Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,73 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

SANS TAMBOUR NI TROMPETTE

De
240 pages
Une vision émouvante mais également ironique de cette débandade de juin 1940 à laquelle l'auteur fut mêlé malgré lui. Le parcours de l'auteur le conduit dans un village charmant de Charente, Mouton, où sa mère parvient à le rejoindre. Une ambiance étonnante troublée par l'arrivée de ceux qu'ils fuyaient.
Voir plus Voir moins

Georges-Alexandre PROS

SANS TAMBOUR NI TROMPETTE JUIN 1940

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

DU MEME AUTEUR AUX EDITIONS DE FALLOIS Boulevard du Palais, souvenirs, 1992 Le dernier été, mémoires d'Ardennes, 1999

~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-1434-X

Pour Léone Pour Martin Et pour Alexandre
Avec affection

« Que demain les passions s'apaisent, que l 'historien, se penchant sur ce morceau d'histoire comme le géologue sur la coupe de terrain, tente d'en analyser froidement la structure, il dira qu'en 1944, comme en 1940, les Français ont choisi le mensonge plutôt que la vérité, l'illusion plutôt que réalité, la facilité plutôt que le courage. Nous n'étions pas plus vainqueurs en 1944 que nous n'étions trahis en 1940. A l'origine de la libération de notre territoire, comme à l'origine de son occupation, il y a lafuite, rien de plus ». (1)

(1) Stephen Hecquet «< Les Guimbardes de Bordeaux »)

PROLOGUE

Pour la première fois de ma vie, au petit matin je quittais mes parents et fuyais un Paris au ciel couleur de suie qui allait être livré à l'ennemi. Par des attaques foudroyantes, les Boches envahissaient la Hollande, la Belgique, le Nord et l'Est de la France et se trouvaient aux portes de notre capitale après avoir commis, disaiton, comme lors de la précédente guerre de terribles atrocités. Nous étions le 12 juin 1940 et la «drôle de guerre » avait perdu toute drôlerie. J'étais fils unique et notre séparation brutale n'en était que plus douloureuse. Notre appartement chaleureux avait toujours reçu sans restriction mes copains et m'arracher à une ambiance heureuse me faisait d'autant plus de mal. J'avais refoulé mes larmes sans mouchoir à la main, comme un grand de dix ans, en regardant, par la vitre arrière de la voiture qui venait de démarrer, ma mère, droite et digne devant la porte cochère de notre immeuble, qui tendait vers moi ses bras tout à la fois pour me retenir et me dire de me sauver. Mon père, plus réservé, ne s'était pas joint à elle mais j'avais deviné sa tristesse ~ Je ne partais pas avec des inconnus mais avec nos voisins de palier, aimés comme de proches parents, leur fille Pierrette qui portait joliment ses dix-sept ans et un conducteur grand et svelte dont je venais seulement de

faire la connaissance, inconnu qui m'impressionnait un peu lorsque je m'engouffrais dans le véhicule Citroën. «Plus vite, plus vite », disait très nerveux Monsieur Tardivot le père.

On me coinça sur la banquette arrière entre Pierrette et sa mère et la voiture démarra dans cette rue de Bondy, plus tard rue René Boulanger, située près des Grands Boulevards, voie sinueuse aux boutiques fermées ce jour-là tant en raison de l'heure matinale que des événements. Je l'aimais bien ma rue que Balzac décrit pourtant férocement dans la « Comédie humaine ». La voiture tourna Place de l'Ambigu pour rejoindre le Boulevard Saint-Martin. Ma mère disparut de ma vue. Un coup de poignard au cœur ne m'aurait pas plus meurtri. J'eus envie de crier « Maman », mais ce cri ne sortit pas de ma gorge sèche et j'en fus heureux. J'étais trop grand et trop fier pour pleurer. C'était déjà un miracle que je sois dans cette voiture en surnombre alors que tant de gens qui cherchaient à fuir se trouvaient démunis de tous moyens. Ma mère, la veille au soir très tard, avait imploré nos amis voisins: «Emmenez-le. Emmenez-le ». Je partais, je fuyais, mais quelle contradiction entre mes pensées du jour et celles qui étaient les miennes dix mois auparavant lors de la déclaration du conflit ressentie par moi sans déplaisir. Je dois m'en expliquer. Lecteur. passionné dès mon plus jeune âge de livres d'aventures allant de «Bicot Bicotin» au «Voyage au centre de la Terre» ou à «Vingt Mille Lieues sous les mers », de « Robinson Crusoé » aux « Trois 8

