SUR ROSALIE RENDU OU L'AMOUR À L'UVRE DANS LE PARIS DU XIXè SIÈCLE

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Fille de la charité exceptionnelle, Sœur Rosalie a consacré sa vie entière au service des pauvres. Elle a servi dans le quartier Mouffetard, alors le plus misérable de Paris., pendant l'une des périodes les plus agitées de l'Histoire de France qui, de la Révolution au Second Empire, transforma la société et vit l'éclosion d'une conscience sociale. Avec le concours de Sœur Rosalie fut fondée la Société de Saint Vincent de Paul. Son procès en béatification a débuté en 1953.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296202412
Nombre de pages : 240
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Sœur Rosalie Rendu ou L'Amour à l' œuvre dans le Paris du XIXe siècle

@L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0601-0

Claude DINNAT

Sœur Rosalie Rendu ou L'Amour à l' œuvre dans le Paris du XIXe siècle

Préface
du Père Joseph Choné Promoteur de la Cause des Saints

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Préface

Ce livre est bienvenu... Car, me semble-t-il, il répond bien à certaines attentes de nos contemporains. Qui ne s'intéresse à son passé? Plus que jamais paraissent des livres d'histoire. Ils sont, bien sûr, très divers; les uns s'attachent à de grandes fresques d'ensemble, d'autres se focalisent sur des sujets plus restreints. Tous ont certes un point commun. Ils veulent traduire objectivement ce passé auquel ils se sont consacrés. Et pourtant chacun d'eux est redevable de son auteur, de sa subjectivité. En les lisant on ne peut faire abstraction de cette réalité. Comment peut-on donc les recevoir? Quel intérêt y a-t-il à les lire? Nous rapprochent-ils d'un passé révolu, mort en quelque sorte, ou nous aident-ils à mieux nous situer dans notre monde contemporain, celui où nous désirons avoir un rôle pour y connaître un épanouissement personnel et réaliser notre propre vocation? Monsieur Claude Dinnat, par le choix du titre qu'il a donné à son ouvrage, reconnaît à quel point il s'est engagé dans son étude. Sœur Rosalie Rendu ou L'Amour à l'œuvre dans le Paris du XIX siècle retrace, selon les critères les plus sérieux, la vie d'une religieuse en la situant avec justesse dans les divers environnements qu'elle a connus. Ainsi le Paris de la première moitié du dixneuvième siècle nous devient-il plus familier, et nous pourrons mieux évaluer les uns par rapport aux autres les monuments et documents littéraires qui font la gloire de cette époque. La seconde partie du titre oriente le lecteur vers de nouveaux horizons. Il n'est

pas possible d'apprécier la personnalité de Sœur Rosalie sans reconnaître, même sans y adhérer, la foi qui la soutenait et la faisait agIr. Par son œuvre, Monsieur Dinnat nous donne l'occasion de nous situer par rapport au passé, que nous le reconnaissions nôtre ou étranger à nos propres préoccupations. Car nous sommes redevables de ce passé et nous devons en être parfaitement conscients. Il ne s'agit pas sans doute de le reproduire, mais bien de l'intégrer. La première moitié du XIXe siècle a dû reconstruire une société que la Révolution française avait bouleversée. Sous divers régimes, qui n'obéissaient pas aux mêmes inspirations et ne reconnaissaient pas les mêmes valeurs, Paris s'est agrandi, et a permis que des classes sociales vivent côte à côte, sans comprendre et apprécier leurs solidarités. Des failles sont apparues dont on peut toujours voir les conséquences. Le passé résiste. Il faut le savoir pour mieux s'engager dans le présent. Suivre Sœur Rosalie dans son action quotidienne dans le quartier de la rue Mouffetard, comprendre qu'elle n'a pu exercer sa bénéfique influence sans demander l'aide compréhensive de ceux qui, par leur situation sociale, pouvaient efficacement la soutenir, permet de s'ouvrir aux autres et de rechercher les conditions d'une cohabitation heureuse et fructueuse. C'est ainsi que le passé s'ouvre au présent et le sert réellement. Pour certains de ses lecteurs ce livre sera l'occasion de s'enrichir dans un tout autre domaine, celui qui touche le religieux. Monsieur Dinnat trace le portrait d'une religieuse catholique qui appartient à la Société des Filles de la Charité, fondée par Vincent de Paul et Louise de Marillac. Peut-on apprécier toute sa personnalité sans reconnaître ce qui est centre et moteur de toute sa vie: la conformité qu'elle a toujours voulu avoir avec Jésus-Christ? Adhérer à la même croyance et vivre de la même foi sont des conditions qui permettent de mieux le comprendre et de s'en enrichir. Mais même ceux qui y seraient étrangers, pourvu qu'ils lisent ce livre sans a priori, pourront apprécier la plus profonde motivation de son auteur: travailler selon ses possibilités à la reconnaissance de la sainteté de Sœur Rosalie Rendu. L'auteur s'en explique clairement dans son introduction et ses conclusions, ce qui permet de lire le corps du livre sans se sentir gêné. Dans la primitive Église, les martyrs, après les Apôtres, ont été reconnus - 10-

