Spoliation et enfants cachés

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A travers ce récit, Lydia Olchitzky-Gaillet est allée à la rencontre de son père. En 1943, il sauve la vie de ses cousines Paulette et Simone Chaneix. Il les sort du camp de Douadic, juste avant leur transfert programmé pour Auschwitz. Avant cet épisode, Leïbka, le grand-père paternel de Lydia, est condamné à trois mois de prison et trois mille francs d'amende pour "hausse de prix". Spolié de tous ses biens, il tente de sauver sa vie mais il est arrêté avant de monter dans le train qui doit l'emmener en zone libre. Zizi, le père de Lydia, veut le faire évader mais Leïbka s'y oppose.
Publié le : lundi 1 mars 2010
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EAN13 : 9782296252998
Nombre de pages : 294
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ARBRE GENEALOGIQUE

Trois familles :

OLCHITZKY HONIGMAN dont CHONYK GRYNBAUM

OLCHITZKY-CZERKEWICZ-WYCZNSKI
ROSENFELD Israël PLAICHENTA Perla née le 14.09.1858

Un mari anglaisl ou habitant en Angleterre

ROSENFELD

jumelle de Pauline 18.10.1889

ROSENFELD Pauline 18,10,1889 30,09,1962

CZERKIEWICZ Mosche 21.03.1923 convoi n° 7 du 19.07.1942

OLCHITZKY Marcelle née 31.01.1918

WYCZINSKI Maurice

odile

CZERKIEWICZ Pierre

WYSCZINSKI Evelyne

BOUKOBZA Félix

WYCZYNSKY Michel

BOuKOBZA Fortune

Czerkizwicz Christophe

Czerkiewicz

czerkiewicz

BOUKOBZA Michaël

Laetitia

BOKOBZA Estelle

Wyczynsky

Wyczynsky

OLCHITZKY-HONIGMAN
OLCHITZKY Nouta décès le 23,8,1914 GOLORKIN Reys née en 1862

OLCHITZKY 5 autres soeurs restées en Pologne

OLCHITZKY Jeanne épouse GOLDSTEIN née en 1892

OLCHITZKY Leibka (Léon) 28,10,1892

18.02.43 convoi n°48

OLCHITZKY Benjamin né en 1878

hersch dite bachkey

OLCHITZKY Herman né en 1897

OLCHITZKY Mankès né en 1902

OLCHITZKY 3 autres frères restés en Pologne

OLCHITZKY 2 fils
OLCHITZKY isidore 20,12,1920 08,07,2002

OLCHITZKY Adèle

PETEL

Maurice
9,1,1942

OLCHITZKY Annie 14,10,1942

GAILLET Jean Pierre 26.06.1949

OLCHITZKY Lydia 25.05.1947

DAMOUR Bruno 30,09,1969

PETEL Véronique

PETEL Thierry 04,12,1967

GUIRAN Patricia

BARDOU Florence 12.02.1964

28,03,1966

Gaillet jérémie 04.08.1974 02.10.1996

GAILLET Benjamin
21.04.1977

Severine Froger 23.09. 1976

DAMOUR Lou 4.4.1998

DAMOUR

Théotime 13.06.2000

PETEL Valentin 11/09/1995

PETEL Tristan 11,12,1998

GAILLET Ilan 28.10 .2008

OLCHITZKY-HONIGMAN

HONIGMAN estèra 04,07,1921 15,04,2004

HONIGMAN Maurice né

en 1920 - Expulsé en POLOGNE par la police

OLCHITZKY Jean Jacques 9 .12.1948

BOUCHER Joëlle 11.11.47

GUILLOTEAU Bruno 29.03. 1971

OLCHITZKY

Delphine 13.07 19.71

OLCHITZKY Estelle 08.06. 1973

HUPPE Yves 19.04.1964

OLCHITZKY Yann 09.06. 1976

GASCOIN JULIE 24.11. 1977

Guilloteau Sonam 5,1,2005

Guilloteau Clémentine 15.09 .2000

Guilloteau Laura 28,11, 1998

HUPPE Clara 02.12. 2002

OLCHITZKY Adam 16,06 2003

HONIGMAN-ZAJAC-SPETER
PENUS Isaac BLOUMENCRANS Tauba

PIMS (ouPENUS) Ita née en 1882 décès le 20,04,1959

