Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville

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Cet ouvrage offre des données essentielles sur les motivations de la politique coloniale de la France au Congo, sur les modalités des décisions prises pour sa mise en valeur à la fin du XIXè siècle, en ces années où, après avoir "conquis" pour la France un vaste domaine dans le Bassin du Congo (1880-1885), Pierre Savorgnan de Brazza a exercé la fonction de Commissaire Général du Congo Français (1886-1898). Le Congo français devenu A.E.F. en 1910 fut abandonné à ces compagnies concessionnaires chargées de la pénétration économique. La cuvette congolaise, territoire des Ngala, devint le domaine des "frères Tréchot".
Publié le : dimanche 1 octobre 2006
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EAN13 : 9782336276304
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SAVORGNAN DE BRAZZA, LESFRERESTRECHOTETLESNGALA DU CONGO-BRAZZAVILLE
(1878 - 1960)

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Alfred Yambangba SAW ADOGO, La polygamie en question, 2006. Mounir M. TOURÉ, Introduction à la méthodologie de la recherche, 2006. Charles GUEBOGUO, La question homosexuelle en Afrique, 2006. Pierre ALI NAPO, Le chemin de fer pour le Nord- Togo, 2006. Université Catholique de l'Afrique Centrale, Faculté de théologie, Le travail scientifique, 2006. Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Église-Famille de Dieu dans la mondialisation, 2006. Eugénie MOUA YINI OPOU, La reine Ngalifourou, souveraine des Téké, 2006. Georges NGAL, Reconstruire la R.D.-Congo, 2006. André SAURA, Philibert Tsiranana (1910-1978), premier président de la République de Madagascar (2 tomes), 2006. Dingamtoudji MAIKOUBOU, La femme ngambaye (Tchad) dans la société pré-coloniale, 2006. Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi BANGOURA, Moustapha DIOP, Quelle transition politique pour la Guinée ?, 2006. Gilbert ZUÈ-NGUÉMA, Africanités hégéliennes, alerte à une nouvelle marginalisation de l'Afrique, 2006. Claude KOUDOU (sous la dir.), L'espérance en Côte d'Ivoire, 2006. Etanis1as NGODI, Milicianisation et engagement politique au Congo-Brazzaville, 2006. Lamine TIRERA, Abdou Diouf, biographie politique, 2006. Lamine TIRERA, Abdou Diouf et l'Organisation Internationale de la Francophonie, 2006.
www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.IT harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01516-6 E~:9782296015166

Abraham

Constant N dinga Mbo

SAVORGNAN DE BRAZZA, LES FRERES TRECHOTETLESNGALA DU CONGO-BRAZZAVILLE (1878 - 1960)

Publication de la Fondation Pierre Savorgnan de BRAZZA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Espace L'Harmattan

Kinshasa

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L' Hannattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1053 Budapest

- RDC

L'Hannattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Du même auteur Introduction à l'histoire des migrations au Congo. Tome 1: Hommes et cuivre dans le «Pool» et la Bouenza avant le XXe siècle, Editions Bantoues, Heidelberg (R.F.A.), 1984, 153p. ; Pour une histoire du Congo-Brazzaville. réflexions, L'Hannattan, Paris, 2003, 308p. ; Méthodologie et

Onomastique et Histoire au Congo-Brazzaville, L'Hannattan, Paris, 2004, 228p. ; Les Ngala dans la Cuvette congolaise (XVIIe

L'Hannattan, Paris, 2005.

-

XIXe siècles),

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage que nous livrons à l'occasion de la Commémoration par le Congo-Brazzaville du Centenaire de la mort de Pierre Savorgnan De Brazza (14 septembre 1905), fondateur du Congo-Français, est pour nous l'aboutissement d'une longue enquête documentaire qui avait démarré en 1970 alors que nous étions inscrit aux séminaires de Maîtrise - Histoire des professeurs Hubert Deschamps, Yves Person et Raymond Mauny du Centre de Recherches Africaines de la Sorbonne, multiséculairel et prestigieuse université parisienne. Catherine Coquery- Vidrovitch venait de soutenir, sous la direçtion scientifique du Professeur Hubert Deschamps, une thèse de Doctorat d'Etat ès Lettres et Sciences Humaines, publiée sous le titre de Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires (1~98-1930), une monumentale étude de la mise en valeur de l'Afrique Equatoriale Française (cette fédération englobait les espaces des actuelles République du Congo-Brazzaville, République Centrafrique, République du Gabon et République du Tchad) par le Capital privé européen. Le Professeur Hubert
Deschamps, renseigné sur nos origines

- natif

de la Cuvette congolaise

-

nous conseilla d'aller à la monographie en choisissant l'étude de la Compagnie Française du Haut et Bas-Congo (CFHBC), société des «Frères Tréchot » qui avaient reçu en concession à la fin du XIXe siècle la Cuvette congolaise et s'y étaient maintenus comme industriels et commerçants audelà de l'Indépendance qui avait pourtant mis fin à la mise en valeur française. Ayant vécu sous les Tréchot, quoi de plus normal pour nous que d'entreprendre cette histoire vécue en partie et par nos parents et par nousmême. Un sujet d'histoire immédiate! Linnengue, notre village, situé à 5 Kms de Fort-Rousset (dénommée Owando, depuis 1974), chef-lieu de la Likouala-Mossaka, était la capitale dans le Nord-Congo de la CFHBC. En 1951-1952, nous avons vu les Tréchot implanter au sud-ouest de notre village, dans le quartier Kounda, la plantation de palmiers elreis, et au nordest, à côté de la factorerie et du port sur le Kouyou, le « campement» des travailleurs tege-alima, des travailleurs «immigrés» qui n'avaient pas pu se faire recruter à Etoumbi, autre plantation des Tréchot sise dans le District d'Ewo. Notre enfance a été particulièrement marquée par les activités de la CFHBC : les hommes et femmes de Linnengue ont servi dans la plantation de Kounda, dans 1'huilerie, à la factorerie ou sur les steamers des Tréchot. Nous nous souviendrons toujours de l'accident qui avait causé la mort à notre oncle paternel, Olingou Bernard «Enganda », dont la mémoire a été conservée en pays koyo parce qu'il figure parmi les fondateurs en 1951 de la danse « Edenda » : il fut écrasé par un gros arbre lors de la déforestation de la zone sur laquelle allait être plantés les palmiers elreis. Nous ne saurions comment ne pas évoquer aussi quelques anecdotes qui nous relient à la
I

A l'origine, en 1180, il s'agissait d'un collègede théologie fondé à Paris par un ami du roi

Louis IX (Saint-Louis), son chapelain, Robert De Sorbon. Devenue la Faculté de Théologie de l'Université de Paris créée en 1208, l'institution porta à partir de 1219 le nom de son fondateur.

