Robert Fabre

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Que signifie être radical sous la Ve République ? Comment exister pour un élu radical dans un système politique structuré et dominé par le clivage partisan gauche/droite ? L'étude de la trajectoire de Robert Fabre entre 1962 et 1995 rend compte du "malaise radical" sous la Ve République. Le notable aveyronnais a été le "troisième homme" de l'Union de la gauche aux côtés de François Mitterrand et de Georges Marchais. De plus en plus mal à l'aise et mal situé dans une gauche déjà "plurielle", Robert Fabre va chercher à affirmer son identité radicale.
Publié le : samedi 1 mars 2003
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EAN13 : 9782296316492
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ROBERT FABRE UN RADICAL SOUS LA Ve REPUBLIQUE

Collection Logiques historiques
Dirigée par Dominique Poulot La considération du passé engage à la fois un processus d'assimilation et le constat d'une étrangeté. L'invention de traditions ou la revendication de généalogies s'élaborent dans le façonnement de modèles, l'aveu de sources. Parallèlement, la méconnaissance, mais aussi la recréation et la métamorphose des restes et des traces confortent la certitude du révolu. La mise au jour de temporalités successives ou emboîtées, la reconnaissance de diverses échelles du temps contribuent à l'intelligence de ces archives de la mémoire et de l'oubli. Dans cette perspective, et loin des proclamations de progrès ou de décadence, il s'agit de privilégier des travaux collectifs ou individuels qui témoignent du mouvement présent de recherche sur la conscience de l'événement et la mesure de la durée, telles que l'historiographie, l'élaboration patrimoniale, les cultures politiques, religieuses, nationales, communautaires ont pu les dessiner. Dans le respect des règles érudites et critiques, il s'agit de montrer comment images et textes construisent des logiques historiques, de plus ou moins grande profondeur, mais toutes susceptibles d'exercer une emprise sur le contemporain. Déjà parus Robert CHANTIN, Des temps difficiles pour des résistants de Bourgogne, 2002. Marie-Claude GENET-DELACROIX, Frédéric GUGELOT, Frédérique DESBUISSONS, Les conversions comme formes et figures de la méamorphose, 2002. Sylvie de RASPIDE, Les Becquerel ou le devoir de transmettre, 2002. Michel HERODY, Henri Guernut (1876-1943). Un défenseur des droits de l'homme, député de Château-Thierry, 2002. Anna BALZARRO, Le Vercors et la zone libre de l'Alto Tortonese (récits, mémoire, histoire), 2002. M.-C. BAQUES, A. BRUTER et N. TUTIAUX-GUILLON (recueillis et édités par), Pistes didactiques et chemins d'historiens, 2002. Anna TRESPEUCH, Dominique et Jean-Toussaint Desanti une éthique à l'épreuve du vingtième siècle, 2003.

Samuel DEGUARA

ROBERT FABRE UN RADICAL SOUS LA Ve REPUBLIQUE
Avant-propos de Jacques PELLETIER Ancien ministre, Ancien Médiateur de la République Sénateur de l'Aisne, Président du RDSE Préface de Richard GHEVONTIAN Professeur à l'Université d'Aix-Marseille III

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargita u.3 1026 Budapest - Hongrie

L'Harmattan Italie Via Bava, 37 1024 Torino - Italie

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4093-6

AVANT-PROPOS DE JACQUES PELLETIER
Au cours de ma carrière, j'ai bien connu et beaucoup apprécié Robert Fabre tout au long de son parcours public. C'est pour moi un ami fidèle, attentionné, doté d'un véritable idéal républicain et toujours respectueux de la liberté et des choix d'autrui. Sous la Ve République, Robert Fabre incarna le centre gauche et sa réelle difficulté d'être face au classique et très réducteur dualisme droite/gauche. Il fut partie prenante de l'Union de la gauche en 1972 et refusa la dérive gauchiste en 1978. Ainsi, il dut rompre avec fracas voulant rester fidèle au radicalisme dont il n'a cessé de se réclamer toute sa vie durant. L'itinéraire politique de Robert Fabre sous la Ve République est riche et varié. Ce radical tolérant et libéral qui refusa les excès d'où qu'ils viennent est un véritable homme d'ouverture et un grand humaniste. Il eut cette capacité précieuse en politique de jeter des ponts entre la majorité et l'opposition. Il fut ainsi le premier dirigeant de l'opposition à rendre visite au président de la République Valéry Giscard d'Estaing. Cet homme remarquable a accédé aux charges les plus « sages» et les plus respectables de la République. Il a terminé sa très belle carrière publique en exerçant durant six années la fonction de médiateur de la République, nommé par une majorité de droite; puis pendant neuf ans celle de membre du Conseil constitutionnel, nommé par une majorité de gauche. En outre, je n'oublierai pas que ce grand homme, qui a toute mon amitié et duquel je me sens si proche, a su faire connaître aux citoyens l'institution du médiateur de la République - importante

fonction de notre Ve République - que j'ai aussi eu la chance d'exercer quelques années après lui.

C'est ce parcours politique à la fois traditionnel et original que Samuel D eguara nous fait connaître eta pprécier t out a u long de son exposé avec beaucoup de conviction et de sérieux. A travers ce travail de recherche passionnant d'un jeune aveyronnais, il nous est raconté la carrière politique de cette grande figure du radicalisme que fut Robert Fabre. Son attitude demeura profondément radicale: i I resta parfaitement fidèle à la conception élevée qu'il s'est toujours fait de la chose publique. Je félicite donc Samuel Deguara pour le choix de son sujet et la façon très politique et très humaine avec laquelle ill' a parfaitement traité.

