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Souvenirs, lettres, documents

De
261 pages
Le 8 mai 1945, à Berlin, le maréchal Wilhelm Keitel présentait à l'Union soviétique la capitulation de l'Allemagne. Un an et demi plus tard, en octobre 1946, le Tribunal de Nuremberg le condamnait à la peine capitale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Commandant suprême des forces armées allemandes, il joua un rôle considérable dans la guerre d'extermination à l'Est et fût l'un des instigateurs du décret « Nacht und Nebel », ordonnant la déportation de tous les ennemis du Reich. Il affirma pourtant avoir été trompé par l'idéologie nazie et fonda sa défense sur sa repentance.Rédigés quelques semaines avant son exécution, ses mémoires nous offrent un point de vue unique sur les stratégies militaires et politiques du Führer, de son accession au pouvoir aux derniers jours du IIIe Reich. Mais ils constituent aussi, et surtout, un objet de réflexion sur le devoir d'obéissance et ses limites, appelées par les grandes dictatures du XXe siècle.
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Couv9782365835688

LE MARÉCHAL KEITEL

LE MARÉCHAL KEITEL

souvenirs, lettres, documents

Ouvrage publié avec le soutien du CNL

© Nouveau Monde éditions, 2013

ISBN : 9782365835688

Première partie.

Avant la guerre.

Les souvenirs du feld-maréchal.

(Période 1933-1938).

W. Keitel.

8.9.46.

Je me suis finalement décidé à rapporter d’abord la période de 1933 à 1938. Celle-ci marque en effet les préliminaires de mon ascension inattendue et de mon activité sous Adolf Hitler, et je pense que, en corrélation avec la défaite, et avec l’étrange concours de circonstances qui m’a valu de choir au rang des principaux criminels de guerre, c’est sans doute là ce qu’il y a de plus actuel.

Par la suite, j’aborderai ce qui touche à la période de 1919-1932.

Cependant tout cela n’est qu’un premier jet qui n’a été ni revu ni corrigé; le texte doit abonder en fautes de style ou en impropriétés de termes, mais le temps m’est trop mesuré pour que je puisse le relire. Des compléments suivront.

D’ailleurs les archives de mon avocat, le Dr Nelte, contiennent déjà d’importants compléments.

W. KEITEL.

Lorsque eut lieu la révolution nationale-socialiste, c’est-à-dire lorsque Hitler reçut des mains du président Hindenburg les pouvoirs de chancelier du Reich, le 30 janvier 1933, je me trouvais, avec mon épouse, en convalescence en Tchécoslovaquie. Nous étions installés dans la maison de santé du Dr Guhr, près de Popra, sur les pentes sud des Tatras.

Vers la fin de l’automne 1932, au cours d’une partie de chasse sur la Priegnitz avec mon neveu Hans Vissering, régisseur du domaine, une bande molletière trop serrée m’avait provoqué au mollet droit une inflammation des veines à laquelle, pendant des semaines, je ne pris pas garde. J’allais chaque jour, à pied, de mon domicile au ministère en traversant le Tiergarten (trentecinq à quarante minutes de marche) et j’assurais ensuite, avec la jambe allongée, mon service de chef de la Section d’organisation de l’armée. Lorsque la chose commença à devenir intolérable, je consultai le médecin de service du ministère, lequel, absolument indigné, m’ordonna de m’aliter sur-le-champ et d’observer le repos le plus complet. Je me fis donc porter malade le jour suivant, mais au lieu d’entrer à l’hôpital, je continuai à assumer mon service à domicile. Je restais chez moi, allongé sur une chaise longue, et recevais à tour de rôle mes chefs de groupes qui venaient faire leur rapport …

… Après une convalescence de longue durée que vint encore interrompre en décembre une rechute de la thrombose, le Dr Nisse exigea de nous deux que nous allions nous faire soigner dans une maison de santé, et suggéra comme favorable à la fois pour l’un et l’autre la clinique de Tatra-Westerheim. Un secours de 200 MK pour chacun de nous, accordé par le ministère de la Reichswehr et par le chef du Truppenamt (alors le général Adam), nous rendit possible le long voyage et le séjour dans cette clinique malgré son prix de pension très élevé. Son directeur, le Dr Guhr, était un ancien médecin militaire autrichien avec lequel je me liai d’amitié. Tandis que, très rapidement, je me remettais et pus bientôt parcourir, en longues promenades, cette merveilleuse région, grimpant même parfois à travers la neige jusqu’à la Schlesierhütte, en même temps que je faisais la connaissance de gens intéressants (noblesse silésienne ou intellectuels tchèques de Prague), ma malheureuse femme dut presque constamment garder le lit… Afin de faciliter son traitement, j’écourtai mon séjour et partis au bout de quinze jours, sans quoi nous n’eussions pas eu l’argent suffisant pour prolonger le sien jusqu’aux six semaines que le Dr Guhr estimait indispensables.