comme réellement saints en ayant témoigné magnifiquement du Royaume des Cieux par l'effusion de leur sang à la suite de Jésus. Lorsque, sous Constantin, l'Église a été reconnue, les confesseurs de la foi ont pris la suite des martyrs et c'est la pratique de leurs vertus (foi, espérance, charité et aussi prudence, justice, force et tempérance), poussée jusqu'à l'héroÏcité, qui leur a permis de recevoir la même vénération de la part des disciples du Christ. Aujourd'hui encore se révèlent de tels témoins. Dieu permet qu'ils soient précisément reconnus pour correspondre aux besoins d'un temps. Ne vivons-nous pas une époque qui, par plus d'un aspect, pourrait faire penser aux conditions de vie, à Paris, des années 1830-1850? Le Christ est le même hier, aujourd'hui et demain. Son action en Sœur Rosalie ne pourrait-elle permettre de rendre grâce pour l'action vécue de nos jours par des chrétiens soucieux de suivre le mieux possible leur maître, en inventant sans cesse de nouveaux moyens pour vivre de l'amour divin? Comment ne pas souhaiter à ce livre toute la diffusion qu'il mérite?

Père Joseph Choné Promoteur de la Cause des Saints

- Il -

Introduction

Avec ce nom, Rosalie, qui fait vieillot, et sa cornette au vent, notre héroïne prête plutôt à sourire à l'aube du XXIe siècle. On l'imagine faisant le catéchisme aux enfants ou s'occupant de vieillards, espiègle et bonne, mais, il faut bien l'avouer, paraissant au premier abord bien insignifiante! À Paris, et surtout dans le 13e arrondissement, autour de la Place d'Italie, on sait qu'une avenue porte son nom. Oh! une courte, une ridicule avenue un peu avortée certes, mais tout de même, ce n'est pas rien! Alors, cette Sœur, qu'a-t-elle bien pu faire qui lui vaille les honneurs dus aux célébrités? Une célébrité, on ne saurait si bien dire. De 1802 à 1856, dans cette première moitié du XIXe siècle où la France connut des troubles civils d'une rare violence, où cinq régimes politiques se sont succédé, une Fille de Saint-Vincent-dePaul a accompli une œuvre caritative considérable, traversant épidémies, révolutions, crises économiques, sans faiblir. Elle fut en quelque sorte la Sœur Emmanuelle, ou l'Abbé Pierre, de tout un quartier particulièrement sinistré, et au-delà même. Tout Paris la connaissait. C'était Sœur Rosalie, archétype, modèle de toutes ces Sœurs de charité dont les gouvernements avaient besoin pour assurer un service social de proximité et soulager les misères. Elle a porté les qualités de dévouement et d'efficacité, les capacités de compassion de ce type d'apostolat à un tel degré de perfection que son seul nom suffisait à désigner toute une compagnie de religieuses et à leur valoir la reconnaissance populaire.

