//img.uscri.be/pth/f940cf8b481c17092f315c1e94d88893f3c063a2
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Seth Sendashonga 1951-1998

De
190 pages
Ce livre honore la mémoire d'un Rwandais, Seth Sendashonga, qui s'est battu contre deux dictatures : celle qui a précédé et celle qui a suivi le génocide de 1994. Sa publication coïncide avec le quinzième anniversaire de son meurtre (le 16 mai 1998), mais prend date pour l'espoir que Sendashonga incarnait : celui d'un Rwanda où la vérité ne s'abîme plus dans le clivage hutu/tutsi.
Voir plus Voir moins

SETH SENDASHONGA 1951-1998 André Guichaoua
Un Rwandais pris entre deux feux (en collaboration avec l’ISCID)
Ce livre honore la mémoire d’un Rwandais, Seth Sendashonga, qui s’est bat u
contre deux dictatures : celle qui a précédé et celle qui a suivi le génocide de
1994.
Leader estudiant n, Sendashonga s’engage d’abord contre le part -État du
général Habyarimana. Ce choix le contraint une première fois à l’exil. En
1991, il rejoint le Front patriot que rwandais (FPR) du général Kagamé. Il
réécrit le programme polit que du mouvement rebelle et assure le lien avec
l’opposit on intérieure. Hutu au FPR, il est le passeur entre deux mondes :
le maquis des Tutsis ayant grandi en exil et les états-majors de l’opposit on
légale. Au lendemain du génocide, Sendashonga devient le ministre de
l’Intérieur du gouvernement d’union nat onale. À ce poste, il pense pouvoir
peser sur le cours des événements. Hélas impuissant, il assiste à la mise en
place d’une nouvelle dictature. En août 1995, au terme d’un conseil des
ministres except onnel, le confl it entre Kagamé et Sendashonga fait éclater le
gouvernement. Sendashonga s’exile au Kenya. Le 16 mai 1998, il est assassiné
à Nairobi, en pleine rue. La publicat on de ce livre coïncide avec le quinzième
anniversaire de ce meurtre, mais prend date pour l’espoir que Sendashonga
incarnait : celui d’un Rwanda où la vérité ne s’abîme plus dans le clivage hutu/
tutsi.
Préfacé par Stephen Smith, cet ouvrage rassemble des témoignages sur
le parcours polit que de ce héraut de la démocrat e, une enquête sur les
circonstances de son assassinat et la transcript on de propos inédits de Seth
Sendashonga.
Rwandais ou étrangers, Hutus ou Tutsis, parents, amis, anciens alliés ou
adversaires polit ques, journalistes ou universitaires, les auteurs de ce livre
ont fait de l’héritage de Seth Sendashonga leur terrain d’entente.
Fondé à Bruxelles en 1999, l’Inst tut Seth Sendashonga pour la citoyenneté
démocrat que (ISCID) a pour mission de promouvoir les idéaux de respect des SETH SENDASHONGA
droits de l’homme et de just ce sociale dans la région des Grands Lacs.
1951-1998
Professeur de sociologie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, André
Guichaoua est chercheur, notamment spécialiste du Rwanda, et témoin- Un Rwandais pris entre deux feuxexpert auprès du Bureau du procureur du TPIR (Arusha)
Préface de Stephen Smith
ISBN : 978-2-343-00861-5
18 €
André Guichaoua
SETH SENDASHONGA 1951-1998
(en collaboration avec l’ISCID)








SETH SENDASHONGA
1951 – 1998





André Guichaoua
(en collaboration avec l’ISCID)









SETH SENDASHONGA
1951 – 1998
Un Rwandais pris entre deux feux
Témoignages et propos