HONIGMAN David décès 02,1952

ZAJAC Henry 17.03.1906 CONVOI n° 4 du 25.06.1942

HONIGMAN Giselle 18.03.1919 15.08.1986

SZPETER Henry 29.01.1913 13.05.1985

HONIGMAN Berthe 10.09.1917 convoi n° 11 du 27.07.1942

ZAJAC Claude 06.03.1939 20.06. 1967

ZAJAC Marcel 03.04. 1941

LEMOINE Simone 19.06. 1940

SZPETER Josiane 30.06. 1949

Max TERNIAK

ORONGO Christian 17.02.1943

ZAJAC Emmanuel 16.03. 1966

BITTON Florence 28.04. 1964

Karine TERNIAK 17.02. 1970

LEVY

Jean -Marc

ZAJAC Mikaël 31.01.1997

ZAJAC Raphaël 05.02.2000

LEVY

Manon 21février1997

LEVY Salomé 19 juillet 1993

HONIGMAN-GOLDENBERG

HONIGMAN-VAPNER-BEHAR-? HONIGMAN-VAPNER-? ?

Goldenberg Isidore 22.09.1899 convoi n°07 du 19.07.42

HONIGMAN Clara 14.7.1914 20,3,2002

HONIGMAN Achille 1,12,1912 23,11,1973

VAPNER Blinda 28,9,1910 7,9,1943 convoi n° 59

BEHAR Simka dite Baby

Marie décès décembre 1974

GOLDENBERG Maurice né en 19.2.1928 27.8.2005

Annette 21.7.1927

HONIGMAN Claire 19,10, 1936

RICHEVAUX Agnès 21,.01 1960

Goldenberg Jean Marc 15.6. 1955

Goldenberg Sylviane 14.03. 1950

COSSON Gérard 21.04. 1947

goldenberg Eric 05/12/1990

goldenberg Cécile 16,06, 1988

COSSON Fabrice 20.12.1972

COSSON Pascal 08.06.75

COSSON Laurent 4,05.1982

CHONYK-GRYMBAUM

GRYNBAUM-ZYLBERSZTEJN

ZYLBERSZTEJN Pessa Mindia

CHONYK Roger 1.09.1906 25.06.42 convoi n° 4

GRYNBAUM Dora 1909 10,11,1982

GRYNBAUM fils aîné

CHONUKMAN Simone 1933 17,01,1985

CHONUKMAN Paulette 16.05.1931

01.09.190617,08,2003Charles ZYLBERBG

GRYNBAUM David

Zylberberg Roger 19 juin 1999

SCHMITZ Christine 22.06.69

Zylberberg louis 03.02. 1960

Yuko 19,10.1982

Zylberberg Hervé 03.02 1960

DENIZET Marion 22.11. 1974

Zylberberg Robin 23.01. 1991

Zylberberg Chloé 19.05. 1994

Zylberberg Elsa 19.05 1994

Zylberberg Judith 16.04. 2003

Zylberberg Julia 10.10. 2004

Zylberberg Eléa 15.09. 2007

GRYMBAUM-MANDELBAUM GRYNBAUM-MANDELBAUM

GRYNBAUM-LITARAT

GRYNBAUM Icek

MANDELBAUM Perla (Pauline) née en 1904 07.08.1942 convoi n° 16

Sroul décédé en 1936

GRYNBAUM Elie dit Charles 19.11.1898 30.06.1044 convoi n° 76

LITARAT Teima 10.04.1900 30.06.1044 convoi n° 76

MANDELBAUM Jacqueline 30.05.1932 28.08.1942 convoi n° 25

MANDELBAUM Bayla 10.05.1935 28.08.1942 convoi n° 25

MANDELBAUM Cécile 03.04.1939 28.08.1942 convoi n° 25

GRYNBAUM Jacques 24.10.1920 Fusillé le 15.12.1941

GRYNBAUM Yvette

WEJSBROT Raymond

GRYNBAUM Jacqueline

DARMON Gaston

WEJSBROT Sylvie

WEJSBROT Marc

DARMON Jacques

WEJSBROT Damien

A Jérémie Benjamin et Séverine Roger et Christine Hervé et Marion Louis et Yuko Et tous les autres Pour leurs enfants.

Peu avant sa mise à mort par les nazis, l’historien Marc Bloch écrivait : « Un mot, pour tout dire, domine et illumine nos études : comprendre. »

I

On les appelait

Les demoiselles Chaneix
C’était leur nom de guerre

Paulette Chonyk dit Chonukman1 (nom de guerre : Paulette Chaneix) raconte ses souvenirs à Lydia Olchitzky-Gaillet. et surtout comment son oncle Isidore Olchitzky lui a sauvé la vie.