Mousquetaires », encore insuffisamment mûr pour lire Joseph Conrad, ces récits achevés me laissaient un goût d'amertume sur les lèvres, celui de ne pas avoir participé, sinon en rêve, aux aventures des héros. Les hostilités allaient me faire vivre dans .un autre univers, mais je ne me doutais pas qu'une guerre réelle ne s'efface pas comme la page d'écriture d'un roman. Et voilà que le monde s'agitait et qu'à la grisaille des années précédentes monotones succédaient soudain des mois plus enivrants pour un gosse romantique et c~el comme le sont tous les enfants. La guerre venait d'éclater entre la France et l'Angleterre d'une part, et l'Allemagne d'autre part, comme une partie de cricket. Depuis 1936, les menaces pesaient entrecoupées de bouffées d'espérance prodiguées par des politiciens inconscients qui n'avaient certainement pas lu «Mein Kampf» disait mon père, laissant les foules dans un état d'abrutissement que les médiocres discours électoraux ne réveillaient que pour une promenade dans les rues, le poing tendu. Certes, en juillet 1938, le voyage en France des souverains britanniques, le Roi George VI et la Reine Elisabeth, apporta au peuple français, républicain de vote, mais royaliste de cœur, un aimable divertissement différent du classique défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées où les badauds ne crièrent plus « Vive l'armée française» ou «Vive nos pioupious» mais

« Vive la Reine et Vive le Roi », tout près de cette place
où, cent cinquante ans plus tôt, ils hurlaient: « Mort au Roi, mort à la Reine, mort aux Capet ». Mais les grandes qualités d'un peuple ne sont-elles pas d'oublier ce qu'il aimait. 9

Les enfants des écoles reçurent pour participer à l'enthousiasme royal des mouchoirs bleus, blancs ou rouges à agiter au passage de nos hôtes pour recréer les couleurs françaises. Un mouchoir rouge me fut remis, dont la couleur déplut fortement à ma mère, mais je n'en compris que plus tard la raison. En septembre 1939, mon père ne reprit pas l'uniforme militaire et conserva ses fonctions civiles. Réformé de la guerre précédente si proche qui l'avait meurtri, Verdun, l'occupation des Ardennes pendant quatre années, la percée ennemie jusqu'aux portes de Paris lui ayant laissé des souvenirs cuisants, il jugea prudent de prendre sa voiture et de nous conduire à Bourges dans une propriété de ma grand-mère maternelle qui se joignit à nous ainsi que Léone, son autre fille et sœur de ma mère. Veuve d'un premier mariage avec deux enfants en bas âge, ma. grand-mère, remariée avec un homme d'une charmante désinvolture, avait eu la joie mais aussi le courage d'élever les deux nouveaux arrivants. Son second mari, qui ne faisait aucune différence entre les quatre enfants, exerçait la profession de négociateur en fonds de commerce. Fantaisiste et joyeux, la réussite d'une affaire le conduisait souvent vers l'hippodrome de Vincennes dans l'espoir de doubler sa mise. Léone se souvenait de somptueux départs auxquels elle était conviée, en calèche, puis en automobile, avec des retours douloureux, à pied et les poches vides jusqu'à leur appartement dans le quinzième arrondissement. Parisien d'âme et de sang, il refusa de quitter Paris à .la déclaration de guerre. Lui aussi avait connu les combats meurtriers de la précédente guerre.

