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Sorcellerie et emprise démoniaque à Metz et au Pays messin

De
500 pages
Exclus de la société des "gens de bien", de malveillantes rumeurs leur valant mauvaise renommée, nombreux furent celles et ceux qui montèrent au bûcher en réparation de dégâts liés aux caprices du temps ou de morts d'hommes victimes de fièvres endémiques ou de maladies incurables. Ignorance, superstition et perfidie leur avaient valu l'accusation d'en être les auteurs. A partir d'un travail sur archives locales, l'auteur lève le voile sur un passé bien peu et mal connu.
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Sorcellerie et emprise démoniaque à Metz et au Pays messin
(XIIe-XVIIIe siècles)

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fiharmattan 1@wanadoo.fi@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01397-X EAN: 9782296013971

André BRULÉ

Sorcellerie

et emprise

démoniaque à Metz et au Pays messin
(XIIe-XVIIIe siècles)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Hannaltan Kinshasa

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Je ne fais pourtant de tort à personne, En suivant les ch 'mins qui n 'mèn 'nt pas à Rome; Mais les brav's gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux ... Non, les brav's gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux ...

Georges BRASSENS, La mauvaise réputationl.

Remerciements

À Geneviève, mon épouse; À Dominique, Hervé, Hugues, Marie-Andrée et Murielle, mes enfants;
À Kama Sywor Kamanda, dont les encouragements et le soutien me furent d'une aide précieuse;

À M. le professeur Gérard Michaux, de l'Université de Metz, tant pour m'avoir incité à mener à bien ce travail que pour les conseils qu'il m'a prodigués et l'intérêt qu'il y a porté jusqu'à son achèvement; Aux Conservateurs du Patrimoine des Archives municipales, de la Bibliothèque municipale, des Musées de Metz, des Archives départementales de la Moselle ainsi qu'à leurs personnels, pour m'avoir facilité l'indispensable accès aux sources.

1 @ 1952 by Éditions RAY VENTURA, droits transférés à WARNER CHAPPELL MUSIC FRANCE S. A., Éditions Intersong, Paris, Éditions musicales 57.

Abréviations utilisées

ADME : Archives départementales ADMO : Archives départementales

de la Meuse. de la Moselle.

AMM : Archives municipales de Metz. BMM : Bibliothèque-Médiathèque de Metz. BNF : Bibliothèque Nationale de France.
NAP : Nouvelles acquisitions françaises (à la BNF). SHAL : Société d'Histoire et d'Archéologie de la Lorraine.

On le jeta donc, l'énorme Dragon l'antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l'appelle, le séducteur du monde entier, on le jeta sur la terre et ses Anges furent jetés avec lui. JE~,Apocalypse, 129

Avaut-propos

Alors qu'Alexandre III occupait le trône de saint Pierre, Frédéric rer Barberousse étant empereur romain germanique, un jeune clerc flamand, animé d'une foi ardente, désireux d'assurer le salut de son âme, s'était décidé à effectuer un pèlerinage en Terre sainte afin de se rendre au Saint-Sépulcre. Ce dernier avait été identifié en 327 par Hélène, mère de l'empereur Constantin et dégagé des ruines d'un temple élevé par Hadrien en l'honneur de Vénus. Détruit en 1009 par le calife fatimide al Hakim, il avait été relevé de ses ruines. Une église romane, consacrée en 1149, occupait désormais son emplacement. Parvenu à Jérusalem, notre jeune clerc devait y faire la connaissance d'un saint homme, le patriarche, au service duquel il demeurera l'espace de trois ans. Le moment étant venu pour le Flamand de regagner sa terre natale, le patriarche s'om-it à satisfaire l'un de ses désirs. Ayant toujours voué une dévotion particulière à la sainte Croix et, par là, évité les tentations du diable, le jeune homme demanda à entrer en possession d'un fragment de la vraie Croix, sur laquelle avait péri le « Saulveur et Rédempteur Jésus ». Estimant que ce fragment ne pouvait tomber en de meilleures mains, le saint homme lui avait remis la relique convoitée, enchâssée en une croix d'argent doré et garnie de pierreries, provenant du temple de Jérusalem. À son retour en Flandres, ses parents avaient regagné la demeure du Père. Aussi Dieu l'orienta-t-il vers cette « noble cité qui se appelle Mets» où il trouverait un lieu digne d'accueillir ce reliquaire. De fait, aux abords de la ville,

il se trouva en présence d'un moine nommé Robert, relevant du monastère de Burls. Convaincu qu' « il plaisoit à Dieu» que la partie de la Croix dont il était dépositaire fut honorée en ce lieu, ilIa confia au sieur abbé et la terre de Burls prit dès lors l'appellation d'abbaye de Sainte-Croix1. Or, à un jet de pierre, la Grange-aux-Dames abritait une communauté de Norbertines, dont l'une des religieuses, vers 1165, se trouva possédée d'un démon du nom de Trouble Agullion. Ce diable s'exprimait par sa bouche et la conduisait à déchirer ses vêtements, yeux révulsés, l'écume aux lèvres. Appel fut fait aux Prémontrés de Sainte-Croix. Prières, pénitences, disciplines de verges, adjurations se révélant inopérantes, l'idée vint à l'abbé de présenter à la possédée le reliquaire de la sainte Croix. Incontinent ledit diable « s'en fuyt et se départit hors du corps de ladicte religieuse », la laissant dans un état de prostration qui se prolongea plusieurs heures, avant qu'elle ne puisse se présenter devant l'autel pour louer Dieu2. Ce cas de possession démoniaque n'était pas unique et l'on ne saurait manquer d'en rapprocher un épisode de la vie d'Hildegarde de Bingen, « la Sibylle du Rhin », survenu vers le même moment, ou peu s'en faut, alors qu'en cette même année 1165 l'abbesse venait de fonder un autre monastère à Eibingen, proche de Rüdesheim. Pour les Messins, l'abbesse n'était d'ailleurs pas une inconnue. Après être passée par Trèves en 1160, elle était venue prêcher à Metz (avant 1163) en une église, la future Notre-Dame-Ia-Ronde, Beata Maria Rotunda, dont subsiste la crypte« dont elle en a[vait] probablement foulé le sot3 ». C'est vers cette époque que l'abbé de Brauweiler l'avait consultée, au sujet d' « une certaine femme noble, obsédée d'un esprit malin depuis plusieurs années ». Elle avait pour nom Sigewise et était originaire de Cologne4. Jeûnes, pénitences, prières, flagellations, aumônes étaient restés inefficaces. Se rendant aux supplications des moines de Brauweiler, Hildegarde s'était finalement
1 La chronique de Philippe de Vigneulles, Ch. BRUNEAU éditeur, Metz, S.H.AL, 1927-1933, tome premier, p. 253 à 259. Philippe de Vigneulles voit, dans cet événement, l'acte fondateur de l'abbaye de Sainte-Croix, en la terre de Buris (Grande et Petite Thury, commune de La Maxe). Concordance des dates, Alexandre nI fut pape de 1159 à 1181 et Frédéric Barberousse empereur de 1152 à 1190. Après bien des démêlés, la terre de Buris était redevenue un centre monastique indépendant, confirmation en ayant été donnée par Hilluin, archevêque de Trèves, en 1161. L'abbaye porta dès lors le titre de Sainte-Croix. Et cependant comment ne pas remarquer que ce lieudit était désigné par la dénomination Sancta Crnx in Buris dès 1101 (E. DE BOUTEILLER, Dictionnaire typographique de l'ancien département de la Moselle, Paris, Imprimerie Nationale, 1874, p. 228, 229 et 258). Le choix du jeune Flamand quant au lieu du dépôt, pourrait, de ce fait, s'en trouver explicité.
2

R PERNOUD, Hildegarde de Bingen, conscience Rocher, 1994 et 1995, p. 126-127. 4 Ibidem, pages 61 à 65.

3

Ibidem,

p. 263-264.

inspirée du XI! siècle, Monaco, Éditions du

12

résolue à accueillir la possédée en son couvent et, « le Samedi saint, au moment où était consacrée l'eau baptismale », Satan était sorti « du tabernacle du corps de cette femme et [avait laissé] place en elle à l'Esprit saint ». Toujours est-il que, s'étant insinué au sein de la communauté de la Grange-aux-Dames, Satan venait de s'infiltrer au Pays messin. Par ses exactions il allait défrayer les chroniques locales plus de cinq cents ans durant. Il ne devait pas d'ailleurs tarder à se manifester à nouveau, lors de l'arrivée à Metz, en 1198, des premiers vaudois. Prônant le retour à la pauvreté, s'attachant à condamner l'opulence, la puissance temporelle des évêques, des abbés et de leurs monastères, faisant circuler et commentant une nouvelle bible rédigée en langue vulgaire, ils se payèrent d'audace en portant la contestation au cours d'un service religieux se déroulant à la cathédrale. Deux d'entre eux furent formellement identifiés par l'évêque Bertram, lequel les connaissait déjà fort bien, ayant assisté, lors du concile de Montpellier, à leur condamnation pour hérésie (1195). Alors qu'ils se prétendaient envoyés du Saint-Esprit, l'évêque les reconnut pour d'authentiques « Ministres de Satan5 », « ministres du Diable6 ». Moins expéditifs que les Strasbourgeois qui brûlèrent vifs quatre-vingts d'entre eux en 1215, les Messins n'en vinrent à bout que sur la fin de l'épiscopat de Conrad rer,vers 1218. Néanmoins, un certain Poincignon le Vaudois résidera encore à Metz en 1312, en Dairangerue7. En 1494, à Étain, au Barrois voisin, un Jean le Vaudois se trouve mentionné, sa femme faisant l'objet d'une enquête menée par l'inquisiteur de la foi, enquête visant également une nommée Guillemettes. La femme d'un autre Jean le Vaudois, de Lachaussée, se verra emprisonnée en compagnie du pâtre Jean Michel, en 1585, pour fait de sortilège9. Autre témoignage d'une présence démoniaque, l'anormale fréquence des blasphèmes, vomis par certains citains de Metz, poussés à renier Dieu, la sainte Vierge et les saints. Un atour de 1244 interdit de jouer aux boules, de fréquenter les cabarets et maisons de tolérance, tous lieux où de tels propos étaient par trop fréquemment proférés1o.

5 Dom CALMET, Histoire de Lorraine, première réimpression Paris, Éditions du Palais Royal, 1973, tome II, p.607-608. 6 A. DIGOT, Histoire de Lorraine, seconde édition, Nancy, Crépin-Leblond, 1880, tome premier, ~.383-385. J. SCHNEIDER, La Ville de Metz aux XIII et XIve siècles, Nancy, Imprimerie Georges Thomas, 1950. 8 ADME, B 1162, Compte de noble homme Nicolas de Brasselet, dit Naze, prévôt d'Etain, 14941495. 9 ADME, B 1701, Compte de noble homme Jacques Asselin, capitaine, prévôt et receveur de la Chaussée et grand gruyer au bailliage de Saint-Mihiel, 1585. 10M. BRULÉ, Le Jeu à Metz sous l'Ancien Régime, Metz, Éditions Serpenoise, 2005, p. 33. 13

Des actes de malveillance se préparaient. Lors de la Guerre des quatre rois (1324) opposant la cité de Metz à Jean de Luxembourg, roi de Bohême, à Baudoin, archevêque de Trèves, au duc de Lorraine Ferry IV ainsi qu'à Edouard rer, comte de Bar, des hommes de Jehan de Mairley et d'Henri de Fénétrange s'avisèrent, le 29 ou le 30 septembre, d'abattre le gibet de Metz. Ils désiraient montrer, par cet acte, le peu de cas qu'ils faisaient de la justice des Treize. Ils n'en partirent pas les mains vides:
« Ils ont abattu le gibet pour en prendre la ferrure, Ils n'y laissent crochet ni chaînell »