.Paulette ne s’appelle pas Honigman. Elle a hérité d’une double erreur administrative sur le nom de son père.

1

19

La rafle du Vel’d’Hiv’
« En été 1942 s’ouvrait l’ère des persécutions massives et meurtrières. A Paris, 12 000 Juifs, arrêtés le 16 juillet et parqués au Vélodrome d’Hiver, furent ensuite transférés au fameux camp de Drancy. » Léon POLIAKOV

Pour moi tout a commencé avec la rafle du Vel’d’Hiv’. Le 16 juillet 1942 fut la première étape de cette histoire. La veille de ce jour fatal pour beaucoup de Juifs, des bruits couraient : « Ils vont arrêter les femmes et les enfants. » Dans la journée du 15 juillet 1942, ma mère croise dans la rue un agent de police. C’est un client de mon père. Elle lui parle de ces rumeurs. « Ce sont des histoires… sans queue ni tête… », lui répond ce gardien de la paix. Maman remonte à la maison. Sa sœur Pauline Mandelbaum frappe à la porte. Sur le palier elle est seule avec ses trois filles. Son mari Sroul est mort d’une péritonite juste avant la naissance de la petite dernière. A cette époque je ne connaissais pas le nom de cette maladie. Les adultes ne disaient rien aux enfants : « trop jeunes pour comprendre », disaient-ils. Ma tante Pauline Mandelbaum se présente donc, complètement paniquée, chez ma mère pour la prévenir : « Il faut partir immédiatement ! Demain ce sera trop tard ! Il paraît qu’ils viennent la nuit pour nous arrêter avec les enfants. - Où veux-tu qu’on aille ? - Je ne sais pas. S’ils nous trouvent, ils nous embarqueront ! - Tu es complètement folle ! lui répond ma mère. Pourquoi veux-tu que la police vienne t’arrêter, toi une veuve avec trois enfants ? Qu’elle m’arrête moi, c’est possible, si Roger mon mari a essayé de se sauver du camp de Pithiviers ! Il est aussi possible qu’on vienne m’arrêter par vengeance si un Allemand a été tué ! Mais pourquoi s’en prendrait-on à toi ? Même si tu n’es pas française, tu es quand même veuve, tes trois filles sont françaises. Tu ne risques rien !»i Ma mère n’était pas de nationalité française et pour ne pas mettre sa sœur en danger, elle la renvoya chez elle pensant ainsi les protéger toutes 21

les quatre. Au petit matin du 16 juillet 1942, Pauline Mandelbaum et ses enfants de neuf, six et trois ans seront raflés. Elles ne reviendront pas.ii Ce 16 juillet 1942, on était venu nous chercher nous aussi. Ma mère, ma sœur et moi devions être livrées aux nazis. - Par les Allemands ? demandai-je à Paulette - Non, c’était des français, la police de Vichy, me répondit-elle. Les agents avaient sonné à notre porte, mais nous étions cachées à la cave. S’ils nous avaient arrêtées, je ne serais pas en train de te parler. - Pourquoi ? - Parce que aucun enfant n’est revenu vivant des camps. AUCUN. Dans la soirée du 15 au 16 juillet 1942, à côté de ma mère dissimulée derrière le volet de la chambre, j’entends les rumeurs de la rue. Notre maison est pleine de fascistes. Notre voisine du dessus dit à la fenêtre d’en face: « On ne sera pas bientôt débarrassé de la cordonnière ! » Cette femme parle de ma mère restée seule avec ma sœur et moi. Je pense que la locataire du dessus attendait avec impatience que nous vidions les lieux pour voler nos affaires en toute tranquillité. Toujours dans la soirée du 15 juillet 1942 nous montons toutes les trois chez Léon, notre voisin du cinquième. Nous lui proposons de descendre avec nous à la cave. Sa femme est d’accord mais lui s’y oppose. Le lendemain matin, très tôt, Léon sera arrêté à son domicile. La police française donnait de grands coups dans la porte. Sa femme refusait d’ouvrir mais son mari à bout de nerfs lui avait donné l’ordre d’obéir. Très tôt le lendemain matin, ma tante Teima inquiète veut avoir de nos nouvelles. Comme nous n’avons pas le téléphone, elle demande à sa fille Yvette d’aller chez nous avec une de ses voisines. Elles sonnent à notre porte. Personne. Elles montent voir Léon qui n’avait pas voulu nous suivre. Sa femme les informe que nous sommes toujours cachées à la cave. Assises sur un vieux matelas nous écoutons Yvette. Elle nous dit : « Pauline Mandelbaum et ses trois filles ont été arrêtées à cinq heures ce matin. »

22

Pauline Mandelbaum et ses trois fillettes. Je n’avais pas de photo les regroupant toutes les quatre. La petite dernière a été collée sur un ancien cliché.