A Tatra-Westerheim, la prise du pouvoir par les nationaux-socialistes, avec Hitler à leur tête, était le grand sujet du jour. Il en fut de même pendant mon voyage de retour. Les gens, dans le train, ne s’entretenaient que de cet événement et je fus assailli de questions. Je me souviens avoir répondu que je considérais Hitler comme un « batteur de tambour » capable d’obtenir, par son éloquence de tribun, des succès auprès du menu peuple; mais que je doutais fort qu’il fût capable de faire un chancelier. Mais après tout, ajoutai-je, nous étions habitués aux changements de gouvernement.

Entre-temps, Blomberg avait succédé à Schleicher au ministère, le président Hindenburg l’ayant brusquement rappelé de Genève où il dirigeait la délégation allemande à la Conférence du désarmement. Comme chef de la Section d’organisation de l’armée, j’avais eu à deux reprises l’occasion de me rendre auprès de lui, pour lui soumettre les projets d’organigrammes que nous avions dressés. Il s’agissait pour nous d’obtenir qu’on supprime l’astreinte (résultant du traité de Versailles) de n’entretenir qu’une armée de cent mille hommes composée d’engagés à long terme (douze ans)…

Au ministère, il n’était bruit que de la démarche du général Hammerstein (commandant en chef de l’armée) pour essayer d’entraver à tout prix la candidature de Blomberg. Il avait envoyé chercher ce dernier à la gare et lui avait fait intimer l’ordre de se présenter d’abord à lui en tant que son subordonné (comme chef du Wehrkreis I). Mais Blomberg avait refusé de se rendre à sa convocation en prétextant qu’il n’avait pas été appelé à Berlin par lui, mais bien par le Maréchal-Président du Reich. Sur quoi Hammerstein s’était précipité chez Hindenburg afin de lui déclarer qu’il n’estimait pas que Blomberg fût qualifié pour le ministère. Mais le vieux Maréchal l’avait bel et bien rabroué en le priant de ne pas se mêler de politique et de se cantonner dans ses attributions militaires. Au demeurant, avait-il ajouté, la conduite des manœuvres par lui en 1932 ne l’avait pas spécialement enthousiasmé et il n’était pas fâché de saisir cette occasion de le rappeler à ses devoirs et à l’exercice de son métier.

En réalité, le choix de Blomberg avait été inspiré, d’une part, par Reichenau qui était le chef d’état-major de Blomberg au Wehrkreis n° I et qui le remplaçait à Königsberg en son absence et, d’autre part, par le général von Hindenburg, le fils du Maréchal-Président, qui était adjoint à son père en permanence, comme chef de son cabinet militaire.

Hitler connaissait Reichenau de longue date. De son propre aveu, celui-ci lui avait été d’une grande aide au cours de ses tournées électorales en Prusse-Orientale, et lui avait facilité la conquête de cette province par le Parti. Hitler, grâce à l’entremise de Reichenau, y avait été chaque fois reçu chez le comte von Finkenstein.

Malgré son désaccord avec Blomberg, le général von Hammerstein resta néanmoins encore une année à la tête de l’armée (dont il était ainsi le généralissime désigné) comme il était d’usage pour les postes les plus élevés de la hiérarchie militaire. Hitler s’abstint en la matière de toute ingérence.

Cependant, le limogeage ultérieur du général dut répondre au vœu du Führer, car au cours des années qui avaient précédé 1933, Hammerstein était intervenu fréquemment et avec énergie contre les nationaux-socialistes.

Son slogan favori, que je lui ai entendu bien souvent répéter, était :

Vox populi, vox Rindvieh!

Von Hammerstein reçut le grade de colonel général avec droit au port de l’uniforme de l’État-Major général. Il se retira sur ses terres et se consacra à la chasse et à la pêche avec ses amis, les magnats silésiens.

Blomberg et Hitler souhaitaient tous les deux que le général von Reichenau lui succédât. Celui-ci s’était déclaré national-socialiste convaincu et avait ses grandes et ses petites entrées à la chancellerie, au grand déplaisir d’ailleurs du major Hoszbach, premier aide de camp du chancelier, qui ne le voyait pas d’un bon œil.

