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Rwanda, le droit à l'espoir

De
360 pages
Beaucoup de textes ont été écrits sur le Rwanda surtout depuis l'année maudite de 1994. Mais tout est loin d'avoir été dit. Si ces écrits parlent de la même chose, ils ne disent pas toujours les mêmes choses. Il y a autant de témoignages que de parcours individuels qui, eux, se comptent par milliers dans cette période encore mal connue de l'histoire du Rwanda, comme l'est d'ailleurs toute l'histoire de ce pays. Le message central de cette réflexion est l'exalttion du droit à l'espoir pour tous les Rwanais soutenu par une volonté de reconstruire la paix, la tolérance et la solidarité.
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RWANDA, LE DROIT A L'ESPOIR

Photo de couverture

Jeune femme avec un bébé dans la région de Rwamagana, Kibungo, Rwanda. Consul honoraire Van Den Storme

Général Léonidas RUSATIRA

RWANDA, LE DROIT A L'ESPOIR

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du même auteur

Chez Pallotti Presse:
L'armée pourquoi faire ? Jean-Paul II au Rwanda

1988 1991

Chez Printer Set:
La guerre des faibles

1989

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8734-7 EAN : 9782747587341

Nous avons perdu le goût des prophéties,

n'oublions pas le devoir de l'espérance Jean Paul Sartre
J

Je dédie ce livre: A la mémoire de toutes les victimes de la tragédie rwandaise. A ma famille élargie, à tous mes proches. A toutes les personnes de bonne volonté qui m'ont aidé à retrouver ma liberté me permettant ainsi de m'atteler à cette rédaction. A tous ceux qui, Rwandais ou étrangers, souhaitent la renaissance du Rwanda, dans la liberté, l'égalité et la solidarité de tous ses fils et ses filles.

Remerciements
La relecture, les corrections et la mise en page informatique de cet ouvrage ont été assurées respectivement par M. Henry Panhuys, consultant international et directeur de collection aux Editions L'Harmattan et par Mme Nadine Lefebvre, du Bureau Lefebvre à Bruxelles. L'auteur tient à les remercier très chaleureusement pour le soin particulier avec lequel ils se sont acquittés de ces tâches. Par ailleurs, il nous faut également remercier de tout cœur le Professeur André Guichaoua pour ses encouragements, son soutien et ses conseils avisés.

Carte du Rwanda

Source: Hervé Bourges, Claude Wauthier, Les 50 Afriques, Seuil, 2 T. 1979.

BIS REPETIT A PLACENT1
Beaucoup a été écrit sur le Rwanda surtout depuis l'année maudite de 1994. Mais tout est loin d'avoir été dit. Tant s'en faut, puisque le temps, qui n'épargne pas ce qu'on fait sans lui, garde son droit. Même si nous parlons de la même chose, nous ne disons pas toujours les mêmes choses. Il y a autant de témoignages que de parcours individuels qui, eux, se comptent par milliers dans cette période encore mal connue de l'histoire du Rwanda, comme l'est d'ailleurs toute l'histoire de ce pays. Ces témoignages ne pourront jamais être, tous, mis au jour et à contribution. Seuls ceux qui le peuvent pourront se mettre à la disposition de l'Histoire qui, comme on sait, n'est jamais en retard. Nous nous complèterons mutuellement par nos apports successifs qui sont autant de pièces d'un puzzle qui exigera, pour prendre forme, un effort de longue haleine et de nombreux ouvriers. La vérité historique ne sera authentique que si elle n'est pas monopolisée par qui que ce soit mais partagée en tant que patrimoine commun et non la création de l'imagination politique. A force de recherches, de reprises et de recoupements, le récit se rapprochera de mieux en mieux de la vérité historique. C'est en cela qu'elle commencera à donner satisfaction pour correspondre à cet aphorisme d'Horace repris en titre. Ma présente intervention se situe dans ce processus lent et continu de la formation d'une mémoire collective qui servira de matériau au travail des historiens futurs et à la construction d'un Rwanda nouveau. Je ne viens donc pas dire le dernier mot. Sera-til d'ailleurs jamais dit? J'en doute fort. L'Histoire est un sujet inépuisable. Au Rwanda, on ne fait que l'effleurer tandis que le fond s'entête à rester inaccessible, faute d'assez d'explorateurs avisés et sans a priori. Quant à moi, je viens plutôt répondre à une
1 Deux fois valent mieux qu'une = Amagambo aryoha asubuwemo Il

Rwanda, le droit à l'espoir

attente, la mienne et celle d'autres. Il y a une demande, réelle, insistante. D'aucuns me réclament une intervention, une communication, un témoignage, une présence, même si je ne me suis jamais senti absent. On ne cesse de me répéter que c'est nécessaire, voire obligatoire, moralement et civiquement parlant. On me conjure d'écrire quelque chose sur le Rwanda, son passé, son présent et son avenir. Le Rwanda a besoin de témoignages, d'encouragements, de projets, d'engagements. Pour survivre, renaître et avancer. «Le monde avance parce qu'il écrit », dixit Jean d'Onnesson. Attendre longtemps ne signifie pas ne pas vouloir. Je peux dire même que j'ai déjà beaucoup écrit, par fragments, il est vrai, sur les événements qui ont marqué notre pays ces dix dernières années. Tant et si bien qu'il en est qui trouvent que j'en fais trop. Ils préfèrent et me recommandent la discrétion, sinon le silence. Toute infonnation intéressante ne serait pas forcément utile. Toute vérité n'est pas bonne à dire. Certaines révélations seraient susceptibles de jeter de l'huile sur le feu. Voilà ce que d'aucuns me répètent. Directement ou par des intennédiaires. Loin de moi de mettre le feu aux poudres; tout a été détruit; 1'heure est à la reconstruction. A cette condition, le silence serait coupable. N'eussent été des forces contraires sur lesquelles je ne pouvais agir, j'aurais déjà produit un document au-delà de mes nombreuses publications sur feuilles volantes. J'aurais ainsi répondu à ma propre attente. Bien que je ne sois pas écrivain, je me suis néanmoins prêté à ce jeu plus d'une fois par mes ouvrages antérieurs. De méchantes langues laissent entendre que les intellectuels africains seraient paresseux. C'est une contrevérité. On veut méconnaître que nos efforts et notre épanouissement sont constamment découragés et freinés non seulement par les régimes dictatoriaux de nos pays, mais aussi par les réticences des maisons d'édition influencées à la fois par leurs intérêts et par ces dictatures. Qu'ils se tranquillisent néanmoins ceux qui redoutent des révélations fracassantes et dangereuses. Je n'en ai pas, à la plus grande déception des plus curieux. Néanmoins, ces derniers ne doivent pas désespérer; les pages qui suivent sont loin d'être vides. S'il n'y a rien d'original, la fonne n'est pas trop familière au lecteur. De même que le regard jeté sur les événements et 12

