Sur les fronts de guerres méconnues

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Dans un style direct, Maria Zdziarska-Zaleska raconte comment elle a vécu la guerre polono-soviétique mal connue en Occident et dont les conséquences ont été décisives pour la Pologne, mais aussi pour l'Europe entière : si en 1920, les Polonais n'avaient pas repoussé l'Armée rouge devant Varsovie, l'Allemagne, alors affaiblie et démoralisée, aurait-elle pu contenir l'expansionnisme des Bolcheviks ?
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296705258
Nombre de pages : 229
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Sur les fronts de guerres méconnues
Pologne -
Mémoires d’une femme médecin de bataillon

Collection Mare Balticum

Maria Zdziarska-Zaleska

Sur les fronts de guerres méconnues
Pologne -
Mémoires d’une femme médecin de bataillon

Traduit du polonais par François Rosset

L’H 

Remerciements Je remercie très vivement le professeur François Rosset qui à titre gracieux et malgré un emploi du temps très chargé a effectué cette excellente traduction des mémoires de ma mère (Dans les tranchées). Je remercie aussi chaleureusement Mme Viviane du Castel-Suel, responsable de la Collection « Mare Balticum » chez l’Harmattan pour s’être intéressée à ces mémoires. C.-Pierre Zaleski (« Kazik »), fils de l’auteur.

Avant-propos

Maria Zdziarska-Zaleska (-) est née à Grotowice, près de Rawa Mazowiecka (Pologne centrale), dans une famille appartenant à la noblesse depuis le e siècle. Elle hérita de son milieu familial une foi profonde, l’amour de la patrie et le sens du devoir, valeurs auxquelles sa carrière et sa vie furent pleinement soumises. Pendant la Première Guerre mondiale, elle participe aux activités de l’Union des scouts polonais et s’engage dans l’Organisation militaire polonaise. Elle commence aussi des études à la faculté de médecine de l’Université de Varsovie, mais l’irrésistible besoin d’aider les autres la pousse sur le front de la guerre où s’affrontent Polonais et bolcheviks. Là, bravant les obstacles administratifs autant que les préjugés sur le « sexe faible », elle expose sa vie à tous les risques en soignant les blessés et les malades, en participant à l’organisation sanitaire, allant jusqu’à créer, de sa propre initiative, une compagnie sanitaire rattachée à une brigade motorisée. Comme infirmière, puis comme médecin, elle vécut les épisodes décisifs de la guerre : la défense de 

Sur les fronts de guerres méconnues Lwów d’abord, puis la marche sur Mińsk et la Bérézina, l’offensive de Kiev, les batailles de Wyszków et de Hrubieszów. Constamment exposée par sa bravoure extraordinaire, elle fut capturée par les bolcheviks, mais parvint à s’échapper. Dans son service militaire, elle obtint le grade de sous-lieutenant et fut décorée de la Croix des braves, de l’ordre Virtuti Militari de cinquième classe et de la Croix de l’Indépendance. La guerre terminée, Maria Zdziarska ne déposa pas les armes pour autant. Elle fut la seule femme volontaire à s’engager dans la troisième insurrection de Silésie, en . Ce n’est qu’à son retour qu’elle reprit ses études pour obtenir enfin, en , son diplôme de médecin. Pendant douze mois, elle accomplit ses stages en Pologne orientale (à Osada Krechowiecka sur le Horyń), dans une unité de maladies infectieuses, puis à Busko (Pologne méridionale) où elle s’occupa d’enfants tuberculeux. En , elle partit pour Paris, en vue d’approfondir ses connaissances médicales. Une année plus tard, elle épousa Zygmunt Lubicz-Zaleski, poète et mémorialiste, professeur de littérature, animateur de la vie intellectuelle des émigrés polonais en France. Pendant la période de l’entre-deux guerres, elle habita Paris avec son époux. Elle eut quatre enfants – Andrzej, Kazimierz, Roman et Monika – qu’elle éduqua dans l’esprit du patriotisme et du respect des valeurs traditionnelles, donnant l’exemple par sa propre conduite. Car elle considérait l’exemple, ainsi qu’elle l’écrit dans ses souvenirs, comme le meilleur des maîtres. Elle passait les périodes de vacances en Pologne avec ses enfants pour susciter leur attachement aux lieux originaires de la famille. Lorsqu’éclata la Deuxième Guerre mondiale, elle s’engagea activement pour la défense de la patrie. Elle organisa, dans sa région, des postes sanitaires, soigna les soldats malades ou blessés à l’hôpital de Rawa Mazowiecka, puis les civils, dès , 

