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SOCIÉTÉ RURALE

De
313 pages
La lente mais chronique évolution du milieu rural français est-elle une évolution naturelle qui, quoi que l'on fasse, aboutira à voir 80% du territoire peuplé par 20% de la population ? Au-delà de ce seuil, il est difficile de concilier vie économique et sociale et gestion de l'espace. Ce destin est-il irréversible ? Voici une réflexion et des propositions pour les batailles de la politique territoriale de demain.
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SOCIÉTÉ RURALE

Collection Questions contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland

Dernières parutions

Antoine DELBOND, Éloge de la fraternité. Pratique des solidarités, 2000. Jean GIARD et Daniel HOLLARD, À la recherche du citoyen, 2000. Charles DURIN, Psychologie et sociologie dufascisme, 2000. Olivier LLUANSI, Du projet européen, 2000. Gilles MARIE, La solution passe par l'erreur, 2000. Frédéric MONNEYRON, La nation aujourd'hui, 2000. Bertrand de KERMEL, Libéralisme et pauvreté,2000. Laurent HOTTIAUX et Joanna LIPONSKA-LABEROU, La politique européenne de défense, 2000. Noël CANNA T, Pour un tissu social vivant. La réduction des distances, 2000. Yves CITTON, Portrait de l'économiste en physiocrate. Critique littéraire de l'économie politique, 2000. Jean TERRIER, Vers une démocratie universelle, 2000. Barbara WALTER, Le droit de l'enfant à être éduqué, 2001. Christine TREBOUET, Habitat social et capitalisme, 2001. Hacène BELMESSOUS, L'avenir commence en banlieue, 2001.

Denis FRESSOZ

SOCIETE RURALE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, ISBN:

2001 2-7475-1254-1

SOMMAIRE
Avant-propos I - Culture et Civilisation II - Les visionnaires III - État des lieux IV - Terre et territoire V - La géographie économique 1. L'eau 2. L'agriculture 3. La forêt VI - Les structures administratives
VII - La politique 1. Les initiatives 2. Les perspectives 3. Les interventions

9 19
33

51 71
95 97 117 154

territoriales

181
231 233 251 260

VIll - Les hommes 1. Les écologistes 2. Les élus Conclusion Bibliographie

265 273 283 307
311

Avant-propos

La lente, mais chronique érosion du milieu rural français est-elle une évolution naturelle qui, quoi que l'on fasse, aboutira, au cours du siècle prochain, à voir 80% du territoire descendre à des seuils de population qui représentent, aujourd'hui encore, 20% ? Au-delà de ce seuil, il est difficile sinon impossible de concilier à la fois vie économique et sociale et gestion de l'espace, en un mot, tout ce qui peut se définir si l'on veut donner un sens à une appellation très simple, celle d'aménagement du territoire. Difficile à réaliser si l'on tient compte de cinquante années d'évolution, et par évolution, il faut considérer l'investissement des hommes et celui des moyens financiers. Cela se traduit, pour le milieu rural, par un résultat qui ne correspond en rien aux ambitions des responsables politiques successifs ni des populations qui considèrent, à juste titre, que l'homme, le travail et son cadre de vie peuvent se développer et s'harmoniser. Le milieu rural a été à l'origine de cette harmonie, car tout projet passe par la gestion de l'espace et l'utilisation de ses richesses naturelles. Cela a permis, au cours des siècles, que des populations puissent s'organiser au sein de communautés possédant une structure administrative, des moyens de communication, qu'ils soient routiers, fecroviaires ou fluviaux et, par la suite, des richesses avec le développement de

l'économie moderne. Peut-on dissocier aménagement territoire et modernisation?

du

La modernisation de l'économie a vu passer une grande partie du travail manuel au stade de la machine. L'exploitation de l'homme s'est transformée en une utilisation sélective de ses compétences soumises à des règles, telles le Code du Travail, qui n'ont cessé d'évoluer au fil des décennies. Sur le plan de la gestion de l'espace, les villages ont été construits en tenant compte des risques liés aux phénomènes naturels: les cours d'eau ont été maîtrisés, la forêt et l'agriculture organisées. A chaque palier d'évolution a cOITespondu un palier de modernisation sauf, bien entendu, pour nos 25 000 ou 26 000 communes rurales: il se trouve que, pour certaines, il faut jongler avec la légalité pour aITiver à élire un conseil municipal, à l'orée de l'an 2000. Sur cet aspect, qui touche la base de l'aménagement du teITitoire (puisqu'il concerne le noyau dur que représente le pouvoir local de décision), le duplex que composent aménagement du territoire et modernisation ne marche plus à la même vitesse. Peut-on à partir de ce moment-là penser qu'un handicapé puisse gravir un sommet au même rythme que son voisin qui dispose de toutes ses facultés? Le couple aménagement du territoire/modernisation était incompatible, si nous ne permettions pas à la politique d'aménagement du territoire de s'asseoir sur des bases assurant le développement. Cette logique était incontournable et c'est ce que les autres pays qui nous entourent ont fait, sans pour autant considérer qu'il faille systématiquement copier ce qu'ils ont fait, comme l'Allemagne et l'Angleterre dans les décennies qui ont suivi la guerre de 1939-1945. Quelle a été la logique pratiquée dans notre pays? Celle de penser que l'amén"gement du territoire était d'accompagner et 10