Bis repetita placent

l'analyse qui en est faite. Tout le monde ne sait pas tout. Même les spécialistes de la région des Grands Lacs butent parfois sur des angles morts. Des détails importants observés par d'autres dans ce chaos indescriptible du Rwanda et de son voisinage peuvent leur avoir échappés. Sans pourtant manquer d'intérêt. S'il en est ainsi des experts, qu'en sera-t-il d'un simple intellectuel généraliste que je me trouve être? Il aura la modestie de se limiter à ce qu'il croit savoir et maîtriser. Ses analyses personnelles, de simples hypothèses ainsi que des déductions partielles ne devraient pas, bien que procédant de l'honnêteté intellectuelle dont je ne me départirai pas, être prises pour argent comptant. Des témoignages vérifiés, de même que des expériences vécues, seront les seuls à revêtir la forme affirmative. Les découvertes et les expériences des autres étant une source précieuse d'enrichissement et de complémentarité, je ne manquerai pas d'en tirer profit tout au long de la rédaction. Ils ont raison ceux qui m'encouragent à rompre le silence. Notre pays a tant souffert qu'il n'a que faire de peureuses prudences pour faire plaisir aux extrémistes d'hier et d'aujourd'hui et leurs sponsors. Tous les fils et filles du Rwanda ont le droit et le devoir de s'ouvrir à leurs compatriotes et à tous leurs amis pour manifester leur intérêt et exprimer leurs opinions. C'est ce que je m'en vais faire, plus largement qu'à l'accoutumée, dans le récit qui commence ici. Mais d'abord une digression. J'ai fait face à un événement pour le moins inattendu qui, trois mois durant, m'a privé de liberté, au courant de l'été de l'année 2002. Je ne peux passer sous silence cet épisode inattendu qui est venu enrichir mon expérience de la vie. J'aime dire que je n'en avais pas besoin mais que ce ne fut pas inutile. Le communiqué de presse publié le 20 août 2002, après ma sortie de prison et que je reprends in extenso ci-après dans «Dialoguer pour espérer ensemble» exprime à suffisance mon sentiment et ma confiance en l'avenir. J'aurai, plus loin, l'occasion de m'étendre davantage sur ce dossier. Le message, contenu dans ce communiqué comme dans le récit qui va suivre, est destiné à tous, sans exception, sans exclusion aucune. Je n'ai jamais exclu personne, même si certains m'en veulent précisément parce que je n'exclus pas. Je suis 1'homme que le gouvernement chassé en juillet 1994 et celui qui 13

Rwanda, le droit à l'espoir

l'a renversé ont, chacun de son côté, inscrit sur leurs listes d'ennemis à abattre. C'est que je n'appartiens à aucun des extrêmes rwandais qui sont les véritables périls de notre peuple, « ces deux blocs qui rivaliseront de barbarie» pour le plus grand malheur de ce peuple. J'appartiens à l'écrasante majorité de Rwandais qui n'aspirent qu'à la paix et à la coexistence pacifique et complémentaire de tous les habitants du Rwanda. A ce titre, je me sens moralement habilité à servir de porte-voix pour l'ensemble du peuple rwandais. Des Hutu extrémistes ont voulu ma mort parce que je ne partage pas leurs idées d'exclusion et de destruction. Des extrémistes tutsi ont tenté de m'éliminer, parce que je suis de l'élite hutu. Mon opposition aux massacres d'avril 1994 était de notoriété publique. J'ai failli en payer le prix, pour cause que je suis un indésirable, pour cause que je suis parmi les piliers de l'espoir d'une vie commune normale et harmonieuse dans un Rwanda de tous les Rwandais. La vraie doctrine de cet autre extrême rwandais, leur vraie idéologie au-delà de la propagande officielle, c'est de définitivement éteindre la voix de l'intelligentsia hutu, peu leur importent les convictions individuelles de chacun. A leurs yeux, il y a un vrai péril hutu à exorciser par tous les moyens possibles et imaginables. Nous avons ici la réplique d'un autre prétendu péril, tutsi celui -là, dénoncé par les Dix commandements des Bahutu. Ces groupuscules ne représentent pas le peuple rwandais. Le génocide et les autres crimes de 1994 ont trouvé leur origine dans ce fantasme partagé par les ténors des deux bords. C'est également l'origine de l'actuelle chasse à l'homme hutu pour peu qu'il soit représentatif constituant ainsi une menace contre ce régime qui se veut éternel et sans partage. L'épouvantail du génocide
constamment brandi par le Front patriotique rwandais

- FPR - aux

yeux duquel cet horrible génocide fut du pain béni tant recherché en alliance objective avec les radicaux de l'autre bord est devenu un fonds de commerce inépuisable. Les Hutu actuels et même ceux qui sont encore à naître devront en supporter le fardeau à JamaIS. Le silence serait donc de rigueur si on ne veut pas devenir génocidaire. Même si on est un gamin né d'hier, même si on est soi-même un rescapé, même si on est étranger aux affaires rwandaises. Il suffit de se mettre à découvert et vous voilà dans le 14

Bis repetita placent

collimateur des chasseurs d'opposants. C'est inadmissible. Le monde, pour peu qu'il compte encore des hommes et des femmes épris de paix, de liberté et de justice pour tout être humain, doit sortir de sa fausse honte et commencer à regarder de près ce qui s'est passé au Rwanda. Nous n'endosserons pas tous un crime que nous avons combattu ou que nous n'avons pas connu. Nous n'accepterons pas. Les générations montantes, désireuses de reconstruire leur pays, n'accepteront pas. Nous ne laisserons pas des gens sans scrupules continuer à déshonorer la mémoire de nos morts tout en intimidant et en pourchassant d'honnêtes survivants à cause de leur appartenance ethnique et de leurs opinions nonconformistes. Les forces de l'espoir ne combattront pas pour des intérêts de groupe mais pour la liberté et l'égalité des Rwandais. La politique tendant à étouffer la jeunesse dans l'œuf est déjà éventée; elle est vouée à l'échec. Les régimes fascistes peuvent humilier, terroriser, emprisonner, tuer... Mais ils ne pourront jamais mettre définitivement ce peuple à genou. Le meilleur conseil à donner aux dirigeants rwandais aveuglés par leur force et la peur qu'elle inspire est de renoncer à ces projets insensés et laisser le peuple et son élite intellectuelle aujourd'hui salie et muselée chercher la meilleure voie pour sortir du sousdéveloppement. C'est lourdement se tromper que de continuer à compter sur la peur de tout un chacun. Si on l'entretient trop longtemps, elle peut finir par se transformer en un déchaînement irrésistible. La peur finit parfois par avoir peur elle-même. C'est ce qui est arrivé en 1959 avec, à côté de bienfaits indéniables, des débordements fort regrettables. La guerre d'octobre 1990 est un autre exemple de l'aveuglement du pouvoir en place qui, faute de prévenir par des solutions pro actives et durables, a dû recourir à des palliatifs qui n'ont fait qu'accélérer sa débâcle. Pour retrouver la raison, les dirigeants actuels, doivent permettre que la justice puisse établir toutes les responsabilités dans le génocide pour que plus jamais personne, aucun pouvoir, ne s'en serve pour écraser une partie du peuple rwandais et lui interdire de choisir librement ses représentants. Tous les coupables doivent digérer leurs remords. Tous les innocents doivent pouvoir garder tous leurs droits. Une vraie réconciliation en dépend. Sauf à préférer des guerres interminables jusqu'à l'épuisement. Je ne me lasserai pas d'insister sur ce principe tout au long de ce travail qui est mon 15

Rwanda, le droit à l'espoir

témoignage personnel sur la marche du Rwanda, et qui se veut sans parti pris négatif. Libre à chacun d'en juger grâce aux informations fournies dans cette réflexion ou glanées ailleurs. Je veux, en restant moi-même et en toute modestie, donner ma contribution au débat national à venir. Ni autobiographie malgré quelques éléments indispensables à l'enchaînement du texte, ni mémoire, ni histoire. Ni, faut-il le redire, révélations originales mais seulement inédites. Ceux qui attendent de moi quelque épanchement n'ont qu'à lire attentivement. Ma vérité est dite largement. Je sais qu'elle ne fera pas plaisir à tout le monde. Elle pourrait seulement être intéressante. Je suis sûr que les chercheurs y trouveront quelque espace à explorer. De la polémique, j'en susciterai, sans doute, puisqu'elle est parfois confondue avec le débat. Mais je ne veux provoquer personne même si je ne réclame pas le silence, encore moins l'approbation. Je présente un simple témoignage ayant pour but de contribuer à bâtir un espoir. Un encouragement à tous ceux qui aspirent à sortir de l'impasse par la rencontre, la tolérance et le dialogue. Un appel pour la résistance et l'espoir. Les rares révélations peu connues du public ne me donnent pas, comme je viens de l'indiquer, la prétention de faire œuvre d'historien. C'est le rôle de vrais historiens de nous conter le passé, même si souvent ils nous rendent, sous une autre forme, ce que nous leur avons donné dans un langage ordinaire. Ils sont à la fois nos élèves et nos maîtres. Ils nous enseignent ce que nous leur avons appris. Ils sont les fleuves dont nous sommes les sources. Pourvu que tous nous servions la même cause, celle de la vérité historique et de la justice pour tous. La mémoire a besoin d'être entretenue pour éviter d'abandonner notre jeunesse à elle-même en laissant le passé tomber dans l'oubli et l'avenir sans perspective. Nos jeunes sont le ressort susceptible de nous aider à relever le Rwanda pour qu'il garde son droit à l'espoir. Notre expérience peut leur servir de tremplin qui les lance vers l'avenir. Nous ne sommes pas le seul peuple au monde à avoir enduré d'indicibles souffrances. Nous n'allons pas en rester là pour pleurnicher sans fin au lieu de nous reprendre en main. Il nous faut renaître pour mieux perpétuer la mémoire de tous les nôtres disparus. Si nous ne pouvons pas enterrer notre passé, nous ne devons pas non plus en être 16