Avant-propos en tant que médecin d’arrondissement de l’. Elle donna des cours de formation aux futures infirmières militaires, créa des règlements pour les patrouilles sanitaires, prit en charge la distribution du courrier clandestin. En , elle fut décorée de la Croix d’argent du Mérite ; moins d’une année plus tard, elle devint lieutenant de l’. Arrêtée le  avril , elle subit interrogatoires et torture au poste de la Gestapo de la rue Szucha à Varsovie, puis fut enfermée à la prison du Pawiak, d’où on la transféra au camp de concentration de Ravensbrück, puis au camp disciplinaire de Grünenberg, près de Berlin. À la fin du mois d’avril , elle fut transportée par la Croix-Rouge en Suède d’où elle put, grâce à l’aide d’amis, gagner la France. Le dernier épisode de sa vie militaire se joua en , lorsque le général Władysław Anders lui décerna le grade de capitaine des troupes sanitaires. Après la guerre, elle vécut à Paris, au  de la rue Boissière. Pour entretenir sa famille, elle faisait des veilles de nuit auprès de grands malades, alors que la journée, elle s’occupait de son mari qui était sorti du camp de concentration de Buchenwald dans un grave état d’épuisement, mais aussi des enfants, orphelins ou miséreux, qui arrivaient de Pologne en France. Après la mort de son mari, en , elle participa aux activités d’organisations des émigrés polonais et des anciens combattants. En qualité de commandante, elle dirigea l’Union des scouts polonais en France ; elle prit en mains l’administration de la villa de la Société historique et littéraire polonaise à Dinard, travailla pour la Bibliothèque polonaise de Paris. Sa maison était toujours ouverte aux amis, aux écrivains, aux compatriotes de passage. Marquée par l’âge et la maladie, elle rentra en Pologne en  où elle passa les deux dernières années de sa vie dans la maison familiale de Varsovie, rue Lenartowicz, entourée de ses proches et d’anciennes camarades de combat. 

Sur les fronts de guerres méconnues Les souvenirs de guerre des années - nous mettent en présence d’un personnage d’exception. Énergique et douée du talent de l’organisation, sensible à la souffrance humaine, Maria Zdziarska-Zaleska fut un être d’action au sens le plus plein du terme. Dès l’instant où la patrie et la nation sont menacés, la possibilité de servir est perçue par elle comme un impératif absolu. Elle abandonne tout – sa maison, ses études, sa tranquille existence – pour gagner l’épicentre du conflit, car c’est là qu’elle se sent la plus utile. Les difficultés qu’elle rencontre pour obtenir l’autorisation d’aller au front sont perçues par elle comme la pire des épreuves. Lorsque baisse l’intensité des combats et que diminue le nombre des blessés à soigner, elle se sent aussitôt désœuvrée et fâchée de perdre son temps. Mais quand il s’agit d’aller panser un blessé dans le sifflement des balles, Marie n’écoute que sa force et son courage qui nous paraissent incroyables aujourd’hui. Pour cette femme sans peur, comme pour les citoyens de l’antique polis, la quintessence de l’être humain est dans l’action : c’est elle qui définit l’identité des individus, détermine sa position morale, libère les émotions les plus vives. Maria Zdziarska-Zaleska peut être perçue comme un de ces êtres éminemment rectilignes, si rares de nos jours, chez qui la contradiction n’a pas de raison d’être. Le destin particulier de l’individu et son engagement pour le bien commun sont une seule et même chose. Quand ce sont des valeurs supérieures qui sont en jeu, la vie et la mort ne sont plus en opposition : si l’on peut vivre, c’est pour servir la patrie, s’il faut mourir, c’est pour la gloire de celle-ci. Face à la réalité qui l’environne, le soldat sanitaire Zdziarska réagit corps et âme : par le vif transport et non par le froid calcul, par la réaction pathétique plutôt que par la distance sceptique. Les décisions, elle les prend impulsivement dans l’instant pour passer aussitôt à leur réalisation. Cette spontanéité qui frise 

