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Sable chaud

De
208 pages
Jacques Soyer, né en 1924, appartient à une famille d'officiers. Après un court séjour dans le maquis de l'Ain, il s'engage en 1944 pour la durée de la guerre. Après sa sortie de l'École Militaire en Algérie, il se porte volontaire pour l'encadrement des troupes sahariennes, dans le sud algérien notamment (El Oued, Timimoun, Kenadsa et Adrar). L'auteur évoque l'époque aventureuse où, sur leurs "vaisseaux du désert", les Méharistes partaient en mission pendant de longs mois avec pour objectif de faire flotter les couleurs tricolores sur l'immense espace saharien.
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SABLE Jacques
CHAUD Mémoires SoyerMémoires
ee du XX siècledu XX siècle
Jacques SOYER, né en 1924, appartient à une famille
d’offi ciers dont le plus ancien traversa la Bérézina et reçut
la croix de la Légion d’honneur des mains de l’Empereur
Napoléon Ier à la bataille de Dresde (1813). Il termine ses SABLE CHAUD
études au Prytanée militaire de La Flèche et passe le
concours de Saint Cyr promotion Rome-Strasbourg. Après
un court séjour dans les maquis de l’Ain, il s’engage en SOUVENIRS
eaoût 1944, pour la durée de la guerre, au 5 régiment de
D’UN OFFICIER MÉHARISTEtirailleurs marocains et fait campagne jusqu’au Rhin. Il est
alors convoqué à l’École Militaire de Cherchell, en Algérie. (1946-1959)
Peu après sa sortie de l’École, il se porte (fi n 1945)
volontaire pour l’encadrement des troupes sahariennes. Préface de Jean-François Barba
Ce séjour, d’une durée initiale de deux ans, se poursuivra
fi nalement durant treize années, pendant lesquelles il
sera successivement chef de Peloton méhariste, adjoint
d’Annexe, chef de Poste, commandant de Compagnie
SMéhariste et commandant de Compagnie aharienne
Portée, toujours dans le Sud algérien : El-Oued, Timimoun,
Kenadsa et Adrar.
Offi cier de la Légion d’honneur, Commandeur de
l’Ordre National du Mérite, Chevalier du Mérite Saharien,
l’auteur évoque pour nous l’époque aventureuse où, sur
leurs « vaisseaux du désert », les Méharistes partaient en
mission pendant de longs mois, loin de toute civilisation
moderne, d’une quelconque possibilité d’urgence médicale,
avec pour objectif essentiel de faire fl otter les couleurs
tricolores sur l’immense espace saharien.
Photo de couverture : l’auteur à Touggourt en 1948.
ISBN : 978-2-343-00812-7
21 €
Jacques Soyer
SABLE CHAUD  Souvenirs d’un of cier méhariste (1946-1959)





SABLE CHAUD
Souvenirs d’un officier méhariste
(1946-1959)
eMémoires du XX siècle


Déjà parus


Edith MAYER CORD, L’éducation d’un enfant caché,
2013.
Michelle SALOMON-DURAND, De Verdun à Auschwitz,
L’histoire de mon père André Raben Salomon (1898-1944),
2013.
Robert du Bourg de BOZAS, Lettres de voyage. Avant-propos
et notes de Claude Guillemot, 2013.
Marion BÉNECH, Un médecin hygiéniste déporté à
Mauthausen. Portrait de Jean Bénech, 2013.
Larissa CAIN, Helena retrouvée. Récits polonais, 2013.
Lucien MURAT, Carnets de guerre et correspondances 1914 –
1918. Documents présentés et annotés par Françoise FIGUS,
2012.
Zysla BELLIAT-MORGENSZTERN, La photographie,
Pithiviers, 1941. La mémoire de mon père, 2012.
Serge BOUCHET de FAREINS, De l’Ain au Danube,
reTémoignages de vétérans de la 1 Armée Française (1944–
1945), 2012.
Gabriel BALIQUE, Saisons de guerre, Notes d’un combattant
de la Grande Guerre, 2012.
Jean DUCLOS, Notes de campagne 1914 – 1916 suivies d’un
épilogue (1917 – 1925) et commentées par son fils, Louis-Jean
Duclos Collectif-Artois 1914/1915, 2012.
Odette ABADI, Terre de détresse. Birkenau – Bergen-Belsen,
nouvelle édition, 2012.
Sylvie DOUCHE, Correspondances inédites à des musiciens
français. 1914-1918, 2012.
Michel RIBON, Jours de colère, 2012.
François MARQUIS, Pour un pays d’orangers, Algérie 1959-
2012, 2012
Jacques RONGIER, Ma campagne d’Algérie tomes 1 et 2,
2012.
Michèle FELDMAN, Le Carnet noir, 2012.
Jacques SOYER