Bis repetita placent

prisonniers. Il importe plutôt d'en tirer des leçons qui nous serviraient de motifs pour rendre l'avenir meilleur. J'ai tenté de me mettre à la disposition de mon pays autrement que par l'écriture seule. J'ai frappé sans succès à d'autres portes pour avoir accès au chantier national à rebâtir. Le lecteur trouvera des raisons de ces échecs au cours de la lecture. Il pourra comparer avec des histoires plus ou moins vraies répandues pour servir des causes perdues. Les idées que j'avance me semblent réalistes et capables de trouver facilement leur terrain de concrétisation au Rwanda. Je me nourris, à l'instar de bien d'autres compatriotes, de l'idéal d'une politique au service du peuple, sachant qu'il faut être prêt à mettre la main à la pâte audelà de belles théories qui restent improductives faute d'application. Mes idées exprimées dans des documents épars sur notre pays depuis la guerre et les massacres successifs se retrouvent synthétisés dans la présente réflexion. Un aperçu de mon parcours dans la vie et dans la carrière y est retracé en guise de faire-valoir à l'objet principal qu'est l'appel lancé à tous les Rwandais de bonne volonté et aux amis du Rwanda. Après la présentation de mon parcours avec l'intention de me faire connaître davantage pour mieux dialoguer, vient un aperçu de l'histoire récente du Rwanda marquée par Grégoire Kayibanda et Juvénal Habyarimana, continuateurs, mutatis mutandis, de nos monarques les plus illustres que furent Yuhi IV Rwabugiri et Mutara III Rudahigwa. Il y sera aussi fait allusion à la nécessaire révolution de 1959 mais qui a fait des victimes innocentes. J'accorderai la part qu'il faut aux tragiques erreurs qui ont accompagné le coup d'Etat du 5 juillet 1973, à la guerre, au génocide et autres massacres au Rwanda et dans la sous-région des Grands Lacs. L'épilogue, constitué de vœux pour les prochains épisodes de notre histoire, est l'insistance de l'appel au dialogue et au pardon, comme promesse d'avenir. Cette invitation aura été le leitmotiv, le centre de gravité de ce document. C'est sa raison d'être, c'est son objet, c'est sa particularité par rapport à bien d'autres écrits sur le Rwanda, c'est mon programme pour rendre l'espoir à mes compatriotes. Que le lecteur ne se lasse donc pas des reprises conscientes qui insistent à temps et à contretemps sur 17

Rwanda, le droit à l'espoir

l'objectif de cet exposé. Je propose dans cette conclusion « L'espoir pour tous », des pistes de réflexion pour une politique de reconstruction mais qui découle de mes convictions et de mes observations. J'y indique le chemin qui me semble le meilleur pour mettre fin aux complexes et aux préjugés pour parvenir à une paix civile durable au Rwanda et dans son environnement. J'entends ainsi alimenter et encourager ce débat national indispensable pour que la liberté d'opinion et d'expression nous libère enfin de l'obscurantisme et des tabous surannés. Puissent tous ceux qui le peuvent ne point être avares de leur apport si précieux pour un échange enrichi et constructif. Grâce à l'effort de chacun selon son champ d'action et ses possibilités, le Rwanda reviendra de la mort à la vie. Tous les Rwandais recouvreront leur droit à l'espoir. Pour atteindre cet objectif, nous combattrons au moyen de toutes les armes permises par la morale lorsqu'il s'agit de libérer un peuple de toutes les formes de misère.

18

1

MA CARTE DE VISITE
Ce chapitre portant sur ma présentation paraîtra long du fait que, d'une part, je n'y parler-aipas que de moi, et que, d'autre part, il s'agira d'une brève autobiographie. Il y sera largement question d'hommes et d'événements qui auront, d'une façon ou d'une autre, exercé une influence sur le cours de ma vie en ma qualité de serviteur de l'Etat. Ma propre identité, ma foi ainsi que mon parcours dans la profession et la carrière en seront les principaux jalons. Je demande l'indulgence du lecteur pour les nombreuses anecdotes qui émailleront cette partie comme d'ailleurs tout le récit en donnant par moments la fausse impression de manquer d'à propos. C'est que je veux rester le plus près possible des réalités vécues pour que l'infonnation livrée soit de quelque utilité. Identité J'aime autant que le lecteur me connaisse tant soit peu pour chercher la concordance de mes propos avec mon passé. C'est pourquoi me voici avec toutes les références utiles. Mais ne vous attendez pas à une confession de ma part. Je ne dirai que du bien de moi en laissant à d'autres le soin de raconter le reste. Et ils ne vont pas s'en priver, même sans avoir lu ce livre. Il leur suffira d'en entendre parler, l'usage de la lecture étant encore loin d'entrer dans les mœurs de la plupart des Rwandais, même quand ils sont depuis longtemps éloignés de leurs mille collines. Moi, je n'ai ni le temps ni l'intention d'étaler mes côtés les moins reluisants. Ils en auront certainement le temps, pas moi. Une simple lettre comme celle-ci est trop petite pour relater toutes les faiblesses de la nature humaine. La scène n'est pas assez spacieuse pour que puissent s'y déverser toutes nos défaillances. Pour cette 19

Rwanda, le droit à l'espoir

même raison, je n'ai pas l'intention de servir de confessionnal à autrui. Je ne parlerai d'autres personnes qu'en rapport avec les affaires publiques. L'absence physique définitive de certains acteurs suggère d'ailleurs la plus grande retenue au risque d'être indécent. La peur des adeptes du silence absolu n'en serait que plus justifiée. Je ne dirai donc d'autres personnes rien de leur vie privée que j'ai d'ailleurs mal connue. Rien qui leur soit propre et à eux seuls ne sera évoqué. On n'y verra donc ni Marthe ni Françoise, ni Jacques ni Denys, ni colonel, ni médecin, ni préfet, ces noms fictifs qui représentent le long cortège des maîtresses, des amants et des cocus, ces acteurs heureux ou malheureux dans le plus vieux métier du monde, avec ses jouissances, à la fois éphémères et permanentes, qui portent les uns au 7èmeciel tout en décevant, en déprimant, voire en détruisant d'autres, en brisant des vies. Ainsi va la vie d'ici-bas qui est un habit de cérémonie à déposer en sortant. Mais, si par mégarde, j'omettais des aspects dignes d'intérêt, il appartiendrait à d'autres de les signaler. Je leur en donne l'occasion s'ils en ont le loisir. Je suis né un jour du mois de mai 1944 sur la colline de Cyibumba dans la Bukonya dans l'actuelle province de Ruhengeri. Mes parents me disaient que ma naissance survint dans la saison des semailles consécutives aux fortes pluies qui ne tombaient qu'au mois de mai. Et c'était vers la fin de la guerre dite de Hitler tristement connu de par le monde. On dit que ceux qui sont nés dans les ruines laissées par le nazisme sont ses pires ennemis. Ils ont été congénitalement affectés par ses nuisances pour n'avoir trouvé que misère et désolation à leur naissance. L'esprit de révolte nous marquera pour faire de cette génération les soixantehuitards de tous les coins du monde, ces enfants considérés comme des ingrats pour avoir oublié les malheurs et les sacrifices d'hier au profit de perspectives contestataires. Sans avoir, d'ailleurs, ni tout à fait raison ni tout à fait tort. Les enfants qui ont grandi sous mon toit: Sandrine Maziyateke Uwimbabazi, Rusatira Angelo Salvator Mugisha et Sourire Angélique Maribori Ikirezi, ont décrété que ce jour de ma naissance était le 01 mai. Je me suis incliné pour leur laisser ce plaisir de m'avoir donné le jour euxmêmes et d'y trouver l'occasion de faire la fête. D'ignorant que j'étais de la date exacte de ma naissance, j'en suis devenu pratiquement certain à force de me l'entendre dire depuis mes 45 20

