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Souvenirs

De
606 pages
1860-1900, dans une lointaine province de l'Empire austro-hongrois, un jeune polonais d'origine modeste découvre le monde kaléidoscopique qui l'entoure : Ukrainiens, Allemands, Juifs... Il va devenir, dans Vienne, la brillante capitale, ministre de François-Joseph. D'un côté le risque d'absorption, comme simple province, dans un Grand Reich allemand autoritaire; de l'autre, menace de démembrement par le despotisme russe. Moment-clé où le chassé-croisé d'alliances contre-nature n'a pas encore brouillé les esprits et condamné l'avenir.
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Kazimierz
SOUVENIRS Mémoires Mémoires CH ŁĘDOWSKI
eee edu XIX siècledu XIX siècle
1860-1900… dans une lointaine province de l’Empire
austro-hongrois, un jeune Polonais d’origine modeste
découvre le monde kaléidoscopique qui l’entoure : SOUVENIRS Ukrainiens, Allemands, Juifs… Il va devenir, dans Vienne,
la brillante capitale, ministre de François-Joseph.
Plus qu’une « success story » : un condensé – durant RÉFLEXIONS D’UN POLONAIS
une courte période d’équilibre entre puissance et déclin,
alors qu’un gouvernement de facto polonais dirige l’Empire D’AUTRICHE-HONGRIE
et tente, pour le moderniser, de greffer sur la vieille Double
Monarchie, un troisième centre (slave) – des efforts pour (1843 - 1920)
préserver, au cœur de notre Europe, un ilot autonome de
libéralisme politique supranational.
(Traduit du polonais par Guy Imart
D’un côté, risque, au nom du pangermanisme,
avec l’aide de Halina Tyminska)
d’absorption, comme simple province, dans un Grand
Reich allemand autoritaire ; de l’autre, menace de
démembrement par le despotisme russe, sous couvert de
panslavisme.
Moment-clé où le chassé-croisé d’alliances
contrenature n’a pas encore brouillé les esprits et condamné
l’avenir.
Illustration de couverture : L’auteur, à l’époque
où il prend sa retraite.
ISBN : 978-2-343-04457-6
9 782343 044576
45,50 €
SOUVENIRS
Kazimierz
RÉFLEXIONS D’UN POLONAIS D’AUTRICHE-HONGRIE
CH ŁĘDOWSKI
(1843 - 1920)







Souvenirs
Réflexions d'un Polonais d'Autriche-Hongrie
(1843 - 1920)
eMémoires du XIX siècle


Déjà parus

Claire TISSOT, Paris assiégé 1870-1871. Correspondance
Fouqué-Le Cœur, 2014.
Jean GOASGUEN, Médecin de marine au Sénégal
(18821884). Souvenirs de Louis Carrade, 2014.
Auguste VONDERHEYDEN, Mon évasion du camp de
Mayence durant la guerre de 1870, 2013.
Pierre ALLORANT, Jacques RESAL, Un médecin dans le
sillage de la grande armée Correspondance entre Jean Jacques
Ballard et son épouse Ursule demeurée en France (1805-1812),
2013.
Kazimierz Chledowski

(Traduit du polonais par Guy Imart
avec l’aide de Halina Tyminska)




Souvenirs
Réflexions d'un Polonais
d'Autriche-Hongrie

(1843 - 1920)
























































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343- 0 4457-6
EAN : 9782343 044576
PREMIERE PARTIE

CHAPITRE I
Commencé le 12 Septembre 1897
Je suis né en 1843, le 18 Février. A quelle heure et sous les auspices de quelle
planète, peu importe : nous ne vivons plus à l’époque des astrologues et que ce
fût Mars ou Vénus qui aient veillé sur ma naissance – cela n’a guère d’importance
selon les opinions d’aujourd’hui.
A une demie- heure de route d’Iwonicz – des sources d’eaux iodées de Galicie,
dans la région de Krosno- se trouve le hameau de Lubatowska qui appartient aux
Trzecieski de Miejsce. Mon père, Otton Chledowski, y géra dans sa jeunesse une
exploitation agricole ; il gérait Lubatowska car le village familial de Wietrzno, à
une lieue de là, avait échu en héritage à son frère ainé, Walenty, un homme de
lettres célèbre. Otton, cadet des trois frères, était le préféré de la famille ; il avait
été élevé sous l’influence de sa mère car il avait perdu son père en bas âge.
A Mytarka, tout près de Zmigrad, avait habité mon grand-père, Seweryn
Chledowski, homme de vieille souche, propriétaire réputé, le plus souvent en
carriole entre Dukla et Hawaj, un domaine en Hongrie (1) qu’il tenait à bail.
Maitre Seweryn était debout aux aurores pour s’occuper de la ferme, chantait à
pleine gorge tout en marchant au milieu des charrettes et des chevaux « Qui se
tient sous Son aile… », tout en entrecoupant les strophes du cantique
d’interjections du genre « Attelle le bai ! dépêche-toi, vaurien ! » ou bien, sans
perdre de temps, passait son rasoir sur ses joues, sûr de sa main comme de sa tête
qui tenait bien le vin vieux de Hongrie.
C’est qu’il lui fallait se démener pour élever trois fils et deux filles, leur donner
de l’instruction, car maitre Seweryn croyait à la sagesse et au savoir, ce qui, encore
à cette époque-là, n’était pas partout article de foi dans le piedmont des
Carpathes. C’était, pour l’époque, un esprit très moderne, extraordinairement
soucieux de l’éducation de ses enfants, entreprenant et qui, à Wietrzno, faisait
régner l’ordre et la discipline.
Mon grand-père Seweryn était un personnage énergique, avenant ; son
portrait, que j’ai gardé jusqu’à ce jour, le présente comme un bel homme d’une
cinquantaine d’années, avec un beau visage régulier, plein de santé, vigoureux, des
yeux clairs et sereins – un homme d’action. Il avait acheté, aux Fonds Religieux
(2) me semble-t-il, le hameau de Wietrzno qui méritait bien son nom car il se
trouvait dans une passe montagneuse, sur la rivière Jasiolka, près de Dukla dont
les vents, la grêle, les orages formaient la caractéristique plutôt que les
bourrasques de neige et les congères. Seweryn habitait là. Il menait son affaire
grand train et amassa ainsi un capital tel qu’il s’était fixé pour but de racheter
Hawaj en pleine propriété.
C’était en 1811, pendant la malheureuse campagne d’Autriche de Napoléon,
précisément quand l’Etat autrichien promulgua la « régulation » de sa monnaie.
Maitre Seweryn avait alors de l’argent liquide : survint la banqueroute de l’Etat et
la valeur du papier-monnaie chuta de façon importante. Advint encore alors un
autre malheur. Le cuisinier de Wietrzno, brusquement frappé d’aliénation mentale
alors que maitre Seweryn était absent de la maison, mit en plein jour le feu aux
bâtiments de la ferme. Voyant cependant que l’incendie ravageait les pêchers
plantés sous le mur, qu’il cultivait avec beaucoup de soins, il se trancha la gorge
sur place avec son rasoir. L’assurance contre les incendies était encore inconnue
chez nous et le feu causa des pertes énormes. Il ne pouvait plus être question
d’acheter Hawaj. Il subsista cependant un fonds pour assurer la dot des filles – et
Wietrzno qui, à l’époque de la corvée, était dans l’ensemble un hameau de valeur.
Je n’ai connu ni mon grand-père, ni ma grand-mère. Je me suis fait une idée de
celle-ci d’après le portrait de Maszkowski (3). C’était une vieille femme, douce, en
bonnet blanc avec des rubans violets, enveloppée dans un fichu noir à fleurs,
appuyée sur une canne noueuse. Ses mains devaient être très belles car
Maszkowski les a représentées avec beaucoup de ressemblance et de façon si
artistique que n’importe quel maitre renommé pourrait lui envier ce portrait. Le
couple avait trois fils et deux filles.
A Dukla, les relations de voisinage avaient rapproché le couple Seweryn des
Stadnicki (4) et le château local exerçait son influence sur tous les environs. Il
marqua également le manoir noble de Mytarka où il n’y avait pas de clavecin. Les
jeunes demoiselles traversaient donc chaque jour une passerelle sur la Jasiolka
pour aller s’exercer au clavecin des Stadnicki, tandis que les jeunes gens, si du
moins ils n’étaient pas à l’école mais à la maison, empruntaient des livres de la
bibliothèque Kuropatnicki (5) qui venait juste d’être transférée à Dukla.
L’influence d’un homme aussi cultivé que Antoni Stadnicki fut extrêmement
salutaire pour ses jeunes voisins et décisive pour le développement de leurs
penchants littéraires.
Le plus âgé d’entre eux, Adam (6), tira de la bibliothèque de Dukla sa première
œuvre littéraire : « Description des ouvrages polonais omis par Bentkowski ». Il
émane de cette œuvre le même esprit qui anime les travaux de tous les
bibliophiles. Pour les jeunes esprits, néanmoins, la collection de livres, le
sauvetage des vestiges du passé ne suffisait pas : ce ne pouvait être qu’une
initiation passagère. Adam, puis aussi Walenty, se mirent à essayer leur force dans
des articles plus personnels. Ces essais furent lus, retouchés à Dukla et devinrent
une source importante d’espoirs littéraires.
Le vieux Seweryn se réjouissait grandement des succès de ses fils mais
s’exprimait, non sans malice, sur le compte des écrivains car son intelligence
pratique ne découvrait guère de grands espoirs pour ses fils en littérature.
Monsieur Antoni Sadnicki prit cependant les jeunes littérateurs sous sa
protection. Toute une série d’articles s’était déjà accumulée mais il n’existait pas
encore de revue où ils auraient pu être imprimés. Sans doute Dzierzkowski
s’efforçait-il, à Lvov, de fonder une revue littéraire ; il avait même fini par obtenir
en 1815 l’autorisation gouvernementale, avait convaincu le libraire Wildo de
10 l’éditer, mais il fut impossible de trouver un correcteur-rédacteur. Il écrivit à
Varsovie, pensant trouver un père piariste qui saurait correspondre à cette
fonction mais, dans ce domaine aussi on notait qu’on souffrait d’un grave déficit.
Stanislaw Potocki, directeur de l’Instruction Publique, lui dit, par exemple, qu’à
Varsovie on ne trouvait personne qui fut capable d’enseigner correctement le
latin. Comment est-ce possible – disait Dzierzkowski – sur la terre natale de
Tomicki, Trzecieski, Janicki, Kromer et Modrzewski.
A partir du 1° Janvier 1816 le « Revue de Lvov » put, comme on le sait,
commencer à paraitre mais à la fin Novembre il n’y avait toujours pas de
rédacteur. « Que ton jeune littérateur (Adam Chledowski) – écrivit Dzierzkowski
à Antoni Sadnicki, réunisse au plus tôt des matériaux et les envoie à Lvov ». Mais
c’est en personne que le « jeune littérateur » vint dans la capitale provinciale ; il se
fit bien voir du tout-puissant avocat, l’étonna par ses connaissances
bibliographiques – ce qui alors valait de l’or – et s’installa comme collaborateur de
la future revue.
Cependant, l’échéance fixée pour la parution des « Annales de Lvov » -car tel
fut le titre finalement retenu – approchait ; il y avait déjà trois cents abonnés mais
le malheureux Dzierzkowski ne savait quoi entreprendre. Il écrivait alors à
Sadnicki : « Impossible de découvrir dans tout Lvov quelqu’un qui ressemble à un
rédacteur ; il y a bien sûr des gens capables, mais qui appartiennent à un ordre tel
qu’ils ne peuvent se consacrer à une telle vocation. Quant à des collaborateurs, la
chose est difficile chez nous car la langue érudite n’est pas celle du peuple et par
conséquent il n’y a aucune aide à attendre des professeurs et des gens
exclusivement voués au savoir. »
Dzierzkowski respecta pourtant sa parole et publia dans les premiers jours de
1816, avec l’aide du jeune littérateur, le premier numéro des « Annales ». Ce
numéro était médiocre, on y trouvait beaucoup de réimpressions d’articles de
journaux viennois et de traductions d’articles allemands – fades, ennuyeux et
superficiels. Il semble cependant que le monde littéraire de Lvov fut soit
relativement satisfait par cette publication, soit désespéré de voir jamais paraitre
quelque chose de meilleur. Toujours est-il que le jeune littérateur demeura
rédacteur, avec comme principal collaborateur Bruno Kicinski.
Les débuts furent néanmoins timides. Adam Chledowski écrivait la plupart des
articles à contenu bibliographique, historique et littéraire, Kicinski imprimait de
médiocres traductions d’Ovide, Jan Népomucène Kaminski ses excellentes
traductions de Schiller et Stanislaw Jaszewski ses premiers essais poétiques. La
jeunesse littéraire commença à se regrouper autour des « Annales » : le cadet
Chledowski, Walenty, rejoignit également son frère.
Grâce à l’initiative des frères Chledowski fut créée une « Société pour
l’initiation à la littérature polonaise » ; ses statuts, naturellement, n’avaient pas été
approuvés par le gouvernement, n’engageaient que des amis et exprimaient le plus
honnêtement des intentions ; mais il était clair, à en juger simplement d’après le
titre, combien les connaissances des fondateurs étaient modestes en ce qui
concerne la littérature polonaise et modestes leurs prétentions pour le moment.
La jeunesse sentait que ses forces étaient rares, qu’elle n’avait pas de Mickiewicz
en son sein. Les aspirations en, chez elle, à une littérature nationale étaient des
plus splendides mais, du fait du manque de lien avec le passé polonais, elles ne
11 s’appuyaient pas même sur des écrivains de l’Epoque des Lumières ni ne
plongeaient ses racines plus loin dans le passé. Que prendre donc comme point
de départ ?
Vienne fournissait les nouvelles littéraires ; avec Varsovie les relations étaient
de plus en plus difficiles ; il n’y avait guère de bibliothèques polonaises dans la
région et les collections d’Ossolinski (7) étaient encore à Vienne. Tout cela avait
pour conséquence qu’il était plus facile pour les gens de la région de se
familiariser avec les auteurs allemands qu’avec le passé polonais.
Le point de départ fut donc la splendide littérature allemande de cette
époque : Schiller, Goethe, Jean-Paul Richter en poésie, Kant et Fichte en
philosophie. Rares étaient ceux qui lisaient le français ; tous finissaient leurs
études avec une formation totalement allemande.
Adam Chledowski qui, en tant que rédacteur de l’unique revue littéraire
polonaise de Lvov, fut celui qui, tout naturellement, prit la tête de ce courant.
Mais il ne s’éternisa pas à ce poste : au bout de trois ans, il partit pour Varsovie
après avoir confié ses responsabilités à son frère afin d’occuper là-bas de façon
très active une position dans le domaine journalistique. Il fonda le « Journal
Littéraire » ainsi qu’une typographie, épousa Cecylia Narbuttowna et s’installa là
jusqu’à la révolution de 1831.
Après la révolution, l’Etat russe lui confisqua ses biens ; il émigra donc à Paris
avec son fils âgé de dix ans. Les deux filles du couple Adam Chledowski – Aniela
et Seweryna – devaient avoir un destin très original. Pendant la fuite de Varsovie
de leurs parents, elles s’égarèrent, encore fillettes, quelque part dans la campagne
et, ne pouvant retrouver leurs parents, finirent par joindre, à leur retour à
Varsovie, les Dobky, amis de leurs parents auxquels ceux-ci avaient confié la
garde de la typographie et de l’immeuble qu’ils possédaient.
Les fillettes, ainsi séparées des leurs, demeurèrent à Varsovie et furent élevées
chez ces amis, lesquels furent extrêmement méchants envers elles, leur faisant
sentir qu’elles étaient des orphelines. Peu après cependant, tout changea et les
jeunes filles, longtemps négligées, firent un très beau mariage – l’ainée épousant
Léon Dembowski (8), propriétaire d’un château et la cadette, le fils de celui-ci,
Edouard. J’ai rencontré une fois à Varsovie, bien plus tard, ce châtelain déjà grand
vieillard ; il laissa des Mémoires qui, à cette époque (1898) justement, étaient très
lues. Edouard, grand patriote, agitateur de renom, parvint constamment à
s’échapper des griffes des Etats russe et autrichien, tant il était habile. Le vieux
juge Eichmüller, à Dukla, racontait à ma sœur qu’en tant que jeune magistrat
autrichien, il avait eu aux arrêts pour quelques jours un prisonnier politique, qui
s’était évadé. Ce n’est que plus tard qu’il apprit qu’il s’agissait d’Eduard
Dembowski. Eduard périt à Gdow mais les milieux patriotiques polonais
refusèrent longtemps de le croire mort, estimant qu’un des leurs, habile à ce
point, avait seulement fait courir le bruit de sa mort mais qu’il était vivant et
continuait son action.
Le fils d’Adam Chledowski, Ludwik, qui étudia pour intégrer l’école
polytechnique, jouait joliment du piano, composait même et dansait
gracieusement. Jeune homme svelte, il était bien accueilli dans la société. Il fut
même invité par la princesse de Berry et fit la connaissance, dans le manoir de
celle-ci, d’une jeune fille, la jeune comtesse Pfaffenhofen, mi-Allemande,
mi12 Française, que la princesse protégeait. Cette demoiselle Pfaffenhofen avait une
belle dot, possédait l'île Oberwerth, près de Coblence et était majeure. Les jeunes
gens tombèrent amoureux et, comme il était peu probable que la princesse de
Berry donnât son accord au mariage de sa protégée avec le fils d’un émigré
polonais sans fortune, Ludwik enleva la jeune fille, n’ayant à peine que deux louis
en poche. Il la conduisit à Coblence où un prêtre de ses amis bénit le jeune
couple. Oberwerth devint un moment un point de ralliement pour les émigrés
polonais. Le vieux couple Adam Chledowski y habita en effet plus tard, près de
leurs enfants, veillant à ce que les petits-enfants soient éduqués comme des
Polonais.
A dire vrai, ça ne leur réussit guère ; le petit-fils ainé, Ludwik, qui grandit
encore du vivant de son grand-père, apprit à parler polonais et sa vie durant fut
heureux d’être un Polonais – sans trop savoir comment s’y prendre. Mais le plus
jeune, Kazimierz, tout dévoué à l’armée autrichienne, se laissa germaniser
complètement. Leontyna, la fille du couple Ludwik, demeura veille fille et courut
le monde sans arrêt, séjournant le plus souvent chez différentes amies en
Angleterre. Il m’arrivera encore plusieurs fois de parler de cette partie de ma
famille.
A partir de 1819, Walenty prit en charge la rédaction. Les « Annales »
commencèrent à être mieux éditées qu’auparavant mais déclinèrent au bout d’un
an, naturellement à cause du manque de collaborateurs et d’abonnés. Le rédacteur
jugea qu’un nouveau titre amènerait le public à collaborer : il fonda donc
l’« Abeille polonaise » mais celle-ci disparut dans le courant de l’année 1820.
Néanmoins, l’initiative due à la parution des « Annales » et de la Société Littéraire
ne demeura pas sans suite. En 1817, année de la parution des « Annales », avaient
commencé à paraitre les « Variétés », une demie année après la disparition de
l’« Abeille » parut le « Journal de Galicie ». Malgré le déclin des Annales de Lvov
et de l’Abeille, son rédacteur, Walenty Chledowski et son principal collaborateur,
Jan Nep. Kaminski furent désormais et pour une longue période – jusqu’en 1831
– les principaux représentants du mouvement qui avait débuté avec la modeste
Société littéraire et qui exerça une influence décisive sur l’évolution des esprits en
Galicie.
Nous devons maintenant examiner de plus près ces deux hommes, Walenty
Chledowski et Jan Nep. Kaminski qu’unissait une étroite amitié et qu’animait une
même pensée.
Walenty, quand il prit la charge de la rédaction des Annales, avait à peine 22
ans (il était né en 1797) ; il avait fait, comme c’était alors le cas, d’assez solides
études, maitrisait bien le polonais – ce qui était loin d’être fréquent -, avait une
grande facilité pour écrire et un esprit profond, accessible aux difficiles problèmes
de la philosophie spéculative allemande. De belle prestance, vif non sans une
certaine touche de mélancolie, spirituel, il savait plaire et se faire des amis.
