Sur le passé de l'Afrique Noire

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G. Mazenot nous livre ici un ouvrage de vulgarisation sur "le passé de l'Afrique noire" qu'il fait fort opportunément remonter aux premiers âges de l'Humanité, avant d'évoquer le problème des rapports de la civilisation égyptienne avec le reste du continent. Suit le délicat dossier de l'esclavage et de la traite des Noirs et cet autre temps fort du passé de l'Afrique que constitue sa mise en dépendance avec les résistances qu'elle a suscitées de la part des populations concernées. Le dernier chapitre est consacré à l'analyse de la situation du continent noir pendant les premières décades du XXè siècle.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782336254302
Nombre de pages : 536
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SUR LE PASSÉ

DE L'AFRIQUE NOIRE

Etudes Mricaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Adolphe BLÉ KESSÉ, La Côte d'Ivoire en guerre. Le sens de l'imposture française, 2005. Albert Roger MASSEMA, Crimes de sang et pouvoir au Congo Brazzaville,2005. F. HOUTART (Sous la direction de), La société civile socialement engagée en République démocratique du Congo, 2005. Octave JOKUNG NGUENA, Initiative PPTE: quels enjeux pour l'Afrique ?, 2005. Pasteur José BINOUA, Centrafrique, l'instabilité permanente, 2005. Albert M'P AKA, Démocratie et administration au CongoBrazzaville, 2005. Jean-Pierre PA TA T, Afrique, un nouveau partenariat NordSud, 2005. Robert Edmond ZIA VOULA, Le Congo, enjeu territorial et développement local, 2005. Mwayila TSHIYEMBE (sous la direction de), La transition en République Démocratique du Congo: bilan, enjeux et perspectives, 2005. Paul SONI-BENGA, Les non-dits des violences politiques du Congo-Brazzaville,2005. domi Jean Marie DORÉ, Résistance contre l'occupation en Région Forestière. Guinée 1800-1930, 2005. Mamadou Dian Cherif DIALLO, Répression et enfermement en Guinée. Le pénitencier de Fotoba et la prison de Conakry de 1900 à 1958,2005. N' do CISSÉ, Les rites initiatiques chez les Sénoufo, 2005. François DURP AIRE, Les Etats- Unis ont-il décolonisé l'Afrique noire francophone?, 2005. Eugénie MOUAYINI OPOU, Le Royaume Téké, 2005. Dominique QUENUM, Ouidah au coeur de son destin, 2005 Pierre ERNY, L'éducation au Rwanda au temps des rois, 2005. Placide MOUD OUD OU, Jean-Paul MARKUS, Droit des institutions administratives congolaises, 2005.

Georges MAZENOT

SUR LE PASSÉ DE L'AFRIQUE NOIRE

L'Harmattan
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FRANCE
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de Kinshasa

AUTRES PUBLICATIONS

DE L'AUTEUR

-

Articles publiés dans "Cahiers d'Etudes africaines" (1966-1967)

- Concours apporté aux commentaires sur les documents de la mission de l'Ouest-africain (Dir. Catherine Coquery- Vidrovitch, 1969)

-

La Likouala-Mossaka.

Histoire de la pénétration

du Haut-congo

(1878-

1920) Thèse de doctorat d'Histoire publiée avec le concours du CNRS par l'EPRE. Mouton. Paris. La Haye. 1970 (455 pages).

- Participation aux "Mélanges Hubert Deschamps". Publications de la Sorbonne. 1974.
- Carnets du Haut-Congo (1959-1963) L'Harmattan. Paris. 1996 (423 pages). - Le dernier Commandant. Mémoires d'Outre-Mer L'Harmattan. Paris. 1996 (218 pages). - Evaluer la colonisation (Essai) L'Harmattan. Paris. 1999 (162 pages).

Illustration

de la page de couverture:

"Naturels du Manyéma" dessinés d'après les clichés photographiques pris par H.-M. Stanley (in "A travers le continent mystérieux" W93)

A Corinne sans qui cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour

http://www.1ibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9211-1 EAN : 9782747592116

AVANT -PROPOS

Au moment d'entreprendre ce long voyage dans le passé de l'Afrique Noire, il nous paraît utile, voire indispensable d'évoquer un certain nombre de ces considérations qui surgissent inévitablement dès lors qu'un historien "extérieur" au continent se propose d'en parler. On se souvient peut-être que dans la présentation du grand-oeuvre initié par l'Unesco ayant pour titre "Histoire Générale de l'Afrique", 1 le professeur Betwel Allan Ogot, en sa qualité de Président du Comité international de rédaction, précisait que cette histoire était "envisagée essentiellement de l'intérieur". Comment nier en effet que les points de vue, de même que les centres d'intérêt sont différents suivant l'endroit où l'on se trouve pour adopter les premiers et définir les seconds, observation étant faite que la différence faisait apparaître jusqu'à présent un déséquilibre notable de "l'intérieur" par rapport à "l'extérieur". Sur les rapports entre l'Afrique et l'Occident, les analyses habituelles ont donc été sensiblement renouvelées dans cet énorme travail auquel ont collaboré des centaines de spécialistes, anglophones en particulier, appartenant à tout un éventail de pays, de cultures, d'idéologies et de traditions historiques. Déséquilibre? Il ne faut pas en douter, de même qu'il faut considérer comme nécessaire la démarche consistant à le corriger. Les ethnosociologues ont suggéré pendant un temps que les "situations coloniales" créées par l'intrusion de l'Occident en Afrique étaient de nature à l'expliquer: nous sommes tout à fait convaincus par cette sorte de constat de la loi du plus fort dans l'écriture de l'Histoire, avec son parfum eurocentriste caractérisé, même si les spécialistes de la discipline n'ont pas voulu limiter les situations coloniales à un simple rapport de force. Nous voudrions en cet instant mettre l'accent sur un aspect particulier de la rencontre entre les acteurs de ces situations: son côté saugrenu, insolite, voire absurde que nous pensons pouvoir illustrer en évoquant par exemple ce qui s'est passé à la fin du siècle dernier dans la Haute-Alima, porte d'entrée dans le bassin du Congo selon Brazza. Les missionnaires de la Congrégation du Saint-Esprit,
I Histoire Générale de l'Afrique en 8 volumes. C'est à l'édition abrégée (présence africaine

-

Edicef/Unesco) dont le premier tome est daté de 1986 et le dernier de 1998) que nous nous réjèrerons sous le sigle HGA. La citation du professeur Ogot figure à la page 11 du tome l, soit HGA 1/1J. Dans sa préface, le directeur général de l'Unesco, M. Amadou Mahtar Mbow soulignait le fait que "dans l'exercice de leur droit à l'initiative historique, les Africains eux-mêmes ont ressenti profondément le besoin de rétablir sur des bases solides l'historicité de leurs sociétés" (HGA 1/6).

laissés par Mgr Augouard sur les ruines de l'ancien poste de Lékety, furent contraints de "bousculer" les Batéké qui refusaient de leur vendre la moindre nourriture, et leurs confrères installés plus bas sur le fleuve en pays Mbochi se trouvèrent dans l'obligation de se marier selon la coutume avec les futures pensionnaires d'une "oeuvre de filles" projetée à Boundji.1 On pourrait multiplier les exemples de ce genre, y compris ceux qui ont pu être observés dans un passé plus récent: il est fait allusion ici à la rencontre de l'auteur, postérieure à l'indépendance du Congo, avec les pygmées de la Haute-Mambili auprès desquels il avait été introduit par leurs voisins, des "grands Noirs". Après coup, ces derniers critiquèrent les Blancs pour avoir accordé leur indépendance aux "Babinga" en même temps qu'à eux: ils auraient dû laisser aux dirigeants du pays le soin de fixer le bon moment pour les "libérer". Cette référence implicite à une hiérarchie des "races" suggérée en ce lieu (en pleine forêt équatoriale) et à une telle époque (1961) ne paraît-elle pas "étonnante" - au sens fort du mot? 2 Elargissons maintenant le champ de la réfléxion pour envisager la situation coloniale sous l'angle de la rencontre des cultures (le choc disent certains): nous le ferons sur la base d'une citation empruntée au Professeur Boahen relative à l'impact du système éducatif imposé par l'Occident sur les sociétés africaines. "L'explication des phénomènes comme la mort, la pluie, la maladie en termes scientifiques et naturalistes attaqua les racines mêmes des croyances religieuses, des châtiments et tabous africains ,. elle ébranla les fondations des sociétés africaines, provoquant un sentiment d'incertitude, de frustration et d'insécurité".3 On est en pleine absurdité, c'est-à-dire dans une situation où ce qui fait sens pour les uns est considéré comme un dangereux non-sens chez les autres. Ce genre d'impact sur les croyances religieuses conduisant à l'ébranlement des sociétés africaines mérite qu'une parenthèse soit ouverte pour souligner l'effet réellement destructeur de la science sur les modes de penser traditionnels et ensuite pour rappeler que la civilisation technicienne de l'Occident s'est développée grâce à la substitution de "certitudes" scientifiques aux croyances anciennes. Il n'y a pas si longtemps d'ailleurs que les physiciens expliquaient par l'intervention d'un démon - le démon de Maxwell - les résultats de l'expérience conduite par le savant écossais en 1871 tendant à lever le paradoxe qui fait co-exister deux principes opposés: celui de la complexification croissante des structures vivantes supposant l'intervention de forces énergétiques particulières et celui de la dégradation de l'énergie dans un système donné. Il a fallu attendre plus d'un siècle avant
I Exemples cités par Georges Mazenot in "Evaluer la colonisation" (p. 15 sq), ouvrage dans lequel il a évoqué sa conception de l'évolution des sociétés humaines que la critique considéra comme une tentative de réhabiliter la colonisation ce qui n'était pas le cas. 2 La scène a été racontée par l'auteur dans "Le dernier commandant" (p. 192). 3 A. Adu Boahen. In HGA VII/529. 8

que des informaticiens américains expliquent définitivement ce paradoxe en le débarrassant des spéculations mystico-scientifiques qui l'encombraient jusque-Ià.1 C'est alors qu'un autre paradoxe apparaît aux yeux de l'historien, d'une toute autre nature il est vrai: on attache de nos jours la même valeur2 à des cultures admettant l'intervention de forces surnaturelles immuables comme explication de toutes choses - ce qui est à la fois simple et rassurant - qu'à celles qui ne peuvent s'empêcher de traquer les "démons" et autres génies bons ou mauvais pour tenter d'arriver à une perception rationnelle des phénomènes, elle-même génératrice de nouvelles interrogations, suivie de nouveaux progrès dans la connaissance. Laquelle de ces deux attitudes est la mieux adaptée aux besoins tant matériels que spirituels de l'espèce humaine ? Voilà une question fort embarrassante et, si elle mérite d'être posée, nous nous garderons bien d'essayer d'y répondre. Rappelons seulement que le Professeur Boahen a complété son jugement sur les méfaits de la colonisation en invitant les dirigeants africains à ne pas "biffer le colonialisme, mais plutôt (à) bien connaître son impact afin de corriger ses défauts et ses échecs". Ultime recommandation qui pose tout le problème de l'accès des sociétés africaines à la modernité sur lequel nous refermons la parenthèse.3 Si en théorie, il n'y a guère de limites à l'acquisition des connaissances scientifiques - le coût de la recherche de plus en plus onéreux pouvant nombreuses et de très contraignantes dans le champ de l'histoire. De tout temps, il y a eu des choses à ne pas dire, des sujets qu'il valait mieux ne pas aborder, soit parce que cela déplaisait aux puissants du moment, soit qu'ils concernaient le domaine du sacré. A propos de la colonisation, on a assisté à un mouvement de balancier: bonne conscience et enthousiasme de rigueur pour commencer, suivis en retour d'une critique généralisée à partir du milieu de notre siècle. Des tabous modernes ont été mis en place, de même qu'ont été définies les règles du "politiquement

toutefois constituer un obstacle majeur - il en existe par contre de très

1 Voir l'article de R. lkonicoff intitulé ''L'univers a-t'il pu se construire tout seul" ? ln "Science et vie" n° 980 de Mai 1999 (p. 71). 2 Lévi-Strauss est très affirmatif sur ce point, reconnaissant néanmoins l'existence de cultures stationnaires et de cultures cumulatives (ln ''Race et Histoire", p. 41 sq). 3 Un certain nombre d'historiens estiment que les sociétés africaines auraient été "sans doute capables d'accéder par des voies originales à la modernité, n'eût été la rupture imposée par les Occidentaux dans la deuxième moitié du siècle" - il s'agit du XIXème -. H Moniot in "L'Mrique Noire" (p. 116). D'autres n'ont pas hésité à comparer les activités industrielles africaines à leurs homologues européennes: Kano et Manchester pour le textile, Méroé et Birmingham s'agissant de l'industrie du fer. Tel ethnologue de grande réputation s'est déclaré convaincu que "si la révolution industrielle n'était pas apparue d'abord en Europe occidentale et septentrionale, elle se serait manifestée un jour ou l'autre sur un autre point du globe". CL. Lévi-Strauss in ''Race et Histoire" (p. 65). 9

correct". Le temps n'est pas si loin d'ailleurs où soupçonner le marxisme d'être incapable d'assurer le bonheur de l'humanité, en dépit de ses objectifs déclarés et des espoirs qu'il avait fait naître, était considéré comme indécent. Une nouvelle catégorie d'historiens, ceux qui entendent porter des jugements sur le passé, ont, par leurs écrits et leur comportement militant à l'occasion, ouvert une période d'impérialisme culturel arrivant, peu ou prou, à faire partager leurs convictions aux citoyens, invités à prendre conscience des "réalités coloniales". Il est difficile par exemple de faire accepter à l'encontre d'une "doctrine" solidement établie, l'idée que, sans une offre continue et abondante de la part des esclavagistes africains, jamais sans doute la traite des Noirs par l'Atlantique n'aurait atteint les proportions qu'on lui connaît (au point de devenir un trafic régulier étalé sur plusieurs siècles). Il est de même inutile de s'interroger sur l'avenir du continent car la réponse a déjà été donnée, par anticipation en quelque sorte, à savoir que le futur de l'Afrique dépend de son passé, lequel a été tellement obéré par le "colonialisme"} qu'il est préférable d'adopter sur le sujet ce qu'on peut appeler des ''jugements conditionnés" dont la caractéristique est de supprimer l'exercice d'un minimum de sens critique. Les méfaits de l'Occident sont tellement évidents et généralisés qu'il est habituel, de nos jours, de stigmatiser "le péché colonial". Nous n'avons pas l'intention de polémiquer là-dessus; tout au plus nous contenterons-nous d'évoquer très brièvement, dans une post-face, sorte de chapitre additionnel, ce thème de la responsabilité. Pour l'instant, nous voudrions reprendre l'exemple donné plus haut des Spiritains "abandonnés" par leur évêque dans les sables de l'Alima et qui ont "bousculé" les habitants du lieu pour obtenir de quoi manger. Les responsabilités dans ce genre de situation paraissent tellement hors du cadre étroit de la mission de Lékéty et remonter si loin dans le temps qu'il est bien difficile de s'en faire une idée convenable. C'est F. Braudel qui a écrit à propos de la longue durée: "Ne limite-t'elle pas Ge ne dis pas supprime) à la fois la liberté et la responsabilité des hommes? Car ils ne font guère l'histoire, c'est l'histoire, elle surtout, qui les fait et du ,,2 coup les innocente.
* **

Le mot n'est pas une invention moderne. D'après Ch.-R. Ageron, il aurait été employé pour la première fois par le publiciste libéral G. de Molinari dans le "Journal des économistes" (1898), une revue notoirement hostile à la colonisation en raison du gaspillage des deniers publics qu'elle entraînait (''L'anticolonialisme en France de 1871 à 1914". PUF 1973). Selon H Brunschwig, le terme fut utilisé dans une brochure publiée en 1905 par le socialiste Paul Louis et se répandit lentement dans la littérature marxiste avec le sens péjoratif qu'on lui connaît aujourd'hui (''L'Afrique noire au temps de l'Empire français", p. 56). 2 F. Braudel in "L'identité de la France", ////431. 10