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présence dans notre village des «Frères Tréchot»: dans notre prime enfance (7/10 ans), nous avions souvent été ramasseur de balles de tennis les soirs à la résidence des Tréchot et découvert alors ce sport; pendant les vacances scolaires (juillet/août, de 1959 à 1961), avec des aînés et les enfants de ma classe d'âge (Ahombo «Vasco », Clément Alingui, Gaspard Ambango «Ikourou », Philippe Assama, Joseph Assolebongi, Jean-Marie Ata, Julien Atondi, Jean-Pierre Bedelet, Victor Djokou, Jerôme Ebanda, Paul Ebamba, Dieudonné Ebanza «Donne », Jean-Paul Elenga, Michel Issambo «Buridan », François Lékaka, Placide Lengagna, Destin Lomina «Epi », Alphonse Mbouma« Defoufou », Hubert Ngourou, François Okobo «Ipakard », Alphonse Olende, Roger Olouengue, Félix Ossere «Dux », Ossete-Ouando, Roger Ossombo, Otiya «Tym », Bénigne Peya ...), nous allions louer nos bras à la plantation de Kounda. Cette tâche saisonnière consistait à récolter les graines de la plante de couverture puraria, entretenue afin d'éviter que les herbes folles n'envahissent les palmiers elreis; ces graines étaient séchées et semées pour recycler cette plante. Ce qui nous permettait, les uns et les autres, de gagner un peu d'argent: un appoint important pour préparer matériellement nos rentrées scolaires. En réalité, notre «Tréchot» à nous, à cette basse époque de l'histoire de la CFHBC (années 1950 - 1960), fut un certain Séguin, Directeur alors de la Société. C'est lui qui a implanté la plantation de palmiers à Kounda. Depuis, celle-ci était désignée par tous les natifs du District d'Owando «Palmeraie de Séguin », et la graine puraria« graine de Séguin ». Seguin est un «Blanc» rentré dans le folklore koyo, en même temps qu'un certain Fouquet, pour s'être épris d'amour pour une fille koyo: chose exceptionnelle en ces « temps coloniaux ». La danse edenda les a tous deux immortalisés dans des chansons restées célèbres, la plus belle étant, à mon avis, celle alliant Fouquet à Ngala, une belle originaire du pays mbosi. La métaphore koyo conservée à ce propos est: «Ngala a mba Fouquet », qui peut avoir comme traduction: «Ngala, la dulcinée de Fouquet ». Cette contemporanéité de la plupart des faits que nous relatons dans cet ouvrage, ceux des années 1950 et 1960 notamment, nous a en fait contraint à nous exercer à faire de «l'histoire immédiate »2. La caractéristique principale de cette «histoire» est d'avoir été vécue par l'historien ou ses principaux témoins. Dans l'historiographie actuelle, la méthodologie de «l'histoire immédiate» est matière à controverses. L'étude des faits «très
contemporains », des faits «très proches» l'expression «contemporary history» -

- les

historiens anglais utilisent suscite des obj ections non

2 Nous remercions Madame Scholastique Dianzinga, Maître-assistante d'histoire, notre collègue du Département d'Histoire de la F acuIté des Lettres et des Sciences Humaines, Université Marien Ngouabi de Brazzaville, pour la précieuse documentation qu'elle nous a offerte, en initiée de cette nouvelle méthodologie. Elle a été à bonne école à l'Université de Pau!

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seulement méthodologiques, mais aussi déontologiques chez les historiens de métier. Elles se fondent sur : - l'inaccessibilité de certains documents, précisément les archives publiques. Ces documents largement utilisés par les historiens, ne sont pas toujours accessibles pour la période «très contemporaine ». L a législation sur l' ~)Uverturedes archives varie selon les pays. En France, en Angleterre et aux Etats-unis par exemple, il faut un déJai de 30 ans pour consulter les archives confidentielles émanant de l'Etat. L'historien ne peut donc facilement disposer des délibérations des conseils des ministres, des rapports des ambassadeurs, des rapports de police, etc. Le délai est encore plus long (100 à 120 ans) pour les documents susceptibles de mettre en cause la vie privée ou l'intérêt public (dossiers personnels, dossiers judiciaires, état civil, etc.). L'historien arrive toutefois à contourner cette contrainte en sollicitant des dérogations auprès des responsables des archives, des Procureurs de la République; - la contemporanéité des faits qui expose I'historien à deux écueils: 1) L'historien face aux événements se trouve dans la situation soit de spectateur, soit de témoin direct ou même d'acteur. La sérénité et l'impartialité lui feraient défaut pour traiter des événements qu'il a vécus ou qu'il a subis.3 2) Le manque de recul chronologique et la brièveté des crises événementielles (guerres ou révolutions) interdiraient de situer les faits récents dans la perspective de la longue durée.4 Les historiens de formation «classique» trouvent aujourd'hui un contradicteur, Jean-François Soulet, qui a adopté cette expression et qui en précise même la définition: Nous entendons par histoire immédiate, l'ensemble de la partie terminale de l 'histoire contemporaine, englobant aussi bien celle du temps présent que celle des 30 dernières années.. une histoire qui a pour caractéristique principale d'avoir été vécue par l'historien ou ses principaux témoins.5 Pour Soulet, ces manques et faiblesses sont certes bien réels. Mais, avoir vécu l'événement que l'on veut décrire, ou, au moins, le temps de l'événement n'a pas que d'inconvénient. Le vécu confère à l 'historien un grand
3 La remarque est de Guy Perville, Professeur d'histoire à l'Université de Bordeaux III Cf. son article, «Histoire immédiate, histoire du temps présent, ou histoire contemporaine: le cas de la guerre d'Algérie », Cahier d'Histoire immédiate, n° 3, 1993 : 95-105. 4 Idem: 96. 5 J. F. Soulet, 1994, L 'histoire immédiate, Paris, PUF, Que Sais-je? : 4 9