Il décrit joliment dans son poème « Souvenirs de jeunesse » le développement
de sa pensée qui est simultanément le reflet des tendances du reste de la jeunesse
nationale. Il y évoque pour son ami de jeunesse les rêveries, les promenades un
livre à la main dans la montagne de Wietrzno, « ses réflexions sur les hommes et
leur destin » :
13 « Notre esprit dans son plus haut envol/ A approfondi Mendelsohn/ Quand celui-ci,
enflammé par un sujet sublime/ S’exprimait par la bouche de Fedon./ En nous
‘promenant dans une prairie fleurie’,/ Accordant l’état de nos âmes et de nos cœurs à
ces lieux sublimes/Nous lisions ces œuvres pleines de douceur ;/ Toi tu t’envolais au
temps de Saturne/ Dans les vastes vallées de l’innocente Arcadie,/ Respirant la
tendresse du doux Gessner ;/ Tu as pris le chemin des sombres forêts/ Où, couché
sous des arbres/ Tu entendais Filida mourir de nostalgie,/ Tu entendais Daphnis
chanter Chloé/ Et moi je préférais l’exaltation de Schiller,/ Moins sensible à
Théocrite ;/ Lui, digne dans son envol plein de beauté,/ Fort de l’inspiration du
Poète, / Il éveillait dans mon âme de fortes émotions./ Après, c’était Goethe aux
multiples richesses qui me passionnait,/ Le délicieux Wieland et le Lessing très
correct,/ Par la douceur du verbe et la beauté du contenu,/ Malgré la qualité de
chacun qui amusait mon esprit,/ Qui, soit d’une voix tendre, parlait à mon cœur/
J’estimai en premier le Poète. »
Auparavant, les jeunes gens ignoraient la littérature polonaise, pensaient en
allemand, n’ayant reçu à l’école qu’une éducation totalement étrangère – ce dont
Walenty se plaint également :
« Jusqu’à présent guidés par l’école, nous suivions les rails/ En nous promenant en
étrangers en pays de Teutons ;/ leurs œuvres étaient nos uniques modèles et notre
seul savoir./ Sans encouragement, sans exemple/ Nous ne connaissions ni le passé ni
la langue de nos ancêtres./ Mais les destins de nous deux se sont avérés bienveillants/
Et nous ont amenés au Pays, notre Patrie./ Quelle joie pour nos esprits/ Quand des
bords du Rhin et du Danube/ Nous avons ramené l’enthousiasme dans notre Pays/
Et nous sommes retrouvés au bord de la Vistule ;/ Les fleurs y sont aussi belles si ce
n’est plus encore,/ Les œuvres excellentes et riche la langue/ Quand dans les vastes
champs battus des vents/ Et qui étaient les nôtres/ Au lieu d’écouter des formalistes
acharnés et ennuyeux/ Et de très raisonnables adeptes de Kant/ Nous trouvâmes les
Sniadecki profonds et clairs,/ Quand, au lieu des Gessner/ Nous avions de doux
Simonides et des Karpinski/ Et que des milliers de Hagdorn, de Pffefl, de Rabner,/
De Uzow, Kleist, Gleim et Bürger/ Nous avons trouvé en un seul Krasicki./ »
La joie de ces adolescents est attendrissante lorsqu’ils découvrent les trésors
nationaux qu’avec soin on leur avait cachés à l’école sans qu’ils puissent se les
approprier, afin de ne pas leur faire franchir une nouvelle étape :
« Comme un chercheur de trésors,/ Dans des couloirs souterrains/ Découvre
d’abondantes autres mines/ D’avance il décompte les gains/ Prêt à subir toutes les
peines et difficultés ;/ Il vit dans un monde plein d’espoirs fous,/ Un monde très
beau, là où nos compatriotes/Brillent, rendus plus grands par les lauriers,/ Par l’espoir
de nouveaux succès./ Ces fardeaux étaient un nouvel encouragement aux peines et
aux labeurs/ Nos forces grandissaient à chaque problème./ Quand Niemcewicz
contait les actes chevaleresques de Zawisza,/ Soit après la triste disparition de
Zolkiewski/ Il versait des larmes de tendresse sur son luth ;/ Quand Naruszwicz
racontait l’histoire de nos ancêtres/ Et nous transportait par ses écrits dans le passé
lointain/ Quand celui qui savait nous amuser et nous instruire/ Se moquait de nos
moines avec humour,/Ou ridiculisait les défauts de nos compatriotes/ Ou pour laisser
en souvenir aux descendants/ Il décrivait leurs qualités anciennes/ Le coeur se
remplissait de courage, on ne manquait pas de désir ;/ L’instant après l’instant
disparaissait/ Et ça valait la peine de se donner du mal/ A lire leurs œuvres sitôt qu’on
14 le pouvait,/ D’admirer leur charme et puiser leur savoir,/ Se réjouir grâce à l’espoir/
Qu’un jour, même beaucoup plus tard/ Quand mûriront en nous les graines qu’ils ont
semées,/ En signe de reconnaissance/ Nous déposerons une fleurette sur leur
tombe. »
C’est pourquoi, après de telles rêveries, des échecs littéraires aussi graves que
le déclin de deux revues, dont on attendait Dieu sait quels fruits, ébranlèrent
gravement Walenty ; il perdit un moment l’espoir que quelque chose lui réussisse,
craignant que cette carrière, de ce fait, lui répugne, que son père ne s’oppose à
son avenir littéraire et préférât voir son fils le seconder dans l’exploitation de la
propriété de Wietrzno ou Hawaj plutôt que de s’engager dans des escarmouches
ingrates avec la censure de Lvov. Poussé par un désir ardent, il prêta l’oreille à
l’invitation de son frère qui le pressait de venir à Varsovie et d’y chercher un
emploi. La Commission des Confessions et de l’Instruction Publique était un
domaine qui lui convenait ; il y entra comme adjoint honoraire et y travailla près
de deux ans. Durant l’hiver 1822 il se rendit cependant à Lvov pour un congé de
deux mois et là il tomba amoureux. Son idéal se trouva être une demoiselle
Tchorznicka, de Zelechow, près de Stryj.
Dès le mois de Mai 1823, cet amour conduisit le couple à l’autel, au seuil
duquel l’impitoyable curé de Zelechow « les tortura plus de six mois avec ses
sermons sur les devoirs matrimoniaux. Cependant, la sœur de la jeune fille,
Mademoiselle Batowska, une personne de rare vertu, s’efforça de tarir par des
pressions plus douces la pénible éloquence de Monsieur le Curé et ainsi, sur le
chemin en revenant de l’église, conformément à une tradition de l’époque, des
fillettes portant des fleurs, effrayées par les explosions des mortiers ainsi que,
devant le balcon, toute une foule présenta aux nouveaux mariés ses félicitations,
leur offrit le pain et le sel, de jeunes bouvillons, des pigeons, des moutons tout
parés de fleurs, après quoi l’un des paysans prit la parole au nom de tous. »
Le jeune couple s’installa à Zelechow ; le littérateur dut se consacrer à la
gestion du domaine, ce qui ne lui permit pas de revenir à son poste à Varsovie ;
durant la lune de miel, il oublia même les classiques, oublia les « Escargots »
auxquels son frère avait voué une guerre acharnée, oublia les nouveaux projets
littéraires – en un mot, fut, pour un moment, heureux.
Ce moment ne dura pas même un an car la jeune femme mourut quelques
mois après le mariage. Tombée gravement malade, elle rédigea un testament par
lequel elle remettait à son mari tous ses biens – importants : le domaine de
Samborski ; quand elle se sentit mieux, Walenty, avec joie, déchira devant elle le
testament et le brûla. Elle mourut le lendemain matin. Walenty pouvait alors se
demander à juste titre en quoi consiste le bonheur humain et se répondre à
luimême :
« Un instant -/ Indescriptible, inexplicable,/ Né mystérieusement,/Passager et
léger,/Comme porté sur les ailes d’un paillon -/ Et qui ne revient pas. »
Après le décès de sa femme, Walenty s’installa à Wietrzno, un hameau près de
Dukla qu’il avait hérité de son père ; il séjourna souvent aussi à Lvov et voyagea
beaucoup, en Allemagne et en Suisse. Ce fut l’époque de ses principales études
littéraires et de son activité la plus féconde. Il se consacra essentiellement à la
15 philosophie allemande, acquérant tous les ouvrages récemment parus et touchant
à cette question. Il prenait beaucoup de notes, recopiait des extraits de ses
pensées, projetait visiblement de publier un ouvrage philosophique majeur.
Parallèlement, il noua des relations prolongées avec tous ceux qui s’occupaient de
littérature nationale – Bielowski, Jozef Pajgert, Zaleski (9) – et envoya des poésies
et des articles aux « Variétés » à Lvov.
Cependant, de Wietrzno à Lvov, il y avait de quatre à cinq jours de route ; ses
voisins ne s’intéressaient guère encore à la littérature et les églogues
subcarpathiques n’assoupissaient pas toujours son âme. Alors, par les soirs
d’hiver, assis devant la cheminée, notre littérateur saupoudré de neige affirmait
qu’il serait doux en vérité de revenir au métier de ses aïeux :
« Il était encore plus doux de vivre/ Quand les Dieux étaient avec nous ;/ Le blé, le
seigle poussaient tout seuls,/ Un charmant satyre gardait les moutons./ Le monde
paraissait merveilleux,/ Tytyr était ton ami et Daphné ton amoureuse./ La corne
d’abondance était suspendue à ta hanche/ Et ta vie était une idylle. »
Toutefois maintenant, alors que l’époque arcadienne avait disparue, les choses
allaient plus mal « dans le village tranquille et heureux » :
« Retourne la terre, retourne-la cent fois/ Ni le jour ni la nuit ne te repose pas/ Fais
aujourd’hui ce que tu as déjà fait hier/ Travaille comme tes esclaves. »
Et quand, enfin, il eut vaincu tous les obstacles et échappé à toutes les
appréhensions :
« Tu serais content de pouvoir te reposer après toutes ces peines/ Ou chercherais-tu
une élévation de l’esprit dans un autre domaine ?/ Dommage, tu discutes avec un
paysan de fumier,/ Avec le maire de la commune de n’importe quoi/ Et avec un
forestier de la forêt »…. /Tu voudrais te cacher pour rester au calme/ Et te
débarrasser de ce fardeau/ Hélas – tu as encore des invités : des landsdragons
/Supporte Strafbot et Stempelpatente ! (10) »
Du reste, même si le désagréable fracas d’un fourgon tiré par un cheval de
quelque landsdragon ne résonnait plus dans la cour,
« Comment tuer le temps pendant les longues soirées ?/ Le ‘Journal de Lvov’, tu l’as
avalé en une heure ;/ Fais donc un tour de la grange à l’étable,/ Somnole avec ta pipe
au coin du feu/ Enfin les voisins viendront te voir/Pitié, Seigneur ! quels sujet de
discussion auront-ils ?/L’un demande comment tu nourris tes bœufs/ Et l’autre si tu
as du foin dans ta grange./ Un autre fait de l’esprit local,/ Un autre encore vante la
race de son bétail/ Et raconte combien d’eau de vie il obtient avec ses pommes de
terre/ En se plaignant du prix de l’alcool./ Tu voudrais entrainer quelqu’un dans une
conversation/ Vers des sujets plus passionnants/ Il te demandera le prix du blé, de
l’eau de vie et de la laine./ Tu peux faire les discours que tu veux/ Ils n’éveilleront rien
en eux./ Chacun dans son village ne voit que la vache/ Et le lait qu’elle lui donne. »
16 Le poète-philosophe déversait toutes ces jérémiades sur son ami Paul
Rodakowski, de Lvov et s’en prenait au village et aux voisins : le voici qui se fâche
et interroge :
« L’homme est-il né pour soigner le bétail/ Et suivre la charrue,/ Pour remplir des
coffres de pièces qui brillent,/ Assouvissant ainsi ses instincts animaux ?/ Et l’esprit,
cette particule immortelle de l’âme,/ Le seul fondement de l’être humain ?/ Et la
pensée ? Le sens de la vie ?/ L’utopie de Hegel ?/ Vers quelle étoile qui brille au loin/
Bien que l’homme sache qu’il ne l’atteindra pas/ Fixe son regard et imagine les ailes
d’un aigle./ C’est plus beau que de marcher sur terre./ Dis-moi donc Paul après
réflexion/ Voyant comme j’y aspire/ Donne-moi un conseil d’ami :/ Rester à la
campagne ? ou retourner en ville ? »
Le précieux avocat penchait pour la ville ; pour le choix de la campagne, c’est
une femme qui trancha. Près de Wietrzno habitait une jolie voisine, madame
Macudzinska de Goryce, intelligente, tendre, comprenant mieux que quiconque le
cœur désemparé du poète-philosophe ; elle aussi sut faire naitre en lui un
authentique amour, grand, puissant. Walenty écrit à ce sujet :
« Ici au fond de mon cœur, en cachette, secrètement,/ Comme le feu de ton regard,/
Comme une maisonnée tranquille frappée par la foudre/ Une flamme a embrasé tout
mon être,/ Ici au fond de mon cœur, en cachette, secrètement/ Se trouvent l’orage, le
calme, le bonheur, la souffrance,/ Ici une larme, telle une perle, surgit pour me
soulager,/ Ici brille le diamant d’une douce souffrance:/ C’est mon amour et ma
tombe et ma vie,/ Ici au fond de mon cœur, en cachette, secrètement. »
Hélas ! Madame Macudzinska est mariée et, qui plus est, son mari n’est pas un
sot mais en vérité le plus honnête des hommes. Les rapports de voisinage sont
très amicaux mais cela ne suffit pas à nos deux amoureux qui se demandent
comment être toujours ensemble. Difficile cependant de raccourcir deux lieues de
mauvais chemin. Les relations de nos amoureux sont joliment et tendrement
décrits dans un poème de Walenty intitulé ‘Notre prédestination’ :
« Nous sommes comme deux saules pleureurs au bord d’une rivière/ Au milieu, la
rivière insoumise, d’une profondeur inconnue, suit son cours inchangeable./ Les
branches, tels des bras, se tendent l’une vers l’autre, hélas/ Peine perdue et sentiment
douloureux. / Mais consolons-nous. Au-dessus de nous il y a l’espoir/ L’orage
arrivera un jour et la foudre fondra sur les arbres ; avec leurs racines/Le courant les
emportera et les noiera./ Il seront alors unis à jamais. »
Cet amour gouverna le seconde moitié de la courte vie de Walenty ; chaque
vers qui alors s’échappait de sa poitrine se rapportait à elle ; les messagers entre
Wietrzno et le village où habitait son amie allaient et venaient chaque jour,
transportant de courts poèmes, des paniers de belles pommes du verger de
Wietrzno ou des primeurs : asperges, etc., transmettant de petits mots rapides
griffonnés sur des morceaux de papier de forme fantasque – inventions les plus
variées de deux cœurs languissants. A tout le moins, le meilleur dans cette relation
fut, semble-t-il, que le mari eut pitié du cœur de sa femme et allait se répétant :
que faire ?
17 Le temps lima cette relation. Mme Macudzinska devint ‘ma petite bonne
femme’ ; on écrivit des vers à la petite bonne femme ; avec l’accord du mari, la
petite bonne femme venait en visite à Wietrzno et on improvisait des vers le jour
de sa fête. La petite bonne femme aussi était une femme pleine de compassion :
elle soignait Walenty malade, veillait près de lui des nuits entières et il mourut
dans ses bras. Dieu lui pardonna sa faute car elle l’aimait sincèrement. Les
« Lettres à la petite bonne femme », hélas détruites, auraient pu être son plus bel
héritage littéraire. Je me souviens encore de piles entières de ces lettres, entourées
de rubans de couleurs, d’une quantité de fleurs séchées, de portefeuilles brodés et
autres petites choses témoignant de ce que Walenty, bien qu’il ne fit pas partie des
personnalités éminentes du mouvement romantique d’alors, s’était pourtant
grandement rapproché d’eux dans la pratique.
L’histoire du cœur et de l’esprit de Walenty est reflétée de façon parfaite dans
ses poésies : durant ses années de jeunesse, il traduisit Schiller ; plus tard il se
plongea dans la philosophie ; les poésies de cette époque sont pleines de pensées
profondes mais aussi d’un humour sain et vigoureux ; plus tard encore, il ne fit
plus l’ascension du Parnasse qu’en compagnie de sa ‘petite bonne femme’ mais je
n’irai pas jusqu’à dire qu’il épuisa en cela les ressources de son esprit car enfin elle
lui inspira beaucoup de belles choses.
A cette époque fleurissait la poésie « d’album » ; elle fournissait l’occasion
d’exprimer adroitement plus d’une belle pensée et, sans vouloir répéter des clichés
après d’autres, il fallait être spirituel et en même temps original. Car ces vers
d’album, les lettres (comme nous l’avons souligné en une autre occasion), les vers
de circonstance constituèrent une partie importante de la poésie d’alors. Tantôt
on faisait plaisir à un voisin qui s’ennuyait grâce à une lettre spirituelle, tantôt on
lui montrait les dents. Un des voisins, M. Wincenty, se fit ainsi taper sur les
doigts :
« Wincenty ! La bonté des Dieux t’a donné/Une femme riche ; le monde t’envie./
Avec elle, tu as obtenu la corne d’abondance/ Et du même coup, l’abondance de
cornes. »
Quand, vers 1830, l’intérêt pour la littérature se fut quelque peu éveillé en
Galicie, quand le nombre de ceux qui écrivaient ne cessa d’augment et qu’on put
espérer que les journaux littéraires n’auraient plus besoin de traductions de
l’allemand pour remplir leurs pages, Walenty décida d’essayer de voir une
nouvelle fois si ses efforts en matière de lancement de ce genre de revues
aboutiraient. Il s’assura la collaboration du comte Alexandre Fredro, de Jan
Nep.Kaminski, de Bielowski et de beaucoup d’autres, s’entendit avec le libraire
Wilda et annonça en 1829 la publication du « Haliczanin » (le Galicien). Instruit
par l’expérience, il ne révéla pas immédiatement que la revue devait être
périodique mais promit pour le moment au public quatre numéros d’une revue de
type recueil, espérant qu’il serait possible de les transformer en une publication
permanente. Le « Haliczanin » fut publié, extraordinairement bien accueilli, mais
l’année 1831 mit fin à la parution qui s’arrêta après deux livraisons d’une qualité
cependant exceptionnelle, comme la première fois.
18 Le rédacteur en personne y esquissait les contours de la philosophie
contemporaine allemande de façon claire dans une langue vigoureuse et aisée, ce
qui fut la marque de tous ses écrits. Dans cet examen critique – « De la
philosophie, de sa nécessité et de ses avantages » -, de même que dans un autre
débat – « De la solitude et de son influence sur l’esprit et le cœur » - Walenty
s’efforce d’élargit de manière compréhensible les bases fondamentales de la
philosophie allemande, notamment du système de Kant et de son école. Dans
deux autres controverses, à savoir « Aristote, juge du romantisme » et « De la
poésie et des poètes », Walenty guerroie encore contre les survivances du
classicisme, démontrant entre autres choses combien les classiques exposaient
mal les conceptions esthétiques d’Aristote. Car Aristote lui-même était un
romantique.
Après les évènements de 1831, Walenty ne reprit pas ses activités
rédactionnelles, bien que l’époque se soit stabilisée ; il était tombé gravement
malade, séjournait dans différentes villes d’eau puis subit à Vienne une très grave
opération : on lui enleva en effet toute la partie supérieure de la boite crânienne et
on inséra à sa place une voute crânienne en métal. Il porta toujours dorénavant
un petit bonnet de velours que l’on voit sur deux portraits qu’on a de lui, ce qui
dissimulait son infirmité. L’une de ses œuvres fut une esquisse
psychologicohumoristique, parue sous le nom de ‘Osiel’, incluse dans le célèbre « Album pour
les sinistrés de Rzeszow ». On reconnait déjà là un homme accablé et cet humour
noir ne manque pas de charme mélancolique. Walenty mourut en 1846, à la veille
de Noël, à l’âge de 49 ans.
Jan Nepomucène Kaminski était un homme d’une autre espèce. Vif, sensible,
enthousiaste, poète – mais pas de ce type slave de poètes aux cheveux pâles qui
baissent les bras face à tout action – plutôt prompt à agir, persévérant, habitué à
travailler. A 70 ans il travaillait encore à la formation de jeunes artistes et s’il
prenait quelqu’un en affection, s’il découvrait en lui une étincelle de talent, alors il
se consacrait d’autant plus à son travail, lui faisait plus souvent répéter son rôle,
gesticulait si bien, élevait et baissait la voix, interprétait si fortement la pensée de
l’auteur, donnait tant d’explications historiques que, en quelques jours, il
transformait une figurante en reine et un acteur qui, sauf l’impétuosité de son
caractère, n’avait aucune autres ressources, en Francis Moore.
Quand, sur la tombe encore fraiche de cet homme remarquable, furent
déclamés quelques vers de reconnaissance, on put entendre les paroles suivantes :
« Un homme d’acier vivait parmi les enfants/ Il n’y frappait que par le tranchant de
l’esprit/ Partout il éclaire, partout il enflamme/ Et attise en flamme la petite
étincelle. »
C’était là parler juste : quoi qu’il entreprenne dans sa vie, à quoi que ce soit
qu’il touche, il menait tout à bien et, pour parler comme un artisan, « le travail lui
brûlait les mains ». Tous ses actes portaient l’empreinte de cette passion, de cette
fièvre ; il se colletait avec la vie, de son mieux – parfois l’étreignait dans ses bras,
s’en réjouissait, en profitant à pleine poitrine, tantôt à nouveau il perdait courage,
tantôt il faisait gicler du fiel autour de lui ; mais dans les bons et les mauvais
moments, il gardait toujours à l’esprit une pensée unique : le perfectionnement de
19 la langue. C’est en elle qu’est enterré un trésor immémorial ; il disait souvent :
« Tant que nous aurons la langue, nous pourrons tranquillement contempler
l’avenir. »
Kaminski était né en 1777 à Kutkorz, dans les environs de Lvov, dans cette
médiocrité moyenne qui fournit le plus d’hommes remarquables : dans ce milieu,
il fallait travailler mais on avait quand même le moyen de pouvoir travailler. Le
destin le lia à la capitale de la Galicie : il y étudia, y fit sa philosophie, pour la
première fois y parut sur scène, y fonda et y entretint une troupe, y perfectionna
sa langue et y cultiva ses sentiments populaires, y mourut enfin – vieillard épuisé
mais serein car il avait fait ce qu’il avait pu et comme il savait le faire. Un labeur
hors pair procure une mort sereine.
On a déjà évoqué les débuts du théâtre à Lvov, avec Boguslawski et ses
précurseurs. Avant Boguslawski cependant, avant Morawski et Kazinski (11), il y
avait eu à Lvov le théâtre allemand. Il donna entre autres choses le ballet ‘Inkle et
Jarylo’ – Kaminski allait encore à l’école. Le thème du ballet lui plut tellement
qu’il écrivit, sous le même titre, une tragédie en un acte et la présenta dans la salle
de classe en compagnie de ses camarades. C’est peu de temps après que sa
vocation se révéla à lui. Boguslawski développa cette vocation : il lui donna à
traduire des œuvres théâtrales en vue de leur adaptation à la scène polonaise.
Kaminski sut donner pleine satisfaction au directeur et s’y adonna si bien que la
scène devint pour lui un besoin vital. Après le départ de Boguslawski, il mit
également sur pied une société d’amateurs qui donnait des représentations
gratuites au domicile du conseiller Wronowski. Là, il était tout à la fois acteur
principal et régisseur – et, très souvent, auteur. Sa première œuvre présentée en
public fut un opéra traduit de l’italien : « L’Arbre de Diane ».
Le théâtre allemand, cependant, était jaloux des succès des acteurs amateurs : il
s’efforça de faire interdire les représentations en polonais et notre acteur
débutant, ne voyant pas de possibilité de développement, dans sa ville natale,
pour le théâtre populaire, partit tenter sa chance au-delà du Cordon (12),
emmenant avec lui quelques membres de la troupe du théâtre de Wronowski. En
1804 il joua et donna des représentations à Kamieniec Podolski, puis, sur
invitation du prince, se rendit à Debno, enfin à Kiev et Odessa. Le célèbre prince
Richelieu, administrateur mémorable, homme très cultivé et fondateur, on peut le
dire, de la grandeur d’Odessa, entoura la troupe itinérante de sa protection si bien
que, durant les trois ans de son séjour dans cette ville, elle connut un succès
remarquable. Cependant, en 1809, survint la guerre menée par les armées
napoléoniennes contre l’Autriche et la chute rapide du régime allemand en
Galicie. Kaminski voulut profiter de l’occasion pour se mettre au service de sa
province natale ; il revint à Lvov et, en surmontant mille difficultés, fonda un
théâtre polonais qui, à partir de cette époque, se maintint au travers de destins
variés et changeants.
Commença alors la période la plus brillante de son activité comme écrivain,
artiste et régisseur. Kaminski était partout, qu’il s’agisse d’une guerre de l’esprit
contre l’élément allemand ou qu’il faille brandir haut le drapeau populaire. Au
milieu d’une foule d’ennemis, d’interminables intrigues, d’Allemands malveillants
et de Polonais jaloux, Kaminski allait de l’avant, n’ayant qu’un seul allié – le
public. Le public – cette majorité de la population de la ville qui impose silence à
20 la minorité, lui était entièrement acquis ; il savait aussi la flatter, établir entre elle et
la scène un certain rapport cordial qui, presque jusqu’à la dernière époque,
persista dans la tradition de Lvov. Il savait se faire entendre du parterre.