Jacques PELLETIER Ancien Ministre Sénateur de l'Aisne Président du groupe du RDSE au Sénat

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PREFACE DE RICHARD GHEVONTIAN
Il n'est pas fréquent qu'un mémoire de fin d'études d'un Institut d'Etudes Politiques (en l'occurrence celui d' Aix-en-Provence) fasse l'objet d'une publication ouverte au grand public. C'est dire déjà tout l'intérêt et toute la qualité du travail de Samuel Deguara consacré à Robert Fabre, un radical sous la V République. En soi, le sujet était pourtant une gageure: comment synthétiser dans le cadre strict d'une monographie universitaire un personnage aussi polymorphe? C'est tout le mérite de M. Deguara que d'y être parvenu et de manière très efficace. Il est vrai que l'itinéraire (souvent méconnu dans sa globalité) de Robert Fabre se prête tout à fait à la dure loi de l'exercice difficile de la biographie politique. Ce «radical », bien enraciné dans son Rouergue natal, pharmacien de formation et de profession, va, par sa fidélité obstinée à ses convictions radicales, se transformer, lui qui aurait pu faire une carrière bien tranquille de notable local, en personnalité nationale dont les médias deviendront rapidement friands. Traversant toute la décennie des années 1970, Robert Fabre va non seulement être un acteur de tout premier plan de la recomposition du paysage politique de gauche aux côtés de François Mitterrand et de Georges Marchais, mais encore marquer de son empreinte et pour longtemps l'évolution du vieux Parti radical en choisissant la scission plutôt que ce qu'il considérait être, à tort ou à raison, un reniement. .. Adhérant au Programme commun de gouvernement dont il sera l'un des inspirateurs, au moins dans sa partie la plus libérale, il en sera aussi quelques années plus tard, à l'occasion de sa

réactualisation, le pourfendeur le plus redoutable. Après une brève (et relative) traversée du désert Robert Fabre incarnera l'ouverture avant comme après l'arrivée, sans lui, de la gauche au pouvoir. Il accédera ainsi aux charges les plus « sages» de la République et passera de la fonction de Médiateur, nommé avant l'alternance de 1981, au mandat de membre du Conseil constitutionnel, nommé après l'alternance et avant le retour de la droite en 1986. C'est tout cet itinéraire à la fois traditionnel et atypique que Samuel Deguara nous fait vivre ou revivre tout au long de cet ouvrage avec beaucoup de chaleur et de conviction sans pour autant se départir de l'objectivité indispensable à toute œuvre de recherche. Le grand mérite de l'auteur est, non seulement de nous présenter de manière à la fois précise et attractive ce parcours politique témoin d'une époque, mais aussi -et peut-être surtout- de bien révéler 1a cohérence globale des choix politiques deR obert Fabre avec une attitude profondément radicale, et ce malgré le dualisme gauche/droite. Alors que nombre de ses « amis» ou de ses «ennemis» l'ont souvent accusé de positions fluctuantes, Robert Fabre paraît, tout au contraire fidèle à ses idées et à la conception -élevée- qu'il se fait de la chose publique. Et c'est précisément ce que démontre avec brio Samuel Deguara en nous présentant un homme politique réfractaire à tout dogmatisme, viscéralement attaché à l'idéal républicain, respectueux de la liberté et des choix d'autrui. Aujourd'hui, retiré de la vie publique, ce citoyen redevenu « ordinaire» pourra lire avec fierté ces pages écrites avec talent par

un jeune chercheur. Ce « radical sous la V » pourra ainsi, s'il en
était besoin, mesurer que son passage dans notre vie politique aura finalement laissé des traces durables...

Richard GHEVONTIAN Professeur à l'Université d'Aix-Marseille III et à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence

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INTRODUCTION
«Il n y a pas toujours un dualisme des partis, mais il y a presque toujours un dualisme des tendances. Toute politique implique un choix entre deux types de solutions: les solutions intermédiaires se rattachent à l'une ou à l'autre. Cela revient à dire que 1e centre n'existe pas en politique (...). Tout centre est divisé en lui-même, qui demeure séparé en deux moitiés: centregauche et centre-droit. Car le centre n'est pas autre chose que le groupement artificiel de la partie droite de la gauche et de la partie gauche de la droite. Le destin du centre est d'être écartelé, ballotté, annihilé (...). Il n y a de centres véritables que par superposition des dualismes: (...) les radicaux sont économiquement à droite, mystiquement à gauche (...) »1. C'est ainsi que Maurice Duverger énonce la théorie du dualisme gauche / droite qui caractérise la politique française depuis la Révolution2. La Ve République n'échappera pas à cette règle; au contraire, elle accentuera la dichotomie gauche/ droite3. A partir de 1962, l'élection au suffrage universel direct du président de la République devient l'événement le plus structurant de la vie politique française: au second tour, il ne doit rester que deux
1 Maurice DUVERGER, Les partis politiques, Paris, Annand Colin, collection Points, 1981, pp.303-304. 2 «L'incomparable puissance de ce couple consiste en son étonnante plasticité capable d'incarner, depuis près de deux siècles, la conflictualité absolue tout en épousant les subtilités de I 'histoire politique », Michel HASTINGS et Sylvie STRUDEL, «Gauche indivise et gauches singulières », dans Pierre BRECHON, Annie LAURENT, Pascal PERRINEAU (sous la direction de), Les cultures politiques des Français, Paris, Presses de Sciences po, 2001, p.165. 3 Sur les notions de droite et de gauche en science politique, voir Maxime DURY, La Droite et la Gauche. Les lois de la représentation politique, Paris, Editions Eska, 2001.

candidats et deux seulement. La vie politique ne va alors cesser d'être de plus en plus dominée par la lutte entre deux tendances, plus ou moins homogènes, pour la prise du pouvoir et l'exercice du travail de représentation politique: droite contre gauche, majorité contre opposition, soutenir le gouvernement ou voter contre. Le point culminant de la bipolarisation restera la période 1974-1981 : c'est aussi l'essentiel de la période pendant laquelle Robert Fabre occupera le devant de la scène politique et médiatique4.

