire, le rire des foires et des farces du Pont-Neuf, dont l’historien Ouzi Élyada a montré les renouvellements durant la période révolutionnaire 8. À la façon d’un tremblement de terre, la Révolution française du XVIIIe siècle a connu des répliques tout au long des XIXe et XXe siècles. Façons de dire, façons de voir, façons de penser et de se représenter le monde ne cessent d’être transformés et transposés, sur la scène du théâtre en particulier.

L’un des protagonistes de la révolte des magistrats du Mans contre la réforme du chancelier Lamoignon en mai 1788, Négrier de la Crochardière, auteur d’un Journal de ce qui s’est passé au Mans a été étudié par Frédérique Pitou. Ce texte appartient au vaste ensemble de pamphlets et de libelles, venus des deux camps (pour ou contre la réforme Lamoignon). Il mêle description manichéenne des situations (de bons magistrats préoccupés de l’intérêt général luttent contre de mauvais uniquement soucieux de leurs intérêts particuliers) et renversement du vocabulaire (« patriotes », «citoyens» qualifient les opposants à la réforme). Magistrat, Négrier de la Crochardière utilise contre ses adversaires toute l’étendue de l’humour des Lumières.

Dans la même veine satirique et ironique, les rédacteurs des Actes des Apôtres, périodique royaliste, s’amusent de la situation, mais de façon souvent grinçante. Passés maîtres dans l’art de la dérision, ils tournent en ridicule les députés des assemblées, ces « 1 200 rois qui gouvernent la France » et s’acharnent sur certains d’entre eux, en raison soit de leurs patronymes, soit de leur physique, soit de leurs qualités et défauts, réels ou supposés – le plus souvent, ce dernier cas l’emporte ! Parmi leurs cibles, une femme au destin romanesque, Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt. Engagée très tôt dans le combat révolutionnaire, bien que sujette de l’empereur d’Autriche, cette femme, entretenue par un riche marquis parce qu’elle était sans ressources personnelles, devient très vite une féministe, avant même l’invention du mot. Sa présence aux séances des assemblées, sa participation aux séances des clubs mixtes qu’elle tente d’instituer lui valent des volées de bois vert de la part des journalistes des Actes des Apôtres, qui la font passer pour une hystérique lubrique et folle, sort traditionnel réservé aux femmes politiques. Nihil novi sub sole


Les mots cristallisent des pensées, des principes, un programme ; cette rhétorique révolutionnaire est réactualisée en 1848 pour être mise en accusation sous la Seconde République. Les pièces de théâtre étudiées par Jean-Claude Yon présentent toutes « le républicain » comme un personnage opportuniste qui ne pense qu’à son intérêt personnel et dont la devise pourrait être, trivialement : « Ôte toi de là que je m’y mette ! » Bien sûr, par « républicain », il faut entendre tout homme de gauche selon les critères de l’époque ; une assimilation latente conduit les auteurs dramatiques à attribuer aux « républicains » des idées radicales, voire socialistes, tandis que la tendance modérée, majoritaire pourtant au gouvernement et à la chambre élue le 23 avril, est systématiquement ignorée. Outre cette importance donnée à la tendance la plus extrémiste, le trait caractéristique des républicains montrés sur scène est d’être avant tout des « êtres de mots » qui ne sont définis que par leurs discours.