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Dans un tel contexte, notre réflexion sur le passé de l'Afrique Noire peut sembler bien téméraire; disons tout de suite que nous avons choisi de l'arrêter à la veille de la deuxième guerre mondiale, c'est-à-dire à un moment où tout va changer pour elle, mais nous la complèterons, ainsi qu'il a été précisé il y a instant, la postface constituant aussi un rappel de la conception plus générale que nous avons de l'évolution des sociétés humaines. Nous sommes bien évidemment conscients de l'existence d'un très grand nombre d'ouvrages en tous genres qui ont déjà été consacrés au continent noir - nous voulons parler des ouvrages à caractère scientifique; celui qui est proposé ici est un livre "grand public" qu'on pourrait considérer comme un essai de vulgarisation où nous avons essayé d'intégrer les résultats des recherches contemporaines menées par des spécialistes peu ou pas connus de l'opinion. Il ne vise pas à retracer une chronologie de l'Histoire de l'Afrique une de plus - mais plutôt à extraire de son passé quelques périodes significatives à propos desquelles ce public a du mal à se faire une opinion, balloté qu'il est de part et d'autre de la ligne du "politiquement correct" définie par les historiens-juges. Notre démarche consistera à montrer les aspects multiples d'événements ou de situations trop souvent observées jusqu'ici de façon unilatérale. Cheikh Anta Diop avait coutume de distinguer parmi les historiens ceux qui exposaient l'histoire de manière objective (selon ses critères) et les "falsificateurs" ; nous tâcherons de ne pas tomber dans ce genre de manichéisme. Disserter sur le passé de l'Afrique Noire tel que nous le concevons va nous conduire à parler de la période préhistorique dans un premier chapitre intitulé: L'Afrique, berceau de l'Humanité (I) ; la très grande majorité des paléo-anthropologues situent en effet les débuts de "l'odyssée de l'espèce", la nôtre, dans l'Est du continent. Il s'agit d'une période d'autant plus fascinante que ce passé de très grande profondeur est loin d'être clos, ainsi qu'en témoignent les découvertes réalisées dans les toutes dernières années du deuxième millénaire... Oserons-nous suggérer que nos lointains ancêtres ont encore un bel avenir devant eux? Nous nous intéresserons ensuite à une autre "première", celle de l'émergence de la civilisation égyptienne en faisant notamment l'analyse critique des conséquences que Cheikh Anta Diop en a tirées pour l'espace africain dans son ensemble qu'il élargit volontiers aux dimensions sinon du monde, du moins du nouveau monde (II). Ces deux chapitres constitueront le corps de la première partie de l'ouvrage que nous avons intitulée: L'Afrique des origines. La deuxième partie sera consacrée au dossier de l'esclavage et de la traite des Noirs, autre temps fort du passé de l'Afrique et, à n'en pas douter, un des sujets les plus sensibles de son histoire: il ne cesse pas de tarauder les esprits au point d'être encore d'actualité, même si, là encore, une évolution se dessine dans la perception qu'on peut avoir du phénomène. Il conviendra d'en faire l'historique (III) avant d'évoquer les effets de ce commerce des êtres humains tant en Afrique qu'en Europe (IV). Il

Deux chapitres donc qui seront suivis d'une autre séquence majeure, celle de l'Afrique colonisée avec, pour commencer, sa mise en dépendance par les nations occidentales (V) ; le chapitre suivant analysera les formes de la résistance des populations noires à l'intrusion des Blancs sur leur sol et dans leurs cultures (VI) et le dernier exposera les conditions dans lesquelles s'est déroulé le demi-siècle de domination coloniale (VIT) qui s'achèvera avec le début de la seconde guerre mondiale et les grands bouleversements qu'elle provoqua avec les prémices de la décolonisation. Au total, trois chapitres pour cette troisième et dernière partie qui sera suivie, ainsi que nous l'avons annoncé plus haut, d'une postface où seront notamment actualisés un certain nombre de thèmes précédemment esquissés.

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AVERTISSEMENT

Des compléments d'information au texte principal sont renvoyés en fin de chapitre, dès l'instant où leur volume linéaire aurait interdit de les situer en bas de page; ils sont signalés par la lettre "N' suivie d'un numéro d'ordre. S'agissant des références aux sources utilisées, elles figurent, comme c'est la règle, au bas de la page où elles sont mentionnées - avec, le cas
échéant, un bref commentaire d'accompagnement.

Première Partie

L'AFRIQUE DES ORIGINES

Chapitre I L'AFRIQUE, BERCEAU DE L'HUMANITÉ

Préambule Aegyptopithecus : c'est le nom pas très connu d'un petit singe de la taille d'un chat dont "les traces fossiles exploitables" ont été mises au jour en 1961 puis en 1987 dans le Nord du continent africain (au Fayoum près du Caire) et en Oman, sur plusieurs sites datés de 33 à 25 millions d'années (Ma) - à cette époque, l'Afrique n'était pas encore séparée de l'Arabie. Il est le plus "jeune" et aussi le plus célèbre d'une série ne comprenant pas moins de six genres que les spécialistes considèrent comme étant à l'origine de la lignée conduisant aux grands singes et à l'homme: les Hominoïdes. Toujours en Afrique, mais un peu plus au Sud, en Ouganda et au Kénya, ont été exhumés les premiers fossiles de ces hominoïdes : il s'agit des restes d'une sorte de chimpanzé du genre "proconsul" dont trois espèces distinctes ont été identifiées; on a trouvé également ceux de toute une série (une demidouzaine de genres et une dizaine d'espèces) situés entre 20 et 18 Ma de singes contemporains du pittoresque proconsul. 1 Une première diffusion des hominoïdes africains aurait eu lieu il y a 17 Ma à la faveur d'un rapprochement entre la plaque tectonique AfriqueArabie et l'Eurasia; il est significatif en effet que les plus anciens fossiles d'hominoïdes européens (les dryopithèques) et asiatiques (ramapithèques) soient postérieurs à - 17 Ma. Aux mêmes époques se développait en Afrique un genre nouveau: celui des kényapithèques. Et l'on arrive à des temps préhistoriques d'une profondeur moins éprouvante puisqu'on les situe avec des nombres à un chiffre: 7 millions d'années. Un événement géologique d'une extrême importance se produit alors - ou plus exactement achève de se manifester car il avait commencé bien avant - qui va affecter toute l'Afrique orientale et, par effondrements successifs, la séparer de l'Arabie provoquant ce que les spécialistes appellent les "Rift valleys" africains, avec en bordure la formation de reliefs qui accompagnent ces mouvements tectoniques. A l'Est de cette gigantesque fracture, nous sommes dans la terre d'élection des paléontologues, car c'est là
Ce nom lui a été donnépar son "inventeur",le britanniqueAlbert Hopwood, en souvenir d'un singe savant baptisé "consul" qui se produisait à cette époque (1931) sur la scène d'un music-hal/londonien. 1

que va évoluer, en vase clos pourrait-on dire, l'humanité primitive, et c'est bien là que furent trouvés la plupart des ossements fossilisés dont il sera question dans ce chapitre. * ** Charles Darwin, le premier, avait émis en son temps l'idée que l'Afrique pourrait être le lieu privilégié de l'anthropogénèse et, plus près de nous, Pierre Teilhard de Chardin s'est longtemps demandé comment il se faisait "qu'elle n'ait pas été identifiée du premier coup comme la seule région du monde où chercher avec quelque chance de succès les premières traces de l'espèce humaine".l Après avoir longtemps "tâtonné" en "Eurasie au Nord des chaînes alpines et himalayennes" les paléontologues se sont donc résolument orientés vers l'Afrique, terre de toutes les découvertes. Enfin pas tous, car l'hypothèse d'un berceau asiatique n'est pas totalement écartée par quelques uns d'entre eux: c'est ainsi que les membres d'une équipe de chercheurs suédois ont fait part, en 1996, du résultat de leurs travaux sur les ADN mitochondriaux de grands singes asiatiques, mettant indirectement en cause l'hypothèse d'une origine exclusivement africaine des hominoïdes.2 S'agissant de l'apparition de l'homme moderne, d'autres se posent aussi la question de savoir si elle ne se situe pas en Orient (Extrême ou Moyen) comme nous le verrons par la suite. Plusieurs enfin font remarquer à juste raison semble-t'il, que" la ruée vers /'os" africain n'a guère d'équivalent en Asie et qu'il y a peut-être des découvertes à y faire, susceptibles de modifier les idées actuellement reçues. Il faut en effet souligner très fortement que la paléo-anthropologie est en évolution constante, dépendante qu'elle est de l'état de la recherche, aussi bien sur le terrain qu'en laboratoire, ce qui doit inciter à la plus grande prudence dans la formulation de leurs conclusions par les spéc ialistes (NI). Il est vrai que cette science est par nature celle qui fait la part belle à ce qu'on pourrait appeler, en forçant un peu le trait, l'imaginaire, surtout quand il s'agit de faire "revivre" les "ancêtres" disparus,3 et c'est dans cet espace
P. Teilhard de Chardin. L'apparition de l'Homme (tome 2, p. 279 ; mais on peut lire avec profit l'ensemble du chapitre intitulé ''L'Afrique et les origines humaines". 2 Cl.-L. Gallien. Homo. Histoire plurielle d'un genre très singulier (p. 180). 3 Certains esprits, attirés par le sensationnel, résistent difficilement aux légendes locales qui courent sur les descendants possibles de l'humanité primitive; ainsi, en Tanzanie, il existerait encore des australopithèques appelés par les villageois Agogne, créatures furtives au pelage brun qui vivent dans les arbres mais peuvent marcher debout (d'après Ct.-L. Gallien, op.cit., p.211). Qui ne connaît la légende du Yéti asiatique, accréditée en 1956 par la découverte d'énormes mandibules attribuées à un gigantopithecus âgé de 6 Ma (p. 181) ? Sur la base de croyances locales, certains estiment également possible la survivance de 18
1

que les présupposés idéologiques risquent de se manifester: le malheureux homme de Néandertal qui, à l'évidence, n'avait pas été créé à l'image de Dieu, ne pouvait être qu'un individu dégénéré, son cousin africain, l'homme de Rhodésie, étant même incapable de se tenir debout lorsqu'il était à l'arrêt c'est du moins ce qu'avait conclu W.-P. Pycraft du British Museum en 1928, lequel avait estimé urgent de ''proposer un nom de baptême adapté à ce cas remarquable: cyfanthropus rhodesiensis, autrement dit "l'homme accroupi de Rhodésie". Il n'est pas nécessaire de dresser un inventaire de toutes les "fantaisies" (c'est du moins ainsi qu'elles apparaissent avec le temps) qui émaillent les écrits d'un nombre non négligeable de paléontologues; fantaisie, le mot est sans doute trop appuyé, hypothèse conviendrait peut-être mieux - et il faut des hypothèses pour faire progresser une science, même si elles se révèlent par la suite entachées d'erreurs(N2). Mais l'occasion est sans doute venue d'attirer l'attention sur la propension qu'ils ont à multiplier les noms de baptême pour faire part de leurs découvertes. Béatrice Pellegrini a sans doute raison lorsqu'elle écrit que "ces catégories de fossiles ne sont que des conventions dont l'usage résulte de l'histoire de la recherche... Elles sont donc utilisées faute de mieux (avec parfois d'autres noms plus ou moins concurrents) par la majorité des paléontologues... pleinement conscients de leur inadéquation"l. Ils en sont tellement conscients qu'ils ont estimé nécessaire, devant la prolifération des noms attribués à tous les "post-habilis" - et ils sont légion de regrouper leurs fossiles dans une catégorie "unique", celle des "homo erectus" qui, elle aussi, apparaît comme une "convention" - ayant au moins le mérite d'alléger sensiblement la "nomenclature". Il faut reconnaître cependant que ces "baptêmes" à répétition recouvrent en fait une réalité, celle d'une foule de fossiles intermédiaires entre tel type identifié et tel autre qui apparaît suffisamment différent du précédent pour justifier une nouvelle dénomination. Aussi va-t-il y avoir des post-erectus, des pré-sapiens, etc. Un dernier mot encore avant d'entrer dans le vif du sujet concernant les
fossiles, "ces os qui ne mentent pas"

- allusion

un peu désobligeante

à l'égard

des méthodes de travail de l'anthropologie moléculaire. En quoi consistentils ? Il s'agit le plus souvent de dents ou de morceaux d'os de taille très variable: fragments crâniens, mandibules - pas toujours intacts - calvaria (crânes sans les os de la face) ; les crânes entiers sont rares et les squelettes complets le sont encore plus. Dans ces conditions, il faut bien reconstituer les sujets qu'on veut présenter au monde scientifique: songez que l'équipe Leakey, Mary et Louis, durent assembler 400 morceaux épars avant de disposer d'un crâne ayant "figure humaine" - il s'agissait du zinjanthrope, un instant considéré comme un "ancêtre" possible.
néandertaliens dans des régions isolées de la planète - au Caucase ou en Mongolie ou encore au Canada (p. 320). I B. Pellegrini. L'Eve imaginaire (p. 51). 19

Lorsqu'on est en présence, non plus de crânes, mais de squelettes incomplets, on arrive à ce genre de reconstitution, en grande partie grâce aux lois de corrélations de l'anatomie définies par Cuvier. A partir de là, on suggère des espèces, des genres, des variétés en grand nombre... sans tenir compte, mais ce n'est guère possible, des variations intraspécifiques, ou même plus simplement du dimorphisme sexuel. Comment ne pas s'incliner néanmoins devant les investigations de tous ces hommes (et femmes) de terrain dont les méthodes de travail présentent un caractère artisanal très marqué, certes, mais qui n'en sont pas moins à l'origine de toutes les avancées scientifiques dans le domaine qui nous retient en ce moment. Soulignons également que leurs plus grandes découvertes ont été faites en Afrique orientale, riche d'une dizaine de sites majeurs et en Afrique australe où l'on en compte sept qui ne le sont pas moins. Si bien que, jusqu'à plus ample informé, c'est dans cette région du globe qu'on peut situer le point de départ de l'anthropogénèse. Les méthodes modernes de datations ajoutent encore à la cohérence des formes évolutives de la lignée humaine et de son expansion à travers le monde depuis le continent africain. (N3) Un très grand nombre d'ossements ont effectivement été mis au jour dans des endroits aujourd'hui célèbres: les rives du lac Turkana, la vallée de l'Omo, le site d'Olduwaï, ceux de Kimberley et de Sterkfontein. Yves Coppens a fait le compte pour l'Afrique orientale: "Au total, nous avons dû ramasser 250.000fossiles dont 2.000 ossements humains et préhumains, la majeure partie datant de 2 à 3 millions d'années".1 Ces deux dates, malgré leur caractère approximatif, encadrent une période qu'on pourrait qualifier de "sensible" dans la mesure où elle a vu cohabiter, selon toute vraisemblance, deux "races" appelées, l'une à disparaître, l'autre à émerger définitivement: la première est celle des australopithèques ou, si l'on préfère, les pré-humains, la seconde est celle des humains.

I - Des pré-humains aux humains

A. Les australopithèques d'Afrique orientale et australe
Le premier de la série qui commence entre 4 et 5 millions d'années après la disparition d'espèces archaïques (kényapithèques, otavipithèques, morotopithèques, etc), a été découvert dans l'Afrique australe (d'où son nom) en 1924 au Nord de Kimberley. Il s'agissait du crâne d'un jeune primate étudié par le professeur Dart de l'Université de Johannesburg qui lui donna le nom de "australopithecus africanus". D'autres découvertes suivirent selon
l

Yves Coppens. La plus belle histoire du monde (p. 122).