Avant l’automne 1933, comme chef de la Section de l’organisation de l’armée, je n’ai été reçu que deux ou trois fois en audience par le général von Blomberg, en sa qualité de ministre de la Guerre. Je ne me trouvai qu’une seule fois en tête à tête avec lui, ce fut lorsque, ayant à présider, après le 30 janvier 1933, le Comité de défense du Reich, il me recommanda d’observer sur les délibérations de celui-ci le silence le plus complet afin de ne pas risquer de compromettre nos démarches à la Conférence du désarmement

Avant d’être muté dans la troupe, je fus encore une fois reçu par lui, en compagnie cette fois d’Hammerstein. Il s’agissait de mettre sur pied un nouveau plan d’organisation des « Wehrbezirkskommandos » dans le Reich. Je suggérai de créer clandestinement deux cents de ces organismes, uniquement pour pouvoir recenser, à partir du 1er avril 1934, les classes de recrutement susceptibles d’être appelées tant pour le service militaire que pour le service du travail. Chacun de ces bureaux de recrutement serait divisé en trois sections :

a) mobilisation,

b) service militaire,

c) service du travail (comme prélude au service militaire) et aurait été placé sous la direction d’un militaire camouflé, ancien officier de la « Reichswehr clandestine ».

Après avoir assez longuement hésité, Blomberg déclara qu’il s’efforcerait de recueillir l’adhésion de Hitler à ce projet. Hammerstein me soutint de son mieux. Ce fut là mon chant du cygne; je fus en effet nommé sur ces entrefaites commandant d’infanterie divisionnaire à Potsdam et j’allai occuper mon nouveau poste un mois après, soit le 1er octobre 1933. Ce ne fut qu’un an plus tard, le 1er octobre 1934, que mon projet entra en vigueur. Mon successeur avait malheureusement cédé sur un point et laissé le « Service du Travail du Reich » s’immiscer dans nos questions de recrutement…

Avant de quitter mes fonctions à l’État-Major général, j’accomplis encore, en qualité de chef de section du Truppenamt, un dernier voyage d’inspection sur la frontière polonaise, depuis la frontière tchèque jusqu’à la Baltique. J’avais tenu à m’assurer encore une fois des résultats acquis au cours de plusieurs années de labeur dans la création du « Grenzschütz Ost ». J’y rencontrai mes nombreux amis et collaborateurs en compagnie desquels j’assistai à plusieurs exercices sur le terrain de la « Reichswehr clandestine ».

N. d. T. — le Maréchal énumère ici presque tous les amis qu’il s’était faits dans cette région et qui se recrutaient surtout parmi les hobereaux poméraniens et les anciens officiers. Les plus éminents d’entre eux étant tombés à la tête de leurs formations au cours de la campagne contre la Pologne en 1940 ou de la guerre de Russie, il conclut :

Je suis, aujourd’hui encore, fier d’avoir pu compter de pareils hommes parmi mes meilleurs amis. Il leur a été épargné d’assister à notre défaite; je le leur envie.

et le Maréchal poursuit :

Après avoir été chasser quelques jours chez Wolff à Kusserow, je pris, le 1er octobre 1933, à Potsdam, mon commandement d’infanterie. J’étais en même temps commandant territorial du secteur de Potsdam et j’avais à ce titre, sous mon autorité, les différentes unités de la garnison : le 9e régiment d’infanterie (avec à sa tête le futur maréchal Busch), le 4e régiment de cavalerie, un détachement du 3e régiment d’artillerie, etc.

J’appris beaucoup à Potsdam au contact du colonel Busch qui était certainement, à l’époque, un des meilleurs chefs de corps de l’armée.

Comme commandant territorial, j’avais en outre dans mes attributions : la mise sur pied des unités de réserve et leur mobilisation; les cours d’instruction des officiers de réserve tant d’infanterie que d’artillerie dans les camps de Döberitz et de Jüterbog; ainsi que les très courtes périodes d’instruction de certaines catégories de réservistes.