La bipolarisation

comme négation du centre

Sous la Ve République le multipartisme va s'organiser selon un schéma de forte bipolarisation. Les partis vont se regrouper autour de deux pôles dominants selon le vieux clivage partisan possédants/travailleurs. «Au versant ('possédants" on rencontre les partis qui médiatisent la volonté politique des milieux d'affaires, industriels, financiers ou commerciaux: les partis de droite ou partis bourgeois. Au versant ('travailleurs" on trouve les partis qui médiatisent la volonté politique du monde du travail et plus spécialement du monde syndical et coopératif: les partis de gauche ou partis ouvriers »5. Aujourd'hui, ce clivage traditionnel ne cesse d'être dénoncé par de nombreux observateurs et acteurs politiques qui soulignent son obsolescence. Néanmoins, et malgré une dimension artificielle de moins en moins contestable, il demeure producteur de sens en ce qu'il continue de servir de grille de lecture et de décodage de notre système politique6 pour les
« spécialistes»
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Uournalistes,

sondeurs, politologues)

les plus avisés

Il est essentielde reconstituer,même brièvementcomme nous le faisons

ici, l'univers et la configuration dans lesquels les acteurs «jouent» avant d'analyser les stratégies et les choix des acteurs eux-mêmes. 5 Daniel-Louis S EILER, Les partis politiques en Europe, Paris, Presses Universitaires de France, 1996, p.16. 6 Le premier tour de l'élection présidentielle de 2002 a pu constituer, selon les propres mots des commentateurs politiques, un « séisme» dans la mesure où pour la première fois depuis 1969 la gauche a été exclue du second tour de cette élection et ainsi privée d'un face à face avec la droite.

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comme pour les « profanes» les plus désintéressés: « au-delà des classiques manifestations d'hostilité à l'encontre d'une vision bipolaire de l'univers politique qu'ils jugent le plus souvent dépassée, les Français continuent de se ranger en masse derrière la symbolique simplificatrice de ce clivage »7. C'est sous la ye République, par le jeu des contraintes institutionnelles8 mais aussi des usages de celles-ci dans la pratique politique9, que la bipolarisation a réorganisé le système partisan de la politique française autour du clivage gauche/droite ne laissant que des miettes à un centre contraint de produire un discours « labellisé » et ainsi identifiable en termes de droite ou de gauche.

La bipolarisation

et la crise du radicalisme

Entre ces deux versants bipolaires se trouve encore aujourd'hui un des plus vieux courants politiques: le radicalisme. Sous la ye République il fera les frais de cette nouvelle donne de la politique française. En effet, ne parvenant pas à s'accommoder de la bipolarisation gauche/droite, la famille radicale verra son influence se réduire considérablement pour passer d'une position stratégique incontournable à une position marginale presque invisible. S'il a survécu à la déroute du régime auquel il s'identifiait, à savoir la Ille République, et joué un rôle essentiel dans les combinaisons politiques de la IVe République, le radicalisme n'a pas résisté à
7 Michel HASTINGS, Sylvie STRUDEL, op. cit., p.165. 8 Olivier Duhamel et Gérard Grunberg considèrent la bipolarité partisane, apparue en 1962, comme le produit de «la combinaison de trois éléments: le caractère central de l'élection présidentielle qui, en cas de second tour, opposait seulement les deux candidats arrivés en tête au

premier tour,. le mode de scrutin législatif uninominal majoritaire à
deux tours,. la responsabilité du gouvernement devant l'Assemblée nationale », voir Olivier DUHAMEL et Gérard GRUNBERG, « Système de partis et yes Républiques », dans COMMENTAIRE, n095, 2001. 9 Bastien FRANÇOIS, Misère de la V République, Paris, Denoël, 2001, p.62 : « les acteurs politiques font exister les contraintes institutionnelles tout autant qu'elles s'imposent à eux ».

Il

l'avènement de la ye République. Le Parti radical a éclaté en deux tendances (gauche et droite) confonnément à la thèse de Maurice Duverger, la ligne de partage passant au milieu même du parti de la place de Yalois. Michel Crépeau confinne cette analyse en ces tennes: «Quel est le parti qui devait le plus souffrir de la bipolarisation? C'était forcément celui qui était juste au milieu . , qUI S est trouve " coupe en deux.» 10 .
Robert Fabre et le choix du radicalisme... de gauche

C'est à l'occasion d'une conjoncture politique très défavorable au radicalisme et d'une situation de crise du Parti radical qu'un homme politique radical va passer du rang de simple député à celui de chef de parti et de personnalité politique médiatique: Robert Fabre fait son apparition au tout premier plan de la scène politique française à l'occasion de la fracture du mouvement radical. En effet, I'homme politique aveyronnais sera à la fois le témoin et l'acteur de cette recomposition du système partisan selon la « technique du fractionnement vers les extrêmes» Il. Pour Robert Fabre le radicalisme se situe davantage à gauche qu'à droite: il choisit donc des e joindre à I a partie gauche de la vie politique, celle qui à l'époque est dans l'opposition au pouvoir, et d'ancrer ainsi le radicalisme à gauche. Selon lui, il n'avait pas d'autre choix que celui imposé par le manichéisme inhérent à la dualité: « la vie politique et la Constitution sont ainsi faites qu'il y a une majorité et une opposition, ceux qui sont entre les deux ne peuvent pas réussir, ilfaut s'appuyer d'un côté ou de l'autre (...), donc: il faut être à droite ou ilfaut être à gauche »12,constate-t-il aujourd'hui.

