Sur la commune

De
Publié par

La commune de Paris est d'une lecture complexe car on crut longtemps, aux dires mêmes de Marx, qu'elle était l'ébauche du futur Gouvernement ouvrier. Cet épisode sanglant fut en vérité l'avènement de la République, tant attendue par les progressistes de toute espèce, et quoique Jules Ferry ait dû s'enfuir par une fenêtre pour inaugurer sa prise de pouvoir à venir. La Commune fut à l'opposé de ce que l'on en a dit : pas de complot, à peine des projets, qui furent de toute façon rendus caducs à peine ébauchés. Une guerre perdue d'avance, une résistance patriotique, une grande peur de la révolution.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
Lecture(s) : 308
EAN13 : 9782296338159
Nombre de pages : 375
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Sur la CotTItTIune
Cerises de sang

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Dernières parutions Liliane MEMERY, L'insertion: plaidoyer pour une clinique anthropologique,2003. Saïd KOUTANI, Connaissance et concurrence, 2003 Jean-Christophe GRELLETY, 11 septembre 2001: comme si Dieu n'existait pas?, 2003. Georges LANCON, Nicolas BUCHOUD, Ces banlieues qui nous font peur. Une stratégie d'action pour transformer la gestion des quartiers d' habitat social, 2003. Jacques MILLEREAU, Et si le mutuel était ['alternative qu'on attend ?, 2003. Noël CANNAT, Prélude à l'inversion de l'empire, 2003. Jacques BRANDIBAS, Georgius GRUCHET, Philippe REIGNIER et al., Institutions et cultures, Les enjeux d'une rencontre, 2003. Michel CLAESSENS, Le progrès au XXlèmesiècle, 2003. Laurent BEURDELEY, L'élargissement de l'union européenne aux pays d'Europe centrale et orientale et aux îles du bassin méditerranéen, 2003. Maxime TANDONNET, Migrations: la nouvelle vague, 2003.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5290-X

Philippe RIVIALE

Sur la Commune
Cerises de sang

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du MÊME AUTEUR
La Ballade du temps passé. Guerre et insurrection de Babeuf à la Commune (Anthropos, 1978). La Conjuration. Essai sur la conjuration pour l'égalité, dite de Babeuf

(L'Harmattan, (L'Harmattan, (L'Harmattan, (L'Harmattan, (L'Harmattan, (Payot,
«

«

Philosophie en commun », 1994). Utopies », 1996, préface de René Schérer). Ouverture philosophique », 1997). Ouverture philosophique », 1998). Ouverture philosophique », 2000).

Fourier et la civilisation marchande. Égarement du libéralisme
«

Tocqueville ou l'Intranquillité
«

La Pensée libre. Essai sur les écrits politiques de Simone JïVeil
«

Passion d'argent, raison spéculative
«

L'Impatience du bonheur, apologie de Gracchus Babeuf

Critique de la politique », 2001).

« La Révolution sociale », in Le XJXe siècle, Science, politique et tradition (Berger-Levrault, 1995).
«

Babeuf », in Dictionnaire critique des utopies (CNRS) sous la direction de Michèle Riot-Sarcey (Larousse,

2002).

L'Énigme du dix-neuvième siècle (L'Harmattan, « Ouverture philosophique Proudhon. La justice, contre le souverain

», 2002).

(L'Harmattan,

«

Ouverture philosophique », 2003).

Remerciements

à Xavier Legrand-Ferronnière

Je dédie ce livre à René Schérer

Les cœurs déchiquetés qui parlent aux fantômes

LE PARIS DES SUPPLICES
ETTE HISTOIREEST CELLED'UNE VILLE,qui pour longtemps fut identifiée à la France. Elle, capitale, fut chargée de trop de symboles, concentrait trop de pouvoirs et trop de misère. Cette capitale dont les rois s'étaient méfiés, qu'on avait adonnée aux plaisirs et qui s'était doublée d'un pays, parisien, trop proche du pouvoir pour ne pas le discuter, trop richement nourri d'immigrés de l'intérieur, chétifs chercheurs de salaire, cette patrie des arts et vaste manufacture, bascula un jour de 1871 dans une liberté, que l'air vicié changea en charnier. Cette ville, dont les habitants, en majorité des ouvriers, en tout cas de petites gens, tentèrent de se saisir, à l'occasion d'une brèche dans le pouvoir que les forts, les dominants, avaient laissé pour un temps échapper de leurs mains. Ces femmes et ces hommes simples crurent qu'ils pourraient vivre dignement; non pas en s'emparant d'un pouvoir dont ils ne voulurent pas, mais en prenant leur propre vie entre leurs mains. Ces mains étaient faites pour le labeur; ils eurent l'audace, ou l'inconscience de l'oublier. Les forts, les habiles, les ambitieux; tous ceux-là sur qui comptent les puissants et les nantis pour maîtriser la canaille le leur firent comprendre, au prix du seul prix qu'ils pouvaient payer: leurs vies. Et pour leur malheur, ces gens simples crurent se mettre sous la protection d'une autorité inconsistante, prétentieuse et inepte, qui entendit les enrégimenter pour qu'ils gagnent, encore, le droit de vivre. Ce fut la Commune. Celle-ci fut composée majoritairement d'opposants politiques, vieux révolutionnaires ou jeunes progressistes, gens sûrs de leurs droits politiques et incapables de saisir ce

C

PHILIPPE

RIVIALE

fait, tout simple, qu'en tenant Paris ils ne s'étaient pas emparés de la réalité du pouvoir. Car en face d'eux, la France des notables, ceux qu'on appela ruraux, vit dans le tumulte de la défaite et le prix exorbitant à payer, une occasion inespérée de faire taire une fois pour toutes ce monstre effrayant pour eux: l'anarchie, le communisme, le spectrequi hantait l'Europe. Comment, en dépit de tentatives désespérées de quelques-uns, le sang rougit le pavé de Paris et coula dans sa périphérie, voilà ce que le présent ouvrage veut expliquer. Car il est manifeste que cet épisode du passé éclaire crûment l'histoire comme elle se fait: comment les humbles, dépossédés ou opprimés se trouvent incapables de se saisir de la parole, lorsque l'occasion leur en est fugitivement donnée; comment les puissants se servent de la rébellion provoquée pour restaurer, confirmer, légitimer l'ordre établi, c'est-à-dire leur ordre, qui est une hiérarchie.

Questions

de méthode

Le présent essai n'est pas une compilation d'ouvrages précédemment écrits sur la Commune de Paris de 1871. Il parle aux fantômes, et à quelques vivants aussi. On m'assure que l'opinion selon laquelle la Commune fut une grande victoire n'est pas unanimement répandue, de même que tout le monde n'est pas définitivement assuré que les «prolétaires» furent ivrognes, indisciplinés et lâches. Il reste donc un peu de place à espérer pour un ouvrage novateur, qu'il est pourtant de nécessité de présenter à la réflexion des esprits libres: car l'intelligence d'un événement si considérable suppose la connaissance des faits, l'état d'esprit des acteurs, et surtout, la prise en compte de la complexité de ce qui, comme tout ce qui advient en histoire, est parfaitement singulier. Ce livre est fondé sur les recherches opérées par l'auteur aux Archives nationales, aux Archives de la guerre de Vincennes, et à la Bibliothèque nationale. Il faut y ajouter les écrits des contemporains, acteurs et témoins, les deux Enquêtes parlementaires, l'une sur les Actes du Gouvernement de Défense nationale, l'autre sur les événements 8

CERISES DE SANG

survenus après le 18 mars 1871 : ceux qui avaient traversé la catastrophe voulurent savoir, surtout faire savoir, plus encore donner à voir. Leur parti était clairement pris, tant contre la Défense natio-

nale 1 que contre la Commune. Ces enquêtes fournissent néanmoins
de nombreux témoignages. C'est pourquoi aussi, l'ouvrage est nourri de nombreuses références aux actes des protagonistes: aux mémoires de Cluseret, aux papiers posthumes de Rossel, aux textes de Louise Michel, de Blanqui: Critique sociale,deux volumes publiés en 1885 chez Alcan à Paris, la Patrie en danger, son journal diffusé à Paris durant le siège prussien, de Flourens: Paris livré, etc. On ne devra pas s'étonner de l'absence à toute référence sur des travaux récents, marqués par le parti pris, pour ou contre le «mouvement ouvrier2». Marx absent de Paris et Lissagaray mémorialiste ont vécu le drame, même s'ils n'y ont pris qu'une part indirecte: Marx reçut de nombreuses lettres et se tint le plus informé que sa maladie d'alors le lui permit. Il en écrivit, aux sympathisants, aux journaux, mais aussi à Varlin et à Frankel, internationalistes tous deux. Je cite cette lettre. Aussi leur témoignage, utilisé avec précaution, est-il indispensable. Il en est de même de quelques ouvrages d'époque: L'Histoire de la Commune, de Jules Clarétie, apologète de l'ordre, dont la première édition parut dès 1872; Les Notes et Souvenirs de Monsieur Thiers, consacrés à la période 1870-1871, publiés après sa mort en 1901, parce que, écrit l' édi teur :
Plusieurs passages de ce volume, dont la reproduction n'était pas autorisée 3,ayant été indiscrètement cités et parfois même reproduits dans un ouvrage récent, il est devenu nécessaire de ne pas retarder plus longtemps la publication de ces Notes et souvenirs.