d'organiser un mouvement irréversible de transfert des populations et des activités du milieu rural vers le milieu urbain. Cet accompagnement était d'autant plus facile que les capitaux se dirigent toujours vers l'endroit où ils sont les plus faciles à se multiplier. Ce n'était donc pas un choix politique, mais un choix financier, avec, pour résultat, le déséquilibre qui, aujourd'hui, fait qu'à la place d'un aménagement, c'est plutôt un déménagement du temtoire que nous avons réalisé depuis une cinquantaine d'années. Faut-il sur cette logique incriminer les gouvernements successifs depuis la période des années cinquante? Oui et non, car même s'ils sont les premiers décideurs sur le plan national, les acteurs que sont les responsables des collectivités locales étaient les premiers opposants, jugeant que les acquis du passé devaient et doivent être maintenus. En revanche, ces acquis deviennent des verrous quand il s'agit de franchir les portes de l'avenir et, la première des conséquences, celle qui veut que transferts de populations s'accompagnent de transferts d'activités, de fiscalité et de dotations financières de l'Etat. Une personne qui ne possède plus rien se retrouve dans la misère, ce qui est la situation du milieu rural français dans un rapport où seraient confinés population/activité économique/ressource fiscale et dotation par habitant des aides de l'Etat. Cette logique a été celle de penser qu'il existait des détours qui permettaient d'aboutir aux mêmes résultats, à l'exemple d'un col qui franchit une montagne, que nous avons choisi de préférence à un tunnel. Cette gestion sinueuse a évolué vers des fonnes d'organisation et de coopération territoriale parfois compliquées, voire inopérantes. Nombreux sont ceux qui considèrent encore qu'il est aussi facile de gérer 5 communes de 200 habitants en intercommunalité qu'une seule de 1 000 habitants, et ceci ne semble pas être remis en cause puisque d'éminents responsables politiques se font les Il

défenseurs de nos 36 000 communes, à l'occasion des élections européennes. Un autre détour dans celui des choix fondamentaux, celui de l'aménagement foncier, en pensant qu'il était possible de gérer l'espace en additionnant les lois et la réglementation, sans passer par un projet cohérent propre à chaque entité géographique sur des perspectives de développement. Quelle autre logique aurait pennis de penser que le milieu rural français serait aujourd'hui en bonne santé démographique et en bonne santé économique? Tout d'abord, de penser que l'aménagement du territoire ne doit pas exclure de son contexte la réalité première que constitue le telTitoire. Si un temtoire n'est pas géré, que se passe-t-il ? Il se dégrade tout simplement. Aurait-il été si lucratif de poser une carte de France sur une table à partir de statistiques économiques et de perspectives démographiques pour dire: «la tendance dans cette région fait que la désertification ou la concentration crée un déséquilibre.» Quelles en sont les causes? Une cOlTection passant par une modernisation de la partie en difficulté doit pennettre un rééquilibrage. La notion de temtoire a été sabordée au profit de restructurations administratives, telles l'agriculture et l'environnement qui n'étaient en fait que la subordination d'un ministère qui n'a jamais existé: celui de l'aménagement rural. Le Ministère de l'agriculture, supposé être en quelque sorte le plus représentatif de l'espace rural, a beaucoup plus évolué vers l'aspect du productivisme agricole; le cloisonnement territorial de certaines productions, telles le lait, le blé, la viande, s'est transfonné en un vaste fond de commerce d'un bout à l'autre du territoire où les exigences du marché ont sonné le glas de l'exploitation familiale. Cela démontre que 12