Vivian R. Gruder

Adapté par Annie Duprat





LIBERTÉ, ÉGALITÉ… LES MOTS DES ASSEMBLÉES
DES COMMUNAUTÉS EN 1788



Entre novembre 1788 et janvier 1789, dans des centaines des grandes villes jusqu’aux petits villages, les Français se sont rassemblés. Ces assemblées des communautés, qui sont des institutions traditionnelles, sont composées exclusivement d’hommes de catégories sociales, économiques et professionnelles très variées, en majorité des marchands, des artisans, des fabricants, des avocats, des officiers et des médecins : les nobles et les paysans y sont minoritaires. La plupart des assemblées, surtout dans les villages et les petites villes, sont convoquées légalement par les maires dans la forme de grandes assemblées, c’est-à-dire que les membres des municipalités y assistent en compagnie des habitants de la localité. Dans certaines grandes villes, les habitants se sont réunis de leur propre chef mais, parfois, ils ont imposé leur participation en envahissant la salle des délibérations. Dans leur forme, ces assemblées répondaient à l’appel du roi qui, dès le 5 juillet 1788, avait sollicité le conseil de ses sujets sur les modalités à suivre en vue d’une convocation des États généraux, mais les questions présentées par Jacques Necker lors de la seconde Assemblée des Notables en novembre 1788 ont précipité la marche de l’Histoire.

Pour certains historiens, la déclaration du Parlement de Paris le 25 septembre 1788 prenant position en faveur de la forme des États généraux de 1614 pour établir la représentation de ceux de 1789 aurait en quelque sorte « réveillé » le Tiers état 9. En effet, on s’aperçoit en lisant les archives de ces assemblées des communautés que les Français rendent hommage au roi et à son ministre pour leur avoir permis de se réunir et les avoir encouragés à débattre des affaires du temps. Quelques maires déclarent même que le roi aurait ordonné à ses sujets de lui donner leurs conseils. Les Français ont donc « pris la parole » dans les discussions et les déclarations finales faites en assemblée comme dans des lettres et les pétitions qu’ils ont adressées aux ministres et au roi 10. Leurs propos, une fois couchés sur le papier, révèlent une constellation d’idées, de valeurs et d’aspirations claires et floues qu’ils présentent sur un ton d’humilité tout autant que d’audace. Les raisonnements évoqués dans ces documents durant un processus assez rapide somme toute (deux ans) correspondent aussi à la cristallisation de leur pensée au cours d’une expérience de plus longue durée. À la fin de l’année 1788, nous entendons surtout des nouveautés, mais parfois aussi resurgissent des idées reçues liées au passé ; donc, au lieu de conclure à une coupure entre le passé et le présent, on voit que le passé nourrit de temps en temps des idées nouvelles. L’ancien et le nouveau se transforment en une idéologie à la fois simple, sophistiquée et révolutionnaire. Cet article abordera donc deux groupes d’idées qui sont exprimées dans les assemblées, deux trilogies en quelque sorte : d’une part, le roi, l’égalité, et la liberté ; d’autre part l’histoire, l’expérience, et les Lumières.

Le roi, l’égalité et la liberté

Le roi est souvent invoqué avec admiration pour la réaffirmation de son autorité. L’assemblée d’Auray en Bretagne se fait l’écho de Bossuet en décrivant un monarque qui gouverne seul et qui réunit en lui-même tous les pouvoirs : c’est « un individu unique, gérant, gouverneur, commandeur à tous 11 » . On perçoit quand même dans quelques assemblées, même si c’est avec des marques de politesse et de respect, l’espoir de contraindre cette même autorité royale, de l’infléchir dans le sens des idées nouvelles, de la liberté en particulier. C’est ainsi que, par des voies détournées, on part d’idées traditionnelles pour en arriver à un point assez novateur si ce n’est proprement radical. Aux yeux des communautés d’habitants, les intérêts du roi sont du côté de ceux du peuple et le gouvernement monarchique, autant que le Tiers, est menacé par la prétention de domination aristocratique aux États généraux. L’appel lancé par le roi à tous les Français de s’assembler démontre son désir de restaurer leurs libertés et de les associer au gouvernement. Cet acte de bienfaisance fait la preuve de l’autorité du monarque mais il représente aussi un défi pour les décisions à venir. Les assemblées considèrent que puisque le roi a déjà soutenu l’égalité fiscale et autorisé l’égalité du Tiers avec les deux premiers ordres et le vote par tête aux États du Dauphiné, il va consentir à leurs demandes ; ceci devient une obligation implicite de sa part. Cette confiance réciproque entre le roi et la nation porte quelques communautés à penser qu’à l’avenir le roi va décider en faveur des lois désirées par la majorité des citoyens. Le glissement de la tradition à l’innovation se fait par le changement d’un seul mot dans la délibération de la municipalité de Noyon en Picardie : le concept de « l’heureuse impuissance » des rois se transforme dans les papiers des assemblées en « l’heureuse nécessité » : on pourrait dire alors que « l’heureuse impuissance » fonctionnait comme un contrôle personnel du roi, qui modérait de lui-même sa puissance absolue, alors que l’assemblée de Noyon, qui associe les mots « heureuse impuissance des rois » aux mots « la bienfaisance royale » en arrive à la notion d’une « heureuse nécessité », ce qui veut dire un contrôle mixte qui viendrait de l’intérieur et de l’extérieur : « … en imposant [au roi] quelque gêne, [ses successeurs seront] réduits à l’heureuse nécessité de n’être plus que des bienfaiteurs [en assurant] notre bonheur et celuy des générations futures ».