10

Je me réjouis de ce départ pour Bourges. Les vacances se prolongeaient en une promenade sur des routes presque désertes, des arrêts pique-nique, sous un ciel serein en bordure des chemins de la Sologne parmi les bruyères aux couleurs plus douces que celles des bruyères ardennaises, disait ma mère. Pour défendre son Berry natal, elle mettait une sourdine à sa bonne foi. Nous dégustions avec un bonheur inconscient de délicieux sandwichs au pain de mie préparés par ma grand-mère, et notre gourmandise nous faisait hésiter devant un choix si varié.

Il

I - DE L'ROTEL JACQUES CŒUR AUX PRES FICHAUX

Dans une rue calme qui n'avait eu autrefois pour seuls propriétaires que mes arrière-grands-parents maternels se dressait la maison de Bourges. A leur mort, les champs,. les vergers et les biens immobiliers furent partagés entre leurs quatre enfants et ma grand-mère hérita de la demeure où nous nous rendions, faisant face à des terres à pâturages, mais dans lesquels je ne vis pourtant jamais un animal y brouter. Cette bâtisse datait du début du siècle. Elle n'était pas vilaine mais elle n'avait jamais éveillé en moi les vives sensations que je retrouvais chaque année dans les Ardennes, avec l'odeur des bois, des fougères et des fleurs du jardin. Ici aucun objet ne rappelait mon enfance et le mode de vie d'une bourgeoisie de province avec ses petitesses et sa moralité étriquée ne pouvait séduire un enfant qui, malgré son jeune âge, en devinait les rigueurs et les absurdités. Le jardin seul m'émerveillait. Grand, planté d'arbres fruitiers diversifiés, je conservais en bouche le goût des prunes juteuses, toujours attirantes bien qu'à profusion à portée de main. Il menait en contrebas à l' Auron, ruisseau étroit et peu profond à l'eau claire et bruissante. J'aurais aimé m'y baigner ou seulement m'y tremper les pieds, mais interdiction formelle m'avait été notifiée dans la crainte d'une noyade.

J'apercevais entre les branches la propriété voisine appelée Cour Sainte Outrille. Ses habitations d'un seul étage formaient un cercle autour d'une large cour et me faisaient regretter qu'elles n'aient pas été attribuées à ma grand-mère, lors du partage. J'aimais leur élégance du dix-huitième siècle. Notre maison vaste ne possédait pas ce charme. Occupée à l'année par un oncle, son épouse et leur fils, de peu mon aîné, elle prit dès notre arrivée un rythme qui dut émouvoir les occupants mais leur accueil sympathique ne révéla rien de leur envie secrète de nous voir repartir au plus tôt. L'oncle au caractère taciturne m'effrayait un peu et s'il se trouvait lui aussi exempté d'aller au combat, c'est que vingt-cinq années auparavant, il fêtait son vingtième anniversaire dans les tranchées de Verdun. En 1916, un tir d'artillerie, frappant de plein fouet la casemate fragile de terre qui servait d'abri provisoire, l'avait enseveli dans une glaise épaisse, et laissé inanimé. Lorsqu'il s'était réveillé, il avait fébrilement gratté cette boue, fouillant de ses mains, s'arrachant les ongles à force de creuser sans trop savoir dans quel sens il se dirigeait et avait retrouvé la lumière pour constater combien comptait peu une vie humaine. Une main anonyme, charitable, avait déjà planté sur sa tombe provisoire une croix faite de deux vieilles planches. Son nom y figurait, écrit grossièrement et nerveusement. L'époque ne permettait pas de plus longs attendrissements.

