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Skoropadsky et l'édification de l'Etat ukrainien (1918)

De
193 pages
Cet ouvrage analyse la personnalité et l'oeuvre politique de Pavlo Skoropadsky, personnage clef de l'histoire de l'Ukraine au XXe siècle. Le livre replace sa prise du pouvoir, en 1918, à la tête de la fragile Ukraine indépendante dans le contexte de l'histoire ukrainienne, et plus particulièrement des événements consécutifs à la révolution russe de 1917.
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SKOROPADSKY ET L'ÉDIFICATION DE L'ÉTAT UKRAINIEN (1918)

PRÉSENCE UKRAINIENNE L'Ukraine, aussi vaste que la France, héritière d'une longue histoire intimement liée à celle du reste de l'Europe et d'une culture riche et diverse, demeure une inconnue pour le public occidental, habitué à ne la considérer que comme une partie d'un ensemble russe puis soviétique. Fidèle à la vocation des éditions L'Harmattan, la collection Présence Ukrainienne se propose de faire découvrir les multiples facettes de ce pays à travers une documentation de qualité, comprenant aussi bien des études originales que des traductions et des rééditions de textes fondamentaux oubliés ou introuvables sur l'Ukraine. Titres de la collection: -Iaroslav LEBEDYNSKY, Le Prince Igor, 2001. -Guillaume LE VASSEUR DE BEAUPLAN, Description d'Ukranie, 2002. Texte de 1661 ; introductionet notes de Iaroslav Lebedynsky. -Mykola RIABTCHOUK, De la « Petite-Russie» à l'Ukraine, 2003. Préface d'Alain Besançon, de l'Institut; trad. Iryna Dmytrychyn et Iaroslav Lebedynsky. -Roxolana MYKHAÏL YK, Grammaire pratique de l'ukrainien, 2003. Traduit de l'ukrainien par Iaroslav Lebedynsky. -Iryna DMYTRYCHYN, Grégoire Orlyk, un Cosaque ukrainien au service de Louis XV, 2006. -Iryna DMYTRYCHYN, L'Ukraine vue par les écrivains ukrainiens, 2006. Sélection de textes, éd.. -Prosper MÉRIMÉE, Bogdan Chmielnicki, 2007 (fac-similé éd. 1865). -Iaroslav LEBEDYNSKY, Ukraine, une histoire en questions, 2008. -Maroussia, 2009. Fac-similé de l'édition originale du classique de P. J. Stahl, avec le texte inédit de l'œuvre en français de Marko Vovtchok; introduction d'Iryna Dmytrychyn. -Victor GRÈs, L'Iliade Zaporogue (scénario), 2009 ; trad. et préface de Lubomir Hosejko. -Iaroslav LEBEDYNSKY, Scythes, Sarmates et Slaves, 2009. -Anastassia LYSSYVETS, Raconte la vie heureuse, souvenirs d'une survivante de la Grande Famine en Ukraine, trad. Iryna Dmytrychyn, préface de Jean-Louis Panné, postface de Mykola Riabtchouk, 2009. -Marko Vovtchok, Pierre-Jules Hetzel, Le voyage en glaçon, présenté par Iryna Dmytrychyn et Nicolas Petit. (Présence Ukrainienne / Jeunesse). -La moufle, conte populaire ukrainien, trad. Iryna Dmytrychyn et F.-J. Besson, éd. Bilingue. (Présence Ukrainienne / Les Quatre Vents).

PRÉSENCE UKRAINIENNE
Collection dirigée pàr Iaroslav Lebedynsky et Iryna Dmytrychyn -Série « Sciences Humaines »-

Iaroslav LEBEDYNSKY

SKOROPADSKY
ET L'ÉDIFICATION DE L'ÉTAT UKRAINIEN (1918)