Ma carte de visite

ans. Dès lors, je la donne pour sûre et certaine chaque fois qu'elle est requise. Mais je ne demande jamais rien à l'horoscope. N'étant sûr de rien moi-même, je ne peux rien en attendre de vraisemblable sans lui fournir les données de base. De plus, je me suis toujours trouvé réfractaire à la superstition. Ma famille était modeste mais pas indigente. Appartenant à la noblesse paysanne des hautes terres, nous avions des dizaines de vaches, reçues ou acquises, et de brebis qui les accompagnaient, de même que des propriétés terriennes. Mon père avait même trois femmes et beaucoup d'enfants, ce qui, à l'époque, était un autre signe de prestige. Ma mère était la plus jeune des épouses de mon père. Elle a donné sept des quatorze enfants de mon père, cinq filles et deux garçons, dont quatre sont encore, comme elle, en vie. Je suis l'aîné des deux fils. Les petitsenfants, arrière-petits-enfants et arrière-arrière-petits-enfants de ma mère se comptent encore par dizaines même après les nombreuses pertes subies au cours des massacres successifs de ces dernières années. Une pensée filiale va jusqu'à ma vieille maman, si courageuse, si généreuse, si aimante, mais pour laquelle, par la force des choses, je ne peux rien dans ses vieux jours. L'aveuglement raciste le veut ainsi. Ma famille avait beaucoup d'amis à commencer par les voisins les plus proches. L'entraide était pour eux une loi naturelle pour faire face aux multiples difficultés de la vie, et on ne pouvait se sentir vivre qu'en y participant. Il n'y avait pas d'exclusion entre clans différents même si chacun était censé connaître le sien. Mon père Rwamakuba Ruyange, du clan des Ababanda se targuait d'être l'un des nombreux et lointains descendants du roi MashiraI du Royaume du Nduga. Ce royaume fut conquis au 16ème
1 Voici notre lignée depuis Kibanda, l'ancêtre éponyme des Ababanda: KIBANDA - Nkuku - Sabugabo - MASHlRA - Nkuba - Nyamikenke Minyaruko - Mpoma - Samukende - Masetsa - Gaciye - Muremera - Milindi Gatondwe - Kabene - Ndorere - Nkiziki -Busuhuko - Nyamboha - Kaduguli Barigira - Bararuha - Rwakuba Ruyange - Mbarushimana + Rusatira + Mabwire + Habimana et leurs descendants. Comme nous le verrons, les descendants rwandais de Mashira sont Hutu alors que, au Burundi, les descendants du même monarque qui serait l'ancêtre de la dynastie Abatare, sont Tutsi. Juste comme les Abagesera Bazirankende du Gisaka de Kimenyi qui, bien que descendant d'un même ancêtre, seraient tantôt Hutu, tantôt Tutsi, selon la tradition locale. 21

Rwanda, le droit à l'espoir

siècle par le roi nyiginya Mibambwe IV Sekarongoro Mutabazi. C'est de là que la noblesse de mon père et par conséquent de nousmêmes tire son origine. Nous n'avons, bien entendu, aucune prétention à des titres nobiliaires dans un pays où la révolution de 1959 avait banni toutes formes de clivage dues à la naissance. Tous ceux qui ont un peu de bleu dans le sang ne sont pas nécessairement appelés à monter sur le trône. Et puis, l'aristocratie n'est pas ce qu'elle était jadis : elle est aujourd'hui essentiellement tributaire d'espèces sonnantes et trébuchantes. Vous n'en avez pas, vous tombez dans l'oubli, comme qui dirait un noble rwandais privé de vaches, à en croire la croyance des fameux experts d'autrefois. Mon père avait participé au pouvoir local tout au long de sa vie ici bas qui prit fin en 1951. Il avait été un assistant (ikirongozi) du sous-chef de notre colline qui était aussi son ami. Ignace Segahwege, le sous-chef nyiginya de Cyibumba, était un ami de mon père et de notre famille. La fonction d'ildrongozi - le dirigeant - qui était celle de mon père, n'était pas une haute charge; elle était plus honorifique que réelle; mais ce n'en était pas moins une preuve de l'estime dont il bénéficiait. Les usages voulaient que chacun s'intègre, pour sa sécurité et son influence, dans un système de recherche de protection et de puissance. Il fallait avoir des «bras» pour résister et être respecté. C'est ce même but que visait aussi le fait d'avoir beaucoup d'enfants, et de préférence des fils, à l'époque. Le sous-chef Ignace, qui ne savait ni lire ni écrire, me conduisit lui-même à l'école après la mort de mon père. Il est venu me retirer la garde d'une partie des vaches de mon père à jamais absent. Les autres têtes de bétail étaient sous la garde de mes demi-frères dont le plus âgé avait l'âge de ma mère. Ecole primaire à Cyibumba, Rusasa et Janja et secondaire au Collège du Christ-Roi à Nyanza où je fis mes Humanités grécolatines. Je fus admis, en septembre 1959, dans ce Collège du sud du pays. Je ne connaissais pas cet établissement scolaire où j'allais rester jusqu'en 1965. J'y suis arrivé peu après la mort du Mwami Mutara III Rudahigwa et au début du règne du Mwami Kigeli V Ndahindurwa aujourd'hui en exil aux États-Unis d'Amérique. Ce dernier roi longtemps relégué à l'étranger cherche à rentrer comme roi mais à condition qu'on le réclame. Mais ceux qui le 22

Ma carte de visite

réclament, et dont le nombre est mal connu, ont été accusés de vouloir l' instrumentaliser pour leurs propres intérêts politiques. J'estime que ce monarque rwandais a droit au respect qui lui est dû en tant qu'ancien chef d'Etat, surtout qu'il n'a jamais été accusé d'aucun crime. Le roi Mutara venait de décéder à Bujumbura au Burundi, le 25 juillet 1959, dans des circonstances restées mystérieuses. Des rumeurs persistantes incriminaient les chefs tutsi conservateurs d'avoir supprimé le roi à qui ils reprochaient des velléités démocratiques. D'autres hypothèses ont attribué cette disparition inopinée à des Européens qui lui prêtaient des aspirations indépendantistes. Le malheur des centristes, c'est d'avoir des ennemis à la fois à gauche et à droite. Il n'est pas facile de découvrir qui a devancé l'autre dans ces coups bas. Plus tard, d'autres leaders disparurent de cette façon, tel Félicien Gatabazi, Emmanuel Gapyisi, comme nous le verrons plus loin. Quel que soit le commanditaire de la mort du roi Mutara, il précipita une fin qui aurait pu attendre les vieux jours de ce monarque déjà plus ou moins ouvert à la modernité et à une certaine idée de la participation populaire. Le mensonge qui prétend que le roi Mutara a été empoisonné par certains de ses chefs est similaire à celui qui attribue l'assassinat du président Habyarimana à ses propres officiers, le 6 avril 1994. Je me suis engagé à l'Armée en 1965 à l'âge de 21 ans par le canal de l'Ecole d'Officiers de Kigali, plus tard l'Ecole Supérieure Militaire, dont je sortis major de la sixième promotion. Je fus appelé, 27 ans plus tard, à diriger cet Etablissement en juin 1992 au moment où il avait pratiquement cessé d'exister. Après un passage éclair au commandement de casernes de 1967 à 1970 notamment à Gitarama, à Gisenyi, et à Gako, je fus nommé par le Président Grégoire Kayibanda au poste de chef de Cabinet du Ministère de la Garde nationale et de la police, plus tard le Ministère de la Défense. Le colonel Juvénal Habyarimana était le ministre de ce Département depuis 1968. J'y suis resté assez longtemps pour tout savoir sans rien savoir. En écrivant cette phrase, je suis conscient de jeter un pavé dans la mare. Mais la suite aidera à mieux comprendre. Encore jeune officier, j'avais fait montre d'un comportement convenable à l'égard des fameux mercenaires du Brugeois Jean Schramme que j'avais été chargé d'interner six 23

