Roger Scalliet, 1944-1945 - La transition

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Comment son évasion de France et ses années de combat au sein de la première armée française ont-elles changé mon père, jeune homme de bonne famille un peu superficiel, en un officier sûr de lui et, plus tard, en mari et en père exigeants ? Il me dit un jour qu’il se sentait coupable de n’avoir que de bons souvenirs de la guerre. Comment peut-on avoir de bons souvenirs d’un tel affrontement ?
J’ai suivi cette transformation à partir de ses confidences à la fin de sa vie et des carnets qu’il rédigea de mars 1944 à mai 1945. A chacune de ses phrases, je me demandais : où est-il exactement ? Que fait-il ? Quelles sont ces opérations dont il parle ? Quel rôle joue-t-il ? Quelle fut la contribution réelle de cette armée ? Marginale ? Essentielle ? L’histoire gagne à être relue, c’est certain...


Publié le : lundi 13 janvier 2014
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EAN13 : 9782332650986
Nombre de pages : 282
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ISBN numérique : 978-2-332-65096-2

 

© Edilivre, 2014

 

 

Il ne s’agit pas d’un ouvrage d’histoire, mais d’une mise en perspective historique des carnets écrits entre juillet 1944 et mai 1945 par mon père, Roger Scalliet, alors aux armées.

Par dessus tout, il s’agit d’un travail sur ma mémoire et sur celle de mon père. Et dans une moindre mesure sur celle de ma mère Geneviève. L’aspect intime de ma démarche dépasse ainsi toute considération académique.

Mais, une fois que j’ai commencé, les choses ont pris une tournure inattendue. Je me questionnais à chaque phrase, à chaque mot ; que dit-il, où est-il, que fait-il, que pense-t-il ? Comment ces quelques mois ont-ils façonné le père que j’ai connu (bien plus tard, je suis né en 1953).

La matière est riche. D’abord il y a cette chance de disposer de ses carnets, et cette seconde chance de posséder une partie de ses mémoires, écrites 40 ans plus tard. Elles couvrent la période allant de sa naissance à juillet 1944, puis les carnets prennent le relais jusqu’en mai 45, avec cette différence que ses mémoires regardent vers son passé, tandis que ses carnets décrivent son présent. Enfin nous avons beaucoup parlé pendant les derniers mois de sa vie, époque d’adieu et de transmission.

Impossible de rien comprendre sans se documenter un peu. J’ai donc rassemblé dans la bibliographie les sources que j’ai utilisées et lues in extenso, mais sans faire l’effort d’indexer directement dans le texte l’origine de chaque élément. Je suis un peu paresseux aussi.

1
Introduction

Ceci est une transcription des carnets de mon père Roger Scalliet, tenus entre juin 1944 et mai 1945, période où il fut membre de la 1e armée française comme aspirant artilleur. Ils ont l’intérêt de raconter les évènements au jour le jour, sans réorganisation a posteriori de la mémoire, et donc sans l’altération que peut entraîner le souvenir.

Il m’a peu parlé de la guerre pendant mon enfance, et je m’en fichais d’ailleurs, occupé à mes bêtises personnelles bien plus que des siennes. Mais certaines choses m’ont frappé. Par exemple, il m’a dit un jour qu’il se sentait coupable de ce que ses souvenirs de guerre soient des bons souvenirs… Comment peut-on avoir de bons souvenirs de la guerre ?

Vers la fin de sa vie, il m’expliqua qu’il avait connu trois ordres successifs. L’ordre religieux, puis l’ordre militaire et enfin l’ordre économique. Ces étapes correspondent à son enfance et son adolescence, à sa vie de jeune adulte, et à sa vie d’ingénieur, trois étapes donc qui croisent cet événement insensé que fut la seconde guerre mondiale.

C’est un trait important chez Roger de ne pas assister à de grandes choses sans y participer. Il envisage cet engagement comme un devoir d’homme, oui, littéralement un devoir tant il déteste la passivité (qu’il appelle mollesse). Il croit aussi que si la destinée l’a favorisé par la naissance et par l’intelligence, cela crée une obligation à laquelle il doit obéir : celle d’être un acteur plutôt qu’un spectateur.

C’est aussi un cartésien militant pour qui tout ce qui touche à la vie, l’amour, les décisions, les refus, doit être ancré dans la raison « pure ». Et malheur à celui qui laisse simplement son cœur parler, et pour qui les émotions ou les sentiments sont les meilleurs guides de son quotidien.