SABLE CHAUD
Souvenirs d’un officier méhariste
(1946-1959)




Préface du Contrôleur Général des Armées (2S)
Jean -François Barba












L’Harmattan









Mis en page et annotés par
Serge Bouchet de Fareins
Président du Comité de l’Ain de la Fondation Maréchal de Lattre
























© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00812-7
EAN : 9782343008127

Il n’y eut qu’un Ernest Psichari, tandis qu’il y eut des Sahariens, tous touchés à
leur manière par la grâce, et la purification de la solitude. Ils eurent leur ascèse. La
règle de pauvreté, l’éternité des jours mesurés par les étoiles, par le retour du vent et de
ses châtiments, élevèrent sur leurs fronts leurs églises.
[Joseph PEYRÉ, Croix du Sud]
Le désert est une école d’endurance physique et morale.
[Général LAPERRINE]
Le Sahara forme les gens ou les rejette.
[Médecin-général Edmond REBOUL]
Le grand espace du désert élève le cœur et l’esprit, il forge une volonté.
[Général d’Armée (2S) Hervé GOBILLIARD]
« Aux Sahariens. Par leur action et leur sacrifice, de 1902 à 1962, ils ont
pacifié et humanisé le désert ».
[Texte gravé sur la plaque de marbre apposée à leur mémoire, galerie
du premier étage, Hôtel National des Invalides, Paris]


À la mémoire de mes parents, dont j’essaye de suivre la trace.
À mes enfants, petits-enfants, arrières petits-enfants, à qui je
demande d’avoir le courage de se battre plutôt que de subir, afin
de privilégier, pour l’avenir, l’espoir plutôt que la crainte.
À Nicole, qui me connaît mieux que personne, et qui pense
avec moi à nos prochaines « Noces de palissandre » ; avec ma plus
tendre et indéfectible affection. PRÉFACE


Ce livre passionnant a pour sous-titre "Souvenirs d’un officier
méhariste 1946-1959" ; Jacques Soyer y donne d’intéressantes
informations sur les pelotons méharistes, unités "hors
normes" aujourd’hui disparues, que j’ai bien connues, moi aussi, à la
même époque.
En effet, faisant partie, lui et moi, de la promotion Saint-Cyr "Rome
et Strasbourg", nous avons quitté l’École de Cherchell en mai 1945, avec
le grade d’aspirant, après seulement cinq mois d’instruction. Peu de
temps après, nous avons été affectés tous les deux, lui à El-Oued à la
Compagnie Méhariste de l’Erg Oriental d’El-Oued, moi à la Compagnie
Méhariste du Touat d’Adrar. Pendant plus de quatre années, nous avons
commandé, dès l’âge de vingt ans, un peloton méhariste dans des régions
du Sahara éloignées l’une de l’autre mais dans des conditions identiques.
Jacques, mon ami, décrit très bien les multiples aspects de notre vie
peu commune à la tête d’une telle unité : de nombreux déplacements à
pied ou à dos de l’indispensable chameau, la connaissance des militaires
Chaamba, nomades sahariens dont nous partagions la façon de vivre, les
contacts avec les habitants du désert….
Il met l’accent, à juste titre, avec le souci du détail et de l’exactitude,
sur les qualités de nos méharistes qui m’ont aussi étonné : l’acuité de la
vue, la mémoire des lieux, l’endurance, la sobriété et la remarquable
connaissance des traces des hommes et des animaux. Je partage aussi son
avis sur le chameau (on devrait dire dromadaire) qui "bien que
compagnon assez peu attachant, se montre fort précieux, pour ne pas
dire incontournable, de par sa parfaite adaptation au désert".
En dehors des années de « méhariste à part entière », Jacques Soyer a
participé, à Timimoun et Kenadsa, à l’administration des Territoires du
Sud Algérien, confiée aux officiers des Affaires Sahariennes. L’on sent
dans ce livre, parfois l’humour, toujours la flamme qui accompagnent
l’accomplissement de cette mission.

