Servir l'Etat barbare dans la Gaule franque

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À l’empereur romain ayant une autorité absolue sur ses fonctionnaires, on oppose souvent l’image du roi médiéval aidé, conseillé ou trahi par ses vassaux. L’État antique se serait effondré, brutalement et presque totalement, lorsque ses agents auraient perdu la notion de service public pour lui préférer un engagement personnel rémunéré par une terre.
En réalité, la fonction publique n’a pas disparu avec le dernier empereur d’Occident mais les désordres du Vᵉ siècle l’ont affectée. Elle n’a définitivement succombé qu’entre le milieu du IXᵉ siècle et l’an mil. Pendant cinq siècles, la militia – le corps des serviteurs de l’État – a tour à tour été inventée, favorisée, délaissée et reconstituée.
Sur la longue durée, la fonction publique apparaît comme un cadre administratif qui a épousé avec plus ou moins de bonheur la société de son temps. Si l’union a été fusionnelle à l’époque romaine, c’est plutôt une alliance d’intérêt que l’on décèle aux premiers temps mérovingiens.
Au milieu du VIIIe siècle, les Carolingiens forcent l’aristocratie franque à passer sous le régime de la militia, tandis que, cent ans plus tard, le roi Charles le Chauve ne parvient pas à unir la société médiévale et la fonction publique : celle-ci ne survivra pas à cet échec.
Quatre mariages et un enterrement, voilà qui pourrait résumer l’histoire du service public au cours du premier millénaire...
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EAN13 : 9791021002630
Nombre de pages : 320
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BRUNO DUMÉZIL

SERVIR L’ÉTAT BARBARE
DANS LA GAULE FRANQUE

Du fonctionnariat antique à la noblesse médiévale
IVe-IXe siècle

TALLANDIER

INTRODUCTION

Entre tous les noms sans visage qui couvrent les pages des prosopographies de l’Antiquité tardive, un homme se distingue par le portrait que nous en conservons : Stilicon. Sa représentation en pied, qui prétend à un certain réalisme, occupe le feuillet droit d’un diptyque d’ivoire dont le panneau gauche est consacré aux figures de sa femme Serena et de son fils Eucherius (reproduction en couverture du présent ouvrage). L’objet, d’une grande qualité formelle, semble avoir beaucoup circulé avant que le roi Béranger d’Italie n’en fasse cadeau vers 900 au Trésor de l’église de Monza.

Sur son portrait, Stilicon apparaît comme une figure austère. Le visage, aux traits marqués, est encadré d’une courte chevelure et d’un collier de barbe soigné. Au-dessus de sa tunique, il a endossé la chlamyde attachée à l’épaule par une fibule cruciforme, symbole de son poste élevé dans la hiérarchie romaine. Sa fidélité envers l’État peut d’ailleurs se lire dans les multiples disques ornés de figures impériales qui couvrent l’ensemble de ses vêtements. Quant au médaillon qui timbre son bouclier, il achève de proclamer sa dévotion aux empereurs du moment, Arcadius et Honorius, deux princes que Stilicon a reçu pour mission de servir et de protéger.

Le service que Stilicon accomplit est sans doute dévoué, mais il se montre aussi rémunérateur. Des pierres précieuses brillent sur la fibule et sur le fourreau de l’épée ; quant à l’ivoire dans lequel il a fait ciseler le diptyque, son prix suffit à démontrer la prospérité du commanditaire. Car on peut s’enrichir au service de Rome. À la différence des premiers siècles de la République où seules l’origine familiale et les magistratures électives venaient classer les citoyens, la fonction publique permet à un individu d’améliorer son sort, voire de transcender sa condition.

Une fois parvenu dans l’élite, il faut s’y maintenir, et, pour cela, Stilicon rêve de transmettre son statut à son fils. Âgé de moins de dix ans, le petit Eucherius porte déjà une fibule qui imite celle de son père. L’enfant arbore également la tablette qui lui sert à faire ses exercices d’écriture et esquisse, de sa main droite, le geste de l’orateur prenant la parole. Voilà un garçon qui s’apprête à son tour à entrer dans la carrière publique. Représentée aux côtés des siens, Serena profite elle aussi des succès familiaux, comme en témoignent les bijoux et les perles qui parent son cou, ses oreilles et sa taille. Malgré tout, la femme de Stilicon n’a pas sa place dans la fonction publique. Alors que les mâles exhibent les attributs du service civil ou militaire, la dame se contente de brandir une rose.