Il n’est cependant pas à cours de contradictions ; nous nous souvenons tous de ses achats compulsifs, toujours justifiés par une passion, pure mais éphémère : aquarium, train électrique, bateau à voile, appareil de photo… Ces faiblesses lui rendent un peu d’humanité, à côté de toute cette rigueur. Je pense que sa vie fut un combat intérieur entre le bonheur d’être futile et le devoir d’être exemplaire. Avec le recul je trouve qu’il s’en est bien sorti. Mais je ne prétends pas à l’objectivité, je l’aime trop pour ne pas pardonner un peu.

Les « carnets de guerre », appelons-les ainsi, couvrent la période militaire et laissent deviner, en filigrane, de subtiles modifications de sa personnalité. Il part en 1943 encore tout duveteux et baigné de tendresse familiale, et revient en 1945 avec une tout autre détermination, ayant pris part à de nombreuses actions meurtrières dans lesquelles pesait le poids de ses propres décisions. C’est cette transition qui me fascine et que j’essaie depuis longtemps de déchiffrer.

Je dispose quand même de pas mal d’éléments. Tout d’abord ses mémoires écrites à la fin des années 80, mais qui sont interrompues par sa mort en avril 1994 (il est né en 1921). Elles fourmillent d’anecdotes dans un style très travaillé, il aimait la précision du langage, mais bizarrement désuet. On dirait qu’il les a écrites avant-guerre… Ensuite les carnets eux-mêmes prennent le relais, dans un style beaucoup plus direct, au présent bien sûr puisqu’il écrit presque chaque jour. Cette écriture au présent rend le récit très… présent justement. Un style enthousiaste, sans états d’âme, armé de la certitude que ce qui va advenir est juste et ne pose pas la moindre question morale. On va à la messe le matin et on tire l’après-midi au canon.

Un éclairage tout à fait particulier vient des lettres que lui adresse sa fiancée Geneviève, ma mère. Elles permettent de lire en creux ce qu’il lui écrit, puisqu’elle lui répond souvent, et d’en apprendre ainsi un peu plus sur le personnage qu’il veut incarner. Mais je n’ai pas transcrit les lettres de maman, ce n’est pas l’objet de ce travail-ci. Et je n’ai pas non plus celles qu’il lui a écrites.

Ce sont bien les carnets de Roger qui sont ici recopiés, avec une mise en perspective de son témoignage grâce à une série d’annotations historiques dont la substance est glanée dans la littérature, plus quelques échanges d’e-mails avec diverses personnes intéressées par les mêmes évènements.

Par où commencer ? On trouve de-ci de-là, en fouinant sur internet, des récits de la seconde guerre mondiale rédigés par des soldats ou des officiers, offrant une vue pour ainsi dire au ras du sol d’évènements minuscules qui, additionnés, donnèrent cette immense campagne alliée de 1944-45. L’individu au combat n’a forcément que des connaissances fragmentaires des opérations auxquelles il participe. Pourquoi ?

Tout d’abord les plans en sont secrets. La pratique du rapt de combattant adverse est courante : un petit peloton de fantassins gonflés s’infiltre dans les avant-postes de l’ennemi et enlève en silence l’une ou l’autre sentinelle pour l’interroger : quelle unité, quel personnel, quel moral, quelle disposition des forces, où est l’artillerie, etc. Le secret sur ces dispositifs limite le danger de fuite en cas d’enlèvement, lesquels ne sont pas rares du tout.

Ensuite, seuls ceux qui ont à diriger une opération en connaissent les détails, et encore seulement les détails concernant leur partie. Toujours le secret. Roger rapporte dans une de ses chroniques sa convocation au 2e bureau de la 1e armée à Besançon (le renseignement militaire), où il est pressenti pour travailler (1e décembre 44). Il semble que trop de fuites soient constatées au niveau de l’état-major sur des dispositions qui devraient rester discrètes. Je dis tout de suite que cela ne lui plaira pas, il préfère retourner à sa batterie, et son vœu est exaucé. Ce faisant je ne sais pas s’il poursuivra des missions pour le 2e bureau à partir de sa position au front ou non, il n’en souffle plus mot.

Il est séparé depuis mars 1943 de Geneviève, sa fiancée toute fraîche qui n’a que 19 ans. Ils se sont promis avec la bénédiction de leurs parents en décembre 1942, mais en ne pouvant se voir que de manière très épisodique puisqu’ils habitent à plusieurs centaines de km l’un de l’autre, dans une France occupée où la circulation est compliquée. A partir de mars 43 il sera en Afrique puis au combat et il ne la reverra qu’au cours d’une brève permission en mars 1945.