Avant-propos parfois l’exaltation ne laisse aucune place dans son esprit pour la distance, l’hésitation ou la critique. Le soldat Zdziarska croit fermement en ses idéaux et cela lui suffit. Dans ses souvenirs, Maria Zdziarska-Zaleska réalise ce principe que son mari devait considérer plus tard comme l’exigence la plus essentielle de l’écriture du mémorialiste, à savoir que l’écrivain doit avouer ouvertement qu’il se constitue lui-même en objet du discours, quel que soit le degré d’objectivité de celui-ci. C’est ainsi que Maria se fait elle-même, sans gêne ni fausse honte, l’héroïne de son récit. Mais comme sa propre personnalité est toute différente de celle de son mari, ce principe se réalise dans sa narration de façon particulière : non pas dans une interprétation susceptible de dévoyer les faits, mais dans le dessin du monde représenté. Sous sa plume, les événements ne sont pas souvent analysés dans le détail ; rares sont les jugements de valeur. Il n’y a pas de large vision politique, ni même le souci de situer les événements dans leur contexte historique. Mais il y a le monde vu par une jeune femme de vingt ans. Avec son éducation patriotique et son enthousiasme romantique, étrangère à toute réflexion spéculative, Maria décrit ce qu’elle voit et ce qu’elle fait. C’est pourquoi son récit présente deux caractéristiques essentielles : on y trouve d’une part l’accumulation des éléments concrets saisis par la description et, d’autre part, l’expression d’un état d’âme qui donne leur sens à toutes les actions. La parole a pour tâche ici de véhiculer les émotions, celles qui ont déjà été vécues et celles que l’écriture ravive après des années. Elle est, en outre, parfaitement transparente, originaire pour ainsi dire, puisque loin de retenir l’attention du lecteur sur elle-même, elle la dirige immédiatement sur les choses qu’elle désigne. Pour Maria, le mot est la chose ; plus même : il est l’action. C’est là que l’on peut voir sans doute la valeur la plus profonde de ce témoignage 

Sur les fronts de guerres méconnues immédiat, qui, sans pose ni artifices, révèle une vision de la personne humaine où l’expérience intérieure et la praxis sont indéfectiblement liés. (Note de l’éditeur parue dans l’édition polonaise de W okopach, Łódź, Lodart, .)

Note du traducteur

À l’intention du lecteur occidental d’aujourd’hui, il convient de rappeler au moins brièvement le contexte historique de ces mémoires. Maria Zdziarka les rédige en , à une époque où le jeune État polonais se trouve déchiré et secoué par de violentes rivalités politiques, consécutives notamment à l’assassinat du président de la république, Gabriel Narutowicz, le  décembre , par un fanatique de l’extrême droite. Le coup d’État conduit par le maréchal Piłsudski le  mai  mettra fin, pour un temps du moins, à cette période instable. Maria Zdziarska est issue de la classe des propriétaires terriens où le patriotisme a toujours été cultivé avec ferveur ; pendant tout le e siècle, alors que la Pologne, intégralement partagée en , n’avait plus ni territoire, ni organisation étatique propre, c’est au cœur des grands et petits domaines agricoles, dans les manoirs, qu’ont été le plus efficacement préservées les traditions et la culture polonaises ; c’est là aussi que les insurrections de novembre  et de janvier  ont trouvé d’importants appuis et c’est donc là encore que les répressions ont été particulièrement fortes après l’échec


Note du traducteur de ces soulèvements. La jeune Maria est éduquée dans le souvenir de ces actions héroïques et tragiques du peuple polonais. Dans son milieu, les perspectives de reconstitution de l’État polonais qui se dessinent au cours des péripéties de la Première Guerre mondiale sont exaltantes ; elles réveillent l’espoir, si longtemps refoulé, d’une restauration de l’État et suscitent un enthousiasme patriotique passionné. Les choses ne seront pourtant pas simples pour les Polonais, même s’ils ont effectivement recouvré leur indépendance, suite à la déclaration de Versailles du  juin . Car s’il fallait rétablir au plus vite des structures étatiques fiables, ce qui n’allait évidemment pas de soi dans un pays démembré et dépourvu d’une véritable classe politique, il devait s’avérer bientôt que l’indépendance était également menacée de l’extérieur. Un peu comme la République française de , c’est par la guerre que la Pologne de  s’est affirmée et consolidée, alors qu’elle aurait tout aussi bien pu s’effondrer. C’est de cette guerre où elle s’est illustrée, souvent en première ligne, que parle principalement Maria Zdziarska dans ses mémoires, une guerre qui fut difficile et violente, décisive pour l’avenir de la Pologne, mais aussi, plus largement, de l’Europe entière ; et pourtant, c’est un épisode de l’histoire ordinairement mal connu, voire méconnu en Occident. Le récit de Maria Zdziarska n’a rien d’un exposé synthétique sur tous ces événements ; c’est un témoignage direct rendant compte de ce qui est vécu et ressenti. Il n’y va donc pas d’une analyse de ces épisodes de l’histoire si importants, puisqu’ils ont conditionné l’essentiel des frustrations, des rancœurs, des craintes et des ambitions autour desquelles s’est nouée quelques décennies plus tard, la Deuxième Guerre mondiale et qui marquent aujourd’hui encore les relations entre les peuples et les états concernés. Mais justement, comme il est question d’états d’âme, la voix de Maria 