14

Mort, enterré, ressuscité, il reprit le combat et trois jours plus tard, une balle le frappa sous l' œil droit et ressortit sous l'oreille gauche, une balle d'une grande délicatesse qui fracassa la mâchoire sans laisser de séquelles irréversibles. Ainsi il ne figura pas dans l'honorable congrégation des gueules cassées faisant peine à voir lors des cérémonies du 14 juillet. Il pensa au dicton: «Jamais deux sans trois », mais la fin de la guerre le trouva vivant, mais muet pour toujours sur les épreuves subies. Il ne manifesta jamais devant les siens son opinion sur l'issue du nouveau conflit, certitude d'une victoire ou éventualité inconcevable d'une défaite alors que presse et radio glorifiaient notre puissance invincible, mais lorsque d'autres abordaient ces questions cruciales je voyais passer dans son regard des lueurs étranges qui m'impressionnaient. Pourtant les champs de bataille lointains ne provoquaient plus le même effroi que vingt ans plus tôt. On tuait moins ou si peu qu'il eût été déraisonnable d'y trop penser. On devinait toutefois dans les brèves réflexions de mon oncle qu'il gardait en mémoire ce passé d'avant ma venue au monde si lointain pour moi et que l'indifférence manifestée envers ceux qui combattai~nt l'exaspérait. C'est bien plus tard que j'ai compris qu'il existait des blessures qui jamais ne se cicatrisent.

15

C'eût été mensonge que de traiter son épouse de trottin parisien.. Elle n'en possédait pas l'allure. Le qualificatif de dame vertueuse de province lui convenait mieux. A chaque sortie prévue, elle portait chapeau, gants, sac à main et bas assez épais. On riait sous cape chaque matin de la voir s'affairer avec méthode à une préparation de café. Avec un sens aigu de l'économie, elle reprenait le vieux marc de la veille soigneusement conservé dans un récipient caché au fond de son placard, le replaçait avec amour dans la cafetière et doucement l'arrosait d'eau bouillante. Une fois seulement, était-ce un miracle, je la vis remettre du café frais moulu. La décoction imbuvable et blanchâtre attirait les observations de son mari. Elle lui répondait avec une innocence qui n'était peut-être pas feinte: «Tout le monde le trouve excellent », et lui de rétorquer: « Tes invités sont des personnes polies et civilisées ». Mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et je restais persuadé que jusqu'à son dernier soupir elle offrirait « du jus de chaussettes ». Sœur de ma mère et de Gaston, Léone, ravissante brunette, avec l'audace de sa beauté et de ses vingt ans à peine écornés ne cachait pas son opinion sur l'étriqué et la morosité de l'existence imposée. Chaque sortie exigeait une explication: «Où allez-vous? Que faitesvous? ». Cette manie, plus qu'une curiosité réelle, la rendait d'autant plus nerveuse que l'oncle, moraliste, ajoutait: « Nous sommes en guerre et Bourges n'est pas Paris ». Ma grand-mère, conciliante, répétait: « Mettez un chapeau si vous sortez ». Et Léone de rétorquer: . « Nous savons que nous sommes au couvent ».

16

Ignorante de ce dessin humoristique et grinçant paru lors du précédent conflit qui faisait dire au poilu dans sa tranchée boueuse en parlant des planqués de l'arrière: « Tiendront-ils? », elle estimait que la larme à l'œil et I'humeur chagrine décourageaient les soldats permissionnaires alors que les bals, les chants et les rires leur procuraient des forces pour repartir au front et gagner très vite ce conflit. L'obligation du port d'un chapeau la mettait d'autant plus en rage que le sien était orné de fleurs. Au cours d'une promenade au milieu de la foule, ma grand-mère lui dit sans malice à haute voix: « Ne perds pas ta fleur, ma chérie », sans concevoir qu'une autre signification pouvait être donnée à ses propos. Lorsqu'elle disait: «Soyez raisonnables, mes enfants », cela sousentendait: « N'oubliez pas le chapeau ». En vain tentaitelle de concilier les inconciliables manières de penser 'de la famille. Si sa sœur piaffait, ma mère, docile, écoutait inlassablement les descriptions de son frère sur les beautés de la ville et tout particulièrement sur la maison de Jacques Cœur, son site préféré. «Avez-vous admiré ses façades si diverses, l'une défensive flanquée de deux tours, l'autre possédant une porte à double vantail, avec son marteau de fer forgé, ses galeries d'intérieur immenses aux gigantesques cheminées? ». Nous savions tout cela et connaissions sur le bout des doigts la vie du grand argentier du Roi Charles VII, l'homme le plus riche de son temps, dénoncé par d'autres seigneurs envieux, emprisonné puis évadé, devenu capitaine de la flotte du Pape en Orient, qui n'aurait peut-être laissé aucun souvenir n'eût été la construction de son fabuleux Hôtel. 17