1.1 Une enfance dorée

Il est discret sur son enfance Roger, il donne peu d’éléments concrets sur ses aventures, ses bêtises ou ses succès. Mais en lisant entre les lignes de ses mémoires, on devine un « diable », gentil, pétillant, charmant même (il n’y a qu’à regarder les photos…), mais prompt à faire des conneries si l’occasion se présente. Il dit par exemple : « avant mon adolescence, étant d’un naturel trop entreprenant à leurs yeux, mes parents évitent généralement de me laisser à la maison en cas d’absence prolongée ». Trop entreprenant au point de ne pas pouvoir être laissé seul avec les plus jeunes ?

Tout petit en Lorraine il quitte un jour la maison avec la canne et le chapeau de son père après avoir lancé à sa mère : « Si c’est comme ça, je m’en vais ! ». C’est un des mineurs à Merlebach qui l’intercepte à la sortie du bourg… Une autre fois il râle de ne pas parvenir à ouvrir une armoire ; sa mère lui lance : « Débrouille-toi ! ». Il va donc chercher une hache et en défonce la porte. En tout cas il ne manque pas d’énergie.

Plus tard, il est surpris la main dans le porte-monnaie de sa mère, et puni durement par son père qui le promène dans le quartier, avec une pancarte autour du cou « je suis un voleur ». Un très, très mauvais souvenir. Pourtant, il n’hésita pas à appliquer la même recette à mon grand frère Vincent quand nous habitions Bagnols-sur-Cèze. Il avait volé des Mistrals gagnants à l’épicerie. Vincent déclara jusqu’à son dernier jour que c’était la pire humiliation qu’il avait eu à endurer de sa vie.

Roger imite une punition qu’il avait lui-même si mal supportée ? C’est quoi cette transmission de cruauté ? Oui, évidemment, arrivé à l’âge d’être père ce n’est plus à l’enfant qu’il s’identifie mais à son propre père. La répétition est un gage de loyauté intérieure, le tribut de l’enfant payé au parent et qui dit ainsi : c’était juste, je ne t’en veux pas, je t’aime tellement.

Le châtiment corporel appartenait aussi à son univers ; il ne nous a pas non plus été épargné. Mes fesses cuisent encore de la dernière volée de martinet1 quand j’avais 13 ans… Le rituel était solennel. Il n’était pas question de gifles ou de coups de pied au derrière décochés dans le feu de la colère. Non, la séance de martinet était différée. C’était une punition froide comme une vengeance, promise pour le soir ou le lendemain, me laissant le temps de réaliser l’horreur de ma faute, c’était bien le but, et d’anticiper la douleur. Quand j’y repense, l’attente était pire que la chose. Tout cela ressemble à un protocole réparateur, une messe symbolique pour le rétablissement de l’harmonie, ou de l’idée de l’harmonie. C’est moins la faute qui est punie que la brèche dans l’ordre familial qui est ainsi colmatée.

On dirait bien que sa mère Juliette a un faible pour lui. Elle nous le rappellera souvent quand nous irons la voir à Bandol : « Qu’est-ce que tu ressembles à ton père ! », ou bien « Mon Dieu, tu as la même voix que ton père », avec un regard tendre et malicieux. Elle lui dit parfois qu’il est né « sous une bonne étoile ». Elle adore un Roger un peu superficiel, en tout cas en ce qui concerne l’école et ses exigences. Il a redoublé pas moins de 3 fois pendant ses études secondaires (en 3e, en 1e et finalement en terminale !).

En fils de bonne famille il fréquente à Paris un collège huppé (collège Stanislas), mais il échoue largement aux examens du baccalauréat en juin 1939. Il m’a avoué que son niveau d’étude, son assiduité n’étaient pas du tout à la hauteur, il « glandait » en quelque sorte (cf. ses nombreux redoublements)2. Il a donc tenté une session de rattrapage en octobre 39, après un séjour dans une « boîte à bac » dont il dit lui-même que ce fut de l’argent gaspillé par son père (l’école des Roches, à Verneuil). En pure perte donc sur le plan scolaire, mais pas personnel car il en garde le souvenir marquant d’un endroit où régnait le respect des élèves traités en individus responsables. Il dit y découvrir que les choix personnels ont des conséquences avec lesquelles il faut ensuite vivre.

