Rives de cendre

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Ce récit d'une rare richesse a pour trame le piège et le trajet qui font basculer la communauté juive de Transylvanie dans le néant. Les dix-huit années de jeunesse d'Ernest Vinurel, Auschwitz et Mauthausen, inclus, c'est une vie : il est le revenant de l'autre rive, exhumé moribond d'un continent aboli. Rien pourtant n'est plus étranger à ces Mémoires que le sentiment de fatalité. Echappant au gazage pour être promis à l'extermination par le travail, l'auteur partage ensuite le sort des déportés non juifs - parmi eux, des résistants français.
Publié le : dimanche 1 juin 2003
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EAN13 : 9782296322028
Nombre de pages : 357
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RIVE DE CENDRE

Ernest VINUREL

RIVE DE CENDRE Transylvanie Auschwitz Mauthausen
Préface de Daniel Simon

L'Harmattan 5-7. me de J'École-Polytedmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava. 37 10214 Torino ITALlE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4420-6

PREFACE

Ils sont là dans le monde, à part, chacun seul auprès de sa nuit, chacun seul auprès de sa mort, hargneux, nu-tête, givré de proche et de lointain.

Paul Celan [Deseuil en seuil, Trad. J.-P. Lefebvre]

A plus d'un titre, voici un livre rare: pour le périple où il nous emporte, pour la conscience qui l'éclaire, pour la sûreté du tracé.

Trois indifférences - ou peut-être: suspicions - le guettent néanmoins. D'abord celle qui accueillerait ce récit d'Ernest Vinurel comme superfétatoire: des camps nazis, ce qui était dicible par les rescapés n'a-t-il donc pas été maintes fois consigné? est-il besoin d'une énième version de la «sélection» sur « la rampe» de Birkenau pour en attester la réalité? à quoi bon être attentif aux variantes entre les vécus ou les souvenirs

individuels, quand c'est le système nazi d'extermination qu'il importe de saisir? Un témoignage de plus, soit, mais une lecture intempérante. La deuxième défiance porterait sur les soixante années et plus qui séparent l'époque de l'écriture de celle des faits évoqués. Si la mémoire est une construction de la conscience, qui déforme ou occulte parfois autant qu'elle préserve ou souligne, celle-ci peut-elle prétendre, à pareille distance, aliénée aux attentes d'aujourd'hui comme à l'écran des récits antérieurs (par exemple, celui, fameux, d'Elie Wiesel, La nuit, dont les circonstances biographiques sont si voisines), saisir plus que le mirage du destin ou du devenir de l'adolescent, de l'enfant lointains qu'elle se donne pour objets? Et pourquoi avoir tant tardé? Enfin, celui que curieusement on nomme désormais le « témoin », et qui fut d'abord acteur et victime de la condition que

lui assigna l'ordre nazi,

que pèse-t-il dans l'élaboration de la

connaissance historique des camps, système global et fonctionnement quotidien? Archives contre perception individuelle: c'est presque parfois ce procès que des historiens tiennent ouvert, inventoriant à l'envi, dans les récits de rescapés, lacunes, aveuglement de la subjectivité, protocole compassionnel ou héroi"sant, instrumentalisation. Cette faiblesse de la parole du rescapé fut soulignée par le « grand témoin» Primo Levi citant, en 1986, ce que, assurait-il, de nombreux survivants ont entendu de la bouche des SS : « aucun d'entre vous ne restera pour porter témoignage, mais même si quelques-uns en réchappaient, le monde ne les croira pas. (...) L 'histoire des Lager, c'est nous qui la dicterons. » Cette violence dernière, ce déni suprême, se sontils éloignés? Assurément, pour l'essentiel, juge, à cette date, Levi. Pourtant l'ombrageuse virulence d'Ernest Vinurel sur ce qui touche à son statut de « témoin» doit être rapportée à ce risque majeur. Sur lui, à l'évidence, une menace, certes plus diffuse, pèse encore: parce que, si l 'historien travaille sur archives, celles des camps sont exclusivement l'oeuvre des bourreaux.

C'est pourquoi chaque récit importe, et c'est pourquoi celui d'Ernest Vinurel est porté par une sourde fureur. De fait, 8

comprenons bien que, parmi les cohortes de ces millions de gens trainés jusqu'à des enclos barbelés, si peu en ont réchappé et tellement moins encore en ont témoigné que chacune de ces paroles de « revenants» (ils affectionnent cette identité), chaque témoignage publié, sont d'abord sous le sceau de l'extrême
rareté, une voix ou un livre miraculés! Seuls ceux qui n'écoutent et ne lisent pas, ou seulement la rumeur des compilations, enfouiront ce livre parmi le répertoire des stéréotypes où se dilue la spécificité du système concentrationnaire nazi, négligeant de garder en ligne de mire la moderne barbarie dont le continent européen fut, en cette circonstance, le théâtre et même le laboratoire. Chaque témoignage de rescapé importe, tant la diversité des parcours, la variété des situations et des conduites, les logiques du hasard et de l'incohérence, les ruses inépuisables de la loi du plus fort, en un mot le spectre compliqué de la société des camps sont la face épaisse, profonde, du système dont l'autre apparence est un paysage monotone de registres et de réseaux où triomphe la loi de l'ordre noir: vide d'hommes et peuplé de Stücke, saturé de codes et expert en catégories. Ceci, peut-être bien, soulève des questions qui bousculent la science historique en ses territoires et ses méthodes. De fait, les camps, ce continent obscur du XXe siècle, sont l'affaire des sciences humaines dans leur ensemble, et cette démarche, initiée sans doute par les textes essentiels de Primo Levi et Robert Antelme, réclamée plus tard par Bruno Bettelheim, guide aujourd 'hui des investigations magistrales, celles de l'équipe du Pro Kuon à l'Institut d'Etudes romanes de l'Université de Salzbourg, celle du philosophe italien Giorgio Agamben (Ce qui reste d'Auschwitz, Payot, 1999, pour la publication française), celle de Michael Pollak (L'expérience concentrationnaire, Metailié, 2000). Combien de pistes fécondes vers cette direction, à ouvrir dans le livre d'Ernest Vinurel ! Quant à la mémoire, chacun conviendra qu'il n'est pas de moment privilégié dans une vie d'homme où la saisir plus pure ou plus vraie qu'à d'autres. L'écoute, l'accueil qu'elle trouve pèsent en cela un poids sans doute décisif - qu'on se souvienne du destin de mémorialiste de Primo Levi: publication en 1947, dans l'indifférence générale, d'un livre qui s'impose plus tard, singulièrement depuis trois décennies, comme l'une des