Jean-François BARBA,
Contrôleur Général des Armées (2 S)
9 AVANT-PROPOS

En 2005, j’avais rédigé un petit livret, L’empreinte du désert, à l’usage de
mes enfants et petits-enfants, pour leur raconter l’expérience particulière
vécue au Sahara dans les premières années de ma carrière d’officier : la
vie d’un jeune méhariste, lâché un beau jour – après la deuxième guerre
mondiale – dans un univers de sable chaud, parfaitement inconnu, et qui
m’avait attiré, allez savoir pourquoi.
En fait, j’imagine que des lectures telles L’escadron blanc ou L’homme à
l’étoile d’argent, de Joseph Peyré, ou encore des récits de l’intrépide Frison-
Roche, qui envisageait de descendre les dunes à ski, tout comme le
besoin de fuir une vie de garnison – brève mais plutôt fade – ou encore
1l’épopée d’un oncle , officier d’infanterie coloniale, mort pour la France à
la poursuite d’un rezzou en Afrique Occidentale Française, ont dû
contribuer à ce que l’on peut appeler, sans doute, une vocation.
Au sortir de l’École Militaire de Cherchell (1945), je me suis, en effet,
porté volontaire pour aller encadrer des troupes sahariennes. La durée
initiale du séjour devait être de deux ans : le Sahara m’a accaparé treize
belles années, d’Est en Ouest et du Nord au Sud, de 1946 à 1959. J’y ai
été, tour à tour, chef de peloton méhariste, adjoint d’Annexe, chef de
poste, puis commandant de compagnie ; mon épouse pouvait m’y
retrouver, sauf en été, où elle rejoignait la métropole.
Je ne renie rien de mes écrits de 2005 ; des amis, au sens véritable du
terme, m’ont toutefois « seriné », me répétant sans cesse que j’avais des
choses à raconter, que mon expérience ne pouvait s’éteindre avec moi et
qu’il fallait absolument mettre mes souvenirs « noir sur blanc ».
Fallait-il céder à cette pression ? Pourquoi donc réécrire ce que j’avais
déjà fait en 2005 ? Je ne me sens nullement dévoré par le démon de la
plume, mais bien plutôt par le besoin d’agir. Quand je parcours un livre,
il m’arrive parfois – serait-ce le privilège de l’âge ? – de m’assoupir ou de
n’avoir rien retenu de la page précédente : j’ai la désagréable impression
de subir. A contrario, écrire nécessite d’être pleinement à son affaire,
quitte à se relaxer par moments : on est dans l’action, on relate un fait,
on exprime un sentiment, la main et les yeux se concentrent sur une idée

1 Le lieutenant Emile Soyer, mort pour la France d’épuisement en plein désert,
dans l’Adrar des Iforas, le 30 novembre 1914. Inhumé à Kidal (Mali).
11 qui vous est propre, alors que le texte lu appartient à un autre et nécessite
un effort de captation plus continu, plus intense. Sans doute suis-je
paresseux, à moins que je ne pêche par autoritarisme, voire par orgueil,
préférant ce que j’ai envie d’écrire à ce que d’autres ont exprimé…
Bref, c’est un ensemble d’éléments qui m’a poussé à rédiger ce nouvel
ouvrage à la manière d’un documentaire ; l’important est, à mes yeux,
qu’il relate du « vécu », ne s’éloigne pas de la vérité et m’oblige à aller
puiser, au fond de ma mémoire – dont on dit qu’il faut la faire travailler
pour ne pas sombrer trop vite dans ce qu’un grand homme a appelé « le
naufrage » –, quelques souvenirs marquants.
Ainsi, il regroupe aussi bien des écrits fort lointains – remontant au
temps où j’étais chef de peloton méhariste, officier des Affaires
Sahariennes, avant l’ère du pétrole, du goudron, des aéroports et de la
climatisation – que des notes ou trames de causeries rédigées par la suite,
le tout accompagné de photos se rapportant toujours au Sahara.
Cet ensemble de descriptions, impressions, souvenirs, éparpillés dans
mes dossiers, j’ai souhaité le mettre à l’abri de la poussière. Il m’a fallu
l’explorer, consulter des courriers conservés par mes parents…
Le résultat, c’est du réel, sans prétention, parfois naïf, mais sincère ! Si
des erreurs ont pu néanmoins s’y glisser, je prie le lecteur de bien vouloir
m’en excuser.
En confidence, je vous avouerai qu’en dépit de dramatiques et
douloureux ennuis provoqués par une désertion en 1957, malgré aussi les
privations que l’on peut ressentir au désert loin de la métropole, j’ai vécu
au Sahara les plus belles années de ma vie, tout simplement parce qu’elles
correspondent à une période de pleine jeunesse – approximativement
entre l’âge de vingt-deux ans et celui de trente-cinq – et que j’ai pu y
vivre marié une dizaine d’années, à l’exception des périodes estivales
durant lesquelles, par précaution, le Sud était interdit par les médecins
militaires aux épouses et aux enfants.
J’ai donc fini par me soumettre : enfants, petits enfants – et
maintenant arrières ! – ainsi qu’amis véritables, vous saurez la chance que
j’ai eue de vivre une expérience hors du commun, irréalisable de nos
jours : l’aventure méhariste.
12
L’APPEL DU DÉSERT