LIHlt'mattan

Du même auteur (travaux relatifs à l'histoire de l'Ukraine) Aux éditions de l'Harmattan: Le Prince Igor, 2001. [Introduction et notes pour:] Guillaume Le Vasseur de Beauplan, Description d'Ukranie, 2002. Ukraine, une histoire en questions, 2008. Scythes, Sarmates et Slaves, 2009. Aux éditions Errance: Les Scythes, 2001. Les Sarmates, 2002. Les Cimmériens, 2004. Les Cosaques, une société guerrière entre libertés et pouvoirs. Ukraine, 1490-1790,2004. édition, 2005. Les Alains (avec V. Kouznetsov), 2ème Les Nomades, les peuples nomades de la steppe des origines aux invasions mongoles, IXe siècle avo J-c. - XIIIe siècle apr. J-C, 2ème édition,2007. édition, 2009. Les Indo-Européens, faits, débats, solutions, 2ème Les A mazones, mythe et réalité des femmes guerrières chez les anciens nomades de la steppe, 2009. Chez d'autres éditeurs: Histoire des Cosaques, Terre Noire, Paris, 1995.

@ L'Harmattan, 2010 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11106-6 EAN : 9782296111066

INTRODUCTION Le sujet de ce livre est un homme, sa personnalité, et surtout le rôle qu'il ajoué dans un épisode bref, mais déterminant, de l'histoire de l'Ukraine. Pavlo (Paul) Skoropadsky, général de l'armée russe issu d'une vieille famille de souche cosaque, s'empara le 29 avril 1918 du pouvoir dans une Ukraine dont la récente et fragile indépendance n'était garantie que par des troupes allemandes et austro-hongroises d'occupation. Proclamé hetman l'ancien titre des dirigeants cosaques ukrainiens -, il s'efforça de bâtir un Etat capable de relever les défis intérieurs et extérieurs de ces temps chaotiques. Dans les circonstances les plus défavorables, il connut certains succès avant que son régime ne soit balayé, un mois après la défaite allemande de novembre 1918. Le court « Hetmanat » de 1918 a été jugé plutôt sévèrement par les historiens de diverses tendances. Pour beaucoup de patriotes ukrainiens, Pavlo Skoropadsky était un usurpateur et un dirigeant plus russe qu'ukrainien. Pour les auteurs soviétiques, il était le serviteur des anciennes élites sociales et économiques, un restaurateur de l' « ancien régime ». Pour les Russes anti-communistes, il avait trahi en reprenant à son compte, même nominalement, le « séparatisme» ukrainien honni. Tous ont vu en lui un fantoche manipulé par l'Allemagne. Nous verrons comment les faits étayent ou démentent ces accusations, mais deux choses importantes doivent être signalées immédiatement au lecteur. D'une part, l'importance de l'épisode « hetmaniste » de 1918 est bien plus grande que ne pourrait le laisser supposer sa brièveté. Même éphémère et discrédité, le régime de Pavlo Skoropadsky a grandement contribué à la cristallisation psychologique et institutionnelle de l'Ukraine indépendante, 5

et son œuvre s'est avérée durable dans certains domaines. Son programme et ses actes sont aussi extrêmement intéressants pour I'histoire des idées, dans la mesure où l'Hetmanat a été une tentative délibérée et cohérente de construction d'un système politique, économique et social sur la base de traditions proprement ukrainiennes - par opposition aux idéaux universalistes dont se voulaient porteurs les bolchéviks et, dans une moindre mesure, d'autres acteurs des évènements révolutionnaires. D'autre part, depuis la chute de l'Union soviétique et la restauration de l'indépendance de l'Ukraine (1991), la nature et l'action du régime de Skoropadsky sont réétudiées et réévaluées. Bien que le contexte des années 1990-2000 soit moins tragique que celui de 1918, les problèmes et les débats de cette époque ont revêtu une nouvelle actualité: choix d'un modèle d'Etat et place des traditions politiques locales dans ses structures, «récupération» des anciennes élites et formation de nouvelles, relations ukraino-russes à l'intérieur et à l'extérieur de l'Ukraine, etc. Une preuve de cet intérêt renouvelé est le nombre de publications récentes consacrées à la personne, à l'action et à l'héritage de l'hetman Skoropadsky. Nous avons voulu présenter ici au public français l'ensemble de ces aspects peu connus. Il est honnête de dire que, personnellement, nous avons toujours eu beaucoup d'intérêt, et de sympathie, pour le personnage et l' œuvre de Pavlo Skoropadsky. Cela n'exclut ni les critiques ni l'objectivité. Skoropadsky était le produit de ses origines, de sa formation et de son temps - même s'il a su en dépasser les limites. Son régime, issu d'un coup d'Etat, a sombré huit mois plus tard dans une guerre civile. Mais nous estimons que I'Hetmanat a été, dans les conditions de la période révolutionnaire, la tentative la plus compétente et la plus aboutie de formation d'une vraie structure étatique ukrainienne.
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Nous avons utilisé comme sources de cette étude aussi bien les documents d'époque que les travaux d'historiens ukrainiens, russes et soviétiques, allemands, etc. Une place à part revient aux Souvenirs de Pavlo Skoropadsky lui-même sur la période de l'Hetmanat, rédigés en exil dès 1919 et que nous citerons souvent. Leur nature de plaidoyer pro domo est tempérée par une bonne dose de lucidité et d'autocritique, et parfois une candeur touchante 1.
Transcriptions