On est restées de longues minutes accablées, consternées, hébétées… Je ne sais pas comment te décrire ce que nous ressentions.iii Elles ont été envoyées toutes les quatre au camp de Pithiviersiv, seule Pauline Mandelbaum sera acheminée vers Auschwitz le 7 août 1942 par le convoi n° 16 avec 646 autres internés. Des scènes indescriptibles montrent le déchirement des mères arrachées à leurs enfants. Les trois filles de Pauline Mandelbaum ont 10, 7, et 3 ans. Il est 6 h 45, le train de ma tante démarre de la gare de Pithiviers vers Auschwitz avec 197 hommes et 871 femmes et enfants. Elle n’avait que 38 ans, comme la majorité des autres femmes (614 d’entre elles avaient entre 30 et 48 ans).v Ses trois fillettes restées seules à Pithiviers sans leur mèrevi seront ensuite expédiées à Drancy.vii

23

« Mémorial de la Shoah/C.D.J.C. » « Dans la deuxième moitié d’août, on amena à Drancy 4 000 enfants sans parents… Ils étaient âgés de 2 à 12 ans. On les déchargea des autobus au milieu de la cour comme de petites bestioles. Les autobus arrivaient avec des agents sur les plates-formes, les barbelés étaient gardés par un détachement de gendarmes… Les enfants descendaient des autobus et aussitôt les plus grands prenaient par les mains les tout-petits et ne les viii ix lâchaient plus pendant le court voyage vers leurs chambres. »

Elles vécurent dans des conditions abominables au camp de Drancy pendant une quinzaine de jours puis elles le quittèrent le 28 août 1942 à 8 h 55 par le convoi n° 25 rempli de 1000 juifs dont 280 enfants, 18 avaient l’âge de Jacqueline, 19 celui de Bayla et 14 n’avaient que trois ans comme Cécile.x Quand Yvette se tut, nous étions sans voix, stupéfaites, interdites, abasourdies, catastrophées… Assises dans la cave, sur notre vieux matelas, nous n’avions aucune idée à ce moment-là de ce qui était arrivé à ma tante et mes trois cousines. On savait qu’il y avait un danger à se faire prendre mais on ne savait pas exactement de quoi il retournait. Après avoir repris nos esprits nous étions remontées dans notre appartement avec Yvette et sa voisine. Maman savait qu’on ne pouvait pas rester à la maison avec le commissariat en face de chez nous. Elle redoutait de voir une paire de policiers tambouriner à notre porte. Après mûres réflexions, elle décida d’aller chez Teima parce que ma tante était française. Le 16 juillet 1942, on raflait surtout les femmes et les enfants. C’était ça le problème mais les gens ne le croyaient pas. C’était tellement ahurissant de vouloir arrêter des innocents. Que pouvait-on reprocher à un enfant de trois ans ? C’était impensable… et pourtant des personnes 24