la politique agricole était en parfait désaccord avec la notion d'aménagement du territoire, et ceci concernait le premier facteur de développement rural. Le Ministère de l'environnement, dont la connotation rurale n'a de résonance que dans le verbe, a sensibilisé à juste titre les populations urbaines, à partir de conséquences majeures comme la pollution. La prise de conscience aurait dû faire prévaloir que la dégradation du milieu naturel et celle des telTitoires ruraux étaient davantage occasionnées par les difficultés liées aux manques de revenus des agriculteurs, des propriétaires ou des communes. Le manque de moyens faisait, en effet, choisir les solutions de facilité, qui pouvaient prêter à confusion avec des effets de négligence et d'indifférence sur les aspects de la protection du milieu. Ce n'est d'ailleurs un secret pour personne que le rapport écologistes/ruraux n'a jamais été en odeur de sainteté. Autre cas, celui du Ministère de l'équipement à qui a incombé le rôle de gérer l'urbanisme en milieu rural, s'appuyant sur des schémas tout à fait adaptés au milieu urbain, mais combien absents de réalisme en milieu rural quand l'on sait qu'il faut raisonner propriétaire avant de raisonner population. Après la logique de territoire, la logique de modernisation. La logique de territoire est incontournable et statique, la logique de modernisation est évolutive. Il faut parler de dimension telTÎtoriale et économique dans le même esprit. Si nous avons l'orgueil de dire «nous sommes dans un beau pays » qui fait partie des cinq pays les plus riches du monde, le premier objectif, pour ses responsables est de faire en sorte que ses richesses servent à la recherche d'un équilibre de son territoire et non à satisfaire un orgueil ou une ambition ou, pour le milieu rural, utilisées aux seules fins d'un assistanat 13

ou de la solidarité. Le milieu rural doit vivre de ses potentialités, de son imagination et de son travail. Le développement rural suppose que tous les facteurs de développement, d'enrichissement passent par la modernisation, au même titre que l'entreprise. Cependant, ne cachons pas que le déclin rural est aussi le fruit d'une mentalité rurale restée trop attachée au concept de la tradition, du rejet de l'émancipation et du maintien de l'autarcie. Ceci est en contradiction avec le rôle pionnier joué dans le passé, si l'on considère à la fois l'exploitation des ressources vivrières et la gestion des espaces. La décadence du milieu rural a eu, pour premier effet, la perte de valeur du foncier liée aux activités agricoles et forestières si chèrement mises en valeur au cours des siècles. Il est évident que lorsque le fond a perdu la quasi-totalité de sa valeur, l'immobilier sur lequel il s'assoit subit la même dévalorisation. L'aménagement rural suppose aujourd'hui que les bases, qui auraient pu conditionner une politique du développement il y a une cinquantaine d'années, soient adaptées à ces exigences. L'histoire a prouvé que les activités économiques étaient le facteur premier du renouveau, ce qui suppose que la politique d'aménagement repose sur les critères de marché. Le marché urbain, c'est l'engouement pour les populations de trouver un travail et un logement; le marché rural, c'est la gestion de l'espace, le travail, un cadre de vie grâce à l'attrait du milieu naturel. Le marché est donc porteur mais peut-il se promouvoir sur un archaïsme tant structurel et administratif que foncier? Ceux qui ont incarné le passé et qui ont vécu à l'écart des évolutions le croient, c'est normal, ils sont les gardiens d'un patrimoine. Néanmoins, ils pensent qu'un jour il faudra faire un pas, et ils le feront car ils seraient déçus d'eux-mêmes s'ils se trouvaient être à l'égal de ceux qui ont mis la clé sous la porte. 14

En revanche, ceux qui, de par leur formation et la fonction qu'ils occupent, sur le plan politique, sur le plan administratif, ou socioprofessionnel, cultivent cet archaïsme ne sont honnêtes ni avec eux-mêmes ni avec ceux qu'ils sont censés représenter. L'expérience des quatre ou cinq décennies passées prouve que, jour après jour, ils sont les partenaires de l'avancement continu de la friche qui, dans une période future équivalente, aura enveloppé dans son manteau, nombre de communes rurales. Ce qui sera développé tout au long de ces quelques pages sera peut-être, avec toute la littérature des années passées consacrée à l'aménagement du territoire et plus particulièrement à l'aménagement rural, destiné à rejoindre quelques coins de grenier poussiéreux ou peut-être une flambée, lorsque les tiroirs sont trop pleins. C'est bien probable. Peu importe! A supposer qu'une seule ligne soit utile, l'enjeu de la société rurale est aussi l'enjeu de la société tout court. Lorsque des problèmes soulèvent des réactions, c'est la preuve qu'ils sont importants. Généralement, il arrive que les réactions se faisant de plus en plus violentes, l'opinion publique se sensibilise. Pour la société rurale, les réactions ne sont pas violentes car c'est par un lent sommeil que, progressivement, elle s'enfonce dans le déclin. Si réaction il y a, c'est la plupart du temps suite à des événements ponctuels où les médias se font échos de situations qui entraînent une prise de conscience. Au travers de cet ouvrage, c'est la prise de conscience d'un acteur qui, telle une étincelle, devrait servir d'électrochoc. Les sujets développés auront donc pour objectif d'éveiller d'autres acteurs, et cela non seulement dans le commentaire, mais aussi dans l'esprit, la démarche, les analogies où les ruraux retrouveront dans ces quelques lignes un peu d'eux-mêmes. 15