Pour le confort du lecteur francophone, nous avons utilisé pour les noms et termes ukrainiens et russes une transcription « à la française» non-scientifique. Les principales conventions sont les suivantes: -h ukrainien est sonore (voisé) ; -Ï est la semi-voyelle de i (français aïe I) ; -î ukrainien représente une combinaison yod + i analogue à la seconde syllabe du français taillis; -kh ressemble au ch allemand de Buch ou à la jota espagnole; -y est en ukrainien une voyelle intermédiaire entre i et le é fermé du français dé, mais en russe un son intermédiaire entre i et ou. -ch,j, tch... se prononcent comme en français. L'apostrophe marque la palatalisation (<< mouillure») des consonnes: l' se prononce comme le II espagnol ou le gl italien, n' comme le gn français dans gnon, etc.
I

ITaBeJT'bCKopona.acKiH, BocnoMuHaHiH. Nous avons utilisé J'excellente édition ukrainienne commentée dans le recueil ITaBJTOCKOpOnalJChKMH, Cno2aou, réd. Iaroslav Pelensky, Kiev I Philadelphie, 1995. Les citations de Pavlo Skoropadsky dans notre ouvrage sont, sauf mention contraire, tirées de ce texte et traduites par nous. 7

Les noms ukrainiens sont généralement cités sous leur forme ukrainienne, sauf lorsqu'il existe une version internationale répandue (Kiev, Dniepr...); certaines formes russes sont données là où le contexte l'exige. Les graphies de divers noms de personnes et de lieux ont été allégées; nous avons en particulier abrégé les syllabes finales -s 'kyï (-CbKUU)t -ers' (-e14b)en -sky et -ets : Skoropadsky et e non Skoropad"i 'kyï, Konovalets et non Konovalets', etc. Dans ces noms, la palatalisation des consonnes n'est généralement pas marquée. Ces simplifications n'ont pas été appliquées aux Iioms communs et aux appellations d'institutions. Pour les noms d'origine allemande de personnages russes ou ukrainiens, nous avons conservé l'orthographe allemande: Wagner, Gerbel, etc. Suivant une traqition bien établie en français, nous écrivons « l'hetman» et non «le hetman », bien que la consonne initiale en ukrainien soit sonore.

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I-L'UKRAINE EN 1918 : UNE DIFFICILE RENAISSANCE La situation particulière de l'Ukraine en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale et dans la tourmente causée par les révolutions russes de 1917, s'explique par une histoire dont il est nécessaire de rappeler ici quelques grandes lignes. La/ormation d'une identité ukrainienne

Les territoires de l'actuelle Ukraine se composent, du nord au sud, de trois bandes occupées par la forêt mixte, la « steppe boisée» au couvert forestier discontinu, et la steppe herbeuse. Cette configuration a beaucoup pesé sur son histoire ancienne. La steppe herbeuse a probablement constitué une partie du berceau des populations de langue indo-européenne (cultures chalcolithiques dites des « Kourganes ») vers 45003500 avo J.-C. A l'âge du Bronze (vers 2500-1000 avo J.-C.), elle était occupée par des populations de langue probablement iranienne (et thrace à l'ouest 7), tandis que les régions plus septentrionales pouvaient abriter notamment les plus anciens ancêtres linguistiques des Slaves. Cette coupure entre nord et sud s'est accentuée à partir du début du 1er millénaire avo J.-C., la steppe herbeuse devenant le royaume des peuples nomades de cavaliers pasteurs, tandis que dans la steppe herbeuse et la bande forestière se développaient des cultures sédentaires et agricoles. Les contacts n'ont cependant jamais cessé entre les deux zones, et les nomades ont souvent exercé une forte influence, due au prestige de leur supériorité militaire, sur leurs voisins - et parfois sujets sédentaires. Langues et cultures slaves portent ainsi l'empreinte des nomades de langue iranienne de l'Antiquité (Scythes et Sarmato-Alains) et, dans le cas des Slaves orientaux, des nomades turcophones du Moyen Age (des Proto-Bulgares et Khazars aux Petchénègues et CoumansPolovtses). En Ukraine et en Russie méridionale, le 9