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mois durant à Shagasha en préfecture2 de Cyangugu dans le sudouest du Rwanda. J'ai décrit cet épisode déjà oublié dans L'armée pourquoi faire? Ces mercenaires du président Mobutu s'étaient révoltés contre lui et avaient pris la ville de Bukavu dans l'est du Congo. Plus tard, ils durent évacuer cette ville sur ordre de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA)3. Ils devaient déposer leurs armes sur le sol congolais et traverser la frontière de la rivière Ruzizi pour être accueillis et hébergés au Rwanda avant de regagner leurs pays respectifs. Mais le président Mobutu, une fois débarrassé d'eux alors qu'il avait été incapable de les chasser, se mit à les réclamer au Rwanda. Le Président Kayibanda, qui les avait accueillis sur son territoire à condition qu'ils acceptassent d'être désarmés pour bénéficier d'un sauf-conduit pour ensuite rentrer chez eux, tint parole en les refusant à Mobutu. Bien qu'encore jeune officier, j'étais censé savoir quelle était la volonté du Président et m'y être obligé. Des journaux belges de l'époque, parmi lesquels Pourquoi pas?, avaient fait état de mon comportement exemplaire et de l'efficacité de mes hommes. Ma nomination au Cabinet de la Défense en 1970 tira son origine notamment de cette conduite dans des moments peu habituels. Je gardai les mêmes fonctions au ministère de la défense même lorsque le général Juvénal Habyarimana ajouta aux siennes celles de Président de la République. Venu avec le grade de lieutenant au cabinet du Ministre, je reçus tous les autres grades dans cette même fonction jusqu'à celui de colonel. Seul le grade de Général de Brigade m'a été donné quand je commandais l'Ecole Supérieure militaire. Le Premier ministre Agathe Uwilingiyimana avait été assassiné alors qu'elle devait proposer une deuxième fois ma nomination au conseil des ministres qui avait, lors d'une réunion précédente, rejeté ma candidature sur instruction du Président, pourtant absent de cette réunion. Les ministres issus du parti au pouvoir, spécialement ceux originaires du nord comme moi, s'étaient
2 Dans l' entretemps, ces entités territoriales ont changé de nom pour s'appeler « province». 3 L'Organisation de l'Unité Africaine, créée en 1963 est aujourd'hui devenue l'Union Africaine. 24

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employés à faire respecter la volonté du chef de l'État qui tenait à ce que je fusse dépassé en grade. Dans le même temps, des intrigues de salon projetaient de m'interdire l'accès à ma région d'origine dont, à leurs yeux, j'étais devenu indigne. Une manifestation avec levée des couleurs fut organisée à proximité de mon domicile dans la localité de Gaseke, sur ma colline natale de Cyibumba au Bukonya en préfecture de Ruhengeri en m'accusant publiquement mais faussement d'avoir mis le feu, à ce même endroit, au drapeau du parti politique dévoué à la cause des intérêts des Bahutu, la CDR4, Coalition pour la Défense de la Démocratie. Ils oubliaient que ma haine du racisme n'est pas incompatible avec l'attachement au groupe dont je suis issu. Il faut exister d'abord pour pouvoir aimer son semblable que nous découvrons du fait qu'il est distinct de nous. La conscience de notre origine est moins nuisible à la société que l'esprit grégaire élaboré et systématisé. Lorsque, en 1992, je me plaignais contre les massacres du Bugesera, j'organisais en même temps l'initiative dénommée «SOS Butaro» pour secourir les habitants de la commune de ce nom chassés par la guerre. Au Bugesera, c'étaient des Tutsi; à Butaro5 c'étaient des Hutu. Tous mes compatriotes comptent à mes yeux. Mon origine ethnique ne fait pas de moi l'homme d'une ethnie; l'attachement à ma famille restreinte n'est pas un obstacle à mon appartenance à la grande famille nationale. Il n'y a pas de culture tribale au Rwanda. La mentalité ethnocentriste est une superstructure relativement récente. Être tribaliste au Rwanda est un non-sens. De même, la conscience de mes origines ne contrarie en rien ma volonté d'être en même temps un citoyen du monde et d'aimer de tout cœur toute autre terre qui m'aurait permis de l'aimer. Je reviendrai à ces convictions au paragraphe « Ce que je crois» ci-après. Je fus donc créé général dans des circonstances plutôt défavorables. Le gouvernement intérimaire, malgré notre
4 La Coalition pour la Défense de la Démocratie, était un parti extrémiste qui avait refusé de signer le Code de conduite des Partis reconnaissant l'Accord d'Arusha et qui, sur insistance du Président, vint à sa rescousse pour l'aider à obtenir une minorité de blocage dans l'Assemblée Nationale de Transition (ANT), parlement prévu par le même Accord d'Arusha. 5 Butaro était une commune de la préfecture (aujourd'hui province) de Ruhengeri, dans le nord du pays. 25

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déclaration du 12 avril 1994 diffusée à son insu sur les antennes de la Radio d'État et qui réclamait l'arrêt des hostilités et des massacres d'innocents, n'eut pas le courage de repousser ma promotion comme précédemment. Une fois encore, les ministres du parti du président s'acharnèrent contre ma candidature mais n'obtinrent pas gain de cause. Ce gouvernement décida de m'élever à cette dignité mais sans me confier de charges spéciales alors que mes seuls 74 élèves avaient été envoyés au front des combats par l'état-majorau lendemain de la reprise des hostilités, le 7 avril 1994. J'étais d'ailleurs le seul à remplir depuis longtemps les conditions d'ancienneté parmi les quatre généraux nommés par ce gouvernement. J'avais, du reste, été jugé apte à l'avancement de grade dans le signalement annuel établi par le Dr James Gasana, ministre de la défense avant que les radicaux de son parti ne le forçassent à quitter son pays. Un mot à propos de James Gasana, cet agronome universitaire, devenu, par la force des choses, ministre de la défense. Il fut le deuxième civil à occuper ce poste au Rwanda après le ministre Gaspard Mulindahabi, prédécesseur du général Juvénal Habyarimana. James Gasana s'adapta au-delà des attentes. Pourtant, il avait failli être rejeté par les militaristes. Ces derniers n'avaient, en effet, depuis des décennies, obéi qu'à leur chef militaire, qui dirigeait tous les échelons de l'État depuis 1973. Lorsque James Gasana fut désigné par le président comme ministre de la défense dans le cadre du multipartisme qui avait attribué ce département au parti présidentiel, il connaissait peu de choses des affaires militaires. J'étais le secrétaire général de ce ministère depuis 1989 après y avoir été chef de cabinet depuis 1970. Je connaissais un peu le nouveau ministre. J'avais déjà aperçu en lui un homme sérieux, exigeant et honnête. Je découvris, en m'approchant de cet intellectuel de haut niveau, et à ma grande joie, un homme de principe et de méthode, un homme incorruptible malgré la proximité d'amis qui l'étaient moins. Lorsqu'il fut nommé à la défense, en succédant au colonel Augustin Ndindiliyimana, je l'accueillis et fis tout mon possible pour lui faciliter les contacts en l'initiant aux dossiers de ce Département spécial, s'il en fut. Pour mieux aider le tout nouveau ministre civil de la défense, je lui conseillai même de revêtir la tenue de simple 26