Nous admirions sincèrement ce Palais mais nous n'aspirions pas à le visiter chaque jour. Par contre sur,le bout de la langue le goût délicieux des «J acques Cœur », pâtisseries sublimes, nous faisait saliver mais là encore nous devions nous montrer raisonnables, expression exécrable pour moi comme elle devait l'être pour tous les gosses de mon âge. Nos promenades mélancoliques nous entraînaient dans le parc des Prés Fichaux, où se déroulaient au Moyen Age les réjouissances populaires. En l'apprenant, Léone avait soupiré. Les parterres de fleurs aux couleurs d'automne resplendissaient d'élégance harmonieuse mais le silence avait remplacé les rires et les fêtes. Nous repartions doucement vers la cathédrale, plus belle disait ma mère que les cathédrales de Paris, d'Amiens ou de Chartres. Je partageais son appréciation judicieuse mais déjà j'aimais cette lumière admirablement graduée qui créait un clair-obscur. Je me sentais à l'aise pour m'y recueillir avec des pensées pieuses ou païennes. En partant, je me retournais toujours pour admirer cet ensemble majestueux aux cinq portails, et l'émotion me gagnait. Curieux,émoi que cette sensation tenant plus à la beauté des lieux qu'à leur cadre religieux. Très vite je compris que ma vocation ne m'entraînerait jamais à entrer dans les Ordres quels qu'ils soient, ni à admettre pour monnaie comptant les bulles papales. Plus agnostique que païen, je demeurais un effronté et un rebelle dans la foi alors que j'aurais aimé être, comme tant d'autres, et sans réticence certain de l'existence du ciel et de l'enfer.

18

Nous rentrions à la maison par ces rues étroites bordées de vieilles demeures, les unes en façade et les autres en pignon, avec des cours ouvertes à tout venant pour mieux faire apprécier leur décor monumental. Parfois, pendant le trajet, ma mère pour me faire rire ou sourire me chantait à mi-voix des chansons apprises quand, jeune fille, elle travaillait dans une grande maison de couture et entendait les trottins les fredonner. Son répertoire, très varié, passait facilement du drolatique au drame, mais j'aimais particulièrement cette chanson aux multiples couplets qui relatait les mésaventures d'une jeune fille avec quatre beaux et jeunes futurs officiers. Les deux dernières stances me sont toujours restées en mémoire:
Voulez-vous prendre un byrrh, dit l'élève de Saint Lyr Line bière de Namllr, dit I 'élèlJe de j.C)aumur J'l'OUS o.ffre llne menthe à l'eau, dit l'élèlJe de Fontainebleall _Moij 'vous offre l,insapin, dit l 'polytechnicien J'ai qliitté le.front pllr l'élève de SalimIlr J'ai qZ.litté sans rOl.lgirl'élève de j.C)aint-Cyr J'ai quitté sans accroc l'élèl'e de FontaineblealJ J'ai quitté qlle le lende/nain le polytechnicien Et nous avancions avec un peu de soleil dans le cœur.

Léone remarquait les pâtisseries qui offraient un choix varié de délicieux gâteaux mettant l'eau à la bouche, mais un tel achat pouvait être mal apprécié à notre retour. C'était la guel1.eet à la guelTe s'ajoutait le budget limité de ma mère qui l'incitait à déclarer en souriant: « l'Ol.lrnOnSla tête l'ers le ciel et ne cédons pas à la
teJ11atil)n ».