Sur les fronts de guerres méconnues Zdziarska nous parle de l’histoire telle qu’elle est vécue par les individus qui la font et qui la subissent. Ces sentiments partagés qui sont à la base des engagements, aveugles ou clairvoyants, c’est d’abord dans le cœur des individus qu’ils se forment et c’est par le discours de ceux-ci qu’ils se partagent et se consolident. La Grande Histoire se tisse d’abord à la première personne ; nous sommes donc tous personnellement responsables de l’histoire. Telle peut être la leçon ultime de ces mémoires.
* * *

Loin de viser l’effet ou le brio, le style de Maria Zdziarska reflète à la perfection le caractère même de ces mémoires. Il s’agit toujours de communiquer immédiatement l’essentiel des faits et des sentiments qu’ils éveillent; le langage est sinon familier, du moins quotidien, les ellipses sont nombreuses. Marquée par une alternance fréquente du passé et du présent, la narration reflète ce va-et-vient qu’opère le souvenir entre le temps des événements racontés et le temps de l’écriture. Dans la traduction française, on s’est efforcé de transposer ces particularités stylistiques, notamment par le recours quasi systématique au passé composé, littérairement anachronique en , mais, pour l’oreille d’aujourd’hui, bien plus fidèle à la tonalité du texte original que ne l’aurait été le passé simple. Les notes explicatives ont été reprises de l’édition polonaise de W okopach (Łódź, Lodart, ), mais le plus souvent adaptées et simplifiées à l’usage du lecteur français. F. R.

Introduction

Je suis née en  à Grotowice, dans une demeure en mélèze qui avait plus de deux cents ans. J’étais la troisième de sept enfants : quatre garçons et trois filles 1. Mon père était ingénieur des voies de communication et propriétaire terrien ; il construisait des routes et, tout à la fois, gérait le domaine familial, ce qui ne l’empêchait pas de trouver le temps de travailler pour les autres et de consacrer des heures entières à parler avec nous. Il savait tout faire et considérait qu’aucun travail n’était indigne. Parfois, il quittait le dessin d’un plan compliqué pour relayer notre mère à la cuisine ou pour aller planter, bêcher, sarcler au jardin. Ma mère ne se contentait pas de gouverner la maisonnée et d’éduquer ses nombreux enfants ; elle consacrait aussi beaucoup de temps à toutes sortes d’engagement dans la collectivité. Elle dirigeait l’école du village, animait divers groupements, donnait des conférences. Tout ce qu’elle faisait, elle l’exécutait au mieux, consciencieusement, jamais en dilettante. Il suffit de rappeler, pour illustrer cette qualité, qu’en quinze ans de présidence du Cercle des femmes 

Sur les fronts de guerres méconnues propriétaires terriennes (qu’elle avait elle-même fondé), elle n’a pas manqué une seule des séances qui se tenaient chaque mois loin de chez nous, à vingt-trois kilomètres par une fort mauvaise route. C’était pourtant l’époque où elle a mis au monde ses cinq derniers enfants qu’elle a nourris au sein le plus longtemps possible. Depuis le temps où nous avons fréquenté l’école jusqu’à ce jour 2, ma mère a dirigé la commission scolaire de la commune et je ne me souviens pas qu’elle ait manqué la moindre réunion, même pendant la guerre et dans les années qui ont suivi où, faute de cheval, elle devait s’y rendre à pied, à quatre kilomètres de la maison, par n’importe quel temps. Dans tous mes souvenirs, depuis les plus anciens, mes parents m’apparaissent toujours actifs, au travail. De même, s’ils aimaient leur pays, ce n’était pas qu’en paroles, mais aussi en actes. En , ils n’étaient pas seulement d’avis que mes frères devaient aller servir dans l’armée, mais ils ont accepté que je m’engage moi aussi. Ils comprenaient parfaitement mes motifs car ils pensaient, comme moi, que je ne faisais là que remplir mon devoir le plus élémentaire. Ainsi, en , nous étions trois dans les troupes armées ; en , deux de plus. Le plus jeune d’entre nous n’avait alors même pas seize ans. On peut imaginer les souffrances de nos parents qui devaient rester souvent pendant de longues semaines sans aucune nouvelle, pour apprendre enfin que l’un était blessé, un autre prisonnier. Et pourtant, jamais nous n’avons entendu le moindre mot de plainte ou de reproche. Notre enfance fut excessivement heureuse. Nous étions aimés, nous apprenions à aimer Dieu, le pays et les hommes ; on attirait notre attention sur ce qui est beau et bon ; on nous apprenait à travailler. Mais nous n’étions pas enfermés dans le cadre des convenances, nous jouissions de cette liberté dont les enfants ont tant besoin. Les filles, comme 