20

une chronologie dans laquelle s'intercalent les mises au jour de fossiles humains; sans les énumérer toutes, on ne retiendra ici que les plus importantes. Laetoli 1974: Mary Leakey, l'épouse de Louis, dégagea dans des cendres volcaniques de la gorge d'Olduwaï en Tanzanie les empreintes de pas laissées il y a 3,7 millions d'années par deux hominidés bipèdes de type "gracile".l La même année, une équipe franco-américaine (Johanson, Taïeb, Coppens) découvrit dans l'Afar éthiopien les ossements fossilisés de la fameuse Lucy (alias australopithecus afarensis) dont il convient de parler un peu plus longuement en raison du retentissement considérable qu'eut cette découverte, explicable sans doute par le fait que c'était la première fois qu'on trouvait un squelette aussi complet (42 %) et qu'on a pu en faire une étude très détaillée, "morceau par morceau". Lucy 2 se révéla être un sujet femelle de petite taille (un mètre de hauteur), végétarienne, bipède, mais grimpant (encore) aux arbres. "On a même reconstitué un accouchement en étudiant la taille possible du foetus selon la dimension de son bassin. Il semble que le mouvement des bébés de Lucy à la naissance, si elle en a eus, était très semblable à celui des nouveaux-nés humains d'aujourd'hui et non à celui des bébés singes". Cette indication que l'on doit à Yves Coppens3 éveille indiscutablement l'intérêt; elle laisse néanmoins sceptique et fait redouter les conclusions que l'on pourrait tirer d'autres expérimentations de ce genre et qu'on pourrait qualifier au minimum de hâtives.4 Pas très loin de l'endroit où gisait Lucy, morte à l'âge de 20 ans il y a environ 3,2 Ma, probablement noyée on a retrouvé son squelette dans un milieu lacustre furent exhumés par Tim White en 1993 les restes d'un "australopithecus ramidus", plus solide apparemment que sa parente, plus ancien aussi (- 4,4 millions d'années). Le chercheur américain n'hésita pas à considérer qu'il s'agissait là du grand-père de Lucy et à voir en lui la racine de l'humanité ("ramid" signifie "racine" en langue afar). Il décida même de créer un genre nouveau pour cet ancêtre rebaptisé "ardipithecus ramidus".5

-

-

1 Outre les traces de pas laissées par les deux marcheurs (un homme, une femme et, en surimpression, celle d'un enfant ?), le site de Laetoli a livré les restes d'une quinzaine d'autres australopithèques (CI.-L. Gallien, Homo - Histoire plurielle... (p. 206). 2 Prénom figurant dans une chanson très populaire à cette époque. 3 Yves Coppens. La plus belle histoire du monde (p. 131). 4 P. Picq (Les origines de l'Homme, p. 75) reconnaît que la mécanique humaine de l'accouchement (rotation de la tête du foetus) existe déjà chez Lucy, tandis que deux chercheurs suisses (Peter Schmid et Martin Hauster) ont affirmé récemment que l'os pelvien de Lucy était celui d'un mâle (in Cl.-L. Gallien. Homo, histoire plurielle..., p. 219). 5 "Ardi" signifie "terre" en langue afar; ardipithecus est donc le singe qui marche sur la terre. Certains "mauvais esprits" trouvèrent à ramidus un air tellement simiesque qu'on devrait voir en lui le chaînon manquant conduisant aux... chimpanzés plutôt qu'aux hommes. Il faut savoir qu'il n'avait pas encore été "publié" 7 ans après sa découverte ainsi que l'a souligné B. Chenut (émission TV chaîne Arte du 25 Janvier 2001). 21

Et puis, en 1994-95, la revue Nature publiait le résultat des recherches menées depuis plusieurs années dans les parages du lac Turkana par un groupe de jeunes Kényans dont faisait partie Meave Leakey (la belle-fille de Louis); l'article présentait un essai de reconstitution d'un nouvel australopithèque: l'Anamensis, âgé de 4 millions d'années.! Toutes ces découvertes avaient la particularité de se situer à l'Est des Rift Valleys africains, ce qui conduisit Yves Coppens à suggérer que la bipédie des australopithèques était en rapport direct avec l'assèchement de cette partie du continent: c'est le scénario connu sous le nom de "East Side Story". A l'époque du creusement de la grande faille Nord-Sud (il y a plus de 7 millions d'années), ses bords se soulevèrent, et ce relief nouveau arrêtant les nuages contribua à modifier le climat: les pluies venant du Golfe de Guinée continuèrent à arroser l'Ouest, tandis que l'Est se désséchait : la forêt régressa et la flore se transforma. Ce partage en deux environnements a entraîné deux évolutions différentes de nos "ancêtres", ce qui peut expliquer que les Occidentaux soient devenus les singes actuels (gorilles, chimpanzés), et les Orientaux les pré-humains puis les humains.(N4) B. Le cas de l'Afrique centrale (Abel et Tournai) Ce scénario proposé en 1982 et généralement accepté par le monde scientifique fut, sinon invalidé, du moins relativisé en 1995: un paléontologue français, Michel Brunet, trouva à Koro- Toro, au Nord-Est de Ndjaména, capitale du Tchad, c'est-à-dire à 2.500 km à l'Ouest des Rift Valleys, un fragment de mâchoire et quelques dents. L'âge probable de "Abel" se situerait entre 3 et 3,5 millions d'années? S'agirait-il d'un australopithèque qui se serait égaré dans une galerie forestière? Michel Brunet pense plutôt que le caractère exceptionnel de la découverte de l'australopithecus bahrelghasalensis est à mettre au compte du retard de l'Afrique de l'Ouest en matière de recherche dans des régions où il apparaît en définitive que la faune était assez comparable à celle de l'Afrique de l'Est aux mêmes époques. Yves Coppens, pour sa part, observe que les derniers australopithèques découverts en Afrique australe sont vieux de 3,5 Ma - tout comme Abel- et qu'on peut imaginer deux migrations contemporaines d'hominidés, depuis le foyer Est-africain, l'une en direction de l'Afrique de l'Ouest, l'autre en direction du Sud. Mais il se trouve que la mise au jour de la mâchoire d'Abel a été suivie par celle d'un crâne (plus deux morceaux de mandibules et trois dents
"Anam" signifie "lac" en langue locale. 4 Ma est une date moyenne; il faut lire entre 4,2 et 3,9 millions d'années. 2 Le prénom lui fut donné en hommage au chercheur Abel Brillanceau décédé sur le terrain au Cameroun. 1

22

isolées) faite - toujours dans l'ancien bassin du lac Tchad - en Juillet 2002. Le Sahelanthropus tchadensis baptisé "toumaï", un mot qui signifie "espoir de vie" en langue gorane, serait vieux de 6 à 7 millions d'années, combinant des traits archaïques avec d'autres nettement plus modernes. Cette découverte, comme celle d'Abel, est à mettre à l'actif de l'équipe animée par Michel Brunet; mais si la première avait fait l'effet d'une bombe, l'impact de la seconde peut-être comparé à l'explosion d'un engin nucléaire: ainsi, le Kénya et l'Ethiopie ne sont plus les seules régions où se sont écrites les premières pages de l'humanité il faut désormais y ajouter le Sahel. Quant à la théorie de l'East Side Story, elle a été pratiquement atomisée. Michel Brunet veut rester modeste: "Nous avons simplement agrandi le berceau" répond-il au journaliste qui l'interroge sur la portée de sa découverte; quant à Yves Coppens, questionné à son tour, il se dit fasciné par le fait qu'on se trouve avec Toumaï à la fourche qui sépare les humains des singes, et reconnaît sportivement qu'il faut parfois "savoir changer son fossile d'épaule".1

-

c.

Autres

découvertes:

Orrorin,

Kenyanthropus

platyops - Les

embarras de la taxinomie Laissons pour le moment les spécialistes de terrain poursuivre leurs activités sur les lieux plus traditionnels des fouilles. Certains d'entre eux s'étaient d'ailleurs signalés à l'attention de leurs collègues au début de l'année 1999: en Ethiopie, fut découvert "le fils putatif de Lucy", un certain "australopithecus garhi"(N5) et, en Afrique du Sud, on remonta du fond d'un puits les restes d'un pré-humain: un crâne d'hominidé complétant la mise au jour d'une partie d'un squelette effectuée l'année précédente à Sterkfontein, localité située à une cinquantaine de kilomètres environ à l'Est de Johannesburg. Son "inventeur", le professeur Ron Clark, l'étiqueta sous le numéro d'ordre STW 573 ; il serait vieux de 3,3 millions d'années, donc plus âgé que Lucy, mais moins que Anamensis. Ce n'est d'ailleurs pas tellement son âge qui intrigue, mais ses pieds, étudiés par Yvette Deloison, spécialiste de la locomotion au laboratoire de dynamique de l'évolution humaine au CNRS? Chez le STW 573, des dispositions morphologiques à la bipédie sont, paraît-il, évidentes, mais les aptitudes à l'arboricolisme ne le sont pas moins: il s'agirait d'un marcheur qui se serait mis à grimper aux arbres, ce qui suggérerait l'existence d'un ancêtre bipède commun aux australopithèques et aux hommes... Encore un de ces perturbateurs qui s'ingénie à compliquer la
Voir les articles signés H Morin publiés dans Le Monde datés l'un du 12 Juillet 2002, l'autre du 1er Janvier 2003. 2 On se réfère à l'article intitulé "Adieu Lucy" signé 1. Bourdial in "Science et Vie" n° 980 de Mai 1999 (p. 53 sq). 23 1

tâche des paléo-anthropologues - obsédés, il est vrai, par la recherche de l'ancêtre de l'homme.1 Et ce n'est pas fini: voilà qu'en Octobre 2000, apparaissent au pied des collines de Tugen, dans le rift Kenyan, les restes fossilisés d'un préhominien vieux de 6 millions d'années, appelé provisoirement "ancêtre du millénaire", devenu depuis" Orrorin Tugenensis". La découverte, qualifiée d'exceptionnelle par Yves Coppens,2 est due à une équipe franco-kényane dirigée par Brigitte Chenut et comprenant, notamment, un paléontologue anglais, Martin Pickford, né au Kénya. Orrorin (prononcer comme si le mot se terminait par un "e" muet) est un bipède certain, mais la forme de sa phalange devait lui permettre une bonne prise dans les arbres; il est considéré comme plus "humain" que Lucy (bipédie assurée, forme plus élancée, dentition de type microdonte), pourtant beaucoup plus jeune. Faut-il voir en lui l'ancêtre des hominidés? C'est une question qui est loin d'être tranchée. La découverte d'Orrorin a sans doute éclipsé celle de Kenyanthropus platyops, l'homme à la face plate du Kénya,(N6) ieux de 3,5 Ma, annoncée v quelques semaines plus tard par Meave Leakey.3 On remarquera que le sujet n'a pas été classé parmi les australopithèques comme on aurait pu s'y attendre; sans doute parce que le groupe présente une telle hétérogénéité qu'il pose la question de la systématique des australopithèques. "La majorité des paléo-anthropologues s'accorde sur le caractère paraphylétique d'un tel groupe car il réunit des espèces qui ne sont pas liées par des relations phylogénétiques exclusives. Les australopithèques rassemblent de façon à la fois commode et embarrassante tous les fossiles d'hominidés qui ne sont pas des hommes..." Ils représentent un "grade évolutif installé entre 4,5 et 2,5 Ma et précédant l'émergence des hommes et des formes robustes regroupées dans le genre paranthropus".4 Le mot utilisé pour les désigner souligne leur relative modernité: ils sont plus grands que les "graciles"s (1,30 m à 1,70 m), paraissent mieux
Le STW 573 n'est pas repris dans la "revue de détail" des australopithèques donnée dans "Aux origines de l'humanité" (p. 227). A la rubrique A. Africanus, on lit STW 513 : erreur de typographie? 2 Yves Coppens a participé, aux côtés de B. Chenut et M Pickfort, à une émission TV (chaîne Arte) diffusée le 25 Janvier 2001 consacrée à la découverte de l'ancêtre du millénaire.
3 On parle quelquefois de "l'écurie Leakey" (Henry Gee

1

- Le

Monde du 23 Mars 2001). Elle a

eu pour pionnier le couple Louis et Mary ,. viennent ensuite leur fils Richard marié à Meave, aujourd'hui secondés par Louise, leur fille. 4 D'après M Brunet et P. Picq in "Aux origines de l'Humanité" (p. 215). Rappelons que ni Toumaï, ni Orrorin, vieux chacun de 6 Ma, ne trouvent leur place dans cette classification, et précisons qu'il y a plus ancien encore: nous faisons allusion à un certain samburupithecus kiptalami âgé d'environ 9 Ma (dont les restes ont été découverts au Kénya en 1984) et qui est considéré comme "un grand singe africain pas comme les autres" (op.ci!. p. 185). 5 Les australopithèques graciles les plus connus sont Anamensis, Bahrelghazali, Afarensis et 24

adaptés à la marche et sont considérés comme capables de fabriquer des outils. On distingue 4 espèces: Robustus, Crassidens, Aethiopicus et Boisei. Ce dernier, découvert à Olduwaï, en Tanzanie, mérite une mention particulière car ceux qui l'ont mis au jour (Louis et Mary Leakey) pensèrent d'abord avoir affaire à un "homo" parce que ses restes étaient accompagnés de quelques outils: ainsi est apparu, dans la nomenclature, le zinjanthropel, âgé de 1,75 Ma.2 Puis, en 1960, c'est-à-dire un an après leur précédente découverte, ils exhument au même endroit, mais dans des niveaux paradoxalement plus anciens, d'autres ossements beaucoup plus "humains", notamment ceux du crâne qui donnaient à penser que sa capacité était de

- insuffisante néanmoins pour franchir ce qu'on appelait le ,,3 "rubicon cérébral. Cette fois, on était en présence d'un individu d'un genre nouveau qui méritait d'être distingué de la découverte précédente.
l'ordre de 600 cm3

II. Les humains - Homo habilis, homo erectus et les autres

A.Le premier

homme africain:

homo habilis

Ce n'est toutefois qu'après bien des hésitations, et seulement en 1964, que la description d'homo habilis fut donnée par Leakey assisté de Tobias et Napier; du coup, le zinjanthrope fut rétrogradé au rang des australopithèques.4 Par la suite, de nombreux fossiles d'homo habilis furent exhumés dans cette partie de l'Afrique: dans le Hadar éthiopien, sur les rives du lac Turkana (Omo, Koobi-Fora, Kangaki) à Olduwaï encore puis à Uraha près du lac Malawi (ex Nyassa) et, plus au Sud, à Sterkfontein et Swartkrans. Leur âge peut être fixé entre 2,7 et 1,6 millions d'années; à l'évidence, ils ont
été contemporains des paranthropes robustes

- on

peut même

estimer

possible la cohabitation en tel ou tel endroit, d'australopithèques graciles (les derniers du genre) de paranthropes et des premiers habilis. Ce qui complique encore la situation, c'est la grande hétérogénéité morphologique des sujets rapportés à l'espèce habilis dont certains fossiles
Africanus,' plus petits (J,JO m - J,30 m) avec une capacité crânienne légèrement inférieure (380 à 450 cm3) comparée à celle des robustes (400 à 550 cm3). 1 Nom inspiré par celui que les Arabes ont donné aux habitants de cette partie de l'Afrique: les Zendj. 2 C'est l'âge déterminé par la méthode du potassium-Argon, des terrains volcaniques enfermant les restes du zinjanthrope,' les Leakey lui avaient attribué tout au plus 800.000 ans car personne ne pensait à cette époque trouver la trace d'un hominidé aussi ancien! 3 C'est le pape de l'anthropologie britannique, A. Keith qui, en 1940, avaitflXé arbitrairement 4

le volumeminimal de l'encéphalehumain autourde 750 cm3.