Préface de Stephen Smith

























































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00861-5
EAN : 9782343008615









Pour Mireille, Marlène et Maxime Sendashonga


Nairobi, le 20 mai 1998

Mon cher Seth,

La dernière fois que je t’ai écrit une lettre - autre que quelques
lignes griffonnées en toute vitesse soit pour te rappeler des
instructions concernant la maison ou les enfants ou soit pour te dire
bonjour sur une carte postale quand il m’arrivait d’être absente de la
maison pendant plus de deux semaines pour des raisons de travail -
c’était il y a 23 ans : c’est-à-dire avant que nous unissions nos vies
pour le pire et pour le meilleur.
Tu m’excuseras donc si, même aujourd’hui, je n’arrive pas à
t’écrire une lettre comme il faut car je n’en ai vraiment pas
l’habitude en ce qui te concerne. Dieu sait pourtant que j’ai
beaucoup de choses à te dire : après tout, je me disais que nous
allions passer encore, au moins, 23 ans de plus ensemble ! Donc, je
suis tentée d’anticiper sur ce que je t’aurais dit chaque jour au cours
de ces nombreuses années que j’escomptais t’avoir encore à mes
côtés.
Mais les vieilles habitudes ont la vie dure et j’ai bien peur que ça
risque de nouveau d’être des instructions que tu vas recevoir de
moi. Je vais quand même faire un petit effort aujourd’hui et
transformer mes instructions en faveurs que je vais te demander.
Comme je n’ai aucun doute qu’après un parcours aussi
impeccable que le tien, tu as maintenant récolté la coupe des
vainqueurs et que tu te reposes bien confortablement auprès de Dieu
qui t’a créé et a guidé toutes les actions que tu as accomplies au
cours des 47 ans que tu viens de passer sur cette terre, je me
permets de te faire savoir 4 faveurs en te demandant de les lui
communiquer, car, venant de toi, il les exaucera. Premièrement :
une faveur pour ton pays, le Rwanda, pour lequel tu t’es tant sacrifié
tout au long de ta vie. Le Rwanda a maintenant un Ambassadeur
extraordinaire en ta personne auprès du Bon Dieu et je ne doute pas
que nous verrons bientôt le fruit de ton travail. Deuxièmement :
pour les enfants que le Seigneur nous a accordés, Mireille, Marlène
et Maxime. Les élever sans toi ne me sera pas facile. Avec toi à mes
côtés, chaque problème finissait toujours par trouver une solution.
9

Tu étais un géant et j’étais le nain. Continue à m’inspirer pour que
je m’acquitte de cette tâche comme il faut et fasse de Mireille,
Marlène et Maxime des personnes réellement dignes de ton
héritage. Troisièmement : une pensée pour tes assassins, qui qu’ils
soient. Dans pareilles circonstances, quand mon cœur saigne, il
m’est difficile de ne pas penser à la vengeance et de parler de
pardon. Aide-moi à me rappeler constamment que le pardon, la
vengeance et la justice appartiennent à Dieu.
Et pour finir, une faveur, seulement pour moi : quand j’étais
petite fille et faisais la catéchèse pour ma première communion, on
nous racontait qu’au ciel il y a de très belles chambres et que
chaque personne qui aura été élue pour entrer au ciel aura sa propre
chambre. Je t’en prie, si tu peux encore négocier quelle chambre
occuper, demandes-en une avec un lit double et attends-moi.

À bientôt.

Ton épouse,
Cyrie

Seth Sendashonga était père de trois enfants : Mireille, Marlène
et Maxime Sendashonga.
10

Courte Biographie de Seth Sendashonga


o 27 mai 1951 : naissance à Nduba, Rwamatamu, Kibuye

o 1959-1965 : études primaires

o 1965-1969 : premier cycle d’études secondaires,
Shyogwe, Gitarama

o 1969-1972 : deuxième cycle d’études secondaires, sec-
tion économique et commerciale, Collège Officiel de Ki-
gali, Mburabuturo

o 1972-1975 : premier cycle d’études universitaires, Facul-
té des Sciences Economiques et Sociales, Université Na-
tionale du Rwanda, Butare

o Juillet 1974 : élu premier Président de l’Association Gé-
nérale des Etudiants Rwandais (AGER)

o Novembre 1975–septembre 1976 : exil au Kenya après
des menaces d’emprisonnement par le régime militaire
instauré au Rwanda suite au coup d’état de juillet 1973

o Septembre 1976-octobre 1978 : études à l’Université
Libre de Bruxelles, licence en sciences économiques,
Belgique

o Octobre 1978 : retour au Kenya ; travaille pour une socié-
té de consultants en management d’entreprises.