Introduction les garçons, nous gambadions pieds nus depuis les premiers jours du printemps jusqu’à l’arrière automne, nous nous lancions dans des expéditions lointaines en quête de myrtilles ou de champignons, nous montions à cheval, construisions des forteresses, livrions les plus grandes batailles. Dès nos premières années, nos parents nous prenaient au sérieux ; souvent, ils nous confiaient des tâches d’adultes en insistant sur la responsabilité qui nous incombait. Jamais ils ne nous cachaient quoi que ce soit ; nous savions toujours très bien quelle était la situation de notre exploitation. Ainsi, tout ce qu’il peut y avoir de bon en nous, l’amour du pays, l’ardeur au travail, la débrouillardise, c’est à ces parents merveilleux que nous le devons. Car ce qui forme l’homme, c’est l’exemple et l’esprit ambiant.

C 

La Grande Guerre

Les vacances de  étaient pour moi les premières après la fin du collège. J’avais seize ans, la tête remplie de toutes sortes de projets pour la suite de mes études, désireuse aussi de m’engager pour le bien commun. Depuis une année, je dirigeais une troupe de scouts et participais aux activités clandestines de la « jeunesse de Varsovie 1 ». Je me souviens de ces moments merveilleux où, en colonie ou en excursion, nous nous alignions au garde-à-vous pour prêter serment en reprenant les mots de la Rota de Maria Konopnicka 2. Il est évident pour moi que ce n’étaient pas des paroles creuses, mais quelque chose qui nous remuait en profondeur et nous poussait au labeur, même le plus dur, au sacrifice, à l’action et à l’abandon de nous-mêmes. Mes livres préférés, outre les œuvres de nos grands poètes romantiques, évidemment, étaient Gloria Victis d’Eliza Orzeszkowa 3 et tous les récits de l’épopée napoléonienne, en particulier ceux qui relataient le fameux épisode de Samosierra 4. J’aimais, j’adorais littéralement ces histoires. Dans mes plus secrètes pensées, je 

Sur les fronts de guerres méconnues nourrissais le sentiment que nous ne pouvions pas continuer à vivre comme nous le faisions, que sans la liberté, l’homme ne peut qu’étouffer ou s’avilir. Je revenais parfois à cette question si souvent posée dans mon enfance, lorsque ma mère m’enseignait notre histoire : « Oui, voilà le passé – mais où en sommes-nous maintenant ? » J’étais affligée de ne pas savoir s’il existait une organisation qui préparait une nouvelle « insurrection » (car pour moi, alors, la lutte pour la liberté ne se concevait que sous la forme d’une insurrection). Arrivée comme chaque été pour les vacances à la maison, à Grotowice, je me suis mise à cataloguer la bibliothèque de mon père. C’était un assez gros travail, mais le plaisir qu’il procurait était rare. J’aimais – et j’aime toujours – toutes les choses anciennes ; j’étais donc ravie quand je trouvais une cosmographie italienne du e siècle, la première édition du traité de chimie de Berzelius 5 ou des brochures du temps de la Diète de Quatre Ans 6. J’avais reçu pour consigne d’emballer les précieux ouvrages scientifiques dans des caisses, car mon père voulait les offrir à la Société Scientifique de Varsovie 7. Dans le même temps, j’ai mis sur pied au village un cercle de jeunes filles où je voulais avant tout développer l’amour de la patrie. Suivant les principes inoubliables du professeur Artur Grski 8, je considérais que mes camarades m’étaient égales en intelligence, qu’elle étaient capables, sinon de tout comprendre par la raison, du moins de tout sentir intuitivement. Nous lisions ensemble nos grands poètes, des romans, des nouvelles et récits historiques écrits avec le cœur, comme Gloria Victis ou la trilogie de Sienkiewicz 9. Et non seulement ces filles étaient capables de vivre intensément ces lectures, mais nous n’avons pas tardé à former un groupe très soudé, fondé sur la confiance mutuelle et une réelle sympathie. À part ces activités, le tennis, la baignade dans la rivière, les promenades et l’équitation ajoutaient à 