Tout en conservant son déterminatif "boisei", du nom du mécène anglais, Charles Boise qui sponsorisait les recherches des époux Leakey à cette époque. 25

pourraient aussi bien être attribués à des australopithèques graciles, alors que d'autres se distinguent peu du morphotype d'un hominidé sensiblement plus récent: "homo erectus"l. Alors, les paléontologues déterminèrent à côté d'homo habilis stricto-sensu deux autres catégories: un "homo rudolfensis" plus archaïque et un "homo ergaster", le plus "humain" des trois et qui pourrait être considéré comme un pré-erectus.
Une évolution paraît essentielle chez les uns et les autres - en plus du perfectionnement de la verticalité - c'est l'augmentation tout ensemble du

volume et de la complexité du cerveau. Pour tenter d'expliquer ce prodigieux phénomène, une théorie initiée dès 1921 par Emile Devaux, appelée actuellement théorie de la foetalisation, suggère un mécanisme basé sur la comparaison du développement humain et celui des singes anthropoïdes.2 A la suite d'un saut évolutif provoqué par une mutation des gènes "architectes", il y aurait eu altération de la durée des organogénèses se traduisant par un retard général dans le développement de l'individu mutant, et la phase embryonnaire en aurait été allongée d'autant, permettant une augmentation très substantielle du nombre des cellules nerveuses. Cette première étape du développement cérébral qui s'achèvera avec la naissance d'un bébé" anormal" plus fragile que les autres sera suivie d'un accroissement post-natal du volume céphalique3 et d'une période d'apprentissage davantage étalée dans le temps, favorable elle aussi, à une meilleure organisation du cerveau. L'adolescent se révèlera par la suite plus performant que ses congénères et, en quelques générations, un nouveau programme génétique va se fixer et s'enrichir: homo habilis sera "bientôt" le seul hominidé habitant la savane où les australopithèques sont en train de disparaître. Le crâne de homo habilis (600 à 850 cm3) paraît d'autant plus volumineux que la face est réduite, de forme plus arrondie avec un front plus élevé - on sait que la région frontale du cerveau est le siège de "l'intelligence", celle de la coordination des activités cérébrales.4 Ses mains doivent être "habiles" si l'on se réfère à la largeur des phalanges qui

Yves Coppens semble douter de l'intérêt de ces distinctions lorsqu'i! affirme que '1es homo évoluent d'une manière si régulière... que habilis, erectus et sapiens ne sont que les stades d'une même espèce". - La plus belle histoire du monde (p. 137). 2 Cl.-L. Gallien. Homo - Histoire plurielle... (p. 227-228). Bien que la théorie de la foetalisation n'ait pas été reprise par d'autres auteurs, nous en parlons ici car elle mérite d'être connue. 3 Cet accroissement peut aller jusqu'à doubler la masse du cerveau. 4 Des moulages endocraniens du cerveau d'homo habilis montrent que le lobe frontal, ainsi que les régions pariétales sont plus développés (et vascularisés) que chez les australopithèques. Ces zones sont celles où sont analysés les signaux venus de l'extérieur et où s'établissent les connexions qui conditionnent la faculté de raisonnement. CI.-L. Gallien, Homo - Histoire plurielle... (p. 238).

1

26

témoignent d'une innervation et d'une vascularisation importantes; quant à ses pieds, ils sont très semblables à ceux d'un homme moderne. Il est à la mode aujourd'hui de se poser la question de la couleur de sa peau; cette coloration serait due à une concentration de la mélanine très utile pour lutter contre les effets néfastes d'une exposition aux rayons solaires.l "De ce point de vue, note Cl.-L. Gallien, homo habilis avait tout intérêt à être noir, ou en tout cas très brun". Mais la peau brune absorbe davantage d'énergie qu'une peau blanche, d'où la nécessité d'une multiplication des glandes sudoripares qui permettent un meilleur refroidissement de l'organisme. En ce qui concerne son genre de vie, homo habilis apparaît comme un cueilleur-chasseur, fabriquant d'outils (c'est lui l'homme de la civilisation des galets aménagés), susceptible de pratiquer une certaine organisation du travail se traduisant par une meilleure alimentation et un comportement social plus ou moins élaboré. Est-il un grand voyageur comme certains l'affirment ?2 Il ne semble pas qu'il ait inauguré l'ère de la colonisation de la planète, et la majorité des paléo-anthropologues a tendance à rejeter l'idée d'une grande migration eurasiatique des homo habilis dont on perd la trace en Afrique dans des terrains datés de - 1,6 Ma. D.Romo erectus : les premières migrations hors d'Afrique Homo erectus, son contemporain pendant de très longues années, va prendre la relève dans la marche en avant de l'humanité naissante; mais l'analyse de la situation déjà compliquée avec H. Habilis, va le devenir encore plus avec le nouveau venu car on le retrouve sous des formes variées, aussi bien en Afrique qu'en Asie et en Europe; chaque découverte donnait lieu à la création d'un genre nouveau à tel point que, vers 1950, il a fallu
mettre un peu d'ordre dans la terminologie qui a été fortement resserrée

- la

tendance actuelle se manifestant dans l'autre sens. Donc nous parlerons de H. erectus - c'est-à-dire l'homme "érigé", ce qui semble vouloir signifier que son prédécesseur n'était pas aussi vertical qu'on a bien voulu le laisser entendre un grand marcheur assurément. En effet, on trouve ses traces aussi bien en Chine (site de Longgupo 1,9 Ma) qu'en Indonésie (l'enfant de Modjekerto découvert à Java est daté de 1,8 Ma) et qu'en Europe où des fouilles entreprises en Géorgie à Dmanisi3
1 Effets néfastes: cancers cutanés provoqués par les rayonnements ultra-violets, hypervitaminose D génératrice de désordres physiologiques. 2 Pascal Picq. Les origines de l'Homme (p. 102). Pour cet auteur, le grand marcheur c'est homo ergaster, "fils" de homo habilis (encore trop arboricole), et prédécesseur direct d'homo erectus. Il ajoute que "cette dernière espèce se serait seulement développée en Extrême-Orient à partir de H. Ergaster venu d'Afrique". 3 L'annonce du résultat des fouilles de Dmainisi a été faite lors du colloque international sur
'1es premiers habitants de l'Europe

- Dernières

découvertes"

qui s'est tenu à Tautavel

en

27

ont permis la mise au jour en 1999 de deux crânes d'hominidés vieux de 1,7 Ma, attribués à un homo ergaster ou un homo erectus archaïque - la discussion restant ouverte sur ce point précis; leur capacité crânienne est comprise entre 625 et 780 cm3. L'intérêt des chantiers de Dmanisi, outre les découvertes qu'on y a faites, est de montrer le rôle qu'aurait pu jouer cette partie de l'Europe comme relais des migrations africaines vers l'Occident, via le couloir syro-palestinien, et expliquer la présence de galets aménagés en France (site de Chillac) et en Espagne, à Orcé, dont l'âge (1,8 Ma) a été (et reste ?) très contesté. On ne doit pas oublier non plus l'existence, à Ubeidiya en Palestine, de séries stratigraphiques du villafranchien supérieur (autour de 1,5 Ma) recelant de semblables galets.l Toujours en Europe, les découvertes les plus nombreuses concernent des fossiles d'un âge... moins ancien: en Italie à Ceprano (0,8 Ma), en Espagne dans la grotte de Gran Molina (0,78 Ma), en France à Tautavel (0,45 Ma), et Terra Amata (près de Nice) ; la Hongrie (Vertessz616s), l'Allemagne (Mauer - l'homme de Heidelberg), l'Angleterre (Swanscombe) ont également livré des restes d'homo erectus, datés de 0,6 à 0,3 Ma. En Afrique, le plus vieux spécimen attribué à l'espèce homo erectus (un crâne d'une capacité de 850 cm3) a été exhumé à Koobi-Fora, près du lac Turkana (référencé KNM-ER 3733); il est daté de 1,7 Ma. Plus près de nous, vers 1,4 Ma, c'est à Olduwaï qu'a été découverte la calotte crânienne d'aspect massif d'un homme debout correspondant à une capacité de 900 cm3. D'autres restes rapportés à l'espèce homo erectus, de caractère plus moderne ceux-là, ont été exhumés dans cette même Afrique orientale ainsi qu'en Afrique du Sud pour des époques datées de 0,4 à 0,2 million d'années. Soulignons que les homo erectus africains ne se sont pas cantonnés à l'Est et au Sud du continent: on trouve également leurs traces au Sahara ainsi qu'au Maghreb. Mais comparativement, l'Asie présente des sites en plus grand nombre pour la période qui nous intéresse - bien qu'elle ait été beaucoup moins prospectée que l'Afrique. C'est à Trinil que furent découverts en 1891 les restes fossiles du "Pithecanthropus erectus" âgé de quelque 600.000 ans et dont la capacité crânienne était comprise entre 900 et 1.000 cm3. Toujours dans l'île de Java, l'homme de Solo, ou javanthrope dont on a trouvé les restes plus récemment, a une capacité de l'ordre de 1.250 cm3, mais son âge (entre 500.000 et 100.000 ans) est fortement contesté. En 1996, l'utilisation d'une méthode récente et sophistiquée2 mise en oeuvre sur d'autres fossiles

Avril 2000 (voir l'article du Monde du 19 Avril). 1 Gabriel Camps. La préhistoire (p. 137 et 140). Les mêmes séries contenant les mêmes galets existent aussi en Afrique du Nord à Haïn Haneh, près de Sétif 2 La résonance de Spin électronique uranium-thorium. D'après Cl.-L. Gallien, op.cil. (p. 247).

28

javanais a donné des âges compris entre 30.000 et 50.000 ans: on serait donc en présence d'individus contemporains des hommes de Néandertal ou même des hommes modernes... Le sinanthropus pekensis, proche du pithécanthrope de Java, fut identifié dans les années trente sur le site de Zhoukoudian dans des couches datées de 460.000 à 230.000 ans. Finalement, on rangea "l'homme de Pékin" dans la catégorie fourre-tout des homo erectus, de même que l'homme de Lantian plus ancien (de 1 Ma à 700.000 ans) découvert en 1964. En 1978, furent exhumés à Dati des crânes âgés de 150.000 ans appartenant à des sujets qui apparaissent comme des intermédiaires entre le type erectus et le type sapiens. Si l'on ajoute à ces sites ceux de Longgupo (Chine) et de Modjekerto (Indonésie) correspondant à des périodes beaucoup plus anciennes (avec l'ensemble des découvertes qu'on y a faites), et si en plus on rappelle les conclusions des études récentes de deux chercheurs suédois dont nous avons parlé précédemment contestant sur le plan génétique l'origine exclusivement africaine des premiers hominidés au profit de l'Asie, on comprendra que pour certains paléo-anthropologues, ce continent puisse être considéré comme un deuxième berceau du genre humain. Mais rien, jusqu'à présent, ne permet d'étayer cette hypothèse dont il était néanmoins utile de faire état.1 Quoiqu'il en soit, on peut considérer que trois grandes populations "d'hommes debout" se partagent la terre il y a 800.000 ans; l'une est installée en Afrique, une autre en Asie, une troisième en Europe, et il est possible d'admettre que jusqu'à une époque située aux environs de 400.000 ans, tous les "Humains" se trouvent à peu près au même stade évolutif, tant par leur morphologie que par leur industrie. Compte tenu de leur dispersion, cette relative unité paraît tout à fait remarquable. Le moment est venu de présenter homo erectus de l'espèce la plus classique, distinct des habilis qui l'ont précédé et des pré-sapiens auxquels il passera le flambeau. A quoi ressemblait-il, quel était son mode de vie? Les paléo-anthropologues aiment assez ce genre de portrait où ils peuvent donner libre cours à leur imagination, trop souvent bridée par les impératifs de la recherche scientifique, quitte à faire ce que Brigitte Chenut appelle de la "paléo-poésie". Qu'on se rassure, nous serons aussi brefs que possible. La tête tout d'abord, car c'est la constante augmentation du volume céphalique qui nous paraît constituer le meilleur "fil rouge" pour suivre l'évolution des hominidés: on passe de 600/850 cm3 chez habilis à 900/1.200 cm3 pour celui qu'un certain nombre de spécialistes ont surnommé "le nouveau venu".2 Les moulages endocraniens montrent que le cerveau a gagné en complexité: on identifie nettement en particulier les
1

Il est utile de rappeler ici les communicationsfaites au Colloque de Poitiers en

Septembre 2000, précisées dans la note defin de chapitre n° 1. 2 Pour P. Picq (Les origines de l'Homme, p. 100), l'origine de ce "grand homme" (par sa taille) qui, pour lui, n'est autre que homo ergaster, se situerait "ailleurs" en Afrique. 29

circonvolutions de l'aire de Brocca, ce qui, ajouté à la position assez basse du larynx, donne à penser que homo erectus était capable "d'émissions vocales suffisamment structurées pour constituer un langage relativement complexe".l Mais attention, la tête d'homo erectus, avec son front bas et fuyant, n'avait rien de particulièrement attirant. Sa taille relativement élevée (1,50 à 1,80 m), sa posture bien droite le font apparaître comme un véritable bipède, bon marcheur et grand chasseur sans doute, n'hésitant pas à s'attaquer à toutes sortes d'animaux (les vestiges de ses aires de campement le prouvent). A propos de ces campements, Yves Coppens souligne l'existence de secteurs spécialisés: taille des "outils"

- des

outils de plus en plus performants(N7)

-, découpe

de la viande, espaces

de vie, alors que les traces d'un lieu habité par homo habilis dénotent la plus grande "pagaille"? Manifestement, homo erectus sait organiser son existence; il sait également construire des huttes comme le prouvent ces aires entourées de gros cailloux avec des trous qui ont pu servir au maintien de pieux repérés en plusieurs endroits. Et puis, surtout, il a "inventé" le feu ou, plus exactement, des techniques de production du feu et, dès lors, les foyers vont se multiplier (à partir de 500.000 ans disent les spécialistes), essentiellement hors d'Afrique d'ailleurs (où il n'y avait pas lieu de lutter contre le froid), c'est du moins ce qu'on peut penser, sans perdre de vue cependant, que le feu a constitué un élément particulièrement important dans l'évolution culturelle et sociale des hommes de ces temps anciens, à la fois très éloignés, mais aussi proches de nous. Proches? Oui sans doute car on peut les considérer comme nos très lointains "ancêtres", des gens qui avaient la bougeotte puisqu'en partant d'Afrique, ils ont fini par occuper tout l'ancien monde ainsi que le continent asiatique.3 "C'est le groupe d'hominidés qui a laissé le plus important patrimoine à l'humanité" affirma Henry de Lumley, directeur du Museum d'Histoire naturelle, à l'occasion de l'ouverture, en Avril 1999, d'une exposition intitulée "Homo erectus à la conquête du monde".4 On se souvient que les hommes debouts s'étaient déjà lancés dans une première migration vers - 2 Ma en direction de l'Asie essentiellement; 1 Ma plus tard, ils ont récidivé, avec l'Europe cette fois comme zone d'expansion privilégiée. Puis on a perdu leur trace entre - 200.000et - 150.000 ans; mais bien avant qu'ils ne disparaissent, certains d'entre eux avaient commencé à se transformer et acquérir des caractères nouveaux, annonçant le type homosapiens avec notamment l'arrondissement du crâne. Cette tendance générale
1

2 Yves Coppens. La plus belle histoire du monde (p. 144). 3 Quand il sera question de la colonisation du monde par les hominidés africains, nous n'allons pas introduire chaque fois la réserve déJà formulée (mais non prouvée) relative à un berceau asiatique de l'humanité.
4

C/.-L. Gallien.Homo - Histoireplurielle...(p. 265).

Le Monde des 11/12 Avri/1999 a rendu compte de cette exposition.

30

à la "sapientisation" se manifeste partout au même moment, aussi bien en Afrique orientale et australe, qu'en Asie et qu'en Europe. Parmi tous les "hommes-charnières" qui ont été recensés ici ou là, ceux dont on a trouvé les restes sur le continent européen (en France, en Grèce, en Espagne, présentent non seulement des aspects pouvant être qualifiés de sapiens "archaïques", mais aussi des caractères qui annoncent l'homme de Néandertal dont la spécificité pose des problèmes de classement dans la nomenclature: espèce à part entière (H. neandertalensis) ou variété d'espèces (H. sapiens neandertalensis ).

c. Le problème des néandertaliens
Ce fut la consternation lorsqu'on découvrit en 1854, dans le val Neander, en Allemagne rhénane, les restes fossilisés de l'homme de "Néanderthal"l, considéré à l'époque comme pathologique et appartenant à un idiot, ou encore à un cavalier cosaque mort en combattant Napoléon après la retraite de Russie (sic). D'autres découvertes eurent lieu à la fin du XIXème siècle qui vinrent confirmer l'existence d'un type néandertalien "classique" lequel, il faut le dire, n'était guère à son avantage: un crâne allongé, peu élevé, mais de grande capacité (entre 1.400 et 1.600, voire 1.700 cmP) c'est-à-dire nettement plus que l'homme moderne), un torus susorbitaire disgracieux autant que l'était le front fuyant et les mâchoires lourdes. La taille se révélait médiocre (entre 1,55 m et 1,60 m), et l'allure générale proposée par les représentations de l'époque apparaissait quasiment simiesque. On a trouvé des restes de H. néandertalensis sur l'ensemble de l'Europe, de l'Espagne jusqu'en Ouzbekistan, une province reculée de l'ex URSS, en passant par l'Allemagne et la Roumanie. Mais assez vite, les spécialistes en sont venus à distinguer deux sortes de néandertaliens: en Europe centrale, il y aurait eu comme une "spécialisation" du type classique rendant impossible toute évolution vers l'homme moderne et conduisant à une impasse, alors qu'au Sud, en Palestine notamment (où continuent d'arriver des "Africains"), on aurait assisté à une ébauche d'homo sapiens - peut-être ce type archaïque proposé par certains auteurs et dont nous aurons l'occasion de reparler un peu plus loin. Yves Coppens pour sa part est tout à fait catégorique dans l'explication qu'il donne à propos de H. néandertalensis : d'après lui, il descendrait d'un homo habilis qui aurait peuplé l'Europe vers 2 millions d'années. "A cause de glaciations successives, le continent est devenu une sorte d'île fermée par les Alpes et par les régions Nord couvertes de glaces. Les premiers habilis sy
1

Très rapidement, ['habitude fut prise, dans la nomenclature, de supprimer le "h" du mot "thai".