De cette appropriation, qui ne manque pas de surprendre, Praillon en propose une explication: « Et davantaige prindrent tous les chainons et crochetz de fer où yceulx pendus estoient estaichiés ; et à croire que c'estoit pour faire des charmes et sorceries12 ». À quelque temps de là, en l'an 1335, les puits de la cité messine furent empoisonnés, obligeant tout un chacun à aller s'approvisionner en eau potable à la Moselle, eau courante et, de ce fait, non polluée. Les différents chroniqueurs, Philippe de Vigneulles, le Doyen de SaintThiébault, Husson, se contentent de signaler, fort laconiquement, qu'en ladite année l'on brûla (fùrent ars) tous les « Bigots1\>. Praillon, encore lui, précise: « Audit an, le mercredy devant les palmes, à Metz furent ars certains bigots en nombre de sept, pource qu'ilz gettoient ez puits par la cité de Mets aulcuns venins et sorceries pour envenimeir les yawes et faire molrir les gens par la cité ». Cette conspiration visant les puits et les fontaines n'était pas la première en date. Le royaume de France avait déjà eu à en pâtir quinze ans auparavant, en 1321. À cette époque, les lépreux avaient été tenus pour responsables. Le motif incriminé pourrait faire sourire, si cette machination n'avait conduit nombre d'entre eux au bûcher. Fort sérieusement, on les soupçonna de vouloir s'approprier les royaumes de France et d'Angleterre14. Sous la plume des chroniqueurs, l'utilisation des mots « charmes », « venins », « sorceryes » revêt une signification particulière. Ils laissent par là
11 La Guerre de Metz en 1324. Poème du XIV' siècle, E. DE BOUTEILLER éditeur, Paris, Librairie Finnin Didot et Cie,page 161, paragraphe 109. 12Les Chroniques de la ville de Metz, I.-F. HUGUENIN, éditeur, Metz, S. Lamort, 1838, p. 45. 13Dom CALMET, ouvrage cité, t.V, Preuves de l'histoire de Lorraine, p. IX, note a. Pour Dom Calmet, peut-être s'agissait-il d'Albigeois. Au regard des Encyclopédistes, ce terme viendrait de l'Allemand bey-Gott ou de l'Anglais by-God et désignerait une personne inébranlable dans ses convictions. 14La chronique de Philippe de Vigneulles, tome premier, p. 374. Chronique de Jacomin Husson, 1200-1525, H. MICHELANT, éditeur, Metz, Rousseau-Pallez, 1870, p. 14. 14

entendre que, dès cette époque, certaines personnes étaient rompues à la pratique d'un art magique, usaient de connaissances occultes, leur permettant, le cas échéant, de nuire à leur prochain. Des paroles l'on passait aux actes. Malgré tout, un calme relatif semble encore avoir régné sur le Pays messin. Les dominicains, installés à Metz entre 1215 et 1221, n'y menèrent aucune action spectaculaire. Il n'en avait pas été de même au pays de Trêves voisin, où la chasse aux hérétiques et aux sorciers, tous considérés tels des suppôts de Satan, des sbires de « l'Ennemi », avait pris des proportions inquiétantes sous la houlette de l'inquisiteur, le dominicain Conrad de Marburg, dans les années 1228 à 1230. La haine qu'il s'était attirée entraîna son assassinat quelque temps après15. Bien qu'à l'époque, les schismes n'aient pas profondément marqué le Pays messin, l'Inquisition y avait néanmoins tissé sa trame. Les trois cités épiscopales, Metz, Toul et Verdun, étaient incluses dans un ressort dont Besançon était le chef-lieu16. Parmi les inquisiteurs ayant œuvré à Metz, nous pouvons retenir Garin de Bar-le-Duc (1326), mort en 1345, Martin d'Amance (1381), décédé le 1er octobre 1409, Nicolas de Hombourg (vers 1391)17. L'agonie du catharisme, moribond depuis la chute de Montségur en 1244, la fuite des vaudois, essaimant aux quatre coins de l'Europe médiévale, avaient condamné l'Inquisition à un relatif désœuvrement. La promulgation de la bulle papale de Jean XXII, en 1326, Super illius specula, allait y remédier. Elle frappait d'excommunication les chrétiens recourant aux maléfices, se laissant aller au commerce avec les démons, de même que ceux qui confectionnaient des images de cire. Faute de renoncer à ces pratiques dans les huit jours, ils seraient poursuivis comme hérétiques18. Cette bulle reprenait les termes d'une lettre rédigée par le cardinal Guillaume Gaudin, datée en Avignon du 22 août 1320, sur les ordres de Jehan XXII, destinée aux inquisiteurs de Toulouse et de Carcassonne. Le pape la rappellera aux archevêques et évêques des provinces de Narbonne et Toulouse en 1330. Il y précisait et recommandait de « sévir contre les invocateurs de démon, ceux qui les adorent et font des pactes avec eux, qui fabriquent des images de cire ou de toute autre matière, les baptisent ou les confmnent ; contre les sorciers et ceux qui abusent de l'eucharistie et des autres sacrements pour produire des maléfices19 ».

15 Dom A. CALMET, ouvrage cité, tome Ill, p. 49-51. 16 J.-M. VIDAL, Bullaire de l'Inquisition Française au XIve siècle et jusqu'à la fin du Grand Schisme, Paris, Librairie Letouzey et Ané, L. Letouzey successeur, 1913, p. XIV. 17Dom A. CALMET, ouvrage cité, tome IV, Bibliothèque lorraine, p. 545-546. J. -M. VIDAL, ouvrage cité, p. XXX et XXXI. 18 Ibidem, p. 121-122. 19 Ibidem, p. 61-62 et 154-156.

15

Une telle assimilation des sorciers aux hérétiques avait déjà été suggérée par le pape Alexandre IV dès 1260. Encore convenait-il que l'on décelât, dans les actes répréhensibles commis, une déviance au regard de la foi, une saveur hérétiquio. Notons que cette saveur hérétique n'était pas sans évoquer l'odeur subtile prétendument dégagée par le corps de certaines personnes, parvenues au terme de leur séjour terrestre, dont la vie avait été exemplaire. Elles étaient, et le sont encore, déclarées mortes, en odeur de sainteté. Avec le temps, à la sorcellerie, à la magie vinrent s'agglutiner d'autres pratiques occultes tout aussi répréhensibles. Échappant à toute explication rationnelle, elles furent également jugées d'origine démoniaque et, partant, le nombre des justiciables s'accrût d'autant. Bien plus tard, Corneille Agrippa en dressera l'inventaire dans son ouvrage De occulta philosophia, paru en 1531, soit onze ans après qu'il eût quitté Metz. Divination, sorcellerie et arts magiques sont retenus pour composants essentiels de la magie. La sorcellerie impliquait l'intervention de démons (pactes démoniaques, reniements de Dieu, lycanthropie, bestialité, sacrifices, envoûtement, maléfices, empoisonnements, incendies ...). Il en allait de même de la divination magique dont les révélations étaient l'œuvre de Satan (nécromancie, oracles). S'y associaient, sans implication du Malin, la divination conjecturale (astrologie, chiromancie, explication des songes, numérologie...) et les arts magiques proprement dits, savoir la médecine occulte, non officiellement reconnue, avec ses tisanes, onguents, révulsifs, philtres et collyres, enfin l'alchimie21 Pour Auguste Prost, « la magie était l'association de l'alchimie et de la cabale moderne à la démonologie, dont les secrets avaient, croyait-on, le pouvoir de dompter les esprits infernaux et d'opérer, par leur puissance asservie, des prodiges et des miracles22 ». Mais pour l'heure, dans le cadre d'un christianisme monothéiste, l'existence de Satan apparaissait comme l'unique résolution à proposer à des fidèles passablement déroutés, se retrouvant face à une incompatibilité fondamentale, celle d'un monde créé par un dieu infiniment bon, secourable, miséricordieux, monde néanmoins de plus en plus soumis, selon toutes apparences, à l'emprise du Mal. Cependant, à vouloir démasquer des démons doués du don d'ubiquité, incitateurs de propos hérétiques, d'actes contraires aux bonnes mœurs, se développait un certain désordre, entretenu par les suspicions, délations,
20

21 A. PROST, Les sciences et les arts occultes au
œuvres, Paris, Champion, 22 Ibidem, p. XXXVIII.

Ibidem,

p. XL VITI.

xvr siècle.

Corneille Agrippa, sa vie et ses

1881-1882, tome I, p. XXIX-XXX.

16

accusations injustifiées et sans fondements. Ainsi devait-on même aller jusqu'à accuser Guillaume Frédol, évêque de Béziers, d'avoir voulu envoûter le pape Jean XXlf3. Inquiétude et peur s'installaient. Elles tournèrent à la panique, en 1390, au Pays messin, alors qu'une forte mortalité frappait ses habitants. Revinrent en mémoire les empoisonnements des puits et fontaines, par venins et sorceries, du début du siècle. À coup sûr les lépreux avaient réitéré leurs détestables manipulations. Aussi, « fut justice faicte des meseaulx (lépreux) qui vouloient empoisonner les eaues24». Sage décision en apparence, puisque tout rentra dans l'ordre à la Saint-Martin. Sauf à dire qu'il s'agissait d'une épidémie de peste noire, apparue en Occident vers 1348. L'on put dénombrer quinze mille victimes à Metz, entre la Saint-Jean et la Saint-Martin d'hiver5. Cette peur du démon et des pratiques occultes conduira, durant des décennies, à mener des procédures, le plus souvent iniques, à l'encontre des marginaux de l'époque, pauvres, mendiants, lépreux, rebouteux, guérisseurs, toutes personnes ne pouvant prétendre à la qualification de gens de bien, désignées à la vindicte publique sous l'appellation de sorcier. Tout sera mis en œuvre afin d'obtenir, de leur bouche, l'aveu, estimé et déclaré dès lors volontaire, des exactions qui leur sont reprochées. Bien rodées, ces procédures se dérouleront par la suite avec la précision d'un algorithme, à l'instigation et pour le plus grand profit d'individus dénués de scrupules, animés de sentiments pervers et haineux à l'égard de leur prochain. Il faudra attendre 1633 et la création du parlement de Metz, pour voir s'estomper cette peur, aux néfastes conséquences, et mettre un terme à ce dérapage criminel. Remarquons néanmoins que, les écrits bibliques et évangéliques ayant mis en garde contre les interventions d'un ange déchu allégorique, s'activant à perturber les consciences, obnubiler les jugements et inciter au rejet des contraintes, les pères de l'Église œuvreront, des siècles durant, à la réalisation d'une société qu'ils appelleront de leurs vœux, à seule fin de regrouper le plus grand nombre possible de croyants sincères et orthodoxes, ayant fait des évangiles leur code de vie. Tâche délicate face à de multiples hérésiarques. Moreri n'en relève pas moins de 275 variétés, s'étalant du 1erau xvue siècle. Retenons, pour l'exemple, les « Démoniaques », lesquels « croyoient que les démons seront sauvés à la fin du monde» et s'autorisaient par là-même à tous les débordements, les « Ambrosiens » qui « rejettoient l'un & l'autre Testament », les « Illyricains », soutenant pour leur part « que les bonnes œuvres étaient inutiles », les «Dulcinistes », exerçant « l'acte charnel avec les femmes sous prétexte de
23

24

25 G. GRIGNON (sous la direction de), Encyclopédie illustrée de la Lorraine
Nancy, Presses universitaires de Nancy et Metz, Éditions Serpenoise, 1993, p. 17.

J.-M. VIDAL, ouvrage cité, p. LI. La chronique de Philippe de Vigneulles, tome II, p. 107.

- La

médecine,

17

charité» ou encore les « Ethnophrones », s'adonnant, entre autres, aux sortilèges26.

Contre-cœur

Adam et Ève - La Tentation (1538) de cheminée (collection particulière) - Cliché Dominique Brulé

26

L. MORBRI, Le grand Dictionnaire historique ou le mélange curieux de l'Histoire sacrée et
Basie, Jean-Louis Brandmuller, 1740, tome IV, p. 499 à 503 (article Hérétiques).

profane,

18

Première partie

Au fil des chroniques messines (1234 -1552) Le temps de l'ignorance et de la superstition

1

Mais les magiciens d'Égypte, par leurs sortilèges, en firent autant. Moise brandit son bâton vers le ciel. Yahvé alors tonna et fit tomber la grêle.
EXODE, 722 _ 923.

Première Tumulte

procédure messine (1372) autour des années cinquante (1445 -1457)

Selon toute vraisemblance, bigots, juifs et lépreux, présumés empoisonneurs des eaux de la cité, ont dû faire l'objet de procédures criminelles, fussent-elles sommaires, avant d'être menés aux bûchers. Les chroniques n'en font toutefois pas état. L'on se doit, dès lors, d'accorder une attention toute particulière à l'année 1372, durant laquelle s'est déroulé, à Metz, le premier procès en sorcellerie dont nous ayons connaissance. Encore n'est-elle que bien partielle. Ce savoir ne repose que sur quelques données, quelques bribes, qu'ont bien voulu nous faire partager les chroniqueurs, dans les écrits qu'ils nous ont

laissés1.