Ces propos, tenus durant les délibérations sur les États généraux, mettent en première ligne le rôle des Français eux-mêmes pour assurer leur propre bonheur. Ainsi, le concept de « l’heureuse nécessité » ouvre la voie à un nouveau contrat social entre le roi et son peuple. Mais que se passerait-il en cas de désaccord entre le roi et les citoyens ? Pour l’assemblée d’Auray, il ne peut y avoir que de l’obéissance, les sujets peuvent présenter « leurs observations, leurs doléances » mais le roi « seul peut y faire droit […] le sujet [qui] juge son Roi est un sujet rebelle ». À l’inverse, les trois ordres du diocèse d’Agde en Languedoc n’acceptent pas cette passivité. Ils s’engagent à instruire le ministre de leur « esprit », à exprimer leur « douleur » parce que le roi n’a pas autorisé le vote par tête pour les États généraux et à protester contre l’élection des représentants par les états provinciaux dominés par le clergé et la noblesse. Si leurs demandes sont ignorées, ils menacent même de « méconnaître toutes résolutions qui seraient prises aux États généraux ». On voit s’opérer ici le trajet politico-constitutionnel suivant : le roi qui soutient les désirs de ses sujets/citoyens bénéficie de leur soutien ; le roi qui s’oppose à leurs désirs doit faire face à leur opposition. L’autorité absolue du roi n’est plus acceptée. La notion de « roi citoyen », comme notion politique, est déjà dans la pensée d’un groupe de Lyonnais. La figure du « roi-père », qui façonne toute la société pendant des siècles, subit une transformation socio-politique radicale en cette fin de XVIIIe siècle, en harmonie avec des changements contemporains des mœurs ; cette mutation est primordiale. Le « roi-père » n’est donc plus perçu comme un père qui doit montrer son autorité, mais plutôt comme un roi tendre, attentif au sort de ses sujets. Même pour la communauté d’Auray, le roi est devenu un père qui exprime son amour pour ses fils en les appelant autour de lui pour les consulter dans les assemblées des communautés et aux États généraux. Les Français offrent leurs avis, le roi décide et tous doivent obéir à leur roi. Mais d’autres communautés pensent déjà que consulter veut dire décider, donc faire la loi, et que les décisions seront prises par le roi et le peuple, même si cela doit se faire sous la pression du peuple. La mutation des rapports entre le « roi-père » et ses fils, ses sujets, n’est pas le seul changement et les rapports parmi les fils changent aussi : le roi aime tous ses fils également, ce qui veut dire que tous les frères sont égaux les uns aux autres. Cette idée, expliquée en patois à l’assemblée à Sisteron en Provence, suscite des cris de « OUI, OUI, OUI ».