Ce tableau idyllique d’une famille de serviteurs de l’État romain date des environs de l’an 400. Il pourrait aussi bien avoir été conçu au temps de Dioclétien ou de Constantin : depuis le début du IVe siècle, le fonctionnariat permet aux ambitieux de s’élever et aux notables de conforter leur condition. De fait, le style du diptyque semble en léger décalage par rapport aux productions de l’époque théodosienne. Par ce classicisme assumé, le tableau entend dépeindre un couple de vieux Romains, sans doute sensibles aux opportunités offertes par le Dominat, mais restés pour l’essentiel imperturbables face aux temps et aux modes.

L’impression est d’autant plus recherchée qu’en vérité Stilicon ne peut prétendre être un descendant d’Énée, de Romulus ou des consuls de l’ancienne République. Il ne provient même pas de l’une de ces familles de militaires danubiens qui fournissent la plupart des empereurs depuis le IIIe siècle. Le père de Stilicon appartient au peuple des Vandales ; il a fait carrière comme officier de cavalerie sous le règne de Valens (364-378) avant de prendre femme en Pannonie. Stilicon, né barbare, est à son tour devenu un serviteur de l’État romain. Se jugeant désormais intégré à la civilisation impériale, il met en avant son office pour faire oublier ses origines.

Le diptyque de Monza offre ainsi une première vision du lien entre les Barbares et la fonction publique, vision d’un homme qui exalte sa condition parce qu’il sait qu’il lui doit tout. De fait, si la vocation première d’une administration reste de gérer un territoire et ses habitants, l’institution peut aussi offrir une hiérarchie, une éthique, une relation au prince, un vecteur de mobilité sociale et un instrument d’assimilation. Doit-on en déduire que la société tout entière est animée par la fonction publique, transformée par son apparition puis déstructurée lorsqu’elle disparaît ? Peut-être pas, car les éloges du fonctionnariat antique sont aussi trompeurs que le portrait de Stilicon. Pourtant, il suffit parfois qu’une illusion soit partagée pour qu’elle prenne forme. À ce titre, la condition d’agent de l’État ne se résume pas à la détention d’un poste institutionnel ; elle constitue avant tout un mode d’affirmation de l’individu.

Service du prince, service de l’État

La plupart des civilisations antiques ont éprouvé, à un moment ou à un autre de leur histoire, le besoin d’administrer un territoire devenu trop large pour les capacités d’un seul homme ou d’un seul clan. La Chine, l’Amérique précolombienne, mais aussi les royaumes et les cités du bassin méditerranéen ont résolu la difficulté en développant un corps d’agents du pouvoir central. La notion de « fonction publique » demeure pourtant d’un usage délicat pour les systèmes politiques anciens. Elle semble en effet supposer la préexistence d’un État, c’est-à-dire d’une autorité souveraine régie par des institutions, détenant le monopole de la violence légale et exerçant une certaine force d’encadrement sur un espace donné. Si une telle définition du cadre politique paraît faire l’objet d’un assez large consensus chez les spécialistes de l’Empire romain tardif, son utilisation demeure un sujet controversé pour le haut Moyen Âge occidental.

Alors que le traitement de la royauté mérovingienne resta longtemps soumis aux aléas du débat entre historiens « romanistes » et « germanistes », la période carolingienne fit l’objet de débats originaux. Dans les années 1980, Johannes Fried récusa ainsi l’application du terme d’État pour le IXe siècle : à la lecture des travaux d’anthropologie culturelle, il considéra que les mots regnum ou même res publica ne désignaient pas un royaume institutionnel, mais une communauté sociale fondée sur des liens purement personnels. Pour les Carolingiens, la seule institution englobante, s’il fallait en trouver une, serait plutôt l’Église, au sein de laquelle le souverain ne disposerait que de fonctions exécutives. De son côté, Hans Werner Goetz mena une analyse lexicale serrée qui tendait à démontrer que le terme regnum était généralement utilisé dans les sources sans lien avec l’évocation de rapports personnels. Le « royaume », sous la plume des auteurs du IXe siècle, désignerait bien un territoire marqué par des frontières et par une autorité politique ; il serait possible d’en déduire que les contemporains avaient une conception politique de leur environnement. Comme l’écrit Andrey Grunin, « si le mot “État” n’existait pas […], le concept étatique, quant à lui, était bien présent ».