19

Un jour pourtant le diable s'en mêla. Une centenaire peu connue de nous venait de mourir. Les obsèques se déroulaient à la cathédrale. Je ne cherchais pas à savoir pourquoi nous devions y assister mais il le fallait. Nous faisions bande à part, ma mère, moi et la tante qui nous déclara: « Nous voilà seuls. La vie est courte et la mort de cette arrière-cousine nous le confirme ». En raison de l'âge de la défunte l'argument paraissait audacieux mais impossible de lui résister alors qu'elle franchissait la porte de la pâtisserie d'un pas aussi vif que celui d'un chasseur à pied. A peine entrés nous ressortions déjà avec nos paquets ficelés par de jolis rubans roses. Même à cent mètres on ne pouvait les confondre avec un missel. En gros caractères on y lisait le nom du confiseur: « A la belle gourmande ». La boutique petite sans table, mais animée par une clientèle choisie, ne se prêtait pas à la dégustation et Léone proposa une chapelle sombre de la cathédrale où les pénitents venaient se recueillir après confesse. Refus catégorique de ma mère et ce fut assis sur un banc un peu humide de rosée, comme trois clochards, que nous dégustâmes nos choux à la crème en nous poissant les doigts avant de courir à l'office et de nous rafraîchir à l'eau bénite. Dieu voulut-il nous punir par une calamité dont la Bible ne parle pas, celle des moustiques? Difficile de l'affirmer mais dès le lendemain de notre bombance, la température ayant grimpé, ils arrivèrent en escadrille de la rivière proche et piquèrent droit sur nos lits situés dans les deux chambres mansardées que nous occupions l'esprit tranquille. 20

Les dégâts se découvrirent au matin: une joue boursouflée, une paupière fermée, un bras meurtri. Un pharmacien consulté leva les bras au ciel en signe d'impuissance et, après un long soupir de réflexion, nous conseilla de fermer nos fenêtres la nuit. Solution simple mais difficile à adopter. Nous risquions de mourir étouffés par la chaleur des lieux. Devant notre consternation, I'homme de l'art se tira la barbichette et ajouta, pensif: «Je vends des produits, certes, comme tous mes confrères mais leur utilisation vous tuera sûrement avant les bestioles » et sans illusion, il ajouta: «Aujourd'hui, on tue plus facilement les hommes que les moustiques ». En repartant et pour nous faire sourire, ma mère nous conta l'histoire d'une amusante publicité fournissant le moyen infaillible de se débarrasser des punaises, des cafards et sans doute des moustiques. Contre paiement évidemment, le client recevait par la poste un minuscule colis méticuleusement emballé, et les mains fébriles qui le déficelaient y trouvaient un marteau avec une notice explicative:
« Visez la tête et tapez fort ».

Que nous restait-il à faire? Montrer une attention de tous les instants, la pantoufle à la main et prêts à frapper, Léone ne pouvait s'y résoudre estimant que la vie étant un éternel problème, tout problème doit trouver sa solution et comme Archimède qui s'écria: «Eurêka,j'ai trouvé! », elle s'exclama un jour: « Une moustiquaire,
comment personne n y a-t-il pensé! ».