Il redouble alors sa terminale mais ne peut présenter l’examen de juin 40 pour cause de désastre national. Une session de rattrapage est organisée un peu plus tard, dans le sud où les Scalliet sont réfugiés (juillet 40 à Tarbes). Il la réussit, puis entame des études d’ingénieur électricien à Toulouse. Ses études sont interrompues en 1943 quand il part pour l’Algérie. Il les termine en 1946, à Paris.

Quand je dis réfugiés, on imagine un camp de la Croix Rouge avec des tentes… On pense à « 33 jours » de Léon Werth. Une errance chaotique le long de routes mitraillées. Non, non, ce n’est pas du tout cela ! La famille Scalliet est plus qu’aisée à cette époque, et on reloge tout le monde confortablement où que l’on se pose. Les larges voitures roulent, ont de l’essence. René Scalliet, son père et donc mon grand-père, a vu venir la chose et le repli vers le sud se fait de manière ordonnée, avec des étapes préparées, et par des routes choisies avec un singulier sens de l’anticipation. La Loire, par exemple, est franchie très en amont. Elle est encore libre des débris de l’armée française et ses ponts sont intacts. Une vaste maison est déjà louée à Argelès-Gazost, près d’un chantier de forçage pour une chute hydroélectrique dont sa société a la charge.

Il faut bien dire que tout cela ne cadre pas avec le Roger que nous avons connu, exigeant et sévère quant aux résultats scolaires, plutôt sérieux que rigolard… Il a la punition ample, souvent disproportionnée (encore que le puni soit mal placé pour juger), mais surtout, et c’est le plus grand reproche qui nous reste, humiliante.

« Tu es une limace ! » devions-nous entendre sans espoir de se défendre. Oui, il ressent nos fautes comme des atteintes à l’idéal qu’il s’est fait d’une famille exemplaire, avec une épouse et des enfants exemplaires. Nous, là, avec notre normalité de jeunes diables testant toutes les frontières, nous empiétons sur cet idéal, nous portons atteinte à l’icône, non pas respectable, je pense qu’il se foutait de la respectabilité, mais pure, harmonieuse et parfaite, à l’image du monde auquel il rêve dans sa jeunesse. Un monde libéré de toute compromission.

On découvre ce côté de sa personne à travers ses carnets écrits en Algérie. Le rêve l’emporte parfois sur le réel. Il écrit une chronique précise de ses journées de formation d’artilleur, puis les mois d’opérations dans les Vosges, en Alsace et, enfin, en Allemagne.

Ces petites chroniques commencent souvent par : « Ma chérie », et se terminent par « Je vous aime Geneviève ». C’est assez curieux à la première lecture, mais en fait, il écrit dans son carnet les lettres qu’il ne peut pas envoyer car depuis le débarquement américain, le courrier est interrompu entre l’Afrique du Nord et la métropole. Les seules communications se font par d’anodins messages sur papier pelure pré-imprimé de la Croix-Rouge ou du Vatican. Ces messages de quelques lignes (25 mots) sont adressés à de faux noms afin de ne compromettre personne du côté français occupé. Ils mettent 3 mois et plus à atteindre leur destinataire, et encore avec caprice. Le contenu est aussi transparent que possible car ils doivent passer la censure.

Ces carnets, donc, parlent à la fois de ses aventures militaires et de ses pensées concernant Geneviève. La longue séparation lui permet de se créer une image idéale de sa future femme, dans l’ambiance de renouveau passablement romantique qui semble prévaloir au sein de la nouvelle armée française en cours de constitution. Il faut lire les écrits du général de Lattre de Tassigny pour imaginer ce dont ces jeunes engagés étaient abreuvés3 : résistance, résurrection, renouveau, jeunesse, droiture, probité, etc… Et Roger paraît avoir été assez perméable à cette approche, après avoir connu l’effondrement de la France en 1940, et sans doute entendu maints discours du Maréchal Pétain, lequel invitait sans cesse à la restauration de l’ordre moral, l’ordre surtout, après les errements du front populaire (disait-il).

Probité est un mot qui colle assez bien au Roger que nous avons connu.

Nous avons aussi connu un père qui pouvait discourir sur la femme, non pas la sienne, mais la Femme, avec un « F » majuscule, icône des idéaux un peu confus, et sérieusement décollés de la réalité que l’on voit se développer au fil de ces pages et de ces mois.