À ma sortie de l’école militaire de Cherchell – le Saint Cyr de
2l’époque, où nous fûmes formés en vingt semaines, au lieu de deux ans ,
pour aller au casse-pipe remplacer les chefs de sections qui se faisaient
3tuer – je fus affecté à l’École de perfectionnement d’Aix en Provence ;
celle-ci rassemblait des officiers venus de toutes sortes d’horizons : FFI,
FTP, prisonniers de guerre… qu’il fallait mettre à la page. C’était
l’amalgame voulu par le Général de Lattre de Tassigny qui, du reste, vint
en inspection début 1946 pour nous dynamiser.
J’y étais instructeur de tir et d’armement ; parmi les élèves émergeait
un réserviste, lauréat du Prix de Rome. Comme distractions, nous avions
les soirées dansantes avec de jeunes étudiantes en droit, au casino ou
chez des particuliers. Je trouvais cette existence fade, j’avais besoin et
envie de faire de ma jeunesse quelque chose de plus enrichissant.
Arriva une circulaire demandant de jeunes officiers pour encadrer des
troupes sahariennes : je me portai immédiatement volontaire. L’ordre de
mutation aboutit à l’été 1946.
Je partis donc pour Marseille, puis embarquai pour Alger sur l’El
Djezaïr, un petit paquebot déjà plus tout jeune. La traversée, qui
s’annonçait calme au départ, devint bientôt épouvantable, une terrible
tempête s’étant soudain levée dans le redoutable Golfe du Lion : le
navire, balloté comme coquille de noix dans les eaux en furie, alternait

2 De nos jours, trois ans.
3 En réalité, à notre grande déception de ne plus pouvoir aller en découdre, ce
fut trop tard, puisque nous sortîmes de l’école le 8 mai 1945, jour de la
capitulation nazie.
13 roulis et tangage dans un épouvantable vacarme. À chaque fois que
l’étrave s’enfonçait violemment dans cette mer déchaînée, de sinistres
craquements se faisaient entendre. Même l’équipage ne parvenait plus à
cacher ses inquiétudes : le Commissaire de bord fit tout ce qu’il put pour
ne pas le laisser entrevoir, mais aucun de nous n’était dupe, le danger
était bel et bien réel. La plupart des passagers furent malades et
nombreux furent ceux qui pensèrent leur dernière heure arrivée.
Curieusement, je supportais assez bien le mal de mer et ne cédai pas à la
panique qui s’empara de certains : j’espérai seulement que les vaisseaux du
désert seraient plus dociles et moins agités… Il nous fallut deux jours
pour parvenir à bon port, après avoir prudemment longé les côtes, tant
que ce fut possible. Deux jours durant, le navire dut se fier aux phares et
au mugissement des cornes de brume. Le second jour, nous faillîmes
nous faire écharper par un navire qui ne nous repéra qu’à la dernière
extrémité !

Puis, soudain, peu avant d’entrer dans la baie d’Alger, la mer se calma
aussi rapidement qu’elle s’était mise en furie et alors, pouvant enfin
remonter sur le pont principal, nous pûmes jouir d’un spectacle
inoubliable : Alger-la-Blanche s’offrait à notre regard émerveillé, dans la
splendeur du soleil naissant. Bien qu’y étant déjà venu, je ressentis,
comme les autres, une immense émotion face à ce spectacle magnifique.