I Eugène Pelletan, membre de ce Gouvernement, a publié un livre pour défendre ce gouvernement et critiquer les méthodes de la commission d'enquête. Son ouvrage est assez verbeux, mais révélateur. 2 Il est nécessaire de se reporter à l' Histoire de la Commune de Georges Bourgin, «Bibliothèque socialiste; n° 41-42», Paris, Publications de la société nouvelle de librairie et d'édition, 1907. 3 Par Thiers.

9

PHILIPPE

RIVIALE

Encore devons-nous préciser que le livre en question n'est pas l'œuvre de Thiers, mais une synthèse des notes qu'il a laissées. Le Gouvernement de Monsieur Thiers, publié en 1878 par Jules Simon, l'un de ses proches, quelques autres ouvrages de mémoires: du général Vinoy, du général Ducrot, en particulier, nous ont apporté bien des éclaircissements. Aux polémiques sur les événements consécutifs à la chute de l'Empire ont répondu d'innombrables écrits. On retiendra d'abord l'ouvrage en XIVvolumes d'Émile Ollivier, L'Empire libéral, (1896-1909), les livres d'Eugène Pelletan, sur le Gouvernement de Défense nationale; d'Henri Dutrait-Crozon sur Gambetta et la Défense nationale (1914). Georges Bourgin a publié en 1907 un petit livre indispensable: Histoire de la Commune. Un dernier mot sur cette question: je cite les textes tels qu'ils ont été écrits, ou publiés. Le lecteur devra se souvenir que tous leurs auteurs n'étaient pas écrivains de métier. Il me paraît à y bien réfléchir qu'écrire sur l'événement survenu à Paris dans les premiers mois de 1871 est extrêmement difficile. Il semble exister un accord général sur ce constat, si je m'en réfère à tous les auteurs qui s'y sont essayés. Là s'arrête d'ailleurs le constat; car, une fois celui -ci posé, les divergences sont extrêmes. La difficulté tient à deux facteurs distincts, quoique évidemment liés. D'une part, il est impossible en pratique de donner une interprétation (une lecture) qui rende compte de la complexité de l'objet étudié. D'autre part, les auteurs qui se sont appliqués à cette étude ont pris parti. Prendre parti, c'est définir l'objet. On peut dire que le premier parti est d'accorder à une addition de faits survenus de façon concomitante une valeur conceptuelle globale: la Commune, insurrection des travailleurs, ébauche de gouvernement des travailleurs4. Le même parti, quoique de signe opposé, parle de guerre
4 Pour ne citer qu'un exemple, on trouve dans La Commune et la Question militaire, textes choisis et présentés par Patrick Kessel, Paris: UGE, 1971, dans l'introduction, cette phrase: «Quant à Lénine, on peut dire que les enseignements qu'il a tirés de la Commune sont multiples: non seulement en élargissant la pensée de Marx et Engels, mais en appliquant concrètement la leçon des erreurs et des insuffisances de cette Commune dont il ne se lasse pas de dire qu'il ne faut pas l'imiter. A tous ces titres la Commune de Paris a

10

CERISES DE SANG

civile, de soulèvement de la barbarie contre la civilisation. Cette seconde lecture, négative, a eu sa période; celle-ci tend à refaire surface dans le sillage soulevé par la dénonciation des crimes collectifs, globalement attribués à toute forme révolutionnaire, fascisme, nazisme, stalinisme; plus généralement tout mouvement contre l'ordre spontané (le seul naturel) et les hiérarchies instituées (par la tradition). Le second parti paraît bénin; il consiste à reconnaître le caractère illisible de l'événement. On trouve là les amateurs de listes non exhaustives; la pluralité des causes tend vers l'infini: sursaut patriotique après la défaite face à la Prusse, nationalisme de gauche, surgissement soudain de tous les mouvements d'opposition jugulés sous l'Empire, tentative des blanquistes, de l'Internationale ouvrière, des proudhoniens, des anciens de 1848 (les Vieilles barbes), etc. Nous retrouvons ici sans surprise les balbutiements de la sociologie empiriste, déjà à l'œuvre pour analyser mai 68, les loisirs des Français, les mutations de la famille et autres sujets ouverts à toutes les curiosités: il n'y a qu'à se servir. Pour qui souhaite comprendre, c'est-à-dire voir ce que voyaient les acteurs, savoir ce qu'ils savaient, mais évidemment ne pas croire ce qu'ils croyaient (deuxième commandement de Max Weber), il est très gênant de procéder à une étude approfondie; aucune version ne concorde, des témoins qui ont laissé une trace. VIdealtype qui vient dès lors à l'esprit du chercheur digne de ce
été objectivement une victoire du prolétariat international et il ne faut certes pas, de ce point de vue, minimiser son rôle.» (p. 10) Mon intention n'est pas d'épiloguer sur l'auteur de ces lignes, qui d'ailleurs met en garde le lecteur contre une répétition de la Commune. Cependant, j'écrivais dans ma thèse d'État en 1973 : «Dernier sursaut de la bourgeoisie révolutionnaire française, cette guerre était chargée d'une idéologie pour l'avenir, le mythe de la guerre révolutionnaire, armant le prolétariat pour la guerre nationale. La guerre de la Commune ouvrait la voie à l'aliénation complète du prolétariat, armée de travail, et armée pour la guerre du capital». C'était ma conclusion, reprise telle quelle dans La Ballade du temps passé, guerre et insurrection de Babeuf à la Commune, que je publiai chez Anthropos en 1977. Pourquoi un auteur se cite-t-il, sinon pour se mettre en difficulté? Dans le cas présent, pour signaler la constance de ses convictions; ce qui n'est pas toujours bon signe. Ici, je prie le lecteur de noter l'immense changement de perspective intervenu depuis les années 70. Querelles bouffonnes aujourd'hui? Que le lecteur juge en conscience.

Il

PHILIPPE

RMALE

nom est donc celui d'un désordre. Essayons une analogie pour mieux saisir la nature du problème: une étude de la première guerre mondiale semble aisée. Des États liés par des engagements pris d'avance; l'union sacrée réalisée en dépit des promesses de fraternité internationale; une montée aux extrêmes des moyens militaires accompagnée d'une idéalisation de la guerre comme civilisatrice (rien à voir avec les jeux d'alliance, les provinces perdues, etc.); une simplification du sens perçu par les acteurs: tenir! L'inconvénient est que rien de tout cela n'est vrai. La lecture que je viens de résumer est erronée, et à plus d'un titre. Les alliances anciennes ne tinrent pas toujours; des alliances nouvelles se nouèrent; des défections apparurent, non seulement au sein des nations combattantes (tentatives de négociations, insoumissions, révoltes), mais encore défection d'un allié qu'on croyait invincible (la Russie). Des stratégies divergentes furent essayées: ouverture de fronts secondaires (les Dardanelles, la Grèce), guerre des approvisionnements maritimes aboutissant à des effets inattendus (entrée en guerre des États-Unis). L'effondrement des régimes politiques des Empires centraux, qui provoqua l'arrêt des opérations militaires bien avant que le territoire des vaincus ne fût envahi ou leurs armées militairement battues. Bref, l'ordre n'est qu'apparent; il tient à la définition préalable (le cadre conceptuel) de guerre entre États. Lorsque «la Commune» est l'objet de l'étude, quel est le cadre conceptuel adéquat? On ne voit guère que celui de guerre civile. C'est ainsi que Marx avait intitulé l'ouvrage écrit pour la circonstance. Hélas! c'était un écrit de circonstance. Et que n'a-t-on dit ou imprimé à son sujet! Que Marx aurait donné un sens idéologiqueà des faits qui n'en avaient pas; qu'il manquait des informations factuelles pour apprécier le déroulement, et donc la signification des faits; que ce texte avait après coup contribué à la légende, si tant est qu'il ne l'avait pas forgée. Qu'est-ce qu'une «guerre civile»? Un combat d'une partie de la société contre une autre partie. Sans doute, mais de quelles parties s'agit-il? À l'évidence une alternative : travailleurs contre capitalistes ou patrons (l'appellation peut 12