phénomène cosaque sur lequel on reviendra plus loin est la dernière illustration de ces apports. Les Slaves, dont les ancêtres sont identifiés hypothétiquement aux porteurs de diverses cultures archéologiques d'Ukraine - et peut-être de Pologne occidentale à certaines époques - n'apparaissent vraiment dans les sources historiques qu'à partir des IVe-VIe siècles, sous les appellations de Sclavènes (porteurs de la culture de Prague-Kortchak en Europe centrale et Ukraine occidentale 7) et Antes (culture de Pen'kivka dans la steppe boisée ukrainienne). Leur expansion, permise par les suites des invasions hunniques des IVe-Ve siècles puis de celles des Avars à partir de la 2èmemoitié du VIe siècle, conduisit à la slavisation de la majeure partie de l'Europe centrale et orientale et des Balkans. Elle entraîna leur division en trois groupes: occidental (Polonais, Tchèques, Slovaques, Sorabes, Kachoubes, Polabes...), méridional (Croates, Serbes, Slovènes, Bulgares et Macédoniens) et oriental (les ancêtres des Ukrainiens, Russes, Biélorussiens). Les tribus de ce dernier groupe occupaient, aux VIle-VIlle siècles, des parties des actuelles Ukraine, Biélorussie, et Russie d'Europe. La plupart d'entre elles étaient vassales des Khazars, nomades turcophones dont l'empire s'étendait à peu près du Dniepr à la Volga. Au IXe siècle, sous l'impulsion

d'une dynastie issue des « Varègues»

-

guerriers-marchands

d'origine scandinave -, elles furent progressivement soustraites à la domination khazare et organisées en un grand Etat avec Kiev comme capitale: la Rous' ou Ruthénie kiévienne (PYCb; la traduction par «Russie de Kiev» est inexacte et anachronique). Après la conversion au christianisme de rite oriental en 988, il s'y développa une brillante culture, synthèse des traditions locales et des apports byzantins.
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Cet Etat, composé de principautés autonomes toutes dirigées par des princes de la même famille sous l'autorité du grandprince de Kiev, n'était pas monolithique. Les anciennes divisions tribales, les orientations différentes de certaines régions, mais aussi les rivalités entre membres de la dynastie et un système de succession défectueux, le firent éclater en entités quasiment indépendantes dès la 1ère moitié du XIIe siècle. Cela facilita, cent ans plus tard, la conquête mongole (1237-40). Lors de la dissolution de l'empire mongol luimême, les principautés ruthènes furent incluses dans la Horde d'Or, son héritière dans les steppes européennes. Cette période de l'occupation mongole ou, comme on dit en Europe de l'est, du «Joug tatar2 », fut déterminante dans les orientations différentes prises par les futures Ukraine et Russie. Le noyau de cette dernière (principautés de Vladimir et Souzdal', puis de Moscou) se développa à l'ombre de la puissance «tatare », avant de se retourner contre elle, et devint aux XIVe-XV e siècles un grand Etat centralisé dirigé par un tsar autocrate: la Moscovie. Les territoires ukrainiens, eux, furent arrachés à la Horde d'Or dès le XIVe siècle par une nouvelle puissance: la grande-principauté de Lituanie, qui détenait également l'actuelle Biélorussie. Lituanie et Moscovie se posèrent toutes deux en héritières de l'ancienne Ruthénie kiévienne. Les Slaves orientaux de Lituanie (Ukrainiens et Biélorussiens) et ceux de Moscovie (Russes) différaient depuis longtemps par le langage parlé et certains traits culturels. Leurs obédiences étatiques respectives développèrent également chez eux des traditions politiques différentes, encore accrues à partir de l'union lituanopolonaise de Lublin et le transfert des terres ukrainiennes à la
2 Les Mongols étaient appelés « Tatars}) par les Européens, du nom de l'un des peuples asiatiques qu'ils avaient absorbés. Cette appellation fut déformée en « Tartares» à cause du nom similaire de l'enfer de la mythologie grecque, le Tartare. Par la suite, l'ethnonyme « Tatars}) s'est appliqué à diverses populations de langue turque des steppes. Il