La vie de Sœur Rosalie c'est un demi-siècle d'un labeur, d'une constance, d'un don de soi exceptionnels au service d'une cause sacrée pour elle, puisqu'il s'agissait d'aider, de soigner, d'aimer Jésus-Christ dans ses membres souffrants, dans ses frères blessés, les pauvres. Vouloir écrire son histoire, retracer son parcours terrestre, oblige à l'humilité. D'abord parce qu'on doit se faire petit devant une personnalité aussi forte, devant une foi aussi intransigeante, devant une œuvre aussi considérable et parce qu'on ne peut qu'être humble devant tant d'humilité. Ensuite parce que le sujet est pauvre en éléments romanesques, en possibilités de rebondissements, en motifs d'une histoire palpitante, excitante. Fût-elle exemplaire, ce n'est que la vie d'une Fille de la Charité. Que peut-on en attendre? Pourtant il faut courir ce risque. Car la vie de Sœur Rosalie, si elle est sans éclat et d'apparence monotone, n'est pas sans grandeur; elle mérite d'être racontée dans son enfouissement même car elle est pur don. À l'image des moines et moniales contemplatifs retirés dans leur existence d'oraison, Sœur Rosalie apporte un témoignage de vie sanctifiante: l'oblation dans une action, au service de Dieu, mue par la Prière, et transcendée en Prière. Aventure à la fois toute intérieure et hors des limites de soi, à la recherche exaltée des autres, de l'Autre. De l'Autre dans le mystère d'incarnation, dans ce qui signifie le plus sa Gloire: son humanité voulue et assumée dans le pauvre, le méprisé, l'écrasé. Sœur Rosalie a goûté pleinement les Béatitudes. Et l'étonnant est que le monde, la société dans toutes ses composantes, s'incline, aujourd'hui comme hier, devant ces témoins de l'Amour. C'est que, à leur corps et cœur défendant, ils sont un peu sa bonne conscience. Ils l'exonèrent de ses manques et de ses duretés, de ses appétits les plus égoïstes. À chaque génération le flambeau est repris et toujours la grâce surabonde où le péché des hommes a créé l'injustice: l'équilibre est ainsi rétabli dans l'ordre surnaturel. Vouloir retracer cette histoire, entrer dans cette démarche qui voudrait nous rendre présente et familière Sœur Rosalie, demande d'autant plus de modestie et de rigueur que les documents à notre disposition sont peu abondants. Quelques biographies, des témoignages, et des lettres de Sœur Rosalie. Elle ne conservait pas - 14-

celles qu'elle a reçues, si peu ont été retrouvées. On l'imagine mal opérant un classement de son courrier pour une éventuelle utilisation à fin biographique! Cette seule pensée l'aurait meurtrie. Le premier, le plus sûr de ses biographes qui, dès la mort de son amie, raconte sa vie, est Armand de Melun. Nous en parlerons longuement. Nous citerons souvent son ouvrage car il est de première main, si l'on peut dire. Armand de Melun a travaillé dans le sillage de Sœur Rosalie, l'a connue, côtoyée, aidée dans son apostolat. C'est donc un témoignage capital. Voici ce qu'il en dit lui-même: « J'ai recueilli de la bouche des Sœurs tout ce qui était à glaner dans ce champ dont j'étais le pauvre moissonneur. Enfin hier, pour couronner l'œuvre, j'ai pris mon courage à deux mains, et malgré neige, pluie et dégel, j'ai été à Chartres, passé quatre heures, lire mon livre à sœur Constance, et interroger des souvenirs. Elle n'a pu presque rien ajouter à mon butin, mais elle m'a payé de ma course en me disant du fond du cœur qu'en m'entendant, elle croyait revoir Sœur Rosalie. La sœur Félicité de Ménilmontant, la sœur Louise du Val de Grâce, m'en ont dit autant ». Le style en est daté et désuet bien sûr. Les envolées emphatiques y sont la marque de la foi et de la sensibilité d'une époque, mais on y trouve sur l'héroïne des récits, des jugements d'une vérité qui ne peut pas être mise en doute. Tout ce qu'écrit Armand de Melun a l'accent de la sincérité. Les autres biographes s'en sont inspirés. Citons notamment Henri Desmet, lazariste, à qui la Supérieure Générale des Filles de la Charité avait demandé d'exposer la vie religieuse de Sœur Rosalie. L'ouvrage parut en 1950. L'absence de références précises aux sources utilisées rend ce livre peu utile pour une relation quelque peu objective. En vue d'un procès en béatification, Mgr Maurice Feltin, archevêque de Paris, par ordonnance du 18 décembre 1951, a nommé une commission historique pour la recherche et la présentation des écrits de Sœur Rosalie et des documents qui la concernent. Ce qui a été trouvé par cette commission est peu abondant, mais permet de se faire une idée assez précise du travail et de la personnalité de notre héroïne. Dix témoignages écrits font partie de ces documents. Sept d'entre eux sont intéressants car ils proviennent de personnes ayant connu la Sœur. Nous les citerons amplement, notamment ceux des Sœurs Costalin, Tissot et Saillard, - 15-