C’était mettre une pression bien cruelle sur Geneviève qui ne parviendra jamais à répondre à cette image parfaite selon laquelle l’épouse est toujours d’accord, toujours en phase, non par soumission, mais par intelligence et communion de pensée. Mon Dieu, combien de frustrations, de souffrances et de non-dits ces élucubrations ont-elles fait éclore. Ce n’est qu’à partir de 1973, lorsqu’ils retournèrent habiter Paris (rue Claude Lorrain) que Geneviève se révolta enfin et revendiqua un droit à l’autonomie de pensée et d’action.

1.2 Quitter la France ?

Comment se forme au juste ce projet de quitter clandestinement la France occupée et de rejoindre l’Afrique du Nord ? Pourquoi pas l’Angleterre ? Ah, en fait l’Angleterre n’a pas bonne presse en France… Traîtres, assassins sont leurs qualificatifs les plus retenus depuis le rembarquement du corps expéditionnaire anglais à Dunkerke (20 mai – 3 juin 1940) et le bombardement de la flotte française à Mers-el-Kébir (3 juillet 1940). Le général De Gaulle est bien à Londres, mais il n’est connu que d’un petit cercle d’initiés. La vaste majorité des Français ignore encore son action. Il n’est pas identifié comme le chef de la France libre et, d’ailleurs, la France libre n’existe encore que dans l’esprit de quelques uns.

Sur un plan plus pratique, habitant dans les Pyrénées, il lui est quand même plus simple de passer en Espagne que de naviguer vers l’Angleterre. Mais après l’Espagne ce sera le Portugal, et de là, on peut aller où on veut…

Non, c’est en Afrique du Nord qu’il veut aller. Elle vient d’être libérée et le bruit court qu’une armée française y est en cours de formation. Alors pourquoi l’Algérie, plutôt que le Maroc ou la Tunisie ? Probablement parce que son père René Scalliet s’y trouve. Il est à Alger depuis le 24 octobre 1942 car il y a des affaires et des connaissances. Sa société « Les Travaux Souterrains » dispose d’un bureau algérois. Roger pourrait y trouver de l’aide. Son père a été bloqué sur place car la liaison France-Afrique du nord est interrompue depuis le ralliement des autorités outre-mer à la cause alliée et l’occupation allemande de la zone libre dans le sud de la France (11 novembre 1942).

En 1942 la Tunisie est encore occupée par les forces allemandes et italiennes. Le Maroc est libre, mais c’est en Algérie que se trouve le nouveau gouvernement français (voir plus loin).

Mais d’abord pourquoi partir ? Il a sans doute une foule de raisons de vouloir s’engager. Ses deux frères, Robert et René, ont été prisonniers en Allemagne. Son futur beau-père, Eugène Cognet également, mais il a été libéré en raison de son âge et de sa situation familiale (pour autant que je sache). En tout cas il est en France en 1942. Son beau-frère Friquet (le mari de sa sœur aînée Nelly) a été mobilisé en septembre 1939, mais il a échappé à la captivité car son unité s’est repliée plus rapidement et n’a pas été capturée. Roger, trop jeune pour être mobilisé, a suivi une préparation militaire à Fontainebleau (voir plus loin). Il y a de l’armée dans l’air, indubitablement.

En 1942, dans la France de Vichy il n’y a plus de service militaire, et la France n’a droit qu’à une minuscule armée de 100.000 hommes (environ 8 divisions), sans matériel lourd d’aucune sorte4. A la place du service militaire, les jeunes sont engagés dans des « chantiers de jeunesse » où ils servent la patrie, occupés à toutes sortes de travaux plutôt manuels (bûcheronnage, défrichement, terrassement), avec une ambiance militaire faite de grades, de levers au drapeau, bref tout ce qui rappelle la caserne, mais sans l’essence du service qui est d’apprendre à se battre. Les vichystes règnent officiellement sur ces chantiers, encore que tout le monde ne soit pas sensible à ce fascisme ordinaire et minable, antisémite, collaborant et pourri par le marché noir. Un médecin de son chantier aide d’ailleurs Roger en lui fournissant les fausses permissions qui lui permettent de s’éclipser sans être porté déserteur trop tôt. Rétrospectivement il parle d’évasion, comme si la France était une gigantesque prison. Mais comme c’est rétrospectif, je ne sais pas s’il le ressentait ainsi en 19435.

Il devait être possible de vivre dans une sorte d’illusion de paix en zone libre, avant que les bruits des bottes nazies n’y retentissent. Mais le débarquement allié en Afrique du Nord coupe les ponts entre Vichy et Alger, et les Allemands décident alors d’occuper toute la France. La côte méditerranéenne fait maintenant face aux troupes anglo-américaines.