Il n’y eut pas une seule première, aucune Nouvelle Année ni autre fête ne se
passa sans que Kaminski n’intervienne avec quelque épilogue ou ne glisse dans le
texte d’une pièce ne serait-ce que quelques vers qui servaient à entretenir cette
relation cordiale, chaleureuse avec le public ; il savait que le public avait besoin de
lui et lui du public :
« Là où règne la lumière, le goût et l’art,/La scène brille aussi/Mais pour que remonte
le niveau des sciences/ Il faut des grâces et des appuis ;/ Il faut vous remercier pour le
haut niveau de la scène/Grâce aux dons de votre main/ Sinon, il n’y aurait que le
jeûne et le jeûne./Mon parterre que j’aime, porte-toi bien !/ Vive Lvov ! vive Lvov, je
crie du fond du cœur. »
Quel parterre n’aurait pas accueilli ces paroles par un tonnerre
d’applaudissements ? Ce directeur sentait qu’il avait là un véritable ami, un allié ;
plus d’une fois il eut recours à lui, plus d’une fois il s’expliqua auprès de lui. Il
arrivait que l’on adresse des reproches au directeur – qu’il portait à la scène des
pièces immodestes, que la dépravation s’était glissée jusque dans le théâtre. Alors
Kaminski ne se taisait pas, ne permettait pas aux mauvaises rumeurs de se
répandre sans réponse ; mais sa défense, il la plaidait devant son défenseur – le
Parterre :
« Chaque homme a un défaut/ Il préfère le Mal, hélas/ Tant que le monde était
modeste/Les poètes l’étaient aussi/ Mais quand les sensibilités changèrent/ Et que les
vents eurent tourné/ Rien d’étonnant si le théâtre en fut atteint/ L’important, c’est
celui qui possède les titres/ C’est lui qu’on salue, qu’on applaudit… »
A l’évidence, après qu’il eut inséré de tels vers dans l’opérette « Le spectacle
auquel il est difficile de donner un nom », le public se dit : le grand monde a
accusé notre cher directeur et son théâtre bien-aimé mais le public l’a disculpé.
Aux reproches moins significatifs, le directeur ripostait par des vers légers où
néanmoins perçaient les moments difficiles, quand le public devenait indifférent
ou que surgissait un autre danger – le plus souvent du côté du Pouvoir. Alors
Kaminski savait frapper sur un ton plus grave, captiver le public par les
sentiments et apaiser le pouvoir par la flatterie. C’est ainsi qu’à l’heure du danger
il parle du théâtre, dépeignant aux spectateurs l’histoire récente :
« Votre scène était comme un arbre malade/Qui se penche trois fois pour chuter/
L’oiseau de mauvaise augure criait à sa mort/Mais vivent encore les dieux
domestiques/L’étincelle de Westa ne s’est pas éteinte/ Dans les cendres du foyer./
Votre souffle a fait renaitre la vie/ La lumière brilla dans le temple de la
Patrie/Audessus de la faible étincelle et de la fade odeur d’encens/L’aigle royal a re-ouvert ses
ailes/Les dieux ont servir la juste cause. »
21 Il y a là des vers pour le public et aussi des vers pour la police. Il sait, en vers
solennels présenter la mission du théâtre, le montrer auréolé avec éclat. Ne
sontelles pas belles ces paroles tirées de l’un de ses prologues :
« La scène n’est pas pour tout le monde un vain amusement/ Ce n’est pas une œuvre
artisanale/ Elle jaillit du rocher pour passer à l’acte/ Elle aguiche avec ses masques/
Aggrave son âge par des mots vieillis/Qui cherche en elle l’occasion d’un vain
divertissement/L’âme converse encore plus fort avec le corps/ La scène s’adresse au
cœur de la Nation/ Un nœud unique lie les deux côtés/ Ce que l’un sent, l’autre
l’exprime sur son visage/ L’un passe dans l’autre subitement/ Démontre le niveau de
la science. »
Les paroles de Kaminski n’étaient pas vaines ; il croyait en l’utilité de la scène,
il voyait ses effets salutaires, particulièrement sur le développement de la langue
nationale et il travaillait sincèrement à son élévation. Il a laissé près de cent pièces
de théâtre, remaniées ou originales ; naturellement, il y a là des choses médiocres
mais on ne peut dénier à certaines une réelle verve poétique, ni qu’elles soient
bien adaptées à la scène.
Avec la même énergie que dans la préparation des pièces de théâtre, il
travaillait à la formation des artistes et, par un labeur acharné, il forma une troupe
remarquable ; il suffit d’évoquer son contemporain Antoni Benza, le cadet d’entre
eux, J.N.Nowakowski qui porta à bout de bras des pièces de Fredro. Kaminski
forma sa femme, Apolonia, douée d’un talent scénique moyen et en fit une artiste
très agréable. Apolonia lui donna plusieurs fils, écrivit des vers banals comme par
exemple « A ma sœur après la perte de son amoureux. »
Après avoir quitté la scène, Kaminski rendit encore un signalé service au
théâtre en formant Teofila Cenecka. Nous n’énumérerons pas d’ailleurs ces
talents majeurs ou moindres qui lui sont redevables de les avoir encouragés et qui
doivent leur épanouissement au père du théâtre de Lvov. « Travaille, mais ne
compte pas que ton travail soit reconnu » disait Kaminski peu avant sa mort à un
jeune homme qui sollicitait des conseils auprès du vieillard. Durant sa vie,
effectivement, il avait connu beaucoup de difficultés, comme tout homme qui agit
beaucoup et énergiquement. Cette épopée de son combat ne brille pas, en vérité,
par des actions d’éclat mais comporte une série d’escarmouches continuelles et de
victoires remportées sous la bannière du sentiment national. Il avait commencé
son combat par la lutte contre la direction du théâtre allemand ; c’était un
adversaire solide et tenace qui bénéficiait prioritairement du soutien du
gouvernement.
Les deux filles du couple Seweryn Chledowski, Malwina et Maria, avaient reçu
une éducation soignée ; maitre Seweryn les avait envoyées – ce qui alors était
quelque chose d’inhabituel – en pension à Przemysl où, en plus des matières
traditionnelles, on enseignait le piano et le dessin : Malwina dessinait d’ailleurs
fort joliment.
Elle épousa plus tard un « huissier » (sorte de notaire), M. Pomezanski, à
Dukla, dont elle eut deux enfants, Constantin et Leontyna (plus tard encore
épouse Kroeblowa, à Lvov). Après la mort de Malwina, l’huissier se remaria avec
sa sœur cadette, Maria, qui lui donna un fils, Justyn, un pauvre être à moitié fou.
Ce Pomezanski, un homme grand, mince, à la voix aiguë a laissé dans ma
22 mémoire une impression des plus désagréables. Sa seconde femme – ma tante –
suivit la trace de ses frères ainés et trempa elle aussi ses doigts dans l’encre : elle
écrivit un ennuyeux roman en trois tomes, « Gertrude Komorowska » qui fut
même assez lu à l ‘époque ; elle collabora à quelques revus publiées à Lvov et le
roman « Les anneaux noirs » est aussi de sa plume. Après le décès de son mari,
elle habita à Lvov et je me souviens d’elle, toujours habillée avec beaucoup de
soin quoiqu’un peu comme une jeunette. Elle tenait une sorte de salon littéraire
que fréquentaient souvent Bielowski et Zygmunt Kaczkowski. On m’a rapporté
que Kaczkowski avait sollicité la main de Leontyna mais je ne sais rien de sûr à ce
sujet. A la même époque cependant la liaison amoureuse de ce Zygmunt avec la
belle propriétaire de l’hôtel George, Mle Hoffmanowa, était, elle, bien connue.
Cette demoiselle Hoffmanowa était l’une des plus belles femmes de Lvov –
grande, bien en chair, avec des cheveux châtains – et Zygmunt avait toutes ses
faveurs. Plus tard, il fit même un peu trop connaitre sa bonne fortune, ce qui
compromit gravement son amie. Mme Pomezanska était très cultivée, lisait
beaucoup et écrivait régulièrement pour les journaux. Après avoir marié sa
bellefille au conseiller de Régence Kroebl et soucieuse de garantir un avenir identique
à son fils Justyn (qui ne se souciait guère de s’assurer un emploi quelconque), elle
prit à ferme le village de Rowno, près de Wietrzno, qui appartenait à l’évêque de
Pzemysl et, en un an, le fit fort bien fructifier. Elle mourut là en 1861 et mon père
reprit à bail le village, payant à Justyn, incapable de le gérer, une indemnité.
Mon père alla à l’école à Przemysl, y termina sa Philosophie et, bien qu’il n’eut
pas atteint le même niveau d’instruction que son frère ainé, il avait du moins
acquis de solides connaissances et un esprit très ouvert. Dans les lettres qu’il
m’écrivait à l’école, il révélait un style agréable, coloré et néanmoins plein de
droiture, de vigueur et il savait bien caractériser chaque chose. En général, il
passait pour quelqu‘un de très spirituel quoique d’une malice un peu caustique.
Dans la région circulaient ses vers de circonstances – secrets -, des mazurkas et
des cracoviennes dans lesquelles plus d’un voisin pouvait découvrir ses côtés
comiques. Il était connu pour son humour et, dans sa jeunesse, il avait été le
béguin de ces dames.
En ce qui concerne son écriture, chose étrange, on eut dit que son contour
s’était transmis dans notre famille pendant trois générations. Mon grand-père
Seweryn, ses fils – tant Adam qui quitta tôt la maison que Walenty et mon père –
avaient une écriture étonnamment semblable, si bien qu’à en juger d’après les
lettres de mon grand-père et de mon père, on pouvait croire qu’elles avaient été
écrites par la même personne. Moi aussi, j’ai, pendant de longues années, gardé
une écriture totalement identique à celle de mon père et ce n’est qu’à partir de
l’introduction des plumes en acier et de l’écriture rapide qu’elle a un peu changé.
Avant de faire la connaissance de ma mère, mon père avait voulu épouser Mle
Zygmuntowska, la riche héritière du grand domaine de Zeglce, à un peu plus
d’une lieue de Wietrzno. Cependant, c’est chez les Rogojski, de Leki, qu’il
rencontra ma mère, la sœur de Mme Rogojska ; il tomba amoureux et bien que
maman n’ait eu qu’une petite dot, il l’épousa. Mle Zygmuntowska, elle, se maria
plus tard avec Karol Klobassa de Zrecin, souche d’une famille célèbre qui avait
amassé son patrimoine dans le pétrole.
23 M. Rogojski avait une sœur, Lubina, que j’évoquerai plus tard et qui épousa le
comte Mier de Zarnowiec. Mon père fut garçon d’honneur à son mariage ; en
chemin pour l’église, la jeune fille lui déclara : « Si seulement vous étiez tombé à
mes pieds, je vous aurais aussitôt accordé ma main. » A l’évidence, cette
déclaration venait trop tard.
Dans la maison familiale, comme je l’ai déjà dit, mon père était le petit préféré
– un enfant gâté ; avec le temps, il se développa en lui une tendance à la
désobéissance et au despotisme. Par la suite, ce trait prit des proportions telles
que je peux dire sans hésiter n’avoir jamais de ma vie rencontré personne d’un
caractère plus despotique que lui. Quand, plus tard, sa santé se détériora et
qu’apparurent chez lui une certaine causticité, une certaine haine, une méfiance
envers autrui, il devint la terreur de son entourage et sa lourde main pesait sur
toute la famille. Il semblait qu’une mouche ne pouvait pas entrer dans la maison
sans sa permission, pas plus que d’air respirable.
Ma mère, Michalina, née Niesiolowska, provenait d’une famille établie dans la
région de Lublin ; ayant très tôt perdu ses parents, elle fut mise en pension puis,
adolescente encore, séjourna à Lubla, près de Jaslo, chez sa sœur mariée, Mme
Rogojska. Ces Niesiolowski se glorifiaient de descendre de la même lignée que les
Niesiolowski de Lituanie, ceux dont Mickiewicz disait dans « Pan Tadeusz » :
« Les Niesiolowski – vieux voïévode qui a les plus beaux limiers du monde. »
Je ne crois guère à cela, même si je tiens, du côté des femmes, un penchant
cynégétique et aurait aimé la chasse. Pour le moment, je n’ai sur la conscience que
quelques cailles et moineaux, un chien tué par accident et peut-être trois lièvres.
C’est bien peu en tout cas pour un descendant du célèbre Nemrod de Lituanie.
Ma mère était mince, grande, avec des cheveux châtains, d’une beauté peu
commune si bien que, dès son entrée dans le monde, elle eut de nombreux
prétendants. Parmi eux, il y eut Seweryn Smarszewski, un de ses cousins éloignés,
par la suite député et orateur célèbre au Conseil d’Empire à Vienne. Une anecdote
m’est même restée en mémoire : une fois, à Jaszczwa, ma mère et une autre jeune
fille faisait du canotage sur un étang quand la barque se retourna, faisant tomber
les demoiselles dans une eau heureusement peu profonde. Smarszewski qui était
sur la rive se précipita sans hésiter pour les sauver ; mon père, qui arborait un
pantalon blanc et avait, lui aussi, été le témoin de la scène, ne songea nullement à
sauter dans l’étang et resta sur la berge. Malgré ce manque de galanterie, ce fut lui
que ma mère choisit comme époux – il lui plaisait plus que les autres.
Le fait de grandir dans une maison étrangère, parmi des cœurs plus ou moins
indifférents, développa chez ma mère une fermeté de caractère extraordinaire,
une grande force de volonté, la capacité de se replier sur elle-même quand
nécessaire et une propension exceptionnelle à la résistance face à toutes les
adversités de la vie.
Elle était d’une nature saine, saine moralement et physiquement à un degré
inouï, avait beaucoup de cœur mais aucune sensiblerie, était dépourvue de
préjugés envers quelque courant que ce soit, même religieux, bien qu’elle fût
sincèrement croyante. Aujourd’hui encore, au moment où j’écris ces lignes et bien
que ma mère – qui a 78 ans – vive à Cracovie au milieu de bigotes, elle a conservé
une indépendance d’esprit absolument totale et se moque de ses amies qui, des
heures durant, restent assises à l’église sur leur banc, baisent la main des prêtres
24 et, en communiant quotidiennement, importunent le Bon Dieu. Très douée, d’un
esprit sensible et d’observation, d’une grande imagination, écrivant extrêmement
bien, ma mère, dans sa jeunesse, s’était essayée à la poésie : il me reste en
mémoire un petit poème des plus réussi : « Le cimetière Powazkowski ». Elle
cachait soigneusement de son mari des cahiers entiers de poésie : il les aurait
impitoyablement tournés en ridicule. Elle ne lisait, parfois, qu’à ses seuls enfants,
ses œuvres, après quoi les cahiers réintégraient les tiroirs les plus secrets de la
commode, sous le linge et les robes. Son style était concis, vigoureux, en vérité
peu féminin ; sa prose avait quelque chose d’élégant, d’égal, si fort qu’à en juger
d’après les lettres qu’elle m’écrit aujourd’hui, nul ne dirait que ce sont celles d’une
femme de plus de soixante-dix ans. Dans tout le tempérament de ma mère, on
pouvait déceler une flexibilité extraordinairement grande, beaucoup
d’insoumission ; aucun malheur ne la brisait, ne la terrassait ; elle émergea d’une vie difficile
fraiche de cœur et d’esprit : rare exemple dans notre société. Aujourd’hui encore
tout l’intéresse, elle a son avis sur tout, est capable de plaisanter et de profiter de
tout ; elle pourrait même, s’il le fallait, encore lutter contre le sort.
Précisément parce qu’elle a maintenant 78 ans, je lui ai demandé de coucher
par écrit quelques renseignements sur sa famille. Je la cite :
« Ma mère, de son nom de jeune fille Zaleska, est née à Jaszczwa, près de Jaslo, s’y est
mariée avec Aleksandr Niesiolowski ainsi que ses deux sœurs, Justyna et Sabina avec
deux frères de celui-ci. Mon père était avocat à Cracovie mais il passa rapidement à
Kielce où il exerça les fonctions de juge. De nombreuses années plus tard, des échos
concernant mes parents me parvinrent : sur mon père, comme d’un fonctionnaire très
respectable et sage, sur ma mère comme d’une femme des plus exceptionnelles. Elle
avait reçu une éducation vraiment remarquable pour cette époque et jusqu’à ce jour je
garde en mémoire ses saillies. Après la mort de mon père, elle s’installa au village de
Dembian où elle partagea les brèves années de son veuvage entre l’éducation de ses
enfants et la gestion du domaine. Elle mourut après la fin de la révolution (de 1831),
nous ayant auparavant mis en pension à Cracovie avec notre frère Jozef. La triste
nouvelle de sa mort nous fut apportée par un serviteur de confiance ; des
connaissances nous prirent sous leur protection, puis arriva l’oncle Felix Zaleski. Il
donna à bail notre village héréditaire de Dembian, nous emmena, nous les sœurs, chez
lui à Rachow et laissa Jozef à Cracovie, à l’école. L’oncle et la tante étaient très aisés ;
Rachow se composait d’un bourg et de sept métairies. Le domaine fut cependant
détruit pendant la révolution, la maison de maitre criblée de balles car nous étions très
mal situés. On nous logea provisoirement dans l’ancien grenier aux murs épais comme
ceux d’une prison – un bâtiment vide et insalubre – mais rapidement on nous envoya
à Lublin en pension où on nous remarqua pour notre application extrême à l’étude et
pour nos connaissances. Il ne fut pas prévu de grosses dépenses pour notre entretien
mais j’ai gardé un excellent souvenir de la pension de Lublin. Je travaillais
médiocrement car je n’ai jamais su assimiler l’esprit d’autrui ; j’avais la langue bien
pendue et de bons mots toujours prêts – j’accrochais toujours quelque étiquette à
chacun, aux professeurs comme aux jeunes préceptrices. J’avais cependant bon cœur,
ce qui m’incitait à la prodigalité, si bien que Olesia, la sœur ainée, en tant que
commandant en chef de la famille, me punissait très souvent pour ça. Je haïssais les
tâches féminines, je ne faisais pas attention à mes robes, un désordre authentiquement
juif régnait dans ma commode et dans mes livres mais j’étais si bien vue de tout le
monde que, lorsque j’y pense aujourd’hui, mon cœur se réchauffe. Une fois, de but en
blanc, on alla en visite chez la directrice de nôtre pension, Mme Kowalska –
25 « Madame » - comme nous l’appelions, épouse du colonel Zdzitowiecki, de
Trzeszkowice. Madame m’ordonna de jouer au piano ; les Zdzitowiecki m’observèrent
attentivement puis m’embrassèrent et désormais furent mes tuteurs les plus chers. Ils
m’invitaient chez eux pour les fêtes ; quand mes sœurs eurent quitté la pension, je
passai chez eux mes dernières vacances. Je m’y sentais si bien, ils me soignaient si bien
que j’imaginais Dieu sait quoi pour mon avenir. Entre temps, l’oncle Zaleski avait
vendu Rachow et acheté Wilczyce, un grand domaine où pendant les moissons plus de
blé restait couché à terre que d’autres n’en récoltaient. J’y ai passé deux hivers. L’oncle
et la tante étaient des gens de belles manières, du grand monde – ils n’ont jamais
commis le moindre faux pas en ma présence. Mais froids, égoïstes, ils ne se souciaient
guère de ma santé, de mes besoins ; il me remirent ce qui me revenait des bénéfices de
Dembian,, m’emmenèrent chez les voisins et à quelques bals, nous renvoyèrent en
Galicie, mes sœurs et moi ensuite – si bien que j’ai gardé d’eux le même souvenir que
d’une soupe à la tomate dont je ne saurais dire si je l’aime ou non. Sans boussole, je
devais, appuyée sur mon propre jugement, me former moi-même. N’ayant cependant
jamais vu de mauvais exemples, riche d’une éducation religieuse lardée de morale de
pensionnaire et de sentiments très ardents, idéalisant la mémoire de ma mère et ma
condition d’orpheline, j’arrivai chez ma sœur à Lublia en Galicie, mariée à M. Rogojski
et fis mon premier saut dans la réalité. Les Rogojski étaient si mal assortis, un tel
abime les séparait que, bien que je ne puisse me rendre compte de ce qui les divisait, je
devinais ce qui devait se passer dans le cœur de ma sœur. Je l’aimais plus que tout et
cette douleur, causée par la déception qu’elle avait ressentie dans son mariage, ne s’est
jamais cicatrisée en moi. La guerre avec le destin fut ma prédestination. J’ai longtemps
vécu dans la solitude de mon cœur et des hommes et cette vie s’écoulait en gouttes de
poison jusqu’à ce que Dieu me prenne en pitié et que, en grandissant, mes enfants que
je bénis et qui avaient effacé tout mon passé, ne m’aient dédommagée mille fois de
tout. La mort de mon mari m’a laissée dans l’incertitude en ce qui vous concerne mais
Dieu, en qui je crois, a complété mon bonheur d’une façon miraculeuse. Aujourd’hui,
je prie pour que, en fermant les yeux, je vous regarde avec la même sérénité et le
même bonheur que lorsque je m’endors en pensant à vous. »
Quelques deux ou trois ans après leur mariage, mes parents déménagèrent de
Lubatowska pour Nowotaniec, près de Sanok, un domaine plus grand que mon
père avait pris à ferme pour M. Pozniak, le mari de la comtesse Brunicka. Je n’ai
pas beaucoup de souvenirs de mes années d’enfance, ils se sont effacés presque
complètement. Le tout premier remonte peut-être à ma troisième année – une
image très pâle. Devant la maison de maitre, sur le gazon, un énorme chien
méchant m’a renversé et se tient au-dessus de moi, la gueule ouverte ; encore un
instant et j’aurais sûrement dû commencer ma carrière sans nez. Maman accourt
et j’ai encore mon nez. Une autre image : je traverse avec maman la rivière
Jasiolka pour aller à Wietrzno chez mon oncle paternel Walenty pour la Noël. Sur
la rive d’en face se tient quelqu’un de la maison ; longue discussion avec notre
cocher : la glace est trop mince, le passage risqué. J’ignore ce qu’il advint après
mais, pour un instant, je me vois sur les genoux d’une belle femme élancée.
C’était la voisine et amie de Walenty que j’ai évoquée.
Durant la triste année 1846 (13), Walenty habitait à Wietrzno ; quelques jours
avant le déclenchement du massacre, il reçut une lettre de la propre main de son
ami Waclaw Zaleski, le Conseiller de régence puis, en 1848, Régent de Galicie : il
devait au plus vite quitter le village pour Lvov parce que, dans quelques jours,
allait éclater une révolte paysanne. Cette lettre demeura jusqu’à récemment en
26 possession de ma sœur mais, hélas, a été perdue. Walenty se mit au plus vite en
route et arriva d’assez bonne heure dans la capitale ; mais, en quittant Wietrzno, il
avait envoyé un paysan de confiance, Mikosz, chez mon père à Nowotaniec pour
l’avertir du danger. Mikosz cependant arriva trop tard : une bande de paysans
étrangers à la région rodait déjà dans les environs, pillant et assassinant.