qui ont vécu avec elle à la maison de la rue de l'Épée-de-Bois à Paris. Les lettres et écrits de Sœur Rosalie nous éclairent sur son activité, sur ses sentiments, sur ses soucis majeurs et sur l'esprit qui l'a animée. On y constate une instruction médiocre: la syntaxe est très approximative et l'orthographe souvent phonétique, le vocabulaire assez restreint. Volontairement, dans les citations, les fautes d'orthographe seront corrigées. Au procès lui même, des témoins se sont fait entendre. C'était un siècle après les faits, mais ils ont transmis une tradition demeurée vivante et se sont exprimés au nom de parents ou d'amis qui avaient fréquenté la Sœur. Beaucoup de familles ont en effet conservé un souvenir ému des liens qui l'avaient unie à quelqu'un des leurs. C'est à l'aide de ces documents que le Procès ordinaire informatif (Pal) s'est tenu du 20 janvier au 10 février 1953. À partir d'un volume officiel intitulé Positio super virtutibus et lama sanctitatis les Prélats chargés de la Cause pourront porter un jugement éclairé et définitif.

Dans l'élaboration du présent ouvrage je me suis appuyé sur ces documents, ainsi rassemblés dans la Positio. Un autre travail collectif m'a été très utile. Celui réalisé, en 1994, par un groupe de Filles de la Charité travaillant en monde ouvrier. Cet essai est intitulé Les Filles de la Charité de 1789 à 1936 et se trouve aux archives de la Maison-mère des Lazaristes, rue de Sèvres à Paris. Ces dernières années, avant de disparaître, le Père Philippe Roche, lazariste, avait fait un travail de préparation très complet et remarquable en vue du Procès. Il m'a beaucoup servi. Au cours de ma recherche j'ai trouvé des personnes disponibles et très accueillantes. Qu'elles soient ici remerciées: le Père Joseph Choné, promoteur de la Cause des Saints au diocèse de Paris, les Sœurs Claire et Marie-Joseph aux archives de la Maisonmère des Filles de la Charité, rue du Bac à Paris, les Sœurs Thérèse et Marie-Joseph à la Maison de retraite Sœur-Rosalie de Confort. Et enfin, pour sa gentillesse, son attention, sa patience durant les longues heures que j'ai passées à la Maison-mère des Lazaristes, - 16-

pour son empressement à satisfaire mes demandes, j'adresse au Père Paul Henzmann, archiviste, des remerciements particuliers et l'expression de ma gratitude.

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Chapitre 1 Le pays natal. L'enfance. L'adolescence

Jeanne-Marie Rendu est née le 9 septembre 1786 dans le pays de Gex, à Confort. C'est un des hameaux de Lancrans, situé sur la route de Bellegarde à Morez, sur les flancs de la montagne du Jura. En bas coule la Valserine. Dès l'Antiquité, le Léman et le Rhône constituent une frontière et un axe de communication importants sous l'occupation romaine, le pays de Gex est intégré à la colonie des Equestres, les Romains développent le système des villae et instituent des échanges commerciaux à grande échelle. Au haut Moyen-Âge, cette richesse régionale se perpétue et la contrée reste très peuplée. Au XIe siècle, les deux rives du Rhône sont réunies dans le Comté de Genève. La tradition veut que ce soit Amédée III, comte de Savoie, qui offrît la vallée de la Valserine à l'Abbé Général des moines de Citeaux, à condition qu'il y envoie huit moines et quatre novices sous la conduite de l'abbé Lambert, pour y construire, à Chézery, une église abbatiale avec un monastère, et y faire le remembrement de la contrée. L'Abbé Général accepta et fournit le personnel convenu. Dès que les moines arrivèrent, les quelques familles des paysans des alentours se mirent à leur disposition. Commencée le 29 août 1140, la construction de l'église dura moins de deux ans et, sous l'appellation de Notre-Dame, elle fut consacrée le 1er juin