31

sont trouvés isolés au sens propre du mot, et ils n'ont pas évolué comme leurs semblables des autres continents" .(1) Ces hommes-là n'étaient pourtant pas les êtres frustres qu'on s'est plu à décrire (on pense notamment à Henri Boulle). L'industrie moustérienne(2) à laquelle leur nom est associé apparaît très diversifiée en fonction des sites et se révèle largement répandue dans l'espace européen; on sait qu'ils enterraient leurs morts, et dans l'état actuel de nos connaissances, ils semblent être les premiers à l'avoir fait.(N8) C'étaient aussi des collectionneurs aimant regrouper dans leurs abris divers coquillages ainsi que des fragments de roches tendres et colorées, toutes manifestations d'une "curiosité qui n'est de qualité ni alimentaire ni technique" .(3) En fait, l'homme de néandertal - et c'est en cela que son histoire peut être considérée comme exemplaire - a cristallisé à l'époque de sa découverte cette opposition fondamentale entre deux conceptions de la nature de l'homme: descendant du singe ou créé à l'image de Dieu? L'idée d'une double humanité avec d'un côté des "sauvages" et de l'autre des hommes deux fois sapiens, "réapparaît régulièrement sous des formes plus ou moins claires depuis les ambiguïtés de l'Ancien Testament jusqu'au statut qu'il convient d'accorder aux néandertaliens en passant par les hommes antédiluviens de La Pereyre et de Boucher de Perthes".4 Une chose est sûre cependant depuis 1997, date à laquelle des chercheurs de l'Université de Munich, travaillant sur le matériel génétique de l'homme de Néandertal (ADN mitochondrial), à partir d'un morceau d'humérus provenant de celui-là même qui a été découvert cent quarante ans auparavant, ont établi par comparaison avec l'ADN Mt d'hommes vivant aujourd'hui, que le célèbre "ancêtre" devait être classé dans une espèce particulière, distincte des Sapiens. Et ceci en dépit des données recueillies sur les nombreux sites français du Périgord, fréquentés par les uns et les autres, lesquelles ne permettent pas de discerner des différences fondamentales dans les modes de vie des deux groupes humains qui se côtoyaient dans cette région.5 Un autre secteur de cohabitation est bien connu depuis les années trente: celui de Palestine, où l'on trouve à la fois des sites à prédominance néandertalienne (Tabun puis Kebara) et d'autres (grottes de Skühl et de
Y. Coppens. La plus belle histoire du monde (p. 145-146). C'est en 1908, à Moustier en Dordogne, que fut découvert le squelette complet d'un adolescent néandertalien, et que l'habitude fut prise d'appeler "moustérienne" l'industrie de l'homme de néandertal. 3 G. Camps. La préhistoire (p. 176). 4 Cl.-L. Gallien. Homo - Histoire plurielle... (p. 323). 5 Les analyses réalisées en 1997 à Munich ont été confirmées par une seconde analyse d'ADN faite au début de l'année 2000 à l'Université Colombia de New-York (Le Monde du 29 Avril 2000). Mais certains auteurs émettent des réserves (voir la note na 9 en fin de chapitre). 2
1

32

Qafzeh) dont les fossiles se rapprochent du type sapiens. Entre 1960 et 1980, des investigations plus poussées sur les ossements trouvés à Qafzeh montrèrent qu'il ne s'agissait absolument pas de néandertaliens, conclusion étendue par la suite à ceux de Skühl : on est bien en présence de ''proto-cro magnon". Mais compte tenu du caractère encore incertain des datations pour l'ensemble des sites palestiniens, il semblait difficile de se prononcer sur le rôle qu'avaient pu jouer les néandertaliens du Proche-Orient - sauf à suivre quelque penchant eurocentriste... Les datations définitives ne furent connues qu'en 1988; qualifiées de "sensationnelles" à l'époque, elles furent loin d'avoir résolu la question.(NlO)

D. L'homme de cro-magnon
D'ailleurs, si l'on excepte les discussions sur le cas palestinien, c'est au niveau du continent européen dans son ensemble que se situe le problème de l'apparition de l'homme de Cro-Magnon.l En effet, après une période très peu documentée de 40.000 à 50.000 ans commençant avec le début du paléolithique moyen, c'est le déferlement sur l'Europe d'hommes aux caractéristiques modernes dont la progression coïncide avec la disparition des anciens occupants. Les derniers vestiges des hommes de Néandertal au Moyen-Orient sont datés de 45.000 ans; en Europe centrale, ils remontent à 35.000 ans; on perd leur trace en Europe occidentale (Espagne) vers 30.000. Ainsi, en l'espace de 10.000/15.000 ans (13.000 disent les puristes), homo sapiens s'est imposé. A l'échelle des temps préhistoriques, il s'agit là d'un phénomène extraordinairement rapide sur lequel on continue à s'interroger. (NI 1) On retiendra cependant la "démonstration" d'un démographe de l'Université de Buffalo2 selon laquelle il suffit d'un très faible avantage (de l'ordre de 1 à 2 %) dans la capacité de survie des hommes modernes par rapport aux Néandertaliens pour assurer le remplacement complet d'un groupe par l'autre en une trentaine de générations, soit un millénaire seulement. Car l'hypothèse d'un génocide n'a jamais été sérieusement envisagée,3 pas plus d'ailleurs que celle d'une hybridation entre les deux groupes de populations au profit des nouveaux venus (à supposer
qu'ils aient pu être interféconds

- ce qui n'est

pas exclu d'ailleurs).

1 Cro-Magnon est le nom d'une grotte située sur le territoire de la commune des Eyzies (Dordogne) où furent découverts, en 1868, les premiers ossements d'hommes préhistoriques de type contemporain. 2 M Ezra Zubrow dont le témoignage est appelé par CI.-L. Gallien: Homo - Histoire plurielle... (p. 322). Sauf peut-être par Cheikh Anta Diop, lequel pense que les néandertaliens ont probablement été "éliminés" par des aurignaciens venus d'Afrique (Antériorité des civilisations nègres, p. 20). On situe habituellement la période aurignacienne au début du paléolithique supérieur, c'est-à-dire entre 40.000 et 30.000 ans. 33

Toujours est-il que la "race" des Néandertaliens européens a disparu aux environs de - 30.000 ans peut-être sous l'effet d'une sorte de "fatigue génétique", de la même manière qu'ont disparu tous les groupements humains qui leur étaient apparentés, aussi bien en Afrique qu'en Asie. Mentionnons pour mémoire les post-erectus extrême-orientaux (hommes de Solo, lIe de Java) dont il a été question précédemment et auxquels on hésite à donner le nom de famille de leurs correspondants européens bien qu'ils aient vécu à peu près aux mêmes époques. Evoquons plutôt "l'Homme de Rhodésie", le descendant local des homo erectus au physique plutôt rude, dont les restes furent trouvés à Brocken Hill, au Nord du fleuve Zambèze et qui pourraient dater de - 150.000 ans. Il est tout à fait représentatif des néandertaloïdes africains; soumis à un isolement génétique (?), les représentants de l'espèce auraient fini par développer des caractères spécifiques qui apparaissent sur les fossiles humains découverts en Ethiopie (sites d'Omo n° 1 et 2) associés à des outils de type moustérien datés de 130.000 ans. C'est à peu près à cette époque qu'ils auraient disparu après une variation climatique (interglaciaire Riss-Würm) ayant modifié leur environnement et leur genre de vie, remplacés par des hommes aux caractères modernes présentant en particulier un fort développement du volume cérébral.

ill

-L 'homme

moderne en Afrique

et dans le monde

Faut-il nécessairement des hommes nouveaux pour extraire l'humanité des "culs de sac évolutifs"} dans lesquels elle est enfermée comme le prétendent certains auteurs? Qu'on se rassure: ils sont là, sans doute bien avant la faillite de leurs devanciers. Ce sont les néanthropiens, venus de quelque part en Afrique, sans autre précision de la part des paléoanthropologues; rappelons que pour certains d'entre eux, il y avait déjà eu des "hommes nouveaux", à la charnière habilis/erectus, sans origine bien précise, qui furent dénommés homo ergaster2 On aimerait en savoir davantage à leur sujet, mais ce n'est sans doute guère possible pour le moment.

1

CI.-L. Gallien, Homo - Histoire plurielle... (p. 328). L'expression traduit une situation qu'on
l'interrogation qu'elle suscite est évoquée dans la note de fin de

a du mal à comprendre,. chapitre N° 12.
2

P. Picq. Les origines de l'Homme (p. 100).

34

A. Emergence de l'homme moderne:

homo sapiens

Les squelettes que livrent les archives fossiles du continent africain laissent deviner un corps plus gracile, avec une tête au crâne allégé de l'archaïque visière sus-orbitale et un menton bien affirmé. On en a découvert quelques uns en Afrique australe, à l'intérieur des grottes de "Border Cave" et de "Klasies River Mouth", dans des niveaux datés de 120.000 à 80.000 ans; manifestement modernes, ils présentent tous les traits du type sapiens. Cet homme là - car maintenant on peut employer le mot tant il nous ressemble - est assez grand (1,75 m) et dispose d'une capacité crânienne de l'ordre de 1.400 cm3. C'est un homo sapiens, plus âgé que l'homme de CroMagnon pourtant considéré comme le représentant "officiel" de l'espèce, des raisons liées à l'historique des recherches expliquant cette situation. Après l'abandon de plusieurs hypothèses sur l'apparition d'homo sapiens en Europe: filiation directe avec homo néandertalensis par l'intermédiaire d'un "pré-sapiens" archaïque, ou même précurseurs asiatiques..., on admet actuellement, en dépit de conceptions eurocentristes encore très fortes (N13), qu'elle est le fait de néanthropiens d'origine africaine qui, après avoir remplacé les hommes de Rhodésie, ont émigré sur le continent européen, empruntant eux-aussi le couloir syra-palestinien, des entrées par l'Afrique du Nord via l'isthme de Gibraltar n'étant pas exclues non plus. La récente découverte de homo sapiens idaltu en Ethiopie - décrite par Tim White dans la revue "Nature" du 12 Juin 2003 - renforce l'hypothèse de l'origine africaine de l'homme moderne. Cet homme "ancien" (idaltu en langue afar) vivait il y a 160.000 ans environ et représenterait "l'ancêtre immédiat probable des humains anatomiquement modernes".l Un moment bloqués au Moyen-Orient par la glaciation correspondant à Würm I et II, soit pendant 30.000 ans, ils ne peuvent poursuivre leur migration qu'en direction de l'Asie où, là aussi, ils remplaceront les populations autochtones. Mais aux environs de moins 50.000 ans, ils reprendront leur marche vers l'Ouest; à peu près à la même époque, ils investiront l'Australie avant d'occuper l'Amérique. Les homo sapiens ont-ils "sauvé l'avenir du genre humain" comme le suggère Cl.-L. Gallien?2 "Leur dynamisme et leur capacité d'adaptation, écrit-il, ont permis de remplacer ou de régénérer des populations plus anciennes engagées dans des voies évolutives sans issue". Ils ont mis au point des techniques élaborées, et ce qui est nouveau, ont laissé des témoignages de la nécessité qu'ils ressentaient de s'exprimer par le biais de
1 Voir l'article du Monde en date du J3 Juin 2003 signé H. Morin. 2 Cl.-L. Gallien. Homo - Histoire plurielle... (p. 349). On est un peu surpris de l'emploi par l'auteur d'un vocabulaire à connotation biblique à la mode aux Etats-Unis, suggérant les grands dangers qu'aurait connu l'humanité à certaines époques. 35

l'art - l'art pariétal en particulier va connaître une extension considérable un peu partout dans le monde,(N14) ce qui conduit Yves Coppens, frappé par l'unité d'ensemble des oeuvres observées, à souligner "l'aspect incontestablement universel de cette représentation a posteriori artistique". 1 En fonction des connaissances acquises à ce jour (qui ne sont pas forcément partagées par tous et qui, surtout, ne sauraient être considérées comme définitives), on peut semble-t'il résumer l'aventure humaine de la manière suivante. Tout le monde admet que le premier représentant du genre homo est apparu en Afrique orientale, il y a un peu moins de trois millions d'années; il s'agit d'homo habilis. C'est lui ou l'une des variétés plus évoluées, vraisemblablement son successeur Homo erectus, qui s'engagea, il y a 2 Ma dans une première migration en direction de l'Asie via la Palestine (Ubeidiya) et le Pakistan (Riwat), donnant naissance aux populations de Chine et d'Indonésie; il n'est pas exclu qu'une partie de ce courant migratoire se soit dirigée vers l'Europe occidentale en passant par la Géorgie. Une deuxième migration, vers 1 Ma, permet à homo erectus de s'installer véritablement sur le continent européen. A une époque plus récente - disons autour de 500.000 ans -, ceux qu'on peut appeler les hommes anciens, les archanthropes témoignent, partout où ils sont installés, de comportements nouveaux en rapport avec l'accroissement de leur volume crânien (qui atteint puis dépasse 1.000 cm3 en moyenne) : ils se sont montrés capables de fabriquer des outils de pierre de plus en plus élaborés, ils ont domestiqué le feu et pratiquent une certaine forme de vie sociale dans des campements plus ou moins réguliers. Un nouveau saut qualitatif est observable à partir de - 200.000ans sur l'ensemble des sites connus dans les trois continents (Afrique, Asie, Europe) qui se traduit par une évolution morphologique allant dans le sens d'une "sapientisation": les caractères archaïques du squelette et de la tête ont tendance à s'atténuer, tandis que la capacité céphalique continue à augmenter pour atteindre 1.300 cm3. C'est aux environs de - 100.000 ans que se situe l'émergence des premiers humains identifiés comme des homo sapiens - "archaïques" d'abord, devenant par la suite résolument modemes2 ; leurs ossements ont été exhumés en Afrique d'où est partie une troisième migration vers le MoyenOrient, voie de passage obligée des "colonisateurs".