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contributions majeures à la connaissance des camps, avant que, semble-t-il, le sentiment de témoigner en vain ne conduise le chimiste devenu écrivain au suicide, en 1987. Considérons donc qu'il y eut, pour Vinurel, le temps où vivre impliqua la relégation du passé, du moins dans le mutisme,. et c'est aujourd'hui, pour lui, le temps d'écrire et d'être lu. Chacun, par ailleurs, sait combien le souvenir d'événements très anciens est le plus indestructible, même quand il ne s'agit que d'épisodes ordinaires
-

cette capacité serait-elle amoindrie pour des catastrophes

existentielles, dont chaque détail s'incruste au plus profond? Cependant, on le verra, Vinurel s'attache à distinguer, par l'écriture, dans l'absence de repères temporels autres que cette chronicité pathologique qui est la loi du camp, l'épisode isolé du quotidien récurrent, alors même que son souvenir ne lui permet parfois plus de les discriminer. Et si, aujourd 'hui, se déploie pour nous en continuité cette production de la mémoire, qui est proprement stupéfiante, c'est comme le long labeur - via quelle douleur? on ne le saura pas - d'extériorisation d'une mémoire latente et fractionnée, silencieuse mais active, dont on ne saura pas non plus, sinon par de discrètes effractions du texte, la place que la vie lui octroie, son imbrication dans l'activité onirique comme dans les sphères familiale, sociale, politique, intellectuelle, construites, sur le demi-siècle qui a suivi, authentiquement telle une seconde vie, par l'ancien Déporté. En vérité, il serait malséant de chercher noise à cette mémoire.

De surcroît, le récit que livre Ernest Vinurel est d'une nature exceptionnelle. En premier lieu, le parcours qui fut le sien, dans le cadrage exact de ces Mémoires, déplace très sensiblement la vision que le lecteur français s'est faite de l'expérience des concentrationnaires, à travers les récits de Déportés, Résistants ou non, conduits dans les camps allemands, ou bien ceux des Déportés « raciaux» aiguillés vers les centres d'extermination immédiate, en territoire polonais occupé, et dont si peu sont revenus. En réalité, ce livre ignore le clivage qui s'est opéré, d'abord dans la diachronie (avant que n'émerge le concept de shoah), puis en concomitance, entre les deux mémoires de la Déportation. Né Juif, mais Roumain, dans une contrée qu'annexe 10

la Hongrie pro-allemande, Ernest Vinurel est conduit à Auschwitz-Birkenau parmi la masse des Juifs hongrois, puis - que d'inconvenance dans cette ellipse! - à Mauthausen, où il partage le sort des détenus originaires de toute l'Europe et, pour les motifs les plus divers, tous promis à l'extermination par le travail, mais lui, à une (lourde) nuance près: son étiquetage comme Juif. Aujourd'hui, il a choisi d'oeuvrer, en France, au sein de l'Amicale de Mauthausen: on voit dans quelle posture singulière! Ces Mémoires sont ainsi, pour nous, lecteurs français, a fortiori ceux d'entre nous qui ont acquis une certaine pratique de l 'histoire et de la geste des camps, une plongée décentrée Vinurel égratigne, sans insister, l'ethnocentrisme des mémoires nationales de la déportation - dans l'empire nazi, et la relation de son itinéraire personnel nous apporte une somme d'informations qu'on osera dire passionnantes sur l'identité sociale, culturelle, idéologique, des communautés juives de Transylvanie, sur la Roumanie de son enfance et sur la Hongrie de Horthy, au seuil de l'entreprise ethnocidaire dont sa mémoire, précisément elle, est la preuve. C'est que - ce point est capital le Déporté Ernest Vinurel ne peut relater son sort qu'en l'inscrivant dans le contexte familial, socioculturel et géopolitique dont il est la conséquence directe et inéluctable,. symétriquement, lorsqu'il est libéré moribond le 4 mai 1945, il est un individu sans attaches d'aucune sorte, sans patrie nifamille - sauf la mémoire et le récit peut bien s'arrêter net: ensuite est une seconde naissance. Nul retour jamais dans la ville natale, où nul ne l'attendait. Pour les Déportés « politiques », au contraire, et même dans une certaine mesure pour les Déportés juifs de France (voir les ouvrages récents d'Ida Grinspan ou de Joseph Bialot), le camp fut une « parenthèse », blessure certes profonde et dévastatrice, mais après quoi le tissu se reforma: en témoigne éloquemment le beau récit de Gisèle Guillemot, (Entre parenthèses). De Colombelles (Calvados) à Mauthausen (Autriche). 1943-1945. Dans les constructions de mémoire de cette sorte-là, l'après serait plus volontiers loquace, l'aval plus apte à donner du sens que l'amont. Et le récit de l'avant (avant l'antinazisme en tout cas) est hors sujet. Le parcours du Déporté Vinurel est spécifique enfin, fatalement, comme chacun le fut, par le hasard des transferts, des chances et malchances, des épisodes Il

inouïs qu'il contient. Il apporte ainsi plusieurs pierres à la construction mémorielle et historique de Mauthausen: un témoignage (ils ne sont pas légion jusqu 'aujourd 'hui, en français) sur le camp annexe de Melk, et, plus rares encore, le séjour, dans la dernière période, au «camp des tentes », enfin la marche jusqu'aux hangars de Gunskirchen, celle-là comme ceux-ci si mortifères etjamais écrits. Exceptionnel, le cheminement d'Ernest Vinurel l'est aussi dans l'ordre de la pensée. Dans le train qui le conduit avec les siens à Auschwitz, il est âgé de dix-sept ans et demi: les chapitres précédents attestent assez de la maturation personnelle qui déjà s'est accomplie en lui, et qui lui permet d'évoquer pour nous, avec une si pénétrante acuité, l'univers clos de son enfance, les dogmes et les contradictions qui scellèrent et agitèrent la communauté juive dont il est issu. A l'en croire, le camp n'a pas tari, jusqu'à l'épuisement des dernières forces, cette fringale de comprendre et de juger - jusqu'à lire n'importe quel écriteau plutôt que rien, et donner du «monsieur» à ses camarades de détention, de sorte que rien jamais ne puisse paraître cédé aux SS de sa qualité d'homme! Ce trait manifeste de sa personnalité, si éloignée de celle d'un Imre Kertesz, l'auteur en fait l'outil expert de son labeur. C'est ainsi que, si la trame du récit est simplement chronologique, la chaîne en est la vigilance de l'enquêteur, la pugnacité voire l'acrimonie de l 'homme au lourd fardeau. Vinurel règle des comptes: avec la famille (ils pèsent peu), avec la synagogue (puis l'abbaye de Melk), avec les patries perdues, avec les historiens, avec surtout les ressorts intimes de l'idéologie nazie, dont il n 'a de cesse de percer les obsessions, autrement dit l'intention de meurtre qui régit la S.S., plus forte que d'autres logiques. Transversalement donc, la narration est entrecoupée de fenêtres thématiques, qui donnent à comprendre maintes réalités qui avaient rarement été l'objet d'un tel examen clinique. Par exemple, et pour n'évoquer que le camp: le regard des SS sur les Tziganes,. dans une certaine mesure, le « triangle rose », et les territoires des «rouges », des «verts» et des «noirs»,. l'antisémitisme parmi les détenus,. les déchaînements de violence des Ukrainiens, pourtant éduqués aux nobles principes de l'internationalisme soviétique, etc. Par une démarche singulière en effet, en même temps qu'il écrit ses Mémoires, Vinurel réalise 12