Couronne de Pologne (1569): la Russie vivait dans un régime d'autocratie, la Pologne-Lituanie dans un système de monarchie élective dominée par une noblesse pléthorique et indisciplinée. A la fin du XVe siècle apparurent, au sud des territoires ukrainiens de la Lituanie, les premiers groupes « cosaques ». Ce terme turc désignait depuis longtemps dans les steppes des gens qui avaient rompu avec leur groupe d'origine ou
avec le pouvoir établi. A partir des années 1490, en Ukraine

méridionale, il s'agit de Slaves organisés en communautés militaires autonomes, élisant leurs chefs, et vivant d'activités qui allaient du brigandage au commerce en passant par le mercenariat. Leur développement dans la 1èremoitié du XVIe siècle fut parfois encouragé par les autorités lituaniennes, dans un but d'autodéfense des zones frontalières contre les raids tatars. Le phénomène cosaque occupe une place centrale dans l'histoire de l'Ukraine, tant il a orienté le destin du pays et contribué à cristalliser l'identité et la conscience nationale des Ukrainiens. Durant tout le XVIe siècle, le nombre des Cosaques augmenta rapidement en Ukraine. Leurs communautés recrutaient dans toutes les classes sociales, des paysans fuyant leur dure condition aux aristocrates en quête d'aventure. Le pouvoir polonais enrégimenta une petite partie d'entre eux à son service (les « Cosaques Enregistrés »), leur offrant une autonomie reconnue et une solde en échange de leurs services guerriers, et s'efforça de contenir les autres (les « Cosaques Libres », dont le centre était la Sitch Zaporogue établie sur le bas Dniepr). A la fin du XVIe siècle et durant la première moitié du XVIIe siècle, les Cosaques prirent une place de plus en plus 12

importante en Ukraine. Ils faisaient figure, pour la population, de défenseurs contre les Tatars et les Turcs Ottomans auxquels ils portaient de rudes coups, mais aussi contre une domination polonaise impopulaire pour des raisons à la fois religieuses (le prosélytisme catholique) et sociales (le servage imposé à la paysannerie). De fait, si les Cosaques servaient la Pologne dans ses guerres contre l'empire ottoman et la Moscovie, ils furent aussi le moteur, dès les années 1590, d'une série de grandes révoltes dirigées moins contre l'autorité royale que contre l'omnipotence en Ukraine de la Szlachta, la noblesse polonaise ou polonisée. En 1648, l'une de ces révoltes, dirigée par l'astucieux Bohdan Khmelnytsky, provoqua une explosion généralisée et dégénéra en une sorte de guerre de libération nationale. Khmelnytsky prit le titre d' hetman3 celui des généralissimes polonais et lituaniens, que revendiquaient

