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Soldats de la République. Les Tirailleurs sénégalais dans la tourmente

De
215 pages
Les tirailleurs sénégalais ont été durant les 70 ans qui nous séparent de juin 1940 les grands oubliés de notre histoire nationale. Ils étaient pourtant les soldats de la République, ils seront ceux de la France Libre avant d'être les exclus de la victoire. Qui se souvient de ces soldats noirs massacrés par sections entières, victimes de préjugés raciaux, de la haine, ou de la folie des hommes ?
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Soldats de la République Les Tirailleurs sénégalais dans la tourmente France mai-juin 1940

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12578-0 EAN : 9782296125780

Jean-François Mouragues

Soldats de la République Les Tirailleurs sénégalais dans la tourmente
France mai-juin 1940

L’Harmattan

Historiques
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland La collection "Historiques" a pour vocation de présenter les recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des périodes historiques. Elle comprend deux séries : la première s'intitulant "Travaux" est ouverte aux études respectant une démarche scientifique (l'accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire) tandis que la seconde, intitulée "Sources", a pour objectif d'éditer des témoignages de contemporains relatifs à des événements d'ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de l'historien. Série Travaux Dernières parutions Tchavdar MARINOV, La Question Macédonienne de 1944 à nos jours. Communisme et nationalisme dans les Balkans, 2010. Jean-René PRESNEAU, L'éducation des sourds et muets, des aveugles et des contrefaits, 1750-1789, 2010. Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, Le comte de Caylus (1692-1765), pour l'amour des arts, 2010. Daniel PERRON, Histoire du repos dominical. Un jour pour faire société, 2010. Nadège COMPARD, Immigrés et romans noirs (1950-2000), 2010. Arnauld CAPPEAU, Conflits et relations de voisinage dans les campagnes du Rhône au XIXe siècle, 2010.

« Ecoutez moi, Tirailleurs sénégalais, dans la solitude de la terre noire et de la mort, Ecoutez-nous, Morts étendus dans l'eau au profond des plaines du Nord et de l'Est, Recevez ce sol rouge, sous le soleil d'été ce sol rougi du sang des blanches hosties, Recevez le salut de vos camarades noirs, Tirailleurs sénégalais, Morts pour la République. » Léopold Sédard Senghor Soldat de 2e Classe engagé volontaire au 3e RIC. "Oeuvres poétiques hosties noires".

« Je pense à toi, quand naît la rose, Quand l'herbe reverdit dans un creux du vallon, Quand la vie embellit toute chose, Fait éclore le germe, féconde le sillon. » Louis Torcatis Instituteur, lieutenant de réserve au 3e RIC. Martyr de la Résistance assassiné dans sa cellule en 1944 Poème décembre 1940.

TABLE DES MATIERES

PRINCIPALES ABRÉVIATIONS UTILISÉES. ............................... 11 INTRODUCTION................................................................................. 13 PREMIÈRE PARTIE : LA « FORCE NOIRE » UNE NÉCESSITÉ POUR LA FRANCE. ............................................................................ 17 1. LES AFRICAINS DANS LA FRANCE DE L’APRÈS GUERRE. ............ 17 - Les Africains à Perpignan............................................................ 17 - Organisation du 24e RTS.............................................................. 39 2. DE LA MONTÉE DES PÉRILS À LA MOBILISATION.......................... 49 - La montée des périls. ................................................................... 49 - De la mobilisation à la "Drôle de Guerre". ................................. 56 DEUXIÈME PARTIE : DE LA «CAMPAGNE DU NORD » À LA « CAMPAGNE DE FRANCE ». .......................................................... 69 LE 24E RTS À L’ÉPREUVE DU FEU. .............................................. 69 - Contrer la Course à la mer des troupes allemandes.................... 69 - Les Combats d'Aubigny................................................................ 75 2. LA CAMPAGNE DE FRANCE......................................................... 85 - Résister sans esprit de recul......................................................... 85 - Le commencement de la fin ........................................................ 111 - Combats pour l'honneur............................................................. 122 1. TROISIÈME PARTIE. DES MASSACRES À LA CAPTIVITÉ. .. 135 1. LA "HONTE NOIRE", LES SENEGALAIS VICTIME DE L'IDEOLIGIE NAZIE……………………………………………………………..... 135 - Les massacres des tirailleurs. .................................................... 135 - Vers la captivité. ........................................................................ 158 2. L’ÉTRANGE DÉFAITE ET L’OUBLI............................................... 170 - La guerre est finie. ..................................................................... 171 - Morts pour la France................................................................. 178 - Le temps du souvenir.................................................................. 184 IN MEMORIAM.................................................................. 189 REMERCIEMENTS................................................................. 191 Annexes......................................................................................... 193 Annexe 1. Le drapeau du 24e RTS. ............................................... 195 Annexe 2. Citations individuelles. ................................................ 196