privilège: celui d'avoir, d'emblée, une idée nuancée de l'atmosphère et des états d'esprit du moment.6 Nous croyons utile de rappeler qu'en fait, «l'histoire immédiate» est aussi ancienne que «l'histoire ». L'étymologie grecque du mot « histoire », iç'tsp, c'est celui qui sait pour avoir été témoin; l'historien, c'est «celui qui sait pour l'avoir vu ». C'est pourquoi, dans l'Antiquité, pour prétendre faire œuvre d'historien, il fallait donc, d'abord, avoir été le contemporain des événements que l'on souhaitait relater. L'œuvre des pères fondateurs de l'histoire s'inscrit d'ailleurs dans cette conception. Ceux-ci traitaient du passé dont ils avaient souvent été témoins et même, parfois, acteurs. Il n'y a qu'à se référer à Hérodote et Les guerres médiques, à Thucydide et La guerre du Péloponnèse ou à Polybe et ses Histoires. La réalité relevée par Soulet est que l'historien du« très contemporain» ne peut être confronté à un manque absolu de sources. Il risque plutôt de se perdre dans leur surabondance et leur diversité. Aussi, le véritable problème reste-il ici celui de leur tri. En effet, outre les archives publiques, il y a d'autres sources importantes: les mémoires, les témoignages écrits et oraux des acteurs et des témoins survivants, les archives privées, la presse, les documents audio-visuels, etc. L'utilisation des sources orales notamment est aujourd'hui considérée comme l'un des atouts que l'on doit reconnaître à l'histoire immédiate: l'historien a la possibilité d'interroger les témoins directs ou indirects des événements qu'il étudie. Ce qui a le grand avantage de modifier la distance entre le chercheur et l'objet de sa recherche et lui permet de « construire» une partie de sa documentation. Lorsqu'en 1970 nous démarrions nos enquêtes documentaires aux Archives d'Outre-Mer de Paris sises à la Rue Oudinot, paraissait l'ouvrage de Georges Mazenot La Likouala-Mossaka : Histoire de la pénétration du Haut-Congo, 1878-1920, un ouvrage sublimé depuis cette époque par les natifs de la Cuvette congolaise, parce que son auteur était le premier africaniste qui traitait de l'histoire de la Cuvette congolaise, avant la parution en 1976 de La Cuvette congolaise. Les hommes et les structures de Théophile Obenga. Le «Mazenot» - c'est ainsi qu'il est couramment désigné - est remarquable par sa page de garde sur laquelle figure la photographie d'un célèbre kani l'engamba, chef couronné, koyo, dans les années 1950-1960, Etoumbakoundou; l'ethnonyme «Koyo » que porte les Koyo, un des groupes ngala de la Cuvette congolaise, tirerait son origine de la première particule de la dénomination de sa cité-état, Koyo-Ngandza, comme l'explicite la tradition orale koyo ci-après: Le nom «Koyo» n'est pas notre vrai nom. C'est un nom attribué par les Likuba. En effet, lors de leur remontée de la Lepana, les Likuba, arrivés au premier
6Supra : 44.

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village de la terre ferme qu'ils ont rencontré au sortir de la zone marécageuse, leur pays d'origine, se sont renseignés sur le nom de cette localité. Leur interlocuteur ayant mal compris la question, leur donna plutôt le nom du chef de la localité, « Koyo-Ngandza ». Désormais, les commerçants likuba désignèrent la localité « Koyo » ainsi que la rivière qu'ils remontaient. Ils étendirent par la suite la dénomination aux populations d'amont, leurs « amis de commerce ». Une autre tradition orale koyo donne les Européens de la fin du XIXe siècle comme auteurs de cet ethnonyme : Les colonisateurs européens, dans la recherche des zones à exploiter au cours de leur pénétration économique du Congo, vont remonter, à partir de Loboko, la rivière Lepana. Arrivés à Limbongo, village du chef Koyo-Ngandza situé au confluent de la Lepana et de la Woma, premier village en réalité de la zone des terres fermes au sortir de la zone marécageuse, ils demandent aux habitants le nom de leur localité,. ils obtiennent comme réponse « Koyo-Ngandza ». Les Européens ont alors retenu la première partie de ce nom, au vrai son abrégé, comme nom du village et à la fois comme celui de ses habitants et du cours d'eau. Les (Koyo)Ngombe - c'est ainsi que les actuels Koyo se désignent auraient ainsi reçu un ethnonyme qui, au demeurant, ne signifie rien7,

-

Georges Mazenot8 est le premier historien de formation à avoir arpenté le domaine des Tréchot avec son statut de Chef du district de Makoua (1956-1958), puis de Chef de la région (Préfet) de la LikoualaMossaka (1960-1963) avec résidence à Fort-Rousset: il avait à sa disposition les archives régionales et les souvenirs de l'administrateur. Ses

7 Lire, à propos, A. Ndinga Mbo, 2004, Onomastique et Histoire du Congo-Brazzaville: 85-128. 8 Georges Mazenot, détenteur d'un Doctorat de 3eme cycle d'Histoire, a publié deux articles en 1966 et 1967 dans Cahiers d'études africaines, a apporté son concours aux commentaires de textes choisis par Catherine Coquery- Vidrovitch, in Brazza et la prise de possession du Congo - La mission de l'ouest africain, 1883-1885, Paris - La Haye, Mouton, 1969, a participé à la composition des Mélanges offerts à Hubert Deschamps Perspectives nouvelles sur le passé de l'Afrique noire et de Madagascar, Publications de la Sorbonne, Paris, 1974. L'étude offerte à Hubert Deschamps a pour titre Histoire et colonisation. Il est membre de La Société Française d'Histoire d'Outre-Mer. 11

