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Sous le règne du Shah

De
220 pages
Ce livre est le témoignage d'une Iranienne qui a vécu sous le règne de Mohammed Réza Shah, deuxième et dernier monarque de la dynastie Pahlavi. A travers ses souvenirs, l'auteur essaie de montrer de quelle façon la transformation de l'image du Shah et l'évolution de la société iranienne ont abouti à la révolution islamique.
Un récit dans lequel elle nous donne avant tout à partager son ressenti à l'égard du personnage du roi et la manière dont les événements ont influé sur la perception qu'elle en avait.
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Sous le règne du Shah

(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8314-7

EAN : 9782747583145

Shirïne SAMII

Sous le règne du Shah

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Et si c'est un despote que vous voulez détrôner, voyez d'abord si son trône, en vous, est bien détruit. Khalil Gibran

Introduction
Roi des Rois, Ombre de Dieu sur la terre Je n'ai jamais eu le privilège de rencontrer le Shah en privé, ni de lui être présentée en public. Je n'ai pu le voir que dans des tournois internationaux de tennis, pendant une demi-heure, dans le jardin de son palais, parmi une centaine de personnes et, la dernière fois, dans une grande salle où il prononçait un discours à l'occasion de la journée internationale de la femme, en mars 1978. Je vous parle de quelqu'un que j'ai toujours observé de loin, sans jamais l'approcher. J'apporte ce témoignage pour montrer comment une anonyme l'a ressenti à travers son vécu ou plutôt comment les circonstances lui ont permis de le connaître. Ces éléments feront forcément varier son image en fonction de mes sentiments, passant de l'indifférence à l'admiration, de l'amour à la haine et de la répulsion à la pitié. Pour pouvoir la retracer, je remonte dans le temps aussi loin que mes souvenirs me le permettent et j'observe son évolution au ralenti. J'ai écouté les confidences de beaucoup d'anciens dignitaires iraniens. J'ai lu les ouvrages le concernant, écrits par lui ou par d'autres, mais j'ai envie d'apporter mon propre témoignage sur ce monarque qui m'a été imposé par le destin et à l'ombre duquel j'ai vécu, bon gré mal gré, pendant une grande partie de mon existence. Con1ffient s'exprimait-il dans l'intimité? Etait-il sincère avec luimême? Avait-il foi en tout ce qu'il entreprenait? Se considérait-il réellement comme l'ombre de Dieu sur terre? Se sentait-il à la hauteur de Cyrus le Grand pour se comparer à lui ou, tout simplement, jouait-il mal un personnage? Et surtout, croyait-il sincèrement que les autres étaient dupes de son jeu? Aussi majestueuse que puisse paraître l'ombre de Dieu sur la terre, elle n'était pas toujours apaisante et devenait même, parfois, écrasante. Pourquoi? Pour répondre, je dois revivre le règne de ce Shah et montrer la transformation de son reflet sur InoÎ. Ce que je vais dire pourra peut-être paraître erroné aux yeux de ceux qui l'ont connu et côtoyé de près. Moi je rapporte ce que j'ai aperçu de loin et j'écris ce que j'ai entendu dire sur lui. Deuxième monarque d'une dynastie éphémère, succédant à une longue chaîne de rois à travers l'histoire de l'Iran, il en sera le dernier maillon. Souvent dans ses discours il évoquait avec déférence ses prédécesseurs en faisant leur éloge. Il se considérait comme leur successeur légitime et le garant de la souveraineté nationale. Ma première impression est que ce roi n'a pas pris conscience du fait que régne.r n'était pas un acte unilatéral, et qu'il avait besoin de 7

son peuple. Il croyait accomplir sa mission envers une masse misérable que Dieu lui avait confiée, sans jamais se donner la peine. de l'écouter, ni réussir à surmonter les obstacles qui le séparaient de ses sujets. La population iranienne vivant sur un sol riche s'estimait lésée et blâmait les dirigeants, qui ne distribuaient pas équitablement le produit de. la richesse nationale. En voyant les parvenus faire fortune à ses dépens, elle se sentait spoliée et les miettes qu'on lui jetait de temps en temps ne la satisfaisaient plus. La constitution était un autre objet de discorde permanent entre le Shah et la nation. Il n'avait ni le courage de la supprimer, ni envie de l'appliquer. Cette difficulté, ajoutée à d'autres que l'on verra par la suite, rendaient vains tous ses efforts. En l'absence d'un vrai dialogue entre lui et son peuple, tous ses actes même de bonne volonté ne produisaient pas l'effet escompté. Ils ne faisaient que renforcer l'image d'un monarque exerçant le pouvoir absolu, car il lui annonçait toujours ce qui était décidé pour lui et à sa place. Personne n'osait s'opposer à lui. Les rares individus qui ont tenté de le faire sont tombés en disgrâce. De quel droit critiquer ['ombre de Dieu? N'est-ce pas un sacrilège ? Dans ce cas, pourquoi tricher avec la démocratie? Une dictature authentique n'aurait-elle pas mieux valu qu'une démocratie truquée? Depuis la nuit des temps, le totalitarisme était dans la tradition de l'empire. Le Roi des Rois incarnait le père de la nation. Comment désavouer celui qui représentait le concept du bien et du mal? Lui seul pouvait combattre le mal et faire triompher le bien pour la gloire de l'empire. Il n'y avait là rien à contester. Le peuple devait lui être soumis corps et âmes. N'appelait-on pas le Shah notre Père Couronné? Les exemples ne manquent pas. L'histoire de l'Iran est remplie d'horreurs commises par les gouvernants sur les gouvernés. Ces pratiques étaient acceptées et tolérées, autrement elles n'auraient pas pu se perpétuer jusqu'à nos jours. Des exceptions comme Cyrus et Karim Khan furent rares parmi les rois. On peut les compter à peine sur les doigts d'une seule main. Dans ce cas, pourquoi, lorsqu'on hérite d'un tel passé, ne pas jouer franc jeu? Le fondement de la société restait le même. La contestation et la remise en question n'étaient toujours pas entrées dans les mœurs de la plupart des gens. On était encore soumis et honoré de l'être. Et les crimes de la SA VAK auraient tout au plus égalé les châtiments princiers d'antan. Mais, dans un temps où le reste du monde ne parle que de démocratie et de droits de l'homme, ce n'est pas facile d'assumer une dictature. Le moindre faux pas est fatal. Il fallait avoir la carrure nécessaire, être fort et infaillible et jouer le jeu à fond. La moindre défaillance étant fatale, il fallait prendre tous les atouts en mains, attaquer au lieu d'être attaqué et être toujours sur une position offensive, d'autant plus que, pendant le règne de ce Shah, la situation du pays 8