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soldat. Il le fit de bonne grâce et ça lui réussit à merveille. La sympathie de la troupe et des jeunes officiers lui fut acquise sans effort, surtout que, de son côté, il était exempt de complexes pouvant l'empêcher d'affronter ce monde à part et généralement mal connu des civils. Le jour de sa première visite au camp le plus important de l'armée à Kanombe, en banlieue de Kigali la capitale, le commandant local, le colonel Théoneste Bagosora, le reçut froidement, sinon avec dédain. Cet accueil insolent était d'ailleurs prévisible. Le nouveau ministre de la défense était armé pour y faire face. Ille rappelle lui-même dans son dernier ouvrage6 :
« J'effectue des visites dans d'autres grandes unités de l'armée pour fournir les mêmes explications. Je termine ces tournées le 3 juin 1992 au camp colonel Mayuya où je mets en garde certains officiers qui, sous l'instigation des officiers OTp7 dont le colonel Bagosora, mènent une campagne contre moi. »

Cet officier supérieur voyait mal un civil, surtout quand sa force est plus intérieure qu'ostentatoire, diriger les militaires. Mais Gasana ne se démonta pas; il continua comme il avait commencé. Il venait d'ailleurs de terminer sa randonnée dans toutes les unités, dans son uniforme sans épaulettes qui contribua à asseoir sa popularité au sein des forces armées. Son autorité calme et naturelle en fut renforcée. Il se montra de plus en plus ferme et fermé aux influences négatives et aux intrigues. Une telle attitude était susceptible de gêner, et ce fut le cas. En juin 1992, l'ancien commandant du camp Kanombe fut donné à James Gasana comme directeur de cabinet. La vie de ce couple est mieux connue par les deux intéressés. Mais je doute qu'elle fût jamais conviviale. Le livre évoqué plus haut du Dr James Gasana en donne un aperçu assez significatif à cet égard. Des influences verticales ne manquèrent pas de détériorer le climat de cette cohabitation. Fin 1993, James Gasana décida de mettre fin à sa courte carrière militaire et se mit à l'abri en Suisse. Voilà comment ma
6 James K. Gasana ; Du Parti-Etat à l'Etat-garnison, L'Harmattan, 2002. 7 OTP : Originaire du Terroir du Président. 27

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route était venue à croiser celle de James Gasana dont je n'ai gardé que de bons souvenirs.

Ce que je crois
Formule consacrée pour ceux qui ont quelque profession de foi à faire. J'en fais moi-même une passerelle pour aborder de nouveau la question ethnique devenue un tabou pour certains et banale pour d'autres. Pour moi, elle n'est ni l'un ni l'autre. C'est une question vitale qu'il faut regarder en face pour lui trouver une solution adéquate. Et cette solution n'est pas impossible. Chaque Rwandais arrive, tôt ou tard, à savoir, par le cours normal de la vie, qu'il y a des Bahutu, des Batutsi et des Batwa comme ethnies en référence à de lointains ancêtres dont les Rwandais se réclament. Ma famille n'avait sans doute pas senti la nécessité, encore moins l'urgence, de me l'apprendre, me laissant ainsi le soin de le découvrir un jour moi-même par hasard ou par l'expérience. Ils parlaient souvent de Mashira, notre ancêtre lointain, mais sans préciser son ethnie qui était certainement inconnue du temps de ce monarque, au 16ème siècle. Je savais plus ou moins confusément cette réalité, mais je n'en avais pas une claire conscience comme mes aînés à l'école qui en avaient fait l'expérience directement ou par des proches interposés. Ma famille avait joui d'une certaine liberté à l'instar de nombreuses autres grandes familles appartenant à d'autres clans, ce qui assurait une certaine couverture de sécurité de la population. Grâce à cette réalité mais aussi au caractère personnel de certains dirigeants, comme Canisius Bisarinkumi ou Gaétan Bisumbukuboko au Bukonya, le pouvoir local n'était pas si oppressif. Ce comportement responsable et humain des détenteurs tutsi du pouvoir peut expliquer l'absence de massacres au cours de la révolution en 1959 dans notre région. La suite de ma vie n'allait dès lors pas se ressentir de ce qu'elle n'avait pas connu. Au Collège, nous assistions à des discussions des aînés qui étaient déjà versés dans la politique. Mais il me souvient que je n'ai jamais été influencé jusqu'à renoncer à mes amitiés. J'ai gardé mes camarades pour d'autres affinités. Je me trouvais régulièrement dans des groupes mixtes pour parler de tout. Le Recteur encourageait à ne parler que des choses sensées et à 28

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contrôler notre langage. J'ai compris très tôt, presque intuitivement, que tous les peuples du monde sont venus de quelque part ailleurs. L'essentiel est qu'avec le temps les uns et les autres parviennent à vivre en symbiose grâce à des valeurs partagées pour avoir été cultivées ensemble. Je n'ai aucune raison d'abandonner cette foi qui fut constamment la mienne contre vents et marées. Ma position est connue même de ceux qui veulent la méconnaître. J'exclus les exclusions. Il est incontestable que l'existence des ethnies au Rwanda se réfère plus à l'origine de nos très lointains ancêtres qu'aux réalités vécues ensemble depuis des siècles. C'est pour cette raison que certains continuent à nous appeler des classes sociales quand d'autres ont des raisons de nous appeler des ethnies. A vrai dire, les uns et les autres ont raison. Que nos ancêtres soient venus d'origines différentes comme les composantes d'autres peuples est un fait. Leurs ethnies étaient, à l'origine, différentes. Mais le temps les a fusionnés, à forcer de vivre entremêlés dans tout le pays. La même couleur de peau a facilité les choses. Ce constat devrait normalement mettre fin à ce débat. Autant dire que les Rwandais ont tout en commun sauf l'accessoire. En effet, leurs ancêtres ont vécu si longtemps ensemble; ils ont tout mis en commun: la religion, la langue et toute la délicieuse culture rwandaise aux subtilités tout orientales pour ceux qui la maîtrisent. Cette communauté culturelle et spirituelle, accompagnée d'un brassage biologique indéniable, ne devrait-elle pas socialement primer sur une origine depuis longtemps oubliée, en tout cas assez mal connue pour n'en être plus que mythologique? En réalité, l'histoire authentique des origines n'est pas connue; elle remonte à des temps immémoriaux. On ne fait que raconter et perpétuer la légende aux allures bibliques qui remplace ainsi l'histoire authentique. Il aura fallu du temps et des ruptures de mémoire pour que l'itinéraire des uns et des autres soit définitivement effacé de leur souvenir, tout en restant paradoxalement parmi leurs besoins pour conforter leurs revendications respectives. Claudine Vidal a raison d'affirmer qu'il n'a jamais existé « des entités ethniques territoriales et politiques », du moins dans le Rwanda connu aujourd'hui. Mais notre connaissance de la configuration politique antérieure de cette contrée reste 29