depuis longtemps les chefs suprêmes des Cosaques - et
organisa en Ukraine un Etat autonome administré par les Cosaques Enregistrés: 1'« Hetmanat» (les Zaporogues de la Sitch conservant leur indépendance). Faute de pouvoir obtenir des Polonais une vraie reconnaissance de cette autonomie, Khmelnytsky, après avoir envisagé une protection ottomane, se tourna vers la Moscovie, et les Cosaques d'Ukraine prêtèrent serment au tsar Alexis Romanov en 1654 en échange de garanties très larges (<< Traité» de Péréïaslav). Cet accord reposait sur une ambiguïté fondamentale: les Cosaques pensaient changer de protecteur dans le cadre d'un pacte garantissant leurs libertés, mais le tsar les considérait désormais (eux et les autres habitants de I'Ukraine) comme ses sujets, auxquels il pouvait unilatéralement accorder ou
3 Ukrainien ZembMall,polonais hetman, de l'allemand Hauptmann « chef, capitaine» ; ce titre de dirigeant suprême ne doit pas être confondu avec celui d'ataman I otaman (ukr. omaMall, russe amaMall) qui peut s'appliquer à tout chef cosaque et dérive du turc (ata « père» + suffixe d'intensité).
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retirer des privilèges. Quant à l'Ukraine, elle était incorporée au territoire moscovite. Cette divergence d'interprétation - liée à la différence de culture politique signalée plus haut - explique qu'une partie
de l'élite dirigeante cosaque se soit presque immédiatement rebellée contre une suzeraineté moscovite qui, de son côté, ne s'embarrassait pas trop des garanties données. Durant la seconde moitié du XVIIe siècle, l'Ukraine cosaque fut disputée et souvent divisée entre la Pologne-Lituanie, la Moscovie, et l'empire ottoman, et ses hetmans successifs (ou parfois simultanés et rivaux) devinrent les jouets des différentes puissances. Quand la situation se stabilisa au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, l'Hetmanat se trouva réduit à la rive gauche (orientale) du Dniepr, avec une autonomie diminuée et fermement contrôlée par la Moscovie. L'institution cosaque avait presque disparu sur la rive droite dominée par la Pologne, et les Ottomans s'étaient finalement retirés du jeu.

En 1708, alors que la Grande Guerre du Nord mettait aux prises le roi de Suède Charles XII et le tsar Pierre 1er, l'hetman Ivan Mazepa, jusque-là fidèle soutien du souverain moscovite, changea de camp, entraînant avec lui une partie des Cosaques Enregistrés et les Zaporogues de la Sitch. L'historiographie russe y voit la trahison d'un ambitieux prêt à se vendre au plus offrant, l'historiographie patriotique ukrainienne l'analyse au contraire comme une tentative de soustraire l'Ukraine et son élite cosaque à une tutelle moscovite devenue étouffante, en créant un Etat indépendant allié à la Suède et à la Pologne. Dans les faits, l'initiative de Mazepa se termina en catastrophe: les Moscovites anéantirent ses partisans et détruisirent la Sitch des Zaporogues. L'hetman et ses troupes furent vaincus avec les Suédois à la bataille de Poltava Guin 1709) et contraints à l'exil en territoire ottoman, où Mazepa mourut peu après. 14

L' Hetmanat fut placé sous étroite surveillance. Il est intéressant pour notre sujet de noter que le nouvel hetman imposé par Pierre 1er aux Cosaques en remplacement de Mazepa, lors d'une «élection» tenue sous la menace, était Ivan Skoropadsky, alors colonel du régiment de Starodoub. L'Ukraine dans l'empire russe: la nation étouffée Dans le nouvel empire de Russie proclamé par Pierre 1er en 1721, la situation de l'Hetmanat connut des hauts et des bas en fonction de la politique russe à son égard. Après la mort de Skoropadskyen 1722, la charge d'hetman fut laissée vacante, et l'Hetmanat géré par un organisme collégial directement contrôlé par le gouvernement russe, jusqu'à l'élection en 1727 de Danylo Apostol. Apostol obtint un certain élargissement de l'autonomie et même la grâce des Zaporogues de la Sitch en exil (la Sitch fut rétablie en 1734). Mais à sa mort, l'élection d'un remplaçant fut à nouveau interdite jusqu'en 1750. Dans sa volonté d'alignement juridique et de centralisation de l'empire, Catherine II procéda à un démontage par étapes de tout le système cosaque ukrainien: en 1764, l'hetman Kyrylo Rozoumovsky fut contraint d'abdiquer. En 1775, la Sitch des Zaporogues, considérée comme militairement inutile après la paix avec les Ottomans et socialement dangereuse en tant que refuge de serfs en fuite, fut détruite par une armée russe. Au début des années 1780, l'Hetmanat fut divisé en provinces de droit commun, le statut cosaque aboli, et les paysans noncosaques asservIS. L'époque cosaque, vite idéalisée, laissa en Ukraine d'impérissables regrets. La Sitch des Zaporogues avait inspiré des rêves de liberté et d'égalitarisme. Plus élitiste et aristocratique, l'Hetmanat avait patronné une brillante culture