et les conditions de vie en Iran s'étaient beaucoup améliorées. Les gens vivaient et voyageaient en sécurité. La famine n'existait pratiquement plus et on luttait contre les épidémies et les maladies endémiques. Beaucoup de choses laissaient encore à désirer mais le pays était bel et bien en voie de développement. Au lieu de modifier ou de supprimer la constitution, le Shah préférait faire semblant d'être un monarque constitutionnel tout en exerçant l'autorité absolue. Ce fait rendait la situation confuse et les gens perplexes. Il donnait à l'opposition un argun1ent fondan1ental pour protester contre la légitimité de son pouvoir. Il faut reconnaître que les Iraniens, bien qu'ils n'aient jamais goûté à la démocratie dans leur propre pays, à part quelques courtes années d'apprentissage inachevé, n'étaient pas tenus dans l'obscurantisme. Ils étaient libres d'étudier et de séjourner dans différents pays. Ils pouvaient facilement se procurer la presse internationale. De ce fait, ils n'étaient pas coupés de la civilisation moderne. Ils savaient que, dans une monarchie constitutionnelle, les initiatives sont prises par le Parlement où siègent, en principe, les élus de la nation. Or, en Iran, ils étaient choisis d'avance. Le Parlement n'était qu'une façade. Tout le monde le savait. Confus, le peuple iranien ne comprenait plus le sens de son statut politico-social. Il ne savait plus s'il était libre ou sous tutelle impériale. C'était la base du malentendu entre lui et le pouvoir et tout le système s'échafaudait sur cette ambiguïté. De ce fait tout paraissait mensonger. Certaines vérités étaient mêlne perçues comme de la propagande et personne n'y croyait. C'était un cercle vicieux. Le Shah en était le centre. Avec le temps et malgré toutes les promesses des gouvernements successifs, les personnes les plus optimistes, ne voyant venir aucun changement profond, devenaient de plus en plus sceptiques. Percevant l'inutilité de leurs efforts pour instaurer une vraie démocratie, elles abandonnèrent tout espoir et leur objectif devint de plus en plus radical. Il fallait renverser le régime impérial pour arriver au but. En attendant, elles continuèrent à vivre sans illusions, s'accommodant, du mieux possible avec le pouvoir. Elles vivaient sous une apparence docile, plutôt indifférente, sans s'intéresser directelI}ent aux problèmes de la société et moins encore aux affaires de l'Etat. Ainsi se créa une masse pleine de rancune et prête à exploser. Peut-on gouverner dans le vide et garder l'estime de gens que l'on considère tout juste bons à peupler les stades? A force d'être méprisée, la foule se tait et masque son vrai visage. Devant les affronts, elle se retranche et se désintéresse des affaires publiques et du roi luimême, mais elle n'en continue pas moins à exister. Elle réfléchit et prépare sa vengeance. On verra pl}ls tard que de cet amalgame de gens refoulés surgira un monstre. Etant méconnu par ceu.x qui l'ont créé, il ne pourra plus être maîtrisé à temps. Il engloutira tout sur

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son passage y compris le Roi des Rois en personne, avec son trône et sa couronne. Me trouvant placée par le hasard de ma naissance parmi ces condamnés au silence, j'ai pu constater sur moi comme sur mon entourage l'effet produit par la propagande du régime. Tous ses beaux discours entraient par une oreille et sortaient par l'autre. De même que l'on était considéré C0111mequantité négligeable, de mên1e on prenait ces gouvernants pour des marionnettes. Leurs manigances n'intéressaient personne et leur personnalité disparaissait derrière leur fonction. C'étaient des comédiens jouant entre eux, sans susciter l'intérêt des spectateurs. Ceux qui applaudissaient souhaitaient monter sur scène. Les rôles étaient forcément secondaires. Les acteurs avouaient humblement n'être que les esclaves du Roi des Rois, réduits à exécuter ses ordres. Les seuls protagonistes à peu près stables faisaient partie de la cour. Les autres étaient de simples pions susceptibles d'être jetés à chaque instant. Ainsi, ils jouèrent à l'Empereur et à l'Impératrice. On se couronna, on organisa des fêtes en invitant le monde entier sans y associer les Iraniens qui devaient se contenter de regarder sur les écrans ces réjouissances, scandaleuses à leurs yeux. Coupée des réalités et enfermée dans son univers artificiel, la cour ne pouvait pas s'en rendre compte. Ses membres vivaient dans un monde à paIt. Ils croyaient appaltenir à une caste de droit divin. Ils n'étaient là que pour être vénérés par le peuple, qui devait être honoré par leur simple présence. Tout devait être conforme à leur bon plaisir et le royaume devait se plier entièrement à leur service. J'avoue pourtant que ces individus et leur système m'ont tellement marquée que, c'est seulement maintenant que je prends conscience de ma liberté retrouvée. ..;\près des années de vie à l'étranger, j'arrive enfin à me débarrasser de cette carapace d'autocensure. Elle m'avait emprisonnée et en même te.mps protégée, pendant des années, à mon insu. Je l'avais forgée autour de ma personne pour me préserver et elle avait fini par s'incruster en moi comme une seconde peau. J'en profite pour parler et me défaire de toutes ces années passées dans le silence. Je désire partager avec les autres, pour une fois dans ma vie, mon point de vue personnel, sans crainte ni contrainte. C'est pourquoi j'apporte. ce témoignage sur le règne du Roi des Rois, avec tout le respect dû à son rang et surtout dû à l'amour que j'ai pu lui témoigner ne serait-ce qu'un jour dans ma vie. Je regrette qu'il ne soit plus de ce monde pour le lire et connaître l'opinion de l'un de ses humbles sujets, pour qu'il puisse constater que la masse contrainte au silence devient redoutable. Elle réfléchit. Selon une logique qui lui est propre, elle rétablit sa propre justice. Et sans que personne ne. s'en doute, elle condamne en silence, attend sa vengeance et se venge.