On rencontre dans les archives plusieurs variations sur le même thème. À l’hôtel de ville de Caen, l’assemblée affirme sa conviction que le « roi-père » « étend également sur tous [ses] enfants les mêmes devoirs de justice et de protection ». La chambre de commerce de la même ville parle de peuple qui « chérit son Roi, comme un fils chérit un père : il adore, il révère son roi ; il est soumis à son roi, comme un fils respectueux, à son père » ; en même temps il réclame que tous les enfants du roi aient « un droit égal » à sa confiance, ce qui doit se traduire en pratique par « une voix égale à celle des deux premiers ordres » aux États généraux. Pour la communauté de Fumel en Guyenne, le fait que « [nous] ne formons tous qu’une même famille dont le Roi est le Père » conduit à la demande « [que] toute distinction d’ordre soit bannie pour jamais ». À Barfleur en Normandie, la famille est constituée, d’une part, des représentants des différents ordres de la société : « l’ordre du clergé, l’ordre de la noblesse, et celui du Tiers État […] tous également […] sujets […] et enfants » du roi et, d’autre part, des provinciaux, « Provençaux, Bretons, Béarnois, Dauphinois, Normands, nous ne sommes qu’une même famille et vous, Sire, vous êtes le Roy, et le père commun de cette famille ». La ville de Libourne en Guyenne emploie les deux métaphores familiales, la monarchie considérée comme le « gouvernement du père de famille» dont «la patrie est la mère commune », pour attaquer les privilégiés qui ne contribuent pas au « bien général suivant ses facultés » : « la mère a le droit d’en dépouiller les enfants ingrats qui la négligeraient dans ses besoins ». Ainsi, les mutations du sens de l’expression « le roi-père » conduisent les Français à affirmer plusieurs principes : la participation au gouvernement, la liberté politique, l’égalité devant la Loi et dans le gouvernement ; et l’unité nationale. D’autres voies aussi permettraient de voir comment se constitue la trilogie « liberté, égalité, et fraternité », mais l’exemple des changements de sens de la formule « le roi-père » nous aide à comprendre ces aspirations dans le contexte de la culture de la France des provinces. Selon Tocqueville, les principes d’égalité et de liberté ont un rapport d’opposition binaire. Pour lui, que les Français veuillent plus d’égalité, ils auront moins de liberté. Mais pour les assemblées des communautés, l’égalité et la liberté vont ensemble, dans un rapport de réciprocité et non de concurrence.

Égalité, dans son premier sens, veut dire égalité fiscale, c’est-à-dire que les impôts pèsent sur tous les Français, sans exceptions ni privilèges. Mais pour réaliser cela, il faut changer le processus d’élaboration de la loi. Déjà, lors de la première Assemblée des notables en 1787, certains Notables et l’opinion publique, dans des pamphlets et les périodiques, insistaient sur le constat que le poids de l’impôt était lourd et sur le fait que la nation qui payait les impôts devait y consentir dans des institutions provinciales et même dans une Assemblée nationale. Le consentement aux impôts conduit nécessairement à la participation politique et à la représentation, donc à une liberté publique qui, de ce fait, place des limites à l’autorité absolue. Cette liberté est inaliénable, c’est un droit donné par la nature qui ne peut être annulé. Malgré des siècles de monarchie absolue, les Français ne peuvent perdre ce droit à la liberté. Les Français réclament plus que l’égalité de l’impôt, et plus que « no taxation without representation », pour reprendre le slogan bien connu des Américains lors de leur insurrection contre la métropole britannique. Les Français réunis dans les assemblées des communautés réclament l’égalité de la représentation aux États généraux et aux États provinciaux. Cette idée à l’époque présente trois significations différentes. Pour la plupart des nobles et le haut clergé, il s’agit de l’égalité entre les trois ordres, chacun devant avoir le même poids lors du vote tant aux États provinciaux qu’aux États généraux, ce qui produira un équilibre entre eux. Le vote par ordre (et chaque ordre devant voter séparément des autres) assure l’égalité entre les ordres, et même la liberté de vote de chaque ordre. Selon le discours aristocratique, le vote par ordre, surtout pour le Tiers, est la garantie qu’aucun membre de la noblesse ou du clergé ne puisse influencer le vote du Tiers dont chaque membre était alors parfaitement libre de son choix. La noblesse et le haut clergé vantent aussi l’égalité et la liberté, mais dans une perspective qui leur est tout à fait particulière. Pour le Tiers, l’égalité de représentation est une égalité en nombre : le Tiers doit avoir un nombre de représentants égal à celui des deux premiers ordres réunis et tous les représentants doivent voter par tête pour assurer véritablement ce décompte. Les discussions des membres des assemblées des communautés sont partagées à travers toute la France. Leurs raisonnements invoquent la démographie et l’utilité, la nature, la justice et la raison, et leurs justifications sont à la fois sociales et politiques. Le Tiers, qui constitue la majorité écrasante de la population, affirment les assemblées (avant même que Sieyès ne publie le fameux Qu’est-ce que le Tiers état ?), mérite une représentation égale aux deux premiers ordres, et même légèrement supérieure à la moitié, selon les avis de quelques communautés d’habitants. Son utilité est incontestable. Les membres du Tiers travaillent et produisent toutes les richesses en agriculture, commerce et industrie et ces richesses sont fondamentales pour assurer la puissance du roi et du royaume. En plus, le Tiers contribue en grande partie au développement du droit, de l’art, de la philosophie ou des lettres et à la créativité culturelle qui a fait la réputation de la France dans le monde contemporain. Les principes de justice et de raison confirment donc les revendications des membres du troisième ordre qui ont le sentiment que leur rang social est méprisé, même si le désir d’acquérir une part de prestige social n’est pas au cœur de leurs réflexions.