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approximative. Feu l'abbé Alexis Kagame en avait donné quelques rudiments. Il y a eu des guerres et des conquêtes qui ont détrôné des monarques et annexé leurs royaumes. Rien ne permet d'affirmer qu'à cette époque il y avait vivant côte à côte, dans ces royaumes, des habitants appelés Abahutu, Abatutsi et Abatwa8. Soit ils vivaient encore séparément comme voisins, soit ils ne portaient pas encore ces noms. De proche en proche, ils ont mis tout en commun à tel point que la fusion était devenue complète la veille des crises qui ont émaillé les dernières décennies. Le Rwanda d'aujourd'hui n'a pas existé depuis des millénaires; il a dû naître au cours d'une période pas très lointaine et c'est eux ensemble qui l'ont créé. Il a été fait grâce à l'union de gens de toutes provenances qui, depuis des siècles, ont mis ensemble leurs destinées. Aucun Rwandais ne peut dénier à l'autre la participation de ses ancêtres à cette œuvre commune d'édification du pays qui s'appelle aujourd'hui Rwanda. Toute ségrégation basée sur de prétendues origines ethniques en devient dès lors inadmissible. L'Histoire ne rapporte pas, dans le Rwanda connu de nos jours, de conflits sanglants d'origine ethnique, sauf des complots. Claudine Vidal vient de nous rappeler qu'il n'existait pas d'entités ethniques distinctes qui auraient pu s'affronter. Même si d'aucuns estiment qu'absence de conflit ne signifie pas nécessairement harmonie, mais parfois servitude et privation de liberté. Le problème rwandais n'est pas cette existence des ethnies en soi; il se situe plutôt au niveau des luttes d'intérêts particuliers. Le rôle des intellectuels est primordial dans n'importe quelle direction. À cet égard, Alexis Kagame lui-même a failli tomber dans le piège de la discrimination. Il a cru avoir découvert que les Rwandais descendaient d'un même ancêtre - Gihanga9 - tout en les catégorisant malheureusement. Il a ainsi donné de cet ancêtre mythique la fameuse légende unificatrice mais discriminatoire. Selon ce conte, les trois ethnies rwandaises, bien qu'ayant ce seul et même ancêtre, auraient néanmoins reçu de lui des héritages de
8 Abahutu, Abatutsi, Abatwa dont les singuliers respectifs sont: Umuhutu, Umututsi, Umutwa. Les étrangers omettent l'article et disent les Bahutu, les Batutsi, les Batwa, ou, pour plus de facilités encore, les Hutu, les Tutsi, les Twa. 9 Gihanga : le Créateur. 30

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qualité inégale. Il n'échappe à personne que le but de ce conte est de renforcer l'unité tout en légitimant la domination des uns sur les autres. Alexis Kagame serait-il le précurseur, voire le défenseur de la supériorité ethnique qui a inspiré la fameuse Mise au point de 1959 ? Aura-t-il été parmi les intellectuels qui, selon la sociologue Claudine Vidal (qui ne le met pas nommément en cause à cet égard), ont développé et systématisé le sentiment ethnique et la hantise identitaire parmi les Rwandais qui, du moins au niveau des masses du peuple, n'en faisaient pas leur premier souci jusque-là? La même Claudine Vidal, évoquant les troubles de la révolution, relève, non sans raison et témoignages à l'appui, que
« ... la logique du ressentiment absolu n'obsédait que les fractions européanisées de la population rwandaise. Les catégories populaires, en l'occurrence la paysannerie, participèrent aux troubles mais sans dénoncer une ethnie tout entière: elles distinguaient nommément des individus, les accusant d'oppressions bien précises, mais elles n'attribuaient pas leurs comportements à une nature ethnique. »10

Alexis Kagame apparaîtrait-il donc comme l'un des responsables de cette transposition de valeurs étrangères qui auront influé négativement sur l'évolution négative de la société rwandaise? C'est discutable. En effet, il passe pour être un des hommes les plus valeureux que le Rwanda ait jamais engendrés. Le gouvernement actuel couvre d'honneurs sa mémoire. Le précédent lui avait accordé de prestigieuses décorations. L'un et l'autre de ces régimes ont sans doute choisi ce qui lui plaît dans les écrits d'Alexis Kagame pour s'en servir dans leurs stratégies politiques. En l'absence d'autres repères, des générations entières d'intellectuels auront eu en Alexis Kagame le seul maître à penser. Il a, en effet, été notre pionnier qui, parfois, a induit d'aucuns en erreur soit à dessein, soit en se trompant lui-même. Il aura eu le grand mérite de mettre à la disposition des savants de son temps et surtout du futur de précieux matériaux pouvant servir de base à leurs propres recherches. Car il y a, en ce domaine de l'ethnohistoire du Rwanda, du travail pour plus d'un ouvrier.
10 Claude Vidal, Sociologie des passions, Karthala, 1991.

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Beaucoup reste à faire. La renommée d'Alexis Kagame, ce monument de l'histoire du Rwanda, souffrira que ses successeurs fassent mieux. Il existe donc au Rwanda des groupes humains qu'une longue tradition appelle, par ordre alphabétique, ou selon leur pourcentage dans la population totale Abahutu, Abatutsi et Abatwa11. N'eussent été les pressions continuelles de leurs élites, ces populations vivraient sans conflit majeur. Mais des influences diverses liées généralement à la lutte pour le pouvoir les écartèlent sans cesse. Toute cette population en est l'objet. C'est cela qui fait problème au Rwanda: la manipulation que les politiques désireux de conserver ou de prendre le pouvoir exercent sur la majorité silencieuse. Le prétendu leader tutsi au Rwanda veut tirer sa légitimité du groupe qu'il dit vouloir défendre pour lui conserver la vie en détenant le pouvoir qui, à ses yeux, est la plus sûre protection. Cela semble être le souci actuel qui perpétue la volonté de domination d'hier. Mais, conscient de la force du nombre du reste de la population, il recourt à la négation de l'existence de groupes ethniques. Il ne reconnaît que l'existence des Rwandais mais il n'entend pas leur donner les mêmes droits en dépit des intentions déclarées. Un tel leader s'emprisonne dans une perpétuelle contradiction génératrice de conflits et de drames. Quand il détient le pouvoir, il s'évertue à nier l'existence des groupes ethniques laissant ainsi entendre que son autorité représente et sert tous les Rwandais. Quand il n'est pas au pouvoir, il se plaint d'être écarté et persécuté en tant que minorité recourant ainsi au réflexe ethnique qui constitue une perpétuelle échappatoire. Et dans l'un et l'autre cas, il dit avoir raison, comme si la contradiction était la meilleure forme de sa logique. Le faux leader hutu, lui, va, quand il est aux commandes, jusqu'à dénier au Tutsi les droits qu'il réclame pour son groupe, à savoir: le droit de participer à la gestion de la chose publique. Par contre quand il est loin du pouvoir, il veut, afin de pouvoir y revenir, négocier avec ceux qui l'en ont chassé. Il est ainsi obligé de négocier ce qu'il aurait pu garder s'il avait accepté de le
Il Cf. note 8 précédente relative relative au pluriel et au singulier des trois composantes « ethniques» rwandaises.

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partager. On peut donner, pour illustrer cette mentalité, l'exemple de l'Accord d' Arusha du 3 avril 1993 entre le gouvernement rwandais et le Front Patriotique rwandais. Cet Accord prévoyait pour ce gouvernement 60 % des effectifs de la nouvelle armée intégrée. Des maladresses successives ont permis aux forces adverses de reprendre et gagner la guerre en s'attribuant 100 % de l'armée nationale. À vrai dire, le gouvernement alors en place faisait tout pour être accusé d'être responsable de ce blocage. Après la victoire du FPR, les Hutu en étaient réduits à quémander leur participation à cette force après avoir refusé d'en être la majorité. On dit qu'en général les minorités, raciales, ethniques, religieuses. . ., ont, par instinct de conservation, une vision à long terme alors que les majorités, trop confiantes en leur nombre, se complaisent dans l'autosatisfaction et la naïveté, sans voir plus loin que leur nez. Ainsi va la vie. Quand on a la force, on est pour la puissance; quand on est faible, on est pour le droit. Je ne blâme pas ceux qui réclament la loi de la majorité politique mais ceux qui veulent mener un combat pour une majorité ethnique. La seule solution qui vaille à mes yeux, c'est la construction d'un État de droit qui privilégie les capacités de chacun et une véritable justice sociale qui donne une égalité de chance à tous sans exclure personne sur la base de son origine. La lutte contre la ségrégation n'est à soutenir que lorsqu'elle ne cache pas la mauvaise foi que les actes concrets démasquent chaque jour. Le vrai débat, c'est comment faire vivre en paix et en harmonie toute la population en abandonnant la hantise d'ignorer les réalités qui remontent à la nuit des temps et qui ne sont pas le vrai problème. Faut-il qu'on soit d'une même origine pour s'entendre et vivre ensemble? Suffit-il d'être de souches différentes pour se haïr? Il y a plutôt des intérêts privés en jeu qui provoquent des conflits. En effet, les Hutu, seuls, au Rwanda, ou les Tutsi, seuls, ne manqueraient pas de raisons de dispute et de conflit. La paix, la justice et la liberté rendront caduques ces minimes différences de naissance, « parce que,

finalement, nous ne sommes pas si différents12. » Ce rappel vient
de Bill Clinton, un des plus grands Présidents des Etats-Unis et
12