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Chapitre I
Le roi et moi 1941-1951 Simine joue dans le jardin. Au centre, il y a un bassin rond, tout autour, des arbres et au fond, une haie de buis. La bonne est affairée à côté du bassin. Un avion passe. Son bruit les surprend toutes les deux. Elles lèvent les yeux et le voient traverser un ciel bleu et ensoleiUé. L'enfant sautille en le pointant du doigt et crie: «L'avion...regarde...un avion! Il passe juste au-dessus de nos têtes.» La bonne dit:
-

Egypte. La fillette secoue sa main en signe d'au revoir et l'avion disparaît dans le ciel. - Tu crois qu'elle m'a vue?
-

C'est l'avion de Khanom Foziéh (Madame Fawzia). Elle rentre en

Bien sûr.
De si haut? Oui. Pourquoi part-elle en Egypte ? Elle rentre chez elle, dans son pays, chez son frère, le roi d'Egypte.

-

Pourquoi?

Ne sachant quoi répondre, eUe dit: «Pourquoi, pourquoi, toujours pourquoi...tu crois que je n'ai rien d'autre à faire que de répondre à tes questions et à perdre mon temps en bavardages. J'ai du travail qui m'attend, moi... pourquoi, pourquoi...» Tout en grognant, elle ramasse ses affaires et disparaît vers la maison. Cette petite fille, c'est toi. Cette felnme ne te fait pas peur. Elle est gentille. Elle bougonne tout le temps et monologue pendant des heures partout où elle va, dans l'indifférence générale. A cette époque, peu d'avions volent dans le ciel de Téhéran et les voitures ne sont pas nombreuses. A ta grande joie, on y circule encore en fiacre. Tu connais bien la reine Fawzia. Tu l'aimes beaucoup. Tu vois ses photos dans les journaux et tu la trouves très belle. Bien qu'elle ne soit pas blonde avec des yeux bleus, chaque fois que tu écoutes un conte de fée, tu te représentes la fille de leur roi à son image. Tu trouves sa beauté magique. Pour toi, elle incarne la créature la plus gracieuse que Dieu ait pu créer sur terre. Un personnage de rêve! Tu n'oses même pas souhaiter lui ressembler. Tu connais bien sûr son mari le Shah et leur fille que tu aimes bien. Mais le personnage central, la personne que tu admires le plus, c'est la reine elle-même. Tu considères les autres, même le Shah, comme des êtres secondaires, n'étant là que pour la servir. Tu es surexcitée à l'idée d'avoir vu Il

son avion et surtout de lui avoir dit au revoir. En racontant l'événement à tes parents, tu veux qu'ils te confirment qu'elle. t'a vue de làhaut. Quelle chance qu'elle soit passée juste au-dessus de ta tête! Tout ce que les grandes personnes racontent entre elles, sur la reine et son départ, n'est pas très clair: la maladie, la cure, ses aventures amoureuses et ses malheurs conjugaux. Avec le temps, tous ces cancans perdent de l'intérêt. Ils feront place à des commérages sur la vie sentimentale du jeune roi: sa solitude, son attente désespérée de retrouver son épouse et enfin son chagrin qu'il essaye d'oublier dans les bras d'autres femmes. Cette attente dure longtemps et s'avère finalement vaine. L'impératrice va quitter l'Iran et son mari pour toujours. On ne parle plus d'elle dans les journaux mais ses photos sont toujours exposées par-ci par-là. Tu appartiens à une famille qui vient du Nord de l'Iran. Téhéran est pour ainsi dire: une ville d'immigrés. Le non1bre de person~es originaires de la capitale est assez limité. Jusqu'à la fin du xvrrreme siècle, elle n'est qu'une petite agglomération sans importance, située près d'une ancienne cité, Rey, tombée en ruines. Son renom commence avec Agha Mohammad Khan, le fondateur de la dynastie Qadjar (1796-1925), qui la choisit pour capitale. Ta famille, bien que vivant à Téhéran, conserve des liens profonds avec sa province d'origine. A la maison tout le monde parle le guilaki, la langue de cette région. Tous les domestiques viennent du Nord. Certains d'entre eux, qui arrivent directement de la campagne, ne savent même pas s'exprimer en persan. Pour toi qui grandis à Téhéran, la ville de province est synonyme de vacances. Située près de la mer Caspienne et séparée du plateau central par le massif de l'Elbourz, le climat y est différent du reste de l'Iran. Il y pleut souvent. Le paysage est verdoyant. Les nuances varient selon qu'on regarde la forêt, les rizières, les plantations de thé, les arbres ou les végétations diverses qui poussent tout naturellement dans ce climat humide. En ce temps-là, les toits des maisons étaient en tuiles rouges, les rues étroites et pavées de pierres rondes. Pendant longtemps, les membres de ta famille, bien qu'installés à Téhéran à cause des postes qu'ils occupent, considèrent cette ville comme étant sans intérêt. Ils n'ont aucune envie d'investir dans cette région aride. Ils restent attachés à leur province natale, profitant de toutes les occasions pour y retourner. Vivant toujours dans le passé, ils mirent un certain temps à admettre la prééminence de Téhéran. Car, au début, tout en étant la capitale, elle faisait figure de province à côté de ce Nord qui était le point de contact avec l'Occident. Les meilleurs artisans venus de Russie s'y étaient installés. Comme le transport orienté vers l'Europe passait par la mer Caspienne, le port d'Anzali (appelé plus tard Pahlavi) devint la porte qui ouvrait sur ce continent. C'est pourquoi, pendant un certain temps, l'endroit fut marqué plus qu'ailleurs par le modernisme. La population de 12

cette région passait pour être plus ouverte que d'autres à la civilisation occidentale. ~A.prèsla fermeture de cette porte, Téhéran va se développer au détriment des autres villes et, notamment, de celles du Nord. La politique de centralisation du gouvernement transformera la capitale en un seul et unique pôle d'attraction tandis que les provinces se videront de leurs habitants. La Deuxième Guerre mondiale