CERISES DE SANG

varier), ou progressistes contre réactionnaires. Ce qui n'est pas du tout pareil. Nous le verrons sous peu. Mais n'avons-nous pas encore d'autres lectures au choix? La thèse selon laquelle les bellicistes se seraient opposés aux pacifistes a été soutenue. Cette thèse souffre d'un grave défaut: elle est stupide. D'abord parce que avant la guerre, les bellicistes étaient les partisans de l'empereur Napoléon III, les pacifistes ceux qui prônaient l'Internationale des travailleurs. Monsieur Thiers est peut-être le seul à avoir eu toujours raison; d'ailleurs, c'est ce qu'il a dit. Il était opposé à la guerre; il voulut la paix. Cela dit, ilIa voulait pour des questions d'opportunité. Nous voici au second argument contre la thèse: que peut bien vouloir dire «pacifistes» lorsqu'on veut désigner par ce mot ceux qui, craignant la guerre populaire, le retour de 1793 et de la Terreur, voulurent à tout prix la capitulation face à l'Allemagne victorieuse (la Prusse était devenue l'Allemagne par l'opération du saint-Esprit)? Il faudrait être bien ignorant des faits pour parler ainsi: Bazaine capitulant à Metz était-il pacifiste ? D'Aurelle de Paladines, le «général jésuite» opérant en dépit du bon sens à la tête des troupes inexpérimentées «républicaines» (armée de la Loire) qu'il ne tenta jamais de faire marcher sur Paris, était-il pacifiste? Jules Favre pleurnichant pour obtenir la paix contre l'Alsace et la Lorraine, oubliant dans son émoi de prévenir les intéressés que les armées de l'Est étaient exclues du cessez-le-feu, était-il pacifiste? J'en passe 5. Et les bellicistes? Républicains, patriotes, opposants «de gauche» à l'Empire, que voulaient-ils donc? Arrêter l'humiliation qu'on avait infligé à la nation? Conquérir le pouvoir par le biais de la «guerre révolutionnaire» (On verra l'importance, au moins
5 Bourgin, Op. cit., p. 12, décrit ainsi ces intéressants personnages: «J. Simon, tiède radical, J. Favre, bourgeois haineux du socialiS11te,J. Grévy, égoïste profiteur, Picard, critique de la législation ouvrière du second Empire.» C'est ce qu'il dénomme «la gauche

fermée» sous l'Empire. Quand à J. Ferry, Bourgin écrit: «Il n'était qu'un homme
d'action, hostile à l'antagoniS1Jte des classes, cause, à ses yeux de la réussite du coup d'État, plein de mépris pour les chefs du prolétariat, qui ne Jont pour lui qu'une tourbe d'impuissants et d'intrigants, (ainJi qu 'il l'écrit à Gambetta).» (p. 13).

13

PHILIPPE

RIVIALE

symbolique, de Garibaldi et de Blanqui, dans cet épisode tragique)? Renverser l'oppression capitaliste et abolir le salariat; édifier le gouvernement fédéré des travailleurs, façon Proudhon; fonder la dictature du prolétariat, façon Marx? Tout bonnement, ceux qui avaient souscrit avec leurs économies pour des canons, les considérant comme leur propriété (leur capital ?), refusèrent-ils de les rendre et de perdre leur argent et la considération sociale que ces canons leur conféraient en tant que défenseurs de la patrie, leur seule dignité? Et, supposé-je, par effet de composition, ils en vinrent, au passage, à fusiller les généraux Lecomte et Thomas qui voulaient ravir leur dignité (et leurs sous). De là un front unique, possédants contre prolétaires, ceux qui ont le droit de défendre la patrie et ceux qui peuvent mourir pour elle quand on leur ordonne de le faire, une double méprise entretenue et rendue affreux malentendu par suite du face-à-face: les gens de bien (de biens) quittant Paris (tant pis pour les canons!) en se promettant de revenir mater la canaille quand Guillaume (le nouvel empereur) voudrait bien restituer les armées confisquées à l'ancien Empereur mais non point anéanties et quasiment prêtes à l'emploi. On voit par là toute la difficulté à traiter sérieusement de questions qu'on cherche à rendre intelligibles. Remarquons bien ceci: pour les acteurs, jamais l'événement ne fut intelligible. Certains y virent une occasion de s'emparer d'un pouvoir, grand ou petit: Raoul Rigault, opposant exalté à l'Empire au nom de la liberté n'eut de cesse qu'il n'obtînt le poste de préfet de police de la Commune. Il en usa pour faire fusiller des gens qu'il n'aimait pas. Un grand nombre, ceux qu'on peut voir sur les photos d'époque par exemple posèrent pour une gloire inattendue; c'étaient comme de grandes vacances, mais qui donnaient l'occasion de jouer un rôle: le sien, mais en homme libre, armé, jouissant de son temps, payé et débarrassé des sergents de ville, des patrons et des huissiers, des concierges chargés d'encaisser les loyers aussi. (D'où nombre de dénonciations subséquentes lorsque l'ordre moral fut rétabli par l'armée française.) Des gens admirables, des 14

CERISES DE SANG

dévouements incroyables aussi: femmes organisant des réunions pour l'instruction et l'émancipation d'autres femmes; combattants ouvriers s'efforçant de faire aboutir ce qui n'était jusque-là que revendications. Louise Michel, Eugène Varlin, pour citer les plus connus et les plus exemplaires des insurgés, loin de constituer une avant-garde pour l'avenir, tentèrent dans la cohue de donner l'impulsion, de montrer par l'exemple ce qui pratiquement était faisable. D'impénitents bavards, hommes d'importance, sots à panache et habiles négociateurs (le négoce porte sur toute marchandise échangeable), Delescluze, vieux Jacobin, Félix Pyat, opposant républicain, tant d'autres, virent là l'opportunité tellement attendue de se faire valoir, de récompenser toute une vie d'échecs. Delescluze, vieille barbe de 1848, comme on nommait ses pareils, ne voulut pas survivre à ce dernier et lamentable essai de prendre le pouvoir. Il avait connu le bagne de Cayenne; il était profondément amer d'avoir partout échoué, là où il aurait voulu de la grandeur, la noble simplicité jacobine; il marcha, on le sait, audevant d'une barricade et fut abattu par les soldats, lors de la reprise de Paris par les Versaillais. Il rêvait d'une grande République et des «États-Unis d'Europe», comme il l'écrivit de Bordeaux, juste avant la Commune, le 24 février 1871. Ce qui complique encore la tâche du chercheur, c'est l'extraordinaire aversion que les uns conçurent pour les autres, à l'intérieur de ce qui devint un camp retranché, et qui avait été un camp retranché déjà auparavant, lors du siège mené par les Prussiens. Pour qui lit les papiers posthumes de Rossel, Cluseret, qui l'avait précédé comme délégué à la guerre, était un imbécile; les comités, innombrables à vrai dire, autant de groupes d'incapables brouillons et jaloux les uns des autres. Cluseret6, qui passa pour traître, juge de son côté qu'on l'a empêché d'agir; qu'il fut arrêté au moment où il parvenait enfin à mettre sur pied une organisation militaire alors
6 Cluseret n'inspira guère de sympathie. À l'entendre, lui seul eût été capable de mettre sur pied une armée, s'il n'eût été arrêté. On sait les disputes qu'il eut, particulièrement avec Delescluze, le «vieux jacobin».

15

PHILIPPE

RIVIALE

inexistante. La minorité fut incapable de se faire entendre d'une assemblée hétéroclite, élue comme assemblée municipale et mise au défi par sa propre jactance d'agir comme gouvernement, sous la surveillance des comités résultant de la fédération de la garde nationale. Encore celle-ci, qui avait renié son origine bourgeoise, ne fut-elle jamais entièrement acquise à la Commune, c'est-à-dire au «gouvernement» qui résultait des élections parisiennes face au «gouvernement» issu des élections en province. Les bataillons fédérés, ou plus exactement les comités issus de cette fédération (et il y avait même un comité d'artillerie, outre les vingt comités d'arrondissements), gardaient les armes sans vouloir se dessaisir des fusils, des canons, des munitions et surtout des hommes nécessaires à une organisation militaire efficace contre Vérsailles. Il y eut une question, posée par les historiens, nécessairement pourrait-on dire: y avait-il un «mouvement ouvrier», et si oui, s'était-il doté d'un but, d'un objectif final, édification du socialisme, éradication de l'État bourgeois? Que répondre? L'influence exercée par Marx, et surtout ensuite par les marxistes, pour parler d'un sens de l'Histoire, n'a pas peu contribué à orienter la pensée. D'où l'idée d'échec ou de réussite du mouvement ouvrier, de place de la Commune dans son histoire: nous verrons comment la Commune ne fut pas un gouvernement ouvrier; elle n'en fut ni une ébauche, ni le préambule nécessaire à une prise du pouvoir par le prolétariat. C'est ce «camp républicain», aussi disparate que celui de la guerre d'Espagne entre 1936 et 1938, qui dut faire face, sans que ses partisans ne parviennent à croire au massacre qui se préparait, à une armée résolue et commandée de façon impitoyable par des hommes qu'on croyait vaincus, dispersés par le vent de l'histoire, et qui se firent les champions de la vraie France.

PREMIÈRE PARTIE

Pour la patrie, pour la République, la guerre

Prise de conscience

politique

1848 avait mis fin à l'arrangement imaginaire 1. Paul LeroyBeaulieu, économiste libéral, écrivait en 18702 :
Il était réservé à la révolution de 1848 de dissoudre définitivement tous ces petits groupes, pour constituer la grande famille ouvrière dont l'union seule fait la puissance. Avant 1848, l'industrie manufacturière était peu développée; il y avait de grands industriels, mais il n'y avait guère de grandes usines [...] Ainsi la grande industrie, depuis vingt ans surtout, n'a cessé d'aspirer dans le sein des manufactures tous ces travailleurs disséminés naguère dans les campagnes ou les faubourgs des villes.