Au banc des accusés une certaine Biétris, fille de Simon Halftedange, son mari ainsi que deux femmes de leurs amies. À ce groupe semble s'être associé un certain Willaume de Chambre, bien qu'il ait pu agir en isolé pour son
1La chronique de Philippe de Vigneulles, tome n, p. 72. Les chroniques de la ville de Metz, p. 112 (selon Praillon). Chronique de Metz de Jacomin Husson, p. 30. Chronique du Doyen de Saint-Thiébault, in Dom CALMET, Preuves, tome V, p. xxiv. 21

propre compte. Toutes ces personnes font partie de la bonne société messine. Biétris, qualifiée de bourgeoise, est probablement épouse d'un commerçant de la cité. Willaume est tout aussi honorablement connu, il est le neveu de maître Guillaume le scelleur. Multiples sont les chefs d'accusation retenus à leur encontre: vols, diableries, charmes (envoûtements). S'y adjoignent « autre cas deffendus par Saincte Église », mais dont la nature n'est pas précisée, pas plus d'ailleurs que la composition du tribunal qui rendit la sentence. Le reniement de Dieu n'est pas explicitement retenu contre eux ; cette sorcellerie demeure donc encore mineure. Au reste, diablerie, charme, vol évoquent plutôt des activités de type divinatoire, s'exerçant à l'égard de gens crédules, dont on se propose de vider l'escarcelle. Condamnés à mourir par le feu, ils seront exécutés entre le Pont-desMorts et le Pontifftoy, endroit habituellement réservé à ce type de châtiment. Il le demeurera par la suite. Précision n'étant pas apportée qu'ils dussent être brûlés vifs, l'exécuteur des hautes œuvres dut vraisemblablement les étrangler à un pal, avant de confier leurs corps aux flammes. Par crainte du supplice ou par honte des actes qu'il avait commis, le neveu du scelleur se pendit à la voûte de sa prison. Selon l'usage, sa dépouille, fixée à un poteau, fut tout autant livrée au feu purificateur. Pour la période couvrant la fm du XIVe et la première moitié du XVe siècle, ou peut s'en faut, cette procédure demeurera unique. D'autres procès eurent-ils lieu? Aucun document d'archives ne subsiste pour en témoigner. Il est vrai que les sentences, prononcées ultérieurement, comportent une mention, une clause, visant les pièces se rapportant aux procès en sorcellerie. Elles doivent impérativement accompagner les condamnés au bûcher, y être également livrées aux flammes afin, de ces crimes, « en esteindre la mémoire ». Cependant l'on ne peut manquer d'être ftappé par le mutisme des chroniqueurs, lesquels n'en auraient rien laisser transpirer, alors qu'ils deviendront intarissables, par la suite, sur ce sujet. Satan lui-même semblait avoir déserté la place depuis 1364. À cette date il avait encore conduit la main d'Étienne, fils de maître Ferrey l'écrivain, à égorger une vieille femme ainsi que sa bru, à seule fin de s'emparer de l'or, de l'argent et des bijoux qu'elles détenaient en leur demeure, rue Mazelle. L'affaire fut éventée le jour où l'on remarqua que les joyaux volés étaient portés par Mariatte la Releveresse, la fiancée d'Étienne. Ce dernier devait rendre son âme à Dieu, après avoir été supplicié sur la roue2. Il y avait tout de même eu le cas de Cammoufle, à l'instigation duquel, la tour qui porte son nom fut édifiée en 1437. Dans le maniement des bombardes, il était parvenu à une précision de tir telle qu'on le soupçonna fort
2 La chronique de Philippe de Vigneulles, tome II, p. 49. 22

de devoir ses succès à la pratique d'un art magique. L'on se garda bien de lui faire un procès, trop utile qu'il était à la défense de la cité. Il fut dépêché à Rome, afm d'y obtenir la rémission de ses péchés3. Cependant la peste poursuivait ses ravages. Réapparue dès 1404, en septembre4, elle devait entraîner une forte mortalité en 14115 et 14186. Les ladres ne furent plus incriminés. L'on alla quérir la châsse renfermant le corps de saint Clément afin de l'exposer sur l'autel de la cathédrale Saint-Étienne. Après quelques mois de rémission, « pestilence et mortalité» reprirent le dessus. Peut-être valait-il mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints. On eut recours à la relique de la « vraye croix », pieusement conservée en l'abbaye SainteCroix, celle-là même qui y avait été déposée vers 1161, laquelle avait permis à l'abbé d'obtenir du démon Trouble Agullion qu'il battît la chamade et se retirât du corps de la religieuse dont il avait, un temps, pris possession. L' on décida de placer cette relique en l'église Saint-Pierre, un cloître de la cathédrale. Les Messins furent invités à y faire leurs dévotions tout en allumant des cierges placés devant le précieux fragment de ladite croix. Ce ne fut que partie remise. Dès 1423, la peste se manifesta à nouveau à Metz et au Pays messin. L'épidémie s'étala sur près de trois ans7. Au total le bilan, établi en 1426, pouvait faire état de seize mille morts8. L'horreur atteignit son comble en l'an 1438, vingt mille victimes furent recensées9. Un autre fléau devait s'abattre sur la région. Gens de guerre, routiers de France, escorcheurs, se trouvaient condamnés à l'inactivité par une trêve de dixhuit mois, instaurée à Tours entre le roi d'Angleterre Henri VI et Charles VII. Aussi se répandirent-ils au Pays messin en 1444, préfigurant, d'une certaine manière, le voyage d'Allemagne qu'entreprendra, un siècle plus tard, Henri II. Emmenés par le roi et le dauphin, soutenus par les troupes de René 1er, duc de Lorraine, ainsi que par celles du damoiseau de Commercy, ces mercenaires ravagèrent le Pays messin y semant ruines et désolation jusqu'à fin février-début mars 1445, date à laquelle la paix intervineo. Elle devait être signée le dernier jour de février avec le roi de France et le 5 mars avec le duc de Lorraine. Peste et guerre apparaissaient telles des fatalités envers lesquelles seu1e la résignation était de mise, tant il est vrai que ce qui ne peut être vaincu se doit d'être supporté. Mais de plus, si les années qui avaient encadré l'an mil, lui3 Les Chroniques de la ville de Metz, p. 200. 4 Ibidem, p. 130. S Ibidem, p. 140. 6 Ibidem, p. 143-144. 7 Ibidem, p. 145. 8 Ibidem, p. 147. 9 Ibidem, p. 204. 10 Ibidem, p. 219 à 249. A. DIGOT, ouvrage cité, tome nI, p. 73 à 80.

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même d'ailleurs vécu sans transes excessives, étaient apparues relativement douces, l'on devait assister à une dégradation progressive des conditions climatiques. La famine était en prime. Déjà anormalement fréquentes au cours du XIVe siècle, les intempéries le devinrent encore bien plus au Xye, tout particulièrement dans sa première moitié. Inondations, crues soudaines, pluies diluviennes en alternance avec des ouragans, tornades, tempêtes contribuaient à la dévastation, au ravage du Pays messin. Des hivers rigoureux s'éternisant, le gel intempestif survenant lors de la floraison des vignes et des arbres fruitiers, des sécheresses estivales inopportunes, en amenuisant les récoltes, concouraient à la réduction des moyens d'existence. Le prix des produits de première nécessité s'orientait à la hausse, hausse que la police de la cité s'efforçait de juguler. Certaines intempéries, aux allures de catastrophes naturelles, méritent, plus que d'autres, de retenir l'attention. Ainsi, en 1399, le niveau des eaux était à ce point élevé « que, le cinquiesme jour d'apvril, elles entroient en Mets par la porte à Maizelle et couroient aval la rue, [...] qu'elles montoient au baisle des murs de la cité par dessus les creneaulxll ». En mai 1402, « pour alleir à Sainct Martin devant Mets, devant le pont des Morts, il y convenoit alleir avec la neif12». De 1421 à 1427 les inondations survinrent annuellement. Celle de 1424 entraîna la rupture de « la vanne de Wauldrynawe », ayant, pour corollaire, l'assèchement des bras de la Moselle intra-muros et l'arrêt d'activité des
moulins 13.

Parmi les tempêtes particulièrement violentes, retenons celle de 1431, survenue alors que le duc de Lorraine Charles II passait de vie à trépas. Tuiles arrachées des toits et gravats tombaient « a si grant abondance que on osoit alleir par les rues ne yssir des maisons14 ». En août 1445, tempête, éclairs, tonnerre et grêle mêlés furent à l'origine d'importants dégâts à Saulny, Lorry-lès-Metz, Yigneulles (hameau rattaché à Lorry-lès-Metz), Woippy et Norroy-le-Yeneur. La croix, qu'avait fait dresser Nicolle Louve au Pont-des-Morts, fut abattue. Il la fit reconstruire l'année suivante, année durant laquelle un nouvel ouragan, encore accompagné d'une chute de grêlons dont certains étaient plus gros que « des œufz de gellines », s'abattit sur la ville le 24 juin15. Et pourtant, ce n'était pas faute d'implorer la protection divine à l'endroit des fruits de la terre et des animaux.

11Les chroniques de la ville de Metz, p. 120. 12Ibidem, p. 124. 13Ibidem, p. 145. 14 Ibidem, p. 175. 15 Ibidem, p. 248 à 250 et 253-254.

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Chaque année se déroulaient les processions des Rogations, durant les trois jours précédant l'Ascension, « les trois jours des grandes croix ». La coutume voulait que ces croix fussent montées au mont Saint-Quentin16. Or, c'est précisément le premier jour des Rogations de 1441 que se déclencha une violente tempête, détruisant les vignes de Moulins, Scy et Chazelles, « par le volloir de Dieu et pugnition divine ». Punition du reste bien méritée, car, au moment même où les processionnaires, parvenus au village de Scy , passaient au-devant de la taverne tenue par Aubertin Petit, certains particuliers y jouaient aux dés, « juroient et maugreoient et renyoient le nom de Dieu et de ses saincts ». La colère divine se trouvait amplement justifiée, mais, de plus, il se confirmait bien que de mauvais agissements pouvaient la provoquer. Nous verrons, par la suite, que de telles relations de causes à effets, ne seront pas sans attirer l'attention de Philippe de Vigneulles. Toujours est-il que ledit Petit fut mis à l'amende de 100 florins, somme suffisamment élevée pour dissuader le tavernier de récidiver17. Cet usage ne fut cependant pas respecté en 1445. Il est vrai que le pays demeurait encore infesté d'hommes d'armes, avides de butin, se donnant tout le temps d'évacuer la région, malgré la paix accordée par le roi Charles VII à la cité messine18. Néanmoins ils fmirent tous, Écossais compris, par vider les lieux. Le bon roi René, devenu beau-père du roi Henri VI par le mariage de sa fille Marguerite d'Anjou (1445), ne pouvait plus caresser l'espoir de s'emparer de l'antique cité des Médiomatrices. Aussi consacra-t-il désormais ses jours à câliner les Muses. Le dauphin, futur Louis XI, se battait la coulpe. La dauphine, Marguerite d'Écosse, sa femme, venait de s'éteindre à Châlons-en-Champagne, le 16 août 1444. Il y voyait une punition divine pour s'être mal conduit envers la ville de Metz. À qui voulait l'entendre, il se lamentait d'avoir perdu la personne qu'il aimait le plus19.Du roi et du dauphin, leur contrition n'alla cependant point jusqu'à renoncer aux 200 000 francs, payés par les Messins, prix de leur liberté conservée20. Les quelques 35 000 villageois, qui avaient trouvé refuge derrière les remparts de la cité, s'en retournèrent gaiement travailler la terre, « louant et beneyssant le nom de Dieu21 », « toujours prest de secourir ceulx qui de bon cueur luy demandent son ayde22 ». Tout bien considéré, la tempête survenue le 1er août, au cours de laquelle la croix, élevé par Nicolle Louve, avait été renversée, ne pouvait porter témoignage d'une quelconque colère divine.

16 Ibidem, 17 Ibidem, 18 Ibidem, 19 Ibidem, 20 Ibidem, 21 Ibidem, 22 Ibidem,

p. p. p. p.

124. 209. 249. 250.

p. 245. p. 246. p. 247.

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Aussi, la main vive guidant leur plume, les chroniqueurs messins calligraphieront-ils, pour la première fois, les mots sorciers et sorcières, leur attribuant la responsabilité des dégâts occasionnés aux biens de la terre par les caprices du temps. Et cela restera bien longtemps, le seul, l'unique chef d'accusation retenu contre eux, à quelques très rares exceptions près. C'était, en quelque sorte, rappeler opportunément que Satan, à l'évidence, était toujours bien présent et que des exécuteurs de basses œuvres à sa dévotion ne devaient pas lui faire défaut. D'ailleurs, en la place du Change, en juillet 1437, le jeu de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ avait clairement évoqué leur présence. Devant un auditoire où l'on pouvait remarquer l'évêque Conraird Baier, le comte de Vaudémont, l'abbé de Gorze, la comtesse de Sarrebruck et les Sept de la Guerre, le clerc Forcelle, avait fait réaliser et mis en scène une ingénieuse machinerie, « une bouche de l'anfer », laquelle, « ce ouvroit et recleoit seulle, quant les diables y voulloient antrer ou issir ; et avoit celle hurre deux gros yeulx d'assier qui reluisoient à merveille23 ». Satan rôdait bien dans la cité. Cependant que se déroulait ce jeu, il avait poussé maître Jennin, le recouvreur, à commettre un sacrilège. Il s'était laissé tenté et n'avait rien fait de mieux que de dérober deux calices au moustier de Saint-Simplice24. Et puis, le 23 septembre, était survenue une orageuse tempête accompagnée d'une abondante chute de grêlons d'un volume hors de la norme25. Toutes ces malversations, pour ténébreuses qu'elles fussent, devaient avoir un dénominateur commun. À la réflexion, leurs auteurs ne pouvaient qu'être des sbires du prince des ténèbres. Restait à les identifier. En matière de peste, l'exécution des malheureux lépreux s'était révélée sans la moindre efficacité; l'on avait finalement été conduit à le reconnaître. Restaient ces personnes, supposées malfaisantes, car soupçonnées de s'adonner à la pratique d'un savoir occulte, voire de copiner avec des hérétiques. Les yeux des Messins se dessillèrent. Seuls les sorciers répondaient à ces critères. Dans les chroniques messines, la primeur de telles informations revient à Jacomin Husson26 ainsi qu'au Doyen de Saint- Thiébauf7. Le texte de Jacomin Husson est encore laconique: « En celle année [1445] fut grant novelle de sorciers et sorcières qui gaistoient beaucoup de vignes et du bledz, et si en y olt beaucoup des bruslés en Mets et ailleurs, comme vous orrez ». De son côté, le Doyen, dont le patronyme est resté dans l'ombre, met un terme à ses Annales en rapportant, en clôture de son écrit, deux
23 La chronique de Philippe de Vigneulles, tome II, p. 245. Les chroniques de la ville de Metz, p. 200-20I. 24 La chronique de Philippe de Vigneulles, tome II, p. 247. Les chroniques de la ville de Metz, p. 201-202. 25La chronique de Philippe de Vigneulles, tome II, p. 247. 26 Chronique de Metz de Jacomin Husson, 1200-1525, p. 85. 27 Chronique ou Annales du Doyen de S. Thiébaut de Metz, in Dom A. CALMET, tome V, Preuves servant à l'histoire de Lorraine, p. v à Cxvij, p. Cxvj et Cxvij.