Un autre argument, historique et politique, doit être souligné ici. Les assemblées des communautés réagissent à une situation politique particulière dont elles prennent conscience. Elles sont très sensibles à l’impuissance politique du Tiers dans le passé, lors des réunions des États généraux comme dans les États provinciaux. Si, en 1789, la noblesse et le haut clergé dominaient encore ces institutions, le Tiers serait de nouveau impuissant, écrasé par les impôts et les privilèges. Donc, seule l’égalité de représentation peut garantir au Tiers l’égalité civile et la liberté politique car cette liberté exige aussi des élections libres. Les assemblées insistent sur le choix des représentants qui doit être fait librement, par des électeurs et non par des officiers municipaux ou des États provinciaux comme dans le passé. Ils invoquent la confiance comme critère de choix des représentants, en réfutant l’élection des membres de la noblesse ou du clergé comme représentants du Tiers car leurs intérêts sont différents. Les électeurs, avouent toutes les assemblées des communautés, doivent avoir le droit de choisir comme représentant une personne qui provient d’eux, qui partage les mêmes intérêts, qui connaît leurs besoins et leurs problèmes, donc un membre du Tiers. Ces gens modestes des villes et villages de province, qui connaissaient peu la pratique et la culture de la liberté politique sous la monarchie absolue, comme l’a souligné Tocqueville, se rendent compte de la nécessité d’établir la confiance comme lien entre les électeurs et leurs représentants et comme la base de gouvernement représentatif12. Les assemblées des communautés affirment les droits collectifs du Tiers état à l’égalité de représentation, c’est-à-dire le droit d’avoir le même nombre de représentants que la noblesse et le clergé réunis. Pourtant, ce principe d’égalité et la revendication du droit de vote individuel pour tous les membres du Tiers ne constituent pas un mot d’ordre car la plupart des assemblées proposent le suffrage censitaire sous des modalités variées. Seule une minorité d’entre elles réclament l’égalité individuelle de vote. Pour les uns, les membres du Tiers (des hommes sans doute) qui paient des impôts ou qui sont chefs de famille peuvent élire des représentants. Les avocats du bailliage de Pont-l’Évêque insistent sur le fait que le vote de tous les contribuables donne « aux députés le vrai caractère de représenter la nation, et à l’assemblée celle d’assemblée vraiment nationale 13 ». Pour les habitants de Sommières en Languedoc, l’égalité de vote doit appartenir aux chefs de famille qui paient la capitation car ce n’est ni la fortune ni l’état, mais uniquement la naissance qui justifie l’égalité d’être représenté et de voter14. D’autres expriment des idées plus avancées. Ainsi, les officiers de bailliage de Saint-Claude en Franche-Comté affirment que tous les chefs de famille, même s’ils n’ont pas « les connaissances et les lumières convenables » pour être représentants eux-mêmes, ont un intérêt aux affaires et « incontestablement » le droit d’exprimer leurs points de vue et de choisir des personnes pour les défendre, sans aucun critère financier. L’égalité pour ces officiers de bailliage emporte les décisions par la pluralité des votes de la localité, qui exprime alors « une volonté commune » jusqu’au royaume où se forme par pluralité « le vœu général » 15. La petite communauté de Maureilhan en Languedoc est la plus audacieuse. Elle affirme l’égalité la plus générale sans même utiliser le terme « égalité ». Suivant la proposition de son maire, les habitants soutiennent le vote pour tous les hommes adultes. Les représentants, élus par un suffrage que nous pouvons nommer universel, « composeront une assemblée nationale, de laquelle on pourra dire avec vérité qu’elle représente la nation, et qu’elle a conséquemment le droit de lui donner des lois ». Cette proposition est caractérisé, probablement par le ministre en charge de la province, Laurent de Villedeuil, comme « une forme toute nouvelle de nommer les députés pour les États généraux… 16. »