Jusqu'à présent, toutes les explorations du milieu rural, toutes les recherches, les perspectives dans leur majorité, sont intelligentes, réalistes, porteuses d'espoir. Tous les auteurs qui seront évoqués dans cet ouvrage en sont l'expression. Pourquoi ce réalisme se transfonne-t-il en désespoir si l'on fait le bilan des évolutions qui accentuent, au fil des années, le solde négatif du compte de résultats? Sous quel parapluie est abrité le milieu rural pour que, depuis près de cinquante ans, toutes ces pensées, ces idées, parfois ces décisions, telles des gouttes d'eau, n'arrivent pas à rendre perméable la toile de ce parapluie? Pour reprendre le titre d'un ouvrage d'Henri Amouroux1 sur la division des français pendant l'occupation qui avait pour titre «La page n'est pas encore tournée»; nous pouITions dire, en parlant du milieu rural, que la page du déclin n'est pas encore tournée. Cet ouvrage, contrairement à beaucoup d'autres, trouve ses origines sous la toile de ce parapluie, car son cheminement est inversé. En effet, il sort du ventre de cette société rurale, tel un levain. Sans prétendre que ce levain sera capable de soulever le couvercle du pétrin, il peut apporter des éléments qui manquent dans la réflexion et le débat. Ces éléments constituent un appel à l'imagination et à la force de proposition dont les ruraux sont capables. Il faut cesser de leur faire croire que leur avenir passe par l'assistanat, si alléchant soit-il. La réalité est celle-ci: si nous ne modifions pas nos habitudes, si nous ne réalisons pas telles ou telles transfonnations, nous passons à côté de l'évolution de la
1 «La page n'est pas encore tournée », H. AMOUROUX, éd. Robert Laffont 1993.

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société. Que faut-il faire? Que peut-on faire? Il faut inverser la démarche. Cet ouvrage n'a donc pas d'autres intentions que de proposer de nouvelles pistes, car peut-être porteuses d'une nouvelle philosophie: le réalisme. Entre la réalité vécue et la réalité supposée ou l'imaginaire, le meilleur arbitre ne peut être que la situation du milieu rural à l'orée de l'an 2000.

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I Culture et civilisation

Il faut naturellement intégrer dans l'évolution du milieu rural le fait que cette société a effectué une mutation -pour ne pas dire une révolution- dans son comportement, dans sa formation, dans sa culture générale, dans ses relations avec les autres catégories de la société. L'ouvrage intitulé « La fin des terroirs» d'Eugène Weberl est une référence qui traduit à quel point l'appréhension, la méfiance, l'opposition pour tout ce qui arrivait de l'extérieur, entendons des autres couches de la société, faisaient l'objet d'un refus. Par contre, tout ce qui touchait aux pratiques religieuses, à la superstition, aux coutumes était considéré comme divin et respectueux. Ceux qui n'ont pas vécu la période dont fait référence le livre d'Eugène Weber, et pour cause bien logique que la plupart sont trop jeunes, mais qui appartiennent précisément à ce que l'on peut appeler le monde agricole, se reconnaissent dans bon nombre de coutumes et de traditions. Si, pour tout ce qui touche aux méthodes et moyens de travail, tout a disparu, depuis au moins un demi-siècle, il n'empêche que passer d'une société de misère à une société d'abondance supposait que matériellement, socialement, moralement, une transformation s'opère à tous les niveaux. Prenons, par exemple, l'organisation syndicale. Sans remonter à la période 1870-1914, dont fait référence Eugène Weber, l'organisation revendicative n'a pas revêtu les mêmes objectifs, qu'il s'agisse de revenus, de cOhditions sociales, ou de pluralisme syndical ou politique. Convenons, que l'on soit des ouvriers ou que l'on soit des paysans, que le point commun entre les deux a été la misère. Une misère que certains écrivains comme
1 «Lafin des terroirs », E. WEBER, éd. Fayard, 1983