Néanmoins, les paysans de Nowotaniec envers lesquels mon père était juste et
meilleur que le dernier tenancier, devancèrent la horde étrangère ; ils vinrent au
manoir, avertirent mon père du danger qui le menaçait et lui conseillèrent de
monter en charrette avec eux et qu’ils le conduiraient à Sanok, au canton. « De
cette façon il n’arrivera rien à Monsieur et Madame avec les enfants peuvent
rester à la maison : la communauté les défendra des paysans étrangers ». Ce qui
fut fait ; pour autant que je me souvienne, les paysans ligotèrent mon père – on
ligotait alors tous les maitres – et l’emmenèrent au canton tandis que Maman
restait à la maison. C’est ainsi qu’on l’échappa belle ; les insurgés se contentèrent
d’arpenter les chambres, burent quelques bouteilles de vin qu’ils avaient trouvées
et l’un d’eux piqua de la pointe de sa faux le portrait de mon grand-père. Cette
cicatrice ne fut réparée que récemment à l’occasion du vernissage du portrait.
En 1846 Walenty mourut et mon père hérita de Wietrzno.
Mes souvenirs se font alors plus distincts : avant tout, je vois dans le salon,
audessus de la cheminée, un gentil chien à longs poils peint sur des panneaux blancs
et marron. Compagnon préféré de mon oncle, il mourut de façon tragique : il
s’était enfui jusqu’aux saules près de la rivière et là des chiens étrangers le
déchiquetèrent. Walenty demanda à Maszkowski de l’immortaliser au-dessus de la
cheminée. Il y est toujours.
Wietrzno était une très belle propriété – un nid de gentilhommes ; la maison
de maitre s’étendait sous un haut toit à l’antique couverts de bardeaux, face à une
cour avec un grand gazon, entourée de bâtiments de service et, de l’autre côté,
d’un assez grand jardin où se dressaient un vieux chêne branchu – sur lequel
martelaient des piverts et où des rolliers venaient grignoter de glands – et un
grand nombre de mélèzes ainsi qu’un tilleul. Il y avait surtout des pommes,
brillantes et énormes, de succulentes poires à la peau épaisse et un grand nombre
de pruniers divers. La vue du balcon à partir du jardin était magnifique : en face,
le manoir de Rowno sur une colline, au-delà de la rivière, à droite dans le lointain,
le mont Cergowski – sommet le plus haut de la région qui annonçait par ses
brouillards les orages et le mauvais temps - ; à gauche, le mont Rogowski, dénudé,
sans végétation, sillonné par les pluies en larges bandes. Ce mont Rogowski
parlait particulièrement à mon imagination : on disait qu’il y avait là parfois des
agressions et le trajet par la route jusqu’à Rogow s’effectuait toujours en groupe
avec un léger serrement de cœur : et si, tout à coup, quelqu’un surgissait de
derrière les buissons avec un fusil à la main ?
Sur cette même route, en 1848 (14) nous avons vu pour la première fois les
troupes russes marchant vers la Hongrie : de longues files de baïonnettes
étincelant au soleil, des jours entiers et des rangées de chevaux bais et gris. De
làbas nous parvenaient par vagues les chants des Cosaques. Des Tcherkesses
avaient aussi pris leurs quartiers chez nous et ce fut visiblement la panique dans la
maison ; mais l’alarme se limita à ce que les soldats, laissés sans ravitaillement,
abattirent la plus belle vache de l’étable. Un « Turc » avec d’énormes moustaches
27 me prit sur ses genoux et joua avec moi ; ses décorations dorées me plurent
beaucoup.
L’oncle avait laissé après sa mort beaucoup de livres, d’ouvrages de
philosophie en allemand, des revues polonaises et allemandes. Kant, Schlegel,
Hegel, Schubert sont des noms que je rencontrais sur presque chaque étagère. Les
armoires étaient pleines de manuscrits, de cahiers, de revues remplies de notes –
témoignages des austères études de Walenty. Un livre surtout me frappa plus tard,
en deux gros tomes : « Die Einsamkeit » et je me demandais plus d’une fois
comment on pouvait tant écrire sur la solitude.
Madame Jozefa, une lointaine cousine à nous, bénéficiaire d’un usufruit, faisait
partie de la succession : elle avait géré pour Walenty la partie féminine du ménage.
Maintenant, à l’évidence, elle n’était pas satisfaite de nous et nous n’étions pas
satisfaits d’elle, pauvre créature. Son état de vieille fille ne lui convenait
visiblement pas et plus elle approchait de la cinquantaine, plus évidentes se
faisaient ses lubies, si bien qu’un jour, pendant les vacances, elle se jeta dans le
puits du jardin. Comme il était peu profond, elle ne se fit aucun mal. Par la suite,
nouvelle Ophélie, elle s’habilla en tissus à fleurs et ornait son lit de verdure ; elle
discourait beaucoup sur l’oncle Walenty, ce qui irritait beaucoup mon père. Ses
seuls amis étaient les chats avec lesquels elle s’enfermait dans sa chambre ; elle en
élevait des portées entières.
Je dois ici évoquer également Justyna Gorczynska qui, elle aussi, appartenait
vaguement au clan de Wietrzno. Son père – j’ai oublié son nom – avait été une
sorte de résident auprès du couple Seweryn Chledowski et logeait dans deux
pièces, dans la métairie.
L’ami de la maison et l’homme qui, peut-être avait alors le plus d’influence sur
mon père, était le Père Wojciech Filar, notre curé, qui habitait à Bobrka car
l’antique chapelle en bois de mélèze de Wietrzno n’était qu’une dépendance de
l’église. Ce prêtre, grand, mince, sympathique, était le fils d’un paysan de
Klimowka d’où (et surtout de Haczow) provenaient beaucoup de prêtres. De
parents très pauvres, il était passé par l’école, avait connu le froid et la faim et
aimait raconter comment, une fois, jeune écolier, il avait grimpé, poussé par la
faim, sur le pommier d’autrui magnifiquement couvert de fruits et comment le
chien du propriétaire l’avait attrapé par sa culotte et ne voulait plus le lâcher. Je
n’ai connu de ma vie que deux prêtres, rustres et pleins de foi, mais sans la
moindre hypocrisie : l’un fut le Père Filar, le second, de Dlutowo, dans le
gouvernement de Plock, dans le Royaume – j’en parlerai plus tard. A l’évidence, le
Père Filar n’était pas très cultivé mais c’était un homme sensé, bon, honnête,
édifiant pour les gens car donnant lui-même le bon exemple, les aidant de son
mieux, avant tout, de quelque bon conseil. Au bon vieux temps, ce type
d’hommes se rencontrait plus souvent…
La majorité du clergé, visiblement, se composait comme toujours d’hypocrites,
intelligents et habiles, comme, plus tard, le curé de Bobrowka, le Père Szalaj ou le
curé du village voisin, de Wrocanka, le Père Molecki. Ce dernier faisait partie des
amis de mon père : gai compagnon, un peu noceur mais plaisant et spirituel
propriétaire d’une excellente cave. Le vin vieux, la liqueur de griottes, de
framboises, le miel, les fruits du jardin du Père Molecki étaient célèbres dans
toute la région et le joyeux curé allait, d’indulgences en rémissions des péchés, de
28 manoir en manoir, résolvant, en tant que connaisseur des caves, la question de
savoir qui, parmi ses ouailles, avait le meilleur vin, lequel méritait qu’on l’achète et
lequel il ne fallait même pas porter à ses lèvres. Le Père Szalaj, un pique-assiette
lui, ami des jolies filles mais sachant d’une manière ou d’une autre mener à bien et
en silence ses petites affaires amoureuses, ne parlait pas beaucoup, aimait jouer
aux cartes ; c’était un expert en matière de gestion de domaines et il donnait plus
d’une fois un bon conseil. Mais le plus grand original parmi les prêtres du
voisinage était, me semble-t-il, le curé de Rowno, le Père Czyki, un vieillard
presque centenaire, qui ne tolérait pas que deux individus aient le même prénom
dans le village. Quand il lui manquait un prénom usuel, il donnait aux enfants
qu’il baptisait les prénoms les plus bizarres qu’il pouvait trouver dans l’almanach
et, ainsi, aux moissons à Rowno, on pouvait rencontrer des Anatolia, Hildegarda,
Serafina, Porcjunkula, etc.
Les voisins les plus proches de mes parents, avec lesquels nos relations étaient
les plus étroites, étaient les Traczewski, de Rowno, au-delà de la rivière Jasiolka.
M. Traczewski était juge, tenait Rowno à ferme de l’archevêque de Przemysl.
Actif, énergique, c’était un homme très sympathique ; sa femme, au contraire,
d’un caractère moins affirmé, s’est presque totalement effacée de ma mémoire. Je
sais seulement qu’elle s’appelait Leokardia car pour le jour de sa patronne, il y
avait à Rowno des fêtes somptueuses. En particulier, un panneau tendu à la
fenêtre de la salle à manger et portant l’inscription : « Vive Leokardia ! » me
ravissait tout particulièrement. Bien que Rowno ne soit qu’à un quart d’heure de
route du manoir de Wietrzno, souvent en hiver, le soir, il n’était pas possible de
rentrer à la maison et il fallait passer deux ou même plusieurs nuits à Rowno tant
les congères recouvraient la pays.
La sœur de Mme Traczewska était mariée avec un autre de nos voisins, le
comte Bobrowski, à Chorkowka. C’était un original, un grand gourmet qui
appelait chaque cuisinier ‘sauce’. Les Bobrowski avaient deux enfants : Helenka,
l’ainée, devenue plus tard Mme Klobassowa et Wladzio, qui avait mon âge et fut
mon meilleur camarade durant ces année d’enfance ; il devint plus tard un
excellent gestionnaire, plus tard encore propriétaire de Zamow et Dlugi, près de
Jaslo.
Parmi les voisins un peu plus éloignés et auxquels nous liaient des relations
très étroites, il y avait les comtes Mier, de Zarnowiec. Lui, un ancien commandant
dans l’armée autrichienne, obèse comme un tonneau, facétieux, avait
constamment à la bouche une pipe – un chibouk long d’au moins un mètre et
demi, fait d’un énorme morceau d’ambre. Elle, née Rogojska, une brunette
vraiment jolie, vive, de petite taille, très spirituelle, cultivée, d’un commerce très
agréable, mélangeait souvent du français à sa conversation. Elle était toujours
habillée avec un soin exceptionnel. D’un caractère énergique, c’était une femme
en général peu banale. Elle était la sœur du beau-frère de ma mère. Andrej
Rogojski de Leki, était lui-même marié à Aleksandra Niesiolowska, sœur ainée de
ma mère. Les Mier avaient une fille unique, de deux ans plus âgée que moi,
Henrysia, ma sœur de lait car une paysanne de Zarnow, une belle grande femme
qui vécut assez vieille, nous avait nourris tous les deux.
Cette Henrysia passait dans toute la région pour une beauté et tournait la tête
aux jeunes gens. Jozef Szujski (15), l’historien, en tomba amoureux mais elle
29 épousa Wojciech, comte de Komorowski, pour finir cependant assez bas et assez
tristement ; ce dont je parlerai plus tard. Mier mourut assez tôt, laissant ses
affaires en piteux état et Lubina, qui ne voulait pas être un poids pour sa sœur
mariée, partit pour Kielce où elle avait un frère. Elle y passa l’examen
d’institutrice et, pendant quatre ans, donna des leçons. Elle avait déjà alors plus de
quarante ans. Plus tard, elle réussit à mettre un petit capital de côté sur lequel elle
vécut très parcimonieusement à Jaslo. Rogojski et Mier, les deux beaux-frères,
étaient de joyeux lurons, imbibés comme un éponge de vin de Hongrie et leur
armoire à pharmacie familiale renfermait tout un assortiment d’alcools les plus
variés. Chez eux, la journée commençait et se terminait par un solide verre de
vodka. Etant donné que les Rogojski habitaient à quelques lieues de chez nous,
nous y allions d’autant plus volontiers et c’était alors pour quelques jours.
D’habitude, Maman n’allait chez sa tante qu’avec moi car mon père ne l’aimait
pas et elle le lui rendait visiblement bien. Aller à Leki était pour moi un grand
évènement ; il y avait là de nombreux enfants, de beaux chevaux, un grand jardin
et l’oncle Rogojski, habillé à la polonaise, ce qui était rare à cette époque. Dans le
salon, on pouvait voir une galerie de tableaux en couleurs représentant des types
populaires de différentes régions de la Pologne d’autrefois. C’est là que
s’amorcèrent mes études en ethnologie.
Henryk Kieszkowski, propriétaire à Sanok, s’habillait comme Rogojski, à la
polonaise, et quand, un jour, tous les deux s’en furent à la foire à Krosno, la
question se posa autour d’un petit verre de savoir lequel des deux était le meilleur
Polonais. Démonstration assez difficile à mener à bien d’autant que mon père
n’aimait guère Kieszkowski et le soupçonnait de ne pas porter sur son pantalon
une ceinture de cuir à l’ancienne mais des bretelles à l’allemande. Il proposa donc
que l’on déshabilla les deux : on verrait alors lequel était véritablement habillé à la
polonaise. Ce qui fut fait et Rogojski se révéla être le véritable Polonais car il
portait bien une ceinture en cuir sous son veston tandis que Kieszkowski, au
grand amusement des compagnons assemblés, portait des pantalons bouffants
soutenus par des bretelles.
Du bourg le plus proche, Dukla, venaient parfois chez nous jouer à la
« préférence » ou parfois au « diablotin » le maitre des postes local, Lange, ainsi
que le médecin militaire, le docteur Fazzi, dénommé d’ordinaire Facy. Lange était
très gentil, cultivé pour un maitre des postes ; par contre, Mme Langowa était une
femme vulgaire et criarde ; elle venait rarement chez nous car ma mère s’en tenait
à des rapports formels. Facy, un gai luron, buvait pour cinq et trichait au jeu. Mais
comme le médecin était très apprécié dans la région, que mon père avait un faible
pour les médecins et tombait souvent malade, le docteur de Dukla devint presque
un ami de la famille. Même quand il était saoul, il raisonnait le plus souvent très
bien ; une fois seulement, alors qu’il avait beaucoup bu, on l’appela auprès d’un
enfant malade ; il regarda vaguement l’enfant et dit en mauvais polonais : « Cette
enfant saoule » et s’en alla. Plus tard, il mourut de ‘delirium tremens’ à Premysl.
A cette époque, il n’y avait ni rencontre, ni kermesse sans libations – ces tristes
et anciennes traditions étaient encore respectées. Chez nous, le jour de la St
Michel faisait partie de ces occasions solennelles, ce qui m’a toujours laissé de très
doux souvenirs. Pour la St Michel donc, il y avait une kermesse à Wietrzno et on
célébrait aussi la fête de ma mère. Comme le curé habitait à Bobrka, mes parents
30 l’hébergeaient à la maison. Notre cuisinier Jan s’assurait l’aide de deux autres
marmitons du voisinage. On disposait des tables dans le salon de Wietrzno et le
repas et les libations duraient de la fin de la messe à l’aube, parfois plus. Seul le
prêtre, qui devait dire les vêpres, s’arrachait, le cœur lourd, de la table vers trois
heures de l’après-midi pour aller, pour une heure, à l’église tandis que les autres
banquetaient jusqu’à la nuit. Une partie des invités passait la nuit chez nous, une
partie allait à Bobrka chez le curé ou à Rowno, au manoir. Comme dans
beaucoup de gentilhommières, chez nous aussi il y avait une entrée menant à la
cave à vins dans le vestibule ou, pour parler comme aujourd’hui, dans une
énorme antichambre afin que – ce qu’à Dieu ne plaise ! – on ne fût pas loin de la
source de cette bruyante joie. On en tirait toute une batterie de bouteilles et, vers
le soir, les toasts à la santé du collateur (16), de « M. le Curé » et de « Madame la
Voisine », de « consolation » se multipliaient de plus en plus. Les dames
commençaient lentement à sortir, les hommes vidaient de plus en plus de grands
verres, entonnaient « Kuba boit et trinque avec Jakub, etc. » et autres
chansonnettes qui n’avaient pas grand sens. Vers minuit, l’un ou l’autre
disparaissait dans le jardin pour, au bout d’un moment, faire pénitence pour son
excès de libations ; au petit matin il y avait plein de cadavres dans chaque
chambre. Celui qui résistait jusqu’au matin devenait le héros du jour. Mon père
habituellement tombait malade à chaque kermesse de ce genre et devait ensuite
rester couché quelques jours. Malgré cela, il aimait ces réjouissances.
De temps à autre, venait nous voir mon cousin germain Konstanty
Pomezanski qui gaspillait à Vienne la fortune héritée de son père. Konstanty, un
garçon spirituel, malin et très bien fait de sa personne, m’en imposait beaucoup
par son élégance et ses habits à la mode ; il se fit particulièrement remarquer en
arrivant un jour d’hiver en traineau attelé de magnifiques chevaux blancs avec un
cocher viennois revêtu d’une énorme pelisse en fourrure d’ours. Konstanty
s’installait chez nous pour quelques semaines et de ces séjours s’est surtout fixé en
moi le souvenir de sa pommade aux fraises des bois. J’essayai tout de suite de
m’en fabriquer une identique, m’en enduisis comme un apprenti pharmacien et en
remplis des coupelles.
Mon père et Konstanty, voulant m’apprendre la patience, m’ordonna plusieurs
fois de rester assis une heure sur une chaise avec interdiction de parler – et
l’espoir d’une récompense. Une fois, je reçus effectivement la récompense
promise mais il me semble qu’ils auraient bien mieux fait de m’habituer à parler
hardiment car, toute ma vie, j’ai manqué d’assurance pour prendre la parole en
public, face à une grande foule et me suis plaint plus d’une fois de ne pas être un
orateur.
J’ai commencé mes études à Wietrzno ; j’étudiais avec difficulté et chaque
matière provoquait en moi une souffrance presque physique. Ma mère fut ma
première institutrice, puis on engagea pour moi un précepteur, M. Sikora,
originaire de la montagne, de la région de Sacz qui, me semble-t-il, avait pas mal
de connaissances et enseignait bien mais qui, de temps en temps, s’énivrait si bien
qu’il tombait ivre mort et qu’il lui fallait plusieurs jours de maladie pour se
remettre de sa mauvaise habitude. Comme souvent les buveurs invétérés, il était
doux, calme, avait honte de se montrer à mes parents après sa crise et s’enfermait
dans sa chambre à broyer du noir. En accord avec ma mère, je m’efforçais de
31 cacher à mon père ses crises les moins graves car j’aimais ce M. Sikora et, malgré
son défaut, il me préparait bien dans l’ensemble pour être admis à l’école. Ma
mère m’apprenait le français et cet abominable français me portait lourdement à
la tête. Encore maintenant, je garde en mémoire un certain abécédaire à
couverture jaune-brun sur lequel j’ai plus d’une fois pleuré à chaudes larmes ; ma
seule consolation, c’était les images coloriées qu’il renfermait, parmi lesquelles me
plaisait surtout un pommier vert avec des pommes très rouges ; chaque fois
qu’encore aujourd’hui je regarde des tableaux impressionnistes, je me souviens
immédiatement de ce pommier.
Malgré son caractère irascible, jamais mon père ne m’a battu. Une fois
seulement, je ne sais plus pour quelle raison, il me pourchassa dans toutes les
pièces pour mettre à exécution un jugement exécutoire mais, d’une certaine façon,
sa colère se calma du fait de cette poursuite et il ne plaqua qu’une légère tape sur
la partie de mon corps, destinée, par un sort injuste, à ce genre d’exécution.
En 1848, mon père, avec d’autres messieurs de la région, fut délégué au
Conseil National à Lvov ; ce qu’il conseilla là, je l’ignore ; on sait seulement que
cette députation ainsi que d’autres calamités économiques et étatiques
provoquèrent notre ruine financière.
Mon père avait trouvé Wietrzno bien géré mais, comme beaucoup d’autres, il
n’avait pas changé de genre de vie après l’abolition de la corvée et n’avait pas tenu
compte de ce que Wietrzno, sans la corvée, d’un bon domaine, n’était plus
devenu qu’un modeste village exigeant également des propriétaires des dépenses
modestes. Qui plus est, en 1848, mes parents partirent à Lvov. Participèrent
également et fortement à notre ruine les émigrés que mon père avait recueillis
chez nous et laissés à Wietrzno en pension. Il y avait là Ciesielski qui, plus tard,
me semble-t-il, partit en Australie, Zdzitowiecki, du Royaume (17) et quelques
autres ; ces messieurs ne faisaient rien d’autre que boire et manger, se comportant
hardiment comme s’ils étaient chez eux et dévorant tout comme des sauterelles.
Quand, au bout de quelques mois, mes parents revinrent de Lvov, les serviteurs
leur dirent : « C’est bien que vous soyez revenus car dans quelques semaines il ne
serait plus resté pierre sur pierre ici. » Ces émigrés, un vrai fléau, s’étaient
douloureusement fait sentir à plus d’un propriétaire. Ces messieurs, dont les
services à la patrie étaient plus que douteux, avaient érigé en loi nationale qu’on
les entretienne luxueusement. Ces jeunes vauriens et vagabonds oisifs
combattaient en majorité à coup de slogans patriotiques, buvaient, mangeaient,
lutinaient les filles et devinrent de fieffés chenapans. De cette époque me sont
restés en mémoire les propos de l’un d’entre eux à Wietrzno : « Dommage, les
gars, il n’y a plus de ‘ noir’ » que ces messieurs ne cessaient de répéter. Ils
nommaient ainsi une sorte de tabac de cette époque. Il leur manquait toujours
quelque chose : de l’argent, du linge ou effectivement du tabac et ils s’adressaient
constamment à mon père avec cette phrase soi-disant spirituelle : « Dommage, les
gars, il n’y a plus de noir. »
Deux années de grêle qui anéantirent totalement les récoltes mirent finalement
mon père dans une situation vraiment critique ; il dut emprunter et chercher
quelque emploi hors de Wietrzno car, avec le seul domaine, il n’y avait plus
d’espoir de s’en sortir et de rembourser les dettes. Sur chaque prêt on payait alors
non un pourcentage mais un intérêt usuraire ruineux car l’argent était rare ; les
32 seuls capitalistes étaient les Juifs des petites bourgades qui profitaient de la triste
situation des propriétaires pour rapidement les dépouiller. Il arriva alors que le
comte Cezar Mecinski, qui avait été un grand ami de Walenty, eut besoin, au
bourg voisin de Dukla, d’un gérant pour ses vastes biens et il proposa ce poste à
mon père, lequel était connu comme un excellent gestionnaire et un homme
énergique. L’accord fut conclu et rapidement nous nous retrouvâmes à Dukla où
nous habitâmes au sortir de la ville dans une métairie – long bâtiment dont
l’ornement principal se limitait à des tilleuls aux énormes branches.
NOTES
1- Royaume de Hongrie : ce territoire est aujourd’hui en Slovaquie
2- Religionsfond : fondé en Autriche à partir des domaines ecclésiastiques après la
révocation des ordres monastiques par Joseph II.
3- Marceli Maszkowski : 1837-62, peintre formé à Vienne.
4- Historien, mort en 1836.
5- Ewaryst Andrej Kutopatnicki : 1730-88, bibliophile, auteur d’ouvrages de
géographie et d’héraldique.
6- Adam Tomasz Chledowski : 1790-1855, participa à l’insurrection de 1830 ; après son
échec fonda à Paris une librairie franco-allemande ; auteur d’un ouvrage sur les
premières publications en Pologne (1812).