bien informées essayaient de prévenir le plus de monde possible. Mais les gens refusaient de croire à ce qui était inimaginable. D’autre part, les maris internés dans les camps depuis plusieurs mois avaient laissé femmes et enfants dans un dénuement total. Nous étions sans ressources et n’avions pas les moyens de fuir. Aller chez Teima fut une véritable expédition. On avait pris le métro, mais au lieu d’aller dans la bonne direction on était reparties dans le sens inverse. Complètement paniquée, ma mère s’était trompée, elle nous ramenait à la maison. Elle se démenait comme une folle dans cette situation insensée. L’obligation pour les juifs de voyager dans le dernier wagon, lui compliquait la tâche. Si on avait été prises à monter dans une autre voiture on se serait fait arrêter. Ce 16 juillet 1942, le jour décline, on arrive enfin chez Teima. Au bout d’un moment, une femme arrive chez ma tante. Ce qu’elle dit affole tout le monde : « On fusille toute la famille des gens qui hébergent chez eux des juifs recherchés et inscrits sur les listes. »xi Sans réfléchir ma mère repart et nous ramène chez nous. Elle ne veut surtout pas attirer d’ennuis à ma tante Teima dont le fils Jacques a été fusillé six mois plus tôt. On repart le soir même de ce 16 juillet 1942 forcément avant 20 heures à cause du couvre-feu. Mais je ne sais plus quelle heure il était. J’étais quand même un peu gamine. - Quel âge avais-tu ? - En 1942, j’avais onze ans et Simone en avait neuf. Le lendemain, on sonne à notre porte. C’est encore un client de mon père. Sur un ton cynique que je ne lui connaissais pas, il s’esclaffe : « Là où vous irez vous n’aurez pas besoin de chaussures ! » Il aurait pu nous dire, venez avec moi, je vais vous héberger au moins pour une nuit. C’était un habitué. Il venait souvent voir mon père. Il a pris ses chaussures et il est parti sans payer.xii Suite à la réflexion de ce client ma mère est hors d’elle. Réalisant qu’aucun secours ne viendra de ses connaissances, elle décide de retourner chez Teima. Dans la cour de son HBM, appelé aujourd’hui HLM, beaucoup de gens discutent, s’agitent. On rencontre un petit groupe de communistes, des amis de Jacques le fils aîné de mon oncle Charles et de ma tante Teima. Jacques était le responsable du réseau de résistance du 18e arrondissement. Tiens, regarde, j’ai toujours sa lettre. Celle qu’il nous a envoyé avant d’être fusillé. Je te la lis parce qu’elle est parfois presque illisible : 25

« Mes dernières heures, ce soir 14 décembre. Ma maman que j’aimais tant, Mon papa et meilleur ami, Mes deux petites sœurs chéries, Vous tous qui ne me verrez plus, A quelques heures de mon exécution, maman, ne tremble pas mais mon émotion est passée. J’attends. Le sort m’a été contraire. Je ne peux plus rien changer. Dans quelques heures, je serai une nouvelle et innocente victime parmi tant d’autres. J’aurais aimé m’entretenir avec vous. J’ai eu mes vingt-et-un ans loin de vous que j’aime plus que jamais. J’aurais voulu dire que je suis fier de vous, de votre courage devant les épreuves passées. La plus grande épreuve est maintenant arrivée. Je ne serai plus quand ces lignes vous parviendront. Je ne demande qu’une chose : que vous soyez plus forts que jamais. Votre douleur, et je tremble quand vous saurez, je me l’imagine. Elever un fils jusqu’à mon âge et le quitter dans de telles circonstances, c’est quelque chose de terrible à supporter. J’ai réfléchi souvent aux peines que je vous ai données quand j’étais petit et que vous guidiez mes premiers pas. Vous avez fait de moi, j’ose l’écrire, presque un homme et tout cela pour… rien. Nous ne nous verrons plus. On ne m’appellera plus ni maître, ni grand frère, ni petit frère. J’imagine votre peine car je commençais à goûter l’envie de créer moi aussi un foyer et quand je pensais à cela, j’imaginais le plaisir que j’aurais en vieillissant (quelle ironie d’écrire ce verbe : vieillir !) de voir grandir mes enfants, et je me promettais de les élever comme vous m’avez élevé, c’est-à-dire honnêtes et droits, courageux aussi. D’un courage à toute épreuve, même celle qui m’est imposée. Etre fort, je le suis ; courageux, comme on doit l’être. Et je voudrais dire tout ce que je pense ; hélas, les mots ne me viennent pas. Je vous aimais, je vous aime et dans l’au-delà ( ?) aussi. Mais votre peine quand le pire sera arrivé, cela m’est pénible. Ah ! Maman, tes larmes, je les vois déjà ; j’imagine ta douleur et je te vois courir vers ma photo qui se trouve sur mon petit bureau. Eh bien ! Maman, ma maman, c’est à toi que je veux écrire un peu. Ta douleur sera grande. Cependant, laisse-moi te dire, c’est un mort vivant qui t’écrit, que d’autres mamans pleurent leurs fils morts à la guerre. 26