Emile Zola ont pu pénétrer en la vivant avec les ouvriers mais en la décrivant avec les paysans, car les paysans n'étaient pas pénétrables. Par la suite et particulièrement dans la période de l'entredeux-gueITes, nous avons connu les luttes ouvrières, l'abaissement de la durée du travail et les congés payés. Le monde agricole, qui composait l'essentiel de la population rurale, n'a fait aucune avancée dans ce domaine car, bien entendu, il ne se considérait pas et n'était pas un ouvrier. Il n'a donc pas bénéficié des avancées sociales, culturelles qui, par le biais des organisations, des contacts, des luttes, ont forgé et transformé la société française. Dans la période de l'entre-deux-gueITes, en revanche, l'économie agricole a véritablement franchi le cap en direction de l'économie de marché et donc, au même titre que le monde de l'entreprise, a progressé, voire opéré une transformation vitale. Il ne faut donc pas sous-estimer le fait que la situation de salarié et la situation d'agriculteur supposaient des actions qui ne pouvaient avoir les mêmes bases ni les mêmes aboutissants. La raison sociale, de même que l'identification du personnage ne l'assimilaient ni à un salarié ni à un artisan, l'évolution se situe dans la dénomination de « cultivateur» succédant à l'appellation de paysan. La notion de cultivateur incarnait une fonction intermédiaire qui plaçait le monde agricole dans un rôle de fonction plus que dans un rôle de production. La notion de paysan identifiait un personnage, voire un individu. Nous constatons qu'à ce stade-là l'écart qui existait s'est en partie comblé, mais que ce soit en comparaison de revenus, de loisirs, de retraites, le retard existe et de façon très nette à la fin du 20ème siècle, c'est-à-dire actuellement. C'est un décalage de civilisation encore trop perceptible tout au long 22

de la première partie du 20ème siècle qui a fait que le monde rural, certes éloigné géographiquement des centres de développement industriel, est resté en marge des progrès socioculturels, mais aussi éloigné de centres de fonnation générale ainsi que des centres de rencontres ou d'échanges éducatifs et culturels. Une fracture s'est progressivement opérée au sein même de la société paysanne restée unitaire sur le plan de la représentativité, grâce à la diversité des productions et également à la diversité des dimensions. Eugène Weber évoque la division sociale du teITitoire national par une ligne partant de Genève à Brest et définissant comme émancipés les paysans du nord et aITiérés les paysans du sud; de cette ligne sous-entendue, une France rurale riche et une France rurale pauvre. Ceci est également dû au fait que certaines régions ont vu la pénétration des professionnels de l'artisanat, du commerce, plus tôt que d'autres à partir du développement des voies de communication. Ces derniers ont introduit à la fois de nouvelles possibilités de transformation, tant à partir de leurs spécialités professionnelles qu'à partir d'un état d'esprit nouveau. Ceci a engendré une prise de conscience et une rupture avec le cycle interne de l'organisation mono-active de la paysannerie. Restée chapeautée par les notables, dont le pouvoir n'était pas forcément sans alTière pensée financière et politique, de même que par l'église à laquelle le paysan apportait un soutien inconditionnel, la description de la société paysanne par Eugène Weber n'en est que plus évocatrice pour comprendre les évolutions. La pénétration naturelle de professions, devenues par la suite des activités modernes en milieu rural, est devenue florissante jusqu'à l'approche du déclin de cette fin de 20ème siècle. Sur le plan politique comme sur le plan socioculturel, précisons que le cheminement a évolué différemment de celui du 23

