Soldats d'occasion

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Il fut un temps, finalement pas si éloigné, où chaque jeune Français recevait à vingt ans une formation militaire censée faire de lui un soldat susceptible de participer aux combats d'un conflit armé. Ce qui est arrivé plusieurs fois depuis la Grande Guerre...
Les récits qui composent ce recueil mettent en scène quelques-uns de ces soldats d'occasion qui, peut-être à la différence de leurs camarades professionnels, vivaient les aléas de la vie militaire et de la guerre avec, sous l'uniforme, des cœurs, des cervelles et des tripes encore résolument... civils...


Publié le : mardi 10 juin 2014
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EAN13 : 9782332715098
Nombre de pages : 260
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ISBN numérique : 978-2-332-71507-4

 

© Edilivre, 2014

 

 

Il fut un temps, et finalement, pas si éloigné, où chaque jeunot, dans notre beau pays, commençait vraiment sa vie d’adulte par un passage obligé dans l’armée (« car ce n’est qu’après avoir fait son service militaire qu’on est un homme… » disait volontiers ma bonne grand-mère).

Dans le milieu populaire, où je m’enorgueillis d’être né, ce passage, plus ou moins prolongé et mouvementé, suivant les époques, consacrait aux yeux des proches la qualité d’homme, garantissait, en quelque sorte, sa virilité, sa capacité physique et mentale de travailleur et de citoyen.

Le « j’ai fait mon service » était le sésame obligé pour obtenir un emploi sérieux ou la main d’une demoiselle.

Cependant, à la différence, peut-être, de leurs camarades engagés volontaires devenus des professionnels de la guerre, ces soldats d’occasion, qu’ils appartiennent, d’ailleurs, à un camp ou à l’autre, vivaient les aléas de la vie militaire et de la guerre avec, sous l’uniforme, des cœurs, des cervelles et des tripes encore résolument civils…

L’épouvantail

Planté au beau milieu de l’ocre platitude

Des champs déserts chargés d’ennui,

Pantalon rouge et veste noire, képi sur l’œil,

Fantassin dérisoire des guerres d’antan,

Une fois de plus, la peur au ventre, le voici qui se lève,

Encore penché, l’allure oblique, dans cette aube douteuse

Que le temps a lavé des fureurs de l’assaut,

Parti, sans doute, dans le silence plein de mitraille,

Une fois de plus, une fois encore, pour d’inutiles hécatombes…

Mais non. Ce serait trop injuste si demain

La seule violence du rêve suffisait pour l’abattre !

Rescapé fantomatique des naufragés de l’Histoire

Rejeté par erreur sur les rives du Temps,

Et à jamais figé dans un élan trop grand pour lui,

C’est au vent et aux oiseaux pillards, au long du jour,

Qu’il s’essaie à raconter, désespérant qu’on l’écoute,

Les souffrances consenties des campagnes oubliées…

Rien à signaler

Encore une histoire de l’oncle Serge ! Celle-là, il nous l’avait racontée pendant ce glacial hiver de 1940, lors de la permission que, encore célibataire, il avait choisi de passer chez la grand-mère de Val. Une permission ! Il est vrai qu’un calme presque inquiétant – à l’origine, plus tard, de l’appellation de « drôle de guerre » attribuée à cette période – régnait aux frontières. Mais tout de même, une permission !

L’oncle nous avait longuement expliqué qu’à ce détachement auquel il appartenait, posté en sentinelle en avant de l’inexpugnable ligne Maginot – une « sonnette », en jargon militaire – il était alloué, en cas d’attaque des Allemands, une demi-heure pour le repli, avant le déclenchement des tirs de barrage, alors que, foi d’agent de transmission, une bonne heure était nécessaire pour l’opération. Sans le barda. Ni l’armement. Ni le matériel, si on ne voulait pas l’abandonner à l’ennemi… Ceci expliquait peut-être cette permission un peu étrangement accordée, comme une largesse d’anticipation…

Quoi qu’il en soit, l’oncle racontait tellement bien que nous, les enfants, n’avions eu aucun mal à nous installer dans cette espèce d’avant-poste de la patrie, et à nous faire une idée de la disposition des lieux : on la voyait très bien, la grande baraque basse où l’on se tenait d’ordinaire si l’on n’était pas de garde et où l’on dormait la nuit… Avec devant, une sorte de glacis d’herbe rase en pente douce qui aboutissait au grand trou aménagé où se relayaient jour et nuit les guetteurs, trou protégé au-delà par un sérieux réseau de barbelés, avec, tout de suite après, encore un peu de terrain nu et l’orée de la forêt, toute proche, sombre, silencieuse, suspecte, inquiétante… Etrangement présente…