trois ouvrages9 peuvent être considérés comme de véritables «sources écrites»: il est le témoin, au premier degré, qui a vu et vécu une bonne partie de l'histoire qu'il rapporte, à qui les Tréchot adressaient leurs rapports périodiques d'activités, l'administrateur dont les inspections traversaient les installations industrielles et commerciales des Tréchot. Son avant-dernier ouvrage, Carnets du Haut-Congo, est une sorte de journal écrit pendant la période 1959-1963 par un acteur/observateur de cette époque, chez lequel les préoccupations de l'historien n'étaient pas absentes: il s'agit d'un journal de bord rédigé (presque) au jour le jour - un diaire - par un fonctionnaire français servant au Congo au titre de la coopération où il n'a occupé que des postes de commandement, et qui a consigné ce qu'il a vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a pensé. Cet agenda d'un administrateur est devenu, au fil des années, une sorte de confident auquel le coopérant confiait tout ce qui s'imposait à son esprit à un moment donné. Les Carnets du Haut-Congo ne sont rien d'autre que des éléments de l'histoire du Congo à l'état brut. L'historien est cependant conscient que les mémoires reconstruisent le passé à leur façon, qu'ils remodèlent inévitablement les souvenirs et que la démarche intellectuelle qui conduit à les rédiger leur confère une cohérence que les évènements n'avaient pas à l'époque. Gilles Sautter, spécialiste de démographie et de géographie rurale a parcouru lui aussi le domaine des Tréchot dans les années 1960 et a connu personnellement les Tréchot : sa monographie sur le «pays des rivières» (l'expression est de lui), un des chapitres de sa monumentale étude intitulée De l'Atlantique au fleuve Congo: une géographie du sous-peuplement. République du Congo. République du Gabon, peut également tenir lieu de «témoignage écrit» pour l'historien. Notre entreprise avait trouvé ses balises dans ces deux « témoignages écrits ». Nous avons été puisé notre documentation écritelO en France, dans les Archives d'Outre-Mer de la rue Oudinot à Paris, puis, à partir de 1987 à celles d'Aix-en-Provence, le gouvernement français ayant, dans le souci de regroupement fonctionnel, transféré à Aix-en-Provence les archives de l'ancien Ministère des Colonies (devenu depuis Ministère de la France d'Outre-Mer); au Congo, à Brazzaville aux Archives Nationales et à Owando aux Archives régionales. En France comme au Congo, nous avons fait une bonne moisson et tenons ici à révéler la valeur de cette documentation constituée principalement de récits de voyages, d'études scientifiques (ethnologiques, démographiques, historiques.. .), d'enquêtes administratives et de rapports divers sur l'organisation politique, administrative et socio-économique de la
9Cf. G. Mazenot, 1970, La Likouala-Mossaka: Histoire de la pénétration du Haut-Congo, 1878-1920, Paris - La Haye, Mouton;

- 1996,Carnetsdu Haut-Congo (1959-1960),Paris, L'Harmattan;
- 1997, Le Dernier 10
Voir « Sources écrites» in fine. 12

Commandant. Mémoires d'Outre-Mer, Paris, L'Harmattan.

Cuvette congolaise avant l'Indépendance du Congo, de rapports sur l'activité de la Compagnie Française du Haut et Bas-Congo des «Frères Tréchot » et autres sociétés concessionnaires voisines telles que l'Alimaïenne, la Société de l'Afriql}e Française, la Compagnie Française du Congo, la Société de la Sangha Equatoriale. Il s'agit essentiellement de documents d'archives, pour la plupart inédits, et de périodiques. A l'examen, les sources narratives (récits) de la fin du XIXe siècle revêtent pour notre étude une grande valeur en ce qui concerne la description des situations réellement observées. En quoi d'ailleurs cette littérature narrative nous a paru d'une importance primordiale comme source de l'histoire économique et sociale de la Cuvette congolaise: sites, métiers, routes commerciales, principaux marchés, marchandises et prix, agriculture et artisanat, ressources naturelles..., tout cela a été observé et décrit avec maints détails qui semblent refléter la réalité telle qu'elle a pu être perçue, donc sans parti pris. En effet, les Français avaient besoin sur ces questions, dans leur propre intérêt, de notes aussi objectives que possible, même s'il est par ailleurs vrai que De Brazza, dans un but apparent de propagande, avait souvent peint en couleurs exagérément brillantes et ce, pour rehausser la valeur du Bassin du Congo dont il souhaitait la « pénétration» économique par le grand Capital français, les ressources naturelles et les possibilités économiques de la Cuvette congolaise. Mais l'historien est habitué à cette sorte d'exagération et sait en tenir compte. Ce que les premiers voyageurs français ont réussi le mieux nous paraît avoir été l'observation des aspects extérieurs des sociétés ngala, celle de ce que nous appelons «us et coutumes ». On pourrait à ce propos mentionner par exemple les documents des agents de la «Mission de l'Ouest Africain» publiés par Coquery-Vidrovitchll. Ceux-ci contiennent d'excellentes descriptions, très précises, de diverses cérémonies rituelles, de techniques de production, de stratégies et de tactiques guerrières..., même si parfois ces descriptions sont accompagnées d'épithètes telles que « barbare », « primitif », « absurde », «ridicule» ou autres termes péjoratifs qui ne signifient pas grand-chose au demeurant, mais montrent seulement un jugement en fonction des habitudes culturelles de l'observateur. Ce qui est par contre beaucoup plus grave, c'est le manque total de compréhension de la structure interne des sociétés ngala, du réseau des relations sociales, des obligations mutuelles, des raisons profondes de certains comportements. Explorateurs, missionnaires, commerçants et autres voyageurs de la fin du XIXe siècle avaient été souvent incapables de découvrir les motivations profondes des activités des Ngala: leur regard restait extérieur, superficiel. Mais, l'historien en quête d'une histoire scientifiquement élaborée ne saurait rejeter ce corpus d'informations énormes. Ces sources narratives peuvent avoir leurs défauts, ignorer de nombreux détails, les traiter avec
Il Op. cU. : 106 - 338.