En France, certains chercheurs ont pour leur part été sensibles au conservatisme du vocabulaire. Olivier Guillot a ainsi souligné la grande stabilité du terme princeps pour désigner le dépositaire des principaux pouvoirs régaliens, indépendamment de l’extension géographique de la puissance exercée. A minima, l’État serait donc marqué par la détention de l’auctoritas publique par un homme unique. Une autre approche, plus idéologique, a également amené à constater que le discours autour du « bien commun », propre à l’idéal de la res publica antique, demeure généralement contrôlé par le souverain à travers tout le haut Moyen Âge. C’est notamment au nom de cette défense du bien commun qu’il a le droit de légiférer, d’ordonner, de sanctionner, et même de faire la paix ou la guerre. Dans la mesure où le prince assure le bien-être, matériel et spirituel, de l’ensemble de ses sujets, l’État demeure le responsable de la conduite de la société tout entière. Lorsque ce discours du bien commun échappe au roi, lorsque d’autres le contrôlent ou en profitent, le cadre mental change, ce qui est indiscutablement le cas en Francie de l’Ouest à partir du Xe siècle.

L’historiographie anglo-saxonne, longtemps restée en marge du débat, a plus récemment proposé de penser les sociétés alto-médiévales dans le cadre d’un État faible. Même si elle n’était pas toujours appliquée, la législation y avait une fonction rhétorique et idéologique qui dépassait la simple vocation réglementaire des textes émis. Des travaux récents conduisent également à envisager que le cadre institutionnel de tradition romaine et le développement des relations d’homme à homme n’ont pas été des alternatives exclusives : à un même moment, le roi a pu être à la fois le maître d’un système administratif et l’organisateur d’un réseau de clientèle, jouant tantôt d’un rôle, tantôt de l’autre, de façon à parvenir aux meilleurs résultats en termes de contrôle de l’espace. L’État serait donc une structure réelle pour le haut Moyen Âge, mais non un mode de domination unique.

De telles réévaluations conduisent à l’adoption de quelques positions minimales sur lesquelles il semble possible de s’accorder. A minima, la structure étatique est marquée par certaines institutions centrales exerçant les principales prérogatives régaliennes. Son ressort est délimité par des frontières territoriales – dont le statut peut parfois varier – à l’intérieur desquelles les lois s’appliquent. La légitimité de cet État repose sur une double reconnaissance, à la fois divine et humaine. Au demeurant, le pouvoir du souverain présente toujours une composante éminemment personnelle et son existence reste conditionnée à la reconnaissance de ses sujets, qu’il obtient par des moyens idéologiques, sociaux ou matériels. Autant dire que le cadre politique du haut Moyen Âge ressemble aux formes architecturales qui entourent Stilicon sur son diptyque : un environnement imposant, un peu sacré et un peu profane à la fois, dont la vocation principale est de permettre l’expression d’un pouvoir qui, pour une large part, reste celui des groupes et des individus. Nous utiliserons ici la notion d’État en ce sens, en gardant à l’esprit que la res publica romaine et le regnum médiéval ne peuvent en aucun cas être comparés aux formes administratives apparues dans l’Europe de l’époque moderne.

L’existence ou non d’une structure étatique influe considérablement sur la personnalité des individus qui œuvrent au nom du souverain pour encadrer l’ensemble de la communauté. Parce qu’il niait l’existence d’une structure politique, Johannes Fried considérait ainsi assez vaine la distinction entre le « service » du roi et l’« office » reçu du souverain ; ces termes dissimuleraient la grande unité des relations nouées entre le roi et les membres de l’élite sociale. À l’inverse, Karl Ferdinand Werner percevait l’existence même de l’État dans « la capacité d’une entité politique à se servir d’agents exerçant une fonction publique correspondant à ce qu’on désigne aujourd’hui par “office” ou “charge publique” ». Mais n’est-ce pas là un raisonnement circulaire ? L’État existerait parce qu’il génère du lien institutionnel ; la nature publique de ce lien entre le roi et ses agents serait démontrée par la présence d’un État…

De fait, la condition des administrateurs est inséparable de la structure qui les abrite. Avec prudence, Philippe Contamine notait en 1999 qu’« il serait outrecuidant de nier qu’il y eût dans l’espace français successivement un État des Carolingiens, un État des Capétiens, un État des premiers Valois, à chacun desquels correspondirent ses propres serviteurs ». Un tel jugement peut sans peine être étendu à une période qui court entre le Ve et le IXe siècle : en l’absence de grands traités politiques, il n’y a pas d’État en soi ; du moins ne saurait-on identifier une entité transcendante et parfaitement séparable des hommes qui en assurent le fonctionnement. Essayer de comprendre l’histoire des serviteurs de l’État revient donc à envisager l’histoire d’un couple – l’État et ses serviteurs – en interrelation permanente.