1142. Alors commença un long travail de remembrement, l'abbaye put délimiter ses terres et les frontières de son territoire. Les Abbés de Chézery jouèrent le rôle de banquiers auprès des seigneurs du voisinage. Des prêts-ventes furent déguisés en donations de terres aux paysans qui les avaient aidés pour leurs travaux. Le système cistercien se développa par la construction de granges à une journée de marche de l'abbaye, qui sont devenues autant de villages ou villes que l'on retrouve actuellement dans les départements de l'Ain et de la Haute-Saône. Et ce système s'étendit aussi par le drainage des eaux dévalant de la montagne, ce qui permit l'alimentation de moulins pour pouvoir moudre le grain, et l'arrosage des jardins et champs pour subvenir aux besoins des bêtes et des gens 1.
La présence des moines de Chézery a laissé des traces: « Il y avait au centre du village une antique chapelle dédiée par les moines cisterciens de Ch ézery, sous la direction de leur Abbé St-Roland. Cette chapelle était depuis le Moyen-Âge le but d'un

pèlerinage très fréquenté» 2 explique Sœur Manceau dans son témoignage sur Sœur Rosalie. Saint Roland, sans doute originaire d'Angleterre, fut Abbé de Chézery vers 1170. Ses miracles ont marqué la vallée. La statuaire populaire le représente comme un petit homme bossu et, de fait, ses reliques (fragments d'os), conservées dans l'église de Chézery, montrent bien cette infirmité. La Vierge qui se trouvait dans cette chapelle, et qui était considérée comme miraculeuse, fut appelée tout d'abord NotreDame de Consolation, puis Notre-Dame du Réconfort, et enfin Notre-Dame de Confort: ainsi elle aurait donné ce nom au village qui s'élèvera plus tard à proximité de ce lieu de dévotion.

L'histoire religieuse du pays de Gex est riche en péripéties et la période de la Réforme, au XVIe siècle, fut particulièrement propice à des bouleversements dramatiques. En 1536, la guerre entre les Bernois et le duc de Savoie fournit l'occasion aux protestants de pénétrer dans la contrée et de saccager châteaux, villages et cures. Les baillis eurent mission de détruire les autels, d'abattre les croix, de saisir les vases sacrés. Un consistoire fut chargé de surveiller les catholiques, les prêtres furent expulsés, les Bernois organisèrent un enseignement pour les - 20-

enfants et imposèrent l'assistance aux offices. Les partisans de Calvin et de Farel dominaient le pays de Gex. En 1559 le traité de Cateau-Cambrésis, puis, en 1554 celui de Lausanne, restituèrent le Chablais et le Pays de Gex au duc de Savoie. Il pratiqua une politique de tolérance, mais ne parvint pas à calmer les passions. Le successeur s'engagea dans une guerre contre Henri IV, et le pays fut de nouveau ravagé par les Bernois: l'abbaye de Chézery pillée, les religieux s'enfuirent dans la montagne en emportant le corps de Saint Roland. Au moment de la conquête française, qui introduisit les dispositions de l'Édit de Nantes, le pays de Gex possédait 23 églises réformées. En 1601, par le traité de Lyon, les Suisses remirent à Henri IV cette région, le duc de Savoie gardant toutefois la vallée de la Valserine, pour pouvoir aller commodément, par Chézery, de son duché à la Comté de Bourgogne. Ce transfert ne modifia pas la situation religieuse. Un grand personnage, qui a durablement influencé la région et marqué la pensée religieuse du XVIIe siècle, apparut alors en ces temps de troubles pour rétablir l'unité religieuse: Saint François de Sales. En 1594, l'évêque de Genève en résidence à Annecy, Mgr Grenier, avait chargé le jeune prêtre François de Sales de restaurer le culte catholique dans ces contrées demeurées en majorité protestantes. L'apostolat, dans ces montagnes où les catholiques ne représentaient qu'un vingtième de la population, n'était pas chose aisée. Le jeune missionnaire ne remporta que de faibles résultats, les pasteurs refusant la controverse. Mais il s'était adressé plus au cœur des réformés qu'à leur raison, et s'était appuyé sur les clauses de l'Édit de Nantes pour récupérer les biens de la population catholique. Par l'édit de 1598, le duc de Savoie avait décrété l'unité de religion dans son duché, et contraint les hérétiques obstinés à l'exil. Devenu coadjuteur de l'archevêque de Genève en 1599, François de Sales savait bien que la force peut faire des apostats, mais non des convertis sincères. C'est donc à partir de 1601, l'application stricte de l'Édit de Nantes et de la liberté de conscience étant proclamée, que son action allait s'exercer dans un climat plus serein et prendre de l'ampleur. Devenu évêque en 1602, il réorganisa la vie paroissiale: des communautés religieuses prirent en charge la - 21 -