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mépris, avec partialité ou les interpréter de façon incorrecte, mais il s'agit là de risques normaux inhérents à tout travail historiographique. Par ailleurs, les rapports politiques et économiques des périodes de conquête et de mise en valeur de la Cuvette congolaise montrent deux aspects de l'histoire de la Cuvette congolaise. Ils présentent d'un côté les situations concrètes vécues par les Ngala, et de l'autre côté l'interprétation et le cachet que les Français avaient donné à ces situations dans l'optique de leur entreprise coloniale. Les enquêtes ethnographiques qui avaient été souvent réalisées dans le cadre de l'organisation administrative sont des documents historiques importants, même si elles doivent être maniées avec prudence, car souvent les résultats révèlent la fantaisie des administrateurs coloniaux dans l'établissement des rapports d'enquêtes. Heureusement, l'érudition contemporaine ne se satisfait plus de la seule critique formelle de ces documents écrits de l'époque coloniale. Elle accorde beaucoup d'importance à l'étude des conditions de leur production: ce travail est d'autant plus important en l'occurrence que ces documents ont été produits par une administration coloniale étrangère à la société et à la culture sur lesquelles elle avait souvent agi dans une situation de violence politique, dans le cas précis de la conquête et de la mise en valeur des terres. Pour l'exploitation scientifique de ces textes de la colonisation, nous les avons, naturellement, soumis à trois traitements, comme cela sied au métier d'historien: ces traitements représentent autant de filtres à travers lesquels généralement l'historien décante peu à peu sa documentation de manière à obtenir finalement un produit constitué d'un ensemble d'éléments objectifs, gertinents, grâce auxquels il pourrait tenter de bâtir ses hypothèses 2. Les trois traitements auxquels nous avons soumis la documentation écrite coloniale sont d'ordre linguistique, anthropologique, le troisième a consisté en une confrontation avec les témoignages oraux. Le premier traitement, linguistique, plus précisément sémantique, permet la séparation du contenu idéologique propre à l'occupant, le colonisateur français, de l'ensemble du texte, le discours colonial. Le second traitement fait appel à l'observation anthropologique qui, au niveau des structures sociales, économiques, culturelles doit aboutir à la séparation du vrai et du faux à l'intérieur des éléments textuels retenus comme pertinents à la suite du premier traitement. Ce but de l'observation anthropologique n'est bien sûr pas le seul: celle-ci permet surtout de dresser le tableau complet des structures des sociétés ngala, les éléments textuels ne constituent alors qu'un point de départ pour l'enquête de terrain. Ce second traitement fait apparaître cependant un certain nombre d'incertitudes qui peuvent s'expliquer, soit par la qualité insuffisante de l'observateur colonial ou de l' observateur/historien actuel, soit, le plus souvent, par le décalage
12Sage conseil méthodologique de Jean-Michel Delobeau Cf. Séminaire méthodologique de Maîtrise-Histoire, Inédit, Brazzaville, 1983. 14

chronologique entre l'observation coloniale et l'observation anthropologique actuelle. Les structures sont par définition durables, mais le temps les use, en particulier le temps de la colonisation a soumis à rude épreuve les structures des Ngala ! C'est à ce niveau conjoncturel que paraît nécessaire un troisième traitement des documents écrits, celui de leur confrontation avec les témoignages oraux produits par les Ngala euxmêmes. A l'issue de ce troisième traitement, il est généralement possible à l'historien d'évaluer de manière précise l'impact de la colonisation. En réalité, pour entreprendre I'histoire des Ngala «au temps de Pierre Savorgnan De Brazza» et «à l'ère des Tréchot» sur toute sa profondeur13, nous ne nous sommes pas contenté de la seule reprise critique des documents écrits européens, malgré leur relative abondance. Certes, l'écrit européen peut révéler comment le système colonial s'était installé en pays ngala et quelles mesures politiques et économiques, psychologiques et idéologiques avaient été adoptées pour étayer ce système. Mais il ne nous indique pas clairement quelles réponses avaient été effectivement apportées par les Ngala au «défi» lancé par le colonialisme14. Notre tâche a été, naturellement, à partir des enquêtes orales, de chercher à savoir jusqu'à quel point les Ngala avaient relevé ce «défi », comment ils y avaient fait face, et avec quels résultats? Seule, cette enquête d'oralité nous a permis d'entendre la voix de ces anciens/aînés qui avaient fait face au colonialisme symbolisé par les Tréchot. Nous nous sommes d'ailleurs avisé au terme de nos enquêtes orales dans la Cuvette congolaise que les Ngala n'avaient jamais accueilli avec enthousiasme les Tréchot et rapidement accepté leur domination. Par exemple, les opérations de «pacification» menées par Bobichon au début du XXe siècle n'avaient trouvé leur fondement que dans cette résistance des Ngala à l'occupation de leurs terres. En vérité, sans cette enquête d'oralité à travers toute la «zone d'eau» de la Cuvette congolaise, nous n'aurions pas pu faire apparaître les Ngala «au temps de Pierre Savorgnan De Brazza» et «à l'ère des Tréchot ». Nous nous sommes aperçu au cours de nos enquêtes que les Français, bien que «victorieux », n'avaient jamais su remplacer substantiellement la civilisation ngala par la leur. Les enquêtes anthropologiques nous ont aidé à comprendre parmi les innovations françaises, lesquelles avaient été acceptées, lesquelles avaient été rejetées? Que subsistait-il de l'ancien système de civilisation et quels éléments avaient été détruits? A quelles adaptations, à quels aménagements avait-on procédé? Quels avaient été les effets de tous ces phénomènes sur la Cuvette congolaise, ses populations avec leurs institutions politiques, sociales et
13 Lire, à propos, A. Ndinga Mbo, 2003, Pour une histoire du Congo-Brazzaville: méthodologie et réflexions. Cet ouvrage est un exposé de méthode applicable au Congo. 14Lire, à ce propos, Adu B oahen, 1987, « L'Afrique face au défi c olonia1 », in Histoire Générale de l'Afrique (UNESCO), vol. VII: 21-38. 15

économiques? Ce recours à l'anthropologie nous a permis de saisir la signification du colonialisme pour la Cuvette congolaise et son histoire. En tout, la reprise critique des textes écrits européens, l'utilisation du savoir sans date, mais non sans âge qui est le texte oral, et l'observation anthropologique ont constitué les fondements méthodologiques de cet ouvrage. La bibliographie que nous avons choisie et qui boucle cet ouvrage permettra, au moins à qui le voudra, de contrôler nos affirmations ou nos suggestions, et de pousser plus loin une étude informée sans doute, mais peut-être.. .sommaire. Nos références bibliographiques visent en tout cas à orienter le lecteur en fournissant un cadre à ses réactions personnelles. Nos notes infrapaginales se bornent aux indications indispensables. Elles donnent, espérons-nous, les renseignements que réclame l'intelligence de notre discours historique.