Entretien avec Michel Crépeau à l'Assemblée nationale, Paris, 3 novembre 1998. 11 Daniel-Louis SElLER, Les partis politiques, Paris, Annand Colin, collection Cursus, 1993, p.39. 12 Entretien n02 avec Robert Fabre, Villeftanche-de-Rouergue, 7 octobre 1998.

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L 'héritage revendiqué

du radicalisme

historique

Toutefois, Robert Fabre n'acceptera que difficilement cette obligation d'avoir à choisir un camp. Il ne cessera de se revendiquer comme un homme appartenant au radicalisme véritable et de s'inscrire dans la lignée de « sa » famille politique, celle issue de la pensée du philosophe Alain et des actions politiques de Léon Bourgeois, Ferdinand Buisson ou Camille Pelletan. Ce courant du début du XXe siècle réclamait l'instauration d'un régime démocratique, privilégiait la raison face aux préjugés de la tradition, prônait des réformes laïques et sociales et se méfiait des extrêmesl3. C'est ce que résume Robert Fabre lorsqu'il définit, reprenant Alain, l'esprit radical comme étant «le progrès dans l'ordre »14. Le radicalisme constitue ce courant politique qui privilégie l'homme: un homme instruit, un homme citoyen. Il vise à « apporter à l 'homme quelque chose de plus dans les domaines des grands principes que sont les libertés et la fraternité »15.C'est en cela que Robert Fabre se définit comme appartenant à la gauche humaniste. C'est en cela « [qu'il] se sent
radical» 16.

Le « malaise radical )) sous la V République

Robert Fabre illustrera parfaitement la difficulté à exister politiquement pour un homme politique radical sous la Ve République. Il fera l'expérience du vieux reproche fait aux radicaux: être une caution de la gauche pour un gouvernement de droite et une caution de la droite pour un gouvernement de gauche. Appartenant à la gauche, il rencontrera des hommes de droite.
13Voir la définition qu'en donne Madeleine Grawitz dans son Lexique de sciences sociales, Paris, Dalloz, 1994, p.325. 14 Entretien n02 avec Robert Fabre, 7 octobre 1998. 15 Entretien nOl avec Robert Fabre, Villeftanche-de-Rouergue, 24 juin 1997. 16 Ibidem.

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Membre de l'opposition, il se rendra à l'Elysée. Signataire du programme commun, il annoncera la rupture de l'Union de la gauche. Ces différentes attitudes qui, à première vue, semblent incompatibles entre elles lui vaudront un grand nombre de critiques, critiques issues davantage des milieux politiques que de l'opinion publique. Certains crieront au ralliement et à la trahison. D'autres l'accuseront d'avoir « tourné casaque »17 par opportunisme et d'être l'instigateur d'une rupture préméditée. Ainsi, Robert Fabre aurait-il rejoint la rive droite de la vie politique après avoir choisi la gauche: a-t-il franchi le Rubicon? Où se situe son radicalisme sur l'échiquier politique dualiste de la Ve République? En d'autres tennes, quelle fut sa trajectoire politique au niveau national et en quoi ce parcours est-il révélateur d'un« malaise» radical depuis 1958 ?

Le parcours

national de Robert Fabre

Durant la période étudiée, entre 1962 et 1995, Robert Fabre eut diverses responsabilités et occupa différentes fonctions (et positions) qui touchent à plusieurs domaines des sciences du politique: de l'étude des partis au droit constitutionnel en passant par la vie politique. Il s'agit de ce que l'on pourrait appeler sa « carrière» au niveau national: député, président de parti politique, figure de l'opposition, chargé d'une mission par le président de la République, médiateur de la République et membre du Conseil constitutionnel. Cette «carrière-trajectoire» sera l'objet de notre étude. Cependant, comme nombre d'hommes politiques, Robert Fabre a mené également une carrière politique au niveau local dans le cadre du département de l'Aveyron et de la région Midi-Pyrénées. Celle-ci, commencée plus tôt avec son mandat de maire de Villefranche-de-Rouergue obtenu en 1953, pennet de revenir sur son entrée en politique et son accession logique à la députation. Il se présente pour la première fois à une
17 A l'époque, l'expression «tourné casaque» sera utilisée par le journaliste communiste de l'Humanité René Andrieu.

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élection lorsqu'il est élu maire à trente-sept ans. Il se convertit donc à la chose publique assez tard. Jusque là il se dit « protégé du virus de la politique »18.Mais il n'était pas totalement à l'abri: la contagion devait se produire. Une convergence de différents facteurs sociologiques et conjoncturels va l'amener à se présenter devant les électeurs aveyronnais dans une circonscription rurale traditionnellement à gauche.