ouvrage cité,

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procédures en matière de sorcellerie. Elles aussi se sont déroulées en 1445, l'une dans le Verdunois, l'autre au Pays messin, dans le village de Chieulles (ar. et c. Metz-Campagne), rive droite de la Moselle, entre Saint-Julien et Malroy. Malgré la forme condensée que le chroniqueur confère à son récit, la narration de la procédure qui s'est tenue à Verdun, comporte dès l'abord de remarquables enseignements; tous les mots requièrent l'attention28. L'affaire paraît banale. Trois femmes, considérées comme sorcières, usant d'art magique, ont été appréhendées pour avoir fait « tonner, groller et diverses tempestes, tellement que plusiours fms de bled, de vignes, de maisons furent tempestées et mises à ruyne ». Parmi elles, une certaine Jennette, récidiviste, ayant déjà, par le passé, fait l'objet d'une condamnation à ChâtelSaint-Germain, près de Metz. Marquée au visage au fer chaud, elle avait été libérée, réserve faite qu'à la moindre incartade ou rechute elle serait livrée aux flammes. Pour les deux autres, leur emprisonnement apparaît comme une première. Elles ne sont pas reprises de justice et ont noms Jehenne et Didet. De ces trois femmes, seule Didet ne montera pas au bûcher. L'on retiendra, au premier chef, qu'à l'image de ce qui s'est déroulé à Metz, dont Jacomin Husson se fait l'écho, sont essentiellement retenus ici les actes ayant entraîné la destruction des récoltes. Mais surtout, bonne note est également prise que la fameuse tempête, laquelle avait ravagé la région messine le 1er août 1445, s'était étendue à l'espace thionvillois ainsi qu'à la Woëvre. Concernant Jennette de Châtel-Saint-Germain, mention est portée qu'elle «recheust en lad[ite] hérésie et crimes ». À l'évidence la sorcellerie était assimilée à une hérésie. L'on ne peut tout autant manquer de retenir que, dès cette époque, sorciers et sorcières se regroupaient en petites associations, « les synagogue[s] de diablerie ». Lors de leurs réunions, elles adoptaient des pseudonymes visant à masquer leur véritable identité. C'est ainsi que Jennette devenait Lochatte, Jehenne se cachait derrière Chamet, et Didet s'effaçait au profit de Hapillat. Au cours de leurs rassemblements, elles se trouvaient encadrées de maîtres et de maîtresses, tous également soucieux de protéger leur anonymat, auxquels elles rendaient hommage. Jennette était ainsi prise en charge par maître Cloubault, Jehenne avait pour maître Carbollette et pour maîtresse Morquelsse, Didet étant dirigée par maître Grispanier et par sa maîtresse Jacobée. D'une certaine manière, maîtres et maîtresses étaient leurs parrains et marraines. Comme tels, ils se devaient de guider et maintenir leurs filleuls et filleules dans la bonne orthodoxie des pratiques magiques et s'engageaient à répondre d'eux.
28 Dom J. FRANCOIS et Dom N. TABOUILLOT en ont donné un résumé dans leur Histoire générale de Metz par des religieux bénédictins de la Congrégation de Saint Vanne, réimpression Paris, Éditions du Palais Royal, 1974, tome II, p. 651. 27

C'est dire que ces groupements étaient déjà assez bien structurés et, qu'en conséquence, ils avaient dû prendre naissance bien longtemps auparavant. Mentionnons encore que Didet était femme du maître-échevin de Verdun, qu'ainsi donc, certains notables n'hésitaient pas à se fourvoyer en de tels rassemblements où, selon toute vraisemblance, ils y occupaient une position dominante, en bonne connivence avec« maistres» et« maistresses ». Comment expliquer autrement le fait que l'épouse du maître-échevin, à n'en pas douter la plus fortunée, n'offrait en hommage à son maître, symboliquement, que « des rogneulles de ses chavoulx & de ses ongles », alors que Jennette et Jehenne étaient toutes deux taxées d'une poule. D'autant que de probables complices extérieurs au groupuscule, ne manquant pas d'appuis, durent intervenir, lui évitant par là d'être mise en situation d'affronter les flammes. Une autre singularité retient l'attention, s'agissant de l'hommage rendu aux « maistres » et « maistresses ». Obligation leur était faite de « baisier [leur] par-derrier, [leur] dos ou en la bouche », gestes en tous points semblables à ceux qu'auraient accomplis, quelque cent quarante ans auparavant, les postulants, lors de leur réception dans l'ordre du Temple. Enfin, Jennette de Chatel-Saint-Germain « estoit boiteuse ». Nous verrons par la suite, de nombreux sorciers ou sorcières être atteints d'altérations anatomiques corporelles, d'origine congénitale, acquises par maladies ou dans les suites d'accidents. Boiteux, gibbeux, borgnes côtoient des veufs, des veuves, des mendiants, tous mis plus ou moins à l'écart d'une société de bien-portants, de bien-pensants, de nantis. Au sein de ces synagogues, véritables foyers d'accueil, ils trouvent une convivialité dont ils sont habituellement privés; une certaine considération leur est accordée en raison des connaissances dont ils font état touchant l'herboristerie, la para-médecine, l'obstétrique. Mais, à vouloir en faire bénéficier leur prochain, ils encourront, consciemment au demeurant, le risque de se voir conduits au bûcher. Il n'y a pas si longtemps, au cœur du XXe siècle, de tels handicaps physiques étaient encore toujours considérés comme des marques, des tares, des signes et des avertissements par lesquels Dieu désignait ceux qui en étaient porteurs, à seule fin d'inciter tout un chacun à la méfiance, à la circonspection, à la plus extrême prudence. Dans la croyance populaire, ils ne pouvaient qu'être dotés d'un mauvais oeil, celui par lequel le malheur survient. Pour rapporter la procédure intervenue à Chieulles, le Doyen de SaintThiébaut est nettement moins loquace. Dans les dernières lignes de sa chronique, il nous fait part de la condamnation d'un homme, dont il tait le nom, « pour la matière desd[ites] femmes dessusd[ites] » (celles de Verdun). C'est dire, qu'à cet homme-là, est tout autant imputée la destruction des récoltes, par manière de sorcellerie. Condamné à mort par les seigneurs du lieu, il sera noyé « en la rivière ».

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Les dates d'exécution de ces sorciers n'ont pas été mentionnées par nos chroniqueurs. Il semble que l'on puisse pallier cette lacune. La tempête qu'ils auraient provoquée à entraîné la destruction des vignes, de maisons, mais surtout du blé. C'est dire que les céréales n'avaient pas été moissonnées. Au mieux elles étaient mises en gerbes, d'autant que les villageois n'avaient quitté la ville de Metz, le siège étant levé, que le 18 mars. Ce fait, joint à la présence d'escorcheurs, attardés au Pays Messin, n'avait pu qu'occasionner un retard dans la conduite des travaux agricoles. La tempête survenue le 1er août, celle qui a également frappé la Woëvre, est donc bien celle qui détruisit les récoltes, celle dont les sorciers étaient les auteurs supposés. Par là même, leurs exécutions n'ont pu avoir lieu qu'après cette date. Deux femmes brûlées à Verdun, un noyé à Chieulles, quelques sorciers et sorcières brûlés à Metz, tel fut le bien triste bilan d'une saute de vent. Ce n'était qu'un début... L'année suivante, en 1446, ce furent les vignes qui pâtirent de la neige, du gel, de la grêle, les troisième, quatrième et cinquième jours du mois d'avril. Le sire Nicolle Roucel avait été fait maître-échevin. Val de Metz et Pays messin furent concernés, mais également les terres situées dans un rayon de soixante lieues alentour, autant dire tout le Barrois et la Lorraine ducale. L'année commençait bien! D'autant plus que, sur ordre du roi et du dauphin, avec le consentement du duc de Lorraine, de nouvelles troupes avaient été envoyées, la permission leur étant accordée de vivre sur l'habitant. Certains combattants, installés à Gorze, défièrent l'évêque de Metz, « et au pays de son eveschié faisoient journellement de gros, grans et innumerables domaiges. Et en ce faisant, faisoient domaige le plus souvent aux seigneurs de Mets29 ». Promptement l'on chargea Jehan de Luxembourg de porter une supplique au roi. Une injonction royale fut adressée au capitaine Joachim Rouault afm « qu'il se gardast, lui et ses gens, de rien entreprendre sur la terre et villaiges appartenant à ceulx de Mets ». Affaire réglée. Restaient les dégâts dont les vignes avaient eu à souffrir. Les sorciers étaient, derechef, tout désignés. Mais, en l'occurrence, ils durent affronter l'inquisiteur de la foi et subir la torture, mention de ces démêlés étant faite par le chroniqueur Praillon30. La présence d'un envoyé, d'un représentant de l'Inquisition n'est pas faite pour surprendre. Hérésie, sorcellerie, arts magiques étaient bien de son ressort, mais les blasphèmes, les actes sacrilèges, les crimes contre nature pouvaient tout autant relever de son autorité. Le droit de punir de tels actes avait été accordé par le pape Nicolas V à Hugues Nègre, inquisiteur en Languedoc et en Gascogne31. À l'occasion, l'infanticide, l'alchimie et même certains crimes de droit commun étaient également de sa compétence.
29 Les chroniques de la ville de Metz, p. 253. 30Ibidem, p. 253. 31 J.-M. VIDAL, ouvrage cité, p.17.

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Quant à la torture, évoquée pour la première fois dans les chroniques messines, elle faisait partie intégrante de toute procédure inquisitoriale. Encore convenait-il, aux termes du décret Multorum de Clément V, que l'inquisiteur obtînt l'accord de l'évêque32. Cette mise à la question, bien ordonnée dans son déroulement, comportant cependant certaines limites, perdurera des siècles, ne devenant caduque que sous le règne de Louis XVI. Réglementée par les ordonnances de Blois (1499) et de Villers-Cotterêts (1539), la question préparatoire, appliquée à l'inculpé dans le but d'obtenir ses aveux, sera abolie par une déclaration royale du 24 août 1780. La question préalable, laquelle devait inciter le supplicié à livrer le nom de ses complices, la sentence de mort ayant déjà été prononcée, le sera par un édit du 8 mai 178833. Donc, les vignes ayant été « touttes perdues et engellées », Praillon nous apprend que l'on se mit à parcourir le Pays messin, à y fouiner, à la recherche de sorcières et de sorciers susceptibles d'être tenus pour responsables d'un tel désastre. Ils furent démasqués. On les prit et on les présenta à l'inquisiteur qui les examina, sans qu'il sussent le motif de leur appréhension. C'était l'usage34. Accusés de s'être laissés aller à la pratique d' « art dyabolique », l'on établit, de plus, qu'ils « avoient fait homaige au diable ». Se trouvait ainsi pleinement justifiée leur comparution devant le représentant du Saint-Office. Praillon ne nous fait pas part du nombre de coupables remis au bras de l'Inquisition; « plusieurs» se contente-t-il de dire. Ils durent être six pour le moins, si l'on prend en considération le pluriel utilisé par le chroniqueur ainsi que les trois types de sentences prononcées: « et en y eult aulcuns qui furent ars et brullés, aulcuns des noyés et aultres condampnés en chartre (prison) perpétuelle35 ». La diversité des peines infligées permet de supposer, que certains d'entre eux n'avaient pas abjuré l'hérésie dont ils s'étaient rendus coupables en rendant hommage au diable. Le bras séculier régla leur compte par le feu ou par la noyade. La prison perpétuelle fut probablement le lot de ceux qui avaient consenti à l'abjuration36. Dans la réalité, cet emprisonnement n'excédait pas cinq ans37. À quelque temps de là, la même année, une nouvelle tempête avec chute de grêlons, survenue à la« feste st Jehan Baptiste », ne suscita aucune recherche de sorciers. Craignant la foudre, deux jeunes hommes s'étaient réfugiés sous un
32

33 M. MARION, Dictionnaire des institutions de la France aux XVIr et XVIIr siècles, réimpression de l'édition originale de 1923, Paris, Éditions A. & J. Picard, 1993, p. 468-469. 34 B. BENNASSAR, Brève histoire de l'Inquisition. L'intolérance au service du pouvoir, Tiralet, les éditions Fragile, 1999, p. 23. 35Les chroniques de la ville de Metz, p. 253. 36 B. BENNASSAR, ouvrage cité, p. 26. 37Ibidem, p. 24.

Ibidem,

p. 17.