Bill Clinton, in Ma vie, Odile Jacob, 2004. 33

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qui comptent parmi les plus aimables que le monde ait connus. Et je suis convaincu qu'il y croit. La majorité de la population souhaite la fin de ces drames qui n'en finissent pas d'endeuiller le pays. Les noyaux nostalgiques et anachroniques dans chaque groupe ne représentent pas la société rwandaise qui compte des millions de sans-voix qui n'ont que faire des déchirements cycliques et insensés. Ils entretiennent le ressentiment continuellement nourri par le mensonge et un souci constant de travestir 1'Histoire. Les tenants du régime renversé par la révolution de novembre 1959 jurent par tous les dieux que leur régime n'avait pas exclu les Hutu du pouvoir alors que leurs porte-parole autorisés de l'époque niaient toute relation de fraternité avec ces mêmes Hutu dont ils avaient conquis le pays. En réalité ces derniers n'étaient pas reconnus comme sujets de droits, mais comme une masse sous l'autorité paternaliste de l'élite dirigeante. C'est en partie l'explication de l'absence d'antagonismes et de conflits pendant longtemps. Jamais on n'a vu un troupeau de bétail se dresser contre son gardien. L'harmonie est, par définition, parfaite à condition cependant que chaque partie reste dans son rôle. C'est encore une fois le sens à donner à la fameuse légende d'Alexis Kagame qui avait pour but de renforcer l'unité tout en légitimant la domination des uns sur les autres. Du côté des Hutu, leurs inconditionnels n'hésitent pas à vous affirmer sans rire que la guerre d'octobre 1990 n'était pas inévitable puisque le problème des réfugiés était sur le point d'être définitivement résolu et que personne n'était l'objet de discrimination. On fait vite d'évacuer la déclaration du Comité central de 1985 qui trouvait le pays trop petit pour accueillir tous ses enfants. Mais la classe politique née de la révolution n'avait pas gouverné assez longtemps pour construire ses propres mythes. Dans les années 1990, on n'en était encore qu'aux balbutiements brusquement ternis par la diffusion des sinistres nouveaux Dix commandements venus pour rivaliser d'idiotie avec la Mise au point de 1959. Sans doute les nouveaux dirigeants ont-ils voulu gouverner à la rwandaise comme leurs devanciers sans néanmoins avoir le temps d'en acquérir la finesse et l'habileté. Ils ont lâché prise trop vite en se voulant des républicains monarchistes. Rien n'indique qu'ils se soient efforcés de se libérer de l'instinct raciste 34

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légué par leurs prédécesseurs d'avant la révolution. Mais Paris ne s'est pas fait en un jour. Des siècles ont été nécessaires aux premiers pour asseoir leur puissance, quatre décennies ne suffisaient pas aux seconds pour construire un pouvoir apte à mettre à l'aise tous les Rwandais. Certains chercheurs ont voulu accentuer les différences entre les groupes ethniques par la vache qui, à leurs yeux, était un facteur plus ethnique que social. Je n'y crois pas. Ce serait plutôt une promotion économique et donc sociale qui apporte une certaine aisance et un certain prestige. Le possédant, tout en changeant de condition sociale, ne passe pas pour autant d'une ethnie à l'autre. Après la mort de mon père, nos vaches s'éteignirent l'une après l'autre faute des soins généreux qui leur étaient prodigués du vivant de leur propriétaire. L'adage L 'œil du maître engraisse le cheval n'a jamais été démenti. Nous retombions ainsi au niveau social, mais pas ethnique, inférieur. Mais à en croire la légende venue d'Europe et qui veut que la vache confère la tutsité et son absence la hutité, nous redevenions hutu après avoir été tutsi grâce à la vache! Mais pourquoi, tout experts qu'ils sont, se montrent-ils aussi naïfs sans pourtant l'être? Est-ce à force d'écouter tendrement des histoires qu'ils se croient dans le saint des saints de la culture et de 1'histoire rwandaises? Il Y avait pourtant des Tutsi qui n'avaient pas de vaches. D'où avaient-ils tiré ce nom? L'adage Qui n'a pas de vaches n'a pas d'autorité, rappelé par Pierre Emy13, n'était pas toujours applicable. Fallait-il posséder un nombre minimum de têtes de bétail pour devenir Tutsi? Et pourquoi des concitoyens tutsi qui n'en avaient aucune n'ont-ils pas changé d'appartenance ethnique? Lisons plutôt Bernard Lugan qui a raison d'écrire:
« L'accession au groupe tutsi n'était pas automatique dès lors qu'un Hutu possédait un troupeau. La possession de vaches n'était en eftèt pas l'échelle qui permettait au Hutu de se "hisser" à la "Tutsi té"... De nombreux lignages, de très nombreuses familles possédaient du bétail,

13Pierre Emy, Rwanda 1994. Clés pour comprendre le calvaire d'un peuple, L'Harmattan, 1994. 35

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parfois en quantité, et qu'en aucun cas ils n'étaient pour cela assimilés aux Tutsi »14.

Nous attendrons que les connaisseurs nous donnent des exemples de Tutsi devenus Hutu et de Hutu promus Tutsi par la grâce de la vache. Reconnaissons plutôt avec Claudine Vidal que
« La vache exprimait l'ambiguïté fondamentale de cette formation sociale: elle symbolisait l'emprise idéologique du lien d'homme à homme, instrument de domination politique, et en même temps, elle manifestait la démarcation objective entre ceux - Tutsi et Hutu - que la féodalité avait privilégiés, et ceux qu'elle avait déshérités.15 »

Cette juste observation souligne une problématique plus socioéconomique qu'ethnique. Les autres sens appliqués aux vocables Hutu et Tutsi sont des dérivés. Dire qu'un Hutu est un Tutsi et vice versa est une simple façon de parler faisant référence plus à des manières qu'à l'origine de la personne. C'est comme qui dirait qu'un mukiga de Mukarange (Byumba)16est un munyanduga, ou qu'un munyanduga de Mugina (Gitarama) est un mukiga pour souligner une certaine tournure d'esprit ou un comportement qui place une personne dans un milieu extérieur au sien.
14 J'aurais préféré qu'il dise « devenus Tutsi» au lieu de « assimilés aux Tutsi », car, dans les faits, il y avait bel et bien assimilation pour diverses raisons.
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Claudine Vidal: «Economie de la société féodale rwandaise» in Cahiers

d'Etudes Africaines, n° 53, p. 73. 16 Au Rwanda, les ressortissants des régions du Nord (Byumba, Gisenyi, Ruhengeri, et en général de toutes les contrées du maïs, de la pomme de terre et du petit pois...) ont le sobriquet de «Abakiga, singulier: Umukiga» par l'extension des habitants d'une région dénommée «Urukiga» à Byumba et faisant partie du nord du pays. Ceux des régions du sud, c'est-à-dire le reste du pays, sont dits «Abanyenduga, singulier Umunyenduga» à partir d'une région « Induga » à Gitarama comprise dans la partie sud du pays. Ces appellations font parfois référence aux manières apparemment rudes et peu raffinées qui caractérisent les gens du nord alors que ceux du sud se montrent plus diserts et moins pressés. Mais si les limites géographiques peuvent être plus ou moins définies, les frontières psychologiques restent, quant à elles, très floues. Par ailleurs, le régionalisme ne reste plus entretenu que par quelques Hutu irréductibles de la diaspora, et par quelques Tutsi, actuellement au pouvoir, selon leur ancien pays d'asile: Burundi, Congo, Ouganda... 36