Ces travailleurs industriels font peur; ils effraient d'autant plus que le régime impérial porte des relents de saint-simonisme. Des ouvriers (Tolain, par exemple, envoyé à Londres à l'occasion de l'Exposition universelle de 1862, avec la délégation des 183 ouvriers français représentant une Commission ouvrière) ne cachent pas leur préférence pour l'Empire qui, à défaut d'accepter les syndicats, dont les patrons ne veulent pas, leur permet de se manifester. Le traité
1 C'est ainsi que je nommais, dans La Ballade du temps plISsé,Paris, Anthropos, 1977, les tentatives pour concilier travail et capital, travailleurs et capitalistes; ce que Marx a dénommé «socialisme utopique », mais aussi toutes les théories selon lesquelles il existait une harmonie d'intérêts entre les classes. Voir en particulier les écrits de Frédéric Bastiat.

2

Paul Leroy-Beaulieu,

«La Question ouvrière au xrxe siècle, le socialisme et les
lermars 1870, p. 98-99. De même la citation

grèves», suivante,

in La Revue des Deux-Mondes, p. 89.

PHILIPPE

RIVIALE

de commerce avec l'Angleterre en 1860 mécontente les industriels, et propriétaires fonciers, protectionnistes. C'est que le traité ouvre un champ nouveau à l'expansion de l'industrie, mais contraint les producteurs à la compétition avec les industries les plus avancées du temps. C'est bien une rente de situation qu'il s'agit de protéger. Les débats au Corps législatif furent houleux 3.Certes, on est loin de l'extinction du paupérisme prévue par Louis Bonaparte, mais les organisations ouvrières se développent, ainsi que le note Charles de Rémusat dans la Revue des Deux-Mondes4. C'est l'époque, en 1862, où Proudhon écrit son De la capacité politique desclasses ouvrières, dont la parution est posthume (Gustave Chaudey, son exécuteur testamentaire, le fait publier par Dentu en 1865. L'ouvrage est réédité en 1873 à Paris par l'éditeur Lacroix, Boulevard Montmartre). Mais Proudhon condamne coalitions et grèves, appelle à la mutualité5. Avec la libéralisation du régime cependant, en particulier la loi de 1864 qui autorise la grève sans organisation permanente, les grèves se multiplient. Leroy-Beaulieu écrit:
Cet esprit d'hostilité radicale contre l'ordre existant a deux modes de manifestations: d'un côté dans le domaine théorique les discussions journalières, les programmes et les systèmes qui remplissent les réunions publiques et les organes de la presse avancée; de l'autre, dans le domaine des faits, ces crises si nombreuses qui font irruption tour à tour dans nos divers centres manufacturiers.

Quoi qu'aient voulu, ou prétendu, les «classes possédantes», la constitution d'un prolétariat industriel n'était pas le fait de sociétés secrètes, pas même d'une doctrine, même si le Manifeste du parti
3 Comme en témoignent les Souvenirs d'Émile Ollivier: L'Empire libéral, Études, récits, Jouvenirs, Paris, Garnier, treize volumes 1897-1908. En particulier le volume cinq. 4 Article de C. de Rémusat où l'on peut lire: «Il faut bien se le tenir pour dit, ce qui

grandit

en ce moment,

ce Jont le.fi classes ouvrières, les plus clairvoyantJ

sans qu'il soit aisé d'en assigner et moral Je manife.rte in Revue et les moins suspectJ»,

les causes, danJ leur deJ Deux-

car les institutions

ont peu fait pour cela: un progrèJ intellectuel

Jein et frappe leJ observateU1:f 1er avril 1863. Mondes,
5

Voir de Philippe

Riviale, Proudhon, la ]u.rtice contre le souverain, Paris, L'Harmattan,
2003.

coll. «Ouverture

philosophique»,

20

CERISES DE SANG

communiste avait paru en 1848. En France, il était presque inconnu, tout comme Marx alors exilé à Londres. Certes, l'Internationale ouvrière (Association internationale du travail) existait, depuis 1864, date d'une réunion à Londres d'ouvriers, d'abord Français et Anglais, qui voulaient protester contre l'écrasement de la Pologne par la Russie tsariste. Marx correspondait avec certains de ses membres, au point, nous le verrons, de donner directement des conseils dans une lettre en français à Varlin et Frankel. Mais cette association est divisée. La plupart des représentants de la section française sont proudhoniens: en clair, cela signifie qu'ils souhaitent le mutuellisme, soit le crédit mutuel, la banque mutuelle, l'objectif étant de multiplier les (petites) entreprises de production à capitaux ouvriers et non de parvenir au renversement par la force, des capitalistes et de leur État. D'ailleurs le patriotisme ouvrier est fort. La section française de l'A.I.T. répond à la section allemande, après la guerre Austro-prussienne de 1866 :
Ouvriers de Berlin, nous avons reçu avec joie votre salut pacifique. Comme citoyens, sans doute, nous aimons la mère patrie, mais quand l'esprit du passé veut éterniser les préjugés, quand les adorateurs de la Foree veulent réveiller les haines nationales, ouvriers, nous n'oublierons jamais que le travail qui nous fait tous solidaires ne peut se développer que par la paix et la liberté 6.

Dès sa mise en place en 1865, la section française de l'Internationale fit l'objet de poursuites. Celles-ci ont pour effet de modifier l'orientation de la section française. Avec Varlin, Léo Frankel, Albert Theisz, Benoît Malon s'impose la tendance «communistes an ti-autoritaires », celle qui considérait que «l'émancipation économique était le grand but auquel tout mouvement politique doit être
7 subordonné ». Lutte organisée contre l'État défenseur des patrons

6 Ce passage est cité dans Bruhat, Dautry, Tersen, La Commune de 1871, Paris, Éditions sociales, 1960, p. 43-44. Contrairement à ces auteurs, je lis dans cet extrait de proclamation le rappel que l'indépendance nationale est primordiale; même, que la patrie est garante de la dignité des travailleurs. 7 Voir Maxime Leroy, Histoire des Idées sociales en France, Paris, 1954, tome III, p. 327. Cet auteur est très favorable à Proudhon.

21

PHILIPPE

RMALE

(13 morts lors de la grève de Ricamarie dans la nuit du 15 au 16 juin 1869); égalité des droits des hommes et des femmes comme travailleurs et travailleuses, contre la prétendue infériorité intellectuelle de lafemme, professée par Proudhon8 qui la voue à sa place «naturelle» au foyer. Lors de son procès, en 1869, Theisz, ouvrier internationaliste répondait à ses juges:
Ce qui vous frappe, c'est l'universalité des grèves, et vous concluez en un mot d'ordre donné par quelques meneurs remuant d'un signe les masses ouvrières. Eh bien croyez-nous, cela est faux. Alors qu'une grève éclate dans une industrie, c'est que les ouvriers qui en font profession l'ont jugée nécessaire, et personne n'a le droit ni le pouvoir de la faire naître ni de l'empêcher. Le mot d'ordre vient de plus haut; il vient de votre organisation industrielle, de votre régime économique en contradiction flagrante avec vos théories politiques et le suffrage universel 9.

Que les juges n'aient rien entendu à ce discours, deux raisons au moins l'expliquent. IJune n'est pas en leur honneur; c'est l'impossibilité pour les nantis d'entendre la parole, si haute et belle soitelle, des «inférieurs». L'autre n'est pas une circonstance atténuante, mais l'effet d'un dispositif déplorable pour Theisz et ses pareils. Ils parlent de dignité et de disparition de la domination subie, mais ils voudraient rejeter la mainmise de la «gauche», particulièrement de la Gauche radicale, celle qui fuira par les fenêtres lors de la proclamation de la Commune. Ceux-là, Clemenceau, Jules Ferry et autres ambitieux continuent à se servir des «travailleurs» comme masse de manœuvre, pour promouvoir leur «progrès». Eugène Varlin écrivaitlO en 1869 :
Vous semblez croire que le milieu dans lequel je vis est plus occupé de révolutions politiques que de réformes sociales. Je dois vous dire que pour nous, la révolution politique et les réformes sociales s'enchaînent et ne peuvent pas aller l'une sans l'autre. Seule la révolution politique ne serait rien, mais nous sentons bien, par toutes les circonstances auxquelles nous
8 Voir de Philippe Riviale : L'Énigme du dix-neuvième siècle, Paris, L'Harmattan, «Ouverture philosophique», 2002 9 Troisième procès de l'Association internationale des travailleurs, p. 99. JO Varlin, lettre à Aubry, délégué de l'A.I.T à Rouen, 6 août 1869.

22

CERISES DE SANG

nous heurtons, qu'il sera impossible d'organiser la révolution sociale tant que nous vivrons sous un gouvernement aussi arbitraire que celui sous lequel nous vivons.