Tes souvenirs commencent avec la guerre. En 1941 pendant l'été, tu pars accompagnée de ta mère et de ta grand-mère chez une tante à Machhad, ville sainte au nord-est de l'Iran. Tout va bien jusqu'au jour où l'on annonce l'entrée des troupes soviétiques qui avancent vers cette ville. C'est la panique générale. On est averti de leur passage village par village. Elles s'approchent rapidement et les gens n'ont pas le temps de s'enfuir. On les attend d'une heure à l'autre et chacun prend ses précautions. On les décrit comme des barbares dévorant femmes et enfants, brûlant et saccageant tout sur leur passage. Tu es envahie par cette angoisse répandue autour de toi. Malgré l'assurance que te procure la présence des adultes, tu as peur, n1ais en même temps les envahisseurs t'intriguent. A cause de tout ce que l'on entend, tu te les représentes con1me des monstres sortis de contes pour enfants et te demandes s'ils peuvent vraiment exister en chair et en os. Tu es peut-être la seule curieuse car personne ne veut rester en ville et subir leurs exactions. Ceux qui le peuvent s'enfuient avec leurs familles, aussi loin que possible vers les campagnes. Ceux qui restent se lalnentent sur leur sort. V ous êtes obligés de raccourcir vos vacances et de repartir à Téhéran avant que la route ne soit fermée par l'Armée Rouge. L'adieu est déchirant. Vous arrivez sans incident à Téhéran. Ta grand-mère repart aussitôt vers le nord. Tout le monde a peur d'être coupé de son domicile. Peu de temps après, au grand soulagement de ta mère, sa sœur quitte enfin Machhad avec toute sa famille. Sur la route, ils doivent passer de nombreux barrages placés par l'Armée Rouge. Au cours de l'un de ces contrôles, au grand désespoir de tes cousins, leurs beaux fusils de chasse ont été confisqués et remplacés par deux balalaïkas par l'officier soviétique. Pendant cette période, l'Iran traverse une période trouble. Réza Shah, sous la pression des mêmes Anglais qui avaient auparavant facilité son accès au trône, dut abdiquer en faveur de son fils et quitter le pays. Ayant refusé de chasser les ressortissants allemands de l'Iran, il fut accusé de collaboration avec les nazis. Les Alliés, le 19 juillet et le 16 août 1941, par deux mémorandum demandent leur expulsion. De leur point de vue, ces Allemands, appartenant à la cinquième colonne, menacent leurs intérêts au Moyen-Orient. Ils pré-

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parent l'opinion publique mondiale à une éventuelle attaque de l'Iran, en écrivant des articles alarmants sur les activités dangereuses de ces techniciens. Par la suite et Inalgré la déclaration de neutralité de l'Iran au début des hostilités, ils y entrent par force le 25 août 1941, bombardant les villes sans défense. Surpris, le gouvernement iranien doit s'incliner et accepter le fait accompli. Le 28 août, il donne à ses troupes l'ordre de déposer les armes. Cette défaite éclair a un effet psychologique désastreux sur la population. L'armée impériale, modernisée et transformée par Réza Shah, sYlnbolisait la puissance de son gouvernement. On la croyait invincible, alors qu'elle s'est désintégrée avant même de pouvoir combattre. Durant ces mêmes jours, le conseil de guerre suprême licencie les garnisons de Téhéran. Les rues sont envahies par des soldats sans ressources. Chassés de leurs casernes, ne sachant que faire ni comment retourner dans leurs villages, ils mendient leur billet de retour. Pour la plupart, ils sont d'origine paysanne et sont venus de différentes régions de l'Iran pour faire leur service militaire obligatoire. C'est le chaos. Dans cette confusion générale, tout le monde attend le pire. Avec l'invasion étrangère, l'autorité du roi s'ébranle du jour au lendemain. Lui qui gouvernait comme un maître absolu perd tout son pouvoir. Le pays entre dans une période de confusion. Les troupes soviétiques occupent le Nord de l'Iran et les Britanniques le Sud. Les récits de ces malheureux jours, racontés par les personnes étant à l'époque des réservistes ou des sous-officiers, concordent. La désorganisation de l'armée est étonnante. Ces hommes sont prêts à se battre pour leur patrie mais il n'existe plus aucune structure pour les accueillir. Est-ce le fait de l'attaque surprise des Alliés? Toujours est-il que les communications sont ron1pues. Plus rien ne fonctionne dans l'armée impériale disparue du jour au lendemain. Pendant ces premiers jours de panique générale, les magasins d'alimentation de Téhéran ferment leurs portes et la population redoute la famine. Chaque fois que les employés de maison sortent pour chercher quelque cbose, ils rappoltent des récits épouvantables, exagérés par les habitants et les commerçants du quartier. Les visiteurs arrivent aussi avec des nouvelles fraîches. Le dictateur patti, les langues se délient. Tout le monde s'exprime librement sans se méfier des espions du Shah qui, paraît-il, se trouvent partout, même parmi les domestiques. Tu entends beaucoup d'histoires sur la terreur provoquée par ce roi, notamment celle-ci racontée par l'épouse de l'un de ses premiers ministres: «Un vendredi, quelques amis viennent nous rendre visite. Nous prenons le thé dans le jardin et tout le monde est détendu. Soudain le téléphone sonne et on vient dire à mon époux que la cour l'appelle. Tout le monde se tait. Un silence de mort règne parmi les invités. Pâles et inquiets, ils attendent tous le retour de mon mari. Ils 14