Au départ, bien sûr, une demi-frousse aidant, on avait suivi avec exactitude les consignes relayées par l’adjudant Merry, qui était instituteur dans le civil. On les suivait même à la lettre : outre le déroulement normal des tours de garde la nuit, c’était un plaisir de voir comment étaient assurées, aux petits oignons, les précautions d’usage : quoi qu’il se passe à l’extérieur ou dans le poste pendant la journée, toujours au moins un guetteur en place dans la cabane, en plus de ceux du trou… Oh ! la discipline qui, comme on sait, fait la force des armées, n’y était pas pour grand-chose. Ni même la vigilance de l’adjudant qui commandait le poste, et qui, instituteur déjà chevronné dans le civil, dirigeait la petite communauté de troufions avec le même doigté bonhomme teinté de tendresse, et la même confiance en l’efficacité de la pédagogie que, probablement, dans sa classe de campagne avant la mobilisation. Non…

Mais le silence dans ce coin sauvage absolument désert et comme solidifié par un froid sibérien était si profond, si absolu, qu’il en devenait oppressant. Et comment ne pas sentir, aux aguets derrière ce bois, pas si loin, et même tout près, peut-être, une force invisible et redoutable prête à vous fondre dessus, savoir quand… ?

Mais, l’habitude aidant, et aussi, faut-il le dire, à cause de cette absence permanente de toute manifestation hostile, du simple indice concret, même d’une présence porteuse de danger, le morne écoulement du temps avait comme apprivoisé les hommes du poste. On s’était organisé au mieux. On avait tiré le parti maximal de la grande cabane rendue multifonctionnelle. On avait aménagé et camouflé les emplacements de veille et de tir. Bien dégagé l’amorce du sentier presque invisible courant vers l’arrière qui, peut-être, assurerait un jour le salut, creusé à l’écart des feuillées réglementaires discrètes. Toutes les semaines, une corvée s’en allait, sans grand risque puisqu’en pays ami, jusqu’aux premiers ouvrages de la ligne Maginot pour en rapporter le ravitaillement et le courrier. On avait de quoi manger, boire, se chauffer, se reposer. Les nuits, jusque-là, étaient restées calmes. C’était déjà ça, non ? Une insouciance blagueuse et une résignation éclairée avaient remplacé la tension et les précautions inquiètes des premiers jours à cran.

On en était arrivé, tout en gardant tout de même un œil sur les alentours, à vaquer aux occupations journalières avec une certaine sérénité. On respirait. Rien n’arrivait, n’est-ce pas ? On en prenait son parti, c’était comme ça, il n’y avait d’ailleurs pas à s’en plaindre… Et on finissait par se persuader que, s’il devait arriver quelque chose, malgré tout, eh bien ! pourquoi cela se produirait-il ici, dans ce trou sans intérêt, sans importance, ignoré de tous, et qu’on aurait même sûrement du mal à trouver sur une carte ? Si on en possédait une… Et si la guerre, pour l’instant assoupie, continuait à les oublier au réveil ?

Bref, n’était ce froid glacial qui, à cause des épaisseurs de vêtements sur le corps, faisait ressembler les soldats au bonhomme Michelin, transformait les déplacements au dehors en films au ralenti et changeait les deux heures de garde, la nuit, en séance de torture, on n’était, au fond, quoiqu’en première ligne, pas plus mal qu’à l’arrière. Plus tranquilles même. Sans personne sur le dos. Sans aucun galonné à initiatives belliqueuses, sans aucune envie de jouer aux héros comme on essayait de vous y inviter. Ce n’était pas le genre de l’adjudant Merry, n’est-ce pas, qui était instituteur dans le civil… ?