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Carte nOI : Le « pays des rivières»

dans le Bassin du Congo

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Carte n° 2 : Les Ngala dans la Cuvette congolaise

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INTRODUCTION

A la fin du XV e siècle, l'Europe était en processus de découvertes maritimes et les Portugais notamment atteignirent la côte congolaise entre 1475 (découverte de la côte du royaume de Loango) et 1482 (découverte de l'embouchure du fleuve du Congo). Tout de suite, si léger et lent que cela avait pu apparaître, un nouveau système s'était mis en place et, en trois ou quatre générations, ses effets avaient commencé à se faire sentir dans l'hinterland congolais, jusqu'à la lointaine Cuvette congolaise sur laquelle porte cet ouvrage. La rupture « coloniale» avait commencé. Les Européens installés sur la côte congolaise réorganisèrent la marche des civilisations congolaises et tous les rapports politiques et sacrés en fonction des besoins de leur économie, de leur mentalité, de leur propre système. Cette rencontre se révéla être une véritable capture, et le cours des choses, des évènements et, hélas, des hommes devint lentement, presque sourdem~nt pour l'hinterland congolais, un cours commandé de la Côte par des Etrangers même pas installés et cependant déjà dominateurs. Cette rencontre déboucha sur la traite des hommes, en faveur de l'Europe: un circuit commercial étranger à l'Afrique par sa nature et perturbateur puisqu'il allait déformer le système social et civilisationnel congolais. Les Quibangues (comprendre Bobangi, ethnonyme général qui désigne les Ngala «Gens d'eau» de la Cuvette congolaise) y tinrent une place de premier plan comme fournisseurs d'esclaves, véritables courtiers de leurs partenaires de commerce en provenance de la Côte, les Mubires (les commerçants viii) et les Pombeiros (les commerçants originaires du royaume de Kongo) qu'ils venaient rencontrer aux marchés teke du Pumbo (actuel Stanley-Pool, depuis les explorations du gallo-américain Henri Morton Stanley à la fin du XIXe siècle). Ils animèrent une dynamique vie d'échanges dans le Bassin du Congo (la Congolie, comme lorsqu'on dit «Amazonie ») orientée vers la côte congolaise dans laquelle entrèrent comme produits successivement les esclaves et l'ivoire. Mais quand, pour des raisons complexes où joue considérablement la dérentabilisation, l'esclavage fut supprimé de 1793 à 1815 et 1848, la demande de l' « empire capitaliste atlantique» s'affirma en se transformant. Puisque la fourniture en hommes soumis devenait immorale et non profitable, il fallait bien que l'Afrique remboursât les investissements navals accomplis à son endroit en autres marchandises ou prestations. Les puissances dominantes cherchèrent désormais fruits et minerais en quantités valables et durent à cette fin éviter les intermédiaires tout en étendant leur territoire. L'administration directe jusqu'à la lointaine Cuvette congolaise fut cette nouvelle logique. De la côte du Gabon occupée lentement et sûrement de 1830 à 1848, le mouvement de colonisation stricto sensu gagna vers la Cuvette congolaise. Les découvertes et à la fois les incompréhensions préparèrent la grande marée dont le nom de Savorgnan De Brazza apparaît comme le déclencheur: il démarra le contact direct avec les Ngala, la colonisation directe. Lorsque l'on sait que depuis le XVIIe siècle, les Ngala commerçaient avec les Européens par l'intermédiaire des Mubiri, Pombeiros et autres peuples de la côte congolaise tels que les Kongo, Nzombo, 21

Yombe..., cet événement consacre à l'évidence un nouveau stade dans le cours de l'histoire des Ngala. Les Ngala «Gens d'eau », Bana mayi comme ils aiment s'appeler eux-mêmesI5, étaient, en cette fin du XIXe siècle, de toutes les populations de la Cuvette congolaise, les mieux préparés à accueillir les Français, eux qui avaient pris l'habitude de descendre jusqu'au Pumbo, à leurs risques et périls, pour faire l'acquisition des objets «made in Europa» qu'ils aimaient déjà capitaliser sous forme de «biens de prestige », ou consommer de façon ostentatoire lors des grandes cérémonies (une forme de «potlatch »)16.Ils semblaient si bien connaître les Européens que leurs premières rencontres «physiques» furent marquées par des affrontements guerriers. C'est en fait le cas du contact Pierre Savownan De Brazza / Likuba (les Apfourou de son « Rapport du 30 août 1879 »1 ). Parti de la côte gabonaise en février 1876, après avoir remonté le fleuve Ogooué, De Brazza qui menait là sa première mission d'exploration et de découverte en Afrique centrale pour le compte du gouvernement français, dut se rendre à l'évidence en juillet 1877 que l'Ogooué n'était qu'un cours d'eau d'importance secondaire et ne constituait pas une route directe pour le centre du continent africain. Ille reconnut d'ailleurs au cours de sa Conférence en Sorbonne (Paris) du 24 janvier 187918: Notre objectif fut alors de nous avancer vers l'est et de tenter de soulever le voile sous lequel se cachait l'immense contrée inconnue qui nous séparait des régions du Haut Nil et du Tanganyika, où nous croyions concentrés les efforts de Stanley et de Cameron. C'est ainsi que, dans sa marche vers l'est, il découvrit l'Alima qui «lui offrait une occasion beaucoup plus favorable d'arriver au centre de l'Afrique ».19De Brazza et ses compagnons armés de fusils ne parviendront malheureusement jamais à descendre cette rivière jusqu'à son embouchure

Cf Carte n° 2. Sont dits Ngala «Gens d'eau », les sous-groupes suivants: Likuba, Likwala, Bobangi, Bonga, Moye, Buenyi, Bomitaba, Ndongonyama; sont dits Ngala «Terriens» les sous-groupes suivants: les Mbosi, Koyo, Akwa, Mboko, Ngare. Lire, à ce propos, notre identification historique des N gala in: 0 nomastique et histoire au CongoBrazzaville: 73-128. 16Cf. A. Ndinga Mbo, 2005, Les Ngala dans la Cuvette congolaise (XVIIe-XIXe siècles). Lire notamment le chapitre «Vie d'échanges ». 17 Cf. A. Ndinga Mbo, 2004, Onomastique et histoire au Congo-Brazzaville. Lire le chapitre «Identification historique des Apfourou» : 105-110. i8 N. Ney, 1887, Conférences et lettres de Pierre Savorgnan De Brazza sur ses trois explorations dans l'Ouest africain, de 1875 à J886: 29.
i9 Idem: 36.