Pour ma propre instruction, j’eus l’occasion de diriger sur le terrain plusieurs exercices combinés des troupes de la garnison de Potsdam. Ce spectacle attirait, il va de soi, de nombreux officiers des organismes centraux qui en étaient friands et qui me rendaient visite par la même occasion. J’étais heureux d’être enfin délivré de ma vie de rond-de-cuir et de me trouver dans la troupe. Des « soirées entre hommes » offertes par les innombrables anciens officiers en résidence à Potsdam, des conférences suivies de joyeuses « beuveries de bière » (Bierabende) amenaient volontiers les anciens généraux et les princes de la maison de Hohenzollern au mess des officiers du 9e régiment d’infanterie, dont le colonel von Busch faisait les honneurs en maître de maison consommé. Son remarquable adjoint, Schmundt, qui devait devenir plus tard le premier aide de camp du Führer, le secondait admirablement dans cette tâche…

En janvier 1934, mon père fut soudainement frappé d’une attaque d’apoplexie, tandis qu’il traitait à Gandersheim certaines affaires à la banque…

A Potsdam, mon prédécesseur, le général-major von Weichs, continua à habiter jusqu’au printemps 1934 le logement de fonction du commandant d’armes, situé dans la Kommandantur derrière le château. En sorte qu’il nous fut impossible de songer à déménager, un appartement libre étant impossible à découvrir à Potsdam.

Nous demeurâmes donc à Berlin dans le quartier de Moabit, occupant l’ancien hôtel du général commandant le corps de la Garde, ce qui évita à Hans-Georg de changer de lycée, et à Erika de chercher un autre emploi. Les grands garçons volaient déjà de leurs propres ailes… depuis Pâques 1933.

Je me rendais quotidiennement à Potsdam par le train et j’étais en trois quarts d’heure à mes bureaux, situés juste à côté de la vénérable église de la garnison. Ceux-ci occupaient l’ancien immeuble de commandement du 1er régiment de la Garde à pied.

Néanmoins, au début du printemps de 1934, je pris mes dispositions en vue d’un déménagement car je venais d’être informé par le ministère que j’allais être chargé de mettre sur pied à Potsdam une nouvelle division…

Ma première apparition officielle en public coïncida avec le 1er mai, fêté désormais comme fête nationale, sur le stade de Potsdam où les représentants du Parti, de l’État et de la Wehrmacht se réunirent afin d’entendre au micro le discours prononcé par le Führer à Tempelhof. Il faisait une chaleur accablante, à tel point que je dus autoriser la compagnie d’honneur, du 9e régiment, à ôter les casques et à s’asseoir, car les hommes tombaient les uns après les autres comme des mouches; un spectacle assez peu agréable et difficilement oubliable!…

Au début de mai eut lieu à Bad-Nauheim ce qu’on appelait un « Führer-Reise » (voyage de cadres). En réalité, un Kriegspiel du Grand État-Major général, dirigé pour la première fois par le nouveau commandant en chef de l’armée, le général baron von Fritsch qui avait remplacé Hammerstein depuis le 1er avril. Je dois mentionner ici que Blomberg avait soutenu — en menaçant même de donner sa démission — la candidature de Reichenau auprès du Maréchal-Président. Mais le vieil Hindenburg avait tranquillement repoussé et candidature et démission sans même se soucier des interventions de Hitler qui avait prétendu apporter à Blomberg son appui. Ainsi échoua la première tentative de placer l’armée entre les mains d’un « général national-socialiste ». Lorsque je rendis visite à Fritsch pour le féliciter, il me dit que j’étais le premier à le faire. Et il voulut bien ajouter qu’il s’en réjouissait particulièrement en raison de la vieille amitié qui nous unissait.

En me rendant au voyage de cadres de Bad-Nauheim, j’en profitai pour rendre visite à mon père et passer une ou deux journées à la maison en sa compagnie. Je le trouvai en meilleur état; il arrivait à nouveau — quoique péniblement — à lire le journal. Je passai avec lui deux harmonieuses journées. Nous fîmes, au cours de merveilleux après-midi de printemps, deux grandes promenades à travers le domaine, qui se présentait florissant. Mon père me parla plus abondamment que de coutume de toutes les améliorations qu’il projetait. Il se proposait notamment de créer de nouvelles prairies artificielles grâce à la grande canalisation d’irrigation allant du barrage de Sösetal (dans le Harz) à Brême, et dont les travaux, qui venaient de commencer, traversaient justement notre propriété à proximité de la ferme. Les énormes tuyaux de fonte avaient déjà été déposés le long de son futur tracé. Mon père n’avait pas coutume de s’extérioriser ainsi sur ses projets. Sans doute en m’en faisant le confident avait-il le pressentiment, conscient ou inconscient, de me léguer ses desseins. Je partis très rassuré sur son compte et emportant un excellent souvenir de ces journées passées avec lui. A Kreiensen, je rejoignis, dans le rapide, les autres participants du voyage.