o 1980-1993 : Fonctionnaire international auprès du Centre
des Nations-Unies pour les Etablissements Humains et
l’Habitat (HABITAT), Nairobi

11

o Juillet 1990 : cosignataire de l’appel « Pour le multipar-
tisme et la démocratie au Rwanda » - connu comme le
« Manifeste des 33 intellectuels »

o Novembre 1991 : adhère au Front Patriotique Rwandais
(FPR)

o Décembre 1993-juillet 1994 : membre du Bureau poli-
tique du FPR

o Juillet 1994-août 1995 : Ministre de l’Intérieur et du Dé-
veloppement Communal dans le gouvernement d’union
nationale mis en place le 19 juillet 1994 après la victoire
militaire du FPR

o 25 Août 1995 : démissionne du gouvernement

o Novembre 1995 : retourne vivre en exil au Kenya

o Février 1996 : collabore au lancement d’un nouveau
mouvement politique, les Forces de Résistance pour la
Démocratie (FRD)

o 26 février 1996 : premier attentat contre sa vie, mené par
un agent de l’APR à Nairobi

o 16 mai 1998 : assassiné à Nairobi

12

Préface

Une ligne droite dans un espace courbe

par Stephen Smith

Ce livre honore la mémoire d’un Rwandais pour qui le bien
et le mal n’étaient pas une question d’ethnie. Autant dire que
Seth Sendashonga fut un apatride puisque, au Rwanda, le bien
et le mal s’abîment dans le clivage entre Hutus et Tutsis - de-
puis longtemps mais ni depuis toujours, ni pour toujours. C’est
à la fois le sens politique et le message d’espoir de cette publi-
cation.
Le génocide de 1994 a été précédé et suivi d’une dictature,
d’abord celle du général Juvénal Habyarimana puis celle du
général Paul Kagamé. La première n’était pas davantage hutue
que la seconde n’est tutsie, à moins de vouloir prétendre qu’une
nomenclature au pouvoir transforme une ethnie en entreprise
d’État et dépouille « l’autre » de sa citoyenneté, voire de son
humanité. Cette idée a mené au génocide et à toutes les tueries
de masse, qui l’ont suivi et précédé. L’ensemble de ces crimes,
loin de séparer les dictatures successives au Rwanda, en consti-
tue le trait d’union. L’assassinat de Seth Sendashonga, qui s’est
battu contre les deux régimes, en témoigne. Mais la vie de Seth
Sendashonga pointe aussi l’issue : si, aujourd’hui comme hier,
l’on meurt au Rwanda faute de libertés, alors la démocratie est
plus que jamais une urgence.
Seth Sendashonga était un « urgentiste » de la démocratie
avant l’heure. Tel un médecin, il arrivait sur des lieux
d’accident et devait chaque fois faire ce qu’il y a de plus dur à
faire, à savoir trier les blessés et trancher entre des priorités
rivales pour être le plus utile au plus grand nombre. Sauf qu’il
s’agissait d’accidents de l’histoire, de tout un pays accidenté, le
sien. Leader estudiantin, Seth Sendashonga s’engage ainsi
contre le parti-État du général Habyarimana. Ce choix le con-

 Professeur à l’université de Duke. Il était entre 1988 et 2005 le responsable
des pages Afrique de Libération, puis du Monde.