Annexe 3 Organigramme de l'EM - CRE du 24e RTS au 25 août 1939.............................................................................................. 201 Annexe 4. Organigramme du 1/24e RTS au 23 mai 1940. ............ 202 Annexe 5. Organigramme du 2/24e RTS au 30 mai 1940. ............ 203 Annexe 6. Organigramme du 3/24e RTS au 23 mai 1940. ............ 204 Annexe 7. Organigramme de la 10e Compagnie du 3/24e RTS. ... 205 BIBLIOGRAPHIE.............................................................................. 213

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Principales Abréviations Utilisées
AC. AD. CAB. CDT Cdt CHR. CHETOM des CA. Cal Cie CR. CRE. d'engins CTTIC CDAC. BDAC. (47 AC) BATS tirailleurs BCC BTN. DBMIC. DCA DI DIC. DINA EM. FM. FV. GSD Anti-char Artillerie divisionnaire Compagnie d'appui au bataillon Compagnie de commandement Commandant Compagnie hors rang Centre d'Histoire et d'Etudes Troupes d'Outre-Mer Corps d'armée Caporal Compagnie Centre de résistance Compagnie régimentaire Centre de Transit des Troupes Coloniales Indigènes Compagnie divisionnaire antichars (25 AC) Batterie divisionnaire anti-chars Bataillon autonome de sénégalais Bataillon de Chars de Combat Bataillon Demie brigade de mitrailleurs indigènes coloniaux Défense contre avions. Division d'infanterie Division d'infanterie coloniale Division nord africaine Etat-major Fusil-mitrailleur Fusilier voltigeur Groupement sanitaire divisionnaire

GRDI Mle ID. PA. PAD PC. QG. RAC. RALC. RIC. RICM. RICMS. RMIC. RMICL. d'infanterie RMVLE RTC coloniaux RTM. marocains RTS. sénégalais SEM. SHAT S.H.D SM. TC. TR. et 1/24e RTS 12

Groupement de reconnaissance divisionnaire Matricule Infanterie Divisionnaire Point d'appui Parc d'artillerie divisionnaire Poste de commandement Quartier général Régiment d'artillerie coloniale Régiment d'artillerie lourde coloniale Régiment d'infanterie coloniale Régiment d'infanterie coloniale du Maroc Régiment d'infanterie coloniale mixte sénégalais Régiment de mitrailleurs d'infanterie coloniale Régiment de marche coloniale du Levant Régiment de marche de volontaires de légion étrangère. Régiment de tirailleurs Régiment de tirailleurs Régiment de tirailleurs Section d'état major Service historique de l'armée de terre Service historique de la défense (ex SHAT) Section de mitrailleuses Train cavalerie (hippomobile) Train régimentaire (automobile hippomobile 1er bataillon du 24e RTS.