Le soir suivant, au moment où je m’apprêtais à me mettre au lit, je fus prié d’urgence au téléphone. C’était le Dr Durlach qui m’appelait au chevet de mon père atteint de congestion cérébrale. Je pris, à l’aube, le premier train en partance pour Helmscherode où j’arrivai le 8 à midi. Son état était désespéré…

… Mais revenons à Potsdam en 1934. Les attributions de mon commandement territorial étendu au secteur de Potsdam m’amenèrent naturellement à prendre des contacts fréquents aussi bien avec les bureaux de recrutement clandestins en voie de création qu’avec les autorités civiles locales. Nous disposions également, sur mon territoire, de certains dépôts d’armes secrets, gérés par la « Reichswehr noire ». A Potsdam même j’avais, installée dans les écuries de l’ancien régiment de la Garde, une petite manufacture d’armes, camouflée en atelier de réparations, qui créait en réalité de nouvelles armes en assemblant d’anciennes pièces de rechange détachées.

Le groupement de S. A. Berlin-Brandeburg, avec à sa tête le S. A. Obergruppenführer Emst — ancien apprenti sommelier engagé volontaire à seize ans comme cycliste — déployait une activité surprenante sur le territoire relevant de ma juridiction; partout il constituait de nouvelles unités de S. A. et partout aussi celles-ci recherchaient le contact avec les éléments de la Wehrmacht relevant de mon autorité. Il me fit plusieurs ouvertures sans que je pusse discerner exactement où il voulait en venir. Au cours de l’été 1934, il dirigea la conversation sur les dépôts d’armes secrets de mon territoire, qu’il considérait comme en danger parce que insuffisamment gardés. Aussi me proposa-t-il de les prendre sous sa surveillance. Je refusai poliment en le remerciant de sa sollicitude et me hâtai de faire déménager vers des caches plus sûres un certain nombre de dépôts de fusils et de mitrailleuses dont je craignais qu’on ne lui eût indiqué les emplacements.

Mon officier d’état-major, le major von Rintelen, et moi-même avions conçu quelques soupçons; nous nous méfiions comme de la peste de ce groupement de S. A. et de son obligeance exagérée. Rintelen était un spécialiste du contre-espionnage, formé à l’école du colonel Nicolaï; je lui donnai toute latitude d’exercer ses talents à l’égard de ce beau monde et d’aller voir un peu ce qui se passait dans les coulisses. Afin d’inspirer confiance, il parut abonder dans le sens souhaité par Ernst après que nous eûmes, par précaution, rassemblé à notre « manufacture » de Potsdam les petits dépôts d’armes clandestins que nous ne jugions pas suffisamment en sûreté. Bientôt nous eûmes percé à jour le secret, qu’on nous livra par excès de loquacité, et bien sûr aussi par vantardise. Sans avoir la moindre connaissance des plans de Röhm, nous sûmes qu’une « action » était projetée à Berlin pour la fin de juin, en prévision de laquelle on avait besoin d’armes, et qu’on se les procurerait au besoin en s’emparant par la force des dépôts d’armes de la Wehrmacht dont on avait éventé l’existence.

Je m’en fus tout droit au ministère, à Berlin, voulant alerter Fritsch, que je ne rencontrai pas. Je me rendis alors chez Reichenau et, avec lui, chez le général von Blomberg à qui je dévoilai les plans secrets du groupement S. A. de Berlin. Je fus fraîchement reçu : « Tout ça n’était que fantasmagorie! la S. A. était fidèle au Führer! rien à craindre de ce côté-là! » Je ne me tins pas pour battu et encourageai Rintelen à prendre de nouveaux contacts afin de se procurer de plus amples renseignements. Dans la seconde moitié du mois de juin, je reçus à nouveau la visite d’Ernst accompagné cette fois de son chef d’état-major et de son adjoint; je fis appeler Rintelen afin qu’il fût témoin de l’entretien. Après mille et un détours, Ernst en vint à parler des dépôts d’armes, me priant de lui confier la surveillance de ceux qui ne se trouvaient pas sous la garde immédiate des corps de troupe. Il savait de source sûre que les communistes projetaient de s’en emparer. Afin de l’enferrer, je fis mine d’abonder dans son sens et lui signalai trois petits dépôts, un peu « en l’air » (que nous avions entre-temps vidés de leur contenu) et dont je lui proposai la garde. Je donnai à mon officier d’état-major, en sa présence, l’ordre de régler cette question de surveillance avec les responsables des trois dépôts en question et de tenir Ernst au courant. En prenant congé celui-ci me prévint qu’il allait entreprendre, à la fin du mois, un assez long voyage à l’étranger, et me nomma son remplaçant.