7- En fait, le gouvernement autrichien avait officialisé dès 1817 le statut de l’« Institut
Populaire Ossolinski », fondation de J.M. Ossolinski (1748-1826) mais les collections
ne furent transférées de Vienne à Lvov qu’en 1827.
8- Leon Dembowski : 1789-1878, fut en 1831 ministre du Trésor puis membre du
Conseil d’Empire. Edward Dembowski : 1822-46, fils du précédent, révolutionnaire,
tué à Podgorze près de Cracovie en 1846. Karolina Ferdynanda Berry : fille du roi
des Deux-Siciles Francisco I, belle-fille de Charles X, roi de France ;
9- August Bielowski : 1806-76, historien, poète, directeur de l’Institut Ossolinski de
1851 à 1876. Jozef Kalasanty Pajgert, dit de Sidorow, écrivain galicien. Waclaw
Zaleski, dit de Olesk : 1799-1849, écrivain, publiciste, fonctionnaire à Lvov puis, en
1848, brièvement, premier gouverneur polonais de Galicie ;
10- Landsdragon : habituellement, sous-officiers à la retraite affectés, dans les districts
galiciens, à la milice territoriale supplétive et employés également dans
l’administration locale à l’exécution des Strafbote (ordonnances pénales) ainsi que
des Stempelpatenten (dispositions en vue du recouvrement des impôts).
11- Wojciech Boguslawski : 1757-1829, directeur du Théâtre Polonais de 1795 à 1799.
Dominik Morawski : fit partie de la troupe du Théâtre de Lvov en 1793-94.
12- Cordon : frontière (ici : russe) matérialisée (cf. Littré) par « une suite de postes
établis pour couper les communications «.
13- Triste année 1846 : Insurrection de Cracovie, inspirée par Dombowski et suivie
d’une répression sévère. Fut le prétexte qui permit à l’Autriche d’annexer la
République de Cracovie (cf. infra).
14- Pour écraser l’insurrection hongroise de 1848 (Petöfi) à laquelle certains Polonais
avaient participé. Proclamation de l’état de siège en Galicie.
15- Jozef Szujski 1835-1889, historien, poète, publiciste, l’un des fondateurs du
« Przeglad polski » et co-auteur de ‘Teka Stanczyk’.
16- Collateur : curateur et bienfaiteur d’une paroisse ; il pouvait présenter un candidat à
la fonction de curé.
33 17- Royaume (du Congrès) : part léonine de la Pologne annexée par la Russie au
Congrès de Vienne de 1815 puis érigée en royaume-protectorat, le Tsar s’y étant
attribué le titre de roi.



34 CHAPITRE II
Dukla – « nids de fils de Judas mais, en son sein, des quatre Bernardins » -,
ancien terroir des Mniszchy, Kuropatnicki, Stadnicki, était échu, par les femmes,
aux Mecinski. Le comte Cezar Mecinski, un homme de belle prestance, dans la
force de l’âge, était veuf et n’avait qu’un seul fils, Adam, du même âge que moi et
qui fut, pendant des années, mon compagnon de jeux.
Le seul quartier passable de Dukla était le château des Mecinski – à
proprement parler trois bâtiments avec une grande cour et un très joli parc
comprenant trois étangs et de nombreuses allées de tilleuls. Tout cela cependant
était situé dans un vallon, sans vue sur le vaste monde. Par contre, sur la colline,
s’étendait le bourg juif, affreux et puant, célèbre depuis longtemps pour son
commerce des vins de Hongrie.
Mon petit paradis était un ruisselet derrière la maison de maitre ; je passais là
le plus clair de mes moments de liberté, m’y aménageant une patinoire en hiver, y
bâtissant en été des moulins, de petites mares, etc. M. Sikora n’avait rien contre, il
pouvait à tout moment me voir par la fenêtre.
Le Père Zwolinski venait souvent nous rendre visite ; ce curé du lieu était un
homme respectable, l’un de ces curés affables qui savait être bon avec tout le
monde et jamais ne s’éternisait au coin d’une table. En fait, ce Père Zwolinski
regardait de travers le cloître des Bernardins parce qu’ils lui escamotaient une
partie de l’argent des messes ; mais il savait, lui aussi, renflouer ses poches. Parmi
ces Bernardins, il y en avait un, très corpulent qui, régulièrement, vers dix heures
du matin, venait au bourg et disparaissait dans la boutique d’un négociant en vins
de Hongrie. On disait que le frère Bernardin « allait au pourcentage » : il prêtait
une certaine somme à ce négociant, Weinberg, en se réservant un pourcentage
sous la forme d’une bouteille quotidienne de bon vin de Hongrie.
Un autre Bernardin, le Père supérieur, passait chez nous de temps en temps et
m’apportait de magnifiques pommes dans sa manche ; il était gai, facétieux, ne
trahissant en rien la réputation bien bernardine de moines joyeux. Par deux fois il
dansa chez nous la mazurka après avoir retroussé sa soutane, au grand
amusement de tous les présents, y compris d’une jolie personne, du genre
« infirmière de régiment », dotée d’un vieux mari.
Les Bernardins de Dukla formaient un contraste parfait avec les Capucins de
Krosno, religieux très édifiants qui jouissaient dans toute la région d’un grand
respect : toutes les femmes des environs allaient se confesser chez eux à Pâques.
Ces Capucins avaient un jardin exemplaire, cultivaient et popularisaient les
dernières variétés de fruits, de pommes et de poires, les graines des meilleurs
légumes et, au moment de la foire aux chevaux de Krosno, renommée dans tout
le pays, ils accueillaient les gens avec hospitalité. Bien des hobereaux descendaient
chez eux pour quelques jours ; mon père, lui, préférait descendre chez « Madame
Hafner » et n’appréciait pas leur claustration monacale.
Lorsque j’eus dix ans, un fait capital s’imposa à moi : la cigogne m’avait
apporté une petite sœur, mon unique sœur, à qui je suis redevable d’un grand
bonheur familial. Je ne pus cependant rester longtemps avec elle à la maison car,
peu après, survint un triste évènement : on me mit à l’école. Je passai l’examen de
fin du primaire à Jaslo car c’était là que se trouvait la ‘Kreishauptschule’ (1). Son
directeur, Kacki, était un vieux fripon maigre qui, visiblement, avait reçu un beau
présent de mon père. Nous partîmes, Pan Sikora sur son trente et un, mon père
et moi pour Jaslo. L’examen se déroula avec toute la solennité de mise, laquelle ne
visait qu’à ébranler dès son jeune âge les nerfs du jeune délinquant. Etant donné
les « offrandes » que mon père avait apportées pour le professeur, on
m’interrogea à coup sûr avec bienveillance et on me remit un certificat
m’autorisant à entrer au collège. Pan Sikora, une fois revenu à Dukla, s’énivra si
bien qu’en rentrant à la maison il roula dans la boue. Je ne sais s’il s’était saoulé de
plaisir du fait de mon succès à l’examen ou de tristesse à l’idée de devoir quitter
notre maison.
L’instant tragique où l’on allait me confier à l’école publique approchait ; mon
père me fit conduire à Tarnow : c’est là qu’était le « Tribunal de la Noblesse » -
forum nobilium -. Il avait là beaucoup d’intérêts personnels et y gérait les affaires
du comte Mecinski. Il pouvait ainsi tout à la fois rencontrer ses avocats et rendre
visite à son fils. Mon père avait une sympathie toute particulière pour un genre de
véhicules que, dans notre famille, on appelait « secoue-tripes ». C’était une carriole
à moitié couverte, sans ressorts, bruyante et cahotante de façon indicible que ma
mère craignait comme le feu. La capote était tendue à l’intérieur de coutil à raies
blanches et bleues et il y avait un énorme tablier de cuir pour nous protéger en
cas de pluie : il empestait de loin la peau fraichement tannée. Sous le siège était
disposé un grand ballot de cuir qui recevait pêle-mêle literie et vêtements ; les
flancs étaient calfeutrés avec de la paille et, par-dessus, on plaçait un petit matelas
qui servait de siège. Ce siège se trouvait ainsi soulevé très haut mais, avec les
cahots du chemin et à mesure que le voyage se prolongeait, il s’affaissait de plus
en plus, tant et si bien que les robes emballées là-dessous avec la literie en
ressortaient dans un piteux état.
Outre cette patache, l’autre inséparable compagnon de voyage de mon père
était la « bunda » - sorte de houppelande ou de manteau en tissu « baja » gris, clair,
poilu, garni de drap bleu grossier. Cette « bunda » avec un capuchon supportait
les plus fortes averses et la pluie s’en écoulait comme d’un toit de chaume. A la
carriole étaient attelés trois chevaux en renfort – des chevaux solides, de trait car
mon père n’aimait pas les chevaux d’apparat. Pour un trajet plus long, on envoyait
à l’avance trois chevaux pour assurer le relais. Sur les chemins de Tarnow,
d’autres chevaux attendaient à Brzostek, dans la remise de Mme Bialasiewiczowa.
A Tarnow, l’avocat Piotrowski, un ami de la famille, avait été le conseil de
Walenty puis de mon père. C’était un homme très imposant. Il me semble
toutefois que déjà alors Piotrowski ne s’occupait plus de nos intérêts car notre
conseiller était l’avocat Grabczynski. Je ne le revoie jamais autrement qu’en
36 longue robe de chambre en étoffe turque et en bonnet brodé avec une longue
houppette et une pipe au long tuyau en bois de cerisier. Un tel avocat était alors
un personnage de confiance et le conseil de son client même dans les affaires de
famille ultra-intimes. C’est aussi sur les conseils de Granczynski que mon père me
logea chez K., propriétaire d’une grande maison où il y avait une confiserie.
Monsieur K. était un petit bonhomme maigre à perruque ; Madame K., encore
jeune, était une femme très bien faite ; ils n’hébergeaient pas d’ordinaire de
collégiens en pension et c’était la première fois que deux jeunes garçons
s’installaient chez eux, mon camarade Salinger et moi qui étais aussi en première.
Pour me rendre la séparation plus facile, mon père demeura quelques jours à
Tarnow et j’allais passer la nuit avec lui à l’Hôtel Lwowski. Le jour de la
séparation fut très pénible et je regardai partir la voiture sans pouvoir m’empêcher
de pleurer. Le collège était alors situé en face des Bernardins et ma classe se
trouvait dans une pièce sombre et basse, au rez- de- chaussée. L’air y était vicié et
la porte si basse que quand entrait l’inspecteur Euzebiusz Czerkawski, un homme
grand et mince, il devait se courber pour ne pas se cogner au chambranle de la
porte. Ce Czerkawski, terreur des enseignants et des écoliers dans toute la Galicie
Occidentale, visita justement ma classe au début de l’année scolaire. On nous
annonça sa venue comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle ; avant de
l’avoir vu, nous tremblions devant cet homme redoutable, ce fléau des
enseignants, brutal aussi envers les collégiens pendant les examens. Quand il entra
dans la classe, on entendait une mouche voler ; le professeur avait pâli et nous,
nous contemplions à la dérobée, les yeux baissés, ce dragon à lunettes. Je ne fus
pas, me semble-t-il, interrogé pendant qu’il était là et ne dus pas passer pour un
collégien travaillant excessivement bien car on m’avait donné un répétiteur privé,
M. S., un étudiant diplômé qui avait fini ses études.
Ce M. S. m’impliqua dans une histoire sentimentale que je pus observer de
près. Mon camarade Salinger, polisson de premier ordre, s’était aperçu le premier
qu’entre notre répétiteur et la maitresse de maison, Mme K., s’étaient nouées des
relations étroites et – oui ! – les avait même surpris dans une situation critique.
Salinger avait aussi remarqué que ces messieurs-dames ne se contentaient pas de
se voir tous les jours mais s’écrivaient aussi et que la dame cachait ses lettres
d’amour dans un coffret secret. Ce chenapan inconscient ne trouva rien de mieux
que de dérober ces lettres et de les apporter à l’école pour les lire avec ses
camarades. Une fois, le matin, pendant le cours de latin, le professeur remarqua
que les collégiens sur le banc où était assis Salinger lisaient quelque chose en
cachette ; il accourut et confisqua une lettre. Les autres passaient déjà de main en
main et disparurent dans la poche d’un collégien.
L’enseignant mit Salinger au cachot ; la lettre, devenue ‘corpus delicti’ fut
versée aux archives du collège et tout Tarnow fut au courant du roman de
Madame K. Le mari de la malheureuse, comme d’habitude c’est le cas des maris,
ne savait rien de toute l’affaire, occupé qu’il était pour l’essentiel à lisser et
repasser sa perruque plutôt qu’à quoi que ce soit d’autre. Madame K. se
préoccupa surtout d’obtenir que les collégiens lui rendent ses lettres et, à cette fin,
eut recours à mon entremise pour les obtenir de mes camarades. Ma première
mission diplomatique fut totalement couronnée de succès ; je rendis les lettres –
sans les lire – à Madame K. Elle m’en fut si reconnaissante qu’elle me nourrit
37 merveilleusement bien jusqu’à la fin de l’année, m’apportant en cachette des
friandises et me donnant tous les jours, quand l’été fut venu, des fraises des bois à
la crème.
En classe, pour moi, les choses allaient plus mal qu’à la maison, si bien qu’une
fois je dus m’agenouiller sur les marches de la chaire du professeur et, une autre
fois, on m’enferma au cachot pour toute une après-midi. Par bonheur cependant,
il y avait la marchande de fruits, en face. Quand nous étions au cachot en
compagnie d’autres camarades, cette brave femme nous descendait, attaché à une
ficelle, de l’étage, un petit panier plein de fruits et nous trouvions ainsi dans les
poires succulentes une consolation à notre infortune scolaire.
Des connaissances de mes parents venaient souvent à la pension me rendre
visite ; je me souviens particulièrement d’un cousin de ma mère, Emil
Niesiolowski, qui avait une propriété dans la région de Tarnow et venait souvent
au chef-lieu. Ce Niesiolowski personnifiait à la perfection cette jeunesse foncière
oisive d’alors qui s’habillait élégamment, allait de fête en fête, de chasse en chasse
et, quand ces plaisir manquaient, venait à Tarnow, à l’Hôtel de Cracovie et là se
prélassait à boire et à banqueter. Toute une meute de Juifs entourait ces petits
messieurs, se pressait autour d’eux comme mouches autour d’un morceau de
sucre, ne visant qu’à pouvoir, de quelque façon, les dépouiller.
Le premier personnage qu’un tel nobliau engageait en arrivant au bourg, c’était
un homme à tout faire, un Juif, initié comme un très proche parent à toutes les
relations familiales, connaissant à la perfection la poche de son client, disponible
au premier signe afin de lui permettre d’obtenir un prêt usurier. Sans cet
intermédiaire, rien ne s’achetait, sans lui on ne mettait pas les enfants à l’école,
sans lui aucun mariage n’était conclu. Partout et toujours l’intermédiaire avançait
sa tête barbue et ses papillotes – parasite vivant du travail de quelques – et même
de plusieurs dizaines de – familles dépendant d’un propriétaire foncier.
La région de Tarnow était pleine de ces petits maitres qui ne pouvaient se
hisser au niveau des « messieurs » ni par le nom, ni par la fortune mais qui,
néanmoins, voulaient porter la tête plus haute que la noblesse régulière. Si tel
Bogusz ou Zaklika allait à Gumniska chez les princes Sanguszko ou si, par hasard,
sa cousine avait épousé le comte Bobrowski ou Romer ou Skorupka ou quelque
autre comte marron, alors il exigeait que le laquais lui donne du Monsieur le
Comte et il avait grande opinion de lui-même. Les plus remarquables héraldistes
étaient, là encore, les intermédiaires : à peine l’un d’eux se rendait-il compte d’une
aspiration dans ce sens chez l’une de ses victimes, il savait exploiter sa faiblesse en
lui donnant du Monsieur le Comte. La spécialité de la Galicie, c’était les « comtes
par la femme », immortalisée par l’un des récits de Zachariaszewicz. L’une des
figures les plus ampoulées dans le genre fut Zygmunt Kozlowski, un ami d’Emil
Niesiolowski, futur délégué au Conseil d’Empire (2) et père d’un autre délégué à
ce Conseil dénommé « Bumba ». Ce Zygmunt avait épousé la comtesse
Starzenska et, sans descendre lui-même de sang-bleu et alors que ses quartiers de
noblesse étaient minimes, il se jeta à corps perdu dans l’héraldique, étudia
Paprocki et Niesiecki, savait par cœur qui avait engendré qui afin, de cette
manière, de donner l’apparence d’être lié aux grandes familles. Grâce à la
gastronomie et à l’héraldique, il se bâtit une position et, plus tard, comme nous le
voyons, une fortune.
38 De tels « comtes par la femme » et autres petits maitres, il y en avait également
beaucoup près de Jaslo et de Przemysl. Là, le comte Wilhelm Semienski aggrava,
bien malgré lui, cette épidémie. C’était un homme, riche, borné mais bon et du
premier chic dans toute la région. Or, de même que parfois dans l’armée les
officiers se modèlent sur l’Empereur ou l’héritier du trône, portant les mêmes
favoris ou se taillant la barbe de la même façon que leur chef suprême, de même
tous les godelureaux de Przemysl se transformèrent en vrais sosies de Siemenski.
Tous ces Terlecki, Rusanowski, Borowski, etc. portèrent la moustache comme
Siemenski, s’habillant chez le même tailleur que Siemenski, parlaient comme le
propriétaire de Chorostkowo, en un mot se transmuèrent peu à peu en leur idéal.
Comme, cependant Siemenski avait, lui, de quoi s’offrir toutes ces futilités tandis
que ses imitateurs étaient soit des propriétaires de petits hameaux, soit de simples
tenanciers, ils s’endettèrent tous peu à peu et firent faillite, conduisant ainsi le
pauvre Siemenski à les avoir, en toute innocence, sur la conscience. Ce Siemenski
avait ainsi généré toute une génération de sosies à laquelle appartenaient aussi les
deux Fedorowicz, ses fils naturels dont je parlerai plus tard.
Je n’ai passé qu’un an au collège de Tarnow. L’histoire d’amour de Madame K.
était parvenue aux oreilles de mes parents ; ils m’auraient peut-être laissé à contre
cœur dans cette maison mais, en outre – et c’est plus important – le ‘forum
nobilium’ fut transféré à Nowy Sacz et les voyages à Tarnow devaient fatiguer
mon père. Nous partîmes, lui et moi, pour Nowy Sacz dans notre tape-cul pour
ma deuxième année de collège. Là, on descendit chez Mme Kopecka, dans une
auberge avec un vestibule immense, sombre et puant comme c’était le cas dans
toutes les auberges de ce temps en Galicie. A Nowy Sacz, j’échus en pension chez
le directeur du collège Kruczkowski où je me sentis très bien. Le ménage
Kruczkowski habitait dans un bâtiment du collège, de style jésuite ; ils
hébergeaient quatre à cinq collégiens mais le logement était confortable et la
nourriture correcte. Madame Kruczkowska qui cachait soigneusement sa
perruque noire car elle était plus âgée que son mari, provenait d’une famille de
fonctionnaires, Allemands de Galicie, et comme elle n’avait pas d’enfants à elle,
elle prenait grand soin de notre santé et de notre apparence. Pour nos fêtes,
chacun avait un superbe gâteau et, en outre, elle profitait de chaque solennité
pour nous donner des fruits, des beignets et des pâtisseries – ce qui lui faisait
plaisir. Monsieur Kruczkowski, un professeur calme et flegmatique aux lunettes
dorées, aimait dormir longtemps et se promener en robe de chambre ; il était
d’humeur toujours égale et nous l’aimions bien.
Au collège de Nowy Sacz, les élèves étaient surtout fils de montagnards.
C’était de pauvres diables mais toujours gais et qui se réjouissaient presque de leur
faim. Quelques- uns habitaient la même maison que moi, en bas, chez le
concierge du collège ; je me souviens de trois d’entre eux : Krzysiak, Oswiecimski
et Dabrowski qui sont devenus prêtres. L’essentiel de leur subsistance consistait
en pommes de terre et en galettes sèches d’avoine que leurs parents leur
apportaient toutes les deux semaines quand ils venaient à la foire. La bryndza –
une sorte de fromage de brebis pressé – était déjà quelque chose de très spécial
qu’ils n’avaient pas toujours en réserve et il n’était pas question de manger de la
viande. Toutes les fois que nous pouvions descendre chez nos camarades
montagnards, nous nous en réjouissions grandement, surtout quand les parents
39 descendaient de leur montagne pour les voir. Ces montagnards étaient
relativement assez cultivés, beaucoup avaient fait quatre ans d’école à Podoliniec,
près de Spisz où les écoliers parlaient entre eux un latin de cuisine. Les parents de
nos camarades parlaient latin mieux que nous et nous en imposaient beaucoup
par leur érudition.
L’air chez le concierge était si lourd que, pour parler comme les collégiens, une
hache aurait pu y flotter mais on s’y amusait bien. Nous jouions à des jeux
innocents avec des cartes presque noires de saleté, nous étudions en commun et,
sur ce point, les enfants de ces montagnards nous damaient le pion car ils
prenaient l’étude plus au sérieux que nous. Pendant nos heures libres, ils allaient
dans les salles de classe libres, y psalmodiaient du grec et du latin et le couloir vide
semblait résonner des paroles du passé classique. Qui récitait le plus fort sa leçon,
s’en remplissait mieux la tête.
Mes camarades de pension chez les Kruczkowski étaient Matusinski, Szalay et
Skapski. Ce dernier, un lourdaud, ne parvint à rien. Szalay, fils ainé du propriétaire
local de Szczawnica, était un garçon sympathique, svelte mais vaurien qui gâchait
parfois l’humeur de M. Kruczkowski. Matusinski, peu intelligent, était dans les
bonnes grâces de Madame la Directrice car ses parents remplissaient
abondamment son garde-manger. A propos de ces parents, la chose se passait
ainsi : on disait que Jozio était le fils du frère du Père Matusinski, chanoine de
Nowy Sacz et de Mme Matusinska qui gérait la maison de Monsieur le Chanoine ;
en réalité, le chanoine était l’authentique papa, vivait avec sa belle-sœur
ouvertement en concubinage et même ne s’en cachait guère du monde. Le frère
devait être satisfait d’être devenu économe chez le chanoine, logeait dans la
métairie et le couple – sa femme avec le prêtre – constituaient les vrais maitres de
maison. Nous, camarades de Jozio, aimions beaucoup madame la Chanoinesse,
une femme prématurément grosse, car elle apportait souvent à Jozio des jambons,
des langues confites, des gâteaux et différentes friandises dont Jozio, gentil
garçon, nous régalait de bon cœur. Les Matusinski nous invitaient parfois chez
eux et dans ces faveurs envers les camarades de Jozio entrait un peu de politique
afin qu’on ne persécute pas leur cher Jozio, qu’on le défende, étant donné que
d’autres ne manquaient pas de l’appeler « fils de curé ». Une fois, en hiver, les
Matusinski organisèrent chez eux une promenade en traineau à laquelle nous
participâmes. Jozio et moi furent déguisés en Cracoviens et nous « fîmes fureur. »
A Stary Sacz, il y avait un antique cloitre des Clarisses et les sœurs
entretenaient alors un pensionnat de jeunes filles. Elles jouissaient d’un privilège
coutumier selon lequel le dernier Mardi, de 6 à 8 heures, elles avaient le droit de
danser avec leurs élèves. En vérité, les hommes, par principe, s’abstenaient mais le
tout-puissant chanoine de Stary Sacz m’introduisit, moi et Jozio, dans ce bal et
nous eûmes le bonheur de danser avec les sœurs. On nous conduisit dans une
grande salle voutée, certainement un réfectoire ; les invités occupèrent les places
d’honneur tandis que, dans un coin, s’installèrent timidement quelques dizaines
de pensionnaires et que, dans un autre coin, prenait place une Italienne mince,
bronzée – une enseignante – devant un vieux clavecin qui résonnait comme un
essaim d’abeilles. Avant tout on nous servit du café et le chanoine eut
certainement droit à du bon ; à nous et aux pensionnaires, on mit en main des
tasses puis une sœur apporta à deux mains un grand cruchon et, à l’aide d’une
40 cuillère en bois, on nous versa le café déjà préparé. Ce breuvage était si mauvais
que je remarquai à ma grande joie qu’il y avait sous la fenêtre des lauriers roses
dans de grands pots : sans me faire voir, j’y versai le café, me soulageant de cette
façon de cette épreuve.