Introduction
C’est à la suite de recherches familiales sur le rôle joué par mon grand-père lors de la campagne de France de mai et juin 1940 que le hasard m’a fait rencontrer un «Ancien de la Coloniale » qui avait appartenu au 24e régiment de tirailleurs sénégalais (RTS). Ce dernier, dépositaire d’une partie des archives de son unité, a bien voulu me communiquer ces documents. Concernant mon grand-père, je n’ai trouvé que peu de choses, en revanche l’histoire du 24e RTS était riche en hauts faits et en tragédies. Parallèlement, dans la presse allemande une violente polémique se développait en Allemagne quant au rôle supposé de son armée régulière dans les crimes de guerre commis durant la Seconde Guerre mondiale. A ce sujet, plusieurs articles ont été publiés dans les colonnes de la presse nationale et régionale, notamment dans celles du quotidien "l'Indépendant". Ils avaient trait aux manifestations hostiles provoquées en Allemagne par une exposition itinérante, sur le rôle actif de l'armée allemande dans les crimes commis entre 1939 et 1945. Il s'en est suivi outre-Rhin une prise de conscience qui dérange l'Histoire officielle, et qui établit enfin les responsabilités de chacun. Les crimes de guerre n'étaient pas uniquement imputables aux Nazis, aux "Waffen SS", mais aussi à des unités de l'armée régulière; ils ne se limitaient pas à la Pologne et à l'ex-URSS, mais avaient été aussi perpétrés sur d'autres fronts. Malgré les témoignages et les archives, des tentatives de négation de ces crimes ont été avancées par des mouvements conservateurs : l'Armée ne pouvait avoir mal agi. Les faits sont têtus, ils s'imposent à nous, et même s'ils n'ont pas été systématiques, ces crimes ont bel et bien été commis contre des soldats français, et tout particulièrement contre des soldats africains, ces troupes noires que les Allemands haïssaient, qu'ils qualifiaient de sous-hommes, de « honte noire », mais qu'ils redoutaient.

Que faire des documents que l’on m’avait confiés ? J’entrepris la collecte de témoignages de première main auprès de survivants européens, militaires de carrière, ou simples soldats rappelés, de veuves, d’enfants de tués. Puis la seconde phase a consisté à aborder les documents, à croiser les témoignages, à collecter d’autres sources, à savoir : les rapports d’officiers détenus par le Ministère de la Défense à Vincennes et à Fréjus. Malgré ces divers déplacements, beaucoup de documents capitaux semblent à jamais perdus, ou, n’ont à ce jour pas été répertoriés. Informés de mon travail de « bénédictin », d’autres sources privées s’ouvrirent à moi, intense travail de correspondance qui me permit de recomposer l’histoire extraordinaire d’hommes ordinaires qui avaient été mobilisés pour défendre leur pays : la France. Soldats européens souvent rappelés, ouvriers, paysans, soldats africains volontaires ou non, ils ont été unis dans l’action et le sacrifice. Ce travail de mémoire, de recollement de témoignages, n’est pas une glorification du « bon vieux temps des colonies », il vise avant tout à redonner la place que les Tirailleurs Sénégalais méritent dans notre Histoire. Ce travail de compilation, de témoignages de vétérans, d’analyse de faits objectifs, replace ces protagonistes au cœur de notre Histoire. Vaincue en juin 1940, la France a vécu avec cette honte qui ne la quitte plus depuis. Qui se souvient des combats acharnés de mai et juin 1940, livrés par certaines unités, le plus souvent composées « d’indigènes » qui se battront jusqu’au bout, jusqu'à leur anéantissement par les forces mécanisées ennemies ? Qui se souvient de ces prisonniers noirs massacrés après leur capture du seul fait de la couleur de leur peau ? Les survivants ont été renvoyés en Afrique sans gloire, sans reconnaissance de la Nation. Pourtant, ce seront ces mêmes hommes qui participeront aux combats de la Libération en Corse, en Provence ou dans les maquis. Retirés du front à l’approche du très dur hiver 1944, ou transférés sur la poche de Royan, officiellement pour des
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considérations « climatiques », officieusement pour éviter de réitérer l’erreur de 1919, les Sénégalais seront les grands absents du défilé de la victoire de 1945. La France oublieuse du sacrifice de ses soldats noirs, honorait ses héros de la Résistance, ses libérateurs, se souvenait d’un Préfet nommé Jean Moulin, mais savait-elle que c’est pour éviter de cautionner des pseudo-crimes imputés aux Africains que ce dernier se trancha la gorge dans sa cellule le 17 juin 1940 à Chartres. Cet ouvrage a pour but d’honorer la mémoire de ces soldats Noirs, de ces « Indigènes » morts pour la République, afin qu’ils retrouvent la place qui est la leur dans notre Histoire. Pour ce faire, nous analyserons les raisons qui ont amené les tirailleurs sénégalais à jouer un rôle de plus en plus important dans notre corps de bataille, nous analyserons aussi le processus d’intégration de ce corps de troupe en métropole, l’organisation en temps de paix et lors de la mobilisation. Puis il conviendra d’étudier l’implication des troupes coloniales indigènes dans la Campagne du Nord et dans les combats qu’ils livreront « sans esprit de recul » jusqu’à la fin durant la Campagne de France. Cette fin sera développée dans la troisième partie. Souvent tragique, la reddition des unités sera marquée par des crimes de guerre, des massacres procédant de la nazification des esprits les plus jeunes. Comment les Africains ont-ils vécu ces épreuves, les massacres et la captivité pour les plus chanceux ? Comment s’est opérée leur libération ? Quel bilan peut-on établir à l’issue de ce conflit pour les Sénégalais ? Autant de questions qui n’ont le plus souvent jamais été abordées en profondeur et auxquelles il conviendra d’apporter des éléments de réponse. Il est de notre devoir de ne pas oublier ce qui va suivre.