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dans le Congo: Ndombi Bolounza et ses hommes (les Likuba) armés de lances et de flèches leur barrèrent la route le 30 juin. La tradition orale likuba - qui est conforme au «Rapport» de Napoléon Ney20 - a conservé ce fait d'armes. Elle nous apprend qu'un des chefs likuba de cette ~oque nommé Ndombi Bolounza, descendant en ligne directe de Ngobila 1 l, installé dans la Basse-Alima à la limite du pays mbosi, avait réussi à se constituer le monopole du commerce de manioc avec les Tege-Alima. Il contrôlait les marchés ouverts dans chaque grand village et entretenait des sortes de factotums dans les régions productrices de manioc. Il était en pays mbosi, dans le cours moyen de l'Alima, quand des rumeurs commencèrent à circuler selon lesquels trois hommes à peau blanche, accompagnés d'une escorte d'une trentaine de Noirs coiffés de chéchias rouges, se dirigeaient du côté du soleil levant, venant des «plateaux batékés ». Le jour où De Brazza et ses hommes montés sur huit pirogues pleines de marchandises (chiffres donnés par le «Rapport De Brazza» du 30 août 1879) commencèrent leur navigation sur l'Alima, les embarcations des Likuba en tête desquelles se tenait Bolounza, leur barrèrent le passage. Bolounza entonnant son chant de guerre, donna le signal de l'attaque en même temps qu'il agitait au-dessus de sa tête le fétiche dit «mokuba» qui le rendait invulnérable. Des guerriers furent fauchés autour de lui par le tir des « laptots» (miliciens) sénégalais, mais lui, aucune balle ne l'atteignit: il invoquait les mânes de ses ancêtres lointains, récitait sa généalogie, étalait ses actes de noblesse, encourageait et excitait ses hommes au combat que la nuit arrêta. De grands feux furent allumés sur les berges par les Likuba afin d'interdire le passage à De Brazza. La bataille du lendemain tourna malheureusement à la déroute pour Bolounza et ses guerriers, les « laptots » retranchés à terre tirant de manière plus précise que la veille. Cependant De Brazza, peut-être à cours de munitions, jugea plus prudent de ne pas s'obstiner à vouloir descendre l'Alima. La tradition orale recueillie par le Père Adolphe Jean-Jean, arrivé à la mission catholique Saint-François de Boundji en 1907 (il resta en mission dans la Cuvette congolaise jusqu'en 1959, date de sa mort à Fort-Rousset, l'actuelle ville d'Owando où il est enterré), situe l'endroit de l'affrontement entre De Brazza et les Bafourous au-dessus du village Okouesse22. De Brazza n'était donc pas à« 3 jours de navigation du fleuve Congo », comme l'indique Georges Froment-Guiesse23; ce qui n'est d'ailleurs pas conforme à
20Supra: 39. 2\ Cf. « Ngobila : Arbre généalogique» in Ndinga Mbo 2004, Onomastique et Histoire au Congo-Brazzaville: 135. 22G. Singha, 1979, Les origines de Boundji et l'œuvre missionnaire de ]900 à ]9]2, par le Père Adolphe Jean-Jean: 3. 23 G. Froment-Guiesse, 1952, « Brazza et Stanley», in Encyclopédie mensuelle d'OutreMer, janvier, fase. 17 : 23. 23

ce que rapporte De Brazza lui-même: l'explorateur précise dans son «Rapport» qu'il était alors à «6 jours de pirogue, soit environ 150 milles ». Nous croyons que l'historien Théophile Obenga a raison lorsqu'il estime que De Brazza et ses compagnons n'avaient parcouru que 75 km. sur l'Alima, la bataille ayant eu lieu peu au-dessous du confluent de la rivière Diele dans l'Alima, et qu'ils en avaient encore plus de 400 à parcourir, l'Alima mesurant 515 km.24 Ce fait épique peut être classé comme le premier acte de résistance des Congolais à la « pénétration» coloniale française. Cette résistance avait pu être liée aux troubles engendrés par le périple de l'explorateur Henry Morton Stanley qui fut le premier «homme blanc» à parvenir dans le «pays des confluents »25.I I avait dû, lui aussi, avant de Brazza, livrer de véritables batailles navales aux Bobangi dans le haut du fleuve Congo, au cours de sa descente de ce cours d'eau, ce qui avait provoqué une effervescence parmi les Ngala du «pays des confluents» qui manifestèrent dès lors, et crainte de cet « homme extraordinaire» et, à la fois, hostilité visà-vis de l'homme blanc. Une autre raison pourrait également expliquer cette hostilité manifestée par les Likuba à De Brazza: les maîtres de la navigation sur toutes les eaux de la Cuvette congolaise ne voulaient pas recevoir dans leur univers les Blancs dont ils avaient appris à connaître l'activisme commercial de la «bouche» des peuples côtiers qui fréquentaient, comme eux, les «foires» du Pumbo ; ils ne pouvaient, en conséquence, qu'être hostiles à leur «pénétration» économique appelée à ruiner leur très lucrative activité. En quoi d'ailleurs les Likuba avaient eu raison. La suite de l'histoire du contact France/Congo révélera les vraies motivations de cette intrusion des Français: la mise en place d'un système d'exploitation, à leur profit, des richesses de la Cuvette congolaise. Dans ce contact entre la France et le Congo, il y a en fait deux temps bien distincts: - de 1878 à 1898, la caractéristique apparente du contact est le «partenariat» dans les échanges: les Ngala ont accepté l'implantation à la porte de leurs cités des Français avec lesquels ils ont signé des traités d'amitié symbolisés par des échanges de sang et qui leur apportaient à demeure les « «biens côtiers» qu'ils avaient pris l'habitude d'aller quérir au Pumbo depuis le XVIIe siècle;
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Cf. Théophile Obenga, 1973, Introduction à la connaissance du peuple de la République Populaire du Congo: 16. 25Nous désignons de la sorte la zone basse et marécageuse (zone d'eau) de la Cuvette congolaise où confluent avec le fleuve Congo les rivières suivantes: l'Oubangui, la Likouala-aux Herbes, la Sangha, la Likouala-Mossaka, l'Alima. C'est le centre de la Cuvette congolaise. A propos de cette localisation, Cf. A. Ndinga Mbo, 2004, Onomastique et Histoire au Congo-Brazzaville, L'Harmattan, Paris: 80-82. 24