Le port d’Alger vers 1950
14 Je me présentai à la Direction des Territoires du Sud, qui se trouvait
au Gouvernement Général, et fus reçu par le colonel Bouchet-Virette :
cet officier avait le bras long, faisait la pluie et le beau temps dans le Sud
Algérien, c’était pratiquement le Directeur du personnel (nous dirions
maintenant le DRH) des Affaires Sahariennes ; le commandant
Mougenot, qui le secondait, se montra très chaleureux et me traita en
jeune camarade sans me faire sentir qu’il était l’adjoint du patron.


Vues d’El-Oued

15 PREMIER CONTACT AVEC LA VIE MÉHARISTE

Je ne peux pas oublier mon premier contact avec le Sud. À partir
d’Alger, il fallait prendre le train en direction de Constantine et El
Guerrah, puis bifurquer vers Batna, Biskra et Touggourt, où je devais me
présenter au Commandant Militaire du Territoire de Touggourt avant de
rejoindre la Compagnie Méhariste d’El-Oued.
À ma descente du train qu’allais-je trouver, un pays mystérieux,
légendaire ? J’étais très ému, je marchais sur une petite pellicule de sable,
comme sur un tapis de velours ou de coton. Il était minuit, il n’y avait
pas un bruit, la lune éclairait le chemin que l’on m’avait indiqué. Quelque
chose de féerique sous un ciel étoilé, un autre univers extraterrestre ; où
étais-je ? Seul européen, en uniforme militaire, je découvrais le désert, du
moins ce que je croyais l’être, car ce n’était rien en comparaison de ce qui
m’attendait comme méhariste ! J’étais comme stupéfait, hébété, car le
train grouillait de vie et de bruits, tout à coup, plus rien, pas même le
bruit de mes pas… Je ne me rappelle même plus si j’avais un bagage ou
bien si quelqu’un s’en était occupé. À l’état-major du Territoire, je fus
4reçu par un chaouch ; il m’indiqua une chambre d’hôtes, ce n’est que le
lendemain que je me présentai au Commandant Thiriet, commandant
militaire du Territoire : cet officier, qui n’arborait que quatre galons
malgré ses importantes responsabilités, possédait un physique et une
autorité naturelle impressionnants. J’appris par la suite qu’on le
prénommait Jupiter. Il me parla du Sud, où il servait depuis longtemps et
5je me sentis très boujadi : j’aurai bien des choses à apprendre…
De Touggourt, il fallait encore me rendre à El-Oued, reprendre le
train vers le nord jusqu’à Mraier et là, faire du stop jusqu’à El-Oued.
C’est un camion du Génie Saharien, conduit par un adjudant tout de
blanc vêtu, comme s’il venait d’une cérémonie, qui me prit en charge en
pleine nuit. Nous nous trouvions au mois d’août : la piste était
partiellement ensablée et, pour la première fois, j’ai eu recours aux
6« échelles » , instruit par l’adjudant, un vieux blédard qui en avait vu
d’autres et qui connaissait bien le fech-fech sable mou et poussiéreux à
éviter à tout prix, quitte à faire un détour, m’expliquait-il dans sa barbe,
de peur de s’ensabler irrémédiablement.