Et même, quand, comme ce jour-là, le ciel se met au bleu et qu’un pâle soleil se met à réchauffer le paysage, les corps et les cœurs gelés, on en vient à se demander si on n’a pas, par hasard, tiré le bon numéro à la loterie du bon Dieu…

Et pourtant… Ce jour-là… Il est midi et demi, par ce pâle soleil d’hiver, qui ne réchauffe guère mais colore de gaieté cette étendue déserte d’un vert presque gris où brille blanc le givre. Dans le trou des guetteurs, les deux hommes de garde, assis à l’aise, dos contre la paroi de terre, discutent tranquillement. Atmosphère détendue aussi à l’intérieur de la baraque : le déjeuner terminé, c’est l’heure du café, du bon, celui-là, confectionné à partir du colis familial. Rien à voir avec le jus de l’ordinaire. C’est le bon moment de la journée. Ça discute tranquillement, en décontracté, autour de la bonne grosse table en bois brut. On se sent si bien que l’oncle s’octroie même un Ninas, le même qu’autrefois, à la fin du repas familial, celui que nous lui ramenions du bureau de tabac, nous autres les loupiots envoyés en mission ; en dégustant la glace de récompense d’un sou.

D’un regard un brin ironique, l’oncle, sa tasse de café à la main, observe par la fenêtre de côté de la baraque le gros Michel, garde champêtre dans le civil, qui rentre tranquillement des feuillées, creusées à l’écart, en se reboutonnant le pantalon, un sourire satisfait aux lèvres. Le pauvre ! Depuis la veille, atteint par une diarrhée tenace d’origine problématique, il souffre le martyre : non seulement la douleur habite ses tripes, qu’il a pourtant d’ordinaire résistantes, non seulement ses activités de tous genres se trouvent subordonnées aux exigences dictatoriales des nécessités de la Nature, mais, les événements propres à être exploités pour rire un peu étant d’une rareté affligeante dans l’austérité forcée quasi monacale de la vie dans ce poste perdu, la verve de l’escouade en a évidemment été émoustillée, et le pauvre garçon est en butte depuis la veille aux quolibets et aux plaisanteries douteuses des copains.

Donc, le gros Michel s’avance, l’air soulagé, et, raconte l’oncle, ménageant son effet, c’est la disparition soudaine de ce sourire satisfait du visage rougeaud du copain qui le frappe d’abord, happant son attention, suspendant le voyage de la tasse de café en route vers ses lèvres.

Le gros Michel s’est arrêté, les yeux hors de la tête, la bouche ouverte, le souffle coupé, le bras soudain tendu devant lui – comme détendu par un ressort, précisait l’oncle – en même temps que retentit un hurlement si intense, si violent, si éclatant qu’il fait sursauter d’un seul mouvement et sauter sur leurs pieds tous ceux qui se chauffaient à l’intérieur du poste et lever brusquement, à cinquante mètres de là, la tête aux discuteurs du trou de guetteur.

« Héééééééé ! Toi, là-bas… !!! Non mais c’est pas vrai ! Attends un peu mon bonhomme, je vais t’aider, moi, je vais t’aider, c’est moi qui te le dis !!! Alerte !! Non mais des fois, quel culot ! Nom de Dieu, aleeeerte !!! Là, là, dans les barbelés… ! »

On se précipite à grand bruit de croquenots sur le plancher à travers la baraque vers la fenêtre de façade tandis que, se levant en se retournant d’un seul mouvement, les hommes du trou hissent à la hâte leur tête au-dessus des sacs de sable entassés en parapet autour du trou.

Stupeur !

Au bruit, la forme vert-de-gris qui avait dû, depuis un moment, cheminer animalement, avec une adresse reptilienne, sous les barbelés, s’immobilise au dernier rouleau, à quelques mètres du trou de guetteur, à portée de grenade. Puis commence à se rétracter. Brusquement et souplement. Comme une corne d’escargot qui touche un obstacle, précise l’oncle. Puis tourne casaque pour cheminer en sens inverse, comme une chenille, cette fois… Est-ce que tout là-bas, à la lisière du bois, quelque chose n’a pas vaguement bougé ?

« Nom de Dieu ! » hurle quelqu’un, une bordée de cris divers se déchaîne : une voix s’impose au vacarme : « Attention ! », « Mais tirez-lui donc dessus », « Martin, c’est pour toi, active ! ». Là, c’est celle de l’adjudant-instituteur, qui connaît son monde aussi bien qu’autrefois ses élèves, et donc, la réputation flatteuse de chasseur hors pair, dans le civil, du dénommé Martin. Lequel se rue vers le fusil soigneusement suspendu par sa bretelle, parmi les autres, au mur de la baraque, s’en empare, retourne d’un bond à la fenêtre, épaule, tire, presque sans viser. Clac ! Il a oublié d’armer le fusil ! « Nom de d’là ! » Il arme, tire. Clac ! Le fusil n’est pas chargé ! Sécurité à l’intérieur du poste oblige… Quelqu’un tend une cartouche, le chasseur approvisionne, arme, épaule, appuie sur la détente. Pan ! Le bruit de la détonation explose dans la baraque, assourdissant les hommes présents en train à leur tour de se munir à la hâte de leur arme, et semble, dehors, faire voler en éclat le silence de la blanche campagne solidifiée par le froid.