La fonction publique : statut, condition, éthique ou système ?

Si l’on s’autorise à parler de service de l’État avant l’époque moderne, il faut encore s’entendre sur ce que l’on désigne. Selon l’angle de vue choisi, une « fonction publique » adopte des traits changeants et apparaît tantôt comme un corps institutionnel, comme un groupe social, comme un modèle comportemental ou comme l’outil d’un système de domination.

Les critères statutaires sont les plus faciles à identifier. Tout d’abord, l’agent de l’État est nommé par le pouvoir institutionnel, c’est-à-dire en pratique par le souverain ou par la haute administration. Pour les officiers subalternes, notamment à l’échelon provincial ou local, la nomination peut naturellement être le fait d’un bureaucrate qui n’en avertit pas nécessairement les services centraux. Mais l’administrateur, quel qu’il soit, reste perçu comme un agent public. En second lieu, l’entrée en fonction ne rend pas un titulaire propriétaire de sa charge. En effet, un poste ne saurait être viager sans que l’État perde le contrôle de ses serviteurs. Aussi un administrateur peut-il être sanctionné, révoqué ou simplement déplacé par son autorité de tutelle. Troisièmement, chaque agent reçoit une délégation de puissance publique. À ce titre, il accomplit son travail pour le bien commun et non pour son intérêt personnel. De plus, ce « bien commun » ne correspond pas à un modèle éthique individuel ; l’intérêt général est défini par l’État et se manifeste par la volonté du souverain, par la loi ou par les ordres reçus de la hiérarchie. Quatrièmement, la richesse de l’agent ne se confond pas avec la caisse qu’il administre ou avec les biens qu’il met en valeur. Il existe ainsi une nécessaire distinction entre la propriété privée et la propriété publique. Pour autant, l’agent ne travaille pas gratuitement au bien de la communauté : en échange des services accomplis, l’État lui octroie une rémunération. Lorsqu’un agent est ainsi nommé, contrôlé et salarié par l’institution, on le désigne sous le nom de « fonctionnaire ». En d’autres termes, cet homme peut avoir d’autres sources de revenus que son office, mais la fonction publique constitue officiellement son activité principale et détermine son statut.

Indépendamment des normes qui régissent leur condition, les serviteurs de l’État peuvent aussi être définis par un comportement collectif qui les singularise au sein de la société. L’exercice d’un pouvoir légal s’illustre en effet par une posture particulière, qui découle de la fonction mais qui s’exerce également en dehors. Ainsi, à Rome, la gravitas – dignité empreinte de retenue – fut considérée comme le propre des hommes qui servaient l’État. Notre actuel code de déontologie de la police nationale a hérité de cette vision des choses, notant que « le fonctionnaire de la police nationale […] ne se départit de sa dignité en aucune circonstance » (décret du 18 mars 1986). Cette retenue s’étend bien au-delà des attitudes ou de l’expression des émotions. Le formalisme peut par exemple passer par l’usage d’une langue soutenue qui échappe aux usages courants. Ajouté au jargon technique, un tel mode de communication rend la parole des détenteurs de l’autorité à la fois étrangère et intimidante pour l’homme du commun.

En tant que groupe, les serviteurs de l’État peuvent aussi adhérer à un ensemble de valeurs propres. Cet esprit de corps s’incarne dans une sociabilité préférentiellement tournée vers le groupe, par une tendance à l’endogamie ou par un effort de reproduction sociale. Pour Paul Veyne, il faudrait ainsi chercher dans le mode de pensée des petits fonctionnaires romains les origines du couple conjugal stable, dans la mesure où ce modèle matrimonial augmentait les chances de voir sa progéniture accéder à son tour à la carrière publique. Une mentalité de rond-de-cuir serait ainsi à l’origine de la morale sexuelle occidentale. Sans forcément aller jusque-là, une fonction publique ancienne et raisonnablement nombreuse tend certainement à produire un système de pensée particulier qui découle de ses usages professionnels. Cette vision du monde s’exprime généralement par la valorisation des hiérarchies, par le conservatisme, voire le passéisme. Comportement commun et valeurs partagées constituent un habitus au sens où l’entendait Pierre Bourdieu, à savoir un capital social, reçu à la fois de la famille, de la formation suivie et de l’entourage socioprofessionnel. Sur le diptyque de Stilicon, la gravitas du jeune Eucherius illustre pleinement cette figure de l’héritier qui a intériorisé le mode de pensée de son milieu avant même d’y entrer de plein droit.