milieu paysan. Cela s'explique car à l'origine d'un courant de pensée ouvrière, passé à celui de travailleurs indépendants et ensuite de patrons, ils constituaient avec les bourgeois, les fonctionnaires et les militaires, l'essentiel des centres ruraux appelés chef-lieux de canton. Ils n'ont pas suivi l'attraction unitaire d'un courant de pensée politiquement plus proche des partis représentatifs du pouvoir. La masse paysanne, incapable dans sa majorité de se hisser à cette échelle, a confié à des notables plus proches de ses origines le soin de la représenter. Riche ou misérable, le paysan est resté fidèle à ses héritages idéologiques. Cette règle, aussi morale que citoyenne, qui voulait que cette fidélité à l'église et au roi ait perdu, avec la révolution, tous ses fondements, n'en a pas moins laissé des traces. Avec l'attachement à la teITe et au teIToir, cela a fabriqué un personnage pouvant difficilement s'identifier aux autres couches sociales. Les autres catégories socioprofessionnelles ont évolué, par la suite, plus vite que la masse paysanne. En premier par rapport à leur degré d'enrichissement qui, forcément, offrait certaines ambitions, mais aussi par rapport à un besoin de formation nécessité par le développement des nouvelles techniques, de même qu'un besoin de se tenir à égalité dans les avancées sociales et culturelles de la société. Cette constatation permet de suivre comparativement le développement socioculturel du milieu rural et son développement économique. A partir d'une époque se situant fin du 19ème-début du 20ème siècle, il a fait appel à des initiatives extérieures pour se moderniser, ce qui a été appelé à juste titre « la période pionnière. » Par contre, le milieu et la fin du 20ème siècle ont vu, une grande partie de cette

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transformation et principalement ceux qui en avaient été les promoteurs abandonner le milieu rural. Cela prouve que la mobilité est différente quand il s'agit de catégories sociales non attachées à la difficile mais incontournable attraction de la teITe et encore plus incontournable gestion de l'espace. L'évolution de la ~ociété rurale n'est pas différente dans ses réalisations. Le clocher de mon village sonne, en ce moment, le glas annonçant la mort d'une de nos concitoyennes; ce clocher a été construit, il y a 150 ans. La plus grosse cloche pesant 1 tonne 600 kg a été hissée à l'aube du 20ème siècle, précisément en 1896. Si nous devions, aujourd'hui, faire les mêmes investissements, il faudrait faire appel à des subventions très importantes car nos moyens ne permettent pas que nous puissions les réaliser sans aides. Pour le cas où nous devrions les réaliser sans aides, c'est-à-dire dans les mêmes conditions que par le passé, cela n'aurait ni l'assentiment du conseil municipal, ni l'assentiment de la population car l'ordre des priorités ne velTait pas la pose d'une cloche. Cela est significatif d'une société dont les intérêts et les ambitions ont changé d'objectifs, dont les moyens supposés être supérieurs paraissent en réalité plus faibles, comme dans l'exemple que nous venons de citer. Le bien-être physique et matériel a succédé à la prise de conscience collective. Il n'est pas pour autant certain que, sur le plan moral, la société ait franchi la même distance dans le sens du bien-être. Nous entendons couramment les personnes d'un certain âge dire: « Nous n'avions rien mais nous étions plus heureux. » Cette phrase est peut-être synonyme du fait que le bien-être matériel ne doit pas faire abstraction d'un mode de vie qui imprègne 1'homme dans son milieu. La richesse du milieu rural aurait-elle le handicap moyen de ne pas être chiffrable ? 25

Le problème du milieu rural du 19ème siècle était celui d'une population dont le besoin, qu'il s'agisse de la noulTiture, de la santé, ou encore du bien-être matériel, était immense. Il a fallu, par le biais d'un travail titanesque si l'on considère les dessertes routières, felToviaires, électriques, percer ce milieu pour le développer et l'enrichir. Pour beaucoup de communes rurales, ce sont aujourd'hui entre 50 et 80% de population qui ont rejoint la ville depuis moins d'un demisiècle. Dire que la société rurale s'est sabordée au lieu de se transformer serait peut-être provocant. Il n'empêche que faute de projets, faute d'hommes pionniers pouvant s'asseoir sur un mouvement populaire, faute d'ambition, faute de politique rurale, la 2ème partie du 20ème siècle a confirmé ce que Jean-François Gravier écrivait aux alentours des années 50 : «Paris et le désert français. » II ne s'agit donc plus aujourd'hui de pénétrer un milieu hostile dont les possibilités étaient immenses, ce qui était le cas dans le passé. Il s'agit de réintroduire de nouvelles générations d'aventuriers de la pensée, de l'initiative, du risque, de l'ambition. Le milieu rural, tels les émirats du Proche-Orient, a laissé sa richesse exploitée comme une matière première, avec le seul souci d'assurer sa survie. Une nouvelle étape dans le processus de développement doit nécessairement faire appel à une forme d'évolution du comportement dans l'analyse comme dans la méthode. La description, à partir de faits authentiques, évoquée dans le livre d'Eugène Weber, apporte la preuve d'un décalage dans le niveau socioprofessionnel et culturel des masses paysannes avec le reste de la société. Malgré cela, dans la même période de référence, c'est-à-dire 1870-1914, la France rurale a fait 26