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Première partie : La « Force Noire » une nécessité pour la France
Sortie vainqueur mais exsangue de la Première Guerre mondiale qui se soldait par un armistice et non une capitulation de la part de l’Allemagne, la France n’aura d’autre solution que de se tourner vers son empire colonial pour assurer les missions militaires de temps de paix. Les soldats des différents continents et principalement ceux d’Afrique Noire ont révélé durant tout le conflit une très grande ardeur au combat, obligeant les plus suspicieux et les plus réticents à leur encontre à modifier leurs jugements. D’importants contingents de militaires en provenance d’Afrique de l’Ouest traverseront la Méditerranée, découvrant pour la première fois la lointaine Patrie, ils s’installeront durablement dans les villes du sud de la France.

1. Les Africains dans la France de l’Après Guerre
Après le retour des derniers conscrits de la Grande Guerre, dès 1923 les contingents africains, nord-africains, indochinois et malgaches remplacent les unités métropolitaines dans les garnisons du sud de la France pour ce qui concerne les tirailleurs sénégalais.

- Les Africains à Perpignan
La fin de la Première Guerre mondiale est marquée par une profonde réorganisation des troupes coloniales. La pénurie de main d’œuvre due aux pertes effroyables subies pendant le premier conflit mondial (1.355.000 morts et 3.595.000 blessés),1 et ses
1 Près de 9.millions d’hommes, le plus souvent âgés de moins de 30 ans trouveront la mort de part et d’autre sur l’ensemble des fronts. A ces morts il ne faut pas oublier d’ajouter les quelques 6 millions d'invalides. La France quant à elle a été le pays le plus touché, proportionnellement à sa population : 1,4 million de tués et de disparus, soit 10 % de la

conséquences terribles sur les populations et l'économie expliquent en partie cette situation. De plus, les rigueurs budgétaires imposées par l'effort de reconstruction et l'absence de menace de la part de l'Allemagne vaincue ont raison d'une grande partie de l'infanterie française. Sur l’ensemble des fronts de France et d’Orient près de 5 millions d’hommes sont encore sous les drapeaux. L’entretien d’une telle masse d’hommes en armes pèse sur les finances publiques à tel point que devant le mécontentement de la troupe, dont certains sont aux armées depuis 1911 et les risques de mutineries palpables (la flotte de la Mer Noire se révoltera en 1919), le format des armées passe de 43 divisions d’infanterie en 1920 à 32 divisions en 1928. Les troupes coloniales aussi voient près de 80% des régiments qui la composent dissous. Seuls subsistent en tant que régiments "blancs", les 1ers, 2e, 3e, 21e, 23e Régiments d’Infanterie Coloniale (RIC), le Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc (RICM) en métropole, les 9e et 11e RIC en Indochine, et le 16e RIC en Chine. Le 24e RIC n'échappe pas à cette réorganisation. C'est ainsi que disparaît en 1923 ce prestigieux régiment qui tenait garnison depuis 1902 à Perpignan. Bien qu’auréolé de gloire, le 24e RIC qui s'était particulièrement illustré pendant toute la Grande Guerre en perdant plus de 8000 hommes dans la Somme, à Verdun, au Chemin des Dames, au Fort de la Pompelle et à Reims sera sacrifié sur l’autel des finances publiques. Son drapeau décoré de la Légion d'Honneur dès 1914 pour la capture d'un étendard allemand,2 de deux croix de guerre à l'Ordre de l'Armée et d’une autre à l'ordre du Corps d'Armée, ainsi que de la fourragère aux couleurs de la croix de guerre, sera rangé avec ceux des autres formations dissoutes à l’Hôtel des Invalides. Paradoxalement, alors que disparaissent la plupart des régiments blancs de l'infanterie coloniale, des formations africaines plus