4 Chaouch : auxiliaire de police indigène
5
Boujadi : béjaune
6
Plaques de tôle ajourée
17 7Arrivé au bordj vers cinq heures du matin, je fus reçu par un sous-
officier : le visage buriné, un peu rougeaud, le képi cabossé sur l’oreille,
pas rasé de très près, il avait l’air d’un dur. Il me proposa une boisson, ce
qui tombait bien, je crevais de soif. Là-bas, en plein été, même de bonne
heure, il fait très chaud. Nous étions sous une petite tonnelle : avisant
une bouteille recouverte de toile de sac qui se balançait dans le courant
d’air, je m’aperçus que c’était du vin. Peu importe ! En dépit de l’heure
matinale, les murs de la popote renvoyaient la chaleur de la journée, la
soif l’emportait, il y avait urgence, j’en acceptai. Tandis que j’engloutissais
mon verre de rouge, mon hôte me dit tranquillement qu’il allait se faire
un petit café ; j’acceptai un deuxième verre et nous discutâmes : le
èmemaréchal-des-logis chef Duverneuil serait mon adjoint au 3 peloton
méhariste.
Il n’en fallait pas plus pour se faire une réputation, la rumeur circula :
Le nouveau lieut ’il y va fort !… Il commence au pinard à cinq heures
du matin !
8Pourtant, il fallut bien me mettre à l’eau de guerba , comme tous les
méharistes, quelques jours plus tard…
Parvenu au bureau de la Compagnie, je m’interrogeais. Avais-je fait le
bon choix ? Je me pris à douter : il faisait une chaleur étouffante,
comment pouvait-on vivre sous un tel climat ? Tout paraissait d’un autre
âge, je me retrouvais dans un monde totalement nouveau pour moi, très
éloigné des miens, soumis à une réglementation assez sévère (quatre
mois de permission, seulement tous les deux ans)… Mais cela ne devait
pas durer : j’avais à préparer mon équipement, me faire habiller « en
saharien » chez le tailleur local, acheter les petits sacs de toile pour
emporter les vivres, étudier les cartes, m’imprégner de ma première
mission, aller au souk au milieu d’une foule grouillante, uniquement
masculine, me heurter à grand nombre de burnous, acquérir une guerba
pour transporter de l’eau – elle ne sera sûrement pas très limpide, mais il
9faudra faire avec ! – et aussi une selle, une rahla , conseillé par un ancien
car il faut, en effet, vérifier qu’elle est bien assemblée avec seulement des
10épines de thala , sans aucun clou, aucune ferraille. Il me fallait aussi

7
Bordj : camp fortifié, fortin
8 Guerba : outre en peau de chèvre.
9 Rahla : selle de méhariste.
10 Thala : arbre saharien qui rappelle l’acacia ;
18 11acquérir une dabia et une areg pour y ranger vêtements et objets
personnels. Plus question de regarder derrière soi ou même de laisser
apparaître une quelconque inquiétude, je n’avais plus guère le temps de
trop penser… Et puis, j’avais déjà vécu six mois en Algérie, à Cherchell,
tout devrait donc bien se passer.
Le capitaine Gatignol, ancien prisonnier de 39-40, encore célibataire à
l’époque, me reçut tout à fait chaleureusement. De taille moyenne, plutôt
12 13blond, bien en chair, chaussé de naïls rouges, il portait un séroual noir,
un boubou blanc sur lequel se détachaient bien ses pattes d’épaules
rouges à trois galons dorés. Le regard franc de ses grands yeux bleus
inspirait immédiatement confiance :
– Bonjour, lieutenant, j’espère que vous avez fait une bonne piste, je vous attendais
avec impatience ! Le chef de peloton que vous allez remplacer a attrapé je ne sais
quelle saloperie qui le rendra indisponible très longtemps. Le toubib l’a fait évacuer à
l’hôpital Maillot à Alger. Rassurez-vous, vous ne partirez en mission que dans douze
jours. En attendant il faut vous équiper : je vais désigner un sous-officier pour
14s’occuper de vos achats, de votre gusch , accompagné d’un méhariste indigène de bon
conseil : je pense que ce sera Bacouche ben Abdelkader…
Imprégné des senteurs, aussi variées qu’enivrantes, du souk, des cuirs
graissés au suif, des diverses épices – safran, piments rouges et verts,
harissa, poivre, cannelle en rouleaux, coriandre, etc. – des légumes et
fruits exposés, les yeux pleins des coloris chamarrés de tapis et
couvertures tissés main, un peu ahuri des cris divers des marchands,
bousculé par le passage de petits bourricots au regard doux, j’admirais
l’aisance avec laquelle les indigènes déambulaient dans les venelles étroites,
m’amusais de les voir marchander le moindre achat, pris le temps
d’admirer le paysage, les levers et couchers de soleil de toute beauté.
Quelques mots d’arabe me revinrent, la camaraderie se manifesta très
largement.
Le capitaine me fit appeler plusieurs fois, le matin, avant mon départ
dans le Grand Erg, pour partager un casse-croûte : des melfoufs, tranches
de foie de mouton enveloppées dans de la voilette et cuites au grill ;

11
Dabia, areg : sacs en cuir.
12
Naïls : sandales en cuir ayant un passant unique.
13
Séroual ou saroual : pantalon bouffant de méhariste, appelé avec humour par les
indigènes « pantalon climatisé ».
14
Gusch : ensemble de l’équipement et des bagages du méhariste
19