2

Y. Coppens. L'art rupestre dans le monde de E. Anati. Introduction (p. 6) Il faut souligner la confusion qui règne dans les archives paléontologiques de cette période importante qui va de J00.000 à 50.000 ans. 36

l

S'agissant des fossiles d'hommes modernes découverts en Australie, ils sont datés de 30.000 environ; quant à ceux du continent américain, ils seraient encore plus récents. Précisons que dans l'un et l'autre cas, les traces de présence humaine sont plus anciennes que les ossements fossilisés découverts ici ou là. (N15) Après ce résumé des acquis de cent cinquante années de recherches paléontologiques, il reste à définir ce qu'on pourrait appeler un scénario d'ensemble susceptible d'expliquer comment a pu se dérouler "l'odyssée de l'espèce". C'est ce que nous allons tenter maintenant, non sans avoir rappelé le caractère schématique, voire conventionnel des migrations que nous venons d'évoquer et attiré l'attention sur l'interférence de considérations raciales propres à notre temps dans l'examen du problème de nature à le compliquer encore davantage qu'il ne l'est sur le plan strictement scientifique. B. Les origines de l'homme moderne. Une question très controversée Les spécialistes qui se sont attachés à répondre à la question ont établi, au cours des années d'après guerre, deux modèles principaux auxquels est venu s'en ajouter un troisième faisant la synthèse entre les deux théories précédentes. Nous ne proposons pas une représentation graphique de chacun des trois scénarios envisagés qu'on trouve d'ailleurs dans tous les ouvrages traitant de la question car il nous paraît quelque peu hasardeux de fixer par de simples traits tout un ensemble de situations en continuel mouvement et qui, de surcroît, restent encore très mal connues. Rappelons la quasi unanimité de la communauté scientifique pour admettre que le premier représentant du genre humain, homo habilis, s'est manifesté en Afrique orientale il y a un peu moins de 3 Ma. Son successeur immédiat, erectus, entreprend, il y a deux millions d'années, une migration en direction de l'ancien monde (Eurasie); là s'arrête le consensus et commencent les divergences.
La théorie monocentriste

Pour les tenants de la théorie monocentriste, les hommes archaïques installés en Asie et en Europe (ainsi que leurs semblables restés sur le continent africain) "s'engagent dans la voie d'une modernisation anatomique... mais les choses tournent mal pour la plupart d'entre eux", en dépit d'apports nouveaux entre 1 Ma et 800.000 ans. C'est l'impasse: le processus évolutif tenté par le genre humain échoue, et il semble qu'il soit menacé d'extinction à plus ou moins brève échéance.

37

Le salut (presque au sens chrétien du mot puisqu'on va bientôt évoquer l'Arche de Noé à propos de cette théorie) va venir de l'homme moderne, homo sapiens, qui fait son apparition quelque part en Afrique à une date qu'on situe entre 200.000 et 100.000 ans. Il va d'abord supplanter les archanthropes du continent puis, à la faveur d'une troisième grande migration, vers moins 100.000, s'imposer à ses cousins d'Europe, les néandertaliens, de même qu'aux paléanthropes asiatiques, trouvant même le moyen de coloniser ultérieurement les territoires inoccupés d'Australie et d'Amérique. On ne va pas s'apesantir sur l'immense gaspillage humain qu'implique un tel scénario, mais souligner plutôt le fait qu'il attribue aux populations actuelles des racines génétiques peu profondes, leur divergence s'étant produite dans un passé "récent". La théorie monocentriste développée essentiellement par des anthropologues américains a reçu en 1987 un soutien de poids de la part d'une équipe de biologie moléculaire travaillant à Berkeley conduite par Alan Wilson, amateur à ce qu'on dit de références bibliques. Il expliqua que tous les ADN mitochrondriauxl des hommes actuels étaient issus d'une même "mère" originelle qui méritait pour cette raison d'être baptisée "Eve mitochondriale", formulation "sans doute volontairement provocatrice" qui ouvrit la voie aux débordements médiatiques qui accompagnèrent cette révélation. Nous en reparlerons plus loin quand nous aurons exposé les deux autres théories sur l'origine de l'homme moderne, à commencer par celle qui s'oppose le plus à la précédente.
La théorie pluricentriste (ou multirégionale)

Elle propose le schéma suivant appelé quelquefois pour faire tmage "modèle en candélabre". Une fois déployés en Eurasie après leurs migrations, de même qu'autour de leur foyer africain, les Homo Erectus entament, là où ils se trouvent, une évolution morphologique les conduisant, après une période intermédiaire plus ou moins longue, au stade final de l'Homo Sapiens, l'homme moderne. On peut difficilement faire plus simple; à noter cependant que si l'évolution sur place se poursuit normalement en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique, un diverticule de la branche africaine se manifeste vers 130/150.000 ans en direction de l'Europe. Dans cette théorie, les racines communes aux populations actuelles sont extrêmement lointaines puisque leur ségrégation géographique remonte à 2 Ma. Le mot qui vient d'être utilisé l'a été à dessein car il fait allusion à une fâcheuse tendance à laquelle certains ont succombé,
Les mitochondries sont de petites organites qui assurent dans les cellules les fonctions respiratoires; elles disposent d'un matériel génétique autonome constitué par de petites molécules circulaires d'ADN. 38 1

et consistant à séparer les populations humaines en groupes distincts pour mieux les opposer les uns aux autres. S'ils ne rejettent pas en bloc les nouveautés introduites par l'anthropologie moléculaire, les partisans du multirégionalisme soulignent par contre le caractère abstrait et aléatoire de ses conclusions auquel ils opposent la possibilité qu'ils ont de mettre leurs théories à l'épreuve du terrain et de la réalité des fossiles. "Les os ne mentent pas" c'est bien connu, de même est-il patent que les fossiles sont à l'évidence "multirégionalistes". Où trouver des illustrations de la théorie pluricentriste? En Asie assurément où la comparaison des traits anatomiques des Chinois modernes à ceux qui caractérisent les fossiles depuis les premiers sinanthropes fait ressortir une très nette continuité régionale: les caractéristiques du crâne et de la face se sont maintenues à travers les millénaires; on retrouve la même gracilité du squelette, les mêmes particularités de la dentition qu'on n'observe nulle part ailleurs dans le monde. La comparaison des australasiens fossiles, avec les hommes vivant actuellement sur le territoire australien et en Océanie, montre également une continuité morphologique significative, les traits anatomiques observés ne se retrouvant ni chez les Africains ni chez les Européens anciens ou modernes. Il n'est pas jusqu'à l'Homme de Néandertal qui ne constitue un bel exemple de continuité régionale à travers toute l'Europe pendant des milliers et des milliers d'années. Malgré la fin brutale de son évolution, des traits néandertaliens typiques auraient persisté chez certains Européens vivant aujourd'hui.1
L'évolution réticulée

Ecoutons à présent ceux (assez peu nombreux en vérité) qui se sont efforcés de constituer un modèle synthétique fondé sur l'hypothèse d'un métissage permanent qui se traduit graphiquement par une multitude de passerelles entre les branches du "candélabre". Partant du modèle multirégional, ils considèrent comme naturelle la tendance des populations concernées à entretenir entre elles un flux permanent d'échanges, ce qui expliquerait tout à la fois le maintien d'une grande homogénéité génétique et l'établissement de différences régionales, l'intensité des échanges étant liée à la proximité des unes par rapport aux autres. Au centre de l'ensemble où les échanges sont maintenus dans les deux sens avec les groupes périphériques,
CI.-L. Gallien, Homo - Histoire plurielle... (p.336). L'auteur précise que ''la plupart des caractères anatomiques qui sont ainsi conservés de façon significative dans un contexte régional sont des traits non adaptatifs (ils ne jouent pas de rôle majeur dans l'adaptation de l'individu à son milieu), ce qui plaide en faveur d'une continuité génétique et permet de rejeter l'idée d'un remplacement de population suivi par une adaptation secondaire des "envahisseurs" aux conditions de l'environnement qui les ferait ressembler aux populations auxquelles ils se sont substitués". 39 1

populations en contact permanent - ce qui n'est pas le moindre de ses
mérites, sauf que le problème de l'interfécondité n'est pas encore tranché. Il n'en reste pas moins que l'irruption de l'anthropologie moléculaire(N16) dans un domaine où elle n'était pas attendue a singulièrement modifié la donne, au point qu'il n'est plus possible aujourd'hui de l'ignorer même si la démarche scientifique qui est la sienne, rend sa fréquentation difficile à ce qu'il est convenu d'appeler "le grand public" .

la dérive génétique est faible; alors que chez les plus éloignés de ces groupes, la situation est favorable à la fixation de traits régionaux spécifiques. Un tel scénario "ne contredit ni les données de l'anthropologie moléculaire ni le témoignage des fossiles" assure C1.-L. Gallien; pour les non initiés que nous sommes, il a pour lui de faire appel à une notion couramment admise - la tendance à l'exogamie - chez des groupes de

c. L'anthropologie moléculaire
La publication en 1987 dans la revue "Nature" d'un article intitulé "L'ADN mitochondrial et l'évolution humaine" eut un impact considérable dans le monde scientifique; il expliquait que "les ADN mitochondriaux de 147 personnes choisies dans cinq populations géographiques avaient été analysés..." précisant que tous ces ADN "proviennent d'une femme qui est supposée avoir vécu il y a 200.000 ans, probablement en Afrique".l La revue accompagna l'article de commentaires qui soulignaient l'analogie des résultats obtenus avec les références bibliques: on y parlait d'Eve et du Jardin d'Eden identifié à l'Afrique. La théorie de l'Eve africaine était lancée? Un instant abasourdie par cette "révélation" d'un genre nouveau, la communauté scientifique se ressaisit, bien qu'un congrès interdisciplinaire (paléontologues, archéologues et généticiens) réuni à Cambridge la même année, eut apporté sa caution aux thèses défendues par l'équipe de Berkeley. Des critiques commencèrent néanmoins à se faire jour portant sur le nombre insuffisant et la structure inadéquate des échantillons de population: la composition du groupe "africain" paraissait en effet très discutable car, sur 20 personnes, 18 étaient des Noirs américains à côté de 2 Africains de naissance. Mais les plus graves furent émises en 1988 par l'équipe francosuisse de l'Université de Genève (Laurent Escoffier et André Langaney) qui mirent en avant l'importance "des problèmes méthodologiques et d'interprétation liés à l'établissement des arbres de type ADN' et des réserves que l'on pouvait faire à propos du choix de l'un parmi la multitude
Cité par B. Pellegrini. L'Eve imaginaire (p. 1J). Par la suite, la revue Newsweekfit sa une de la nouvelle Eve noire, symbole d'une "vision progressiste de la mythologie biblique" (B. Pellegrini, l'Eve imaginaire, p. 25). 2 40
1

possible. Et Béatrice Pellegrini qui faisait partie de l'équipe de soupirer: "Tout le monde s'en doutait depuis longtemps: la science objective et neutre n'existe pas". Il convenait également de prendre en considération cette autre remarque à propos de l'Eve africaine faite par V. Barriel, à savoir que ce terme "entretient une confusion entre généalogie des gènes et généalogie des individus, certes étroitement liées, mais non superposées. Toutes les femmes actuelles ne descendent pas d'une femme qui a vécu en Afrique il y a 200.000 ans, mais plutôt d'une molécule d'ADN-mt, même si cela paraît moins poétique".l Plus tard, on s'est avisé que "l'horloge moléculaire" imaginée par Alan Wilson, le chef de l'équipe de Berkeley, pour estimer les dates de séparation des lignées évolutives, n'était pas d'une fiabilité absolue. Plusieurs généticiens ont parlé de marges d'incertitude de l'ordre de 500.000 ans. Cette horloge suppose - il s'agit là d'une sorte de postulat de base - que les mutations responsables de différences génétiques s'accumulent régulièrement au cours du temps. Or ce postulat a été contredit récemment par deux spécialistes américains de biologie moléculaire: ils ont montré que la fréquence des mutations de l'ADN pouvait être irrégulière. Et V. Barriel a rappelé par ailleurs2 que d'autres études "ont révélé que les taux de mutation variaient selon les espèces considérées, mais aussi au sein d'une même espèce en fonction des gènes analysés, au sein même d'un gène... Ce qui met en doute la validité de l'horloge moléculaire. D'ailleurs, en réalité, il semble qu'il n'y ait pas une horloge moléculaire, mais des horloges multiples". Le concept d'horloge moléculaire doit donc être utilisé avec précaution. On aura noté que, jusqu'à présent, il a toujours été question de l'ADN mitochondrial (ADN mt) qui a la particularité de n'être transmis que par les femmes; il devenait urgent de trouver un Adam "compatible" avec l'Eve africaine, mère de toute la lignée humaine. Des travaux furent entrepris sur l'ADN du chromosome Y transmis par les hommes tant en France (Gérard Lucotte) qu'aux Etats-Unis (Michaël Hammer) ; le premier nommé aboutit à la conclusion que les Aka, pygmées africains originaires de l'Oubangui pourraient faire des compagnons adéquats3 et le second, tout en confirmant que l'origine de l'homme moderne se trouve bien en Afrique, considère que les descendants directs d'Adam sont à chercher du côté des chasseurs-cueilleurs Bushmen du Botswana et de la Namibie.4
1 Aux origines de l'Humanité (1/490). 2 Aux origines de l'Humanité (1/482). 3 CI.-L. Gallien. Homo... (p. 333). 4 Emission TV de la chaîne Arte "Et sapiens inventa l'Homme", Jère partie diffusée le J 6 Décembre J 999. Il faut admettre que les mensurations de l'Eve africaine devaient être en rapport avec la taille de ces ''petits hommes".

41

Mais les généticiens ne sont pas les seuls à avoir renforcé l'hypothèse monocentriste : les linguistes ont également apporté leur contribution en se lançant sur les traces de "la langue mère". L'Américain Merrit Ruhlen en particulier, dans un livre publié en 1997, soutient l'idée d'un parler originel unique commun aux homo sapiens de la troisième migration et prétend avoir trouvé 27 racines communes à toutes les familles de langues du monde.l Personne ne sera surpris d'apprendre qu'une autre école linguistique a contesté les travaux de Ruhlen en soulignant l'extrême diversité des langues actuellement parlées. Pour le professeur Hagège du Collège de France, l'hétérogénéité que nous constatons s'explique par la naissance des langues dans des régions différentes, une position que les multirégionalistes doivent enregistrer avec satisfaction. Il n'en est pas moins vrai qu'il existe "une correspondance entre les arbres de parenté des populations actuelles qu'on les obtienne à partir des langues ou à partir du matériel génétique". C'est le résultat le plus "fascinant" des études menées par les linguistes qui était apparu dès 1980 aux spécialistes du Laboratoire de génétique et biométrie de l'Université de Genève où l'on tentait d'interpréter la diversité génétique à l'échelle de deux continents: l'Afrique et l'Océanie. Dans les deux cas, il a été constaté que "les populations étudiées pour leur diversité génétique s'entêtaient à se regrouper selon leurs affinités linguistiques". 2 D'autres travaux, notamment ceux de Luca Cavalli-Sforza, ont confirmé ces résultats à l'échelle de la planète. Le scientifique italien, installé aux Etats-Unis, est surtout connu pour ses travaux de biologie moléculaire3; avec un groupe de chercheurs de l'Université de Stanford, il a confirmé l'antériorité africaine de l'homme moderne et avancé la date de 112.000 ans pour sa "sortie" hors du continent noir, après comparaison des segments d'ADN homologues pris dans les chromosomes 13 et 15 de 30 Africains et 120 non Africains. Au cours des mêmes années 1995-1997, les résultats d'autres recherches apportèrent de l'eau au moulin des défenseurs de la théorie "Out of Africa" : il y eut d'abord ceux qu'a obtenus l'équipe japonaise de Satoshi Horaï à partir de l'étude menée sur les 16.500 bases de l'ADN mitochondrial chez trois humains (un Africain, un Européen et un Japonais): les trois lignées humaines partageraient un ancêtre commun africain vieux de 120.000 à 160.000 ans. Ont été enregistrées également les conclusions des travaux du professeur
On a pu voir et entendre le linguiste américain entamer sa démonstration au cours de l'émission TV mentionnée ci-dessus. Le magazine Sciences et Avenir n° 125 de Décembre 2000 consacre un article à la proto-langue selon Ruhlen (p. 36 à 41). 2 B. Pellegrini. L'Eve imaginaire (p. 161). 3 Il est notamment à l'origine d'un postulat qui porte son nom suivant lequel une plus grande diversité génétique à l'intérieur d'un groupe de populations prouve une installation plus ancienne, postulat qui a été étendu au domaine linguistique; or, on sait l'extrême variété des langues parlées en Afrique... 42 1

Robert Dorit de l'Université de Yale portant sur l'examen d'un fragment du chromosome Y chez 1.600 personnes recrutées dans 42 populations différentes; ce dernier avance un âge de 270.000 ans pour un Adam africain.l En 1999, un biologiste chinois, le docteur Jin-Li, travaillant aux Etats-Unis, aurait apporté une réponse (décevante) aux préoccupations du Gouvernement de Pékin à propos d'une éventuelle "Lucy chinoise" qu'un confrère, le docteur Wu Zinzhi avait été chargé de trouver. Le titre de l'article donnant cette information apparemment fiable rend bien compte de l'esprit "humoristique" dans lequel il a été rédigé (NI7) : "Quand les Jaunes étaient Noirs" . On reste perplexe devant les positions prises par les spécialistes de la paléontologie à propos des origines de l'Homme moderne; de telles divergences entre eux suggèrent à tout le moins qu'il est sans doute prudent d'attendre pour se faire une "religion". Quand il constate les certitudes des uns qui considèrent le problème comme réglé - la belle assurance des
chercheurs américains est symptomatique à cet égard

- et

la réserve

des

autres (et non des moindres) qui hésitent à considérer que l'histoire de nos origines "se concentre au fond des éprouvettes et dans les méandres de logiciels informatiques",2 le non initié finit par éprouver un sentiment non pas de frustration, car il est assez sage pour savoir que la science a besoin de ce genre d'affrontements entre points de vue divergents, sinon opposés, mais d'impatience. Osera-t'il, dans ces conditions, faire, à sa manière, le point actuel des connaissances?