Vers le soir, l’Italienne commença à jouer une « Schleifpolka », danse que
j’ignorais. Encouragé néanmoins par le chanoine, j’invitai une sœur encore jeune,
grande et mince et, au grand plaisir du public, dansai avec elle, sans doute sans
trop respecter le rythme. Le bal dura jusqu’à ce que sonnent les 8 heures, après
quoi nous revînmes à la cure en traineau et il me resta de cette promenade, outre
le souvenir d’avoir dansé avec une religieuse, une douleur à l’orteil due à une
chaussure trop étroite.
Parmi les enseignants du collège de Sacz, quelques-uns surtout se sont fixés
dans ma mémoire : Kuliszeki, professeur de mathématiques et Sternal qui
enseignait le grec – le premier en raison de sa gentillesse, le second car il ne
m’aimait guère. Kuliszeki était un buveur, comme Sikora mon premier instituteur
et, de même que lui, il se vautrait dans les caniveaux, venant parfois à l’école en
redingote crottée. Il enseignait bien, cependant, clairement et se comportait en
honnête homme, paternellement. Sternal, lui, était originaire de Kraïna, ne savait
pas un mot de polonais et se prenait à tout le moins pour un cousin de Périclès. Il
ne fréquentait personne, ne s’intéressait qu’à son grec et je ne sais vraiment si
c’était par attachement à la culture grecque ou s’il voulait ainsi faire l’économie
des bains, toujours est-il qu’il avait rompu tout rapport avec l’élément liquide et,
chaque jour, s’enduisait le corps tout entier d’huile car ainsi faisaient les athlètes
dans l’Antiquité. Sternal se passionnait pour la ‘crânioscopie’ et mon crâne ne lui
plaisait pas. Si bien qu’un jour il me fit venir au tableau pendant le cours et, de la
main, mesura mon crâne en long et en large puis fit un signe de menace. A partir
de là, il me prit en grippe. Je n’ai jamais cherché à savoir ce qu’il avait trouvé
d’anormal dans mon crâne mais il me dégoûta si bien du grec que j’ai fait tout
mon lycée et passé mon baccalauréat sans avoir jamais fait par moi-même un seul
de voir de grec : régulièrement, quelqu’un de mes camarades m’aidait tandis que
moi, en contrepartie, je le remboursais de ses services avec des exercices de
polonais et d’allemand. Si ce n’avait été que je logeais chez le directeur de
l’établissement et que ce Sternal craignait ledit directeur, j’aurais même peut-être
dû redoubler ma quatrième. Etant donné cependant que j’avais de bons résultats
avec les autres professeurs et que le directeur me soutenait, Sternal fut contraint
de se comporter correctement avec moi, malgré les erreurs commises lors de
l’élaboration de mon crâne.
J’étais le chouchou de Hamerski, le professeur d’allemand et de littérature.
C’était un jeune homme élancé et sympathique qui avait une belle bibliothèque et
qui, comme une grande faveur, me prêtait les œuvres de Goethe qu’il possédait
dans une belle édition. Afin de nous exercer dans la langue, il nous demandait
parfois d’écrire des vers en allemand et il fit les louanges de mon premier
infortuné poème pour les bons côtés de ma rapidité d’exécution…peu poétique.
Cet Hamerski se maria avec une Polonaise et se fixa désormais en Galicie, plus
tard à Lvov comme professeur de littérature allemande, militant même pour
l’introduction du polonais comme langue d’enseignement.
41 Très populaire parmi les élèves du collège de Sacz était le professeur de
Sciences Naturelles, le Tchèque Zavadil car, avec lui, on partait, au printemps, en
« excursion botanique », ce qui apportait une grande diversité dans la monotonie
de notre vie scolaire. Au cours de telles excursions, je suscitai une grande jalousie
de la part de mes camarades pour avoir trouvé de la ciguë (cicuta virosa) car il
nous semblait que, puisque Socrate s’était empoisonné avec cette plante, elle
recélait mystérieusement quelque chose de cette Antiquité dont nous nous
occupions. Zavadil, visiblement, tenait le rôle majeur durant les excursions
organisées au printemps pour tout le collège. Etant donné que tous les
enseignants étaient allemands et à l’évidence cherchaient à germaniser
l’évènement, même les chansons durant ces excursions étaient en allemand et la
préférée était un air des « Précieuses » (3) : « Im Wald – im Wald…im schönen
grünen Wald… »
Le professeur Zurowski, un homme débonnaire, respectable, déjà âgé et un
peu infirme, enseignait la langue polonaise. Nous l’aimions beaucoup : nous
devinions en lui une réticence face au système de germanisation ainsi que la
marque de la vieille tradition polonaise que nous préférions aux enseignements
des ‘Kulturträger’ allemands.
Etant donné qu’à cette époque, la parfaite éducation de la jeunesse exigeait
l’apprentissage du piano, ma mère avait commencé, encore à la maison, à m’y
initier et j’eus à Sacz dès le début un professeur, Mme Bartelemus, la femme du
pasteur, jeune femme de belle prestance mais aux dents gâtées et noircies. Elle
avait un mari très cultivé et deux enfants. Elle ne m’apprit pas grand-chose : il me
semble qu’elle n’était pas très experte et je n’avais guère de talent pour la musique.
Nous avons surtout répété toujours les mêmes extraits de la Norma, de Don
Juan, etc. Ces exercices ne débouchaient sur rien et ne faisaient que soustraire
inutilement de l’argent de la poche de mon père. J’allais aussi parfois chez eux où
M. Bartelemus me donnait à lire de petits livres populaires allemands. Comme il
s’agissait le plus souvent d’éditions illustrées, cette bibliothèque de M. Bartelemus
m’enchantait. Après deux ans d’un tel enseignement et d’absence de progrès, un
autre professeur, M. Pauli, me prit en mains pour le piano ; c’était un vieux
garçon à tête ronde, au visage grêlé et à la perruque décolorée qui portait toujours
une grosse épingle avec un brillant sur sa cravate. M. Pauli avait un vieux chien
qui n’aimait pas la musique et qui, régulièrement, glapissait de désespoir quand la
leçon commençait. Calmer ce chien d’arrêt nous prenait toujours une demie heure
– que je m’efforçais, dans la mesure du possible, de prolonger ; la seconde moitié
de la leçon durait visiblement moins de trente minutes car entrecoupée
d’anecdotes que M. Pauli aimait beaucoup raconter. Je n’ai jamais su, à vrai dire,
de quelle nationalité il était ; certes, il parlait le polonais, mais avec des fautes ;
probablement, il appartenait à cette ethnie « galicienne » dont se réclament ici
beaucoup d’intellectuels, comme, par exemple, le professeur Kuliszeki dont j’ai
déjà parlé, Mme Kruczkowska, etc. Ils n’étaient pas hostiles aux Polonais,
s’étaient adaptés au pays mais en tant qu’enfants de fonctionnaires tchèques ou
allemands dont quelques dizaines s’étaient installés dans le pays au fil des ans, ils
ne réagissaient pas en Polonais car ils n’avaient pas été élevés dans nos traditions
nationales. Avec le temps, généralement à la troisième génération,
exceptionnellement à la seconde, se formèrent à partir de ces intrus des familles ultra-patriotes,
42 comme, à Lvov, les Smolkowy, Widmany ; elles fournirent même des écrivains
comme, autrefois, Wincenty Pol et, plus récemment, Jan Lam, le célèbre
humoriste de Lvov.
Près du collège, il y en avait un autre, tenu par les Jésuites. Nos enseignants ne
les fréquentaient guère car l’esprit ‘anti-jésuistique’ dominait chez nous. Mais les
moines s’efforçaient d’attirer les élèves pauvres les plus doués. Ce n’était d’ailleurs
pas difficile car un garçon descendu de ses montagnes était heureux qu’on
l’admette à la cuisine des Jésuites pour y manger les restes des repas des prêtres.
Ces Jésuites, néanmoins, restaient pointilleux quant au choix des élèves : les
moins doués n’étaient pas retenus et durant tout mon séjour au collège de Sacz, je
ne me souviens que d’un élève, Zaleski, qu’ils accaparèrent. Plus tard Zaleski
devint Jésuite et fut un écrivain reconnu dans son ordre. Il soutint par la suite des
revues galiciennes d’esprit ultramontain extrémiste et accommoda de son mieux
l’histoire polonaise selon ses tendances.
Mon répétiteur privé était un élève des grandes classes, Sembratowicz, frère du
futur cardinal et métropolite de Lvov. Les Sembratowicz étaient des Ruthènes des
montagnes mais à cette époque à Sacz on ne faisait pas encore la différence entre
Polonais et Ruthènes. En Galicie Orientale cette distinction s’était déjà imposée
mais en Galicie Occidentale où il y avait peu de Ruthènes, on ne faisait aucune
différence entre eux et nous. Sembratowicz parlait aussi correctement polonais
que nous et avait avec nous les mêmes rapports étroits que tout autre camarade.
D’ailleurs, il y avait trois de ces Sembratowicz qui étaient des prêtres et bien qu’ils
soient restés plus tard dans ma mémoire comme des Ruthènes assez extrémistes
et qu’ils aient rompu leurs rapports étroits avec les Polonais, ils ne furent
néanmoins jamais aussi virulents contre les Polonais que les Ruthènes formés
sous d’autres influences comme les Litwinowski, Pawlikowski, Pelesze, etc.
Mon Sembratowicz le répétiteur fit d’excellentes études et une fois obtint
comme premier prix d’histoire romaine le livre de Mommsen (5), superbement
relié en papier rouge. Le pauvre, cependant, avait besoin d’argent et il me vendit
son prix : on en fit simplement enlever le papier rouge qui fut remplacé par un
bleu. Ce fut là le premier livre que j’achetai sur mes propres économies et, après
ma haine pour l’abécédaire français, il marqua en tout cas une importante étape
dans mon amour pour les livres.
Au collège, je travaillais bien ; je ne fus sans doute jamais le premier de la
classe mais une fois le second et d’habitude le quatrième ou cinquième. Mes
meilleures notes, je les avais en polonais et en allemand, en histoire et en sciences
naturelles ; les plus mauvaises en grec et les passables en mathématiques. A
l’époque où j’étais au collège, on avait commencé à remplacer l’ancien système
d’enseignement, essentiellement pratique, par un nouveau, étroitement
philosophique. Les anciens enseignants n’attachaient pas tellement d’importance à
l’analyse grammaticale des textes latins et grecs ; les nouveaux, eux, insistaient sur
le décorticage de chaque mot, si bien qu’en un an nous avions à peine déchiffré
quatre vers d’Homère.
Cette réforme pernicieuse était due aux Allemands et a été conservée dans sa
plénitude jusqu’à ces derniers temps. C’était une méthode stérile qui abêtissait
l’intelligence au plus haut degré, quelque chose de semblable à la scolastique du
Moyen-Age. Tout élève devait lire au collège Virgile, Salluste, Tacite, Homère,
43 Eschyle et Sophocle mais en réalité n’épluchait que quelques pages de chaque
auteur, n’avait ainsi aucune idée de la beauté de l’œuvre et, en fait, était rebuté par
cette analyse philologique minutieuse de la littérature antique. Il arrivait sans
doute que des élèves qui avaient lu au cours de leurs études quelques classiques
latin – mais les avaient lus à la maison – se destinent aux études philologiques afin
de devenir professeur. Mais ce système d’enseignement philologique fut la plus
grande plaie des peuples habitant l’Europe Centrale : il abêtit au maximum la
jeunesse, tua l’heureux penchant pour la belle littérature, tortura, accabla le jeune
potache et éveilla en lui la répulsion pour l’école et la connaissance. Au cours de
ma vie, chaque fois que j’ai regretté le temps perdu pendant les cours à étudier
ainsi le grec et le latin – ce qui ne m’a vraiment rien apporté – je me prenais à
penser : quel bonheur ç’aurait été si l’on m’avait appris l’anglais au lieu de me
forcer à gaspiller les plus beaux moments de ma jeunesse à pratiquer cette
philologie stérile et stupide !
L’un des propagateurs les plus acharnés de cette méthode était l’inspecteur
Czerkawski dont j’ai déjà parlé – un homme certainement très capable mais
englué dans ce fatal système d’enseignement. Le pire ennemi de la jeunesse ne
pouvait rien inventer de pire que cette formation de philologue. Le système était
passé d’Allemagne en Autriche ; actuellement son esprit hante la Russie et plus il
s’éloigne de la source de son apparition, pire il devient, encore plus stérile. On
devine déjà une réaction là-contre mais on est encore loin du moment où la
pédagogie européenne rompra avec cette orientation désastreuse. Il n’y a d’ailleurs
pires conservateurs que les membres du corps professoral. Naturellement, je ne
parle pas ici de ces grands esprits qui se rencontrent ici ou là dans les universités,
qui en déchirent les anciennes entraves et montrent la voie à la jeunesse actuelle.
L’enseignant traditionnel est la créature le plus inaccessible à tout progrès.
Répétant à haute voix d’une année sur l’autre ou pendant des lustres les mêmes
faits et les mêmes théories, il croit en eux dur comme fer et il lui semble qu’il n’y
a au monde d’autre vérité que les principes qu’il énonce. En lui se développe avec
le temps une suffisance sans borne, ses yeux se voilent d’une cataracte scolaire à
travers laquelle il ne voit plus rien de ce qui se passe autour de lui. Combien
d’entre nous n’ont-ils entendu et ne se sont-ils enfoncés dans le crâne des erreurs
que, plus tard, ils durent vanner de leur esprit comme balle inutile ! On enseigne
encore de nos jours des mensonges tels qu’ils clament vengeance au ciel. Par
exemple – les catéchismes scolaires sur l’Histoire de l’Eglise et, dans l’Histoire
générale, celle de notre nation ou même en géographie objective, tout est encore
incrusté de ces sornettes sans qu’on se soit encore affranchi sur les bancs de
l’école de ces balivernes. La bêtise humaine est comme un rocher surplombant la
mer, sur lequel les vagues doivent battre durant des années et des siècles avant de
l’abattre.
Relativement encore, dans les collèges de Sacz – parce que provinciaux et
éloignés des tendances de la fièvre philologique – les choses allaient mieux que
dans les autres établissements de ce type, si bien que je ne pouvais encore me
plaindre des professeurs d’alors, à l’exception de ce toqué de philologue Sternal.
Ils m’ont au moins appris à écrire correctement et m’ont donné le goût de la
lecture.
44 Durant mon séjour au collège de Sacz mes parents avaient quitté Dukla. Un
poste plus rentable et plus indépendant d’administrateur du domaine d’Iwonicz
s’était libéré pour mon père. Il s’agissait d’une belle propriété agricole et de bains
iodés célèbres. Iwonicz appartenait aux héritiers du comte Karol Zaluski ; aucun
n’habitait sur place ; le fils ainé, Michal, était capitaine de cavalerie dans l’armée
autrichienne. Karol avait de même choisi la carrière diplomatique autrichienne,
Ireneusz était sculpteur et le cadet Stanislaw n’avait pas encore d’emploi. Parmi
les filles, deux avaient épousé des propriétaires fonciers dans les environs
d’Iwonicz- Golasewski et Ostaszewski-, les deux cadettes épousant plus tard l’une
le comte Seilern en Basse Autriche, l’autre le vieux comte Wit Zelenski.
Le village d’Iwonicz, situé en terrain plat, n’était à vrai dire accessible de tous
côtés que par de méchants chemins où, au printemps et en automne, les voitures
s’embourbaient profondément. Lorsqu’on s’y rendait, c’était la première
impression et elle était défavorable. Mais en approchant du jardin, l’impression
devenait des plus agréables car la vieille maison de maitre se dressait au cœur d’un
grand jardin plein de vieux arbres qui se reflétaient dans des étangs recouverts de
joncs et de lentilles d’eau. C’était un peu lugubre et humide mais imposant et
sympathique. Les Bains, comme on les appelait, étaient à une demie- lieue de
route en direction de la colline et de la forêt, dans un beau site au milieu d’un
massif de sapins. Mes parents s’installèrent dans une aile de la gentilhommière,
mon père ne se transférant aux Bains qu’en été seulement, le plus souvent pour
deux mois compte tenu du fait que la gestion de cet établissement en saison
l’exigeait, du fait aussi qu’il avait lui-même recours aux bains iodés d’Iwonicz.
Iwonicz était alors célèbre non seulement, sans doute, pour ses eaux thermales
mais aussi pour ses divertissements et ses bals. Des mères accompagnaient leurs
filles et venaient de loin chercher mari aux Bains et la jeunesse y dépensait pas
mal d’argent. L’époque, à vrai dire, n’était pas aux divertissements mais chez nous
les réjouissances ont toujours occupé une place essentielle et récemment, au
moment du gouvernement de Gurko (6), un Russe a dit à Varsovie que les
Polonais danseraient encore sur leur propre tombe. Etant donné que mes
vacances correspondaient à la saison d’Iwonicz, mon père m’emmenait souvent
avec lui aux Bains, ce qui me faisait grandement plaisir. Là, je fis la connaissance
de beaucoup de jeunes gens de mon âge. Cette vie en compagnie de camarades
m’occupait beaucoup et je rencontrais là diverses célébrités ; je ne regagnais qu’à
regret la maison, le manoir.
Aux Bains, nous logions dans une maison toute en longueur, face aux sources
et au réservoir d’eau iodée, inclus dans un long hangar en bois appelé promenoir.
Tout à côté des sources se dressait une longue maison basse divisée dans le sens
de la longueur en deux moitiés ; dans l’une se trouvait le restaurant, dans l’autre,
la salle de bal, basse, mal éclairée mais vaste. L’agitation y régnait dès le Samedi
matin à cause du bal du Dimanche. Sur la route venant du village, les attelages
apparaissaient les uns après les autres et, avec curiosité, on cherchait à savoir qui
arrivait. Mais c’est Mme Ostaszewska, née Zaluska, avec sa fille, Mle Helena
Gniewoszowna, l’une des plus jolies demoiselles des environs ; et voici la
ravissante Henrysia Mierowna, ma sœur de lait ; et aussi les très belles demoiselles
Golaszewski, mal aimées cependant car leur maman, en sa qualité de comtesse de
Zluska, née Oginska, relevait tellement le nez qu’on aurait pu suspendre un
45 chapeau à ce crochet. Se retrouvaient aussi les familles Gorajski, Stojowski,
Slonecki, Wiktor, Grotwski, Bobrowski et toute la populace des lignées
secondaires de Sanok, Jaslo et Rzeszow.
Aux côtés de mon père, le docteur de l’établissement, Moszczanski, était aux
Bains la personnalité majeure : grand, maigre, borgne, aux cheveux bruns,
spirituel, souvent caustique, un peu cynique, un peu mélancolique, c’était au total
quelqu‘un de sympathique et apprécié. Ma mère le caractérisa dans l’épigramme
suivant :
« Noir comme une taupe, efflanqué comme un lévrier/ Il pique comme une guêpe,
adore les enfants/Bref, dans ce laideron tout nous rappelle/L’aspect du Juif éternel »
Tous deux saluaient les arrivants, s’occupaient de leur installation, dirigeaient
la décoration de la salle de bal, arrangeaient, dans la mesure du possible, les
chamailleries et les disputes visiblement inévitables pendant les bals. Le pauvre
docteur, bien peu enclin aux fâcheries, fut cependant une fois la cause d’un
incident qui faillit provoquer un duel. Entre le restaurant et la salle de bal il y avait
de larges fenêtres à glissière qui, pendant les bals, faisaient en quelque sorte office
de loges à partir desquelles les vieux messieurs observaient les danseurs. Et voilà
qu’un jour Moszczanski qui était assis là demande à son voisin de gauche – du
côté où, faute d’œil, il ne voyait pas - : « Qui donc est cette monstrueuse guenon
qui danse là-bas ? » « C’est ma fille, Monsieur le Docteur ! » répondit le plus âgé
de ces messieurs, M. Paper. Le pauvre docteur ne put que s’excuser, s’affliger, se
tordre les mains – l’embarras visiblement persista.
A Iwonicz je me rapprochais de parents éloignés, la famille Krainski. Je
m’entendis très bien avec Wladzio Krainski, actuellement président de la
Compagnie du Crédit Foncier avec lequel j’ai, ma vie durant, maintenu des liens.
Sa sœur, alors jolie fillette, épousa plus tard à l’instigation de la famille, Jan
Rakowski, du Royaume, homme extrêmement riche mais d’une ladrerie
exceptionnelle. Le couple Rakowski s’installa plus tard à Hermanowice, près de
Przemysl et Jan se fit une réputation d’excentrique désagréable. Sa manie
principale était de voyager mais de voyager à la vitesse de l’éclair. Pour la visite de
l’Espagne, par exemple, trois jours suffisaient ; il revint du Caucase au bout d’une
semaine et les voyages à Londres, en Suisse, en Norvège ne duraient de même
que quelques jours. De ces voyages, il ramenait des notes qu’il publiait sous forme
de petites brochures. En rentrant par exemple de Madrid, il offrait aux dames de
sa connaissance de petites fioles de fausse Eau de Cologne qu’on pouvait tout
aussi bien trouver à Przemysl et même de meilleure qualité. Sa femme, Karolcia,
toute menue, était la malheureuse victime de ces voyages : elle prenait place avec
lui, désespérée et en larmes, dans le wagon et revenait épuisée, amaigrie car non
seulement elle devait courir la poste nuit et jour, mais parfois même des semaines
entières. Le comble c’était que cet honorable époux, très fier de ne guère
dépenser, l’affamait si bien durant chaque voyage que de la pauvre femme il ne
resta bientôt que la peau sur les os. Malgré son avarice, Rakowski dissipa son bien
car il le gérait on ne peut plus mal.