des traductions françaises des travaux d 'historiens autrichiens de Mauthausen (Marsalek, Freund, Perz) ! Son souvenir est ainsi mis à l'épreuve et éclairé de ce qu'il sait aujourd 'hui. L'analyse du système global s'entremêle avec le souvenir du vécu ponctuel, les

affects, quelques-unes des émotions violentes d'alors

-

presque

intactes, évidemment. Aucun détail fortuit. Le tissu reconstitué, c'est la pensée qui l'a produit. La mémoire: une résistance. Le tissage est solide. Honneur nous est fait d'accueillir en notre langue tant de substance. Qu'on ne tienne pas pour contingent ce legs, ni insignifiant ce transfert. Dès avant Auschwitz, Ernest Vinurel parle le hongrois, le roumain, le yiddish, l 'hébreu, l'allemand, le français, inégalement bien entendu. Il a fréquenté les écrivains français (il mentionne en particulier Hugo, Zola, Romain Rolland, Malraux, La Fontaine) et vu un film de Pagnol, se dépeint comme un «francophile militant» avant de connaître, au camp de Melk, assez pour savoir évoquer leurs figures avec force, «Pichon» (André Ulmann), le Dr. Lemordant, moins distinctement « Blanchard» (Henri Rosen), des noms chers au coeur des rescapés français de Mauthausen. En 1945 comme en d'autres temps (aujourd'hui encore, dit-on), lorsqu'il s'agit d'aller s'échouer quelque part, si le sol de France, pour des têtes comme la sienne, est un asile envisageable, ce n'est pas la terre qui accueille mais la langue, c'est-à-dire un répertoire d'outils de la pensée et donc un patrimoine rêvé de valeurs. Ces Mémoires sont écrits en français, sont pensés en cette langue - et Vinurel est un sémanticien exigeant! Au polyglottisme de l'auteur, il revient pourtant d'incruster le texte, en abondance, d'objets linguistiques allogènes. Mentionnons d'abord les formules et concepts allemands que tous les Déportés ont ingérés à coups de gummi, autrement dit de schlague, aussi nommée «der Dolmetscher» (<< l'interprète» -les maîtres des lieux ont de l 'humour). Ces mots ont dans la mémoire un statut particulier, même en celle d'un Déporté germanophone: intimité du réflexe conditionné mais extériorité obstinée. Leur transcription (ils appartiennent d'abord à la perception auditive) soulève des difficultés infinies, car il ne s'agit sûrement pas d'écrire la langue allemande, plutôt de laisser transparaître le degré d'incrustation dans la conscience du détenu des codes fixés par le bourreau. Pour le reste, le camp, c'est

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Babel, et, sous cet angle, Vinurel y navigue mieux que la plupart: or, tous l'ont assuré, voilà une arme de survie. Quant aux langues de l'enfance (maternelle et familiale, cultuelle, nationales et véhiculaires I), elles imprègnent autrement l'écriture: pour les plus intimes d'entre elles, authentique mémoire sensorielle et affective, et, pour nous, conduits par ce guide attentionné, entrebâillement sur des territoires abolis.

Il convient d'évoquer enfin la genèse matérielle de ce livre, placée sous le double signe de la sûreté du trait et de la hâte du geste. Attentif seulement à son objet, le mémorialiste chemine sans souci de plan ni de sophistications quelconques: le texte jaillit tel quel, au clavier, chapitré d'emblée 1 L'auteur ne se relit pas. Or, on en jugera, le récit est scandé et tranché de formules trempées, sonnantes, lapidaires. A cela, on mesure combien la mémoire latente avait œuvré en amont, sédimentée déjà, et aussi, probablement, que l'activité de communication orale devant des auditoires scolaires avait sans doute fourbi des formules et des images. Mais une écriture d'aussi longue portée, parce qu'elle vise l'analyse, est une épreuve d'une autre sorte, requiert la nuance et la continuité. D'une certaine façon, l'auteur n'en a cure: il n'entend pas être freiné ni entravé par les chaussetrappes de sa langue d'adoption. Intransigeant sur la sémantique, il sait être assez indifférent à certaines bizarreries de la grammaire française, et s'impatiente parfois des minuties de la syntaxe. Le texte qu'il donne à relire, il s'est donc agi de le lisser ça et là. Pas davantage.

Daniel SIMON*

* Né en 1946. Vice-président délégué de l'Amicale de Mauthausen. Agrégé de Lettres. Fils de Michel Simon (1923-1989), arrêté pour activités de Résistance en février 1943 et déporté à Mauthausen (Wiener-Neustadt, RedI-Zipf et Ebensee). 14

Que soient remerciés tous ceux qui, par leur soutien et leur aide, m'ont permis de conduire à son terme cette entreprise, en particulier: Jacqueline, mon épouse, Daniel Simon, Caroline Ulmann, Jean-Marie Winkler, Laurent Laidet, et mes camarades de l'Amicale de Mauthausen. E.V.

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PROLOGUE

A MA FAM/LLE

Pour tendre le fil de la mémoire entre Hélène, ma mère, et Hélène, ma petite-fille, entre celle qui fut et celle qui est. Que mon amour pour elles deux soit le lieu de leur rencontre.

« N'oubliez pas que cela fut, Non, ne l'oubliez pas: Gravez ces mots dans votre cœur Pensez-y chez vous, dans la rue, En vous couchant, en vous levant; Répétez-le à vos enfants... » Primo Levi (citant la prière du Shachrith)

Entreprendre la chronique du temps passé constitue une épreuve difficile, j'en suis conscient, mais je m'efforce d'y faire face. Je le dois. Quand on atteint mon âge, on est toujours sujet à une sensation de mélancolie en repensant au temps de l'enfance et de l'adolescence, nostalgie d'une époque irrémédiablement révolue. Ceci est vrai pour tout homme, quel qu'il soit. Chez moi, sachant à quoi cette période a abouti, dans quel gouffre infernal

elle a sombré, ces sentiments normaux, simplement humains, sont surpassés par une tristesse infinie. J'éprouve simultanément indignation et révolte contre cette époque. Quoi que je fasse, je ne pourrai surmonter ces sensations. Ceci paraîtra à certains un handicap affectant la crédibilité de mon témoignage. Un homme en colère peut-il être objectif? J'en prends le risque, j'assume cette responsabilité. Je vais parler de moi, quoique je ne sois pas un héros dans cette histoire. C'est une histoire où il y eut très peu de héros et je n'en suis pas. Seulement voilà: je fus témoin. Je témoignerai avec mes mots, mon regard, ma compréhension, mon jugement, à propos d'événements que j'ai vécus, de gens que j'ai rencontrés, de circonstances et de situations que j'ai traversées. Par conséquent, c'est un témoignage nécessairement partiel et subjectif; autant que possible, je m'efforcerai de ne pas être partial. Le point de vue du témoin reflète aussi sa culture propre, qui n'est pas autre chose que la somme des souvenirs accumulés au long de son existence, de même que la culture d'une communauté est la mémoire collective de celle-ci. Que faire quand cette communauté a disparu, sombré corps et biens, ne laissant derrière elle que quelques rares survivants? Il leur revient à eux, ceux qui restent, de suppléer à la mémoire commune à jamais effacée. C'est leur devoir. Mais il est impossible à une conscience individuelle d'incarner la mémoire collective. Combien est lourd ce fardeau, pour celui qui a survécu et à qui incombe le devoir de témoigner!