L'entrée en politique de Robert Fabre ou les ressources du notable de province: héritage politique, social et économique Il aime à dire que « le déclenchement s'est fait essentiellement par le fait que [son] grand-père, Marcelin Fabre, avait été maire de Villefranche et qu'il avait laissé une empreinte »19. En effet, Robert Fabre revendique la continuité de son grand-père qui fut pendant vingt ans conseiller et quatorze ans maire entre 1884 et 1904. Il voue un culte20 à ce grand-père et se considère comme le dépositaire d'un héritage: «le petit-fils de Marcelin Fabre ne pouvait être que républicain »21.Marcelin Fabre, lui même fils de François Fabre, «républicain encore plus que radical », fut un radical laïc et progressiste. C'était un homme de gauche éclairé, un défenseur des principes démocratiques et un anticlérical modéré. Il réalisa de nombreux travaux pour permettre à la bastide rouergate de sortir du retard industriel dans lequel elle se trouvait depuis des décennies. Il s'illustra aussi par son autoritarisme et ses combats politiques dans les rangs républicains, face notamment au monarchiste Alfred Cibiel. C'est dans cette lignée républicaine que Robert Fabre tient à s'inscrire: « sans doute devinait-il, au seuil de son éternité, que leflambeau serait repris et que son sang revivrait
18Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, Paris, Ramsay, 1990, p.58. 19Entretien n01 avec Robert Fabre, 24 juin 1997. 20 Le terme de culte est utilisé par le journaliste aveyronnais Roger Lajoie-Mazenc dans Les gros bonnets (phrygiens) de l'Aveyron, Rodez, La Française d' Arts Graphiques, 1980, p.l 04. 21La «rue Marcelin Fabre» est, avec la «rue de la République », la rue la plus commerçante de Villefranche-de-Rouergue.

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de ses luttes inachevées ». Il n'hésite pas à parler de « clan Fabre» à la tête de la mairie de Villefranche pendant un demi-siècle entre 1884 et 1983. Alors, dans ces conditions, il n'avait pas d'autre choix, nous dit-il, que celui de « reprendre la relève ». Si Robert Fabre a reçu un héritage politique de son grand-père, il a aussi hérité de la phannacie établie à Villefranche depuis 1851 : chez les Fabre, on est phannacien de père en fils. Là aussi l'effet de lignée a fonctionné: «pouvais-je rompre la chaîne et faillir à la tradition familiale? »22. Il devient donc phannacien après des études à la Faculté de médecine et de phannacie de Toulouse dont il avoue qu'elle est «une remarquable école de formation sociale et de relations publiques »23. Et lui même de préciser que « du rôle social au rôle politique, le pas peut être vite franchi »24.Le développement d'une clientèle favorise les rapports et les contacts avec la population. « La phannacie Fabre» devient alors une institution villefranchoise, les administrés n'hésitant pas à venir trouver Monsieur le maire dans son officine familiale. L'activité professionnelle de Robert Fabre facilita sans nul doute son entrée rapide en politique tout comme d'ailleurs son intense activité dans le monde associatif. Elle fut, pour lui, un moyen supplémentaire de se faire connaître et d'accroître son capital social. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'activité économique tournait au ralenti dans les zones rurales et l'exode vers Paris ou l'étranger vidait les campagnes. Il fallait donc agir et lutter contre le désarroi ambiant. Il fallait redonner l'espoir, distraire la jeunesse, mobiliser la population autour de projets communs. Avec un groupe de quelques jeunes, Robert Fabre œuvra pour l'animation culturelle. Ils fondèrent une société baptisée « Les Amis des arts» et développèrent la vie associative: bibliothèque, théâtre, musique, fête de la Saint-Jean, foireexposition du Rouergue, Eclaireurs de France. C'est ainsi qu'il se

22 Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. cit., p.66. 23Ibidem, p.66. 24 Robert FABRE, Quelques baies de genièvre, Paris, Lattes/Ramsay, 1976, p.20S.

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retrouva « embrigadé dans divers comités et associations »25soit comme simple membre, soit comme président. Le petit-fils de Marcelin, pharmacien et citoyen bénévole dévoué à sa commune, ne pouvait plus échapper à son premier mandat tant la constitution de son capital politique, social et économique faisait de lui un candidat «naturel ». Face à Louis Fontanges26, maire sortant âgé de 79 ans, un groupe de jeunes constitua une liste et demanda à Robert Fabre d'accepter d'en prendre la direction. Après hésitation, il accepta. Sa liste « Union pour le renouveau de Villefranche» l'emporta obtenant 16 élus sur 23 sièges. Du jour au lendemain, et à son grand dam, il se retrouva projeté dans le fauteuil de premier magistrat de la troisième ville du département sans même avoir été conseiller municipal et surtout sans aucune expérience de la chose publique. Il s'était présenté comme un élu apolitique n'appartenant à aucun parti. A partir de là, l'ascension est fulgurante. Il fait preuve de dynamisme. Sa politique municipale est très active. « Le social était notre objectif prioritaire, le culturelle suivait de très près »27,écrira-t-il quarante ans plus tard. Il développe l'aide sociale aux plus démunis, aux personnes âgées et aux sans-emploi, ainsi qu'aux jeunes ruraux exclus d'une agriculture en pleine modernisation. Grâce à des emprunts, il mènera tout au long de ses six mandats de maire une politique de réalisation d'équipements collectifs et d'infrastructures à caractère culturel et social: construction d'écoles primaires et maternelles, d'un collège, d'un lycée polyvalent, d'un lycée agricole, d'une piscine, d'un gymnase, d'un complexe sportif8. Il parviendra, comme jadis son grand-père, à mener la cité villefranchoise sur le chemin de la modernité. Cette réussite remarquée s ur 1e plan local fut s ans aucun doute l'assise la plus
25Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. cit., p.145. 26 Louis Fontanges joua un rôle décisif lors de « la révolte des Croates» en 1943. Pour davantage d'informations lire l'ouvrage de M. Grmek: Les Révoltés de Villefranche, mutinerie d'un bataillon de Waffen SS, Pans, Seuil, 1998. 27Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. cit., p.154. 28Patrice ASSEMAT, La sociologie électorale de l'Aveyron depuis 1945, mémoire Institut d'Etudes Politiques de Toulouse, 1993, pp.98-99.