un bond formidable en terme de modernisation. Cela apporte bien la preuve que le pouvoir politique et administratif, contrairement à ce qui se passe cent ans plus tard, considérait l'aménagement rural aussi important sinon plus que les grandes orientations de l'époque, si l'on additionne réseau routier, chemin de fer, et électrification. Le déclin des telToirs (si nous pouvons l'appeler ainsi), à partir des années 50, se produit à partir d'une émancipation accélérée des masses rurales, et principalement paysannes, mais, soulignons-le, sans qu'un processus de modernisation permette de l'enrayer. Pour être clair, disons qu'à la fin du 20ème siècle, le milieu rural vit avec les outils qui ont modernisé la France rurale du siècle passé. A chaque étape positive ou négative de l'évolution, une sorte de contradiction s'établit, ce qui fait que le progrès, au lieu de se glisser entre un étage de l'évolution et l'étage supérieur pour pennettre son accroissement dans de meilleures conditions, se trouve être le complice du déclin. Dans ce processus d'alternance entre le renouveau et le déclin, ce qu'il faut considérer c'est l'arbitrage précédemment évoqué à propos de la gestion de l'espace. La période de déclin, ce qui est le cas actuellement, entraîne un processus de retour à l'état naturel quasiment irréversible, ce qui annule l'effet bénéfique que poulTaient avoir les étapes évolutives favorables au progrès dans divers domaines. Quelle serait la critique qui pourrait s'adresser à cette société capable de renouveau mais qui, paradoxalement, s'est laissée entraîner vers le déclin? A partir de l'élément essentiel que constitue l'espace, qu'il ait pour vocation l'agriculture, la forêt, les loisirs, etc.

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Tout d'abord, de croire qu'il faille se servir des mêmes outils et des mêmes méthodes pour façonner le milieu rural et le milieu urbain. Croire également que les interventions extérieures sont le seul objectif d'une politique si le domaine essentiel de l'espace rural, qui repose sur la capacité des ruraux eux-mêmes, n'est pas suffisamment solide ni adapté aux étapes successives de l'évolution, et en premier, I' agriculture. En dernier ressort, il ne faut pas dissocier gestion de l'espace et patrimoine, qu'il soit culturel, architectural, ou naturel, pour façonner un type de société par rapport à un autre. La gestion désordonnée de l'espace de cette fin de siècle, détruit un facteur d'équilibre indispensable au milieu rural. S'il fallait attribuer des circonstances atténuantes à une fonne de déclin de la société rurale, ce serait I'hémoITagie provoquée par le sacrifice d'une jeunesse pendant la grande guerre. Preuve que volonté et courage étaient des fondements, la France rurale a été le pilier de la victoire et a su se reconstituer. C'est pour cette raison que le profil d'une société nouvelle devra se forger sur le principe des valeurs physiques et morales de ceux qui ont permis la réussite, le progrès, l'amélioration de vie, l'épanouissement culturel. Le raisonnement qui, depuis un demi-siècle, justifie un développement rural par le biais de la solidarité nationale n'a pas permis un décollage constructif et durable, il est aussi aux antipodes de ce dont a fait preuve la société rurale, c'est-àdire l'effort et le courage. Il faut donc, à partir d'un moment, faire le point sur ce que peut apporter une politique d'aide et de solidarité au-delà de l'aspect social et humanitaire du raisonnement. 28

Chacun est bien conscient que l'engagement collectif, permettant d'harmoniser un processus de renouveau avec un souci d'auto développement, s'identifie aujourd'hui à une brèche que l'on voudrait colmater sur la coque d'un navire rongé par la rouille; ceci afin d'inclure une nouvelle forme d'évolution dans un processus de progrès, alors qu'elle s'inscrit dans un processus de déclin. Il faut être très attentif à ce que la dérivation, qui irait jusqu'à solidariser l'ensemble des facteurs qui permettent le progrès et le développement, ne débouche sur un dessin du milieu rural qui pourrait s'apparenter à celui d'un immense centre social qui portait, il y a quelques décennies encore, le nom de « charité. » La société rurale a été le creuset d'une nouvelle civilisation, où la difficulté a obligé les hommes à créer, à imaginer et non à demander une assistance. L'assistanat est devenu, au fil des ans, le point commun et le seul objectif d'une traction de plus en plus grande des acteurs sociaux mais aussi économiques et territoriaux. Malgré ses besoins énormes et bien que le milieu rural ne soit pas et, de loin, le plus exigeant, c'est vers les demandes de subvention qu'ont été polarisées les actions. La seule réponse des pouvoirs publics a été de succomber à ces initiatives sachant qu'ils n'en avaient pas étudié d'autres; le cercle vicieux de l'assisté et de l'assistant ne peut avoir pour partenaires que la richesse et la misère, en ayant comme seule hypothèse le miracle. Nous apercevons à l'échelle mondiale que les besoins, autrement dit, l'utilisation de la richesse est mal répartie peut-être mais, quoi qu'il en soit, inversement proportionnelle aux besoins. Si l'on additionne les besoins humanitaires avec les besoins de développement et de progrès, nous pouvons juger à quel point la solidarité doit être un moyen et non une fin. Au-delà de l'aspect purement comptable de ce 29