sont comme des condalnnés attendant un verdict. Ils savent que le roi est tenu au courant, par ses espions, de leur présence chez nous. S'il appelle son Premier ministre un vendredi, jour férié en Iran, pendant que tout ce monde est réuni, il ne peut s'agir que d'une chose grave. Chacun croit que ce message téléphonique le concerne personnellement, pour mettre fin à sa carrière ou pire, à sa vie. En effet, rares sont ceux qui sortent vivants de ses prisons. Mon mari revient et dit que le Shah demandait un simple renseignement. Chacun est rassuré mais le charme est rompu. M. Ehsan, cardiaque, est tellement secoué qu'il ne peut plus rester assis. Il doit partir pour s'allonger tout de suite chez lui et les autres ne tardent pas à le suivre.» Les Iraniens ont surtout peur des Soviétiques. Pour être à l'abri de l'Armée Rouge, beaucoup de gens, parmi les citoyens aisés et les officiers de haut rang, s'enfuient vers le sud dans les zones occupées par les Britanniques. C'est dans ce climat d'incertitude que le jeune roi remplace son père et prête serment au Parlement, le 17 septembre. Le pays est occupé et mis sous la garantie d'un traité d'alliance tripartite préservant son indépendance et son intégrité territoriale. Malgré cette assurance, l'avenir de l'Iran paraît sombre et le présent incertain. L'occupation du pays par les Alliés n'arrange guère la germanophilie de ses habitants. Ce sentiment, naissant au lendemain de la Première Guerre mondiale, atteint son apogée en 1939, par un décret du Reich déclarant que les Iraniens sont de purs Aryens et ne peuvent être concernés par la loi raciale. En Iran, on considère l'Allemagne comme l'une des nations les plus civilisées et les plus disciplinées. Sous prétexte de la présence de quelques techniciens, les Iraniens voient leur pays envahi par ses deux ennemis héréditaires qui ambitionnent toujours de se le partager. Incapables de défendre leurs intérêts par eux-mêmes, la plupart des gens souhaitent la victoire des Allemands. Les personnes ayant séjourné dans ce pays en parlent avec admiration. Elles gardent de bons souvenirs et une certaine nostalgie de l'ambiance dans laquelle il baignait, restant sous le charme de ses parades et de ses défilés. Seul un prince qadjar t'avoue le malaise qu'il a ressenti à Berlin. C'est l'époque où les juifs portaient l'étoile jaune. Le prince retourne en Iran passant par Berlin. Il sort se promener. l\yant le teint mat et un grand nez, dans la rue tout les gens le dévisagent d'une façon gênante. Il croit lire dans leurs regards un certain étonnement de le voir sans son étoile. Il se sent mal à l'aise et ne peut continuer sa promenade. Il retourne à son hôtel n'osant plus mettre les pieds dehors en attendant son départ. i\.ussi étrange que cela puisse paraître, en Iran, pour rendre. Hitler sympathique, le bruit court qu'il est musulman, qu'il ne le dit pas ouvertement mais que c'est un vrai croyant.

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Étant donné la situation, le règne du nouveau monarque commence par une vague de liberté. La presse, après une longue période de silence, se met à attaquer violemment l'ancien régime. De même, les Parlementaires, qui étaient payés pour rester passifs pendant tout leur mandat, délient leurs langues et jugent sévèrement le roi déchu. Une fois écarté du pouvoir, chacun se permet de le condamner ouverten1ent. Certains opposants laïques comme le Dr Mossadegh et quelques dignitaires religieux, pam1i lesquels les ayatollahs Qomi et Kashani, reviennent d'exil. Le retour de Qomi est même salué par le consul britannique à Kermânchâh. Il va à sa rencontre selon la coutume en Iran, plusieurs kilomètres avant l'entrée de la ville. Les prisonniers politiques, pour la plupart des marxistes, sont amnistiés. Ces intellectuels sortent de prison glorifiés. Ils profitent de leur popularité et créent le parti Toudeh. Une activité intense se polarise autour d'eux. Par son intermédiaire, ils jouent un rôle important dans la vie politique et culturelle de l'Iran. Ils incarnent l'intelligentsia du pays. Parmi les prisonniers libérés, il y a aussi quelques survivants des chefs de tribu. Il faut aussi affronter tous ceux qui, sous la contrainte du dictateur, lui ont vendu leurs biens à un prix dérisoire. Celui-ci, d'origine modeste, sans fortune mais d'une avidité illimitée, voulait tout s'approprier par la force. Ceci est d'autant plus étonnant de la part de ce roi qui vivait, paraît-il, dépourvu de tout luxe, comme un simple soldat. Il n'a jamais oublié ni nié ses origines. On raconte qu'au retour de son voyage en Europe la mère de sa dernière épouse, une princesse qadjar, lui apporte des sous-vêtements en soie. En sortant de son bain, le Shah est surpris par ces cadeaux inattendus. Il demande à son serviteur: - D'où viennent-ils? - C'est Madame votre belle-mère qui les a envoyés. Après les avoir bien examinés, il dit: - Apporte-moi mes sous-vêtements en coton. Ceux-ci sont trop soyeux pour mon goût et bons pour les princes. Moi je n'en suis pas un. Je ne suis qu'un simple soldat. Madame l'a peut-être oublié. Et il ne les mit jamais. À son époque, la cour d'Iran vit sans aucun faste. Quel écart avec celle de l'Egypte! La délégation iranienne, partie pour demander la main de Fawzia, en revie.nt éblouie par sa splendeur, ne trouvant pas de mots pour la décrire. Après le départ du roi, les murs de la capitale sont noircis de slogans injurieux à son égard et à celui de sa dynastie. Faute d'autres moyens d'expression, cette coutume est toujours très répandue en Iran. Cependant le vide laissé par le dictateur est difficile à remplir. L'apprentissage de la liberté ne se fait pas du jour au lendemain et l'Iran ne fait pas exception à la règle. Les événements vont montrer combien certaines réformes entreprises par Réza Shah ont été super16