Tout là-bas, l’homme, qui vient de s’extirper des barbelés détale comme un lapin, presque cocasse.

« Merde ! » soupire Martin.

Et lentement, il abaisse un fusil encore menaçant, qui apparaît subitement tout à fait dérisoire aux hommes silencieux pressés derrière lui.

« Et alors ? hurle Merry, c’est pour quand le bis ? »

Il se passe alors quelque chose d’incroyable. A voir galoper l’intrus, échevelé, alourdi par ses bottes, les Français, soudain mués en spectateurs d’une farce, se mettent, c’est plus fort qu’eux, à encourager, huer, accabler de quolibets le coureur, comme, il n’y a pas si longtemps, les supporters des gamins effectuant la course en sac du 14 juillet ou la foule des aficionados les branquignols de rugbymen de l’équipe adverse…

Le deuxième coup de fusil de Martin, qui le manque de peu, surprend le fuyard alors qu’il lui reste, avant d’atteindre la forêt, à courir une bonne centaine de mètres à découvert. La partie est inégale. L’avertissement efficace. Il s’arrête, se retourne, lève les bras…

« Voilà autre chose… ! grommelle Merry, habitué, dans le civil, à réagir à la seconde au moindre incident en classe, un prisonnier, maintenant ! »

Et dire qu’on est resté des semaines sans emmerdement, sans qu’il se passe ici le moindre petit quelque chose ! Avec ça qu’il va falloir le nourrir, le garder, ce Boche, et qu’on est déjà serrés…

Abasourdis, reprenant leur respiration, tous les soldats, ceux de la cabane et ceux du trou de guetteur examinent de loin le trouble-fête dont ils viennent de stopper la fuite. C’est seulement à ce moment qu’ils constatent que l’ennemi, un jeune tout déconfit, ne porte apparemment pas d’arme ni même de casque…

« Ça ne fait rien, dit quelqu’un, y sont rien culottés ces fridolins.

– Il ne voulait tout de même pas prendre le poste à lui tout seul ? s’interroge un autre. Si c’est pas malheureux ! On doit drôlement leur bourrer le crâne, à ceux d’en face !

– Tu sais quoi, vieux ? Tu me donnes une sacrée idée ! s’écrie soudain l’adjudant Merry.

Ho ! Bernard ! Toi qui sais un peu d’allemand, dis-lui donc d’aller se faire foutre ailleurs, à ce connard !

– Mais voyons, Michel, tu…

– C’est un ordre, caporal ! »

Ce n’est pas trop indiqué de se mettre mal avec l’adjudant, qui est susceptible. Alors le caporal Bernard se hâte d’émerger du trou des guetteurs, de s’en extraire avec peine et de s’installer, calé sur ses jambes écartées, bien en vue du presque prisonnier qui s’est retourné vers le poste et piétine, tout déconfit, les bras toujours levés. Quand le Français est sûr d’avoir capté son attention, il lui crie, en appuyant son discours d’un vaste geste « circulez ! » des bras :

« Hé, toi là-bas, oui, toi… Partir ! Raoust ! Raoust ! Schnell ! Tu comprends pas l’français ? »

L’Allemand, après une seconde d’étonnement, ne se le fait pas dire deux fois, et pique le sprint de sa vie jusqu’à la lisière de la forêt qui l’engloutit. Il y a dans le camp français un instant d’interrogation. Le caporal Bernard accourt à toutes jambes vers la cabane où Martin, désorienté, désarme machinalement son fusil ce qui fait gicler la cartouche du magasin.