Ma dernière volonté, que je veux que tu suives, est celle-ci : il faut que tu vives, tu es nécessaire à mes sœurs. Ne commets rien contre toi. Ta douleur sera vive. Il reste mes deux petites sœurs. Pour elles, tu dois rester. Si tu faisais quoi que ce soit contre ton existence après ce qui va m’arriver dans quelques heures, tu manquerais à ton devoir. Parmi toutes les mères, tu as été une mère exceptionnelle, parce qu’avec mon papa, tu as fait de moi ce que je suis devenu. Il faut faire de mes sœurs de braves femmes. Avec mon papa, pour qui ces mots sont aussi valables, vous devez élever mes deux petites sœurs. Des années heureuses viennent, je le sens. Dans quelques années, elles seront grandes et, la paix revenue, vous serez fiers d’elles. Si elles ont ma force de caractère, elles réussiront dans la vie. Je ne pourrai pas vous faire devenir grand’mère et grand-père, mais elles peuvent et elles devront vous donner une joie que vous méritez tant. Vivez, ne tentez rien par désespoir, je l’exige. Telle est ma première volonté. Moralement, je veux vous dire que dans mes dernières heures, je crois plus que jamais à tout ce que j’ai aimé. Je veux m’entretenir avec mes sœurs. Jacqueline a quatorze ans, Yvette douze ans presque. Vous ne verrez plus votre frère. Je n’entendrai plus vos voix. Ma petite Rouquibiche et toi ma grande sœur, vous me comprendrez, si ce n’est pas aujourd’hui c’est plus tard. Je regrette de n’avoir pas donné plus de joie à mes parents. Les parents méritent plus de respect. Ils méritent qu’on les choie et qu’on leur rende la vie heureuse. Travaillez bien pour cela. Montrez-leur que vous les aimez. J’exige de vous chaque soir que vous réfléchissiez un peu pour savoir si vous avez fait tout ce qu’il vous a été possible pour soulager la douleur de votre papa Chia, comme je l’appelais quand j’étais petit pour le taquiner et de notre petite maman Tomché. Ah ! Tomché ! Ah ! Chia ! et mes deux petites sœurs, la vie continue mais elle mérite d’être vécue par vous. Elle doit être vécue, je le veux. Pas d’actes de désespoir. Soyez forts, ma plus grande sœur, mon cheval que j’aimais vous aidera. Je le crois dans ces tristes circonstances. Qu’elle prenne soin de vous, vous le méritez. Vivez, soyez encore heureux tous les quatre, je le veux, tous les quatre. Il vous reste de longues années à vire, je l’espère. Vivez, vivez, vivez. Soyons dignes les uns des autres.

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Adieu, je vais mourir, cela est le maximum pour vous. Vous allez souffrir. Mais tenez, soyez courageux, que les sœurs me remplacent auprès de vous. Je m’excuse de la peine que je vais vous faire. Je vous prie tous les quatre de me pardonner la peine que je vais vous faire. Il y aura pour vous des jours heureux, c’est à cela que je pense et que je vous souhaite. Votre fils, JACQUES 3 h.15 du matin ! Bientôt l’exécution. Je suis très calme et j’attends. Une force me soutient et je tiens ! J’espère que vous tiendrez, promettez-le moi au-delà de la mort. On ne meurt qu’une fois. 5 h.40. Toujours aussi courageux, j’ai fait mon mea culpa. Je n’ai rien à me reprocher ! Je vous aime, Papa, Maman, Jacqueline et Yvette. Ne pleurez pas trop. Adieu à vous et à toute la famille et tous mes amis auxquels je pense. Courage, confiance. Adieu Conservez mes affaires qui sont à la Commandantur et à la CroixRouge. Courage… Bonne chance ! Jacques. »

Sa lettre et sa photo ont été reproduites dans HEROS JUIFS de la RESISTANCE française de David Diamant éditions « Renouveau » Paris 1962 :

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« Un numéro sur une tragique liste : 36, en face, un nom : Jacques Grynbaum et une date, celle de sa naissance, le 24 octobre 1920 ; c’est tout ce que l’on sait de l’un des 44 otages pris à Drancy le 14 décembre 1941. Et pourtant, il reste quelque chose de plus et c’est une lettre, très belle et très émouvante, qu’il écrivit en cette nuit affreuse du 14 au 15, avant d’être fusillé avec ses 94 camarades, au Mont Valérien. Cette lettre nous avait été communiquée à l’époque par cette famille qu’il aimait tant et nous avions pu en garder une copie. Hélas, le dernier désir exprimé par celui qui allait être fusillé, “Vivez, soyez encore heureux tous les quatre” n’aura même pas été exaucé puisqu’ils ont disparu dans la nuit des camps d’extermination. » Après la guerre avec ma mère et Simone nous irons à Drancy visiter les immeubles et à chaque étage nous examinerons toutes les pièces. Nous rechercherons un petit mot laissé par Jacques Grynbaum sur chacun des murs couverts de messages.

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