Il est interdit de se taire

-

mais comment parler de tout cela?

Chaque vie est unique. Mon enfance, mon adolescence n'appartiennent qu'à moi, mais je les ai vécues au sein d'une communauté et, à travers moi, c'est elle que j'évoquerai, le plus fidèlement que je le pourrai. Dans le livre de ma jeunesse, il y eut des pages claires, d'autres qui l'étaient moins, des pans de lumière et d'autres de ténèbre. J'en témoignerai honnêtement. Il est malaisé de classer comme dans un dossier, de ranger à leur place, en leur temps, les parcelles de souvenirs, les fragments de réminiscences qui émergent des profondeurs souvent douloureuses de la mémoire. J'ai devant moi la danse macabre des fantômes de ma jeunesse, portant le masque irréel de la mort, faisant un tour sous mes yeux puis s'éloignant, parfois flous, évanescents, à la fois si proches et si lointains, souvenirs de nuit et 18

brouillard, d'un monde enveloppé dans la toile tissée par les années, .. .au bois dormant. Mais nul prince à l'horizon, monde mort, définitivement mort. Personne ne réveillera les fantômes. Emergent une voix... un visage... un sourire... une maison... une rue... une joie... une larme... des jeux d'enfants... le regard affectueux... et puis.. . Avec ces parcelles de souvenirs, je dois reconstituer un tableau, une image cohérente. Les voix se sont tues, les visages, les sourires ont disparu. Morts. Pas de leur belle mort! L'angoisse face à la mort que dit le poète hongrois Pet6fy, « Il n y a qu'une pensée qui me tourmente Mourir dans un lit entre des oreillers Faner comme une fleur quand vient l'automne S'éteindre comme laflamme d'une bougie consumée »... eux ne l'ont pas ressentie. Ils ne sont pas morts dans leur lit entre les oreillers, ils ne se sont pas fanés comme des fleurs, ils ne se sont pas éteints doucement, comme la flamme d'une bougie. Ils sont morts soudainement, brusquement, brutalement, sans s'y être préparés, sans adieux. Ô, mes amis, ô mes frères! Tués dans les chambres à gaz, fauchés à la mitraillette, je vous vois nus, au bord des fosses communes, assommés à coups de bâtons. Mère tuée avec son enfant dans les bras, grand-père tenant dans sa main celle de son petit-fils sont tombés ensemble, morts pêle-mêle. Je n'écris pas cela, pour te tirer des larmes, ma petite-fille, mais parce que ce fut ainsi. Je faillirais si je ne le disais pas, car cette tragédie je l'ai vue, de mes propres yeux, vue. Leur nom n'est inscrit nulle part. Ils reposent dans un cimetière qui n'existe pas. Un cimetière virtuel de morts sans sépultures. Nous, les rares survivants de ce désastre, nous sommes le dernier carré des gardiens de ce cimetière fantôme. Quand nous disparaîtrons à notre tour, plus personne ne se souviendra d'eux, de ces enfants qui ne sont jamais devenus des adolescents, de ces jeunes filles qui ne sont jamais devenues des femmes, de ces adultes qui n'ont pas eu le temps de vieillir. Ils rejoindront les oubliés, dans la poubelle du temps. Quand je disparaîtrai, ma mère disparaîtra définitivement avec moi. Je suis le dernier qui, en prononçant le nom Hélène, associe ma mère et ma petite-fille, celle que j'ai aimée tendrement et celle que j'aime. Je voudrais donc, ma petite-fille, te transmettre ma mémoire, avec mes pauvres mots, 19

afin de prolonger à travers toi leur souvenir. Mon témoignage, je te le confie. Encore un instant, monsieur le bourreau. .. Proust, à propos de la mémoire, écrit que «c'est celle qui nous fait monter et descendre les escaliers infinis du temps». J'entreprends l'escalade. Il était une fois, dans un pays lointain...

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TRANSYLVANIE

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La région où je suis né, Transylvanie en roumain, Erdéj en hongrois, Siebenbürgen en allemand, je ne saurais où, dans quel pays, la situer avec certitude. En Roumanie? En Hongrie? Elle changeait d'identité nationale au gré des vicissitudes de la politique internationale. Les populations qui vivaient là n'ont pas été consultées quand ces changements fondamentaux d'identité ont eu lieu, bien que ceux-ci aient concerné aussi bien la vie quotidienne que le destin de chacun -les Juifs, on s'en doute, mais les autres non plus. Selon les renversements intervenus, selon la tournure que prenaient les événements, les Roumains se désolaient, les Hongrois se réjouissaient ou bien c'était l'inverse. Nous, les Juifs, nous restions dans l'expectative, attendant de voir de quelle conséquence ce serait dans la vie de la communauté. Pour l'essentiel, ça ne modifiait pas grand-chose. Mes parents ont changé de nationalité trois fois, moi deux fois, sans avoir quitté la région, sans que cela provoque des bouleversements notables dans notre vie de tous les jours. Géographiquement, la Transylvanie est limitée par les monts Carpates, qui forment à cet endroit un demi-cercle enserrant les vastes vallées pannoniques. Les montagnes sont couvertes de forêts sombres, denses, d'apparence impénétrables, d'où le nom de Transylvanie (au-delà des forêts, en latin), utilisé par les colons romains installés par l'empereur Trajan pour défendre les frontières de l'empire contre les invasions des Barbares; de même, le nom par lequel les Hongrois désignaient la région, Erdéj, signifie forêt, en hongrois. Ce sont des montagnes à l'allure inhospitalière, avec leurs hautes futaies de sapins, leur végétation touffue, créant une atmosphère propice à développer, parmi des populations arriérées, une mentalité superstitieuse, la hantise des génies hostiles, craintes qui nourrissaient des contes dont les héros sont des monstres horribles et des animaux malfaisants. Ce n'est pas une coïncidence si la légende et ensuite la littérature ont situé le château du comte et vampire Dracula dans les forêts mystérieuses des Carpates. Sa