et une instruction assez répandue - alors que le régime russe,
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dès Pierre 1er et surtout sous Catherine II, avait imposé diverses restrictions à l'usage de la langue ukrainienne et attiré vers la Cour impériale les artistes ukrainiens les plus doués. En outre, dans le cadre russe, les Ukrainiens officiellement «Petits-Russiens »4 n'étaient pas considérés comme un peuple distinct, mais comme une simple variante régionale des Russes, corrompue, qui plus est, par la domination lituanienne puis polonaise. De la fin du XVIIIe siècle à la chute de l'empire russe, le fait ukrainien ne bénéficia d'aucune reconnaissance politique, administrative ou culturelle. Les élites et les villes furent russifiées. La langue fit l'objet d'interdictions répétées. Les intellectuels férus d'histoire et de culture locale furent étroitement surveillés et, le cas échéant, réprimés. Cela n'empêcha pas le développement d'un mouvement patriotique, culturel puis politique, appuyé au départ sur la nostalgie des «Libertés cosaques» mais vite teinté
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L'histoire de cette appellation est assez compliquée, à cause tant des

glissements de sens que des problèmes de traduction. A l'origine, la nomenclature ecclésiastique byzantine distinguait une « Petite Ruthénie », ressort du métropolite orthodoxe de Halytch en Galicie, et une « Grande Ruthénie », ressort du métropolite de Kiev transféré en 1299 à Vladimir, dans l'actuelle Russie. Au moment où l'Ukraine cosaque passa sous la juridiction moscovite en 1654, on lui appliqua le premier de ces noms, le second désignant la Moscovie elle-même. Sous Pierre 1er, le nouvel empire russe adopta le nom de « Russie» (en russe Rossiïa), variante de l'ancien nom de la Ruthénie / Rous' tirée de la tradition gréco-byzantine. Progressivement, la « Petite Ruthénie» (Malaïa Rous ') fut comprise

comme une « Petite Russie» (en russe Malorossiïa) - de même que la
Ruthénie Blanche (Biélaïa Rous ') devenait la « Russie Blanche» ou Biélorussie. En Ukraine, les appellations de « Petite Russie» et « PetitsRussiens» avaient un usage purement administratif; les habitants se disaient simplement « Ruthènes » ou « Ukrainiens ». « Ukraine» désignait depuis la fin du XIIe siècle les régions de Ruthénie méridionale en contact avec la steppe. C'est à l'époque cosaque que les dénominations d'Ukraine et Ukrainiens sont devenues populaires et ont commencé à remplacer, chez les intéressés, celles de « Ruthénie» et « Ruthènes ». 16

d'idéologies libérales ou révolutionnaires plus contemporaines. Dans le seconde moitié du XIXe siècle, cet activisme ukrainien put s'adosser à la Galicie autrichienne où les «Ruthènes» jouissaient de droits culturels et politiques beaucoup plus étendus. La Galicie orientale, ancienne principauté de la Ruthénie kiévienne puis royaume indépendant après les invasions mongoles, était devenue possession polonaise au XIVe siècle et l'était restée jusqu'en 1772. Les Habsbourg, qui l'avaient obtenue lors du premier partage de la Pologne, y menaient une politique assez éclairée. Les Ukrainiens y souffraient moins de la domination autrichienne que de la prédominance sociale et culturelle des Polonais dans la province. A la veille de la Première Guerre mondiale, l'Ukraine russe5 se trouvait dans une situation contrastée. Elle avait connu au cours du XIXe siècle une croissance démographique importante et sa population comptait 23 430 000 personnes au recensement de 1897, dont 72,5 % de « Petits-Russiens », 11,7 % de Russes, 8,2 % de Juifs6, 2,8 % de Polonais. Elle s'était urbanisée. Ses trois plus grandes villes étaient Odessa, le grand port sur la mer Noire (500 000 habitants), Kiev, la capitale historique (520 000), et Kharkiv, ville industrielle et
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territoire des Cosaques du Kouban, dont le statut était spécial et qui, au cours des évènements révolutionnaires, devait connaître une évolution différente. Il s'agit donc essentiellement des neuf « gouvernements» ou provinces suivants: sur la rive droite: Volhynie, Podolie, Kiev; sur la rive gauche, dans l'ancien Hetmanat : Tchernihiv et Poltava; au nord-est: Kharkiv; au sud, dans l'ancien territoire zaporogue et les steppes herbeuses: Kherson, Katerynoslav, Tauride. Des minorités ukrainiennes résidaient dans les gouvernements de Koursk et Voronèj, et sur le territoire des Cosaques du Don.
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On entend ici par «Ukraine russe », faute de cadre administratif particulier, les régions à majorité ukrainienne de l'empire - sauf le