- à partir de 1899, c'est la rupture dans la pratique. La désillusion prend très vite la place de l'enthousiasme: les Français dont la tolérance des Ngala avait permis l'implantation sur leurs terres «ancestrales» s'en prétendirent désormais les véritables maîtres; de «partenaires », les Ngala étaient devenus les «sujets» des Français. Il s'agit là d'une véritable imposture qui commença à partir de1899, date de démarrage du régime concessionnaire au Congo-Français.
Mais, comment comprendre une telle déchéance des «maîtres» des eaux de la Cuvette congolaise qui s'étaient illustrés comme de d~amiques hommes d'affaires en Afrique centrale depuis le XVIIe siècle?2 Comment ces anciens «flibustiers» du fleuve Congo ont-ils enduré jusqu'à 1960, date consacrant l'Indépendance du Congo, leur nouvelle condition? L'objet fondamental de notre ouvrage est d'écrire l'histoire de la Cuvette congolaise sous l'ère coloniale française, c'est-à-dire de faire notamment apparaître les Ngala, car à l'époque coloniale française, les Ngala avaient continué à vivre. Les Français n'avaient pas trouvé à leur arrivée un pays dépourvu de civilisation, donc à civiliser comme il ressort de cette note du Docteur Adolphe Cureau : Nous avons trouvé des gens paresseux, un pays sans route, sans monnaie, sans civilisation; nous avons trouvé un pays non en exploitation dont la première tâche était d'ouvrir à l'activité économique et sociale, en un mot à la civilisation. Notre tâche est de refaire l 'homme de ces contrées barbares et la nature.27 C'était I à d'ailleurs lep rojet du «conquistador» Pierre Savorgnan de Brazza dès 1885 au terme de sa troisième mission d'exploration du Congo dite «La Mission de l'Ouest Africain» : faire venir le Grand Capital français au Congo. Il enclencha comme système de mise en valeur du Congo, le concessionnat: la France impériale tardant à démarrer la « pénétration» économique du Congo, il se débattit pour que cette colonie soit abandonnée à des grandes sociétés privées à qui incomberait la tâche d'ouvrir le pays à la Civilisation.28 Puisque cela ne coûterait rien au budget de la Métropole, le Parlement français donna une suite favorable au projet: le Congo-Français (l'Afrique Equatoriale Française à partir de 1910) fut abandonné à partir de 1899 à quarante compagnies concessionnaires. La Cuvette congolaise, territoire des Ngala, devint le domaine des «Frères
26 Lire, à ce propos, Abraham Ndinga Mbo, 2005, Les Ngala dans la Cuvette congolaise (XVIIe-XIXe siècles), notamment le Chapitre: « Vie d'échanges ». 27A. Dr Cure au , 1925, Les sociétés primitives de l'Afrique Équatoriale: 120. 28 C. Coquery-Vidrovitch, 1965, « Les idées économiques de Brazza et les premières tentatives de compagnies de colonisation au Congo-Français, 1885-1898 », in Cahiers d'Études Africaines, n017 : 57-82. 25

Tréchot»: ils fondèrent, en vue de sa mise en valeur, la «Compagnie Française du Haut Congo» (CFHC), qui deviendra en 1931 - après 1929, date de la fin statutaire du régime concessionnaire - « Compagnie Française du Haut et Bas Congo» (CFHBC), avec siège à Brazzaville. La mise en valeur de la Cuvette congolaise par les « Frères Tréchot » est un évènement qui a particulièrement marqué la Cuvette congolaise et les Ngala au point où, jusqu'à ce jour, on se plaît à désigner le« pays des rivières », c'est-à-dire la Cuvette congolaise, par « Mayi ya Tréchot », et les Ngala par «Bato ya Mayi ya Tréchot », c'est-à-dire «Les habitants des eaux de Tréchot ». Ces deux images symbolisent la belle aventure des «Frères Tréchot ». Arrivés dans la Cuvette congolaise comme simples agents de la Maison commerciale Daumas et Béraud, ils tentèrent à partir de 1892 de faire fortune avec leurs propres ressources comme chasseurs d'éléphants dans la Haute Likouala-Mossaka et la Haute Sangha. Ils profitèrent naturellement, en hommes de terrain, des Décrets Guillain sur le concessionnat du Congo-Français promulgués à Paris en mars et mai 1898, pour se faire octroyer ces deux bassins. L'analyse de la mise en valeur de ce grand domaine par les « Frères Tréchot» permettra, à coup SÛT,de comprendre les mutations qui ont finalement contribué au façonnage de la civilisation contemporaine des Ngala. Faire apparaître les Ngala revient en réalité à faire saisir la place que ceux-ci ont effectivement tenue dans les deux temps de l'histoire de la colonisation par la France de la Cuvette congolaise: la conquête des terres « au temps de Pierre Savorgnan De Brazza », puis leur mise en valeur « à l'ère des Tréchot ». Notre étude s'attachera à la fois à examiner le sort réservé notamment à la civilisation économique des Ngala par les Français qui organisèrent, orientèrent et menèrent ce contact avec eux de 1878 à 1960.

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PREMIERE PARTIE

LA MISE EN PLACE DU SYSTEME COLONIAL DANS LE « PAYS DES CONFLUENTS»

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