légende était encore vivante à l'époque de mon enfance et régnait sur l'imagination populaire. Ces superstitions persistaient dans toutes les couches de la population, dans toutes les communautés, avec plus ou moins de force, selon le niveau d'instruction et de culture de l'individu. Ainsi le Dybouk, âme damnée, errant la nuit en quête d'un corps qu'il pût pénétrer, en chassant l'âme sans méfiance. Ou le voyageur mystérieux qui allait de communauté en communauté, déguisé en mendiant ou élève de yeshiva, et qui, en réalité, était le prophète Elie. Ou les histoires relatives au rabbin Bal Chem Tov, fondateur de la secte des hassidim, qui séjournait parmi les Juifs des shtetel sans se faire connaître, pour éprouver, punir ou récompenser chacun, selon ses mérites. J'y croyais de toute mon âme, avec ferveur. Les loups, nombreux dans notre région, étaient entourés de crainte et de mystère. Pendant les hivers, rigoureux dans ces contrées, il arrivait fréquemment que des meutes de loups affamés descendent jusqu'à la lisière des agglomérations pour s'attaquer au bétail et, parfois, aux hommes eux-mêmes. Mon enfance était bercée par ces histoires, qui hantaient mes nuits après m'avoir empêché de m'endormir. Je me souviens du récit par mon père de sa rencontre avec les loups. Al' en croire, une histoire véridique. .. « Si non e vero...! » Jeune soldat, pendant la première guerre mondiale, une fin d'après midi d'hiver, il obtient une permission de trois jours. La caserne étant à dix kilomètres de la gare, il se hâte de se mettre en route. Mais la neige ralentit sa marche, le soir tombe et il se retrouve seul dans la campagne. Pris de peur, il se met à courir, dans la neige qui tombe à gros flocons. Le voici soudain face à trois loups, surgis d'on ne sait où, qui lui barrent la route. Il est pétrifié, croit sa dernière heure venue. En Juif pieux qu'il est, il sort l'arme ultime dont tout Juif dispose: il récite le Shema Israël à haute voix, une prière adaptée à toutes les circonstances dans lesquelles un bon juif se voit menacé. C'est ce qu'il croyait, ce que nous croyions, en ce temps-là. Les loups sont pétrifiés à leur tour. Après avoir fixé mon père un certain temps, immobiles, ils font demi-tour et ils disparaissent dans la nuit, aussi mystérieusement qu'ils étaient apparus. Tremblant, remerciant le Tout Puissant, mon père se hâte de gagner la gare. Il n'avait aucun doute sur l'efficacité 24

de la prière, ni moi non plus. D'autant qu'il fut conforté le lendemain par le rabbin qui lui recommanda de réciter la prière de Gomel, en remerciement à Dieu secourable pour qui croit en lui. Je devais avoir trois ans quand mon père m'a raconté cette histoire. Je l'ai supplié de m'apprendre la prière du Shema. Avant de me coucher, je la connaissais par cœur. C'est la première prière que j'ai apprise. Depuis lors, je n'ai jamais été inquiété par les loups. Ontils eu peur de la prière ou est-ce affaire de circonstances? Aujourd'hui, j'ai quelque doute sur l'efficacité de cette prière. Plus tard, mon père, dans la chambre à gaz d'Auschwitz, a dû faire appel avec les autres hassidim à la protection et à la miséricorde divine en récitant le Shema mais - hélas! - de toute évidence sans beaucoup de succès. La forêt et sa faune jouaient un rôle important dans les mythes et les fantasmes populaires. Fréquemment, des paysans descendaient de la montagne dans les rues de la ville, surtout après les récoltes, quand il n'y avait plus de travail, avec des ours énormes et, pour quelques pièces, ils les faisaient danser en chantant des mélopées et en s'accompagnant au tambourin. Avec les autres enfants, je suivais les montreurs d'ours par les rues. Le paysan, vêtu de la tête aux pieds d'un manteau de peau de mouton, portant les cheveux longs et d'énormes moustaches, faisait se dresser l'animal sur ses pattes arrière et esquisser quelques pas de danse. Lequel était le plus impressionnant, de l'homme ou de l'animal? Mêlé aux autres enfants, je regardais le spectacle, avec un délicieux frisson de peur. La population de Transylvanie était composée de trois communautés, d'origine, de culture, de religion différentes: hongroise, roumaine et juive. Il y avait aussi un faible pourcentage de Slovaques et de Souabes. Les Roumains étaient en majorité des villageois. Parmi eux, il n'y avait que peu de paysans propriétaires des terres qu'ils cultivaient. La plupart louaient quelques lopins au boyard, grand propriétaire et seigneur du village. Les premiers étaient très pauvres, misérables même, et, pour survivre, trimaient durement du matin au soir. Encore plus triste était le sort des familles qui travaillaient sur la propriété du boyard. Ceux-là, véritables serfs, étaient taillables et corvéables à merci. Ces paysans étaient dans une telle misère qu'ils ne pouvaient pas se permettre de manger du 25

pain fait de farine de blé et se nourrissaient presque exclusivement de fromage, d'oignons et surtout de farine de maïs, appelée mamaligue, sobriquet sous lequel on désignait ces ouvriers agricoles eux-mêmes. En cette première moitié du XXe siècle, dans les villages roumains, les relations entre les paysans et le boyard étaient celles qui existaient au Moyen-Age en Occident entre le seigneur et les serfs. L'analphabétisme, à la campagne, était particulièrement élevé. On traversait des villages et des villages sans trouver d'autres personnes sachant lire et écrire que le pope, l'instituteur - là où il y avait une école -, le notaire et le boyard. Encore ce dernier était-il d'ailleurs rarement sur place. Il ne venait au village que le temps d'encaisser l'argent qu'exigeait la grande vie qu'il menait, la plupart du temps, à Paris. L'aristocratie roumaine était de culture française et les nobles ne parlaient que le français. Leurs domaines étaient gérés par des intendants, très souvent Juifs, ce qui n'arrangeait pas les rapports entre ces deux communautés. L'intendant était considéré par les paysans comme le bras du Boyard, qui, lui-même, était invisible. La haine accumulée par le paysan misérable explosait pendant les pogromes. Des crimes du boyard, c'est au Juif qu'on faisait rendre gorge. Pendant la période de la domination roumaine sur la Transylvanie, les fonctionnaires, les officiers, les policiers, les gendarmes, les pompiers, étaient tous des Roumains. Pendant la domination hongroise, tous ces emplois étaient occupés par des Hongrois. Mais que ce fût sous autorité hongroise ou roumaine, les Juifs en étaient exclus. Ce qui caractérisait l'administration roumaine, c'était la corruption généralisée, à tous les degrés de la hiérarchie. On pouvait tout acheter et acheter tout le monde. L'unité monétaire de la corruption était un pole, soit ving lei, prix d'un policier subalterne. On peut invoquer, à la décharge de ces fonctionnaires, que leur salaire de misère ne leur permettait pas de subvenir à leurs besoins primaires et que, pour subsister et nourrir leur famille, ils étaient conduits à se laisser corrompre à chaque circonstance qui se présentait, et il en survenait souvent. Pour la communauté juive, cet état de corruption généralisée était à la fois un avantage et un inconvénient. D'un côté, les Juifs étaient constamment harcelés par les fonctionnaires avides, car ils étaient (quasi officiellement) les 26