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arbre «vers Ventoult ». Ils y furent foudroyés38. L'on dût estimer que le justice divine venait de s'exercer ... Il n'empêche que, pour la bonne raison « que la grelle et les glaiçons cheant du ciel estoient aussy gros aulcuns comme œufz de coullons (pigeons), aultres comme des œufz de gellines (poules) ou plus gros », « ledit an, les vins furent chiers, tout au long de l'année39». La ville ne devait pas tarder à se trouver à nouveau en émoi. Les poursuites engagées à l'encontre d'une certaine Caitherine la Laveresse l'avaient menée « entre les deux ponts, assavoir, le pont des Morts et le pont Thieffroy », le jour de la Saint-Martin, l'an 1447, afm d'y être « arse et bruIlée », car, nous dit Praillon,« elle fut trouvé[e] sorcière40 ». Ce procès apparaît hors norme, en avance sur son temps, préfigurant l'orientation qui sera donnée ultérieurement à ce genre de procédures. Une fois n'est pas coutume, il n'y était pas question d'une quelconque ruine des cultures. Le crime commis heurtait la moralité des bien-pensants; encore fallait-il bien que certains d'entre eux en fussent complices et bénéficiaires. Il eût mieux valu qu'il demeurât ignoré. Tel ne fut pas le cas. Il était, en effet, devenu de notoriété publique que ladite Catherine arrondissait ses fms de mois en fournissant, au plus offrant, « de jonnes femmes et de jonnes hommes », se livrant au maquerellage et favorisant la pédophilie. Elle avait été reconnue responsable « de la perdition et défloration de plus de vingt jonnes filles...41 ». Il apparaissait judicieux, sinon impératif, de circonscrire l'esclandre et donc de faire taire, de façon défmitive, cette Catherine mal famée. En la faisant, en outre, passer pour sorcière, la condamnation à mort était assurée. Lorsqu'elle escalada le bûcher, il est fort à parier que certains citains respirèrent plus librement. De telles pratiques deviendront, par la suite, monnaie courante et se poursuivront jusqu'à la fin du XVIIe siècle. Elles permettront, à moindre frais, de se débarrasser de toute personne jugée gênante pour une raison ou pour une autre. Le nombre des soi-disant sorciers ne manquera pas d'aller ainsi en s'amplifiant. Alors que la sorcellerie sera sur son déclin, l'on verra de même, pour faire bonne mesure, pratiquement tous les délits ou crimes, chargés de cette circonstance aggravante que représente le blasphème, crime de lèsemajesté divine ou royale, ce qui, au demeurant, revenait au même, le roi ne devant son autorité qu'à Dieu seul. Fut-ce l'angoisse de devoir affronter une nouvelle destruction des récoltes ou une simple précaution, toujours est-il qu'un coup de filet, lancé aux côtes de Moselle, permit d'appréhender deux sorcières à Gorze. L'une monta au bûcher, l'autre, « qui se avoit condescendue a estre sorcière », fut marquée au fer chaud par trois fois au visage (18 mai 1448). Un homme qui s'était rendu
38Les chroniques de la ville de Metz, p. 253-254. 39Ibidem, p. 255. 40 Ibidem, p. 259. 41 Ibidem, p. 259.

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complice de leurs agissements fut banni de la Terre de Gorze, ses biens confisqués à qui il appartenait42. Une troisième sorcière aurait, semble-t-il, été brûlée à Jussy le 22 septembre43. Moyennant quoi, « durant ladite année, le vin fut à boin marché44 ». Et si, miraculeusement, la forte gelée blanche, les glaçons ne causèrent aucun dégât le 22 avril1449, ce fut, à n'en pas douter, parce que les Messins avaient mis toutes les chances de leur côté. Ils avaient bien fait leur pâques, s'étaient bien confessés et avaient « les festes de paisques bien gardées et sollempnisées en servant Dieu devotement45 ». Un peu plus d'un lustre s'écoula dans un calme relatif. Il y eut bien la foudre, laquelle frappa le clocher de l'église de Saint-Vyt, le jour de la SaintUrbain, en mai 1450. Remis de ses émotions, le curé avait aperçu, derrière l'autel, un amas flamboyant« fumant et puant comme souffre46», ce qui rendait ladite boule de feu, malgré tout, diablement suspecte. En cette même année, l'évêque Conraird Bayer s'était rendu à Rome afm d'y obtenir l'absolution pour les fautes et crimes qu'il avait commis dans sa jeunesse, alors qu'il maniait l'épée bien plus souvent que le goupillon. Et puis, de-ci, de-là, quelques mouvements de gens d'armes incitaient à la circonspection. Heureuse aubaine, en 1451 « toutte l'année durant, furent tous vivres en la cité de Mets à boin marché47 ». L'hiver 1451-1452 fut même très doux, ni neige, ni gel. En revanche, la peste fit sa réapparition de juin à septembre 1452, frappant tout particulièrement les enfants. Condamnés à vivre avec elle, les Messins fortunés tirèrent leur épingle du jeu en s'éparpillant dans la campagne environnante. Survint néanmoins, il est vrai, que l'on vit la Moselle quitter son lit vers le 15 mai 1453 ; en foi de quoi, les Rogations ne purent se dérouler selon l'usage: il n'était pas possible de porter les croix au SaintQuentin. L'on brûla tout de même une paroissienne de Saint-Victor. Elle avait mis une fille au monde, après quoi elle l'avait tuée sans l'avoir baptisée. La sentence fut exécuté le 20 mars de l'an de grâce Notre-Seigneur Jésus-Christ 1454. À coup sûr, l'inquisiteur de la foi avait eu son mot à dire. Tout alla se dégradant à nouveau à partir de juin 1455. Cette fois encore, un gel intempestif détruisit les vignes en fleurs. Les Rogations étant passées, il fut ordonné « chascun se mettre en devoltion pour requerir l'ayde

42

C.-P. de VIVILLE, Dictionnaire du département Statistique, p. 213. 44Les chroniques de la ville de Metz, p. 265. 45 Ibidem, p. 266. 46 Ibidem, p. 268. 47 Ibidem, p. 275.

43

Ibidem,

p. 261.

de la Moselle, Metz, Antoine,

1817, tome TI,

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divine48 ». Les processions furent remises à l'honneur; elle se prolongèrent jusqu'à la Saint-Remy (ler octobre). Ce coup de semonce « diabolique» ne demeurera pas un acte isolé. Il ne précédait que de quelques mois l'apparition, le 22 avril 1456, d'un brouillard givrant, ruinant derechef la plupart des vignes, alors qu'elles « estoient de la plus belle appairance pour avoir abondance de raisins, qu'elles avoient esté, passé quarante ans49 ». Les Messins se prirent à murmurer, puis à lancer l'information « que ce procedoit par l'art diabolique des sorciers et sorcières50 ». À croire Jacomin Husson, plusieurs d'entre eux furent brûlés à Metz51. Mais, à entendre Praillon, l'on ratissa bien plus largement52. Sur dénonciations d'un jeune homme âgé de seize ans, résidant à Pont-à-Mousson, lequel prétendait avoir accompagné des sorcières à plusieurs reprises et ce notamment le jour où les vignes avaient subi l'action du gel, il fût procédé à l'arrestation de quatre sorciers/sorcières à Pont-à-Mousson, de trois femmes et d'un homme à Nomeny, de trois femmes à Toul. Mais, fait essentiel, l'on mit la main, à Vicsur-Seille, sur l'un de leurs maîtres dont les actes de malveillance qu'il aurait commis ne se comptaient plus. C'est à lui qu'un prêtre de Pont-à-Mousson devait d'avoir été frappé d'hémiplégie et c'est encore par lui qu'un petit enfant aurait été tué. Ayant pratiqué la sorcellerie depuis plus de quarante-trois ans, il en aurait connu tous les arcanes. Soumis à interrogatoire, il aurait bien confirmé que le brouillard, à l'origine de la ruine des vignes, avait effectivement été provoqué par des sorciers, après qu'ils eussent jeté dans l'eau d'une fontaine, située près de Delme, une mixture composée par « l'art du dyable53». Ce « maître », qui sera exécuté par le feu le 18 mai de ladite année, était bien connu sous le nom de Viez Sainct54. Une telle dénomination évoque étrangement le personnage du Vieux, parfois également désigné sous l'appellation de Grand-maître de la montagne, lequel, de sa forteresse d'Alamont, dirigeait une célèbre confrérie, celle de l'ordre des Haschischins (mangeurs d'herbe), confrérie du reste fort bien connue des chevaliers du Temple, alors qu'ils guerroyaient en Terre sainte, à l'époque des croisades55. Tout aussi étrange apparaît le fait que Vic-sur-Seille ne se trouve éloignée que de trois lieues et demie de Gélucourt, ancienne commanderie du Temple. Mais, après tout, peut-être ne s'agit-t-il, en l'occurrence, que de coïncidences purement fortuites.
48 Ibidem, p. 284. 49 Ibidem, p. 285. 50 Ibidem, p. 285. 51 Chronique de Metz de Jacomin Husson, p. 93. 52 Les chroniques de la ville de Metz, p. 285. 53 Ibidem, p. 285. 54 Ibidem, p. 285.

55J. de HAMMER, Histoire de l'ordre des Assassins, réédition Paris, Le club français du livre, 1961, p. 200.

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Il n'en demeure pas moins que, pour la seconde fois, prend corps la notion de sorciers et de sorcières, œuvrant de concert au sein de certains groupuscules, apparemment fort actifs. Autre enseignement, un point d'eau se révèle nécessaire à la réalisation de leurs sombres desseins. C'est en y déversant une substance connue d'eux seuls qu'une bruine givrante se dispersera aux alentours, réduisant à néant les espoirs paysans en matière de viticulture. Satan aidant, on les estimait capables de disposer des quatre éléments: le feu (éclairs), l'air (tempêtes et ouragans), l'eau (pluies diluviennes, inondations), la terre, qu'ils pouvaient rendre stérile, si bon leur semblait. Face à ce terrible pouvoir, Dieu était le seul recours. L'on pouvait tout attendre de sa miséricorde. C'était là une raison plus que suffisante pour ne pas tolérer le blasphème, ni permettre à certains quidams d'injurier le Tout-Puissant, tandis qu'en foule, les Messins priaient, en procession, au son des cloches, afin d'obtenir de Lui qu'Il accordât l'aide que son « pauvre peuple» sollicitait avec ferveur. D'ailleurs, n'était-il pas clair que Satan s'exprimait par la bouche des blasphémateurs dont il avait manifestement pris possession. Aussi Jaicomin de Chamenat, « de la paroische Sainct Euquaire », avait-il bien mérité d'être mis au carcan durant quatre heures le 10 janvier 1457, puis banni de la cité l'espace de six mois, enfin condamné à cent sols d'amende, « pourtant qu'il avoit profféré certaines villaines parolles contre l'honneur de Dieu et de la vierge Marie56». Le samedi premier juillet suivant, « environ la mynuyt », des individus s'étaient introduits dans la maison du notaire Jehan de Wassoncourt dont ils avaient roué de coups tout autant la parenté que la domesticité. L'affaire fut rondement menée. Le lendemain, quatre suspects furent appréhendés, un homme et trois femmes, menés au palais, emprisonnés et interrogés. Il fut décrété qu'ils étaient sorciers; on les confia donc « en la main des officiers de monseigneur l'evesque57 ». Ils reconnurent, probablement sous la torture, bien que Praillon le chroniqueur n'en fasse pas mention, « avoir fait beaulcop de mal et renoié nostre saulveur Jesuscrist, la vierge Marie, cresme et baptesme, et prins le diable à seigne~8 ». Leur compte était bon. Ils furent délivrés au bras séculier, les Treize de la justice de Metz" et conduits au bûcher. Dix ans après le procès de Caitherine la Laveresse, maquerelle jugée sorcière, la même démarche s'était renouvelée. D'un crime de droit commun, l'on avait composé un dossier en sorcellerie, voire d'hérésie. Sentence de mort se trouvait garantie. Le notaire n'avait sûrement pas dû négliger de faire jouer ses relations. Cette procédure menée à son terme, la verve de tous les chroniqueurs semble tarie en matière de sorcellerie et ce durant les vingt ans suivants. Tout au plus convient-il de relever mention du meurtre, commis sur la personne de
56Les chroniques de la ville de Metz, p. 286. 57Ibidem, p. 287. 58Ibidem, p. 287.

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Dedier Baillat (ou Dediet Baillot). Pour ce faire « l'Annemy y avoit bien
ouvrez59 ».

Ledit Baillot, riche marchand, joueur invétéré et coureur de jupons, négligeant sa femme, ne rentrait que fort tardivement à son domicile, jamais avant minuit, parfois même pas du tout. À son jeune clerc vint l'idée, qu'après tout il pouvait prendre la place de son maître dans la couche conjugale. En telle situation le « dyable se y bouta », tant et si bien que « le dyable les tantait d'omicide60 ». L'accord de l'épouse obtenu, le clerc n'hésita pas, le dix-huitième jour du mois de juin (1474), à occire son employeur« d'ung pétaI (pilon) à quoy on s'aide à broyer saulce ». Rapidement soupçonnés, une astuce des enquêteurs ayant permis de recueillir leurs aveux, justice fut faite le jour de la fête de SaintÉloi. En présence d'une foule considérable, la bourgeoise fut confiée aux flammes. Le clerc fut décapité, après avoir eu les deux mains coupées. Il n'est pas sans intérêt de noter, que l'intervention diabolique est proposée et considérée, par les chroniqueurs, comme une circonstance atténuante. La main criminelle s'est trouvée guidée par Satan, ce qui devait atténuer d'autant la responsabilité du meurtrier. Il va de soi qu'elle n'avait cependant pas été retenue pour telle par les juges en charge du dossier. Ainsi donc, durant la période s'étalant de 1457 à 1480, en matière de sorcellerie, l'on se retrouve, d'une certaine manière, au creux de la vague, dans l'attente de la déferlante qui submergera l'Europe et marquera la fin du siècle. Certes, si les chroniqueurs sont frappés de mutité à l'endroit des sorciers, l'on ne peut manquer d'établir un parallèle, en remarquant qu'aucune catastrophe naturelle, digne de retenir leur attention et donc d'être rapportée, n'est survenue durant la même période de référence. Bien sûr quelques intempéries, inondations, froidure, gelées, orages ne manquèrent pas de survenir. Les processions suffIrent, en règle générale, à y porter remède. Néanmoins, force est de noter que ces mêmes chroniqueurs accordent une attention toujours aussi soutenue au sort de la vigne, depuis la floraison jusqu'aux vendanges. La pluie glaciale de printemps empêche les fleurs de s'épanouir (avril-mai 1466)61,ou retarde leur apparition (1468)62. La grêle du printemps 1469 (avril-mai) détruira bien quelques ceps, mais, par bonheur, très localement en Oultre-Seille63. Les grêlons du 25 avril, ainsi que ceux qui avaient accompagné la tempête du 2 juillet, avaient laissé le vignoble miraculeusement intact en 146764.En revanche, le froid précoce de

59La chronique de Philippe de Vigneulles, tome Ill, p. 35. 60Ibidem, p. 33-34 61Les chroniques de la ville de Metz, p. 352. 62 Ibidem, p. 360. 63Ibidem, p. 374. 64 Ibidem, p. 358.