C’était M. August Gorajski qui, le plus souvent, menait les danses à Iwonicz –
un homme petit, trapu, bien bâti. D’habitude, il ouvrait le bal avec Mle Helena
46 Gniewoszowa. Cela faisait quelques trente ans qu’il dansait, dansait au sens précis
du terme car dans toute la Galicie, du Nord au Sud, aucune soirée dansante
n’avait lieu sans lui. Plus tard, c’est-à-dire après avoir passé la quarantaine, il se
maria, devint pétrolier et financier et comme Badeni, en tant que gouverneur de la
Galicie, le protégeait, il se mua même de propriétaire des plus belles jambes que
j’aie connu en un membre de la Chambre Haute, président de la Société Pétrolière
etc. Mle Helena Gniewoszowa butina beaucoup parmi la jeunesse mais ne se
maria pas.
Pendant deux ans, Mme Kaminska fréquenta Iwonicz avec sa fille Marynia, du
même âge que moi. Cette jolie et gentille jeune fille plut tellement à mon cœur
d’adolescent qu’il me semblait évident que je ne pourrais pas vivre sans elle. Je
n’osais pas, bien sûr, encore lui déclarer ma flamme mais je me mis à coucher sur
papier ma douleur et me transformai, un peu trop tôt, en écrivain. J’offris à
Marynia la description d’une excursion aux ruines polonaises d’Odrzykon (7)
comme souvenir des moments passés là-bas avec elle et mon cœur fondit
d’attendrissement quand ce récit lui plut, ainsi qu’à sa maman. Il me semblait que
je ne supporterais pas d’être séparé d’elle : nous avions déjà fait des plans pour
nous marier. Après quelque temps toutefois, j’étais, moi, toujours vivant ; elle
s’était mariée, était heureuse semble-t-il et eut beaucoup d’enfants. Mle Blaska
dont j’avais fait la connaissance à Iwonicz resta plus longtemps dans mon cœur
juste après ma séparation avec Marynia. J’en parlerai plus tard.
En 1858 mon père décida de me mettre au lycée de Cracovie. J’avais terminé
la quatrième à Sacz, mon père voulait que j’aie les meilleurs professeurs, dans un
grand lycée et avant tout, pour mes parents, il s’agissait de m’initier au français et
à la danse – choses pour lesquelles Sacz n’offrait aucune possibilité. Certes, le
directeur, M. Krzuckowski, m’avait donné des leçons de français mais, de grâce,
quel genre de leçons était-ce là alors que lui-même ne connaissait guère cette
langue ? Par l’intermédiaire de connaissances, on se renseigna sur ce qu’on
appelait le « logement » - une pension – où je pourrais m’installer à Cracovie.
Il n’y avait pas encore de voie ferrée pour atteindre cette ville et de nouveau le
« secoue-tripes » fut chargé, attelé avec trois chevaux et nous nous mîmes en
route. On passa naturellement par Brzostka puis, la nuit suivante, à Tarnow et de
là une journée suffit pour arriver à Cracovie. En chemin, Wisnicz et Wielicka
firent grande impression sur moi et mon cœur battait quand nous dépassâmes
Kazimierz, la rue Grodzka et que la patache entra par la porte cochère de l’Hôtel
de Dresde.
Je fus inscrit au grand lycée Ste Anne où le directeur était M. Stawarski et on
se mit en quête d’une pension. On commença par aller chez M. Dumaire, un
vieux Français à la voix aiguë qui semblait sorti d’une comédie vieillotte et qui
enseignait sa langue. L’affaire cependant ne se fit pas pour une raison quelconque
et, après avoir visité diverses autres pensions, mon père me logea chez M.
Switkowski, professeur de français à l’école technique, fils d’un émigrant mais – et
c’était l’essentiel – « né à Paris ». Ce M. Switkowski habitait du côté de la rue de
l’Hôpital, avait quelques pensionnaires et trois enfants à lui. C’était un homme
maigre, portant la longue redingote de la petite noblesse, de maigres moustaches
semblables à une brosse à dents, des cheveux rares, lissés et un rhume chronique.
47 Sa grosse voix contrastait avec le misérable petit bonhomme qui semblait n’avoir
jamais mangé à sa faim.
Je fus logé dans le salon, pièce sur le devant, là où se trouvaient les plus beaux
meubles du couple – un ameublement assorti mais modique et miteux, le clavecin
dont les cordes étaient rompues et à la tonalité tintinnabulante ainsi qu’une
armoire à livres, vitrée, où étaient enfermés les trésors préférés de M. Switkowski.
C’était pour l’essentiel des livres polonais concernant l’histoire de la Pologne ainsi
que quelques livres français qui constituaient, vu la situation économique de la
famille, son unique capital de réserve. Durant les périodes où la situation
financière du pauvre professeur allait particulièrement mal, tomes après tomes
disparaissaient chez l’antiquaire de la rue de l’Hôpital. M. Sitkowski
s’assombrissait et la petite armoire se vidait… Quand à nouveau, un modeste
petit capital s’était accumulé, M. Sitkowski semblait se redresser, développait un
surplus d’énergie à la maison et, le plus souvent, rachetait les mêmes livres –
beaucoup plus cher. Ces opérations ne variaient pas au-delà de cinq à quinze
gulden, mais chaque fois tournaient au fiasco. A l’évidence, aucun invité ne venait
jamais au salon et ce n’était que pour moi qu’on apportait un lit le soir ; là je me
sentais bien, c’était calme. Pendant que j’étais à l’école, Mle Broncia, la fille des
Swirkowski, faisait des gammes sur le clavecin.
A la maison, nous parlions obligatoirement français ; ce n’était pas un français
des plus purs car M. Switkowski n’avait fait que naitre à Paris et habitait Cracovie
depuis son enfance. La nourriture s’adaptait étroitement à l’état des poches de M.
Switkowski – pleines ou vides ; à chaque décrue le café était effroyablement,
vilainement infect et bien trop souvent apparaissaient sur la table des pois à la
saucisse ou de la queue de bœuf en sauce. L’éternelle tranche de pain à la
marmelade pour le goûter m’a dégouté de la marmelade pour le restant de mes
jours. On n’entendait jamais dans la maison la malheureuse Mme Switkowska,
surmenée, débordée, qui passait sa vie dans la cuisine et avec les enfants, sans
guère sortir dans la rue. Les enfants – deux gamins et Mle Brancia – étaient
taciturnes, comme écrasés par l’infortune de leurs parents.
En face de mon petit salon qui donnait sur l’Hôpital, se dressait une
maisonnette avec, au premier étage, trois fenêtres jamais ouvertes et couvertes
d’une poussière pluriséculaire ainsi que de toiles d’araignée qui ne devaient laisser
entrer beaucoup de lumière. De cet appartement sortait de temps en temps un
homme de petite taille en costume noir élimé ; je ne le voyais jamais en public.
Cet ermite m’intrigua beaucoup et plus tard on me raconta que c’était un savant,
un archéologue, un chercheur, spécialiste de l’histoire de Cracovie, M. Zegota
Pauli. Ce Pauli devint plus tard un fonctionnaire de la bibliothèque universitaire et
la « Bibliographie » d’Estreicher eut à faire le décompte de ses œuvres, de grande
valeur, que personne ne lisait. M. Zegota occupa longtemps mon imagination. Je
ne pouvais me représenter ces fenêtres jamais lavées et cet abandon sans quelque
destinée tragique. Si j’avais eu plus de talent dramatique, j’aurais fait à coup sûr de
ce M. Zegota le héros de quelque drame complexe.
Les liens établis à Iwonicz avec le couple Blaski, du Royaume, me furent utiles
à Cracovie. Mme Blaska, sa fille, Stefania et leur fils Roman, du même âge que
moi, séjournaient en hiver à Cracovie ; je leur rendais souvent visite et visiblement
48 mon cœur commençait à ne pas être indifférent envers l’abondante chevelure et
les yeux, noirs et vifs, de Mle Stefania.
L’horizon cracovien, quelque peu plus large que celui de Sacz, agit très
positivement sur mon développement intellectuel. Au lycée, j’avais des
professeurs fort corrects et même, pour quelques-uns, exceptionnels. De la
cinquième à la huitième, j’eus comme professeur principal un vieil Allemand tout
en rondeur, le professeur Schneider, petit homme vénal mais gai, plein d’humour,
sachant s’y prendre avec la jeunesse et non encore intoxiqué par la philologie
désormais à la mode. Il nous enseignait le latin à l’ancienne, de manière pratique
et en lisant Horace avec nous, relevant la leçon de plaisanteries qui nous plaisaient
beaucoup.
Notre professeur de littérature allemande était aussi un Allemand, Hülsenbeck,
un Rhénan maigre aux cheveux roux, parlant un jargon difficile à comprendre.
Hülsenbeck fut notre bouc émissaire : nous le tourmentions comme seuls les
élèves savent tourmenter un professeur, allant jusqu’à contraindre le malheureux
à quitter l’école, pâle et désespéré. Dans tout cela il y avait beaucoup de
ressentiment envers les Allemands, d’autant plus que Hülsenbeck était à nous
yeux la quintessence du « Souabe », du boche haï. Pour autant que je me
souvienne, Hülsenbeck était quand même un fort bon enseignant et il nous
exposait avec beaucoup de verve l’époque romantique de la littérature allemande,
celle du ‘Sturm und Drang’. Il nous lisait simplement trop la « Messiade » de
Klopstock, ce que visiblement nos jeunes esprits étaient incapables d’assimiler.
Le professeur Gralewski, un Cracovien, frère du pharmacien, était le préféré
de la jeunesse. Gralewski avait déjà été professeur durant la République de
Cracovie (8). Il enseignait de façon claire, compréhensible les mathématiques et la
géométrie. Il parlait mal l’allemand et comme l’allemand était la langue de
l’enseignement, le brave Gralewski commençait le cours par quelques mots
d’allemand maladroitement compliqués puis, peu à peu, passait au polonais et ce
n’était que lorsque le directeur de l’établissement ou l’inspecteur passait la porte
qu’il revenait à son bredouillage en allemand. Gralewski était très grand, très
maigre ; il portait lunettes et moustaches tombantes à la Cosaque, ne mettait
jamais de mauvaises notes à personne et quand il ne savait plus comment s’y
prendre avec un élève, il écrivait à sa place un problème de mathématiques au
tableau, le résolvait lui-même et disait à l’élève qui se tenait apathique devant lui :
« C’est bien, tu as bien travaillé. » Quand nous allions en excursion au printemps à
Bielany ou aux Roches-aux-Demoiselles, la foule des élèves l’entourait car tous
sentaient en lui et un brave homme et un patriote.
Au total, les professeurs les plus remarquables que nous avons eus au lycée
furent Zygmunt Sawczynski et Teodor Stahlberger. Le premier, de famille
ruthène mais de sensibilité polonaise, était venu à Cracovie comme auxiliaire au
lycée et là avait épousé Jadwiga Ekielska, une Cracovienne de pur jus. Ce
Sawczynski, un bel homme au regard aquilin avec de longs cheveux abondants,
était un homme remarquablement doué qui, s’il avait été un peu plus appliqué,
serait devenu un savant et un écrivain célèbre. Une authentique paresse et
insouciance ukrainienne avait étouffé en lui toutes les aspirations à une activité
énergique : il ne lisait bien que ce qu’il lisait, remâchait ; il enseignait
excellemment mais n’avait pas osé s’attaquer à un travail scientifique régulier ou à
49 une œuvre littéraire. Il assurait le cours de littérature polonaise, exposait les
choses avec aisance, chaleur, intéressait la jeunesse par ses idées et nous
l’écoutions avec un réel intérêt quand il montait en chaire. Entre lui et le directeur
de l’établissement surgissaient toujours de vives escarmouches car, dormant
longtemps, il était souvent en retard. C’est en outre une chose bien connus que
tous les responsables n’aiment guère les subordonnés plus doués qu’eux.
Sawczynski écrivait dans le « Czas », ce qui le plaçait très haut dans l’esprit des
élèves ; ce journal, alors le seul à Cracovie, nous imposait beaucoup et être
rédacteur au « Czas » me semblait être le comble de la félicité. Quand j’apercevais,
assis dans le bureau du « Czas », au rez- de- chaussée, Lucjan Siemienski, Mann et
Sawczynski, je rêvais de prendre un jour place dans cet aéropage et de faire la
critique des écrivains.
Un autre enseignant qui nous était sympathique, Stahlberger, était
effectivement d’une famille de fonctionnaires allemands ; mais il se considérait
comme fils du pays où il habitait. Petite figure maigre à lunettes, le nez et les
moustaches jaunies par le tabac, il était si négligemment habillé que le plus
souvent les poches de sa redingote, non seulement à l’intérieur mais aussi à
l’extérieur, étaient déchirées. Pourtant, les jeunes ne se moquaient pas de ce
savant loqueteux car lorsque Stahlberger commençait, de sa voix nasillarde, à
nous exposer de larges vues sur l’Histoire universelle, quand il se mettait à
disséquer l’époque de la découverte de l’Amérique ou à évoquer devant nous la
personnalité de Jules II, alors même nos camarades assis sur le dernier banc, celui
des « ânes », écoutaient avec onction ce que disait le professeur qui nous
introduisait à un passé fabuleux.
L’aumônier du grand lycée était le Père Chelmecki qui devint député au
Conseil d’Empire, un renard en soutane qui avait quelque chose de félin dans sa
démarche. Il restait assis tranquillement, en silence, comme s’il regardait par terre
mais voyait parfaitement tout ce qui se passait autour de lui ; indulgent envers
ceux qui se soumettaient à lui, il était rancunier et vindicatif envers les
insubordonnés. Le père Chelmecki nous racontait plus d’insanités et plus de
choses inutiles que la patience humaine ne peut en supporter. Il ne s’occupait pas
de ce qui était écrit dans la merveilleuse et puissante Bible. Pour lui, le fondement
du savoir religieux, c’était devenu la question de savoir quelle hérésie s’était
propagée au deuxième siècle et quelle autre au troisième après Jésus-Christ, ce
qu’avait décidé le premier et ensuite le second Concile de Nicée. Des puissants
réformateurs de l’Eglise – Grégoire le Grand, St François d’Assise – nous ne
savions rien et St Augustin nous était présenté sous une forme sèchement
scholastique. Le Père Chelmecki regardait de travers un autre prêtre, le Père
Janota qui enseignait également à Ste Anne. Ce Père Janota, d’origine
montagnarde, avait manqué sa vocation : audacieux, d’un esprit formé aux
sciences naturelles, il n’arrivait pas à se soumettre au dogme ; ce qu’il enseignait
au petit lycée n’était pas tellement la religion, plutôt l’histoire naturelle et la
littérature allemande. Le seul fait de s’habiller à la manière des prêtres allemands,
en redingote noire, jusqu’aux genoux et pantalons longs, de porter les cheveux
longs tombant en boucles, suffisait à le rendre abominable aux yeux du clergé,
seul prêtre de Cracovie à afficher en public un scandale qui, à quelques lieues à
l’Ouest, en Silésie, n’en était déjà plus un. Surtout, le Père Janota avait chez lui
50 toute une famille : sa femme, sous l’appellation de femme de ménage et quelques
enfants. Monseigneur l’Evêque ne l’avait pas convoqué pour rendre des comptes,
sûrement parce que, en cas de réprimande épiscopale, Janota aurait aussitôt cité
quelques dizaines d’autres prêtres qui, eux aussi, vivaient avec femme et enfants
non pas dans un logement municipal loué mais dans un village, au presbytère.
Janota donc enseignait tranquillement, la jeunesse recherchait de bon cœur sa
compagnie car elle profitait grandement de son enseignement.
Je dois maintenant passer des enseignants à mes camarades de classe. Dès
mon entrée au lycée de Cracovie, j’avais été en butte à une opposition amusante,
bien typique de la mentalité cracovienne de petite ville provinciale. Moi-même et
mes camarades d’outre-Vistule nous fûmes surnommés les « Galiléens » et on se
mit à nous tenir pour inférieurs aux Cracoviens du point de vue national. A la tête
de ces ultracracoviens se trouvait Stanislaw Domanski, de pure ascendance locale,
dont le père, le grand-père et peut-être l’arrière-grand-père n’avaient jamais quitté
Cracovie et, ce qui est bien le plus important, ne manquaient pas de faire, par une
journée particulièrement sereine, la fameuse excursion à Bielany ou aux
Rochesaux-Demoiselles. Ces Cracoviens bien enracinés étaient nombreux ; je me
souviens aussi que, bien plus tard, quand les médecins ordonnèrent à Tomkowicz
d’aller en cure à Rabka pour quelques semaines, toute la famille pleura à l’idée de
quitter pour une brève période la rue Florianska. Domanski, un gros balourd mais
grand, pénible, était le meilleur garçon du monde ; il travaillait bien, devint plus
tard médecin et enseigna au service médical de Cracovie. C’était sous sa direction
qu’était menée l’attaque contre les Galiléens : pendant le cours, on nous écrasait
sur le banc, nous compressant au milieu, des deux côtés – ce qu’ils appelaient
« mouler le fromage ». Cependant, cette animosité, surtout envers moi, disparut
rapidement et bientôt Domanski se trouva être l’un de mes amis les plus proches.
D’ailleurs, il arrivait dans les établissements cracoviens de plus en plus de
Galiléens et le particularisme local, du moins de ce point de vue, commença à
disparaitre.
J’avais des relations d’amitié très étroites avec Adam Budwinski, le fils du
président de la cour d’appel de Cracovie. C’était un gentil garçon, sympathique,
pas très doué mais appliqué ; chez ses parents il disposait de sa propre chambre
où nous nous réunissions souvent pour jouer et étudier. Madame Budwinska,
d’une famille de fonctionnaires allemands, nous régalait de café avec une brioche
sablée et le café avait bien meilleur goût que celui de M. Switkowski. Venait
également notre camarade Henryk Roza, aujourd’hui chef de bureau au Ministère
de l’Intérieur à Vienne. Roza était originaire de Landshut. Quand plus tard, on
demanda au comte Alfred Potocki (9) qui était le père de Roza, il prit une mine
préoccupée, de la main droite se mit à décrire des cercles dans l’air et enfin
expectora : « Roza… Roza… il remontait les horloges au château de Landshut. »
Malgré cet emploi indéterminé, le père de Roza devait être quelqu’un de doué car
son fils était un garçon remarquablement solide. Henryk ne travaillait pas
beaucoup mais assurait son quotidien essentiellement en donnant des leçons, ce
qui l’habituait à s’exprimer clairement et calmement. Il commença très tôt à être
un adorateur du beau sexe et comme il donnait des leçons chez des particuliers, il
avait beaucoup d’occasion d’entrer en relation avec les jeunes cracoviennes.
Balucki écrivit un jour un couplet qui commençait par ces mots :
51 « Ce Pan Roza est le fléau de Dieu/qui va s’amourachant/S’il passe rue Jagiellonska/
S’amourache d’Idzia… »
Et ainsi de suite en énumérant toutes les rues où Roza disposait ses filets
amoureux. Moins sympathique mais toujours premier en classe était Ludwik
Midowicz qui devint plus tard notaire à Rzeszow. Originaire d’une famille de
petite noblesse, je crois de Brzostko, il avait un frère prêtre au chapitre de
Cracovie et tout son comportement sentait les mœurs ecclésiastiques. Il faisait de
la lèche aux enseignants, présentait son manteau à Hülsenbeck, ne permettait pas
qu’on copie sur lui le devoir de grec et était jaloux si quelque camarade réussissait
mieux que lui. Il fallait bien pourtant tenir compte de lui car il était bien vu de la
plupart des enseignants et quand il se passait quelque chose en classe, quand les
camarades se battaient pour de bon, le directeur commençait toujours son
interrogatoire par le premier de la classe.
Le plus grand dandy de la classe était Jozio Kellerman, le fils d’un propriétaire
terrien de Rzeszow ; il travaillait mal mais il fut le premier d’entre nous à avoir un
haut de forme en soie appelé « cylindre », ce qui éveilla en nous une grande
admiration et suscita à son égard beaucoup d’envie.
Jusqu’à la sixième, nous eûmes un camarade qui joua plus tard un rôle
important : Kazimierz Badeni (10) qui devint Président du Conseil des Ministres
d’Autriche. Quand, dans les couloirs du lycée, nous apercevions le père de
Kazimierz, le comte Wladyslaw, nous passions tous la tête par la porte
entr’ouverte pour contempler ce géant. Le comte Wladyslaw était quelqu’un
d’énorme, avec de larges épaules, la nuque courte soudée à une grosse tête
chauve ; le plus souvent, il accompagnait lui-même son fils et le raccompagnait. Il
aimait beaucoup ses deux fils, Kazimierz et Stanislaw et les éduquait avec
extrêmement de soin. Le comte Wladyslaw aimait se mettre en valeur et chanter
d’avance les louanges de ses fils, répétant qu’il voulait servir d’exemple à
l’aristocratie pour la façon dont il convient d’éduquer ses fils. Il faut lui
reconnaitre qu’à cet égard il ne ménageait pas sa peine. Avant tout, il avait fait
donner à Kazimierz des leçons particulières au petit lycée afin qu’il termine plus
tôt car, en passant à l’avance les examens des quatrièmes classes inférieures,
Kazimierz était l’un des plus jeunes élèves des classes supérieures. Kazimierz
logeait chez un répétiteur privé, prenait à domicile des leçons de français et
d’anglais tout en suivant comme tout le monde les cours du lycée Ste Anne.
Sympathique, gai, bon camarade, il recherchait beaucoup notre amitié et était plus
proche de Budwinski que de moi. Quand nous avions quelque chose de plus
difficile à réviser, nous nous réunissions chez Budwinski pour travailler en
commun. Badeni n’avait pas trop envie d’étudier mais il avait une bonne mémoire
et venait le reste du temps de « chiader » ce qu’il fallait – ce qui lui permettait de
faire partie des assez bons élèves. Les choses allaient moins bien avec les
compositions écrites. D’abord, son écriture était gauche, pataude, illisible et
« gribouillée comme avec les griffes d’une poule ». C’était toujours un de ses
camarades qui lui rédigeait ses devoirs écrits et il se contentait de les recopier.
Cette habitude de recourir aux services d’autrui persista chez lui, comme on le
sait, toute sa vie. Quand arriva le temps du baccalauréat, Badeni retarda le plus
longtemps possible les révisions mais, durant les ultimes mois, travaillait nuit et
52 jour en ne s’accordant que quelques heures de sommeil. Il se versait de l’eau sur la
tête et se remettait à « bûcher » et résistait à ce régime de travaux forcés car il
jouissait d’une santé extraordinaire.
Il y avait dans notre classe six ou huit Juifs et, étant donné que nos camarades
ne se comportaient pas toujours envers eux de façon amicale, cela plus d’une fois
offensa mon sentiment d’humanité. Encore assez bien apprécié était Salomon, un
petit blondin, fils d’un banquier de Tarnow mais Horowiz, de Cracovie, d’aspect
horriblement débraillé et Mendelsohn, un candidat au rabbinat, barbu, de
peutêtre trente ans, n’avaient aucune chance d’être tolérés. Je m’efforçais dans ces
limites d’apporter de la modération entre mes camarades et, désirant développer
chez eux un sentiment de solidarité, j’écrivis un jour une sorte de proclamation
dénonçant ce qu’avait d’indigne une conduite offensante envers nos camarades
juifs, appelant à la concorde, à l’harmonie et à un sentiment de grande sympathie
à l’égard des Juifs. Cette proclamation, je la fis recopier en secret en plusieurs
exemplaires et, sans rien dire à personne, la distribuai dans la classe. Elle tomba
sur un terrain favorable : la générosité de cœur propre à la jeunesse. Elle fut
recopiée et distribuée dans les autres classes. On devina que j’en étais l’auteur et
les Juifs en furent remplis de gratitude envers moi.