victimes toutes désignées pour leur fournir le petit supplément nécessaire, mais d'un autre côté, on savait que tout pouvait s'arranger, que ce n'était qu'une question de bakchich, de pot-devin (en général, ça n'allait pas jusqu'au pot, un verre suffisait). La situation des paysans hongrois était relativement meilleure que celle des Roumains. C'étaient en général de petits propriétaires, cultivant eux-mêmes leur lopin de terre ou aidés de quelques ouvriers agricoles, souvent des Slovaques. Majoritairement, les Hongrois vivaient en ville, beaucoup étaient ouvriers et artisans et ils constituaient aussi l'essentiel de la maigre société intellectuelle. Naturellement, sous la souveraineté hongroise, les fonctionnaires, les militaires et policiers se recrutaient exclusivement parmi eux. Leur niveau d'éducation était plus élevé que celui des Roumains. Proportionnellement, il y avait peu d'analphabètes parmi les Hongrois, qui se réclamaient de la culture allemande, qu'ils avaient héritée de l'empire austrohongrois. Chez eux, la religion jouait un rôle important. Contrairement aux Roumains, qui étaient tous de religion orthodoxe, les Hongrois se partageaient en catholiques, protestants et diverses sectes évangéliques. La Hongrie se considérait comme le bastion avancé du monde chrétien «apostolique et romain », face aux Slaves et Musulmans du monde oriental. Quant aux Juifs, je vais y venir.

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La ville où je suis né changeait de nom en même temps que la région: elle s'est appelée successivement Grosswardein, quand nous faisions partie de l'empire austro-hongrois, Oradea quand nous étions Roumains, et Nagyvarad, sous l'ère hongroise. L'année de ma naissance, la région s'appelait la Transylvanie, donc la ville portait son nom roumain. C'était déjà une ville assez importante, comptant quelque quatre-vingt mille habitants, peut-être un peu plus. Chacune des trois communautés, les Roumains, les Hongrois, les Juifs, formait un groupe d'environ vingt-cinq mille âmes; le reste de la population, c'étaient, comme je l'ai mentionné, des Slovaques et des Souabes. Oradea était considérée comme le centre culturel de la région. C'est la ville où le meilleur représentant de la poésie hongroise moderne, Endre Ady, a écrit la plupart de ses œuvres. C'est lui qui a baptisé la cité « le Paris des rives du Petze » (c'est un ruisseau qui traverse la ville). Il n'y avait pas moins de cinq lycées, dont deux juifs, un théâtre avec deux troupes permanentes, trois quotidiens, et surtout notre équipe de football qui était championne de Roumanie. Les différentes communautés coexistaient sans se mélanger ni même se fréquenter. Rien du melting-pot à l'américaine. La ligne de démarcation était moins le lieu d'habitation que la langue, la culture et surtout la religion. Il y avait des rues où telle communauté était majoritaire, mais rares étaient les immeubles dont les résidents étaient tous de même appartenance. Chaque communauté vivait selon son propre calendrier cultuel et ses traditions. Si les adultes ne se fréquentaient guère, les enfants d'un même immeuble jouaient ensemble et se sentaient solidaires entre eux, surtout à l'occasion des bagarres fréquentes qui éclataient pour d'obscures raisons, de rue à rue, ou maison contre maison. La communauté juive d'Oradea était hungarophone. Mes parents ne parlaient que le hongrois, bien qu'ils eussent vécu vingt ans sous administration roumaine. Ils parlaient aussi le yiddish, mais à la maison et en famille, sauf chez mes grands-parents où 28

l'on ne parlait que le hongrois, qui est donc ma langue maternelle. Le yiddish, je ne l'ai appris qu'à l'âge de quatre ans au cheder, école élémentaire de l'enseignement religieux; quant au roumain, ce n'est qu'en entrant à l'école primaire que j'ai commencé à l'étudier et il est demeuré pour moi jusqu'aujourd'hui une langue étrangère. Mais ce n'est pas la langue qui me rapprochait des Hongrois; au contraire, je ressentais plus de sympathie, peut-être à tort, envers les Roumains, probablement parce que je ne les fréquentais presque pas. Ce sont des Latins, et qui revendiquent fièrement cette origine. Le mythe fondateur enseigné à l'école considérait que l'origine du peuple roumain remonte aux colonies que Rome avait installées dans la région, du temps de l'empereur Trajan. Les Roumains constituaient effectivement un îlot latin dans un environnement ethnique différent. Ils se caractérisaient par une mentalité méridionale, ils étaient superficiels, ne prenant pas les choses trop au sérieux. En politique extérieure, ils n'étaient pas très sérieux non plus: ils passaient d'une alliance à une autre avec une parfaite bonne conscience ou inconscience, selon leur intérêt du moment, selon les circonstances... Ainsi la Roumanie n'a-t-elle jamais terminé une guerre aux côtés des alliés avec lesquels elle l'avait commencée. Quand la victoire paraissait changer de camp, la Roumanie changeait de camp elle aussi. Cette apparente légèreté, ce scepticisme souriant, n'ont pas empêché les Roumains de se comporter envers leurs compatriotes juifs, au cours de la deuxième guerre mondiale, avec une bestialité, une férocité inégalées. Les tueries, les massacres, les flambées de violence au cours desquels périrent des dizaines de milliers de victimes, toute la population y a participé, aussi bien les civils que les militaires. Le pogrom de Chisineu reste le plus horrible parmi ceux perpétrés au début du vingtième siècle. Les Hongrois, c'était autre chose. Comme les Roumains, ils se sentaient entourés par des peuples différents d'eux. Ils se donnent pour ancêtres les tribus des Huns d'Attila et les peuplades Scythes. Cette différence de racines se reflétait dans le modèle culturel et les valeurs identifiant les deux peuples. Si les classes supérieures de l'intelligentsia roumaine étaient tournées, en termes culturels et affectifs, vers la France, les Hongrois étaient, eux, sous l'influence de la culture allemande dont ils adoptaient également les valeurs éthiques et le système éducatif. L'éducation qu'on 29