« Non mais, ça va pas ? halètent les gars, t’es devenu fou, adjudant, ou quoi ? »

Merry sourit, content de se sentir plus futé que tous ces grands gamins qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez :

« Gros malins ! Ça nous aurait servis à quoi, dit-il, tranquillement, en insistant sur le nous, de bousiller ce type ? Ça aurait changé quoi au cours de la guerre ? Le faire prisonnier ? Et le mettre où, déjà qu’on est serrés… Et le surveiller, le nourrir, l’emmener pisser, le livrer au PC, avec toujours un œil dessus, le rapport à faire, rien que des emmerdes, mes amis… Sans compter les galonnés qui vont accourir comme la pauvreté sur le monde et qu’on va avoir sur le dos, alors qu’on est si tranquilles ! Et vous savez quoi ? Eux qui nous prennent peut-être pour des rigolos, les Fritz, je vous parie qu’ils seront vexés qu’on n’ait pas voulu de leur trompe-la-mort, et qu’il va passer un sale moment, le pauvre vieux… Alors, hein, même si ce soir on boit un coup de pinard supplémentaire en l’honneur de notre premier Teuton, officiellement, les gars, aujourd’hui c’est rien à signaler, comme d’habitude ! »

On s’exclame, on rigole, on approuve, on lance des tapes fraternelles dans le dos de l’adjudant. Ce Merry, tout de même, il a de la jugeote ! Seul Paluche, qu’on surnomme ainsi parce qu’il a en guise de mains de véritables battoirs longs comme un avant-bras ordinaire, ose formuler timidement une objection :

« Tout de même, on aurait pu avoir une citation…

– On ? Qui ça, on ? Martin, peut-être ? Mais il a tout de même loupé deux fois son Boche, hein ! Pour chasseur d’élite, c’est pas terrible, si ? ! Et peux-tu me dire, mon vieux, à quoi ça pourrait bien nous servir, à nous autres purotins, une médaille, dans le civil ? »

L’affaire en est restée là. On a fait exploser les deux grenades à manche trouvées dans les barbelés et tiré au sort le bonnet verdâtre perdu par le visiteur. Comme firent les soldats romains de la tunique du Christ, fit remarquer l’adjudant Merry, qui, dans le civil, était instituteur de la laïque mais avait néanmoins quelques notions d’histoire sainte. Bien entendu, les tenants et les aboutissants, les raisons immédiates et profondes de cette incroyable visite firent, on s’en doute, l’objet d’interminables supputations, toutes plus ingénieuses les unes que les autres, de la part des troufions du poste, et leur permirent d’occuper nombre de mornes soirées d’hiver.

« Maintenant, les enfants, ne manquait pas de conclure l’oncle Serge s’il racontait l’histoire un jour de pluie, rien ne vous empêche de vous mettre aussi à les chercher, les raisons… »

Ce que nous ne manquions pas de faire, nous autres les loupiots, avec l’ardeur de cet âge. Sacré oncle Serge ! Pour un célibataire quasiment professionnel, à l’époque, qu’est-ce qu’il savait bien occuper les enfants !

Une Panhard noire…

Ah ! Ces repas de fête en famille d’autrefois ! La joie des retrouvailles, l’été, de ceux que les duretés de leur vie d’humble aiment à séparer ! Et la grand-mère de la campagne chez qui enfants et petits-enfants des villes se sont donné rendez-vous aux vacances, qui s’est mise en quatre et a couru les commerçants du quartier, comme pour justifier sa réputation de cordon-bleu ! Et les gamins, cousins, cousines, qui ne perdent pas une bouchée de ce qu’ils ont dans leur assiette, ni un traître mot de ce qui se raconte autour de la table !

Chez nous, autrefois, lors des repas de fête d’après-guerre, au moment du dessert et du champagne, – qui bien souvent n’était qu’un simple mousseux – on poussait la chansonnette. C’était l’usage, chacun avait son répertoire : le grand-père Olivier, le doyen de la famille, chantait Mon vieux Pataud que les dames écoutaient en s’essuyant les yeux, la tante Georgette évoquait La petite église, que tout le monde voyait, « au fond du hameau », et le cousin Daniel faisait trembler la table du poing en dirigeant l’exécution du Ban des grenadiers – « Ils avançaient tous, tous, tous, Ne reculaient guère, guère, guère, Celui qui n’f’ra pas attention, N’aura pas d’vin dans son bidon » ou rougir les demoiselles par les fines allusions grivoises de Lamachine à laver la vaisselle. Quant aux jeunes, ils se lançaient avec emportement dans les derniers succès d’après-guerre, qui faisaient sourire les plus anciens avec condescendance.

L’oncle Serge, lui, qui chantait faux comme Assurancetourix, apportait sa contribution sous la forme de récits tirés d’une expérience militaire relativement récente dont nous, les gamins, connaissions presque par cœur toutes les péripéties, mais que nous ne nous lassions pas d’entendre évoquer, les yeux ronds et l’âme exaltée. L’écouter exposer comment, pendant la retraite de la dernière, il n’avait pas eu la croix de guerre, ça, c’était quelque chose ! C’est que l’oncle Serge racontait si bien ! On s’y serait cru ! Que dis-je, on y était !