population active masculine. Sources « La France dans la guerre ». Paris, Armand Colin, 1989. Stéphane Audoin-Rouzeau. 2 Pour les troupes coloniales deux autres régiments auront droit au même honneur, le RICM en 1916 pour la prise du fort de Douaumont et le 43e RIC en 1919 pour les 7 palmes gagnées durant tout le conflit.

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connues sous l'appellation de Tirailleurs Coloniaux,3 puis, en 1926, sous l'appellation générique de Tirailleurs Sénégalais, sont mises sur pied. Les tirailleurs sénégalais remontent aux Compagnies des « Volontaires du Sénégal » créées en 1789 avec d’anciens esclaves. Ces unités noires eurent tout d’abord pour mission la défense des navires et de la ville de St Louis du Sénégal et de l’Ile de Gorée. Puis, dès 1822, elles furent rattachées aux troupes européennes présentes au Sénégal. A partir de 1827 débuta l’expansion coloniale au delà des frontières du Sénégal, et ce n’est que le 21 juillet 1857 sur la demande du général Faidherbe, gouverneur général de l’Afrique de l’Ouest Française, que sera officialisée la création d’un corps d’infanterie indigène autonome. En 1880 un second bataillon est créé suivi huit ans plus tard par la création d’un troisième bataillon. On compte alors plus de quinze compagnies de tirailleurs. Le 7 mai 1900 est créé le 1er régiment de tirailleurs sénégalais, et cette même année les troupes de marine deviennent troupes coloniales, elles sortent du giron de la marine et sont prises en compte par l’armée de terre. Les unités africaines qui ont été utilisées lors de la Première Guerre sous la forme de bataillons de tirailleurs sénégalais (BTS) vont stationner en permanence en métropole à partir de 1923. Les régiments noirs sont implantés dans des garnisons du sud de la France,4 ce sont les 4e, 8e, 12e, 14e, 16e, et 24e régiments de tirailleurs sénégalais (RTS), qui avec les régiments Nord-Africains présents dans le Centre et l’Est de la France,5 vont pallier au déficit démographique généré par les pertes irremplaçables occasionnées par le Premier Conflit Mondial. Le service militaire qui avait été porté à 3 ans en 1913 est allégé pour les Européens : beaucoup d’hommes soutien de famille
3 Le 16 novembre 1922 le 24e RIC devient Régiment Indigène Colonial et trois années plus tard le 11 mai en application d’un décret du Conseil des Ministres CM 1213/1/8 du 01/05/1925 le 24e RTC est transformé en 24e Régiment de Tirailleurs Sénégalais. 4 4e RTS à Toulon et Fréjus, le 8e RTS à Toulon, le 12e RTS à La Rochelle et Saintes, le 14e RTS à Mont de Marsan et Tarbes, le 16e RTS à Montauban et Cahors, le 24e RTS à Perpignan et Sète. 5 21 régiments de Tirailleurs Algériens, Tunisiens, Marocains, 6 régiments de Spahis et 11 bataillons d’Infanterie Légère d’Afrique servent alors en France ou en Allemagne.