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solide pour le parcours politique privilégié que connaîtra Robert Fabre. Sa politique municipale constitue le premier tremplin vers d'autres mandats.

Le moment de l'engagement

et du choix hérité du radicalisme

C'est alors qu'il est happé par l'engrenage politique. Il ne peut pas s'y opposer car « à un certain niveau on est obligé de faire de la politique parce que les problèmes se posent à vous à longueur de journées et il faut faire des choix, choix qui sont inéluctablement des choix politiques» nous confie-t-iI29. Robert Fabre ne peut pas faire autrement: il lui faut adhérer à un parti politique: « le piège se refermait sur moi »30.Courtisé par presque tous, il se tourne vers la famille radicale par sensibilité, toujours dans le souvenir de Marcelin. Le radicalisme est alors sur le déclin, les radicaux n'arrivent pas à suivre les mutations que s'apprête à vivre la France des Trente Glorieuses. La Fédération radicale de 1'Aveyron n'échappe pas à la crise du radicalisme d'après guerre, elle voit en Robert Fabre le jeune élu dynamique et une occasion de se refaire une santé. Elle lui offre sa présidence alors qu'il n'a pas encore pris sa carte. Le passé politique de son grand-père est la meilleure garantie de son radicalisme: il trouve alors sa meilleure ressource politique dans son capital symbolique. Robert Fabre est très vite chargé du redressement du Parti radical dans le département. Il continue son ascension. Ses conseillers municipaux comme les radicaux aveyronnais le poussent à aller de l'avant.

29 Entretien avec Robert Fabre, 24 juin 1997. 30 Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. cit., p.169.

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L' « irrésistible»

ascension politique

du notable aveyronnais

En 1955, ils uccède au radical Roger Cavaignac qui 1ui 0 ffre son poste de conseiller généra13l. Il entre alors dans une assemblée de notables: le conseil général de 1'Aveyron se composant essentiellement de notaires, de médecins et d'exploitants agricoles. Il découvre les dossiers d'un département rural: le remembrement agricole, Ia f enneture d es écoles, l'enclavement géographique, la désindustrialisation, l'exode rural. Il considère aujourd'hui ce mandat local32 comme une «expérience fort utile »33 pour l'exercice du mandat national qui lui sera confié quelques années plus tard, en 1962. Entre les deux dates, il fut candidat aux élections sénatoriales de 1961 et connut son seul et unique échec électoral. Plus que pour être élu, il se présenta « pour affirmer [ses] convictions et montrer aux radicaux qu '[il] était des leurs »34.S'il n'avait que peu de chances d'être élu sénateur dans un département réputé largement conservateur, son résultat fut cependant très encourageant et il se souvient qu'« à la surprise générale, [il] mit en ballottage le second siège, passant devant le candidat socialiste, qui en fut humilié »35. Dans ces conditions, il ne pouvait plus échapper à un mandat national: «ce résultat inattendu et flatteur (...) me condamna à la candidature lorsque survint, en novembre 1962, la dissolution de l'Assemblée nationale »36. Dans ses ouvrages comme dans les entretiens qu'il nous a accordés, Robert Fabre insiste sur ce qui apparaît comme une constante dans sa carrière, à savoir qu'il aurait constamment été poussé par ses amis politiques à se porter candidat. A chaque fois, des proches seraient venus le chercher et l'auraient sollicité à briguer tel ou tel mandat ou poste qu'il ne souhaitait pas exercer.
31 Entretien n01 avec Robert Fabre, 24 juin 1997. La même année, Robert Fabre accède également à la présidence du Syndicat des pharmaciens de I' Aveyron. 32 Robert Fabre sera conseiller général de l'Aveyron de 1955 à 1980. 33 Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. . cit., p.171. 34 Entretien n02 avec Robert Fabre, 7 octobre 1998. 35 Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. cit., p.190. 36Ibidem, p.190.

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Cela se vérifie pour chacune de ses fonctions représentatives exercées entre 1962 et 1995. Selon Iui, à chaque fois i I apparaît comme l'homme de la situation et sait aussi se faire remarquer. Ainsi, il doit beaucoup au travail et à la chance. Le travail lui pennet de tenir ses engagements électoraux. «La chance c'est d'être au bon moment au bon endroit », nous confie-t-il, «car je n'avais pas au départ une volonté politique particulière »37. La politique se serait présentée à lui comme une fatalité à laquelle il ne pouvait échapper. Son discours est celui d'un acteur politique qui cède, volontairement ou involontairement, à «l'illusion rétrospective de fatalité »38en procédant aujourd'hui à une lecture globale et rationalisée de son parcours et en y évacuant ses prédispositions sociales, culturelles, économiques et symboliques qui, dans une très large mesure et bien davantage que la chance ou le hasard, l'ont imposé comme le seul candidat possible dans la plupart des configurations rencontrées. En quelques années, Robert Fabre devient une personnalité politique incontournable de I'Aveyron. Il possède toutes les caractéristiques du notable (radical) entré en politique. Aussi, peuton dire que sa «filière d'accès à la profession politique» correspond à celle de «la carrière n otabiliaire locale »39qui se fait plus rare sous la Ve République. Son parcours est celui d'un « cursus honorum »40 classique: une ascension constante vers un échelon politique plus élevé. Il est issu d'une famille villefranchoise dont la tradition républicaine est connue de tous. Son métier de phannacien lui donne une respectabilité certaine et il appartient à une famille politique modérée. En outre, il ne tarde pas à se constituer une clientèle politique fidèle et s'implante
37Entretien nOl avec Robert Fabre, 24 juin 1997. 38 Voir Michel DOBRY, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1992 (1986), p.67. 39 Le politiste Michel OFFERLE distingue trois filières d'accès à la profession politique: carrière notabiliaire locale, trajectoire militante, accès direct au centre. Voir le dossier Entrées en politique de la revue POL/TIX, n035, 1996. 40 L'expression est utilisée par Robert Fabre dans Quatre grains d'ellébore (op. ci!., p.189) ainsi que dans le premier entretien.