Deux remarques s'imposent, à cette lecture: l'une, que le subjectivisme des «révolutionnaires» tient tant de place, que dans le discours de chacun, il faut encore s'interroger sur le sens des mots, le possible, le pensable, le praticable; se mettre en garde contre ce qui passe pour un réformisme méprisé, autant dire du proudhonisme. Louis Blanc, son adversaire «étatiste», est déjà un penseur dépassé. La seconde est que la notion de programme a évidemment un sens. Il y eut le Programme de Gotha et d'Eifurt du mouvement ouvrier allemand. D'ailleurs, il n'est célèbre qu'à cause de la critique qu'en fit Marx: il le jugeait prématuré; c'est dire qu'il n'était pas donné par la divine Providence, ni par le Sens de l'Histoire. C'était un programme pour un temps donné, un espace national donné, un rapport de forces donné entre possédants, propriétaires réactionnaires et bourgeois progressistes. Bref, il y a un programme quand il y a auteur de programme, intentionnalité traduite en voies et moyens. Était-ce le cas en France à la veille de la chute de l'Empire? y a-t-il un programme ouvrier? Le Manifeste des Soixante, proclamation ouvrière, réclame une représentation parlementaire des travailleurs par des travailleurs; c'est un programme encore proudhonien, «ouvriériste », quoi que Proudhon écrive à ce sujet. Le 19 janvier 1870, Varlin écrit à son ami Aubry: «Les esprits sont montés, la révolution s'avance, il ne faut pas nous laisser déborder.Les
partis bourgeois multicolores craignent les socialistes qu'ils voient grandir;

sans doute une émeute vaincue lessatisferait, car ceserait une occasionde proscription contre nous. » Et, lors du procès contre l'Internationale de 1870, Chalain, l'un des accusés, âgé alors de 25 ans, s'exclame:
Quand vous voyez une fortune fabuleuse édifiée en quelques années, vous dites: Prospérité nationale! nous disons: gaspillage des capitaux, spoliation et abaissement de la classe ouvrière, car l'un ne saurait aller sans l'autre [...] Oui, les prolétaires sont enfin las de la résignation! TIssont las de voir leurs tentatives d'émancipation toujours suivies de déceptions, ils sont las d'être

23

PHILIPPE

RIVIALE

victimes du parasitisme, de se sentir condamnés à un travail sans espoir, à une subalternisation sans limite, de voir toute leur vie déflorée par la fatigue et les privations et ils sont las de ne ramasser que les miettes d'un
banquet dont ils font tous les frais
Il.

Sur un plan pratique, d'organisation révolutionnaire, le premier rôle revenait incontestablement à Blanqui, «le vieux». Cet homme hors du commun a frappé Tocqueville, qui l'a décrit en peu de mots dans ses Souvenirs.
C'est alors que je vis paraître, à son tour, à la tribune un homme que je n'ai vu que ce jour-là, mais dont le souvenir m'a toujours rempli de dégoût et d'horreur; il avait des joues hâves et flétries, des lèvres blanches, l'air malade, méchant et immonde, une pâleur sale, l'aspect d'un corps moisi, point de linge visible, une vieille redingote noire collée sur des membres grêles et décharnés; il semblait avoir vécu dans un égout et en sortir; on me dit que c'était Blanqui 12.

Tocqueville ne se trompait pas. Blanqui passa sa vie dans un égout. Pour le reste, la crainte éprouvée par Tocqueville à l'égard du «peuple» explique cette impression 13. Le portrait que Lafargue, gendre de Marx, a tracé de Blanqui, est très différent:
Grand fut mon étonnement quand je vis entrer tranquillement un homme

de taille petite quoiqu'admirablement prise, vêtu avec une simplicité et un soin remarquables, la barbe et les cheveux blancs, la peau mate et d'une texture très fine, le nez grand, effilé, le tout éclairé par deux yeux petits, profondément encaissés et pétillants de vie; la voix était douce et sympathique. Mon attention était attirée par ses mains nerveuses et bien faites; j'avais entendu dire qu'il portait toujours des gants noirs pour cacher ses doigts sans ongles et sanguinolents 14.

Il

Cité par Clarétie,
Alexis de Tocqueville,

Op. cit., p. 90.
Souvenirs, Paris, Gallimard, 1942, p. 120-121. Cette vision

12

date de l'invasion de l'Assemblée par le «parti révolutionnaire», 15 mai 1848. 13Voir de Philippe Riviale, Tocqueville ou l'ln tranq uillité, Paris, L'Harmattan, «Ouverture philosophique», 1997. 14Cette description est tirée de La Révolution française, 20 avril 1879 (<<Auguste Blanqui. Souvenirs personnels », par Lafargue.)

24

CERISES DE SANG

Il nous reste son gisant, par Dalou. Quant à Marx, il estimait Blanqui. Ils envisagèrent de se rencontrer à Londres; vraisemblablement la rencontre n'eut jamais lieu. Mais si l'ennemi est le même, l'adversaire, pour Blanqui, ce n'est pas tant la bourgeoisie, incapable d'organisation; ce sont les bavards, et il écrit, dans une lettre à son ami le docteur Lacambre :
Ces avocats sont tout simplement des ennemis qui le lendemain d'une révolution, mitrailleraient le peuple s'ils en avaient le pouvoir. [...] Et à présent même ces bleus et orléanistes voient avec terreur les socialistes révolutionnaires et jugent tout bon pour les démolirl5.

Blanqui mesurait les fautes politiques de l'Empire. Ainsi écrivaitil à Lacambre le 27 décembre 1864 :
Pourquoi diable cet homme a-t-il voulu faire la guerre d'Italie. [...] C'est là qu'a commencé sa guerre avec le clergé, et depuis lors elle n'a fait que s'envenimer. Il n'a pas conquis du tout les bonnes grâces de la Révolution, et il a aujourd'hui tout le monde sur les bras. Jamais il n'y a eu une telle unanimité contre un gouvernementl6.

On remarquera que l'immense ouvrage de Proudhon, La Justice dans la Révolution et dans l'Église venait de paraître. Proudhon y démontrait, à sa façon, c'est-à-dire une façon alambiquée, que la

Religion était l'ennemie de la Liberté 17.Mais Blanqui croyait trop
en la force, pour imaginer que le Prince (machiavélien selon Proudhon) se retirerait. Il avait averti son ami Lacambre, en octobre 1867, que les rumeurs de chute de l'Empire étaient dénuées de fondement:
Le public est bien sot en vérité, avec ses idées de chute. Ne voit-il pas que cet homme n'a rien à craindre, que rien ne le menace, que nulle sottise ne peut lui nuire? Il a une armée et personne pour chercher querelle à cette
15

Extrait d'une lettre au docteur lacambre,

19 octobre

1868.

16

Extrait de la lettre à Lacambre du 27 décembre 1864. Citée par Dommanget, Op.

cit.,p. 86.
17 Voir Philippe Riviale, Proudhon. La Justice contre le souverain, Paris, L'Harmattan, «Ouverture philosophique», 2 003.

25

PHILIPPE

RIVIALE

armée. Pourquoi donc partirait-il? Est-ce que les gouvernements ont l'habitude de plier bagage pour faire plaisir aux mécontents? Cet homme est plus près de son ttiomphe qu'il ne l'a jamais été. TIfera la guerre, une guerre victorieuse, et il montera au Capitole en présence de l'Europe soumise et folle d'admiration. Voilà la perspective 18.

On mesure, par cette lettre comme par toute l'action menée souterrainement par Blanqui sous l'Empire, la totale certitude qui le tient: seul le soulèvement armé et organisé peut renverser un pouvoir, qui ne tient que par son armée. Tout le reste en découle. Lui-même ou ses lieutenants, Granger en particulier, menèrent des actions, rarement efficaces, mais destinées à maintenir une pression, un esprit révolutionnaire: «révolutionner quand même», était un mot d'ordre typiquement blanquiste. Il témoignait de la profonde coupure entre les «révolutionnaires» et les travailleurs, grévistes ou non. La police bonapartiste utilisait évidemment ce hiatus pour organiser des conspirations, ainsi l'affaire dite de la «Commune révolutionnaire des ouvriers parisiens », en 1867. Chouteau, futur membre du Comité central de la garde nationale pendant le siège de Paris trois ans plus tard, organisait des réuni», ons «d'opposition secrète 19 avec des hommes comme le professeur Alfred Naquet (qui fut plus tard à l'origine du vote de la loi sur le divorce, puis devint boulangiste) et Granger. Le projet était de relier étudiants, jeunes gens et ouvriers. La police avait un homme à elle sur place, Godichet, et put établir un lien entre Naquet et Blanqui; ces deux hommes s'étaient effectivement rencontrés en Belgique. Cette «commune révolutionnaire» dont les statuts avaient été imprudemment écrits, impliqua Delescluze, jacobin, Élisée Reclus, savant et anarchiste, qui y étaient complètement étrangers. On jugera de la confusion de l'opposition anti-bonapartiste en constatant que Jules Favre, le futur ennemi des «fauteurs de trouble », figurait parmi les défenseurs des accusés.
18 19

Blanqui, Lettre à Lacambre, 5 octobre

1867.

C'est ainsi que les nomme Maurice Dommanget, Blanqui et l'opposition révolutionnaire à la fin du second Empire, Paris, Armand Colin, 1960, p. 147.