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sont dispensés, et la France exsangue verse dans le pacifisme dont elle ne se réveillera qu’en 1934, mais trop tard. Ces régiments coloniaux vont s’avérer plus « économiques et plus dociles » que les unités blanches. Perpignan, ville frontière et ville citadelle à forte tradition militaire, récupère un régiment colonial, le 24e RTS, régiment qui malgré sa nouvelle appellation et sa composition, hérite des traditions et du drapeau aux huit inscriptions de son prédécesseur : le 24e Régiment d’Infanterie Coloniale (RIC). Régiment de près de 1800 hommes en temps de paix, le 24e RTS est articulé en 3 bataillons. Deux d'entre eux sont stationnés à Perpignan (les 2e et 3e), et le dernier à Sète (1er bataillon) où il occupe le Quartier Vauban laissé vacant par le bataillon du 24e RIC qui y stationnait jusqu’à sa dissolution. Les casernements, à l’exception de la caserne des Esplanades construite au tout début de la Grande Guerre sur l’un des glacis de la citadelle, sont relativement vétustes : ils ont vu passer les armées de Louis XIV, de la Révolution et de l’Empire, ils ne disposent d’aucun confort, d’aucun système de chauffage, ni de sanitaires. De plus, l’éclatement du 24e RTS sur deux sites distincts (Perpignan et Sète) éloignés de plus de 150 kilomètres l’un de l’autre est préjudiciable à l’homogénéité de l’encadrement, les forts de Prats de Mollo, de Bellegarde, du Perthus, de Mont-Louis et le Château Royal de Collioure sont trop exigus pour accueillir chacun un bataillon. Les Africains vont s’intégrer petit à petit dans la cité, et dans la vie des quartiers, car les casernements sont disséminés dans la ville, ils feront vivre une multitude de petits commerces et seront tout au long de leur séjour bien acceptés par la population. Leur présence n’a pas défrayé la chronique dans ce département rural et viticole contrairement à ce qui a pu se passer outre-Rhin, où leur arrivée a été vécue comme une humiliation et une honte par la population, provoquant une levée de boucliers dans la presse allemande et internationale. « La campagne menée en Allemagne contre la « Honte Noire » avait été commencée bien avant la guerre, elle reprit avec tant d’acuité qu’elle nous empêcha d’employer les Sénégalais à la garde des terres de la Ruhr. Ce fut d’ailleurs une faute car leur valeur et leur discipline leur auraient permis, malgré

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les provocations des Allemands, de réduire à néant les calomnies colportées contre eux. On employa donc les Sénégalais en France et dans les territoires d’opérations extérieures.»6 Dans les villes du Sud de la France, ces soldats vont s’imposer par leur bonne humeur, l’intérêt qu’ils portent aux choses de la terre. Leur silhouette rehaussée d’une chéchia de laine feutrée écarlate sera très familière aux habitants de ces cités. Les Sénégalais au sortir de la guerre portent toujours la tenue de toile avec les initiales TS en drap rouge sur les pattes d’encolure, mais en récompense de leur conduite au feu, les Africains se voient conférer comme leurs frères d’armes européens le port de l’ancre des troupes coloniales sur les pattes de col en remplacement de l’initiale TS. Cela ne se fera pas sans un certain « grincement de dents » parmi les sousofficiers et officiers vétérans des conquêtes coloniales. Il en sera de même lorsqu’on autorisera tous les sous-officiers africains à porter le képi à l’ancre de marine. Mais s’ils portent les mêmes attributs, une différence se fera dans la couleur de ceux-ci. L’ancre d’encolure est de couleur rouge pour les Européens des régiments d’infanterie coloniale, et jonquille pour les Africains de régiments de tirailleurs sénégalais. Malhabiles avec leurs brodequins cloutés auxquels ils ne sont pas habitués, ils traversent toutes les semaines, Nouba en tête, la ville de Perpignan qui se réveille au son des clairons et de la grosse caisse régimentaire. Le coupe-coupe qui pend à leur ceinture marque les esprits des touts petits. Cet outil qui a été adopté en 1898, et qui sert avant tout comme sabre d’abattis, sera utilisé lors de la Première Guerre comme arme blanche, contribuant à renvoyer côté Allemand une image de sauvagerie ou d’extrême bravoure côté Français. Chaque jour, chaque semaine, des colonnes de soldats arrivent en gare ou partent en manœuvres. Pour l’entraînement les Sénégalais bénéficient dans les Pyrénées-Orientales de plusieurs sites remarquables proches de Perpignan. Ces manœuvres peuvent ainsi se réaliser soit au niveau de la section, de la compagnie, du bataillon voire du régiment au complet. Situés dans un rayon de 12 kilomètres autour de la citadelle de Perpignan, ces terrains d’exercices bénéficient de très grandes surfaces qui permettent l’instruction complète des unités
6 Note du colonel Durand commandant le 5e RTS. Fez. Maroc 1930.

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