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solidement dans ce qui deviendra son fief électoral. Robert Fabre et sa commune seront alors indissociables l'un de l'autre pendant près de quarante ans. Les journalistes ne s'y tromperont pas lorsqu'ils parleront de lui comme du «pharmacien de Villefranche-deRouergue », mettant ainsi en forme (et en mots) son habitus de notable de province.

Un aveyronnais

en politique

Robert Fabre est très attaché à sa ville natale, au Rouergue et plus généralement à l'Aveyron. Il aime son terroir. Il n'hésite pas à parler en occitan avec ceux qu'il désigne comme des « compatriotes »41.Elu radical du monde rural, il connaît bien ses électeurs et sait «labourer» sa terre d'élection. Nombre de ses préoccupations d'élu auront pour but de lutter contre l'exode rural ou de favoriser l'aménagement du territoire. Homme politique d'influence, il apportera sa contribution au développement économique de l'Ouest aveyronnais. Elu d'un département rural et de tradition catholique, Robert Fabre, sera à l'Assemblée nationale le député de la seconde circonscription aveyronnaise pendant près de vingt ans. De façon générale, 1'Aveyron est un département politiquement conservateur. A l'époque et encore aujourd'hui, elle est une exception dans une région Midi-Pyrénées classée à gauche. D'ailleurs, François Mitterrand, de passage en 1982 à Rodez, ne déclare-t-il pas: « Comme ce serait triste et monotone une opinion uniforme! Heureusement qu'il y a un Aveyron en Midi-Pyrénées; deux c e serait trop! »42? Autant 1'Aveyron apparaît comme une anomalie politique dans sa région, autant la seconde circonscription est une exception dans le département car elle s'identifie davantage à la région Midi-Pyrénées qu'à son échelon immédiatement supérieur. Al' époque, cette partie de 1'Aveyron est
41 Entretien n02 avec Robert Fabre, 7 octobre 1998. 42 Propos rapportés par Roger LAJOIE-MAZENC, l'Aveyron, Rodez, La Française d'Arts Graphiques,

dans Les péchés 1985, p.132.

de

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à la fois rurale et industrielle: les cantons ruraux sont nombreux autour de Villefranche et le bassin houiller de Decazeville connaît encore une intense activité industrielle. Le vote de gauche des agriculteurs est relativement plus fréquent dans cette circonscription que dans les autres du département, cela s'expliquerait essentiellement par la taille des exploitations agricoles qui est nettement inférieure à celle des circonscriptions de Rodez ou de Millau. Mais aussi par une constante historique: le radicalisme a fortement pénétré le milieu paysan au début du siècle dans les cantons ruraux du villefranchois, «phénomène dû essentiellement à l'organisation du crédit rural et des subventions de l'Etat aux sociétés mutuelles d'assurances »43. De plus, l'origine historique de la « Perle du Rouergue» expliquerait pour une large part son vote traditionnellement à gauche. Dès sa fondation par Alphonse de Poitiers en 1252, la ville fut, comme son nom l'indique, une ville franche: les autorités du royaume consentaient alors à la ville une certaine autonomie administrative. Cette dernière aurait favorisé des valeurs que l'on classe aujourd'hui à gauche. L'état d'esprit se serait donc perpétué à travers les générations. « C'est une culture »44,selon Jean Rigal qui sera le successeur radical de gauche de Robert Fabre à la mairie comme à la députation. D'où le vote de gauche, ou plutôt le vote radical, qui a longtemps caractérisé la sous-préfecture aveyronnaise jusqu'aux dernières élections municipales de 2001 qui ont vu le candidat de la droite l'emporter sur celui de la gauche. Enfm, le bassin industriel de Decazeville devient dès la fin du XIXèmesiècle un «bastion rouge ». Cela s'explique par son importante population ouvrière (essentiellement des mineurs). Toutefois, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l'influence communiste ne cessera de diminuer en liaison avec l'extension de la crise du secteur minier. Ainsi, le fief électoral de Robert Fabre se caractérise par un vote de gauche dont les déterminants sont avant tout d'ordre
43Roger LAJOIE-MAZENC, Les péchés de l'Aveyron, op. cit., p.65. 44Patrice ASSEMAT, La sociologie électorale de l'Aveyron depuis 1945, op. cit., p.81.

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sociologique et historique. Lee onservatisme joue donc un grand rôle, même si dans ce cas il s'agit d'un «conservatisme de gauche ». Depuis 1945, la droite ne l'emportera qu'à trois reprises aux élections législatives: en 1958, en 1993 et plus récemment en 200245. Dans ces trois cas il s'agit de déroutes historiques pour la gauche nationale.