On y était… en juin 1940 ! Pour la première fois depuis que durait cette abominable retraite, le temps constamment radieux jusqu’à l’insolence tournait à la pluie. Oh ! seulement une de ces petites pluies rafraîchissantes de queue d’orage qui font sourdre du sol cette savoureuse odeur de poussière chaude, cette senteur si particulière, si envoûtante, qui appartient si profondément, si explicitement au monde des vacances…

Drôles de vacances ! Un sourire dut fugitivement éclairer le visage mal rasé de l’oncle, car son copain le caporal – un sacré râleur, celui-là – assis à ses côtés au revers du fossé, lui jeta hargneusement, en désignant du menton la route encombrée :

« Et par-dessus le marché, ça te fait rire, cette mélasse ! »

Non, ça ne le faisait pas spécialement rire, l’oncle Serge, ce défilé à la fois cocasse et tragique, ce flot continu de véhicules et de piétons disparates, grumeleux, de civils exténués et clochardesques, de soldats hébétés, de chevaux fourbus dérapant dans un grand bruit de sabots, de véhicules hétéroclites chargés à la limite de la rupture de trésors dérisoires, avec, parfois, dominant la situation, vigie hallucinée, une grand-mère infirme juchée tout en haut du chargement de quelque charrette de ferme, comme un maharadjah branlant sur son éléphant… Et ça défilait, ça défilait… On marchait, sans se regarder, sans se bousculer, sans s’arrêter, sans se parler, dans une sorte de rêve halluciné, dans une sorte d’ordre terrible…

Comme elle s’écoule lentement, la terne cohue, civils et militaires mêlés, comme elle coule sans arrêt, sans rupture, moulée pour ainsi dire entre les deux fossés de la route, comme une sorte d’énorme, interminable, visqueuse saucisse humaine plutôt répugnante… ! Depuis des jours on marche, on souffre, on fuit quelque chose de pire qu’on n’ose ou ne sait pourtant définir, on continue, vaille que vaille… Tant qu’on est mêlé à cette foule résignée, qu’on est comme porté par ce courant puissant qui vous pousse dans le dos, ça peut aller, on tient, on ne pense pas, on ne voit pas, dans les champs, parfois au bord même de la route, les cadavres gonflés et puants de chevaux abattus, on essaie d’oublier ces deux mortes aperçues au passage, ces formes allongées pauvrement recouvertes d’une couverture sale… Ou plutôt, on ne s’inquiète que de choses pratiques, ne pas perdre les siens, ou les copains, économiser ses forces, faire durer les provisions, les godillots et les pieds, trouver à boire, à manger, un coin pour se reposer, ou dormir… Mais alors, dès qu’on s’arrête, dès qu’on s’extrait du flot, qu’on regarde avec un peu de recul, alors, misère, c’est toute l’affreuse réalité de la défaite, de l’irrémédiable désastre qu’on a sous les yeux, et qui vous saute au visage et aux tripes, écœurante, désespérante…

« Tu te souviens ? » demande à voix basse, dans le silence de la tablée, la maman de Claude à son mari, qui pose doucement sa main sur la sienne en hochant la tête, l’air grave.

Et la profonde rumeur qui sourd de cette troupe de vagabonds en marche ne faiblit jamais. De temps à autre, une explosion isolée, l’apparition, là-bas, d’une fumée grasse ou le grondement lointain de quelque pièce d’artillerie saisie d’un soudain accès de mauvaise humeur témoignent de la présence, derrière l’horizon, du hideux visage de la guerre.

« T’occupe ! » grogne l’oncle Serge, que la pluie a lancé dans une mystérieuse opération de couture sur un grand sac de jute ramassé tout à l’heure au coin d’un champ.

Soudain, un bourdonnement encore lointain fait se lever toutes les têtes et fait passer comme un frisson tout au long de l’échine de la colonne.

« Manquait plus que ça ! » grommelle le caporal.

Apparaît alors, volant à basse altitude, léger comme une libellule et rendu guilleret, semble-t-il, par la petite pluie, un de ces frêles avions d’observation allemands, tout gris et coquettement frappés de la croix de Malte noire. Il vole si lentement, si bas, il se balance dans le ciel avec tant d’ingénuité qu’il semble aussi inoffensif qu’un jouet.