Les serviteurs de l’État ne sont pas seulement des individus régis par les règles administratives ou par les normes comportementales propres à leur groupe. Ils sont aussi constamment distingués au sein de la société par le regard de leurs contemporains. Tout fonctionnaire passe ainsi pour un homme de pouvoir. Que la compétence dont il dispose soit médiocre ou considérable importe peu : l’agent détient une délégation de puissance publique, ce qui constitue toujours un élément de prestige et induit le respect, l’envie ou la méfiance de ceux qui sont dépourvus d’une telle prérogative. Un agent de l’État possède en effet la capacité de rappeler les règles de la vie en société, de scruter les déviances et de trancher les litiges. Pour saint Augustin, le serviteur de l’État, comme le roi ou le père, constitue une figure d’autorité et, à ce titre, une manifestation de l’ordre divin. Méditant sur la bonté de Dieu envers les pécheurs, l’évêque d’Hippone écrit ainsi :

Ce n’est pas en vain qu’ont été institués la puissance de l’empereur, le droit au glaive du juge, les ongles de fer du bourreau, les armes du soldat, les règles des détenteurs de l’autorité, la sévérité même d’un bon père. Toutes ces choses ont leurs normes, leurs causes, leurs raisons, leurs utilités.

Face à la divinité comme face au dernier des fonctionnaires, l’homme prudent doit savoir faire preuve de réserve : on peut certes solliciter la clémence du juge, tenter de le contourner, voire de le corrompre, mais nul ne saurait ignorer son existence.

Le statut d’agent de l’État paraît d’autant plus enviable qu’il offre une sécurité rare dans le contexte des sociétés anciennes. En effet, le serviteur de la chose publique n’est pas un esclave dont le maître dispose à son gré : les révocations comme les punitions sont toujours soumises à des règles. Cette sûreté d’existence se double d’une certaine prospérité économique et d’une intégrité physique garantie par le prince. Au-delà même des règles de droit, les torts faits aux officiers suscitent la colère du souverain, qui considère que sa majesté est insultée à chaque fois que l’on s’en prend à ses représentants. La rétorsion qui s’exerce sur les coupables peut alors se révéler terrible. Il suffit de rappeler la réaction de Théodose Ier en 390, lorsqu’il apprit le meurtre du chef de la garnison de Thessalonique ; plusieurs milliers d’habitants payèrent de leur vie l’atteinte faite à un symbole de l’autorité publique. Un être à la fois puissant, riche et intouchable, telle est aussi la représentation de l’agent de l’État qu’offre le diptyque des années 400. Or cette image n’était pas un simple miroir destiné à flatter la vanité de son commanditaire. Fabriqué en plusieurs exemplaires et diffusé comme cadeau, l’ivoire entendait ériger Stilicon en modèle de ce que le service public pouvait offrir en termes de reconnaissance sociale.

Lorsqu’ils forment un corps unifié, large et exemplaire, les agents de l’État participent à la définition de la société qui les abrite. Dans sa célèbre exploration des modes de domination, Max Weber envisageait trois idéaux-types : la domination traditionnelle, la domination charismatique et la domination légale. Cette dernière, dont le socle serait le fonctionnariat, aurait pour vocation d’engendrer un système que Weber dépeint comme une « rationalité fondée sur des règles » et auquel il donne le nom de bureaucratie. Dans un tel système, l’autorité provient toujours d’une délégation de pouvoir, et les prérogatives exercées par un agent sont donc perçues comme légitimes dès lors qu’elles obéissent à des règles qui sont présentées comme logiques et immuables. Autant dire que la norme écrite dicte les comportements et que le respect du règlement constitue la valeur cardinale de la société bureaucratique. Dans une fonction publique wébérienne, la division des tâches entraîne une parcellisation des responsabilités, qui se marque à la fois par le développement d’une administration pyramidale et par la définition précise de chaque poste. Le recrutement ne s’opère jamais sur des critères individuels ou sociaux, mais sur les appréciations impersonnelles que sont le niveau d’études, le diplôme ou le concours. En récompense des compétences exercées, chaque membre de l’institution se voit reconnaître une position socio-économique proportionnelle à la place qu’il occupe dans la hiérarchie institutionnelle. Le titre officiel et le salaire constituent les marqueurs de cette reconnaissance.