IV. Le point actuel des connaissances

Avec toute la prudence nécessaire, il peut le tenter en s'interrogeant d'abord sur la notion de "berceau africain" puis en cherchant à se faire une idée des migrations indubitablement associées au développement de l'espèce humaine; il se posera enfin un certain nombre de questions sur les modalités de son évolution.

A.Concernant

le "berceau africain"

Il s'agit là d'une expression quelque peu trompeuse, et ceci à plusieurs titres; en premier lieu parce que le mot "berceau", même s'il est employé
Les indications relatives à ces trois recherches (Cavalli-Sforza, Satoshi Horai" et Robert DorU) sont données par M Cornevin dans son /ivre "Les secrets du continent noir..." (p. 47). 2 V. Barriel in "Aux origines de l'Humanité" (1/464). Cette spécialiste insiste sur le fait que "si les généticiens peuvent proposer des modèles et suggérer des dates, seule la paléoanthropologie peut les valider". 43 1

pour faire image, suggère une localisation étroite du lieu de naissance accréditée en son temps par la théorie de la West Side Story. On a vu précédemment qu'il avait fallu élargir ce berceau après les découvertes d'Abel et de Toumaï, sans parler des incidences qu'ont eues les progrès de l'anthropologie moléculaire qui nous entraînent au Centre-Afrique, chez les Aka, ou dans la partie australe du continent chez les Hottentot. Souvent même, les spécialistes se bornent à situer "en Afrique" sans autre précision, l'endroit où l'Humanité a, selon eux, pris naissance. Les paléontologues de terrain ne sont pas en reste qui utilisent des mots au contenu plutôt vague
comme "néanthropiens"

- et

leur contraire

- les

"archanthropiens"

dont

la

seule caractéristique commune est qu'ils sont "Africains". Sans doute, convient-il de faire la distinction entre homo-sapiens (avec ceux qui l'ont précédé) et l'homme moderne, mais dans l'un et l'autre cas, les recherches sur le terrain et en laboratoire conduisent en Afrique. Et pourtant, l'idée d'un berceau asiatique conserve quelques partisans: on a parlé précédemment de ces chercheurs suédois qui la soutenaient en 1996. La querelle vient de rebondir avec la découverte, dans le centre de la Birmanie, d'un os du tarse vieux de 37 Ma (il s'agit de l'astragale) qui "porte la signature morphologique des anthropoïdes". C'est un défi au rôle exclusif de l'Afrique dans l'apparition des anthropoïdes se réjouit le découvreur, Laurent Marivaux, du laboratoire de paléontologie à l'Institut des Sciences de Montpellier.l C'est sans doute le moment de raconter cette légende japonaise qui elle aussi suggère une origine asiatique de l'Humanité, car c'est là, paraît-il, que le démiurge aurait obtenu les meilleurs résultats. Après avoir confectionné des personnages en argile, il les mit au four et fut très déçu du premier essai: les hommes étaient brûlés, tout noirs; il le fut tout autant du second, mais pour la raison inverse: les hommes, insuffisamment cuits, étaient blancs. Ce n'est qu'au troisième essai qu'il fut satisfait de son oeuvre: il avait créé des hommes jaunes. La pittoresque légende japonaise offre une vision très statique de nos origines, ce qui nous conduits, par une sorte d'esprit de contradiction, à parler maintenant des migrations humaines à partir... du continent noir.

B. S'agissant des migrations
Le non spécialiste s'interroge en vain, car il n'a toujours pas obtenu de réponse qui le satisfasse à la question élémentaire suivante: pourquoi les premiers "homo" et les suivants ont-ils quitté l'Afrique? Voilà des populations peu nombreuses (Y. Coppens évoque le chiffre de 150.000 "humains" il y a 3 Ma) vivant dans une région particulièrement riche en gibier la variété de la faune africaine de l'époque étant soulignée

-

Lire l'article publié dans Le Monde du 20 Novembre 2003 sous la signature de Hervé Morin. Voir également la note defin de chapitre n° J. 44

1

par la naturaliste américaine Elisabeth Hrba 1- une région moins affectée que d'autres par les variations climatiques beaucoup plus sévères dans le Nord de la planète, et qui éprouvent le besoin de la quitter pour aller vivre là où la vie est moins facile. Il lit dans la plupart des ouvrages que ces migrations s'expliquent par la nécessité où se trouvaient ces "homos" de suivre les déplacements de troupeaux de gibier dont ils tiraient leur subsistance,2 ce qui n'est pas de nature à le convaincre car il est persuadé que c'est précisément en raison des facilités d'existence que présentaient les zones inter-tropicales (africaines par hypothèse) que l'humanité y est née et s'est développée. L'argument tiré de la pression démographique (même si l'on admet 3 millions d'habitants à 2 Ma) ne paraît pas spécialement convaincant non plus. La curiosité peut-être? Yves Coppens parle de "l'esprit de colline" : quand on arrive sur une hauteur et que l'on découvre un nouvel horizon, on a envie d'aller voir de plus près à quoi il ressemble.3 Surtout quand on a le temps et qu'on est bon marcheur. Pourquoi pas après tout? Il est un autre sujet d'étonnement pour le non initié: c'est la répétition des mouvements migratoires: trois vagues successives de 2 Ma à 100.000 ans, comme si une sorte de tropisme attirait les homo erectus et sapiens africains vers les régions septentrionales, délaissant quelque peu la
partie australe du continent

- où

les fossiles sont beaucoup moins nombreux.

Mais peut-être est-il victime d'une sorte de simplisme ambiant, celui qui a prévalu jusqu'à présent: une, deux, trois vagues migratoires, un rythme ternaire classique. Au vrai, "le nombre des migrations hors d'Afrique, associées ou non avec d'éventuels retours, les dates des différents événements ou encore les caractéristiques des différentes populations (leur taille, voire leur composition)" sont autant de points qui appellent des éclaircissements estime V. Barrie1.4 "En réalité, ajoute-t'elle, les populations humaines semblent avoir subi des événements migratoires multiples et aléatoires dans des directions variées, accompagnés de changements dans leurs effectifs et leur composition et associés à des mélanges génétiques complexes. Sera-t-il possible, dans les années à venir, de répondre aux interrogations sur notre origine" se demande cette spécialiste de
1

Emission TV de la chaîne Arte du 25 Janvier 2001. La séquence oùfigurent les interventions de Mme Hrba s'intitule ''Une coïncidence au paradis". Cette spécialiste de la faune africaine n 'hésite pas à affirmer que les animaux actuels ont été contemporains des premiers hominidés et que les conditions de vie "d'autrefois" ne devaient pas être très différentes de celles d'aujourd'hui. 2 Ces déplacements du gibier possibles à l'époque de la première migration, et peut-être de la seconde, ne sont pas crédibles pour la dernière: au pléistocène supérieur, la différenciation des espèces animales dans leurs biotopes spécifiques était suffisamment avancée, semble-t'il, pour qu'on ne puisse plus parler de migrations à grande distance. 3 y. Coppens in ''La plus belle histoire du monde. Le secret de nos origines" (p. 141). Les indications sur les chiffres de population figurent à la page 149 du même ouvrage. 4 V. Barriel in "Aux origines de l'Humanité" (1/509). 45

systématique moléculaire au Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris? C.Voies et modalités de l'évolution humaine Ce qu'on peut dire dans l'immédiat, c'est qu'il faut définitivement abandonner l'idée d'une évolution linéaire de l'espèce humaine en trois étapes qu'une synthèse rapide de son cheminement pourrait suggérer: habilis, erectus puis sapiens; les transformations successives des types humains rencontrés ici où là depuis les "origines" font plutôt penser à une évolution "buissonnante" beaucoup plus compliquée que ce qu'on a cru jusqu'à présent; un buisson dont un rameau finit par s'extraire, donnant naissance à son tour à un buisson... etc, qui continuera d'exister pendant un certain temps avec le précédent. Et se pose alors la question de la fin de ces buissons et de leurs multiples rameaux, à laquelle plusieurs auteurs ont fait allusion en parlant de "l'enfermement" de certaines formes évolutives suivies de leur inéluctable disparition. On a parlé des spécialisations excessives conduisant à des "culs de sac évolutifs" et aussi de "fatigue génétique". Dans ces conditions, que vaut le critère de "sapientisation" croissante des Hominidés se traduisant par l'augmentation régulière du volume céphalique qui, jusqu'à présent, servait de "fil rouge" pour suivre l'évolution de l'espèce humaine (NI8) ? Comment expliquer en particulier le problème posé par les néandertaliens dont P. Picqjuge la disparition "insupportable"l: ces humains disposaient d'une boîte crânienne nettement plus volumineuse que celle des sapiens et ils ont fini par sortir de l'odyssée de l'espèce, laissant le champ libre à des individus apparemment moins bien dotés qu'eux. La même observation peut être faite sur d'autres spécimens d'humanité de type néandertalien vivant à la même époque en Afrique et en Asie (Java). Cela signifie-t-il qu'à partir d'une certaine durée, le succès de l'évolution dépend d'un autre facteur: un meilleur arrangement de la masse cérébrale, la rendant plus performante, mais dont les fossiles ne peuvent rendre compte de manière suffisamment précise (allusion aux moulages endocraniens) ? Il n'y a guère que chez un Teilhard de Chardin qu'on peut trouver ce genre d'explication avec sa théorie de la complexification toujours plus poussée du cerveau humain - accompagnée d'une montée parallèle de la conscience.2 Un des tout derniers fossiles découvert l'a été en Ethiopie par un paléoanthropologue du pays: il s'agit d'un ardipithécus ramidus (de type

P. Picq in "Aux origines..." (1/580). C'est la loi de complexité-conscienceformulée dans "L'apparition de l'homme" (p. 195). On doit constater que l'éminent savant ne se montre pas très compréhensif à l'égard des néandertaliens, faisant peu de cas des preuves matérielles du développement de leur intelligence (civilisation du moustérien puis du châtelperronien). 2 46

1

kadabba), vieux de 5,2 à 5,8 Ma mis au jour par Yohannès Haïlé-Sélassié.1 C'est la première fois, à notre connaissance tout au moins, qu'une découverte a été publiée par un "autochtone", ce qui nous donne l'occasion d'aborder un sujet pratiquement laissé dans l'ombre jusqu'ici, celui de l'intervention des Africains dans les recherches sur leur très lointain passé, dont ils auront sans doute à coeur de garder sur place les restes fossilisés découverts jusqu'à présent par les Occidentaux. Considérons maintenant le sujet d'une autre manière. En dépit des propos apaisants que tient habituellement Yves Coppens sur la coopération amicale existant entre les chercheurs de nationalités différentes en clair, entre les anglo-saxons et les autres - une rivalité sévère oppose les premiers aux seconds, se traduisant à l'occasion par de méchants coups-bas.2 II faut se rappeler que la famille Leakey a eu tendance à considérer le Kénya comme une "chasse-gardée" et que l'incursion "d'étrangers" sur "son territoire" a été vue d'un très mauvais oeil par l'héritier de la dynastie, Richard Leakey, lequel n'a pas hésité, en sa qualité de chef de l'administration du "National Museum of Kenya" à faire emprisonner Martin Pickford, le co-découvreur de l'ancêtre du millénaire, au motif qu'il ne possédait pas de permis de fouille: la polémique concernant ses recherches sur le terrain, en association avec Brigitte Chenut, n'est pas près de s'éteindre... II y a aussi le cas d'un chercheur ~méricain, dénoncé à Addis Abbéba comme étant un agent de la CIA, et qui a été immédiatement expulsé par les autorités éthiopiennes. On peut dès lors se demander si l'émergence d'une génération de chercheurs d'origine locale ne serait pas de nature à ''pacifier les débats et les

-

pratiques"

.

Toujours est-il que le nouveau directeur des "Community Museums of Kenya", Eustache Gitonga, a invité les découvreurs d'Orrorin à retourner dans les collines de Tugen pour compléter leurs recherches... en attendant qu'une campagne de fouilles, dirigée par un Kényan, soit en mesure d'enrichir les collections des musées de Nairobi. Car il a fait ses comptes après avoir récapitulé l'ensemble des articles consacrés aux fossiles et à l'archéologie de son pays depuis l'indépendance: sur quelque 230 auteurs, 159 sont Américains, 31 Britanniques, 29 Français, 8 Japonais et 3 Kényans seulement.3 Conclusion: le patrimoine africain est "confisqué" par les scientifiques occidentaux. La revendication sous-jacente à ce constat est parfaitement légitime et s'inscrit d'ailleurs dans un mouvement plus large de reconquête de leur passé par les Africains.
Pascal Picq fait allusion à cette découverte dans "Aux origines..." (1/569) en citant le nom de son auteur. 2 Voir l'article signé Hervé Morin sous le titre: "La paléontologie ne doit plus être un sport de combat" daté du 20 Juillet 2001. 3 Indications données par H Morin. Le Monde du 8 Février 2001. 47 1

De fait, la relève est déjà engagée. On l'a vu en Ethiopie avec Yohannès Haïlé-Sélassié, et au Tchad, c'est un scientifique du pays, Ahouta Djimdoumalbaye, licencié en sciences naturelles de l'Université de Ndjaména, qui a participé, aux côtés de Michel Brunet, à la découverte de Toumaï.1 Au Kénya même, il convient de citer le nom de Kamoya-Kiméu, décoré par le Président Reagan, pour sa participation à la recherche paléontologique aux côtés de Mary Laekey qui le tient pour le meilleur des découvreurs de restes fossilisés.2 Dans cette passionnante saga des hominidés, une question reste posée qui n'obtiendra jamais de réponse sans doute, comme celle qui consiste à se demander pourquoi il y a un univers plutôt que rien: pour quelle raison estce en Afrique seulement que l'Homme a pu développer un cerveau - et un corps - de plus en plus modernes, alors que ses frères émigrés d'Asie et d'Europe ne se sont pas révélés en mesure de le faire? Le continent africain serait-il vraiment, et pour de mystérieuses raisons, la terre d'élection de l'anthropogénèse? Bon nombre de spécialistes en sont convaincus, tel Yves Coppens qui aime à dire que "nous sommes tous des Africains d'origine".3 S'agissant des Africains eux-mêmes, ils ont toujours été
persuadés

- confortés

dans leur conviction par les scientifiques

occidentaux

-

que leur continent a été cet endroit privilégié d'où est partie la grande aventure humaine et qu'ils sont bien, selon la très belle formule d'Aimé Césaire, "lesfils aînés de la Terre".4

1 Le Monde du 12 Juillet 2002. 2 Emission TV chaîne Arte du 25 Janvier 2001. "Et sapiens inventa l'homme". 3 y Coppens in ''La plus belle histoire du Monde. Le secret de nos origines" (p. 152). 4 De manière moins poétique peut-être mais également significative, 1. IlifJé considère fIles Africains" comme les "pionniers de l'Humanité" (p. 11). 48

Notes du chapitre I

t.La recherche du "berceau perdu de nos lointains ancêtres continue d'embarrasser la communauté des paléontologues du monde entier; leur réunion, en Septembre 2000, à Poitiers l'a bien montré. D'abord situé en Afrique de l'Est, il
pourrait tout aussi bien se trouver au Tchad, voire en Asie"
s'appuie que sur des preuves par défaut

.
de l'Université de

Selon certains, l'hypothèse d'une origine africaine des australopithèques ne

- le professeur

K.-J. Jaeger

Montpellier a fait état de sa découverte en Birmanie de la mâchoire d'un primate vieux de 40 Ma "possédant tous les caractères prédits pour une forme ancestrale des anthropoïdes". Un fossile du même genre de 45 Ma a été découvert en Chine. Réf. : Compte rendu de cette réunion signé J.-P. Dufour publié dans Le Monde du 27 Septembre 2000. 2.Gabriels Camps - La Préhistoire. A la recherche du temps perdu (p. 144). L'auteur donne comme exemple de ce genre d'erreur le cas du Pithécanthrope IV (il y en avait nécessairement 3 en amont), "reconstitution faite de deux parties, l'arrière crâne appartenant à un pithécanthrope de petite taille et le maxillaire à un orangoutan contemporain... Cet échaffaudage avait servi à étayer l'attribution au genre
homo des mandibules africaines qui présentaient des caractères semblables"

.