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l'été 1465 (septembre) avait empêché sa maturation65. Bon côté des choses, chaleur voire sécheresse avaient fait de l'an 1458 un excellent millésime66. Les dégâts causés aux blés, aux fèves, aux arbres fruitiers ne font pas, de leur part, l'objet d'une particulière sollicitude. La ruine des étendues ensemencées d'avoine ou d'orge, des chènevières, des prés, alors que se prépare la fenaison, est passée sous silence. Le tremblement de terre de 147867, survenu un peu plus de cent ans après celui de 135668,n'est noté que pour mémoire, le vignoble n'en ayant pas souffert. Dès lors, s'il se confirme bien, ainsi que nous l'avons déjà signalé, que les ravages provoqués par le mauvais temps aux productions agricoles représentent jusque là pratiquement le seul motif d'inculpation des sorcières et sorciers, il y a manifestement lieu d'y apporter quelques précisions. Hormis le procès, au cours duquel fut incriminée Jennette de ChâtelSaint-Germain en 1445, au cours duquel il est fait état des pertes subies par les vignerons sans omettre les détériorations occasionnées aux blés ainsi qu'aux demeures, les autres procédures qui nous sont parvenues font essentiellement référence, sinon exclusivement, à la ruine des vignes, laquelle semble bien revêtir une importance primordiale. Dans la mesure où il en sera encore de même, nous le reverrons ultérieurement, en 1481 et en 1488, force est de se rendre à l'évidence que ni les tempêtes et ouragans, ni les inondations, pas plus que des températures excessivement élevées s'accompagnant de sécheresse, n'ont conduit les gens de justice à se soucier de l'emploi du temps et des activités d'individus à la réputation sulfureuse, de sorcières ou sorciers. Nul n'est appréhendé, aucun n'est traîné au prétoire. Mais l'atteinte à la vigne est chose diantrement plus sérieuse et bien différente. Si la vigne bénéficie d'une telle surveillance, de soins aussi attentifs, c'est, qu'au Val de Metz, elle escalade les côtes de Moselle et si elle demeure une préoccupation à ce point essentielle, c'est bien en raison du fait qu'elle apporte au Pays messin une part non négligeable de sa richesse. Les cultures céréalières, elles, sont repoussées vers les plateaux qu'elles tapissent. Il n'est pas hôte de marque qui ne délaisse la cité sans que lui soit offertes quelques cuves de vin. Mais c'est aussi dire que l'économie du Pays messin, dans le domaine agricole, est orientée, de même d'ailleurs que celle du Toulois, vers une monoculture, avec tous les risques inhérents à une telle orientation. Les ceps de vignes, hachés par les grêlons, doivent obligatoirement être arrachés et
65 Ibidem, 66 Ibidem, 67 Ibidem, 68 Ibidem, p. 345. p. 289 p. 426-427. p. 101.

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remplacés. Les mauvaises récoltes, à l'origine de vins de médiocre qualité, pratiquement invendables, dont devra et ne pourra, hélas, que se satisfaire la consommation familiale personnelle, ont pour corollaire une montée des prix, une réduction des disponibilités financières des vignerons, une main d'œuvre saisonnière inemployée lors des vendanges et, par là, réduite à la mendicité. Sont également touchées, dans de telles circonstances, les professions annexes, celles du bois (cuveliers, futaillers, hottiers, barilliers), des transports, par voie de terre (charretiers) ou fluviale (bacqueteurs, gabariers), de la distribution, avec notable réduction de l'activité des cabaretiers vendant le vin « à l'assiette », des tavemiers le négociant « au pot» et autres aigreviniers (vinaigriers) ou clariers (vendeur de vin clairet). La protection du vignoble nécessite, impose à l'évidence, une vigoureuse, une persévérante, une intraitable éradication de la sorcellerie. C'est qu'un lien direct s'est tressé, unissant les dégradations causées au vignoble par des variations climatiques, demeurant pour lors sans explications rationnelles, aux pratiques néfastes attribuées à de supposés sorciers, reconnus ennemis déclarés de la cité et pourchassés comme tels. L'on peut y voir le motif pour lequel les habitants des villages implantés au flanc des côtes de Moselle en acquitteront, plus que d'autres, le lourd tribut. Ces habitats conserveront par la suite, la triste réputation d'avoir été et de rester de véritables nids de sorciers, y exerçant et poursuivant sans relâche leurs coupables activités. L'avenir ne fera que le confirmer. Caractérisant également cette période, l'existence de groupuscules de conjurés, œuvrant de concert, semble déjà devoir être retenue. Ils sont encadrés par des « maistres », décideurs quant aux actions à mener. Nulle mention n'est encore faite de « sorciers-guérisseurs », et le mot « sabbat» n'a pas encore pris place dans le vocabulaire des chroniqueurs. Il ne fera son apparition que bien plus tard, et au reste, de façon sporadique. Que dire de plus de cette époque, sinon que les conflits de juridictions ne manquent pas de se multiplier. Quelques documents d'archives en portent témoignage. Certains ne sont pas datés. L'écriture toutefois permet de les

rapporter au XV e siècle, de même que leur mode de rédaction et la terminologie
usités. Ainsi, l'abbé de Saint-Arnould va devoir se justifier en quelque sorte au sujet d'une certaine Jennette, décédée dans les prisons de Cheminot, alors qu'elle était sous la garde de deux doyens. Elle n'avait cependant été soumise à la question qu'une seule fois, et même « on ne luy peult advoir fait grant torture veu quelle ait beu, mangiés et vescus plussieurs journée aprez ladicte torture donnée ». Elle était effectivement passée de vie à trépas, mais probablement du seul fait qu'elle était âgée de soixante ans et plus. Son décès était intervenu dans des conditions bien particulières, six à douze jours après que deux sorcières, Miguette et Dyon, aient été brûlées « en soustenant que ladicte Jennette estoit telle comme elle[s] ». C'était affIrmer que « ladicte Jennette ait estée prinze a bonne et juste cause, veu quelle estoit famée, tenue et reputee sorciere et 37

murdresse (meurtrière) ». D'ailleurs Miguette et Dyon, « lesdictes deux femmes exécutée[s] pour sorcière ont tosiour cognus et soubstenus ladicte Jennette estre sorciere et teille comme elles ». Quoi de plus normal que de la « mettre enz mains du bourreaulx pour scavoir et cognoistre son cais ». Au demeurant, elle n'était pas la première à s'être « laixée morir en prixons ». Pour tous ces motifs « leur Seigneur ne sa Justice n'en ont fait Reparacion », car, comme déjà il a été dit, ces sorcières « estoient prinze a juste cause ». Pour l'abbé, toutes réparations ou « ressaixine [...] seroit chose contre Droit et Raison ». Aussi estimait-il « qu'il ait bien de ceste poursuite a demourer empaix69». De son côté, Nicolle François, seigneur abbé de Saint-Vincent, verra ses droits contestés par Pierre Revillon, chevalier, voué du banc Saint-Vincent à Borny (commune rattachée à Metz). Lors de l'appréhension de deux femmes jugées criminelles, Jenatte, femme de Didier de Laitre et [...]telline, femme de Pierson [Calliere], il aurait dû en avertir le voué et obtenir son consentement. La sentence des Treize, en date du 1eroctobre 1461, le condamnera à remettre ces deux femmes entre les mains du seigneur voué70. En fait, de telles tracasseries, et bien d'autres, visaient à empiéter sur la justice ecclésiastique, à s'y substituer et, pourquoi pas, se l'approprier. Certes ce n'était pas là chose nouvelle. Dès 1316, Renault de Bar, lequel sera évêque de Metz de 1302 à 1316, date à laquelle il devait décéder peut-être empoisonné, avait sollicité une intervention papale à propos de litiges l'opposant aux notables messins s'immisçant un peu trop dans sajustice spirituelle71. Les Treize ne s'assagiront pas pour autant et, bien plus tard, Henry de Lorraine, soixante-dix-neuvième évêque de Metz, pour les mêmes motifs, demandera encore l'arbitrage du Saint-Siège. Il se plaignait à Innocent VI de la violence des Treize lesquels « attentaient tous les jours sur la juridiction spirituelle72 ». Il lui sera répondu par une bulle en 1486. Ainsi encouragé, il rédigera, en 1490, notes et rapports concernant divers procès relatifs à cette juridiction, au sujet des sortilèges, des vénéfices, des maléfices etc... 73. À peine « esleu et confirmé de Metz par la grâce de Dieu », son prédécesseur, George de Bade, avait, lui aussi, éprouvé la nécessité de « mettre ordre es cas cy apres nommez qui concernent le spirituel ». De sa ville de

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ADMO,H 199,liasse n02,Abbaye de Saint-Arnould,Pièces relativesà la condamnationd'une

nommée Jeannette, condamnée aufeu comme sorcière (XVe siècle). 70 ADMO, H 2325, Abbaye de Saint-Vincent, liasse 4, Sentence condamnant l'abbé de SaintVincent à remettre entre les mains du voué deuxfemmes qu'il avaitfait arrêter à Bomy. 71AMM, TI 1, Inventaire des titres de la ville de Metz, 1664,procédures civiles, liasse cotée 35, f' n MEURISSE, Histoire des évêques de l'église de Metz, Metz, Jean Anthoine, 1634, p. 595. 73 ADMO, G 231, Juridiction spirituelle, Extraits de pièces produites sous Henri, évêque de Metz...
281 rOo