Dans l'empire russe (et par la suite dans la plupart de ses Etats

successeurs, Union soviétique comprise), les Juifs étaient comptabilisés comme une quasi-ethnie, même si la définition de ce groupe était au départ religieuse. 17

universitaire (245 000). Comme souvent en Europe centrale et orientale, les villes avaient une population radicalement différente de celle des campagnes alentour. En Ukraine russe, seuls 30 % des citadins étaient des Ukrainiens; 34 % d'entre eux étaient des Russes, et 27 % des Juifs. Les villes étaient ainsi en partie des corps étrangers dans le tissu ethnographique ukrainien, et leurs habitants étaient en majorité indifférents ou hostiles aux revendications nationales. Les régions ukrainiennes, comme le reste de l'empire, connaissaient avant la révolution un développement économique rapide, appuyé sur des capitaux aussi bien étrangers que locaux. L'image de « grenier de l'Europe », inspirée par l'abondante production des régions méridionales de « terres noires» mises en valeur après la conquête russe au XVIIIe siècle, n'était pas usurpée. L'Ukraine russe produisait aussi de la houille, de la fer et de la fonte, essentiels au développement industriel. Le chemin de fer y avait été installé à partir de 1871 (son rôle tant militaire qu'économique fut essentiel durant toute la période révolutionnaire). Malgré certains efforts du gouvernement russe à partir du règne réformateur d'Alexandre II (1855-1881), l'accompagnement social de ce développement économique avait été très insuffisant. Les villes industrielles abritaient un prolétariat déraciné de plus en plus nombreux et très pauvre. Dans les campagnes ukrainiennes, la libération en 1861 des serfs avait surtout mis en évidence une question foncière qui n'avait fait que s'aggraver par la suite: à côté d'immenses domaines aux mains de quelques familles nobles (comme, on le verra, les Skoropadsky !), des millions de paysans manquaient de terres ou de moyens pour les cultiver. Une émigration vers la Sibérie et l' « Extrême-Orient» russe s'était d'ailleurs développée.
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La situation culturelle était désastreuse. Le recensement de 1897, le dernier effectué avant la révolution, fait ressortir en Ukraine un taux d'analphabétisme moyen de 87 % (qui devait donc friser les 100 % dans certaines campagnes). Non seulement le nombre d'écoles était insuffisant et leur fréquentation aléatoire, mais encore l'enseignement se faisait presque uniquement en russe, et les élèves ruraux, qui ne pratiquaient pas quotidiennement cette langue, ne retiraient rien de leurs quelques années d'études primaires. C'est d'ailleurs ce constat qui, au début des années 1900, fit évoluer la position de certaines autorités russes à l'égard du « parler petit-rus sien ». Consultés à ce sujet en 1904, les deux universités de Kiev et Kharkiv, le gouverneur de Kiev, et même l'Académie impériale des sciences se déclarèrent favorables à un assouplissement des restrictions qui pesaient sur l'emploi de l'ukrainien. Ces limitations furent abandonnées pour un temps après la révolution de 1905 et l'avènement d'un régime constitutionnel en Russie. L'ukrainien fut reconnu comme langue distincte, même si les «Petits-Russiens» étaient toujours considérés comme une partie d'un ensemble russe plus vaste. Mais ces améliorations ne concernaient en fait que quelques intellectuels: les élites sociales étaient majoritairement russifiées, et la masse paysanne ukrainienne demeurait analphabète. La situation politique était une résultante de toutes ces données. Après l'épisode libéral de 1905-1906, le pouvoir avait de nouveau été concentré entre les mains de l'empereur Nicolas II et de son gouvernement, la Douma (parlement) ayant des compétences limitées et une représentativité très déformée par des lois électorales ad hoc. Les partis politiques avaient des effectifs peu nombreux et une faible influence. En Ukraine, il s'agissait d'une part de « succursales» locales de 19