26

CERISES DE SANG

Les blanquistes, hommes d'organisation, jouèrent un rôle dans la Commune; mais un rôle contrarié par la confusion babélienne des langues: on en jugera bientôt. Gustave Genton, sculpteur sur bois, homme de 1848, avait été des rares ouvriers qui prirent les armes lors du coup d'État de 1851.Jugé responsable de l'exécution des otages de la Commune, il fut fusillé à Satory en 1872. Émile Duval, le romanesque, méditatif Duval, mourut héroïquement le 4 avril 1871, comme on le verra plus loin. D'abord fouriériste, ouvrier fondeur, il était membre de la Chambre syndicale des fondeurs dès l'âge de 23 ans, et internationaliste. Il était jugé par Benoît Malon, ouvrier et historien du mouvement ouvrier qui le connut, comme l'un des «hommes les plus intelligents ». Trop intelligent et trop hardi, sans doute, pour ceux qui représentèrent la Commune et que nous verrons bientôt à l'œuvre. Parmi les lieutenants de Blanqui, il faut distinguer des «têtes» : Gustave Tridon, Théophile Ferré; mais d'autre part des hommes d'action: Ranc20 (qui avait réédité La Conspiration des Égaux de Buonarroti) futur maire du IXe arrondissement après le 4 septembre, assez «républicain» pour être nommé par Gambetta «Directeur de la Sûreté générale sur toute l'étendue du territoire de la République» le 21 octobre 1870, Granger et Eudes, eux aussi prirent part aux événements ultérieurs. Comme nombre de blanquistes, leurs convictions au-delà de l'insurrection armée étaient douteuses. C'était, on le sait, la grande faiblesse du blanquisme. Raoul Rigault, qui devint préfet de police, en est l'exemple le plus caractéristique; Blanqui disait de lui: «Chez Raoul Rigault, l'homme n'est qu'un gamin, mais le commissaire est un homme, c'est un nez précieux. Tout est lumière dans ce garçon». Et aussi: «Rigault estune vocatÙm: il est népréfet depolice2l.»Songeons au poids du passé pour ces hommes; à Gustave Tridon et son ouvrage sur les Hébertistes, où il tente de réhabiliter ces «anarchistes» de la
Ranc a publié ses Souvenirs et le Roman d'une conspiration, dédié à Blanqui. Il admirait Hébert et Chaumette. N'oublions pas le livre que Gustave Tridon avait consacré aux hébertistes.
21
20

Ch. Prolès, Raoul Rigault, p. 18; cité dans Blanqui et l'oppositionrévolutionnaire...,
p. 161.

op. cit. de Dommanget,

27

PHILIPPE

RIVIALE

Révolution, condamnés par Robespierre. Dommanget, historien de Blanqui, signale d'ailleurs une réunion, du 13 novembre 1868, au cours de laquelle Rigault «vante le plan d'éducation présenté par Hébert à la Commune de Paris (de 1793)>>et affirme que l'enseignement confessionnel ne peut être défendu que par des gens ayant à
gagner au maintien de l'erreur et de l'abrutissement général des popula-

tions22. Au total, les blanquistes furent des hommes à toutes mains, si l'on peut dire. En l'absence du «vieux», ils se rallièrent à des dirigeants indignes, ou commirent de lourdes erreurs. De toute façon, Blanqui lui-même voulait à toute force un coup de main pour se procurer des armes. Attaquer une caserne était une idée fixe chez lui. Les ajournements, telle projet avorté d'attaque de la caserne du PrinceEugène, provoquèrent brouilles et désertions. Plus grave, il n'y avait de blanquistes qu'à Paris: l'énergie révolutionnaire concentrée dans la capitale devint une faiblesse, dès lors que l'adversaire put jouer de l'opposition entre Paris et province. Babeuf avait montré plus de discernement en s'adressant à la France entière, et en prévoyant que certains hommes, résolus, audacieux, capables, n'étaient bons que dans l'action, à condition d'être dirigés et «avertis au dernier

moment

23.»

Enfin,BlanquidétestaitFourier,qui

veut immobiliser le présent à perpétuité. Il a beau imaginer son quadruple produit, autre invention fantastique, il ne change rien, ne réforme rien et conserve tout. Le Capital est reconnu légitimement nécessaire. Il prime même le talent. C'est la consécration et même l'aggravation de ce qui existe au détriment du Travail [...] Les Fouriéristes ont dévoré des millions dans leurs essais de chimères. Ils ont montré beaucoup de talent à consommer un gros Capital pour ne faire aucun travail. C'est la seule traduction de leur

trilogie cabalistique24.

Maurice Dommanget, Blanqui et l'opposition révolutionnaire. . ., op. cit., p. 171. 23Voir de Philippe Riviale, La Conjuration, Paris, L'Harmattan, 1996, et L'Impatie1Jce du bonheur, apologie de Gracchus Babeuf, Paris, Payot, «Critique de la politique», 2001. 24Écrits de Blanqui, B.N. Manuscrits Blanqui, fe>186-188. Je ne puis que redire ceci; Considérant et autres de ses disciples ne sont pas Fourier, à aucun point de vue.

22

28

CERISES DE SANG

La «bourgeoisie» avait-elle un programme? La bourgeoisie radicale (anticléricale et libérale) s'intéresse peu au prolétariat, sinon pour obtenir les voix ouvrières aux élections. La république paraît encore dangereuse, en ce qu'elle serait la porte ouverte aux demandes «sociales». Émile Ollivier entré au gouvernement impérial, est un homme de progrès peu porté aux débats parlementaires, mais qui représente le «tiers parti» entre réformateurs et conservateurs 25. Le souvenir de 1848 est vivace dans la Province, les idées de réforme font peur: le «gouvernement personnel et la démocratie césarienne», cet empereur qui avait promis en 1844 L'Extinction du paupérisme, ne semblent plus un rempart suffisant pour assurer l'ordre et la propriété. La bourgeoisie, aux élections de 1869, réclame un plus grand contrôle parlementaire sur l'action de l'État. Des affaires ressurgissent, telle la mort du député Baudin 26, tué seul sur une barricade après le 2 décembre 1851. Prévost- Paradol, écrivain et journaliste, qui se rallia à l'Empire libéral, devint ambassadeur aux États-Unis pour assurer l'Amérique que la paix régnait en Europe et se suicida en apprenant la défaite de Sedan, écrivit au directeur du journal Le Pays:
[...] La stricte justice devrait vous amener vous-même à reconnaître, en dehors de tout esprit de parti, que Monsieur Baudin a droit à la même épitaphe que les combattants de juillet, morts pour la défense des lois. Et comme le sacrifice de sa vie, fait volontairement et sans espoir, a été accompagné d'une parole admirable, j'ai toujours pensé, bien avant le bruit qui se fait maintenant autour de cette tombe, que la mémoire de Baudin doit être aussi chère que celle du chevalier d'Assas à tous ceux que touche encore l'honneur du nom français.

Par défaut d'unité de vues et d'intérêts, mise en face d'un désir ouvrier d'émancipation et devant la montée des radicaux qui veulent
25 Clarétie, Op. cit., p. 9, dit de lui, à propos des élections de 1869 : «M. Émile Ollivier, déjà soupçonné d'être un favori de l'Empereur, avait-il, oui ou non, démérité de ses électeurs parce qu'il poursuivait cette chimère d'une union entre l'empire et la liberté?» 26Baudin, député tué sur les barricades lors du coup d'État de Louis Bonaparte, mis au défi de défendre la liberté, «mort pour 25 francs par jour», c'est-à-dire l'indemnité parlementaire qu'il percevait.

29

PHILIPPE

RIVIALE

une place politique, le programme de la bourgeoisie ne peut se définir que tout négativement: jouer le patriotisme moralisateur contre la «lutte des classes»; faire donner un rôle de premier plan à l'armée en vue de discipliner une société par trop énervée27, mais sans qu'il soit question de mêler «la société civile» à une guerre entre professionnels. À présent, nous pouvons voir ce qu'il en advint: la guerre avec la Prusse fut désastreuse. Dès lors, une brèche était ouverte: les radicaux bourgeois pouvaient renouer avec leur projet républicain, d'unité nationale refaite par la victoire à la gloire du travail et du capital, complémentaires dans le cadre d'une communauté de travail avec des responsables et des exécutants. Les dirigeants ouvriers pouvaient espérer imposer les droits des travailleurs, modifier les structures de l'appareil étatique au profit des salariés du capitalisme industriel. Ces deux programmes échouèrent. Ce ne fut pas sans que se multiplient les réunions, les débats sur l'idée de démocratie. On dénonce les capitalistes,le pouvoir qui les favorise. C'est le début de L'Électeur libre d'Ernest Picard, opposant à l'Empire, futur membre du Gouvernement de Défense nationale, rallié par la suite à Thiers; Le Français, journal catholique libéral, dont la devise est: Dieu, la Justice, la Liberté. Le journal La Marseillaise, qui exprime les vues de l'A.l.T., apparaît le 19 décembre 1869. Une jeunesse athée, une jeunesse affamée d'action se fait entendre, avec la libéralisation de l'Empire. Jules Vallès en est l'exemple. Enfants d'ouvrier, qui ont pu faire des études et courent d'un journal à l'autre, «jeunes bourgeois déchus», ces enfants perdus du despotisme cherchent leur voie. Proudhon défunt avait placé d'immenses espoirs dans cet Empire avec lequel il cherchait une alliance paradoxale. Gustave Lefrançais, dont j'ai déjà parlé, le trouve« brutal et retors28», mais Félix Pyat, qui sema la discorde et l'indécision dans la Commune, avait écrit à Louis Bonaparte, en 1851 pour lui dire tout ce que les
27

Raoul Girardet, La Sociétémilitaire dans la France contemporaine,1815-1939, Paris,

1953, constate qu'à la fin du Second Empire, l'uniforme a retrouvé sa séduction et s'opère «un profond changement dans l'attitude des classes dirigeantes à l'égard de la profession des armes. », p. 76. 28Gustave Lefrançais, Souvenirs, p. 127.