Je répète que les Scalliet ne manquent de rien, et la vie à la campagne ne connaît pas les privations des citadins. C’est une vaste famille de 10 enfants, 4 garçons et 6 filles très exactement, tous pétants de santé ! Roger est le cinquième.

Il écrit que l’occupation de la zone libre, puis le sabordage de la flotte française à Toulon le 27 novembre 42 « …suscite en moi un impétueux sentiment de révolte. Pour moi, le Maréchal Pétain a pris une décision inacceptable qui le disqualifie catégoriquement pour la nuit des temps. […] Un tel gâchis apporte la détestable confirmation que ceux qui en ont donné l’ordre maintiennent, envers et contre tout, leur incohérente adhésion à la perspective du nouvel ordre européen que le nazisme entend organiser… »

Sa décision mûrit rapidement. Il écrit encore : « …c’est la naissance de la conviction que, d’une manière ou d’une autre, il me faudra trouver un moyen de me soustraire à l’autorité d’un gouvernement à l’égard duquel j’ai perdu tout respect, dans le but de rejoindre, je ne sais encore où et comment, ceux qui participent à la lutte contre l’envahisseur. ».

Où et comment va lui apparaître peu à peu, au gré des renseignements qu’il glane à gauche et à droite. Son incorporation aux chantiers (janvier 43) est une perte de temps, le travail est idiot et les gradés imbéciles. Il écrit : « les renseignements […] m’amènent à la conviction qu’il me faut atteindre l’Afrique du nord […] plutôt que de rejoindre un maquis de résistance, d’autant mieux qu’il n’en existe aucun dans mon environnement. ».

Les choses se précipitent au début du mois de mars 43 car la nouvelle se répand que les Allemands mobilisent chez eux tous les hommes de 15 à 65 ans, et que les membres des chantiers en France vont être envoyés en Allemagne au titre du STO (Service du Travail Obligatoire), pour les remplacer aux champs et dans les usines. Nelly et Juliette, les deux sœurs aînées de Roger, l’encouragent alors à partir sans délai.

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Il faut encore qu’il trouve un passeur. Il a besoin d’informations sur l’Espagne, d’un itinéraire, et de points de chute, même approximatifs. La prise de contact avec son passeur « Toulou » à Luz-St-Sauveur est assez rigolote (c’est le curé de la paroisse qui lui conseille de contacter Toulou). Roger, prudent, essaie de voir s’il accepterait d’aider une connaissance, qui a un ami, qui envisage de quitter la France, bref il s’embrouille complètement jusqu’au moment où Toulou l’interrompt et lui demande tout à trac : « Pourquoi vous ne me dites pas que c’est de vous que vous parlez ? ». Et la confiance s’installe instantanément.

Dommage de ne l’avoir jamais rencontré ce Toulou. Il est décrit comme un homme robuste, direct et franc, et honnête car il ne demande rien d’autre comme salaire que les 3 journées de travail que cela va lui coûter, autant dire rien. Mais Roger ira le voir après la guerre, sans doute pour le remercier, et aussi pour récupérer les photos prises pendant la traversée des Pyrénées.

Le départ est fixé au 25 mars, pour profiter d’un changement de lune qui assurera le maximum d’obscurité.

1.3 L’évasion

A peine 3 semaines de préparatifs. Roger est toujours à la recherche de points de chute en Espagne. Il songe à contacter Louis Chevrillon. Les Chevrillon, que les Scalliet connaissent depuis Paris, habitent Toulouse où ils se sont également repliés en mai 40. Louis Chevrillon est le président de la société « Les Travaux Souterrains » dont René, son père, est le directeur général. Elle dispose d’un bureau à Madrid.

Les parents Chevrillon lui demandent avec insistance d’emmener leur fils Rémi avec lui. Il n’a pas le choix, bien que Rémi soit de 4 ans son cadet. Le lendemain, les Chevrillon lui adjoignent un troisième compagnon d’une vingtaine d’années et qu’il n’a jamais vu ; c’est Phillipe de Lassus Saint Geniès. Le voyage se fera donc à trois. Philippe de Lassus est le fils du directeur général de la Ligue d’Action Française6, et ses idées de droite extrême créent un certain fossé… Roger endosse le rôle de chef, et le fait savoir aux 2 autres sans prendre de gants.

Louis Chevrillon lui remet aussi une lettre à destination du colonel Frederick Dorsey Stephens7, attaché militaire américain à Madrid ; cette lettre doit être postée dès que possible à leur arrivée en Espagne.