ficielles. En arrivant au pouvoir, il essaye de briser l'influence des religieux, mais ceux-ci restent vigilants en conservant leur contact avec la population. Le roi parti, ils retrouvent de nouveau leur influence et leur pouvoir du passé. Certains cultes interdits recommencent et beaucoup de femmes reprennent leur tchador. Pendant son règne, celles qui étaient voilées se faisaient attaquer par la police dans les rues. Tu te souviens d'un jour où, sur ton passage, un policier a arraché le tchador d'une pauvre vieille femme. Tu revois la violence de cette scène comme si c'était hier. Elle nlarchait vers vous avec un pot de yaourt à la main. Tout d'un coup, un agent surgissant d'on ne sait où se jette sur elle. Ille lui arrache et, comme elle résiste, le tissu est déchiré et le pot de yaourt cassé. Tu vois encore les yeux craintifs de la femme essayant de se couvrir avec le reste de son voile. Mais son agresseur le prend et le déchire en mille morceaux. C'est atroce: la femme a honte de se montrer dans ses vêtements rapiécés. Pour elle., comme beaucoup d'autres, ce morceau de tissu est avant tout un cache-misère. Malgré ton jeune âge, tu le sens et tu ne comprends pas l'acharnement du policier contre cette personne sans défense. Pendant tout le trajet, tu pleures et tu demandes des explications, sans être satisfaite par ce que l'on te répond. Des années plus tard, un jour, tu veux entrer accompagnée de ta grand-mère dans la cafétéria d'un grand magasin nouvellement ouvert. Un jeune homme confus vous barre le chemin. Il dit que l'on n'entre pas ici la tête couverte. Il est conscient du ridicule de ce règlement dans un pays comme l'Iran où les femmes, passé un certain âge, portent souvent quelque chose sur leur tête. Pendant l'Occupation, le nouveau Shah est présenté comme quelqu'un de vulnérable qu'il faut protéger. Jeune, beau et timide, il a beaucoup de charisme. Il doit faire face à une situation difficile car il incarne la souveraineté nationale et l'indépendance du pays. Il est respecté et ainlé par les Iraniens, ne suscitant aucune crainte, alors que le seul souvenir de son père évoque la terreur. Personne ne veut qu'il paye à la place de son père. Peu à peu, chez toi aussi, il suscite de la sYlnpathie. Tu te Inets à l'aimer et à l'admirer. Il trouve une place grandissante dans ton cœur et devient ton personnage préféré. Il est le roi de ton pays et symbolise ce royaume qui ne signifie pas encore grand-chose dans ta tête. C'est un terme vague, une carte de géographie tandis que le roi existe concrètement et te sem~le. plus réel. Il faut dire aussi qu'à ton âge tu ne peux imaginer un Etat sans roi. Comment penser autrement puisque nlême les Fées et les Djinns ont leur Shah. Son absence te semble un handicap. Il est nécessaire pour l'équilibre de ton imagination. Dans tous les contes, il y a toujours un Shah et toutes les histoires dignes de ce nom commencent toujours par: «Il était une fois un roi qui... », et si par hasard elle débute par autre chose, on le retrouve un peu plus loin. Sans lui, la 17

fable n'a aucune saveur. Il incarne la puissance. Il est comme un père protégeant ses sujets. A l'image de ces contes, un pays sans roi te paraît comme un corps sans tête. Tu partages le sentiment général régnant autour de toi. Tu éprouves aussi de la tendresse pour ce Shah que l'on décrit solitaire, courageux, victime des circonstances, mari mal aimé de son épouse et père débordant d'amour pour sa fille. On publie souvent les photos du père et de l'enfant dans les magazines. Mais d'après ce que tu peux comprendre, il n'est pas aussi seul qu'on le dit. Tu sens qu'il est surtout admiré par les femmes qui sont, toutes, un peu amoureuses de lui. Fawzia, bien que lointaine et oubliée par la presse, incarne toujours à tes yeux la beauté absolue. En ce temps-là, le photographe de la cour impériale qui a son atelier au centre de Téhéran expose en permanence dans ses vitlines les photos en noir et blanc de l'impératrice. Chaque fois que tu passes devant cet atelier, tu ne peux t'empêcher de t'arrêter un moment pour contempler et admirer cette créature de rêve, pleine de grâce. Tu renonces à cette halte après les fiançailles du Shah, lorsque ses photos ont été remplacées par celles de Soraya. C'est une très belle femme, sans plus. Elle n'a rien de magique. Ayant grandi et ne vivant plus dans l'émerveillement que provoquent les contes de fées, peut-être que tu ne pouvais plus retrouver ce même charme sous les traits d'une autre femme.

Toujours la guerre
La guerre continue et, dans toutes les salles de cinémas en Iran, on montre au début de chaque séance les images du front commentées par les Anglais. Ainsi les Iraniens sont régulièrement informés par ces derniers et regardent à travers leurs yeux ce qui se passe dans le monde. On y voit souvent le roi d'Angleterre avec sa femme et ses deux filles. Leurs images, malgré les commentaires élogieux, te laissent indifférente. Tu préfères mille fois voir le Shah à leur place. Il faut croire que tu n'es pas seule à le souhaiter car chaque fois que l'on montre le roi toute la salle explose, applaudit et exprime ses sentiments par des mots et des cris. C'est spontané et naturel. Il est

populaire.