30

CERISES DE SANG

«révolutionnaires» attendaient de lui. La réponse avait été donnée au Creusot, à Anzin, au Crédit Lyonnais, au Bon Marché, par la concentration capitaliste, à quoi répondait l'institution du Crédit foncier, les décrets favorisant le développement des Sociétés de secours mutuel (qui devaient cependant être dirigées par le maire ou le curé, lui-même nommé par l'autorité publique), l'accès à la propriété des logements ouvriers, que promurent de grands industriels: Dollfus, Koeklin, Schlumberger. La suppression du délit de coalition, en 1864, voulue par Émile Ollivier n'empêcha pas la poursuite de la répression des grèves. Les tribunaux ne suivirent pas l'esprit de la loi. La crainte du désordre l'emportait sur la croyance au «progrès social». La Réforme sociale,que publie Frédéric Le Play en 1864, est un appel à la morale, à la famille, à la direction de la société par les élites traditionnelles. Le ministère Émile Ollivier se veut conciliant. Un exemple: Thiers demande une présidence à la Cour des Comptes pour son collaborateur Martin, elle lui est aussitôt accordée29. Ollivier déplore dans ses mémoires que Gambetta et Jules Ferry, de qui il avait été intime, se refusent à le saluer. L'heure, en 1870, était à la conciliation, pour le gouvernement. «Dans notre œuvre depacification, lapart principale du labeur incombait au ministre de l'Intérieur. Il devait faciliter la rentrée dans la vie publique à deshommes qui en avaient été violemment exclus,sans cependant irriter trop ceux quijouissaientjusque-là de la

faveur gouvernementale30.» Et Ollivier poursuit: «Grâce à tousces
actes dont j'abrège l'énumération laforce du ministère se consolidait chaque

jour, non seulement dans la classetravailleuse, étrangère aux agitations quotidiennes de la politique, et qui ne s'en occupepas dès qu'elle se sent protégée, mais parmi lespoliticienseux-mêmes31.»Las, l'empereur avait imposé à Ollivier, Le Bœuf, «peu libéral», comme l'écrit le mémorialiste de l'Empiré libéral, et qui haïssait la Prusse: «Ah! me disait-il, sije pouvais la battre! Il me serait bien indifférent d'être emporté après
29Émile Ollivier, L'Empire libéral, Paris, 1908, tome XIII, chapitre VII, p. 217. 30 Émile Ollivier, Op. cit., p. 219.
31Ibid. p. 219-220. Je cite exactement le texte d'Ollivier.

31

PHILIPPE

RIVIALE

par un boulet.» Le décret du 14 mai 1867, affectant le Chassepot aux dragons, chasseurs et hussards, resté lettre morte, fut mis activement en application en ce début de 1870. Mais le fusil à tabatière resta l'arme de la garde nationale, à qui l'on retira même les Chassepots qui lui avaient été distribués. Nous en reparlerons. Misère et chute d'un Empire et d'un Prince Une chronologie de l'événement est évidemment la première tâche à remplir pour celui qui veut donner à comprendre. Qu'on ne s'y trompe pas: cette chronologie sera nécessairement entachée de

partialité 32. Tout commence avecle Second Empire français.Tout à
la fois «autoritaire», c'est-à-dire non-démocratique au sens moderne du mot, - Monsieur Thiers, déjà lui, lui opposait les «libertés nécessaires» -, ce régime est aussi «progressiste», en ce qu'il vise la paix sociale (n'oublions pas le bain de sang de juin 1848). Bien plus, il aspire à la modernisation économique (inspiration saint-simonienne, industrie et libre-échange), à la grandeur nationale (restaurer la place de la France comme puissance de premier plan après l'abdication face aux puissances «réactionnaires» en 1815). Pourtant la société française, entre 1851 et 1870, a peu changé dans ses structures; pas assez vite pour absorber à la fois la prolétarisation, la mise en place de compagnies bancaires tournées vers le crédit industriel, une réelle volonté de puissance dans le monde. D'ailleurs les expéditions militaires de cette période sont des affaires, pourrait-on dire, privées. I1Empereur intervient en Crimée pour assurer la réconciliation avec l'Angleterre et affirmer la capacité de «la France» de s'opposer à la Russie dans cet orient, où les intérêts français sont pourtant à peu près absents. La campagne du Mexique est une bêtise qui fait suite à une duperie 33 : le gouvernement mexicain était endetté envers des
32 Il faut encore se référer, et à Max Weber, et à Paul Veyne (Comment on écrit l'Histoire) : qu'est-ce qui est intéressant, qu'est-ce qui est important; que peut-on passer sous silence? 33 Jules Clarétie dans son Histoire de la révolution de 1870-71, écrit, à propos de la mort

32

CERISES DE SANG

banquiers privés. L'Espagne, l'Angleterre et, pourrait-on dire l'Empereur des Français décident de contraindre un gouvernement insolvable à payer son dû. Finalement, l'Angleterre se retire d'une affaire de peu de rapport. I1Espagne rêvant aux splendeurs passées s'associe un temps; mais c'est l'armée française, qui, loin de se contenter de s'assurer une zone littorale en gage, se met en campagne dans une sorte de guerre de conquête dénuée d'objet. Cette lacune est comblée par une sorte de bouffonnerie dynastique, digne d'Offenbach: l'Empereur des Français se met en tête (ou on lui met en tête) de créer un empire latin et catholique en Amérique pour y contrebalancer la prééminence anglo-saxonne et protestante. Un prince est disponible, Maximilien de Habsbourg, qui ne règne sur rien, à sa grande tristesse, et à celle de son entourage. Voilà Bazaine chargé de lui tailler un empire. Las, les Mexicains ne veulent pas de ce prince et, Bazaine rentré pour cause d'excès de dépenses, que dénonce le méticuleux Monsieur Thiers en un discours fleuve, Maximilien est fusillé. Quel rapport avec la Commune? La dérision, le sentiment général que le régime use de la nation à son unique profit; encore y échoue-t-il. I1empire devenu «libéral» favorise l'industrie.I1Empereur écrit, le 15 janvier 1860 :
Le moment est donc venu de nous occuper d'imprimer un grand essor aux diverses branches de la richesse nationale [...] Depuis longtemps on proclame cette vérité qu'il faut multiplier les moyens d'échange pour rendre le commerce florissant; que sans concurrence l'industrie reste stationnaire et conserve des prix élevés qui s'opposent aux progrès de la consommation; que sans une industrie prospère qui développe les capitaux, l'agriculture elle-même demeure dans l'enfance [...] Ainsi, avant de développer notre commerce étranger par l'échange des produits, il faut

de Maximilien: «Encore, si c'eût été là le seul deuil causé par cette entreprise, dont l'affaire des bons J ecker (banquier, créancier du Mexique, ultérieurement fusillé par la Commune) fut le seul prétexte. Mais qui dira ce que cette expédition a coûté à la France d'hommes et d'argent, de sang et de richesses? Ajoutez qu'elle habituait les troupes à la guerre de piraterie et de pillage, et qu'elle contribua à désorganiser une armée qui ne connaissait déjà plus qu'à demi la discipline et la patrie». 2e édition, vol. I, p. 4.

33

PHILIPPE

RIVIALE

améliorer notre agriculture et affranchir notre industrie de toutes les entraves intérieures qui la placent dans des conditions d'infériorité34.