21

Trouver une moustiquaire à Bourges en temps de paix ne devait pas être facile, mais en période de conflit c'était partir à 'la recherche non pas du trèfle à cinq feuilles mais à six feuilles. Nos démarches secrètes firent lamentablement chou blanc et certaines mercières, chez lesquelles nous nous étions rabattus, les vendeuses du grand magasin Les Dames de France, nous ayant ri au nez, nous regardèrent bizarrement. Une moustiquaire, quelle curieuse idée! Léone crut résoudre le problème: «Il nous suffira de décrocher chaque soir les rideaux des chambres et d'en entourer les lits en les fixant avec des épingles ». La tentative fut fâcheuse. Lorsque les sirènes d'alerte résonnèrent dans la nuit, ayant oublié nos installations, empêtrés dans nos voiles, en nous levant précipitamment, piqués de toute part non par les moustiques mais par ces pointes métalliques acérées si douloureuses pour notre peau, la sage décision de renoncer à notre invention fut prise. Ni la guerre contre les moustiques ni la guerre des hommes ne semblent au point en cet automne 1939. Pas d'événements sérieux. Sur le front, les soldats dormaient ou simulaient un sommeil de bon aloi. La ville de Bourges dynamique faisait du zèle et souvent la nuit les sirènes d'alertes aériennes hurlaient. Ma tante et moimême les attendions avec joie. Elles cassaient la monotonie des jours et je n'éprouvais aucune peur d'un bombardement. Je croyais à la victoire, à notre supériorité militaire, aux canons allemands qui crachaient des obus inoffensifs qui n'explosaient pas, à la terreur de l'ennemi de nous voir 22

prendre l'offensive et je ne cherchais pas à savoir pourquoi nous n'attaquions pas. Les présentateurs de la radio clamaient notre force sur terre et dans les airs, les journalistes surenchérissaient sur notre puissance invincible et le général en chef de nos armées, dont l'appétit ne fut jamais troublé par ses lourdes responsabilités, affirmait, après chaque repas succulent, la paupière lourde, mais la mine gourmande: «La victoire est proche ». Dans de telles conditions, comment l'ennemi aurait-il pu bombarder la ville puisque nous restions maîtres du ciel? Plus tard, bien plus tard, des esprits malicieux répétèrent des propos qu'il tint à la fin d'un banquet -après l'invasion de la Hollande, de la Belgique et du Luxembourg- devant ses officiers supérieurs: «Sans vouloir vous commander, Messieurs, qu'allons-nous faire? » Peu de temps auparavant sortait de sa bouche un autre mot charmant à l'égard des soldats: «Il faut vous servir de vos armes ». Les mots célèbres parsèment l'histoire de France, de Mac Mahon et son « Que d'eau, que d'eau » devant les inondations à la femme d'un de nos Présidents de la République disant au Roi d'Angleterre: « Votre fils aîné sait-il ce qu'il veut faire plus tard? ». Pourquoi le chef de nos armées en 1940 aurait-il été à l'abri de propos maladroits et fâcheux qui ne vinrent aux oreilles de la plupart des Français que bien plus tard, trop tard? Lorsque les sirènes mugissaient, nous étions les premiers dans la cave et assistions à l'entrée des artistes, la tante Marcelle, porteuse de nombreux bigoudis mais sans 23

chapeau, étonnait par sa vaillance. Comment dormir coiffée de ces ustensiles à supplice dont elle semblait s'accommoder avec aisance! Suivait l'oncle surnommé « le bourgeois de Calais » en longue chemise blanche de coton tenant un bougeoir à la main par prudence en cas de panne d'électricité. Il recommandait de ne pas allumer pour ne pas être repérés par les avions teutons. Cette interdiction et ces précautions héritages du précédent conflit me faisaient sourire. Le cousin suivait, ronchonnant car réveillé brutalement. Il se rendormait rapidement sur un vieux matelas qui traînait et sur lequel, dans la journée, le chien de la maison faisait sa sieste. Ma grand-mère maternelle arrivait enfin dans une robe de chambre molletonnée, porteuse d'une boîte de gâteaux secs et d'une bouteille d'eau minérale de fabrication maison avec les fameux lithinés du docteur Gutin qui durent empoisonner une grande partie de la France. Les chemises de nuit portées par ma mère et Léone avec une coquetterie toute parisienne donnaient l'illusion d'un bal. L'oncle par des soupirs appuyés manifestait sa désapprobation sur ces tenues de gala. A la fin de l'alerte, chacun retournait dans son lit. La fragilité du bâtiment n'assurait aucune protection réelle. Son effondrement nous aurait ensevelis et étouffés sous les gravois. Le savions-nous? Sans doute inconsciemment mais l'illusion a ses vertus et permet 24