Cette sympathie pour les Juifs, je la tenais en partie de ma famille car mon
père avait quelque faiblesse pour eux, en partie aussi simplement de la réflexion et
de mes lectures. En particulier, l’Histoire des Juifs de Graetz que j’avais
empruntée à un camarade m’avait initié aux effroyables persécutions auxquelles
les Juifs avaient été soumis au moyen-Age et avait éveillé en moi le désir de
compenser cette injustice historique. En fin de compte, ma première action
politique fut bien reçue ; j’y gagnai une popularité certaine auprès des Juifs et
plusieurs fois je fus invité à des bals publics juifs dans le quartier de Kazimierz,
invitations dont je ne pus cependant tirer profit que plus tard, lorsque je fus à
l’université.
La conséquence de cette proclamation philosémite réussie fut que commença
à s’éveiller en moi la fibre littéraire et que je me mis à caresser l’idée d’éditer, pour
mes camarades, une revue qui aurait pu, en quelques dizaines d’exemplaires
manuscrits, être diffusée dans le lycée. J’achetai du joli papier, organisai un comité
de rédaction, demandai à des camarades qui avaient une belle écriture de recopier
les articles et nous commençâmes à publier, une fois par semaine, « La Graine »
ou « La Gerbe ». Quelques- uns d’entre nous écrivaient des articles en prose,
notre camarade Branko – corps maigre mais âme poétique qui dut, plus tard,
s’enterrer dans des paperasses juridiques au fond d’un petit bourg de Galicie –
fournissait le plus souvent des poésies. Cependant, après la parution du premier
numéro qui fut très favorablement accueilli par la critique de nos camarades,
s’installa entre Midowicz et moi une réelle animosité. Officiellement, j’étais
rédacteur et Midowicz administrateur. Mais ne voilà-t-il pas que Midowicz,
partant en tout point de vue des relations ecclésiastiques, soutenait que
l’administrateur, comme c’était le cas dans le chapitre de la cathédrale, était ici
aussi la personnalité première et que toutes les décisions en matière de rédaction
lui appartenaient. D’ailleurs, en tant que premier de la classe, Midowicz estimait
qu’il devait, en littérature aussi, naturellement, occuper la première place. Etant
53 donné que j’avais des collaborateurs au « Grain » de mon côté, je m’opposais
efficacement aux prétentions de Midowicz.
Notre canard plaisait ; il parvint même à la connaissance des étudiants
qu’intéressait encore plus l’esprit de la jeunesse. Il s’ensuivit que je me rapprochai
d’étudiants bien plus âgés que moi et déjà à l’université : les frères Bochenek dont
l’un collabora au « Czas », d’Arnold Rapaport, d’Arnold Szczepanski et même
Jozef Szujski s’intéressa à moi. Visiblement, alors que le baccalauréat approchait
et qu’il fallait étudier à longueur de journées, nous n’avions plus le temps de nous
occuper de notre revue et « La Graine » cessa de paraitre. Pourtant, les articles
écrits pour cette feuille me donnèrent l’idée de tenter ma chance avec une autre
revue et en sixième et septième, je commençai à écrire pour le « Cabinet de
lecture Estudiantin » de Cieszewski qui paraissait à Lvov. Mon plus long article à
être imprimé portait le titre pas très historiographique de « Les premiers jours de
printemps dans l’Histoire de la Pologne ». C’était une compilation
poéticopatriotique des principaux faits de notre Histoire qui, par hasard, s’étaient
déroulés au printemps. Mon article fut imprimé en première page et je me
souviens d’avoir attendu, le cœur battant, l’arrivée du facteur à chaque nouveau
numéro du « Cabinet de lecture » sans pouvoir m’endormir tant ma joie était
grande à l’idée d’être un auteur.
Après ce premier succès littéraire, je m’attaquai à une œuvre qui devait
couronner mon travail historique – l’histoire du Lycée Ste Anne (qui, auparavant,
s’appelait lycée Nowodworski). Je noircis de nombreuses feuilles, environ une
dizaine, de cette histoire et les donnai à lire à notre professeur de littérature
polonaise ; il m’adressa ses félicitations mais il semble bien que ce travail resta
dans mes papiers de lycéen, puis traina avec moi au cours de mes
déménagements, d’un appartement à l’autre, d’une ville à l’autre jusqu’à trouver le
sort qu’il méritait dans un poêle. En tout cas, ce travail avait eu le mérite de me
familiariser avec les détails de l’Histoire de notre nation.
Ces prétentions littéraires m’amenèrent à être invité à des réunions
estudiantines organisées dans l’atelier du sculpteur Filippi, dans l’ancien réfectoire
des Franciscains et auxquelles participaient également de jeunes artistes. Ces
réunions ressemblaient à des conciliabules politiques mais on y parlait surtout de
littérature et d’art et on y lisait des œuvres littéraires plutôt que de disserter sur la
politique. Le long réfectoire vouté, lugubre était garni de moules en plâtre et de
sculptures inachevées en glaise dues à Filippi ; quand on entrait, on ne voyait,
dans le fond, que des lampes qui brillaient faiblement, un vieux paravent vert
derrière lequel se trouvait l’étroit lit de l’artiste, quelques jeunes gens assis sur des
chaises dépareillées, les plus souvent branlantes, un samovar fumant sur un
piédestal de plâtre et quelques assiettes remplies de tranches de pain de seigle, de
fromage et de saucisson. Le maitre des lieux, Filippi, trapu, de belle prestance et
de grand talent, était alors plein d’ardeur pour le théâtre et n’avait pas encore
sombré dans le vice de l’alcool qui, plus tard, anéantit et son talent et sa santé.
Parmi les habitués, venait souvent Alfred Szczepanski, jeune homme
passionné, sorte de tribun populaire doué mais d’esprit instable et manquant,
comme on dit, de sens commun. Venait aussi son ami Michal Baluski, toujours un
peu lugubre, mécontent de lui-même et des hommes, accablé par le lourd souci
de sa survie quotidienne. On rencontrait là également les frères Bochenek, des
54 jumeaux qui avaient l’air de deux pots accolés l’un à l’autre, de ceux dans lesquels
les paysannes portent le repas au champ ; rondelets, petits, les cheveux assez
longs et bien lisses, c’était des jeunes gens irréprochables mais aussi sans flamme.
Leur père avait été en des temps meilleurs un petit banquier de Cracovie. Ils
avaient reçu une éducation soignée et bien que leur fortune ait diminué à la suite
de quelque déroute financière, ils appartenaient néanmoins encore à la catégorie
des richards parmi cette jeunesse fauchée. Du théâtre venaient assister à ces
rencontres Karol Krolikowski, frère du Krolikowski de Varsovie, acteur ampoulé
de faible talent ainsi que Feliks Benda, artiste, lui, très doué, plein d’ardeur sur
scène, bel homme, sympathique, jouant excellemment les personnages étranges.
En huitième, la monotonie de notre vie scolaire fut troublée par un important
incident politique. A Vienne, on avait eu l’idée d’introduire le polonais dans les
lycées et à l’université et, à cette fin, on rechercha l’avis des enseignants les plus
célèbres de Galicie. Et voilà que se répandit à Cracovie une rumeur selon laquelle
l’inspecteur Czerkawski avait été convoqué à Vienne pour faire connaitre son
opinion sur l’introduction du polonais comme langue d’enseignement à
l’Université de Cracovie et qu’il aurait exprimé au ministère son opposition. Une
pensée traversa comme l’éclair l’esprit de la jeunesse : « Rosser Czerkawski ! » Un
complot fut ourdi dont l’âme fut Pikuzinski, élève de l’Ecole Technique et la mise
à exécution du verdict fut fixée au lendemain du retour de Czerkawski de Vienne.
A midi précise l’inspecteur sortit du lycée Ste Anne au moment même où
nousmêmes sortions de classe. Alors que nous étions encore sur les marches
conduisant du portail du lycée à la rue, je vis un tumulte en face de la grande
porte de la Bibliothèque Jagellon ; j’y courrai avec des camarades afin de savoir ce
qui se passait. Czerkawski avait été si bien rossé qu’il était tombé dans la rue (11).
Pikuzinski le premier, d’un fort coup sur le haut de forme le lui avait enfoncé sur
les yeux et les oreilles puis d’autres comploteurs l’avaient bastonné sans pitié à
coup de canne. Czerkawski était tombé au pied de la grande porte de l’immeuble
situé en face de la bibliothèque ; le gardien de l’immeuble avait voulu fermer le
portail derrière lui mais les jeunes avaient fait irruption dans l’antichambre et
avaient continué à frapper jusqu’à ce que l’inspecteur abhorré s’affale sur les
marches ; quelqu’un avait alors ordonné « On file ! » et les exécutants de cette
justice sommaire avaient disparu en un clin d’œil. Il n’y avait pas de policier à
proximité et quand ceux-ci accoururent, la rue avait déjà retrouvé son calme.
Czerkawski fut conduit dans un premier temps au premier étage, chez des
particuliers qui habitaient là.
Cet évènement fit énormément sensation à Cracovie où rien de semblable qui
ait tant ému une ville ne s’était passé depuis une éternité. Des chevaux attelés
attendaient déjà Pikuzinski, il disparut en un clin d’œil et la police ne l’attrapa
jamais. Le malheureux perdit la possibilité de terminer ses études à Cracovie mais,
pour autant que je sache, il vécut plus tard dans le Royaume d’où il était sans
doute originaire. On m’a rapporté que Emanuel Moszynski, fils du comte Piotr
Moszynski et frère de Jerzy encore vivant à ce jour, mon camarade, aurait, lui
aussi, trempé dans cette aventure mais il me semble que les étudiants
n’entrainèrent aucun lycéen dans ce complot. Emanuel Moszynski périt deux ans
plus tard dans l’insurrection ; c’était un camarade très sympathique, énergique
mais peu doué, qui peinait beaucoup sur le grec. Les mathématiques en particulier
55 ne voulaient en aucune façon lui entrer dans le crâne, aussi l’aidions nous de bon
cœur à l’écrit comme à l’oral car nous l’aimions bien.
La bastonnade infligée à Czerkawski marqua à Cracovie le début d’une série
d’évènements politiques qui, plus tard, transformèrent la structure de notre
communauté en Galicie. L’exaspération des aspirations nationales qu’on
ressentait déjà à Varsovie s’étendit à Cracovie relativement proche ; la fièvre de
l’insurrection de 1861 titillait déjà les nerfs de la jeunesse. Pendant cette époque
d’excitation, l’un des foyers de la jeunesse cracovienne fut l’appartement de
Kazimierz Straszewski, étudiant à l’université, sur le Petit Marché. Kazimierz, un
jeune homme très grand, sympathique, habitait avec son frère et un camarade à
moi – Wladyslaw, garçon énergique, encore plus énergique à la bagarre, à rendre
service aux amis et à faire du cheval plutôt qu’à étudier. Grâce à ce Wladyslaw,
j’avais fait la connaissance de Kazimierz et fréquentais beaucoup ce groupe.
Kazimierz était notre maitre à penser en politique, nous croyions en sa parole
comme en l’Evangile ; il était en relation avec de vieux patriotes et savait ce qui se
passait à Varsovie. Piotr Moszynski également nous rejoignait souvent ;
Kazimierz nous encourageait à travailler. En général, l’ambiance intellectuelle de
notre cercle était assez élevée et il n’était nullement question de bamboche
estudiantine.
Nous étions tous très croyants, rien n’avait encore ébranlé notre foi ; la
confession, que nous pratiquions obligatoirement deux fois par an, était pour
nous un acte de contrition important. La veille de nous confesser, nous nous
abstenions de tout divertissement ou visite et chacun de nous n’avait qu’une idée :
ne pas oublier par hasard quelque péché ! Beaucoup d’entre nous – et moi avec –
tenions une liste écrite de nos fautes et nous nous confessions la liste à la main. Il
arrivait même que plusieurs perdent ce papier mais, puisqu’ils contenaient tous
plus ou moins la même chose, on ne se tracassait pas trop au sujet de cette perte
assez désagréable. Jusqu’à quel point les enseignants observaient le sérieux de la
confession, l’exemple suivant en servira de preuve. A Tarnow, en première, nous
jouions avec quelques camarades au « diable et à l’ange » - jeu bien connu des
enfants, quand un enseignant, sorti par hasard d’un recoin, entendit l’un de nous
prononcer le mot « diable ». Sur le champ, il nous réprimanda et le lendemain ne
nous permit pas de communier. Notre désespoir fut assurément grand, on se dit
qu’on avait de quelque façon offensé Dieu et que nous serions rapidement punis.
Nous allions à l’église chaque Dimanche et jour de fête ainsi qu’à chaque
solennité scolaire ; en hiver, nous devions plus d’une fois, pendant l’interminable
messe, rester debout sur les dalles gelées de l’église St Anne. Bien que je fusse
mieux habillé que beaucoup d’autres, j’eus alors un doigt de pied gelé, ce qui, bien
des années plus tard, se faisait encore sentir. C’était une coutume barbare que
cette station dans l’église mais le principe était alors que « il faut que la jeunesse
s’endurcisse ». Ce fut là la cause de nombreuses maladies et brisa plus d’une vie.
Avoir une santé bien trempée n’exige pas qu’on se gèle de la manière la plus
antihygiénique qui soit. Plus généralement, de nos jours encore, l’hygiène n’est
guère prise en compte ; à l’école, l’air était vicié, la toilette le plus souvent
superficielle. Même dans les grandes classes, on se lavait la figure en prenant de
l’eau dans la bouche et, de là, en la répandant avec les mains sur le visage. En
ville, les WC ouverts, comme si intentionnellement faits pour exhaler des
56 miasmes et des courants d’air épouvantables, étaient la cause de nombreuses et
graves maladies.
En 1861 je présentai mon baccalauréat, appelé alors examen de maturité.
C’était un examen difficile, épuisant, pénible pour la santé. Je réussis en bon rang
mais, pour l’épreuve de grec, j’avais bien sûr copié, aidant en contrepartie certains
camarades en composition polonaise et allemand et même en Histoire. Car nous
devions aussi rédiger une composition en Histoire, en allemand naturellement
puisque cette langue était encore celle de l’enseignement. Les examens écrits
devaient se dérouler portes closes car cela se passait toujours en Juillet et les
fenêtres donnant sur la pelouse devaient être ouvertes. Cela suffisait à nous
fournir l’occasion d’obtenir de l’extérieur l’aide indispensable
Je me souviens du jour de l’épreuve de grec. L’exercice durait de 8 heures à
treize heures. A 8 heures, le surveillant décachetait l’enveloppe renfermant le texte
allemand qu’il fallait traduire : au plus vite nous le recopions et attendions
l’instant où le surveillant détournait les yeux pour jeter notre papier par la fenêtre.
Les camarades des autres classes se trouvaient déjà sur la pelouse et aussitôt ils
apportaient les papiers à des étudiants en philologie de l’université. En une demie-
heure, ceux-ci traduisaient le texte en grec ; nos complices, sur un signe convenu,
renvoyaient les liasses de traductions via la fenêtre dans la salle où nous étions
enfermés. Par chance pour moi, vers onze heures, arriva le professeur Gralewski
pour nous surveiller ; immédiatement, nous fîmes passer sur la pelouse un papier
avec la mention « Gralewski » et nos amis comprirent que tout allait bien.
Effectivement, au bout d’un moment tomba de la fenêtre (on était au premier
étage) un gros paquet contenant quelques épreuves ; Gralewski entendit
parfaitement le paquet tomber au milieu des bancs mais se contenta de demander
avec un sourire débonnaire : « C’est un météore ? » puis se remit à lire le livre
ouvert devant lui. En quelques instants, l’épreuve de grec fut recopiée – et le bac
réussi. Je passai même assez heureusement l’oral de grec.
Après le baccalauréat, nous nous promenions triomphants et le cœur léger, ne
pensant qu’aux vacances et au départ pour la campagne. Qu’allions nous devenir,
quelle profession choisirions- nous pour l’avenir ? Tout cela ne nous préoccupait
guère les premiers temps ; il fallait d’abord tenir conseil pendant les vacances avec
mon père.
En huitième, j’étais passé par une crise sentimentale grave, propre à
l’adolescence. Encore à Iwonicz, j’avais fait la connaissance de Stefania Blaska et,
comme je l’ai déjà mentionné, nous rendions souvent visite à cette famille car
nous étions amis avec leur fils, du même âge que moi. Le couple Blaski habitait le
vieil immeuble « le Canaris » sur le Marché et si je ne pouvais pas leur rendre
visite, je m’approchais au moins de la maison où habitait mon idole. Mle Blaska
répondait à mes sentiments et nos cœurs se comprenaient. Cependant, elle était
déjà grande, sa mère pensait à la marier et un étudiant en huitième au lycée Ste
Anne ne pouvait en aucune façon constituer pour elle un parti acceptable. J’en
étais parfaitement conscient et quoique Stefania m’ait promis de m’attendre, notre
séparation au printemps quand les Blaski partirent à la campagne dans le
Royaume pour tout l’été, fut très tragique. Nous nous dîmes adieu plusieurs fois,
répandîmes beaucoup de larmes et au moment du départ, Stefania m’envoya une
fleur dans un petit pot, ce qui provoqua chez les Switkowski une grande
57 inquiétude. Quelques jours durant je fus au désespoir, ressentant au cœur une
authentique douleur physique et ne pouvant pas dormir – sans néanmoins penser
mettre fin à mes jours car la manie du suicide n’était pas alors aussi répandue
qu’aujourd’hui.
Au bout d’un certain temps la douleur passa. Stefania se maria et je ne la revis
que vingt- cinq ans plus tard quand elle vint à Vienne avec l’intention de me faire
épouser, alors que j’étais devenu veuf, sa fille. La déception fut grande. A la place
de la jolie Stefania, je découvris une vieille femme, laide à vrai dire, les yeux
larmoyants, empruntée, sans tact, voulant de force faire mon bonheur avec sa
fille. Nous nous quittâmes assez fraichement au bout de quelques jours et
peutêtre nous sommes nous demandé tous les deux comment nous avions pu jadis
tant nous aimer.
NOTES
1- Ecole primaire de quatre classes au chef-lieu de canton.
2- Reichrat : Conseil d’Empire- parlement autrichien à deux chambres siégeant à
Vienne. Primitivement, les ‘sejms’ régionales déléguaient des députés au Parlement ;
à partir de 1873, ces députés furent élus directement par la population répartie entre
quatre curies électorales : grands propriétaires, citadins, chambres commerciales et
industrielles, communes rurales ; en 1894 fut introduite une cinquième curie, fondée
sur le principe du suffrage universel. La seconde chambre du Parlement – la
Chambre des Seigneurs – comportait des membres choisis par l’Empereur parmi
l’aristocratie de service et des membres de droit du fait de leur charge ou de leur
rang.
3- Vaudeville présenté pour la première fois à Berlin en 1821 dont l’auteur est
K.M.Weber, 1786-1826.
4- Ruthènes ou Rusyns, parlant une forme d’ukrainien, uniates. Pour la position de
l’auteur quant aux rapports avec les Polonais, voir infra.
5- Theodor Mommsen 1827-1903, historien allemand de tendance anti-slave
6- Osip Gurko, gouverneur-général russe de Varsovie de 1883 à 1894, célèbre pour sa
politique de russification.
7- Ruines du château de la famille Oswiecim, près de Krosno.
8- République de Cracovie : zone axée sur l’ancienne capitale, érigée par Alexandre I°
au Congrès de Vienne en « république libre » et neutre. Annexée par l’Autriche à la
suite de l’insurrection de 1846.
9- Alfred Potocki, 1817-89, propriétaire de Landshut, ministre autrichien de
l’Agriculture (1867-70), ministre-président du Conseil des Ministres (1870-71)),
Maréchal de Galicie (1875), Régent à Lvov (1875-83)
10- Kazimierz Badeni : voir tome II, chap. B.
11- Cet évènement eut lieu le 29 Novembre 1860. Eusebiusz Czerkawski, 1822-96,
pédagogue galicien, professeur à l’Université de Lvov ; polonisa les écoles de
Galicie.
58 CHAPITRE III
A l’époque où je terminai mon lycée, mes parents quittèrent Iwonicz et
regagnèrent Wietrzno. Le comte Michal, l’ainé des Zaluski, avait quitté l’armée,
s’était marié et avait lui-même pris en main la gestion du domaine.
Mon père, qui avait toujours aimé l’ordre et la discipline, restaura les bâtiments
d’habitation de Wetrzno ; le jardin fut débarrassé des broussailles, les clôtures
furent réparées et Wetrzno prit un aspect plus avenant et bien tenu. En été, mon
père – cette fois en tant que curiste – retourna à Iwonicz, si bien que mes
vacances après le baccalauréat s’écoulèrent assez agréablement entre Wietrzno et
Iwonicz.
Il y avait d’incessantes discussions sur ma future profession : que j’entrerai à la
Faculté de Droit était déjà chose entendue mais que faire du Droit ? L’opinion qui
prévalait, c’était que je termine mon Droit puis que je tente l’examen du corps
consulaire. Mais la question principale qui se posait, c’était celle du choix de
l’université. Mon père ne voulait pas que je retourne à Cracovie. Il insistait
d’abord pour que j’améliore mon allemand – ce qui était impossible d’espérer à
Cracovie ; en outre, il craignait qu’avec l’extension des mouvements politiques, je
ne me laisse entrainer dans quelque conjuration et que je me mette à négliger mes
études. J’hésitais entre Vienne et Prague. Contre Vienne, plaidait la cherté de la
vie et la facilité avec laquelle on pouvait basculer dans la compagnie d’une
jeunesse gâtée ; en faveur de Prague l’emportaient la plus grande tranquillité d’une
ville de province et la présence à la Faculté de Droit de quelques professeurs alors
célèbres, tels que Schultz, qui enseignait le Droit Canon et Essmarch, le droit
Romain.
Au début d’octobre nous partîmes donc de Wietrzno – une fois encore en
‘secoue-tripes’ à trois chevaux – à destination du vaste monde. Mon père, pour
des raisons d’économie, ne m’accompagna pas ; il se procura seulement une lettre
de recommandation adressée à Emmanuel Tonner à Prague qui faisait alors partie
des dirigeants du mouvement national dans les pays Tchèques. Tonner avait été
pendant quelque temps auxiliaire au lycée de Rzeszow, avait appris le polonais,
s’était rapproché de certains Polonais et défendait dans les pays tchèques le
principe d’une fraternisation politique entre les deux nations dont, dès 1848, le
chanoine Stulc (1), un ami du prince Jerzy Lubomirski avait lancé l’idée. Tonner
publiait, dans les journaux tchèques, des articles dans cet esprit et gagnait sa vie
en écrivant.
Le ballot de cuir dans lequel il y avait beaucoup de choses utiles et inutiles fut
à nouveau rempli sur le siège de la patache ; il y eut des larmes sincères, des