13

traint une première fois à l’exil, en 1975. Il achève ses études en
Belgique, puis s’installe au Kenya. À l’orée des années 1990,
qui semblaient promises aux libertés de l’après-guerre froide, il
rejoint le Front patriotique rwandais (FPR).
Aujourd’hui, avec l’amertume du recul, l’on serait tenté de
présenter le FPR comme « le mouvement rebelle tutsi ». Mais
l’on aurait doublement tort. D’une part, le FPR n’a jamais été
l’affaire « des » Tutsi dans leur ensemble et, au contraire, se
révèle de plus en plus sectaire à mesure que le temps passe.
D’autre part, en 1990, le champ des possibles était miné de
toute part. Voler au secours du régime Habyarimana, au mo-
ment où celui-ci était enfin sous la pression – interne et externe
– pour s’ouvrir à la démocratie ? Ou joindre les rangs des nou-
veaux partis d’une opposition désormais légale, qui reprodui-
saient souvent l’ancien clivage régionaliste entre Hutu du sud et
Hutu du nord, qui réchauffaient de vieilles querelles person-
nelles et, surtout, qui ne savaient pas au fond s’ils étaient prêts à
sacrifier le « Hutu power » à la démocratie, ou l’inverse ? Mal-
gré tout, c’eût été un choix possible, dans l’espoir de neutraliser
mutuellement les forces polarisantes et de d’ouvrir une « troi-
sième voie », avec l’aide de la communauté internationale. Seth
er Sendashonga avait fait un premier pas en cette direction, le 1
septembre 1990, en cosignant L’appel des 33 intellectuels, un
manifeste en faveur du multipartisme et, aussi, pour le retour
des « réfugiés », c’est-à-dire des centaines de milliers de Tutsis
exilés.
Un mois plus tard, jour pour jour, le FPR lance la guerre ci-
vile depuis l’Ouganda voisin mais est stoppé aux portes de Ki-
gali par l’armée française. Seth Sendashonga rallie le FPR
quand celui-ci n’est qu’une guérilla laminée, quelques centaines
d’hommes grelottant à 4.000 mètres d’altitude, sur les flancs
volcaniques de la chaîne des Virunga. C’est lui qui va ap-
prendre aux combattants tutsis issus de la « diaspora » à quoi
ressemble, réellement, le pays qu’avaient fui leurs parents. Il
réécrit le programme politique du FPR et, en particulier, son
préambule historique, qui décrivait l’ancien Rwanda - celui
d’avant la révolution hutu de 1959 - comme « un paradis où
coulaient lait et miel ». En même temps, en triangulant les con-
tacts via Nairobi, où est installée sa famille, Seth Sendashonga
14

assure le lien avec l’opposition intérieure. Celle-ci est piégée
entre le marteau et l’enclume : en s’alliant à la guérilla, elle peut
donner le coup de grâce au pouvoir en place, mais au risque de
préparer la prise de pouvoir par les armes du FPR. Dans cette
phase cruciale, Seth Sendashonga joue un rôle-clé pour faire
pencher la balance. Hutu au FPR, le seul à ne pas être un trans-
fuge aigri du régime Habyarimana, il devient passeur entre deux
mondes : entre le maquis des Tutsis de la seconde génération et
les états-majors de l’opposition légale. En février 1993, lorsque
le FPR rompt le cessez-le-feu pour avancer depuis ses positions
au nord du pays, Seth Sendashonga convainc les opposants
intérieurs que ce n’est pas le début d’une politique du pire mais
une ultime pression pour parvenir à un compromis, au partage
du pouvoir en attendant des élections.
Naïf ? Bien pire ! Seth Sendashonga n’a lui-même appris
qu’à la radio, après coup, l’offensive du FPR dont il est censé
être l’un des dirigeants. Bien sûr, le doute s’installe chez lui.
Mais il faudra longtemps pour que la corrosion du soupçon
vienne à bout de sa loyauté au FPR, scellée dans le rejet de
l’ancienne dictature. D’autant que le Rwanda plonge dans un
bain de sang, le génocide des Tutsis qui sont traqués et achevés
entre avril et juillet 1994, jusqu’à la victoire militaire du FPR.
« Je me suis vite rendu compte que, de notre côté aussi, on exé-
cutait délibérément des civils », reconnaîtra plus tard Seth Sen-
dashonga. « Quant à la fameuse discipline, il était difficile d’y
croire en voyant les combattants rentrer le soir chargés comme
des mules ». Mais au lendemain du génocide, un gouvernement
d’union nationale voit le jour. Seth Sendashonga en devient le
ministre de l’Intérieur et du Développement communal. À ce
poste, il pense pouvoir peser sur le cours des événements. Vain
espoir. Il ne cessera de se plaindre auprès du général Kagamé,
ministre de la Défense et l’homme fort du nouveau régime, et
finira par envoyer, en une année, plus de 700 lettres recensant
des faits précis, deux lettres par jour… Le 25 août 1995, au
terme d’un Conseil des ministres exceptionnel, le conflit entre
Paul Kagamé et Seth Sendashonga fait éclater le gouvernement.
Après six semaines en résidence surveillée, l’ex-ministre de
l’Intérieur est autorisé à quitter le pays. Il repart au Kenya pour
y rejoindre sa famille.
15