La Grande Guerre la joie des dernières « vacances enchantées » de mon enfance qui s’achevait justement. Les premiers échos des incidents de Sarajevo 10 sont parvenus jusqu’à nous sans éveiller d’agitation particulière. Mais le 1er août, ce fut un vrai coup de tonnerre, avec l’annonce de la mobilisation générale : la Russie venait de déclarer la guerre à la Prusse. Et alors ? Qu’avions-nous à faire, nous autres Polonais ? Rien, personne ne bougeait. C’était la perplexité, l’hésitation, l’attente de nouveaux développements. D’étranges courants étaient dans l’air ; la joie s’y mêlait à l’inquiétude. Une première semaine a passé, remplie de terribles incertitudes et de grands espoirs : peut-être qu’une voix forte allait enfin se lever pour nous appeler à l’action ? Et bientôt, le second coup de tonnerre : l’appel aux Polonais du général en chef des armées russes 11. Finies l’incertitude et l’hésitation ! Les gens avaient trouvé leur réponse : « Soyons fidèles à la Russie. » Suivant l’appel de la facilité, ils se réjouissaient de voir déjà la Russie accorder l’autonomie à notre pays. Les belles promesses rendent les fous joyeux, n’est-ce pas ? J’avais trouvé dans la bibliothèque de mon père l’appel que le grand-duc Constantin avait lancé en  12, après le commencement de l’insurrection ; les promesses étaient presque les mêmes. Je montrais partout ce document, je le lisais, l’expliquais, rappelant que ce n’était pas la première fois que les Russes nous promettaient monts et merveilles. J’étais désespérée de voir que les gens continuaient à leur faire confiance et à se réjouir malgré tout. Je n’arrivais pas à y croire. Ainsi s’évanouissait l’espoir d’une action commune des Polonais. À la place, un sentiment rampant de honte : pour quelques rogatons promis, nous étions prêts à lécher ces mains qui avaient passé la Pologne sous le knout, nous lancions des fleurs aux cosaques. Jusqu’à ce que brille enfin une étincelle, ce « quelque chose » tant attendu : les fusiliers – une Armée 

Sur les fronts de guerres méconnues polonaise – marchaient sur Kielce 13 ! Le cœur et l’âme nous y poussaient, mais comment aller jusque là-bas ? Or bientôt, avec cette merveilleuse nouvelle, une autre souffrance : les critiques et les anathèmes qu’il fallait entendre de la part de ceux-là mêmes qui étaient prêts à se sacrifier pour la Pologne. En août, au milieu d’une réunion du Cercle des propriétaires terriennes, j’ai osé pour la première fois prendre la parole pour faire remarquer que l’armée russe, ce n’était pas « notre » armée et que s’il y avait bien là-bas un certain pourcentage de Polonais, cela ne légitimait pas que nous utilisions les dons de nos compatriotes pour créer des hôpitaux de l’armée russe. J’ajoutais que si nous voulions aider les victimes de la guerre, il serait cent fois plus juste de penser à soutenir les nombreuses familles polonaises dont on avait arraché des réservistes par la force. Les dames ont très bien compris mon raisonnement ; elles m’ont même vivement appuyée. Toutefois, à la sortie de la réunion, j’ai eu une dispute avec une jeune femme de notre voisinage au sujet de « notre » véritable armée, des Légions et des héros de  dont elle disait devant moi. « Ah, ces Légionnaires, ce sont des fous et des insensés comme ceux de  : les uns, comme les autres ne peuvent que nuire au pays. » Au fond, ma contradictrice avait bien raison de faire le lien entre les soldats des Légions et les insurgés de  : chez les uns comme chez les autres, c’était l’amour du pays qui guidait leur engagement, mais je suis restée longtemps troublée en pensant qu’il pouvait y avoir une Polonaise, jeune au surplus, qui était incapable de sentir ces valeurs et de vénérer ces hommes pour l’extraordinaire esprit de sacrifice que leur inspirait l’amour de la Patrie. Du reste, cette Polonaise devait vivre dans un curieux environnement, elle qui avait dit encore, dans la dispute, que de l’indépendance du pays, il n’y avait lieu ni de parler, ni même de rêver maintenant ; qu’il serait 

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