L’histoire, l’expérience, et les Lumières

Examinons à présent cette deuxième trilogie, l’histoire, l’expérience, et les Lumières. L’histoire et l’expérience sont intimement liées dans le discours des assemblées des communautés. L’expérience est celle du temps présent, l’histoire est l’expérience du temps passé telle qu’elle a été retenue dans la mémoire collective. Les communautés sont assemblées pour discuter de la représentation aux États généraux, ce qui les conduit vers d’autres exemples de représentation qu’elles connaissent, par leur propre expérience ou leur mémoire historique : les États généraux du passé pour tous et les États provinciaux, actuels ou d’autrefois, pour les communautés du pays d’états. De ces observations sur les États généraux et provinciaux, le présent et le passé, elles apprennent une leçon unique et profondément négative : la représentation du Tiers était (et est encore) nulle ; leur représentation était et est encore écrasée par la surreprésentation des nobles et des membres du haut clergé. De ce manque de représentation suffisante du Tiers résultent des privilèges, surtout fiscaux, qui les accablent. Le plus grand nombre d’assemblées de communautés sont en Languedoc, la province qui était dotée d’états modèles, selon l’opinion de Tocqueville17. Pourtant, les Languedociens sont féroces lorsqu’ils jugent leurs états18.

De nombreuses autres communautés en Bretagne, en Bourgogne, en Franche-Comté, en Hainaut et en Provence (toutes ces provinces sont des pays d’États) dénoncent les abus de leurs États provinciaux, qu’elles accusent d’être « aristocratiques », « despotiques », dont elles dénoncent la « tyrannie » ou « une antique barbarie » ; enfin, elles affirment que ces États exercent une « oppression », et qu’ils sont « inconstitutionels » ou « illégaux ». Cette leçon unique les conduit à la même conclusion : il faut éviter, en 1789, les mêmes problèmes aux États généraux comme aux États provinciaux qu’il faut réformer ou rétablir sinon les abus persisteront et le Tiers sera toujours opprimé. Il faut assurer une représentation du Tiers au moins égale à celle des deux autres ordres pour avoir la possibilité de réformer la France. Ce qui est caractéristique des assemblées des communautés correspond également à l’opinion du Tiers en général. Ces Français n’ignorent pas l’histoire, dont ils retiennent des leçons qui sont différentes de celles du parti aristocratique français ou de celles que développera bientôt Edmund Burke 19. Ils estiment qu’il faut rompre avec les pratiques néfastes de passé, surtout les privilèges et la représentation inégalitaire de la population. Les pamphlétaires qui soutiennent le Tiers état et qui condamnent le passé ne citent pas ces leçons négatives de l’histoire, mais elles sont implicites dans leurs raisonnements, comme, par exemple, dans les écrits de Sieyès et d’autres à la fin de 1788 20.