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Marsal, dans un mandement daté du 20 avril146074, il attirait l'attention de ses « amez et feaulx Baillis, Chastellains, Maires, eschevins, Doyens et tous autres officiers» de son évêché, lesquels devaient veiller à ce qu'aucune sorcière résidant sur ses terres ne fut emprisonnée si ce n'était sur ordre ou avec le consentement de l'inquisiteur de la foi, seule façon de procéder à leur encontre «selon toutes voyes de droit et de justice et comme au cas appartiendra ». De plus il ne tolérerait plus que ses « officiers temporelz ou autres personnes layes soient presents en la examination desdictez personnes se ilz ne sont ad ce appelIez par ledict Inquisiteur ». Cette position, adoptée par l'évêque, pleinement justifiée dans la mesure où, reniant Dieu leur créateur dans le même temps qu'ils prenaient Satan pour seul maître, sorcières et sorciers, ainsi devenus hérétiques, relevaient sans ambages de la compétence de l'inquisiteur. Son action ne se résumait pas uniquement à pourchasser l'hérésie sous toutes ses formes, mais surtout à ramener à Dieu ces égarés, à sauver leurs âmes en les incitant à abjurer les fausses croyances auxquelles ils avaient adhéré. À l'évidence, une telle sollicitude n'entrait pas dans les attributions des échevins et autres gens de justice. Du reste ils n'avaient aucune compétence en telle matière, des considérations autrement différentes motivaient leurs décisions. Le ressort de l'inquisiteur étant fort étendu, lui-même ne bénéficiant pas du don d'ubiquité, il est probable que certaines justices locales se soient montrées expéditives. Il reste du domaine du possible que quelques exécutions, plus ou moins sommaires, s'apparentant à des lynchages, eurent lieu. En revanche l'on peut tenir pour assuré que des sorciers furent étranglés en leurs prisons, ce qui dispensait de s'acharner à obtenir leurs aveux. En son âme et conscience, Georges de Bade tentait d'empêcher que de tels simulacres de justice ne se renouvelassent par trop fréquemment. Jusqu'alors les hérésies n'avaient pas foisonné au Pays messin où, à notre connaissance, nul ne semble avoir tiré bénéfice du consolamentum cathare. L'on pouvait estimer que la sorcellerie y était jusqu'alors plutôt bien contenue. Il en allait de façon similaire au Barrois voisin. Il avait fallu attendre la décennie 1470-1480 pour voir plusieurs sorciers appréhendés, conduits devant l'inquisiteur de la foi et exécutés en la prévôté de Sancy75. Durant la même décade, Maître François Leclerc, agissant pour le compte du SaintOffice, instruisait le procès de plusieurs femmes. Cinq d'entre elles montèrent au bûcher, en différentes localités de la prévôté de Longwy76. C'est encore l'inquisiteur de la foi qui devait mener à bien les procédures à l'encontre de
ADMO, G 9, Cartulaire de l'évêché de Metz, actes administratifs, f' 5 rOvo, Défense par l'évêque de Metz d'arrêter des sorciers sans l'autorisation de l'inquisiteur (1460). 75 ADME, B 1755, Compte de Girardin de Norroy, dit La Harette, lieutenant de Humbelet d'Arvillers, prévôt de Sancy, 1474-1476. 76ADME, B 1878, Compte de Waultrin de Filliers, receveur et gruyer de la prévôté de Longwy, 1473-1474.
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Didecte, femme de Collet de Bouch, de Jeanne, femme de Gros Thomas et de Marguerite, épouse légitime de Jean Gillet, toutes trois originaires de Bouconville77. Un peu plus éloigné du Pays messin, à Bar-le-Duc, Alix, femme de Didier Holler, était brûlée en 147778.La même année, Françoise, femme de Jehan le Maréchal était également exécutée comme sorcière79. Hormis certains des premiers inculpés de 1372 appartenant à la bourgeoisie, tous ces sorciers et sorcières, que ce soit au Pays messin ou dans les prévôtés barroises y attenant à l'ouest, étaient de condition modeste. Pourtant le souvenir de Gilles de Rais, compagnon de Jeanne d'Arc, maréchal de France, restait vivace. Pour s'être adonné au satanisme, avec l'aide de sorciers dont il s'était entouré, il avait été exécuté à Nantes en 1440. Il se pouvait donc que la Noblesse se laissât tenter par la pratique des arts magiques, d'y succomber et de verser dans l'occultisme. En tout état de cause, une telle contamination n'était pas à exclure. Le Il août 1448, le bon roi René, avant de remettre le duché de Lorraine entre les mains de son fils Jean II, tout en se réservant le Barrois, avait institué un ordre de chevalerie, l'ordre du Croissant, auquel statuts et ordonnances donneront corps le 23 septembre 1451. Ce n'est probablement pas sans arrière-pensées, Nantes étant bien proche des terres d'Anjou, que l'un des articles faisait mention de l'exclusion éventuelle de certains de ses membres s'il s'avérait qu' « aucuns des Chevaliers dudit Ordre fera[it] ou commettra[it] quelque deffault, crime ou maléfice80 » ou « s'ils étaient convaincus de génocherie (sorcellerie) et art magique81 ». C'est dire que l'on était conduit à redouter que toutes les classes de la société pussent se trouver noyautées, même la Noblesse, rempart de la « vraie foy Catholique ». Hors le Pays messin les hérétiques pullulaient. Russiens, Hussites, Taborithes, Orebites, Picardins et bien d'autres ne se privaient pas d'attaquer, de malmener l'Église et son chef suprême. Des décès suspects, tel celui de l'évêque Regnault de Bar survenu en 1316, la tentative d'empoisonnement dirigée à l'encontre de l'abbé de SaintClément en l'an 1418, laquelle avait d'ailleurs bien faillie être couronnée de succès82, l'enherbement (empoisonnement) dont avaient, semblait-il, été victimes le comte Ferry de Vaudémont, lequel viendra mourir en 1469 au château de Joinville83 et le duc Jean II de Lorraine, décédé l'année suivante,
77

ADME, B 1561, Compte de Didier Mengeot, dit Graindebon, prévôt, gruyer et receveur de

Bouconville,1479-1480. 78 DUMONT, Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar, du Bassigny et des Trois Évêchés, Nancy, De Dard, 1848, tome second, p. 69. 79 ADME, B 1880, Compte de Waultrin de Filliers, receveur et gruyer de la prévôté de Longwy, 1476-1477. 80 Dom A. CALMET, ouvrage cité, tome VI, Preuves de l'histoire de Lorraine, p. clxxvij. 81 A. DIGOT, ouvrage cité, tome troisième, p. 91. 82 Les chroniques de la ville de Metz, p. 142. 83 A; DIGOT, ouvrage cité, tome troisième, p. 132.

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dont « le cueur fut porté à Angiers, et ses tripailles à Pézénas84 », entretenaient la peur. Peu importait que la rumeur fût fondée ou non85,l'angoisse était bien au rendez-vous. Pour certains esprits lucides, toutes ces sorceryes n'étaient qu'affabulations, ragots, rumeurs ne reposant sur aucune base tant soit peu vérifiable. Pour d'autres, en revanche, le moment paraissait venu d'alerter la chrétienté, de mettre en garde l'opinion quant aux agissement délictueux, engendrant insécurité et désordre, d'individus soupçonnés puis convaincus d'avoir pris Satan pour maître et seigneur. Deux textes y pourvoiront, la bulle Summis desiderantes affectibus du pape Innocent VIII (1484) et le Malleus maleficarum, Le Marteau86 (folie) des sorcières, composé par deux dominicains, Heinrich Kramer (Institor) et Jakob Sprenger, ouvrage qui sera publié à Strasbourg en 1487.

84 Ibidem, p. 133. 85Les chroniques de la ville de Metz, p. 377. 86 De marteau, en demeure l'expression, encore utilisée de nos jours: se mettre martel en tête.

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La langue, au contraire, personne ne peut la dompter: c'est un fléau sans repos. Elle est pleine d'un venin mortel. JACQUES, Épître 3 8

Années sombres, à la charnière des XVe et XVIe siècles

En 1481, avant que le contenu de ces écrits, bulle papale et Malleus, ne soit porté à la connaissance des Messins et proposé à leur réflexion, la sorcellerie, à leurs yeux, ne mérite encore de retenir l'attention que dans la mesure où elle concerne pour l'essentiel le vignoble. Ce lien ne s'est toujours pas relâché et ne sera pas rompu de sitôt. Donc, ladite année, onze, peut-être douze sorcières sont appréhendées en huit villages différents, dont six sont implantés aux flancs des côtes de Moselle. Les indications livrées par les chroniqueurs Jehan Aubrion, Jaicomin Husson, Praillon et Philippe de Vigneulles sont concordantes. Une sorcière est arrêtée dans chacun des sites ci-après désignés: Bouxières-sous-Froidmont, Châtel-Saint-Germain, Rémilly, Scy et Vigneulles (Lorry-devant-Metz). Deux sont « prises» à Saulny, deux également à Woippy, deux (Aubrion) ou trois (philippe de Vigneulles) à Marange. Aucun homme n'est explicitement mentionné. Praillon signale pourtant qu'il « en y eult des prins et des prinses en plusieurs lieux1 ». L'une des deux sorcières de Saulny persistant, malgré la torture, à nier les accusations dont elle est l'objet, recouvre la liberté, « et ne fut point brullée pour cette fois2 ».
1 Les chroniques de la ville de Metz, p. 442-443. 2 Journal de Jehan Aubrion, bourgeois de Metz, avec sa continuation 1512), LORÉDAN LARCHEZ éditeur, Metz, F. Blanc, 1857, p. 122.

par Pierre Aubrion

(1465-

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À Marange, « il en y eult une qui se estrangla d'elle meysme3 » ou « qui fut estranglée en prison4 ». Celle de Vigneulles finit ses jours dans de semblables conditions, elle « morut en prison5 », « s'estrangloit en la prison6 » ou y « fut estranglée [...] et disoit en que s'avoit fait son maître7 », ce dont les chroniqueurs ne se montrent, au demeurant, pas particulièrement surpris. Toutefois si cette dernière assertion, que l'on doit à Jehan Aubrion, se révèle exacte, les « maistres » auraient eu accès aux cachots, soit en bénéficiant de complicités, soit qu'ils se trouvaient investis d'une autorité leur permettant d'y accéder, en raison de privilèges attachés à leur fonction. L'occasion nous sera donnée, dans la suite de cette étude, d'aborder ce sujet à plusieurs reprises. Toutes les autres, soit huit ou neuf, sont exécutées par le feu. Avant d'être menées au bûcher, la suppliciée de Bouxières, ainsi que l'une des sorcières de Marange, en dénoncent d'autres, résidant en divers lieux, non précisés par les chroniqueurs. Une seule identité est portée à notre connaissance, celle de Margueritte, que le seigneur Regnault le Goumaix avait fait saisir en son ban LacourtChaiboustel à Scy. Mariée à Jehan Willemin, elle est exécutée sur la côte SaintQuentin, avec l'accord du chapitre de la cathédrale, seigneur du ban Saint-Pol, les terres de Regnault le Goumaix ne pouvant offtir un emplacement où dresser le bûcher, entièrement occupées qu'elles se trouvaient de vignes et de jardins8. S'ils ne mentionnent pas explicitement les attendus des jugements, les chroniqueurs ne manquent cependant pas de rattacher, une fois de plus, l'appréhension des sorcières aux conditions climatiques régnantes. Philippe de Vigneu1les se contente d'évoquer la « diversité du temps ». Après avoir rappelé que le mois de mai avait été froid et pluvieux, Husson constate qu' « en JulIet n'estoit encore nulz raisin floury », ce que confirme Praillon en rapportant « que on ne veoit nulles fleurs enz raisins en vignes le huitième jour de jullet ». Toutes les fleurs étaient tombées en raison des pluies incessantes du mois de juin. Et le vaste coup de filet visant sorcières et sorciers a lieu à la suite de rumeurs se répandant par la ville, se propageant au Pays messin: « Et disoit on que ce faisoient les sorcières », rapporte Husson, « et estoit lors le bruit et falme que ce proceldoit des sorciers et sorcières» avance Praillon de son côté. Philippe de Vigneulles retient que « disoient les aulcuns que se faisoient les sorcières ». Rumeurs et calomnies ont des conséquences redoutables, d'autant qu'il en reste toujours quelque chose.
3 Les chroniques de la ville de Metz, p. 443. 4 Journal de Jehan Aubrion, p. 122. SLa chronique de Philippe de Vigneulles, tome nI, p. 84. 6 Chronique de Metz de Jaicomin Husson, p. 129. 7 Journal de Jehan Aubrion, p. 122. S Les chroniques de la ville de Metz, p. 442-443.

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Seules deux dates d'exécution sont connues. L'une des deux sorcières de Saulny est brûlée le 19 juillet. Les deux sorcières de Woippy montent au bûcher le 21 du même mois. Le lien rattachant la sorcellerie aux dégâts causés à la vigne ne s'était toujours pas desserré, pas encore. De plus, la bulle d'Innocent VIII, Summis desiderantes affectibus de 1484, étalera bien d'autres motifs d'inculpations susceptibles d'être retenus contre les sorciers, les multipliant presque à l'infini. Les yeux des croyants devaient s'ouvrir. Autant dire que le pape les incitait à se les laver et, pour ce, à se rendre « à la piscine de siloë ». Bien évidemment, cette bulle n'était pas destinée aux seuls Messins. Toute la chrétienté en fut rapidement informée. Après avoir rappelé que son souci majeur demeure d'accroître la foi catholique tout en repoussant loin des fidèles « toute méchanceté hérétique », le souverain pontife déclare avoir eu connaissance de sortilèges, d'autres crimes et actes infâmes commis par des personnes s'étant livrées aux démons « dans quelques parties de la haute Allemagne, ainsi que dans les provinces, villes, territoires, localités et diocèses de Mayence, Cologne, Trèves, Salzbourg et Brême ». Suit l'énumération des crimes dont sorcières et sorciers se rendent coupables, non sans avoir au préalable, renié la foi de leur baptême. Ils « font périr et détruisent le fruit dans le sein des femmes, la ventrée des animaux, les produits de la terre, le raisin des vignes et les fruits des arbres, aussi bien que les hommes, les femmes, le bétail et autres animaux de différentes espèces, les récoltes, les vignes, les vergers, les prairies, les pâturages, les blés, les froments et autres céréales; qu'ils affligent et tourmentent de douleurs et de maux atroces, tant intérieurs qu'extérieurs, ces mêmes hommes, femmes, bêtes de somme, troupeaux et animaux, et empêchent que les hommes ne puissent engendrer, les femmes concevoir, les maris remplir le devoir conjugal envers leurs femmes et les femmes envers leurs maris; » et « beaucoup d'autres excès et crimes abominableslO ». Sa Sainteté remet alors en mémoire la mission répressive, inquisitoriale, dont ont été chargés, par lettres apostoliques, les Frères prêcheurs et théologiens Henri Institor et Jacques Sprenger, mission au demeurant contestée par certains clercs et laïques. C'est pour lui l'occasion de réaffIrmer, que ces inquisiteurs sont bien habilités à exercer leur offIce et à sévir dans les diocèses dont est fait mention, et ce « contre toutes personnes de quelque condition et rang élevé qu'elles soient ». Pour ce faire, le cas échéant, ils bénéficieront du soutien et auront la protection de l'évêque de Strasbourg, lequel pourra frapper d'excommunication les opposants éventuels, la faculté lui étant également
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10J. BAIS SAC, Les grands jours de la sorcellerie, Paris, 1890, réimpression Marseille, Laffitte Reprints, 1982,p. 15-17. 45