Le jour même, le major von Rintelen partit pour Berlin, afin d’y voir le général von Reichenau. Cette singulière visite d’Ernst et l’annonce de son départ prochain avaient éveillé au plus haut point nos suspicions. Rintelen fut reçu par Blomberg qui commença tout de même à prendre la chose au sérieux. Plus tard, il m’a raconté qu’il en avait parlé au Führer le jour même. Hitler lui aurait répondu qu’il allait s’entretenir avec Röhm qui, effectivement, lui battait froid depuis quelque temps, depuis qu’il s’était fait remettre à sa place à propos de ses idées saugrenues d’organisation de milices populaires.

Le 30 juin, ce ne fut pas le putsch qui éclata, mais ce fut Hitler qui s’envola de Godesberg pour Munich. Il venait de recevoir les derniers renseignements concernant les intentions de Röhm, lequel avait réuni ses complices à Bad-Wiessee. A peine arrivé à Munich, à l’aube, Hitler se rendit lui-même à Wiessee où il tomba au beau milieu des conjurés rassemblés. Ainsi le plan de Röhm échoua-t-il dans l’œuf avant d’avoir pu recevoir ne fût-ce qu’un commencement d’exécution. La mèche fut éteinte au moment même où Röhm distribuait les rôles à ses comparses. Et les choses en restèrent là. D’après les ordres saisis à Wiessee et dont Hitler donna connaissance à Blomberg, le coup d’État eût été dirigé essentiellement contre l’armée et ses chefs, considérés comme un bastion demeuré inentamé de la réaction. Une fois celui-ci abattu et cet insuccès réparé, Hitler serait demeuré chancelier. Blomberg et Fritsch auraient été… mis à l’écart. Röhm se proposait d’occuper lui-même un des deux postes.

Le plan de Röhm était connu de Schleicher. Il s’agissait de remplacer l’armée de métier, imposée à l’Allemagne par le traité de Versailles, par une grande milice populaire conçue à l’instar de l’armée suisse. Röhm voulait faire des S. A., avec leur corps d’officiers révolutionnaires hostiles à la Reichswehr, l’ossature de la future armée populaire. Or, cela ne pourrait jamais se faire par et avec la Reichswehr, mais contre elle; il fallait donc l’écarter a priori. Röhm savait que Hitler avait toujours repoussé cette conception. Il aurait donc voulu, pour le contraindre, le placer devant le fait accompli. Le général von Schleicher s’était malheureusement acoquiné avec eux. Il était resté ce chat qui ne peut se résoudre à cesser de jouer avec la souris politique. C’est pour cette raison que Schleicher, ainsi que son émissaire von Bredow, qui se trouvait en route pour Paris porteur de propositions destinées au gouvernement français, furent arrêtés. Se défendirent-ils les armes à la main comme on l’a affirmé? Je ne saurais le dire. Cependant, aujourd’hui, ma conviction est qu’ils furent systématiquement abattus.

Blomberg avait dans son coffre la liste nominative des fusillés du 30 juin; elle comportait soixante-dix-huit noms. Il est regrettable qu’au procès de Nuremberg, les témoins, y compris Jüttner, n’aient pas voulu dire ce qu’ils savaient des plans de Röhm et se soient retranchés dans un mutisme discret. En réalité, seul l’état-major supérieur des S. A. était initié et au courant du complot. Les simples hommes de troupe et les cadres inférieurs, au-dessous des Standartenführer, n’avaient aucune notion de ce que l’on projetait de leur faire faire, et ne l’ont même probablement jamais soupçonné.

Ce qui demeure en tout cas certain, c’est ce qu’il a exprimé dans son télégramme de remerciements au Führer, à savoir que, grâce à l’initiative de Hitler, et à son énergique intervention personnelle à Wiessee fut éteint, avant qu’il ait eu le temps de se propager, un dangereux incendie qui eût pu sans cela coûter des centaines, voire des milliers de victimes. Pourquoi les coupables ne furent-ils pas traînés devant les cours martiales, mais abattus sans autre forme de procès? c’est un point d’histoire qui reste inéclairci.

1934-1935.