Max Weber était très critique envers un système purement bureaucratique, dont il voyait l’expression la plus complète dans la Rome tardo-antique et qu’il considérait comme responsable de la crise économique qui avait emporté l’Empire. Certes, on sait aujourd’hui que le dirigisme du IVe siècle est pour beaucoup un mythe historiographique. En outre, l’Afrique du Nord et la Syrie connurent un âge d’or économique aux temps de la prétendue bureaucratie constantino-théodosienne. Mais il est aussi vrai que Weber lui-même n’avait jamais envisagé que son système puisse décrire une situation historique réelle. Un idéal-type sociologique constitue un simple instrument intellectuel visant à qualifier une forme d’organisation ; il ne prétend pas à une description nuancée d’un groupe humain véritable. On ne saurait par conséquent écarter la notion même de bureaucratie pour les mondes anciens. À défaut de dépeindre les réalités, le terme convient pour décrire la façon dont une société se pense. De fait, à certaines époques, on observe bien un culte de l’État par ses serviteurs, généralement associé à sa réciproque, à savoir la mise en valeur des fonctionnaires par le pouvoir. Si l’on scrute une dernière fois la figure de Stilicon, on ne peut manquer de noter les vêtements du personnage, constellés de figures impériales à la fois majestueuses et anonymes. Peut-être donnent-elles une illustration probante de ce respect désincarné de l’institution qui serait le propre des bureaucrates.

Démarche

Il reste à savoir si le service de l’État, dans ses multiples dimensions, constitua vraiment un élément structurant les mentalités romaines et, surtout, si une telle condition put continuer d’exister en Gaule après la disparition de l’Empire.

Les sentiers que nous allons maintenant suivre ont été maintes fois fréquentés par les chercheurs depuis une trentaine d’années. Si le paysage des sources est demeuré en lui-même à peu près invariant, le goût des voyageurs a su tracer des routes différentes. Jean Durliat voyait ainsi les fonctionnaires comme de simples agents d’un État légaliste, dont les logiques organisationnelles, considérées comme pérennes jusqu’à l’époque carolingienne, auraient assuré la survie d’un groupe de techniciens de la chose publique. Sa démarche se voulait résolument institutionnelle, laissant peu de place au social, ou même au vivant. Pour sa part, le célèbre ouvrage de Karl Ferdinand Werner sur la Naissance de la noblesse envisageait l’office comme une composante culturelle intrinsèque de l’élite occidentale ; le service de l’État aurait ainsi constitué pour les familles privilégiées à la fois une activité vitale et une vocation naturelle. Werner mena en ce sens une exploration sociologique de la noblesse, recherche dont la fonction publique ne constituait que la cible secondaire. Des travaux plus récents, comme ceux de Matthew Innes, envisagent pour leur part de considérer la présence de l’État comme un cadre peu contraignant, avec lequel chaque puissant composerait soit en se mettant à son service, soit en développant des stratégies propres. Être agent royal ne serait ainsi qu’un rôle, parmi de nombreux autres, qu’assumeraient les personnalités régionales dominantes. De telles recherches s’inscrivent dans une historiographie des élites dont les résultats ont été particulièrement probants depuis une dizaine d’années.

La présente étude, qui ne vise en aucun cas à l’exhaustivité, se propose de s’attacher plus spécifiquement à la condition des hommes qui servent l’État en Gaule et dans le monde franc. Dans une telle perspective, un traitement thématique semblerait logique : un officier royal se définit en effet par un certain nombre d’attributs bien identifiés que sont le pouvoir, les liens avec le prince, l’inclusion dans une hiérarchie, la solidarité ou l’opposition qu’il noue avec ses collègues, son rapport d’autorité aux administrés, son mode de vie ou l’empreinte de la religion sur son comportement… Toutefois, décrire un serviteur idéal de l’État ne nous permettra jamais d’affirmer que ce personnage a réellement existé à un moment donné. Nous privilégierons donc une approche chronologique, sans doute très imparfaite pour décrire l’existence quotidienne des individus, mais plus adaptée pour identifier la présence d’une fonction publique et pour apprécier son degré d’imbrication avec la société contemporaine. Car, en cinq cents ans, entre le IVe et le IXe siècle, le service de l’État a connu trois phases brillantes – au moins d’un point de vue documentaire –, mais aussi trois occultations, voire trois disparitions. C’est cet astre à éclipses que nous essaierons de décrire.

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