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Après l'entrée des Etats-Unis dans la guerre, les soldats américains envahissent à leur tour les rues de Téhéran. Ils sont plus voyants que les autres et considérablement plus riches. Ils ont de l'argent à dépenser, des bas en nylon et des friandises à distribuer. Certaines bonnes de quartier sont suspectées de sortir avec ces Américains en cachette. Beaucoup de femmes de différentes minorités vivant en Iran nourrissent l'envie d'un mariage mixte pour aller vivre aux États-Unis, pays de rêve et de prospérité. Certaines ont finalement réalisé ce désir et furent paraît-il très déçues. Croyant épouser des

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millionnaires en uniforme, elles avaient trouvé des balayeurs à la place. A ce moment-là, le summum du bonheur, P9ur une certaine catégorie de gens, est de pouvoir aller vivre aux Etats-Unis. L'Europe à feu et à sang ne suscite plus d'attrait tandis que l'Amérique représente la puissance et l'aisance. Grâce aux scénarios des années 30 à 50, elle symbolise le bonheur, la richesse et la gloire facile. C'est le pays des miracles, où tout peut arriver par hasard, où tout est possible, chose inconcevable dans les autres pays du monde. Du jour au lendemain, on y fait fortune. La fille du milliardaire tombe amoureuse du laitier. Le fils du millionnaire épouse la bergère. On peut devenir célèbre à chaque instant grâce à un producteur caché quelque part et tout ceci dans un décor joyeux et enchanteur avec la magie de la musique et de la danse. Les soldats américains sur place et l'imagination aidant, on vit dans un rêve cinématographique. En chacun de ces soldats, on voit un acteur ou un milliardaire déguisé. C'est la raison pour laquelle certaines femmes courent derrière ce qu'elles croient être le bonheur. Dans le temps, parmi les gens de la maison, il y avait le fils d'une vieille servante. Sa mère habitait en province et le garçon préparait un examen à Téhéran. Il se coiffait à la Tyron Power et rêvait de partir à Hollywood pour devenir acteur et célèbre. Il te demandait de lui apporter régulièrement tous les journaux existant dans la maison. Il coupait les photos des acteurs et des actrices et les collait soigneusement dans un album qu'il avait fabriqué lui-même et restait des heures à les contempler. Tous les jours, séchant ses cours, il allait au cinélna et voyait un film deux ou trois fois de suite. Il ne cachait pas son admiration pour les soldats américains et regrettait de ne pouvoir communiquer avec eux. En les croisant dans la rue, il leur disait chaque fois "hello et good bye", les deux seuls mots qu'il connaissait en anglais. Ensuite, il venait le raconter aux autres, comme s'il s'agissait d'une longue conversation. Il cachait son album, se méfiant terriblement du fils de la cuisinière. Ce dernier était apprenti cordonnier et se moquait de l'autre en l'appelant notre Tyran local. Ces deux-là ne pouvaient se supporter et, en dehors de leurs accrochages, ils ne se parlaient presque pas. Sous les regards indifférents des autres, ils incarnaient à leur tour le conflit du monde extérieur à l'intérieur de la maison. Alors que l'un préparait la dictature des prolétaires, l'autre se montrait conciliant envers les capitalistes, les ennemis du peuple. Tyran conseille régulièrement à Leïla, ta gouvernante, d'aller voir tel ou tel film. Ce sont toujours des comédies ou du music-hall américain. Une fois, elle se laisse convaincre par Ali qui, pendant une semaine, parle et reparle d'un film qu'il a déjà vu et souhaite revoir. Autrefois, à Téhéran, il y avait un cinéma qui montrait exclusivement des films soviétiques. Un jour, vous allez voir ce film. A votre grand étonnement, il n'y a presque pas de 19

femmes dans la salle et les spectateurs applaudissent à intervalles réguliers. L'unique image restée dans ta mémoire est la scène de la fin où les filles blondes en tabliers, portant des nattes et des foulards, chantent sur des tracteurs. Elles ont chacune une gerbe de blé dans les bras et paraissent radieuses. Leila n'a rien dit à Ali qui, très enthousiaste, commente le film en long et en large. Ce fut la première et la dernière fois qu'elle écouta son conseil. A cette époque, curieusement, la plupart des femmes qui habitent ou travaillent chez tes parents et tes grands-parents sont veuves, séparées ou abandonnées. Elles n'ont pas de mari et élèvent seule leurs enfants sans pouvoir compter sur le père. Elles sont amères et il ne faut surtout pas leur parler de leur passé, ni des hommes. Elles se sentent victimes d'une injustice masculine contre laquelle elles sont sans défense. Imbibée de leurs plaintes et marquée par leur situation, tu prends très tôt conscience de certaines anomalies dans la société iranienne et gardes en mén10ire la souffrance de ces êtres piétinés. Dans ton esprit, les femmes seront divisées en deux catégories bien distinctes: les victimes et les autres. Tu ne veux en aucun cas faire partie des premières et, comme elles sont en majorité pauvres et illettrées, pendant longtemps, tu crois que leur situation est en rapport avec leur condition sociale. A partir de ce moment-là, l'indépendance prend à tes yeux une valeur inestimable. Elle devient le facteur essentiel pour pouvoir vivre dignement. Avec tout ce qui se passe autour de toi, tu commences à douter du mariage. Même la cérélnonie ne te fascine plus. C'est le prélude d'une autre vie, une aventure imprévisible avec un étranger. Bien que dans ta fmnille les hommes pratiquent la monogamie, tu redoutes la polygamie répandue partout ailleurs. Et, malgré la protection de tes proches, tu te sens n1al assurée à l'intérieur de la société dans laquelle tu vis en tant que femme. Pour pouvoir y vivre décemment, il faut être armée jusqu'aux dents et bien préparée. Tu commences à devenir méfiante et tu veux te procurer toutes les garanties possibles. Il suffit de regarder autour de soi pour devenir consciente du danger.