Des grèves ouvrières paraissent être l'effet le plus sensible de cet essor. Les peurs de la «classe moyenne» reviennent: non seulement la peur des «prolétaires», mais celle que les propriétaires fonciers, les paysans ressentent au souvenir des bouleversements qu'a connus la Grande-Bretagne après l'abolition des Corn Laws et l'instauration du libre-échange. D'ailleurs, le traité commercial passé avec l'Angleterre, suscite des remous immenses parmi les industriels aussi bien. Quant aux travailleurs, ils nouent des contacts internationaux, en Angleterre principalement. Il en naît l'Internationale ouvrière, qui, malgré les procès qui lui sont faits à partir de 1867, diffuse rapidement. Au mutuelliste (proudhonien) Tolain a succédé Eugène Varlin 35 (collectiviste antiétatique). Notons que le cinquième congrès de l'Internationale, divisée déjà entre Bakounine et Marx, devait se tenir à Paris en septembre 1870. Car, loin d'avoir éteint lepaupérisme, le régime a permis au patronat d'empêcher toute organisation ouvrière, même lorsque le droit de grève est concédé sur le tard. Si, en 1864, le gouvernement a aboli l'interdiction des coalitions ouvrières, il interdit leurs organisations permanentes. Au proudhonisme, bénin en dépit de la parution du sulfureux De la capacitépolitique des classes ouvrières, s'oppose de plus en plus un mouvement ouvrier qui refuse toute conciliation avec le régime, quelque démagogique qu'il ait cherché à paraître. Des ouvriers s'organisent: Eugène Varlin fonde La Société des relieurs (il était ouvrier relieur); Benoît Malon, La Revendication de Puteaux. Paule Minck, qui, en 1868, «débutait alors
34Document publié au Moniteur universel du 15 janvier 1860. L'inspiration saintsimonienne, par le truchement de Michel Chevallier, qui avait inspiré avec Cobden le traité de libre-échange, est évidente.
35

Eugène Varlin écrit dans Le Travail (repris dans L'Égalité du 20 novembre 1869) ce
«Aujourd'hui, leurs privilèges, en présence de l'acharnement des ouvriers dévoués, que les détenteurs de capitaux mettent tourdonc à pourà à la grève n'est qu'un cercle vicieux dans lequel nos effirts d'avoir semblent

texte: défendre

ner indéfiniment toute leur énergie, suivre

[. . .J. Pourquoi toute l'influence qu'ils savent

actifs et intelligents,

consacrent-ils

qu'ils sont susceptibles être sans issue? révolutionnaire

sur leurs camarades, eux la question

ce mouvement

C'est que pour

préalable

toute réforme

sociale, c'est l'organisation

des forces du travail».

34

CERISES DE SANG

à la tribune avec son genre sarcastique

36»,

crée L'Ouvrière, un syndi-

cat féminin. Ranvier, le 30 janvier 1869 à Belleville, dénonce la «liberté », façon Empire: «C'est avec la liberté qu'on prostitue les femmes du peuple. C'est la liberté qui fait qu'on gâche le droit37.» Emmanuel Chauvière, qui sera député blanquiste de Paris, déclare les 24 et 30 janvier 1869 à la Rotonde et à Belleville:
Dans l'organisation actuelle du travail, il y a deux sortes d'individus: les uns qui prélèvent les neuf-dixièmes sur le travail, les autres qui prélèvent un dixième, les uns qui consomment sans travailler, les autres qui travaillent sans consommer. Ceux-ci ne possèdent rien, ceux-là possèdent la source de toutes les productions... la terre! Nous naissons et déjà nous pouvons nous demander si la terre est faite pour tous ou pour quelques-uns. Nous posons le pied quelque part. À qui appartient ceci? À un propriétaire. Nous grandissons. Et parce que nous n'avons pas de propriété, il nous faut travailler pour le propriétaire. Nous grandissons encore et nous prenons un fusil. Et il faut aller nous faire tuer pour défendre la propriété d'un
propriétaire 38.

Pour ces propos, et l'appel au drapeau rouge, il bénéficiera de six mois de prison pour «excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres». Allons, Babeuf n'était pas encore vraiment mort! Émile Duval, ouvrier, internationaliste, l'une des plus belles figures de l'insurrection, dont il a été question, déjà, et dont on reparlera, encore, déclare lors d'une réunion publique à la barrière Montparnasse:
TIfaut supprimer ce reste de féodalité qui ne s'appelle plus noblesse mais bourgeoisie... Nous voulons l'égalité des salaires, que la valeur de chaque chose soit basée sur le temps qu'on a mis à la produire... Nous voulons l'application du droit naturel, l'égalité; nous supprimons l'hérédité, la propriété individuelle et le capital, qui ne peut exister sans travail. En 48, on a proclamé le droit au travail, nous proclamons l'obligation au travail. Que
36

Dommanget, Op.cit.,p. 171.
à Paris, (1870), Paris, É. Dentu, belge), 1884, p. 10-11. 1869, p. 16. socialiste et les réunions (économiste Le Mouvement

37Les Réunions publiques 38 Gustave de Molinari, publiques avant le 4 septembre

35

PHILIPPE

RMALE

celui qui travaille mange, mais que celui qui ne travaille pas n'ait aucun droit... Par la collectivité plus de paupérisme39.

Enfin, une part grandissante de la bourgeoisie se radicalise et aspire aux libertés politiques. La presse muselée s'en fait le porteparole. Des journalistes: Rochefort, Victor Noir, dont l'assassinat par un cousin de l'empereur donnera lieu à une tentative d'émeute, ainsi qu'on va le voir, représentent une opposition politique républicaine. Les «révolutionnaires », principalement blanquistes, réapparaissent en force. Gustave Flourens, l'un des plus bouillants blanquistes40, chevaleresque et intrépide, selon Clarétie, arrêta un soir, le 7 février 1870, un commissaire de police, venu contrôler une réunion en faveur de Rochefort. Flourens sortit son revolver41 et saisit le commissaire au collet. Celui-ci fut pris de peur de ne pas revoir femme et enfants, Flourens lui dit: « JlOus reverrez, soyez les
calme. Les républicains n'assassinent pas!
»

Flourens ne rêvait que de barricades et de combats. Il écrit alors42:
Parler à l'armée par la presse et lui raconter son opprobre, son abjection, lui faire comprendre qu'elle était plus esclave que nous, enlever aussi aux assassins du 2 décembre leur principal soutien [...] ; émouvoir, agiter les esprits sans cesse [...] en se battant, en dressant des barricades, même
39Ibid., p. 14. Le discours de Duval risque d'être mal compris aujourd'hui, avec ses relents de «petit livre rouge». Ce serait un contresens. Il y a du Jean-Jacques Rousseau et du Babeuf, dans ces idées-là, même si elles sont exprimées avec un esprit exagérément matérialiste. La question du matérialisme, alors, est inséparable de la prééminence de l'ordre moral, et du rôle joué sur les esprits par l'Église catholique en ce temps. Ce matérialisme témoigne de la misère, y compris intellectuelle, mais je ne vais pas, ici, faire de l'historicisme. 40 Flourens est décrit par] ules Clarétie : «Flourens, en effet, dans le cerveau duquel s'agitaient confusément mille connaissances diverses, ne savait rien, absolument rien de la vie pratique, de la vie terre à terre et de tous lesjours. Il respirait, on peut le dire, dans une sorte d'atmosphère particulière; il vivait face à face avec son idéal confus et généreux.» Op. cit., Vol. I, p. 41. L'anecdote est de Flourens lui-même dans Paris livré, 1870.
41

Dans Paris livré, Flourens

parle lui-même

de ce revolver et du sabre qu'il portait

avec lui 42 Gustave Flourens, Paris livré, 1870, p. 4. La citation suivante provient du même
ouvrage. Voir, de Philippe Riviale, La Ballade du temps passé, Paris, Anthropos, 1977,

p. 170-171. 36

CERISES DE SANG

incomplètes, insuffisamment défendues et bientôt prises, en ébauchant chaque jour quelque nouveau complot parmi les citoyens ou parmi les soldats, dût chacun de ces complots avorter successivement [...] telle devait être, telle fut la tactique de tous les hommes d'action.

Flourens, tout comme Blanqui, avait lu et absorbé comme un bréviaire le livre de Philippe Buonarroti La Conspirationpour l'égalité dite de Babeuf publié, je le rappelle, en 1828 à Bruxelles. L'enterrement de Victor Noir, ce journaliste assassiné, donna lieu à une immense manifestation. Les blanquistes auraient voulu en faire une émeute. «Notre pauvre Victor Noir tomba, première victime de cette lutte », écrit Flourens, comme si les grévistes tués par les gendarmes et les troupes de ligne ne comptaient pas! Comme si c'était une lutte d'idées qui se menait là; comme si, subitement l'armée allait pleurer un journaliste tué par un prince! «Après avoir essuyéunefois lefeu de l'armée, si nous avions eu le couragede marcher tous en avant (tous! qui? Les républicains? Les ouvriers? On voit bien là la confusion des esprits et plus encore l'amalgame de l'«opposition révolutionnaire», titre d'un ouvrage de Gustave Dommanget), portant notre mort dans nos bras, elle aurait fraternisé avec nous». C'est encore Flourens qui rêva une conspiration, qu'il relate lui-même:
5' emparer des Tuileries en une nuit, grâce à quelques intelligences audedans, et en y terrassant les bonapartistes, s'ils essayaient de résister, au moyen des formidables engins de destruction mis par la science au service des peuples opprimés; paralyser à force d'audace tous les souteneurs, si terriblement armés, du tyran, et, avec quelques hommes d'une immense énergie, affranchir de ses chaînes un grand peuple énervé: tel était le complot qui devait séduire alors tout cœur généreux et brave 43.

On note à la fois l'extrême naïveté du projet, sa foi en la science pour «défendre les opprimés », (son actualité également), et, en un mot sa méconnaissance complète des réelles «souffrances» d'un «peuple énervé », c'est-à-dire privé de nerfs. Flourens était
Flourens, Paris livré, 1870, chapitre III, p. 12.

43

37

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.