Le second exil est peuplé des revanchards de l’ancien régime
et des tueurs du nouveau. Dans un supermarché de Nairobi,
Seth Sendashonga tombe nez-à-nez avec le colonel Serubuga,
l’ancien chef d’état-major de l’armée rwandaise, qui l’offense
comme « traître ». Le 26 février 1996, il est atteint de deux
balles mais aura la vie sauve. Un membre de l’ambassade
rwandaise, qui tente de se débarrasser de l’arme du crime dans
les toilettes d’une station d’essence, est arrêté par la police ke-
nyane. Vingt-six mois plus tard, le 16 mai 1998, Seth Sendas-
honga n’échappe pas à un second attentat. Lui et son chauffeur,
Jean-Bosco Nkurubukeye, sont abattus à bord de leur véhicule,
en pleine rue, par deux hommes armés de kalachnikov, à coups
de rafales.
La publication de ce livre coïncide peu ou prou avec le quin-
zième anniversaire de cet assassinat. Mais, en vérité, il prend
date d’une autre façon. Rwandais ou étranger, Hutu ou Tutsi,
Français ou Américain, parent, ami, ancien allié ou adversaire
politique, journaliste ou universitaire, tous les auteurs ci-après
ont fait de l’héritage de Seth Sendashonga leur terrain
d’entente. Comme lui, ils acceptent d’avoir tort ou raison de
bonne foi ; comme lui, ils ne pratiquent pas l’exclusive, sauf
envers l’anathème que sont pour eux le déni du génocide, des
crimes contre l’humanité ou la « vente des consciences » ;
comme Seth Sendashonga, ils croient en l’urgence de la démo-
cratie au Rwanda ; comme lui, enfin, ils savent qu’au nom de
cette cause, ils courent le risque de se faire posséder comme
« l’idiot utile » que raillait Lénine.
Qu’il me soit permis ici de m’inscrire dans cette lignée. Au
fil du temps, j’ai commis des erreurs, par exemple en croyant au
« réseau Zéro », en rapportant le témoignage de Janvier Afrika
sur l’akazu, la « petite maison » de l’ancien régime, ou en fai-
sant confiance à Paul Kagamé quand il n’était encore qu’un
chef rebelle et persona non grata en France. La liste n’est pas
exhaustive. Mais j’ai aussi attiré l’attention sur « la guerre se-
crète de la France au Rwanda », j’ai mis en garde, dès 1993
dans Libération, contre « le risque d’un génocide », je n’ai pas
lâché la trace des 400.000 réfugiés hutus que l’armée du FPR a
pourchassés, entre octobre 1996 et mai 1997, à travers l’ex-
Zaïre, et, quitte à essuyer les quolibets des doctrinaires infail-
16

libles, j’ai été aussi souvent « révisionniste » que de nouveaux
faits m’y ont obligé. Sur cette route, j’ai été en bonne compa-
gnie, pas bien nombreuse mais de qualité.
Seth Sendashonga est mort en chemin. Mais je me reverrai
toujours à ses côtés, en février 1996, autour d’une table en bois
massif sur laquelle s’étalaient les feuilles de deux listes des
personnes tuées dans la province de Gitarama au cours des onze
premiers mois du règne du FPR. Une liste avait été compilée
par des prêtres, paroisse par paroisse ; l’autre recensait, secteur
par secteur, les victimes dans onze sur dix-sept communes.
Pendant plusieurs jours, nous avons recoupé, ligne par ligne,
chaque nom en vérifiant la date de naissance, l’adresse ou la
profession. Je me vois encore penché sur ces feuilles morbides,
certaines tachées, croisant par moment le regard d’un homme,
qui avait tout essayé, raté l’essentiel mais qui, loin d’être défait,
était prêt à reprendre tout à la base. Cet homme n’avait pas
changé à travers les épreuves. Les méandres de son parcours
n’étaient qu’illusion optique. En vérité, il était une ligne droite
dans un espace courbe. Il le restera. Si je n’avais qu’un seul
vœu pour le Rwanda, je souhaiterais à ce pays qu’un jour pro-
chain, il lui ressemble.

17