raisonnement, signalons que la manne qui tombe du ciel n'incite pas la recherche d'une solution collective du problème, d'autant que facile à récolter à partir de dossiers bien ficelés. Cette solution de facilité qui prévaut à l'échelle de l'aide aux pays en voie de développement devient en quelque sorte le credo journalier de la soi-disant politique de développement. Or, toute la différence provient du fait que les pays en voie de développement sont à l'échelle de ce que nous vivions au siècle passé, alors que le milieu rural, si retard il y a, est vécu et géré comme le reste du pays. Il est donc capable, si nous nous en donnons les moyens, de s'auto développer et non de s' endoffilir aux rythmes de cette seule et unique berceuse qui est la solidarité et l'assistanat. Le langage de la vérité est indispensable, en premier, pour dire qu'il n'y a pas d'alternative à l'assistanat, mais que le développement passe par la modernisation des structures, des méthodes et des règles d'application. Une nouvelle société rurale peut, telle une plante qui sèche mais qui conserve ses racines, refleurir l'année suivante si les conditions lui permettent. La 2ème partie du 20ème siècle a vu le milieu rural, à l'image d'une plante touchée par les phénomènes imprévisibles, sclérosé et rachitique. Il reste que les racines en situation de dormance conservent, si ce n'est en totalité, au moins en partie leur qualité originelle. Ce sont ces qualités originelles qui ont fait que l'homme a utilisé la nature et a réussi, à partir de rien, à fabriquer et réussir l'organisation humanitaire et teITitoriale ; il doit de nouveau se rappeler que ce qu'il a pu réaliser hier, il peut aussi le réaliser demain, au même titre que cette plante qui, une année, avait de beaux fruits et l'année suivante en avait de mauvais. La richesse de la société rurale, dans le passé, a été de s'asseoir sur ces réalités avant de regarder les réalités extérieures. Eugène Weber met en évidence le fait que les 30

gens des campagnes se préoccupaient très peu de ce qui se passait en matière de gestion des affaires publiques, comme de la société en général; par contre, leur volontariat était sans faille quand il s'agissait de répondre aux appels du pouvoir ou dès qu'il s'agissait de manifester un élan patriotique. Il est certes facile, avec le recul, soit de faire des comparaisons, soit de dire pourquoi ceci n'a pas été fait ou pourquoi les choses ont tendance à se détériorer par rapport à une certaine époque. Par contre, ce qui est permis à tout le monde avec ses propres yeux, c'est de voir que le passé a organisé le territoire sur lequel nous retrouvons de beaux villages, des villes où le souci autant architectural que patrimonial était majeur, un espace géré; lorsque nous évoquons le résultat de cet équilibre méticuleux, c'est pour dire spontanément «ne regardons pas en alTière, le passé c'est du passé. » L'avenir sera-t-il vraiment l'avenir avec comme exemple la vision que nous avons de ces quatre ou cinq dernières décennies en matière de gestion de l'espace rural? L'urgence est donc de réaliser un compromis en suivant un chemin allant dans le sens opposé, c'est à dire en réussissant la reconquête de ce qui est prioritaire pour le milieu rural, à savoir les activités économiques et la gestion de l'espace. Prioritaires aussi pour le milieu urbain car si le milieu rural peut être un nouvel espace de vie ou de loisirs, la reconquête pourrait s'appeler le compromis ville/campagne. Jusqu'à présent, seuls les penseurs ont traduit cela par le biais d'ouvrages très révélateurs. Les acteurs, par contre, semblent être entraînés dans un immense fleuve, celui de la compétitivité qui suppose que l'on sacrifie tout ce qui ne peut résister à l'attraction financière, seule maîtresse du jeu. Dans ce fleuve, la gestion de l'espace apparaît tellement comme quelque chose qui dépasse les réalités présentes, qu'elle représente les berges occasionnellement immergées par les crues et laissées à l'abandon. 31