Le vendredi 26 mars, Roger quitte Esquièze vers 5h du matin avec ses deux compagnons en direction de Luz, puis traverse le gave vers St-Sauveur et, sous la conduite de Toulou, ils atteignent vers 18h la grange qui sert d’étape. Ils sont fourbus après 13 heures de marche en montagne, surtout Rémi. Ils décident de se reposer le 27 et de ne repartir que le lendemain. A ce stade, ils sont à 1.600 mètres d’altitude environ, surplombant de 300 mètres le village de Gavarnie. Dimanche matin, à 3h le groupe se remet en route pour atteindre le col de la Bernatoire au sud-ouest (2.336 mètres). C’est une marche pénible dans la neige, toujours guidée par Toulou. Ce dernier est habitué à la marche en montagne et ne semble avoir aucune difficulté. Au contraire, les trois jeunes peinent avec leurs sacs à dos et s’enfoncent copieusement dans la neige. On jure beaucoup ! Roger a appris plein de jurons fleuris aux chantiers, et les ressert abondamment. Il reprend à un moment le chargement de Rémi qui n’arrive pas à suivre

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Arrivés en vue du col, Toulou les laisse avec les indications nécessaires pour se laisser glisser au versant espagnol. Il prend aussi une photo destinée à rassurer les familles (Roger la récupèrera après la guerre, c’est celle-ci). Le groupe arrive vers 15h à l’habitation qui leur a été indiquée, à Bujaruelo. Toulou les a assurés qu’ils seraient bien reçus par le paysan qu’il connait. Ce dernier ne parle pas un mot de français. Il vit avec son petit garçon, et les invite à rester jusqu’au lendemain avant de poursuivre. On mange simplement.

Hélas le paysan envoie son fils au petit matin prévenir les autorités à Torla, 8 km plus loin, où le trio espère trouver un moyen de transport pour Madrid. Avant d’arriver au village ils sont abordés par un homme d’apparence anodine, et plutôt amicale. Piège ! Ils se retrouvent à la Garde Civile. Ils y sont longuement interrogés, notamment sur leur religion8. Nous sommes le 29 mars. Ils ne comprennent pas immédiatement qu’ils sont captifs car, tout d’abord, ils sont amenés dans une jolie demeure ou un excellent repas leur est servi. Ils en profitent pour donner à une servante la lettre destinée au colonel Dorsey. Chance, elle sera effectivement postée et arrivera à bon port.

Plus tard dans la journée la garde civile revient les chercher et les amène dans un bus déglingué jusqu’à Boltana (44 km) où ils sont embastillés dans une sorte de prison, enfin pas vraiment, plutôt un local sombre entouré de hauts murs. Une vieille femme fait (mal) à manger. Ils y retrouvent une douzaine d’autres prisonniers français de tous horizons (fugitifs, droits communs). On s’y ennuie beaucoup, Roger en fait un croquis.

Il écrit : « Mais, ainsi que cela survient en prison, l’oisiveté laisse une grande liberté : celle de donner libre cours à ses pensées, selon ses antécédents. ».

C’est à sa famille qu’il se met à penser, à l’harmonie qui semblait9 y régner, à l’amour qui les unissait les uns aux autres et à l’attention bienveillante dont faisaient preuve ses parents, tout tournés vers le bonheur de leur progéniture (10 enfants quand même).

Une vingtaine de pages de ses mémoires, empreintes de nostalgie, décrivent ses années de jeunesse dans un milieu doré et très abrité, où le besoin ne s’est jamais fait sentir de voir, de faire ou de penser autrement. On pense à Brassens, à ses Oiseaux de Passage : « Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie, ou de n’en pas avoir, ou bien d’en avoir deux… ».

Les convenances règlent le quotidien sans révolte, sans conscience même que des règles implacables prescrivent tous les actes, tous les choix. Aucun contact avec d’autres milieux, intellectuels, manuels, immigrés ou religieux. C’est un monde cloisonné, bien différent de ce que l’on connaît aujourd’hui. Je ne sais pas si je n’exagère pas un peu, mais la lecture de ces quelques pages de ses mémoires n’offre pas beaucoup d’ouverture vers des rêves de Chine…

La promiscuité de la prison va le contraindre à se frotter à d’autres hommes issus de tous les horizons, et son bon caractère va le porter à les comprendre sinon à les apprécier. Il y a donc ce moment fondateur dans sa prise de conscience de l’étendue du monde, de sa diversité et de la distance avec laquelle il faut reprendre des vérités qui paraissaient jusqu’alors immanentes. Il fera ce chemin, et l’armée l’aidera à le poursuivre, et il aimera faire ce chemin. Et je pense que cela explique pourquoi cette période de sa vie lui laisse de si bons souvenirs.