Et pourtant, cette apparition presque poétique provoque au sol un sauve-qui-peut échevelé, tant de fois expérimenté au cours des derniers jours qu’il s’apparente presque à un exercice de routine : avec un ensemble parfait, chacun bondit hors de la chaussée vers le couvert le plus proche, fossé, arbre, haie, remblai, trou d’herbe, simple repli de terre même. Avec une promptitude, un coup d’œil, un discernement, une économie de gestes, une efficacité qui laissent pantois les acteurs eux-mêmes.

Et l’avion poursuit tranquillement sa route dans le ciel, léger, gracieux, goguenard, dirait-on, indifférent à la panique qu’il suscite. Il vole si bas qu’on distingue, noire derrière les vitres de la carlingue, l’ombre des aviateurs.

Cependant, parmi les soldats exténués étendus çà et là en bordure du champ et qui n’accordent qu’une attention distraite à un ennemi aussi peu dangereux – ils en ont vu d’autres, depuis les combats autour d’Arras puis sur les bords de l’Oise – le caporal de l’oncle Serge serre les mâchoires avec rage. Il ressent la morgue nonchalante des aviateurs ennemis comme une insulte personnelle. Lentement, sans geste brusque et sans quitter des yeux l’avion qui en rajoute et se met en devoir de décrire, avec une lenteur et une grâce calculées, une splendide courbe au-dessus de la route, il cherche de la main son fusil posé près de lui, s’en saisit, l’attire vers lui et soudain l’épaule avec rage, visant l’avion…

« Fais pas l’andouille, connard ! hurle une voix, aussitôt renforcée par une véritable clameur.

 – Il va tous nous faire repérer, nous faire tous tuer ! glapit une voix de femme que l’hystérie rend suraiguë.

– C’est pourtant pas le moment de faire du zèle, ça non ! soupire, mécontent, un sergent à poil gris.

– Laisse tomber, va ! murmure sans lever la tête l’oncle Serge, toujours occupé à ses travaux d’aiguille. Le caporal, comme subitement tiré d’un état second, d’une torpeur meurtrière, tressaille et abaisse son fusil. Qu’avait-il rêvé !

– Et merde ! » grogne-t-il, en jetant son fusil dans l’herbe. Machinalement, il sort de sa poche une pomme et mord dedans avec rage.

Comme soudain agacé par l’émoi qu’il a fait naître, ou las d’observer d’en haut le désordre d’en bas, l’élégant petit appareil d’observation se balance gentiment une dernière fois, glisse sur l’aile et repart dans la direction d’où il est venu. Bientôt, le bruit grêle et saccadé de son moteur se perd dans la rumeur renaissante de la colonne qui se reconstitue. On se retrouve, on brosse de la main ses vêtements poussiéreux, on rit de soulagement, on échange des commentaires : « Pas encore pour cette fois, hein ? ». Et puis on rassemble les paquets abandonnés dans l’élan de la fuite, on se rééquipe, on repart. Le flot se remet à couler. La pluie s’est arrêtée.

« Rien à boire, tonton ? » demande le caporal.

Rires contenus autour de la table… On imagine la scène sans grand risque de se tromper…

La question semble avoir un effet miraculeux sur l’oncle Serge, jusque-là resté courbé sur sa tâche et insensible à tout événement extérieur. Le voilà qui s’anime, semble se déplier, s’ébroue, s’étire… Il considère un temps le caporal à travers des lunettes où le soleil retrouvé jette des éclairs et finit par lui tendre une gourde apparue dans sa main comme par magie.

« Bien sûr que si, tu me connais, hein ? Suffit de demander… Goûte-moi ça, mon vieux, c’est du bon… Des caves de Champagne en droite ligne… Un peu éventé, peut-être… mais baste !

– Pas assez frais, plutôt ! rigole le caporal après avoir bu à longs traits. 

Bon, c’est pas tout ça, dis donc : c’est l’heure d’aller voir ce qu’il nous veut, le lieutenant… Pourrait pas nous foutre la paix, non ? »

On se réharnache, sans trop se presser : la veste, le ceinturon, les cartouchières, le sac, les musettes, les bidons, et pour finir, le casque… Le caporal considère un instant l’étrange nouvelle silhouette de son compagnon :

« Y a pas à dire, tonton, t’as d’l’allure ! En quoi tu te déguises ? »

Du sac pas trop propre qui l’occupait tant tout à l’heure, l’oncle Serge a confectionné, en pratiquant une large ouverture à hauteur du visage, une sorte de cagoule qu’il a enfilée avant de coiffer son casque. Le résultat, il est vrai, est assez étrange et, les lunettes, la crasse et la barbe de huit jours aidant, l’ensemble donne à la bonne bouille ronde de l’oncle une allure presque patibulaire.