dispensait dans les écoles hongroises avait pour objectif premier d'inculquer à la jeunesse les principes prussiens, dont la caractéristique essentielle était l'Untertangeist, l'esprit de soumission, le respect de la hiérarchie, l'humilité envers les puissants, l'obéissance aux supérieurs, l'attitude méprisante envers les inférieurs: là étaient donc les valeurs nationales. Les Hongrois eux-mêmes avaient pour horizon la société kérlek alàsan, celle de I'humble requête. Avec ironie, on disait que les Hongrois avaient tous les défauts des Allemands, sans avoir leurs qualités. Mais leur culture - la littérature, l'art et surtout la musique hongroise - était, jusqu'à un certain point, spécifique, authentique, et atteignait un niveau élevé d'élaboration, sans toutefois égaler celle des pays de l'Europe de l'ouest. Si l'apport des Juifs à la culture roumaine était faible - d'ailleurs la culture roumaine était faible en elle-même - la contribution des intellectuels, artistes et savants juifs à la culture hongroise était importante. La communauté juive, dont je faisais partie, vivait à part. A l'époque où je suis né, il n'y avait pas de ghetto, en tout cas rien de visible, palpable, officiel, mais il existait un ghetto virtuel, inscrit dans les mœurs et dans la tête des gens. Les murs du ghetto, nous les avons construits avec les briques fournies par la religion et ils nous isolaient, presque de façon étanche, les uns des autres et du reste du monde. Dans toute la population, chacun y allait de ses matériaux propres pour renforcer, élever ces murs, les chrétiens, de l'extérieur, et nous, les Juifs, de l'intérieur. Il est difficile d'imaginer l'emprise de la religion sur la vie des gens et, singulièrement, sur mon cercle familial. Le monde, nous le divisions en deux: les Juifs et les autres, tous les autres, que nous désignions sous le vocable goyim, qui en hébreu signifie nations, mais portait une connotation de mépris, à quoi s'ajoutaient aussi pour nous la méfiance et le danger. Le terme goy était utilisé avec plus ou moins de virulence, parmi la communauté. C'est une expérience historique de plusieurs millénaires, faite de persécutions, d'expulsions, d'exils, de massacres, qui a développé ce sentiment de peur, d'insécurité, de méfiance et de mépris vis-à-vis de l'univers environnant, et qui frisait chez certains une sorte de paranoïa. Nous étions comme les bêtes de la forêt, constamment aux aguets. Ce qui fait que nous ne reprochions pas aux goyim d'être antisémites. Pour nous, c'était dans leur nature. Reproche-t-on au loup de dévorer les agneaux? 30

Nous qui n'avions d'ancêtres ni chez les Huns, ni chez les Daces, il nous était difficile de planter solidement nos racines dans ces terres hostiles. Les autres nous considéraient, en leur grande majorité, comme des chardons dont les graines sont apportées au gré des vents et dont les pousses sont juste bonnes à être arrachées, car elles prennent la place des plantes saines. La méfiance du côté juif et la haine du côté goy ont été cultivées par la succession des générations, depuis des temps ancestraux. J'ai été confronté à l'accusation de déicide à l'âge où je ne savais pas encore qui était Jésus, ni ce qu'on entendait par la crucifixion. Il en résultait que, dans notre vie de tous les jours, chaque fois que c'était possible, pour un service, pour un conseil, on s'adressait à des gens de la communauté. Ainsi, médecin, coiffeur, épicier, boucher, cordonnier, tous étaient des Juifs. Je n'ai fréquenté que des écoles juives. Cet ostracisme existait de l'autre côté également. Quand ils pouvaient éviter de s'adresser aux Juifs, les chrétiens le faisaient. La haine dont il était l'objet et dont il ressentait la présence dès qu'il quittait pour une raison quelconque le nid douillet de la communauté, le Juif pieux l'attribue à sa supériorité morale, inscrite dans une religion qui lui assure son statut privilégié de fils du «peuple élu ». Cette place dans la hiérarchie de l'amour divin exigeait de sa part des sacrifices permanents. Dieu ne donne rien pour rien. Cette idée satisfaisait son amour-propre. Il se persuadait que ses malheurs venaient justement de son statut de privilégié, « choisi par l'éternel », statut que les goyim lui enviaient. Pour tout problème compliqué, il y a toujours une réponse simple, et celle-ci est toujours fausse. Dans mon enfance, la religion était le meilleur et le plus constant fournisseur de ces réponses simples. Or les raisons de cet antisémitisme, qui était le plus souvent latent, mais parfois violent, sont multiples et complexes, de nature politique, sociale, économique, cultuelle et culturelle. La raison profonde de ce statut permanent de victime expiatoire, disponible pour ce rôle, était tout simplement que la communauté juive était minoritaire et sans défense. Elle était le bouc émissaire idéal dont tous les régimes autoritaires, non seulement chez nous, mais partout dans le monde, ont besoin en toutes circonstances et à toutes les époques afin de masquer leurs propres échecs. Or ces régimes, qui sont, par leur nature même, rétrogrades, réactionnaires 31

et obscurantistes, devaient faire face à de multiples échecs. Les crises économiques, politiques, nationales et ethniques se succédaient. Dans les situations de crise, les groupes, ainsi d'ailleurs que les individus, pour expliquer, justifier, leurs faillites et surtout pour détourner la colère populaire, ont besoin d'un ennemi extérieur, pour servir d'exutoire. Puisqu'on a besoin d'un ennemi, autant le choisir le plus faible possible, doté de possibilités de défense aussi réduites que possible. Accusé d'être étranger à la communauté nationale, le Juif était le bouc émissaire tout désigné, offrant toutes les garanties nécessaires aux régimes qui se succédaient. Ce n'était pas très courageux, pas très moral, mais à la guerre comme à la guerre. En réalité, nous ne formions une communauté homogène que dans le regard des autres. A l'intérieur, le vécu économique, culturel et surtout cultuel produisait les mêmes processus de différenciation que vis-à-vis de l'extérieur. Les différences sociales existaient chez nous comme partout. Ce qui unissait la communauté, c'était l'obligation de faire face, de façon récurrente, au mépris et à la haine qui se déchaînaient sur elle, dans sa globalité, et qui mettaient son existence en danger. Les membres de la communauté juive se classaient, ou mieux, se cataloguaient, suivant surtout le degré et l'intensité de l'observance des pratiques religieuses. Une petite minorité se déclarait athée: elle comprenait principalement les communistes et les sionistes de gauche. Entre ces deux groupes, c'était d'ailleurs, en quelque sorte, du «je t'aime, moi non plus ». Les sionistes de gauche - en particulier ceux qui appartenaient au mouvement de «Hashomer HatzaÏr» (<< Jeune Garde ») - se disaient communistes, et se battaient La pour l'instauration en Palestine d'une société collectiviste; mais ils étaient catalogués par les communistes comme des «petitsbourgeois nationalistes », qu'il était donc nécessaire de combattre. Ils constituaient une fraction qui vivait en marge ou en révolte contre la communauté traditionnelle, également contre les structures de la société environnante. Quant aux communistes, révolutionnaires romantiques, ils cherchaient la solution du problème juif dans la libération universelle de l'humanité et participaient donc à tous les mouvements révolutionnaires internationalistes, que souvent ils dirigeaient. Leur rôle a été 32