L’arbre de sa famille ne lui cache plus la forêt du monde. Et cette forêt éveille son intérêt, ou mieux, il trouve cette forêt pleine d’intérêt, et sa personnalité le pousse à s’y plonger.

Finalement, il sera toujours un peu partagé sur la guerre dont l’abomination ne fait aucun doute, mais qui lui a permis et de s’émanciper de son milieu et de s’enrichir, sortant meilleur à l’arrivée qu’il ne l’était au départ.

J’ai mal entendu quand il m’a dit qu’il avait de bons souvenirs de la guerre. Ce n’est pas « la guerre » dont il a de bons souvenirs, c’est de l’alchimie qu’elle a produite, transmutant un adolescent futile en cet officier responsable qui va participer au sauvetage du monde, puis, plus tard, en cet européen militant qui n’hésite pas a trimbaler sa famille jusqu’à Bruxelles.

Leur ordinaire dans cette geôle est amélioré par du pain ou de la soupe que leur donne une jeune fille qu’ils ont rencontrée à la messe. A la messe ? On dirait bien, à le lire, que la pratique religieuse a une grande place. Roger, Rémi et Philippe ont prié ensemble au passage des Pyrénées, et déclarent à leur interrogateur être catholiques. Je ne sais pas s’ils réalisent à l’époque que cette particularité les rend moins suspect de communisme. Toujours est-il que les gardiens les autorisent à se rendre à la messe le dimanche, sous escorte. Ils y rencontrent cette jeune fille avec laquelle s’échangent des regards, surtout avec Rémi Chevrillon. Au total ils restent à Boltana du 28 mars au 15 avril.

Ils sont ensuite transférés, toujours en autobus déglingué, à la prison de Barbastro. Comme à Boltana, les bâtiments avaient une autre destination à l’origine ; c’était un couvent dont la communauté avait été massacrée pendant la guerre civile, « par des républicains fanatiquement endoctrinés » écrit-il.

Soit, passons sur le fait que les républicains avaient été élus démocratiquement et que Franco par un coup d’état avait confisqué le pouvoir et provoqué la guerre civile. Passons également sur la collusion entre l’église d’Espagne et le fascisme franquiste… Mais cette remarque, « fanatiquement endoctrinés », indique un état d’esprit, une orientation politique bien éloignée de ses opinions d’adulte. Je me souviens par exemple qu’aux élections présidentielles de 1969 il avait voté pour Gaston Deferre, socialiste. En 1943, par contre, l’église est encore pour lui (et pour beaucoup) une référence idéologique essentielle. Les républicains, communistes, sont athées. Il lui est alors difficile de s’en sentir proche10.

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Cette prison abrite des évadés de France autant que des républicains espagnols, encore qu’ils soient soigneusement séparés. Roger entend à intervalles le peloton d’exécution fusiller ceux dont le sort a été fixé par la justice de l’époque. De fait, la guerre civile est finie depuis 5 ans seulement et les enquêteurs continuent à traquer les « assassins » et les « terroristes ».

Le régime est sévère, les gardiens brutaux et arrogants, et on n’hésite pas à tirer sur un prisonnier qui n’est pas là où il faut. Rémi échappera d’ailleurs de peu à un coup de fusil ajusté alors qu’il traînait devant une fenêtre. Les rondes sont incessantes, jour et nuit, de même que les projecteurs qui éclairent tout le camp de leurs feux croisés. Des chiens sont lâchés la nuit dans les diverses cours. Sauf le dimanche pour cause de messe à laquelle tous sont sommés d’assister, toujours en séparant soigneusement les catégories de prisonniers. Pas d’évasion, c’est clair !

Rémi écrit : « A l’intérieur il n’y a que des têtes rasées comme des genoux. Nous arrivons au milieu d’un groupe de Français ; il y a aussi 28 Polonais, 2 Américains, Roumains, Grecs, Anglais, tous rasés. Philippe est furieux, moi j’écume. Roger est résigné. Le lendemain nos cheveux tombent. Philippe n’a plus du tout l’air « swing ». Roger n’a plus son air impeccable, moi je passe ma main avec horreur sur mon crâne duveteux. Roger passe avant moi et a le bon esprit de trouver cela très drôle. Le fait est que je ne peux m’empêcher de me tordre en voyant la tête qu’il a, et une minute...

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