L'apprentissage

politique:

Pierre Poujade et Paul Ramadier

Avant de commencer l'étude du parcours national de Robert Fabre, il convient de revenir sur deux personnages importants de la vie politique française dans la période de l'après-guerre: Pierre Poujade et Paul Ramadier. Les deux hommes participèrent à l'apprentissage politique de Robert Fabre. Le premier n'eut qu'une influence passagère sur le pharmacien de Villefranche qui présidera quelques années plus tard le Syndicat des pharmaciens de l'Aveyron (de 1955 à 1967). Le second est essentiel pour comprendre l'engagement politique du député radical. Robert Fabre adhéra quelques temps au mouvement poujadiste en sa qualité de pharmacien. «J'étais pharmacien et il se trouve que j'étais maire »46,nous dit-il. Il tient à préciser qu'à l'époque il « [n'était] absolument pas engagé [politiquement] »47.Une fois de plus, il devait suivre les conseils de son entourage. Un jour de septembre, les commerçants villefranchois sont venus trouver leur maire au sujet d'un avis d'inspection des services fiscaux qu'ils venaient de recevoir. « Cent dix commerçants étaient visés sur les trois cents que comptait la commune [...], parmi eux figuraient plusieurs conseillers municipaux »48, se souvient-il. Une véritable émeute contestataire se préparait. La population était décidée à en découdre avec les « polyvalents des services fiscaux qui
45 En 1993 comme en 2002, la deuxième circonscription de I ' Aveyron est remportée par Serges Roques (DL - UMP). 46 Entretien n01 avec Robert Fabre, 24 juin 1997. 47 Ibidem. 48 Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. cil., p.173.

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organisaient des raids, des commandos »49 sur la ville. Le maire avertit le sous-préfet du danger et organisa une réunion publique au « théâtre qui fut insuffisant à contenir la masse des révoltés »50. Robert Fabre et ses conseillers municipaux mirent leur mandat en jeu et l'administration fiscale capitula. Suite à tant d'agitation, nombre de boutiquiers et artisans villefranchois rejoignirent l'Union de Défense des Commerçants et des Artisans. « Plus de la moitié des conseillers municipaux, commerçants ou artisans, ayant adhéré au mouvement »51,il ne pouvait qu'en faire autant. Et c'est ainsi qu'il devint lui aussi membre de l'UDCA locale. De plus, il connaissait son président: Costes, un ami et confrère pharmacien. L'UDCA n'était encore qu'une organisation corporatiste de défense et le pharmacien Fabre «[avait] été engagé dans ce mouvement dans ce qu'il avait de juste du point de vue égalité fiscale et attitude insupportable des agents du Trésor »52.Il devait le quitter peu de temps après suite à un événement qui se produisit à Espalion. Il se tenait dans cette ancienne sous-préfecture aveyronnaise un congrès de l'Association départementale des maires en présence du ministre de l'Intérieur, le très radical Maurice Bourgès-Maunoury. Devant le monument aux morts et pendant la minute de silence qui précédait La Marseillaise, des militants de l'UDCA, bien organisés, se mirent à insulter le ministre et à lui jeter des pièces de monnaie. Les meneurs furent arrêtés et incarcérés mais l'événement fit grand bruit. De retour à Villefranche, Robert Fabre rédigea sa lettre de démission de l'UDCA. Il en envoya un double à La Dépêche du Midi qui titra le lendemain: «Le maire de Villefranche-de-Rouergue quitte l'UDCA ». Robert Fabre devint depuis ce jour « un adversaire, un des ennemis numéro un du poujadisme »53.Robert Fabre se joignit donc temporairement au mouvement de Pierre Poujade. Mais, il

49 Entretien n° 1 avec Robert Fabre, 24 juin 1997. 50 Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. eU., p.173. 51 Ibidem, p.174. 52 Entretien n° 1 avec Robert Fabre, 24 juin 1997. 53Ibidem.

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avait déjà rompu avec l'UDCA quand cette organisation passa de la défense corporatiste à l'action politique. Avec Paul Ramadier54, la situation est différente. Si Robert Fabre épousa quelques temps les thèses poujadistes, il n'eut aucun

lien avec Poujade. C'est le contraire avec le socialisteRamadier
pour lequel Robert Fabre éprouva de l'admiration bien qu'il ne fut jamais un sympathisant de la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière) ou même un ramadiériste. Quand Fabre devient maire, Paul Ramadier est « l'élu vedette de l'arrondissement de Villefranche »55: il est maire de la cité minière de Decazeville et député de la circonscription depuis 1928. Il a déjà derrière lui une grande carrière politique. En effet, il a été ministre à cinq reprises entre 1944 et 1957, président du Conseil en 1947 (personne n'a oublié son renvoi des ministres communistes), et président du conseil d'administration du Bureau International du Travail de 1951 à 1961. Pour Robert Fabre, «il reste un des hommes d'Etat les plus méconnus de la Quatrième République et pourtant l'un des plus grands »56. Cet aveyronnais d'adoption mènera une politique municipale audacieuse sur le plan social. Les deux hommes vont être amenés à travailler ensemble pour la circonscription villefranchoise: le député-maire de Decazeville partage son expérience avec le nouveau maire de Villefranche. Ainsi, Robert Fabre se souvient-il du premier conseil57 qu'il reçut de Paul Ramadier en 1953 : «Je venais d'être élu maire depuis quelques jours à peine et j'avais la charge (...) de recevoir les hautes personnalités qui, sous sa présidence, venaient inaugurer la foire-exposition du villefranchois (...). Il m'écouta exposer mes bouillonnants projets (...). Puis, il me confia: Ne vous emballez pas, cher ami. J'ai calculé qu'il s'écoulait en moyenne seize années entre le moment où un projet se conçoit et celui où il se réalise »58.
54 Sur la carrière politique de Paul Ramadier, voir Serge BERSTEIN (sous la direction de), Paul Ramadier, la République et le Socialisme, Paris, Editions Complexe, 1990. 55 Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. cit., p.59. 56 Robert FABRE, Quelques baies de genièvre, op. cit., p.167. 57 Robert FABRE, Quatre grains d'ellébore, op. cit., p.150. 58Robert FABRE, Quelques baies de genièvre, op. cit., p.167.

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