prépondérant dans ce qu'on a appelé «la Commune hongroise », à la tête de laquelle on trouvait les Juifs Bela Kuhn et Rakosi. Malgré la répression acharnée dont ils furent les victimes, les survivants de la « Commune» évoquaient avec fierté et nostalgie cette période et puisaient dans ces événements l'espoir de l'avènement d'un monde plus juste. Les sionistes de gauche, principalement ceux de «Hashomer HatzaÏr» voyaient, eux, la solution dans une libération nationale de caractère socialiste, égalitaire. Ils considéraient la religion comme un handicap pour la réalisation de cet objectif. Mais ils maintenaient des liens étroits avec l'ensemble de la communauté, où se trouvait leur vivier naturel, dont ils étaient issus et dont ils s'efforçaient de laïciser les rites et les traditions. Une fraction plus importante de la population juive fréquentait la synagogue «néologue », libérale ou réformée. Les membres de cette obédience se déclaraient croyants, mais ils ne pratiquaient les obligations des préceptes religieux que par intermittence et n'observaient que les parties les moins contraignantes des rites. Ils ne fréquentaient leurs synagogues qu'à l'occasion des principales fêtes religieuses, le jour du Grand Pardon, celui du Nouvel An juif. Ces deux groupes, les athées et les libéraux, étaient en contact avec les intellectuels et avec la classe moyenne non juifs, qu'ils fréquentaient professionnellement, culturellement et intellectuellement. Mais ils ne constituaient qu'une minorité. Du point de vue du nombre comme de celui des institutions communautaires, le groupe le plus représentatif de la judaïté de notre ville était celui des Juifs orthodoxes. Ils représentaient environ les deux tiers de la communauté. Ils se conformaient strictement à toutes les prescriptions, aussi contraignantes et fantaisistes qu'elles fussent, avec rigueur et sans réserve. Ils vivaient entourés d'une série d'interdits religieux et moraux qui les enfermaient hermétiquement dans un univers clos aux barrières infranchissables. C'est, parmi les hommes de ce groupe, aux dirigeants les moins turbulents et les plus respectueux des autorités légales, quelles qu'elles fussent, que les pouvoirs administratifs successifs confiaient la charge de l'état civil, la gestion de la plupart des synagogues et les œuvres communautaires de charité. 33

La secte des hassidim faisait partie des orthodoxes, mais sans s'y intégrer complètement. Cette secte comptait moins par le nombre de ses adeptes que parce que ceux-ci, très actifs, étaient des militants fanatiques. Ils vivaient hors du temps, hors de l'espace, et refusaient avec vigueur tout ce qui pouvait rompre leur isolement. Ils rejetaient ce qui leur paraissait profane, dans le domaine de la pensée ou des mœurs, et se différenciaient même par leur tenue vestimentaire. Ils étaient habillés en noir, et le tzize, frange rituelle de laine blanche et rayures noires, genre de poncho aux quatre coins desquels pend une tresse, que les juifs orthodoxes dissimulaient sous la chemise, ils le portaient, eux, bien visible, avec ostentation. Les fidèles de chaque clan se rassemblaient autour d'un rabbin, persuadés que la piété du saint homme assurait à celui-ci une communion directe avec Dieu, et lui conférait ainsi le pouvoir d'intercéder en leur faveur. Il était censé faire des miracles que les hassidim (hassid signifie en hébreu: fidèle) avaient pour mission de propager autour d'eux. Il y avait plusieurs de ces gourous à Oradea, chacun ayant sa cour. Le plus renommé parmi les rabbins hassidim de notre ville fut, et de loin, le rabbin Hager, plus connu sous le nom de Wizsnitzer. La famille Hager constituait une dynastie de rabbins originaires du village de Wizsnitz dont une branche s'était installée, à la fin du siècle dernier, dans notre ville. Le titre de Wizsnitzer était héréditaire, et chaque génération transmettait le fonds de commerce, qui était florissant, à la suivante. Les fidèles venaient de villes et de villages éloignés, pour s'inspirer de l'enseignement du rabbin, et, éventuellement, lui exposer leurs problèmes familiaux, financiers ou médicaux. Les jours de fête, la cour de la synagogue où se trouvaient son logement et sa yeshiva (école supérieure talmudique) était envahie par une foule de fidèles barbus, vêtus de noir, portant le streimel, sorte de chapeau mongol ceint de fourrure, accessoire indispensable à tout hassid (houssed, comme on prononçait chez nous). Notre famille se situait à la frontière du hassidisme et de l'orthodoxie. Dans l'ordre vestimentaire, on s'habillait à l'européenne, mais avec certaines dérives. Mon père ne mettait jamais de cravate, s'habillait en sombre, avait constamment le chapeau sur la tête. Dans la famille, nous portions tous le tzize - les 34

mâles, bien entendu. Nous avions le crâne rasé, et de courtes papillotes qui pendaient sur les tempes. Je marchais sur les traces de mon père - mais, en vérité, pas pour longtemps. J'avais également les cheveux tondus, des anglaises sur les côtés et la casquette vissée sur la tête. On m'avait inculqué dès le plus jeune âge le respect et l'amour pour le Wizsnitzer et pour les rabbins en général. Je me souviens que le vendredi après-midi, veille de Shabbat, avec d'autres enfants de mon âge, j'attendais devant le mikve, bain rituel, l'arrivée du rabbin qui venait y faire ses ablutions hebdomadaires. Dès qu'il apparaissait, entouré de ses hassidim, nous, les enfants nous nous précipitions pour lui baiser la main. Il s'arrêtait, acceptait l'hommage avec un bon sourire, posait la main sur la tête de chacun, et nous bénissait. J'étais fier, mon père était heureux d'avoir un fils pieux, qui suivrait, à n'en point douter, la voie du Seigneur. Mais, comme cela s'est avéré plus tard, «les voies du Seigneur sont impénétrables ». La vie, à la maison, se déroulait selon les prescriptions de la halacha, qui contenait le code de conduite religieuse. Nous vivions selon le calendrier hébraïque. La semaine allait du samedi au samedi; l'année, d'un Roch-Hachana (nouvel an juif) à l'autre, entrecoupée par les nombreuses fêtes religieuses. Chaque instant de notre vie était déterminé par les prescriptions de la piété. Nous faisions ce que la religion ordonnait de faire, mais surtout nous étions cernés par les interdictions. En pratique, tout ce qui n'était pas expressément permis par la Loi était interdit. Les contraintes les plus précises concernaient la nourriture: c'était la loi de la cashrout. Son observance était pour beaucoup dans l'isolement de la communauté. Ainsi, ni moi ni quiconque de mon entourage n'avons jamais accepté d'invitation d'un goy; par conséquent, les goyim n'acceptaient pas nos invitations. Je me souviens qu'à Noël, il m'est arrivé d'être invité par le fils de notre voisin, Ferri, mon camarade de jeu, pour venir admirer le magnifique sapin de Noël illuminé et décoré, et la crèche avec ses santons collectionnés depuis des générations, et d'avoir été obligé de refuser les gâteaux qu'on m'offrait, bien qu'ils me fissent diablement envie. Comme les contacts entre voisins de communautés différentes se nouaient essentiellement autour de la table, à l'occasion des fêtes, des mariages, des naissances, des baptêmes auxquels nous ne 35

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