De nouveau des gloussements, des rires fusent autour de la table… Il n’en manque pas une, l’oncle !

« Moi, mon vieux, grogne l’intéressé en haussant les épaules, je ne fais pas de concours de beauté. L’orage de ce matin, avec le casque qui goutte dans le cou et sur les épaules, très peu pour moi. Alors j’ai pensé au sac, voilà : ça me gardera toujours la gueule au sec et y a des jaloux qui n’pourront pas en dire autant ! »

Et sans un regard pour le caporal qui rit de bon cœur, ni pour le défilé lugubre qui se poursuit sur la route, il empoigne le vieux vélo qu’il a tout à l’heure, au moment de la halte, soigneusement installé dans le fossé, et qu’il n’a jamais complètement perdu de l’œil, et se met en devoir de le hisser sur la route. Le long du cadre, il a ficelé son fusil et amarré sur le porte-bagages branlant un paquet volumineux dont l’enveloppe est constituée par la grosse capote réglementaire. Voilà deux cents kilomètres qu’il pousse la bicyclette ainsi chargée, sans souci des quolibets.

Paisiblement, au pas de promenade, les deux hommes se mettent en marche à contre-courant. C’est à peine s’ils gratifient d’un coup d’œil blasé groupes de soldats, caissons d’artillerie tirés par des chevaux exténués, piétons à casquette et cheveux gris, charrettes surchargées de paquets et de ballots volumineux conduites par des paysans désorientés, femmes inquiètes rappelant des enfants turbulents, qui continuent à défiler, passifs, résignés. Ils ont tôt fait d’atteindre la cour de ferme où les attendent le lieutenant et le sergent à moustache grise. A l’arrière-plan, les fenêtres du bâtiment principal vomissent un écœurant fatras de draps sales, de couvertures en lambeaux, de rideaux déchirés, de vêtements suspects. Un matelas pisseux, resté en équilibre sur un appui de fenêtre, achève de dégorger sa bourre dans le vide. Avant d’aller se présenter à l’officier, l’oncle Serge gare soigneusement son vélo contre la façade de la maison.

Accablé, le lieutenant considère les deux soldats dépenaillés qui, bras ballants, dansent maintenant d’un pied sur l’autre devant lui.

« C’est tout ce que vous avez trouvé, Ménardeau ? ne peut-il s’empêcher de murmurer. Mes compliments !

– Ma foi, si vous préférez chercher vous-même… réplique le vieux sergent sans s’émouvoir.

Pensez, une patrouille, maintenant, avec les Boches aux fesses ! Ça fait rigoler tout le monde. Et pour quoi faire, je vous jure ! Alors j’ai pris les célibataires… D’ailleurs, pour ce qu’il y a à faire, ces deux-là suffiront bien. Et je ferai le quatrième…

– Comme à la belote… » murmure l’oncle, imperturbable.

Le lieutenant hoche tristement la tête et détourne le regard. Il a beau comprendre que tout est perdu, essayer de s’imprégner du sentiment de la défaite prochaine, de la tragédie historique qu’il est en train de vivre, il ne peut se résigner à ce gâchis, à cette laideur, à ces tenues indignes, à ce laisser-aller coupable… Même s’ils ont raison, ces braves types, même si la fin n’est plus qu’une question de jours, d’heures, peut-être, lui le fera jusqu’au bout, son boulot, nom de Dieu !

Alors il explique, s’échauffant au fur et à mesure : les trois motocyclistes à veste de cuir soudain surgis de l’arrière dans un nuage de poussière, au milieu des cris de protestation, pour communiquer le renseignement dérisoire, ce petit groupe d’Allemands qui opère sur les routes parallèles, à bord d’une Panhard noire… Pour l’embrouille, tiens… Déjà hier une folle, ou peut-être bien une espionne, prétendait avoir vu, de ses yeux vu, oui, monsieur (« capitaine » avait rectifié l’officier interpellé), deux Allemands au pont de Sully… par lequel on aurait pu traverser la Loire, si on n’avait pas préféré Gien… A Sully, vous n’y pensez pas, madame ! Car alors…

Le grand-père, qui connaît par cœur l’articulation du récit de son fils, brandissant la bouteille de champagne à bout de bras, interroge du regard...

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