3.Les méthodes modernes de datation ont permis de surmonter les difficultés inhérentes aux procédés utilisés autrefois pour situer dans le temps les fossiles mis au jour par les hommes de terrain. Au XIXème siècle et pendant toute la première moitié du XXème, on a employé la méthode de datation relative basée sur l'étude de la faune et de la flore environnantes. Grâce aux progrès de la science, on a pu se lancer, à partir de 1950, dans des techniques de datation absolue qui reposent pour l'essentiel sur la radio-activité dont le taux de décroissance sur un échantillon par rapport à un barême connu, sert à évaluer son âge. La méthode du carbone 14 ouvre la possibilité de remonter jusqu'à environ 100.000 ans. Pour les périodes plus anciennes, on utilise divers couples radio-actifs comme le Potassium-Argon (K-Ar) ou l'Uranium-Thorium (U-Th) dont les transformations sont beaucoup plus lentes. Il faut savoir que les mesures ainsi effectuées ne sont jamais parfaites et s'accompagnent d'une marge d'erreur de l'ordre de 5 à 10 % - et quelquefois plus. C'est ainsi que le crâne, célèbre dans le monde entier, découvert par Richard Leakey dans des tufs volcaniques près du lac Turkana, reconnu selon la méthode du Potassium-Argon comme étant vieux de 2,6 millions d'années a été "rajeuni" après de nouvelles mesures à 1,8 million d'années (Gabriel Camps: La Préhistoire, p. 133). Plus récente, la thermoluminescence, mise au point et utilisée pour la première fois en 1974, est basée elle aussi sur la radio-activité; elle nécessite le recours à des 49

procédures beaucoup plus compliquées et comporte, comme les autres méthodes, des marges d'erreur dont l'importance varie selon les auteurs. Dans l'utilisation des données radio-carbone, il faut savoir en plus qu'un certain nombre de facteurs sont susceptibles de perturber les résultats obtenus; c'est le cas lorsqu'il y a eu modification de la concentration en carbone radio-actif au cours des temps (particulièrement sensible du fait des variations du champ magnétique terrestre) ou quand les échanges avec la biosphère ont été plus ou moins lents. Il faut savoir également que, compte tenu du moment où elles sont employées (le présent), les dates qu'elles permettent d'obtenir sont décalées par rapport à celles qu'on donne habituellement avec comme référence le début de l'ère chrétienne. Ainsi, les datations dites" before present" (BP) ajoutent 2 millénaires aux datations "before Christ" (BC). Pour les périodes très anciennes, ce décalage n'a pas grande importance, mais pour les âges plus proches de nous, il est nécessaire de préciser comment est évaluée la durée: BC ou BP. 4.Le scénario de l'East Side Story illustre assez bien ce que les spécialistes appellent" la théorie de la Savane" selon laquelle les mécanismes évolutifs conduisant à l'homminisation seraient dûs à des changements survenus dans l'environnement naturel: réduction du couvert forestier et extension de la savane ce qui entraîne la nécessité de se tenir debout. Dans un tel contexte, c'est l'acquisition de la bipédie qui a "lancé" l'évolution de hominidés. Il existe en opposition" la théorie du grand attracteur" qui privilégie le processus de développement du cerveau dont l'enroulement au cours de l'embryogénèse aurait entraîné le positionnement du trou occipital, donc la posture de l'individu. Cette théorie fait appel à la notion de dynamique évolutive indépendante des éléments extérieurs qui n'est pas sans rappeler celle de Teilhard de Chardin et la loi de complexité conscience. On peut lire sur le sujet Cl.-L. Gallien ("Homo, histoire plurielle" ..., p. 191 à 198) qui conclut en présentant une synthèse des deux théories. "La verticalité et la bipédie ont débuté par une ''pré-adaptation'' qui apparaît chez les singes forestiers quadrupèdes relativement peu spécialisés. Cette pré-adaptation constitue un fait de macro-évolution résultant sans doute d'une modification brutale du programme génétique,. elle sera complétée dans le cadre d'un long processus de microévolution ''piloté'' par la nature de l'environnement dans le sens le plus favorable à la survie et à la perpétuation des espèces concernées. L'une des options possibles était la vie dans la savane; c'est elle qui a servi de point de départ à l'hominisation" (p. 198). Cette dynamique évolutive est-elle responsable de la constitution à "des fins purement techniques" d'un espace fermé au sommet de la colonne vertébrale, dont le cerveau serait devenu "locataire"? Selon l'expression de André Leroi-Gourhan Mécanique vivante (p. 29). On peut lire également du même auteur et dans le même ouvrage sa note annexe intitulée "Libération de la main" (p. 245 à 250). S.On reste perplexe devant" le fils putatif' de Lucy trouvé en Ethiopie dans la vallée de l'Awash par une équipe de paléontologues américains éthiopiens et japonais. Ce dernier dénommé "australopithecus Garhi" aurait vécu il y a 2,5 Ma et

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témoignerait d'une filiation directe avec Lucy. Voir l'article signé J.-Paul Dufour publié dans "Le Monde" du 24 Avril 1999. On avait déjà trouvé en 1994 un autre fils putatif de Lucy dans l'Afar éthiopien. Ses découvreurs (Johanson, Kimbel et Rak) l'identifièrent comme un afarensis (Cl.L. Gallien, p. 208) lui accordant 2,9 Ma. 6.Le fossile le plus célèbre du monde (référencé (KNM - ER 1470) dont il a été question à la note n° 3 provient de l'Est du lac Turkana; sur la rive occidentale de ce même lac, Meave Leakey a découvert tout récemment (publication dans la revue Nature du 22 Mars 2001) un crâne vieux de 3,5 Ma qui, logiquement, aurait dû être attribué à un australopithèque; sa capacité crânienne n'est pas précisée. Mais son aspect "éminemment humain ainsi que le mélange de caractère évolué et primitif qu'il présente" ont conduit à créer pour lui le nom générique de kenyanthropus platyops en l'occurrence compte tenu de la face plate du specimen; l'homme 1470 (deux fois moins âgé) est considéré comme faisant partie de cette lignée. Voir l'article signé Henry Gee intitulé "La mosaïque des origines humaines déconcerte les paléontologues" publié dans Le Monde du 23 Mars 2001. 7.Homo erectus perpétue l'industrie des galets aménagés initiée par homo habilis; mais l'industrie oldowaïenne va évoluer à partir de 1,4 Ma en Afrique orientale, vers ce qu'on pourrait appeler un "proto-biface". Sans qu'il y ait eu une véritable transition pour une nouvelle forme d'industrie lithique très spécifique aux homo erectus africains et européens: l'acheuléen, qui domine, vers - 700.000ans. L'outillage acheuléen est caractérisé par des pierres soigneusement taillées sur les deux faces en forme d'amande. Selon une technique impliquant un "projet" de frappes successives qui sera encore amélioré par l'utilisation, à partir de 400.000, du percuteur tendre (technique Levallois). Yves Coppens (La plus belle histoire du monde, p. 143), se référant à André Leroy-Gourhan, cite quelques chiffres permettant de mesurer les progrès accomplis dans la taille des outils; à quantité égale de silex travaillé, la longueur des tranchants augmente de façon spectaculaire: 10 centimètres pour un kilo de galets (3 Ma). 40 centimètres pour les premiers bifaces (700.000 ans) ; 2 mètres pour les outils de néandertal (50.000 ans) et 20 mètres pour ceux de cro-magnon (20.000 ans). 8.11existe de nombreuses traces de sites funéraires attribués aux néandertaliens (tombes aménagées, offrandes au défunt) comme en Dordogne et en Palestine, ou encore à l'extrémité orientale de leur zone d'habitat: Crimée et Ouzbékistan; ce qui incline à leur reconnaître une réelle spiritualité. L'homme de l'espèce possédant un langage élaboré (Y. Coppens) était par ailleurs adroit et créatif: c'est à lui qu'on doit l'industrie moustérienne du paléolithique moyen avec ses prolongements (le chatelperronien) au paléolithique supérieur. Et que penser de cet instrument de musique découvert en Slovénie, fabriqué dans un fémur d'ours des cavernes, une flûte comme en utilisèrent les hommes modernes bien après lui, et sur laquelle les spécialistes estiment possible de jouer au moins quatre notes (Cl.-L. Gallien, p. 307) ? 9.Certains auteurs font part de leur scepticisme devant les résultats de ces analyses en soulignant d'une part qu'un fragment d'ADN mitochondrial ne représente

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qu'une infIme portion du génome à partir de laquelle il est délicat de tirer des conclusions et que, d'autre part, on met en opposition un ADN néandertalien vieux de 30.000 ans avec celui d'hommes vivant aujourd'hui porteur de 30 millénaires d'évolution, donc de changement. En fait, on cherche à comparer ce qui n'est pas comparable. Cette position s'insère dans un courant d'opinion critiquant d'une manière plus générale les tentatives répétées de faire de notre espèce l'unique représentante du genre humain. "Le modèle d'une évolution progressive vers une hominisation suprême dont nous serions les seuls représentants n'est étayé par aucune donnée paléontologique, pas plus que la notion selon laquelle Néandertal serait une espèce à part n'ayant rien à voir avec notre histoire récente". Tel est le point de vue de A.M. Tillier du CNRS travaillant au Laboratoire anthropologique de Bordeaux cité dans le n° 998 de Science et Vie, Novembre 2000, p. 86. Dans "Les origines de l'homme, L'Odyssée de l'espèce", Pascal Picq parle d'une "humanité plurielle" (p. 126). IO.Sur le plan paléontologique, la Palestine apparaît effectivement comme une zone "sensible" en raison de la présence en un même lieu de fossiles humains de nature différente, mais d'âge apparemment très voisin. On y trouve des restes de Néandertaliens (Tabun et Kebara) et des "proto-CroMagnon" (Skuhl et Qafzeh); en 1985, ils étaient tous datés entre 40.000 et 60.000 ans. Certains pensaient alors que pouvait avoir débuté dans cette partie du monde un processus conduisant des Néandertaliens (venus d'Europe fuyant la dernière glaciation) aux hommes modernes après passage par un stade intermédiaire de "pré-sapiens". Gabriel Camps (La préhistoire, p. 174) pour sa part considère comme possible un processus analogue chez les" cro-magnoïdes" marocains: ainsi, le même scénario se serait déroulé aux deux extrémités de la Méditerrannée. On est en plein dans le modèle multirégional - à centrage européen. D'autres, moins catégoriques, estiment au contraire qu'il y avait eu métissage entre les Néandertaliens installés à demeure et des envahisseurs africains. Là-dessus (1988), les résultats des datations par thermoluminescence des restes découverts dans les quatre sites palestiniens sont rendus publics: il apparaît que les fossiles de Skuhl et de Qafzeh sont vieux de 95.000 à 105.000 ans et qu'ils sont contemporains des squelettes de Taboo, alors que les néandertaliens de Kebara sont plus récents (60.000 ans). Ainsi, l'hypothèse d'une origine extra-africaine de l'homme momerne, soutenue par les chercheurs de l'Université de Genève se trouvait, sinon confIrmée, du moins validée, ce qui explique" la joie non dissimulée" avec laquelle ils ont accueilli cette annonce (B. Pellégrini, l'Eve imaginaire, p. 186). La présence d'homo sapiens archaïques au Proche-Orient (à Skuhl et à Qafzeh) il y a une centaine de milliers d'années était donc reconnue, mais le débat sur leur origine n'était pas tranché pour autant. Ils pouvaient très bien constituer l'avantgarde de la troisième migration venue d'Afrique à peu près aux mêmes époques, ce qui est communément admis aujourd'hui. II.Dans un article publié le 29 Avril2000 sous la signature de J.-P. Dufour, le journal "Le Monde" fait état des derniers travaux sur la question. L'auteur révèle une étude démographique comparée "néandertalien/cro-magnon" à paraître dans la revue

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britannique "Antiquity", ainsi que des recherches menées au Laboratoire de dynamique des populations humaines du CNRS. A partir des données recueillies sur 468 sites attribués aux néandertaliens et aux hommes modernes, la distribution spatiale et temporelle de ces deux types humains a été reconstituée par ordinateur. Le résultat obtenu est particulièrement démonstratif et les chercheurs fiançais ont pu parler d'une véritable "vague" qui a pris naissance "en Asie centrale" il y a - 35.000 ans pour déferler jusqu'à l'Atlantique qu'elle atteignit dès - 32.500ans. 12.L'extinction des groupes humains engagés de plus ou moins longue date selon les espèces sur les voies de la "sapientisation" et dont les spécialistes soulignent les avancées techniques (et culturelles) qu'on peut leur imputer, constitue un véritable mystère. Au moment de s'affirmer encore davantage, les voilà qui disparaissent dans ce que Cl.-L. Gallien appelle un "cul de sac évolutif' (hypothèse ou fait scientifiquement prouvé ?), remplacés par d'autres qui poursuivront l'oeuvre de progrès. Certes, on peut considérer que les nouveaux venus, à la faveur d'une cohabitation largement étalée dans le temps, ont pu bénéficier des acquis de leurs prédécesseurs, ce qui contribue à donner l'impression d'une marche en avant régulière - et rassurante - de l'Humanité. Eux-mêmes disparaîtront à leur tour, et ainsi de suite. Faut-il admettre que les différents groupes d'acteurs de l'épopée humaine disposent d'une capacité biologique limitée qui leur est propre et les oblige à disparaître au bout d'un certain temps? - cette évolution n'étant plus alors qu'une "succession de drames incontrôlables". Teilhard de Chardin n'hésite pas à comparer l'épopée humaine à un chemin de croix (Le phénomène humain, p. 348). 13.Sans vouloir limiter les effets de ce qui apparaît souvent comme des manifestations d'euro centrisme, on peut quand même rappeler que la paléontologie est née en Europe, et singulièrement en France, ainsi qu'en témoigne le très grand nombre de "noms de baptême" donnés aux vestiges du passé qu'on y a découverts; l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie ont livré également leurs lots de fossiles qui ont marqué la deuxième moitié du XIXème siècle et le début du XXème. Mais rien ou presque en Angleterre. C'est alors qu'un certain Dawson "découvrit", entre 1908 et 1911, près de Piltdown, les restes d'un "ancêtre" mihomme mi-singe qui correspondait parfaitement à l'attente des anthropologues à la recherche du fameux "chaînon manquant" (P. Picq, p. 39). Cet eanthropus dawsoni avait l'avantage d'apparaître comme un européen tout à fait convenable - l'homme de
Néandertal l'était peu

-et surtout

d'être "anglais".

En réalité, il s'agissait d'une monstrueuse supercherie (un crâne humain associé à une mandibule d'orang-outang, le tout habilement vieilli au pinceau et entouré de vrais fossiles d'animaux divers), une supercherie qui a empoisonné la recherche pendant des dizaines d'années. Il a fallu attendre 1953 pour qu'elle soit dénoncée. Mais quarante ans plus tard, la volonté de "prouver" l'ancienneté de la lignée humaine en Europe n'avait guère faibli: en 1994, la revue "Nature" rendait compte, avec les réserves d'usage, de la découverte à Boxgrove, en Angleterre, des restes du "premier européen" (quatre fragments d'un tibia gauche humain datés de 500.000 ans). Enthousiasmé par l'événement, un journaliste du Times, dont les

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