Sous l'Occupation
Pendant toute la période de l'Occup,ation, la vie continue comme par le passé à l'intérieur des foyers. A l'extérieur, les mœurs et les habitudes changent. On parle des cafés, des bars et des dancings qui ouvrent les uns après les autres pour distraire les occupants. Les hommes, jaloux et traditionalistes, défendent à leurs filles et à leurs épouses de parler avec les étrangers et de sortir seules le soir. La famille doit rester en dehors de ce trouble qu'on espère passager. Malgré leur désordre, les soldats américains ne font pas peur. On les tolère, tout en souhaitant leur départ. Ils sont souvent ivres. Leurs

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comportements choquent, bien sûr, mais ils ne sont ni violents ni agressifs. On ne peut pas dire la même chose des militaires soviétiques. Bien que très disciplinés, ils suscitent la terreur et la méfiance. Ils ne sont pas partout mais juste où il faut pour vérifier et contrôler. Leur présence pèse lourdement sur la population du Nord de l'Iran et leur séjour paraît interminable. Se croyant en tenitoire conquis, ils donnent des ordres, imposent leurs règlements et ceux qui sont sous leur domination essayent par tous les moyens de s'y dérober. Bien qu'ils aient interdit la pêche en mer Caspienne, les pêcheurs continuent d'attraper les poissons. Pour les exporter et les vendre, ils les transportent quotidiennement dans les cercueils, sous le nez de l'officier soviétique en plein centre du port. Ainsi, chaque jour, quelques cercueils partent vers le cimetière sur les épaules des pêcheurs récitant les versets du Coran, suivis des parents et des amis du défunt en larmes. Comme le nombre de ces convois reste stationnaire, l'officier s'inquiète et redoute une épidémie. Un beau jour, il arrête l'un de ces cortèges funéraires et demande de transporter le cadavre à l'hôpital pour une autopsie afin de découvrir la cause de ces décès quotidiens. Les gens protestent vivement, affirmant que c'est contraire à leur religion et que le mort doit être enterré le plus vite possible. L'officier ordonne alors à ses soldats de réquisitionner le cercueil. Devant sa détermination et sous ses yeux ahuris, ils le laissent tomber et chacun s'enfuit de son côté. En voyant les poissons répandus dans la rue, il devine aisément la cause de l'épidémie et aucun examen médical ne sera nécessaire. Quand tu regardes en arrière, tu ne te souviens pas d'avoir souffert de la faim ou du froid comme beaucoup d'autres, pendant cette période, mais tu es envahie par le malaise des adultes et de leur impuissance. Le seul et terrible spectacle gravé dans ta mémoire, marquant l'horreur de cette époque, c'est la vue des colonnes de Polonais malades et affamés, déportés par les Soviétiques. Ils ont traversé une partie de l'Europe et de l'Asie dans des circonstances atroces pour échouer en Iran, pays très différent du leur, mais également appauvri par la guerre. Personne ne sait pourquoi ils furent abandonnés à Téhéran. Beaucoup d'entre eux sont morts en cours de route. Pendant un certain temps, les rescapés de cette pénible aventure remplissent les rues de la capitale. Ils sont livrés à leur sort. Ils n'ont rien et sont obligés de mendier dans une langue incompréhensible, pour une bouchée de pain. Les gens ont pitié de ces malheureux, mais à cause du typhus, ils ont peur de s'en approcher. Étant éloignés de leur pays natal, ces nouveaux mendiants paraissent d'autant plus pitoyables qu'ils ne ressemblent guère aux autres quémandeurs, nombreux dans les rues de Téhéran. Leur aspect et leur attitude montrent qu'ils ne sont pas des professionnels. Chaque fois que tu sors de la maison, la vue de ces pauvres gens te fait mal. Tu es embarrassée devant ces êtres sans visage, malades et affamés, mal à l'aise 21

devant cette misère en face de laquelle tu te sens impuissante. Sans le savoir, pour la première fois dans ta vie, tu es témoin d'une véritable tragédie humaine. Peu de temps après, un bar s'ouvre près de chez toi. Et toujours vers quatre à cinq heures de l'après-midi, une jolie femme blonde et maquillée, debout à côté de sa porte entrouverte, regarde les gens avec indifférence en fumant sa cigarette. Elle est visiblement une étrangère. Elle a une bouche trop rouge, des yeux tristes et un regard vague. Elle est très belle, mais de cette beauté émane une mélancolie captivante. Tu ne peux rester indifférente à la vue de cette étrange créature, si gracieuse et si triste. Cette femme t'intrigue. Elle est enveloppée d'un mystère que tu veux percer. Chaque fois, en traversant cette rue, tu essayes de passer devant ce bar. C'est une boutique transfolmée, très sombre à l'intérieur, dont on ne peut apercevoir qu'une partie de la devanture. La blonde donne l'impression d'étouffer là-dedans. Peut-être que l'air du dehors lui fait du bien et que le va-et-vient des passants la rassure. Elle est comme un oiseau dans une cage, seule et perdue. Tu as envie de lui dire bonjour, de lui sourire, de la divertir rien qu'un mon1ent par un geste, par un mot, mais elle ne te voit jamais. Perdue dans ses pensées, elle ne voit personne. Chaque fois, tu te dis: « Si je capte son regard, je vais lui sourire », mais tu n'y parviens jamais. Un soir, tu surprends tes parents en train de parler de cette femme. Elle est polonaise. C'est une ancienne déportée. Ils parlent d'un mariage, d'une mésalliance. En te voyant alTiver, ils se taisent et changent de conversation. L'enseignement Un beau jour, on décide de te mettre dans une école maternelle pour que tu entres en contact avec les enfants de ton âge. Tu n'es guère contente. Tu te plais bien à la maison. Même toute seille, tu t'inventes des jeux, et puis, tu n'es jamais vraiment seule. D'habitude, on envoie les enfants directement à l'école primaire. En dépit de ta résistance, tu t'habitues assez vite. La directrice est une Arménienne charmante, souriante, aimable et bien ronde qu'on appelle Madame. Elle est toujours assise sur un fauteuil et vous observe de loin. Elle vous raconte parfois des histoires et accompagne vos chants et vos danses avec son piano. Il y a deux jeunes maîtresses qui jouent avec vous et vous apprennent à chanter et à dessiner. La ville étant pleine de corneilles, l'une d'entre elles vient se percher tous les jours sur la branche d'un grand arbre qui est dans la cour de cette école. On l'appelle la corneille de Madame. Elle vient paraît-il lui raconter toutes les bêtises que les enfants commettent à la maison. Comme Madame est au courant de tous vos faits et gestes en dehors de l'école, on prend cet oiseau très au sérieux. Tu te méfies

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