JEAN, Évangile,

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laissée d'aggraver, si besoin s'en faisait sentir, les sentences prononcées par les susdits inquisiteurs. Cette bulle donnée à Rome le 9 décembre 1484, première année du pontificat d'Innocent VIII, sera tout naturellement incluse dans la préface du Malleus maleficarum, traité composé par ces deux théologiens, imprimé à Strasbourg dès 1487, soit un an après que l'empereur Maximilien 1er les eut placés sous sa haute protection, mais également une année après la naissance, à Cologne, le 14 septembre 1586, d'un certain Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim, lequel deviendra, par la suite, l'un des secrétaires de ce Prince et le servira durant sept ans dans ses armées d'Italie. Dom Calmet dira d'Agrippa qu' « il a passé, pendant sa vie, pour un grand sorcier, & est mort en réputation d'un fort mauvais Chrétienll », opinion que ne partagera pas Louis Moreri pour qui « sa pauvreté, sa misère & sa conduite font assez voir qu'il n'étoit pas grand sorcier» et qu' « il a toujours vécu, & est mort dans la communion de l'Église Romaine12 ». Le but que s'assignait le pape était également de faire taire les nombreux sceptiques, lesquels, dès cette époque, donnaient de la voix. Quant au Malleus, il reprenait à son compte, en les complétant, en les détaillant, les malversations signalées dans la bulle, imputables aux démons tout autant qu'aux sorcières et sorciers qui leur avaient fait acte de soumission. Les sabbats, dont aucune mention ne figurait dans l'écrit d'Innocent VIII, y étaient soigneusement décrits. Les conseils proposés dans le cadre de la conduite des interrogatoires, la formulation des questions à poser aux suspects, l'utilisation de la torture faisaient de ce traité l'équivalent d'un code d'instruction criminelle, fort bien adapté aux circonstances et aux situations. Ce n'était pas le premier ouvrage du genre. Dans sa Practica Inquisitionis, Bernard Gui, inquisiteur à Toulouse de 1307 à 1324, avait déjà livré une façon de procéder, fruit de son expérience personnelle13. Des litanies d'accusations destinées à orienter les interrogatoires, à en fixer à l'avance le déroulement, à susciter les réponses attendues étaient de pratique courante. Par le passé, un questionnaire approchant, tout au moins dans sa conception et ses motivations, avait été composé, sur la foi de rumeurs mal intentionnées, à seu1e fin de provoquer et justifier l'arrestation des chevaliers du Temple (1307). D'autres rumeurs, colportées à dessein, avaient permis à Guillaume de Plaisians d'établir une liste des écarts de conduite et de langage du pape Boniface VIII (1303). Il avait été notamment accusé de solliciter l'avis de sorcières et de sorciers avant de prendre ses décisions. Rumeurs sournoises, délations cauteleuses, recueillies lors de visites pastorales encouragées par le Saint-Office, lequel était tenu de garantir
11 Dom A. CALMET, ouvrage cité, tome IV, Bibliothèque lorraine, p. 27. 12 L. MORERI, Le grand dictionnaire historique, tome I, p. 142. 13 B. BENNASSAR, ouvrage cité, p. 38.

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l'anonymat aux accusateurs afin d'éviter d'éventuelles représailles, vont engorger les tribunaux de prévenus, tout simplement victimes de la haine, de la jalousie de leurs voisins ou de rancunes familiales. Dans un contexte aussi favorable, Satan ne pouvait manquer de se manifester. L'esprit des Messins se prit à battre la campagne. Fin juillet 1485, un an après la promulgation de la bulle papale, le notaire Godair (ou Gouday) fut surpris à vouloir s'égorger en Vazelle, ruelle proche du palais. Un soldat, à la solde de la cité, nommé Collin MenaI, qu'un heureux hasard avait conduit en ce lieu, parvint à dissuader le tabellion de mettre son funeste dessein à exécution. Cependant en place de remerciements auxquels l'homme de guerre était en droit de s'attendre, ledit Godair lui fit reproche de son intervention. « Esbahy » d'un tel comportement, le soldat trouva bon de placer le notaire en détention. Au cours de son interrogatoire, le notaire devait déclarer avoir été poussé au suicide par tentation démoniaque. D'ailleurs, affirma-t-il, six hommes, vêtus de noir, étaient présents, afin de le convaincre de mettre fin à ses jours. À l'évidence, il ne pouvait s'agir en l'occurrence que de diables. Il va de soi que le soldat n'en avait aperçu aucun. Il était clair comme de l'eau de roche que le notaire n'avait pas manqué d'être manipulé par d'obscures et redoutables puissances infernales. Aussi, « à celle occasion », à quelques jours de là, trois sorcières de Saulny furent poussées au bûcher le 1eraoût, jour de la fête de saint Pierre14. Il semblerait, selon Praillon, qu'il y en eut encore d'autres, exécutées en divers lieux15. Les ragots allaient bon train. Il se colportait l'information selon laquelle à Bar-le-Duc, où s'était joué un « mystère », l'un des figurants « faisant les personnages de dyables », eut, tout en conservant son accoutrement, cohabitation chamelle avec sa femme. Il avait voulu, disait-il, « faire le dyable ». Neuf mois plus tard, sa femme mit au monde un enfant de morphologie humaine normale au-dessous de la taille, mais en forme de diable au-dessus. Appelé, le prêtre avait refusé de le baptiser. L'on sollicita l'avis du Saint-Siège16. Près de Saint-Avold, « une jument délivra de deux enffans, ung filz et une fille17». À coup sûr un démon avait pris possession de cette cavale et incité
14 La chronique de Philippe de Vigneulles, tome Ill, p. 115. Les chroniques de la ville de Metz, p. 474. Chronique de Metz de Jacomin Husson 1200-1525, p. 140. Journal de Jehan Aubrion, p. 175. De ces quatre chroniqueurs (Philippe de Vigneulles, Praillon, Husson et Aubrion) ayant rapporté ces faits, Philippe de Vigneulles est le seul à mentionner une relation de cause à effet entre la tentative de suicide du notaire et l'exécution des sorcières de Saulny, par l'utilisation de la locution « à celle occasion ». 15 Les chroniques de la ville de Metz, p. 474. 16 Ibidem, p. 473. 17 Ibidem, p. 473.

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un homme à commettre avec elle le crime de bestialité. L'on n'alla pas jusqu'à supputer qu'une fille de cette localité, pour se débarrasser à bon compte de « son fruit », aurait pu l'avoir déposé en catimini dans l'étable, plutôt qu'abandonné sur le parvis de l'église ou devant la porte de l'hôpital. Il convient toutefois de ne pas méconnaître d'authentiques crimes de bestialité. De tels errements n'étaient pas rares. Un peu plus de dix ans en arrière, un habitant de Meix, en la prévôté de Longwy, avait déjà été brûlé vif «pour avoir eu affaire à une sienne jumenes ». Accusé du même crime, un individu n'allait pas tarder à être arrêté par le prévôt d'Étain19. Et puis, par désespoir, une femme fut retrouvée pendue dans le grenier de la maison qu'elle occupait près de la porte des Allemands. Une autre en fit de même à Fey, ainsi qu'un maire près de Brieyo. En outre, un tonnelier, se faisant passer pour devin, n'annonçait que calamités devant porter préjudice à la cité: mauvais temps, suicides en série, mortalité accrue, jusqu'à la ruine de la ville. On l'emprisonna21. Cependant les événements parurent lui donner raison. La vendange de 1485 fut bien maigre, le vin de mauvaise qualité22 et « il y eult [encore] peu de vin » l'année suivante, en 148623.Malgré une belle vendange en 1487, le vin demeurait cher, « tousjour vailloit la cawe de vin X ftans24 ». Manifestement, au Pays messin, l'état du vignoble, le déroulement des vendanges, le prix du vin qui en découlait, demeuraient, encore et toujours, la première des préoccupations. Aussi, lorsqu'au printemps de 1488 « il se tournait en grant ftoidure [...] que, le xnue jour de may, il gellait cy treffort que les vignes du Savellon, d'Oulteresaille, du Hault Chemin, de Chastel Sainct Germains, de Rouzérieulle, et partie dez vignes de Sciey, furent engellées ; [...] estoit une grant pitiés d'oyr lez plain (plaintes) et lamantacion des pouvres gens. Car c'estoit desjay la quaitriesme année qu'il avoient estés ou foudroiés ou engellés ou heu faulte de roisin25». Le temps se mit à la pluie, à tel point, nous en fait part Praillon, « que l'on ne pouvoit alleir à piedz ni à chevaulx26 ». « Et, avec ce, on n'avoit encore

ADME, B 1878, Compte de Waultrin de Filliers, receveur et gruyer de la prévôté de Lonwy; 1473-1474. 19ADME, B 1161, Compte de Nicolas Naze, lieutenant du prévôt d'Etain, 1487-1488. 20La chronique de Philippe de Vigneulles, tome Ill, p. 113. Les chroniques de la ville de Metz, p. 472. 21Les chroniques de la ville de Metz, p. 474. 22La chronique de Philippe de Vigneulles, tome Ill, p. 116. 23Les chroniques de la ville de Metz, p. 477. La chronique de Philippe de Vigneulles, tome Ill, p. 124. 24La chronique de Philippe de Vigneulles, tome Ill, p. 129. 25Ibidem, p. 130. 26Les chroniques de la ville de Metz, p. 482. 48

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au premier jour de jung veu quelque fleur en vigne; [...] ne fresse (fraise) ne serise (cerise i7 ». Tout comme en 1481, l'on se prit à « munnureir » contre sorcières et sorciers. Toujours les rumeurs, toujours la vigne. Mais, avant d'accorder un réel crédit à ces on-dit, il fut décidé de s'en remettre au Tout-Puissant, de solliciter son aide, d'implorer sa miséricorde. On se rendit donc vers « Saincte Croix devant Mets, qu'on dit Sainct Eloy, [...] pour prier Dieu de garder les biens de la terre28 », tout en le remerciant de la libération de Maximilien 1er,roi des Romains, fils de l'empereur Frédéric III le Pacifique, détenu par les bourgeois de Bruges depuis le 2 février 1488. La procession se déroula le 13 du mois de juin, « ce que on n'avoit fait de mémoire d'ome vevant (vivant)29 ». « Touteffois ainsy comme il plaisoit à Dieu, le malvaix temps continuoit tousjours30 ». Pluies, froidure, orages aggravèrent les dégâts causés au vignoble, une abomination. Derechef, de soi-disant sorciers furent pourchassés, appréhendés, emprisonnés, jugés et, pour la plupart d'entre eux, exécutés. En réparation des dommages qu'elles étaient sensées avoir commis aux vignes du Sablon et d'Outre-Seille, treize femmes sont arrêtées à Metz. Huit d'entre elles seront exécutées par le feu: deux le 1erjuillet, deux le douze du même mois, trois le dix-neuf, enfin une, la Guriatte, la seule dont le nom nous a été transmis par les différents chroniqueurs, le 2 du mois de septembre. Les exécutions ont lieu sur le ban de Devant-lès-Ponts (commune rattachée à Metz). Des 5 restantes, l'une, décédée en prison, est, bien que morte, brûlée le 1er juillet. Une autre est frappée de bannissement, deux semblent avoir été relaxées. La dernière, en dépit de ses dénégations, est condamnée à un emprisonnement à vie31.Elle sera libérée quatre ans plus tard, bénéficiant d'une grâce spéciale accordée par Maximilien, roi des Romains, à l'occasion de son séjour en la ville de Metz du 6 au 16 novembre 149232. En complément Husson signale trois sorcières appréhendées à Magny (commune rattachée à Metz). Deux sont conduites au bûcher le jour de la fête de saint Éloi (25 juin). Le Haut Chemin est également épuré. Un homme est intercepté à Vantoux et conduit à Metz. Il mourra dans les prisons de l'hôtel du doyen. Le 15 (ou le 18) septembre une sorcière est exécutée à Vigy. Trois sont saisies à
27La chronique de Philippe de Vigneulles, tome Ill, p. 130. 28Journal de Jehan Aubrion, p. 200. 29Ibidem, p. 200. 30La chronique de Philippe de Vigneulles, tome Ill, p. 132. 31Les chroniques de la ville de Metz, p. 482. Les chroniques de Philippe de Vigneulles, tome Ill, p. 131-132. Journal de Jehan Aubrion, p. 200 à 204. Chronique de Metz de Jacomin Husson, p. 143-144. 32Les chroniques de la ville de Metz, p. 587. 49

Maizières-Iès-Metz, près de Semécourt. Deux d'entre elles sont brûlées le 25 juin, la troisième est innocentée et libérée. Mais surtout l'on sévit aux côtes de Moselle, à commencer par Rozérieulles où une femme est poussée au bûcher. À Châtel-Saint-Germain, trois autres périssent par le feu le 26 juin. On purge Jussy de quatre femmes estimées malfaisantes qui y résidaient. Deux sont livrées aux flammes purificatrices le 19 août, une le 20 septembre, la dernière le 22 du même mois. Mis en jugement à Pierrevillers, un sorcier sera remis aux mains du prévôt de Briey qui en assurera l'exécution. Le 3 juillet une femme est encore brûlée à Saulny. Un peu plus tard, c'est à Woippy qu'une sorcière affrontera le feu du bûcher. Auparavant, trois sorcières avaient été brûlées à Marange le 17 juin. Hors le Pays messin, mais dans un environnement bien proche, deux hommes et trois femmes périssent par le feu à Thionville le 22 (Husson) ou le 23 août (Aubrioni3. Au total, l'an 1488 s'était soldé par 40 arrestations de sorcières et de sorciers, en treize lieux différents. Trente-trois étaient montés au bûcher dont seulement trois hommes. Ces événements peuvent être résumés en trois tableaux.

33Données tirées par recoupement des chroniques suivantes: Les chroniques de la ville de Metz, p. 482. La chronique de Philippe de Vigneulles, tome nI, p. 131-132. Journal de Jehan Aubrion, p. 200 à 204. Chronique de Metz de Jacomin Husson, p. 143-144. 50