prédication, l'instruction de la jeunesse, l'assistance aux malades et aux indigents. Le terrain était préparé pour des moissons abondantes: en 1610, les Carmes ouvraient un collège à Gex, les Capucins s'installaient. En 1635, ce furent les Ursulines et, en 1640, le curé d'Ornex appelait les Jésuites. Humaniste, écrivain mystique, l'évêque de Genève était aussi un controversiste et un épistolier. En un temps où les protestants reprochaient aux catholiques d'avoir perdu le sens le la vie intérieure, il s'efforça de répandre dans la masse des croyants une religion fondée sur l'expérience personnelle et sur l'adhésion intime. Il a visité avec zèle tout le pays, sa pensée s'est répandue autant au cours de ses visites apostoliques que par ses écrits, pourtant célèbres: Introduction à la vie dévote, Traité de l'Amour de Dieu... Son influence spirituelle sur la jeune Sœur Rosalie sera grande. Le XVIIe siècle a vu l'extension des œuvres de charité: hôpitaux, maladreries, orphelinats se sont multipliés. C'était le siècle du grand Saint Vincent de Paul. L'hôpital de Gex, qui avait été détruit par les Bernois, fut rétabli en 1633 par les Filles de la Charité dont la Compagnie avait été fondée depuis peu par Vincent et Louise de Marillac. Une maison de la Propagation de la Foi s'ouvrit à Gex également pour accueillir les nouvelles converties. En effet, profitant des troubles de la Fronde, les protestants avaient progressé, édifiant 23 temples, installant des ministres qu'ils avaient pourvus de dîmes paroissiales. Mais les temps n'étaient plus à la mansuétude et à la tolérance. Pour Louis XIV, il ne pouvait y avoir qu'une religion en son royaume, et la révocation de l'Édit de Nantes ne fera qu'entériner une situation de fait, et précipiter la répression contre les huguenots. Qu'en était-il de la vallée de la Valserine ? Ce haut-pays est rude, désert, à l'écart de tout. La Valserine le traverse de part en part, elle creuse une gorge profonde, puis une vallée plus évasée recouverte de sapins et de quelques pâturages. Le fond du val et les bas des pentes sont tapissés de prairies, les versants couverts de forêts, les crêtes sont le domaine des pâturages d'été. À Lancrans le torrent se perd dans les oulles de calcaire et disparaît pour surgir, quelques centaines de mètres en aval. À cet endroit, le célèbre bandit Mandrin aurait jeté une pièce de monnaie, à la chapelle de - 22-

Notre-Dame des Contrebandiers, dans l'espoir que la Vierge le protégerait, avec sa bande, contre les gardes du sel. Cela ne l'a pas empêché de mourir, roué vif, en 1755, après avoir été capturé par l'armée. Ensuite la Valserine se jette dans le Rhône à Bellegarde. Nous avons vu que la vallée était restée rattachée au duché de Savoie lorsque le pays de Gex devenait français en 1601. En 1760, le traité de Turin en fera définitivement une possession du royaume de France, intégrée au bailliage de Bugey, et la Révolution la placera dans l'arrondissement de Gex. Cette vallée de la Valserine est donc le berceau de la famille Rendu. Henri Desmet, biographe de Sœur Rosalie, apporte quelques précisions:

«À la fin du XV e siècle, de nombreuses branches de cette
famille Rendu sont établies dans les divers hameaux dont se composait l'ancienne paroisse de Lancrans : Confort, la Mulay, la Petite Côte et Ballon, si bien qu'à elles seules, au 18e siècle, elles formaient 24 feux comprenant 130 personnes, le sixième de la population, et cela posait assez souvent de très sérieux problèmes pour les mariages où la population était assez fréquemment parente entre elle. Par exemple, on trouve déjà dans une Bulle d'Eugène IV, du 12 avril 1442, le nom d'une Dame Benoyste Rendu, fille de Messire Anthelme et de Demoiselle Isabeau de Chastillon, qui est autorisée à épouser son cousin, noble homme Pierre Passerat de Chastillon » 3. On comprend qu'une famille si nombreuse, rassemblée dans une si petite région ait éprouvé des difficultés à fonder de nouveaux foyers si elle voulait éviter les inconvénients, et respecter les interdits, de la consanguinité. D'ailleurs il fut une époque, les moyens de communication, les rudesses du climat, l'isolement des villages ne permettant pas un éparpillement souhaitable, où la consanguinité, avec tout ce qu'elle pouvait apporter de dégénérescence à plus ou moins long terme, était appelée dans la contrée la maladie de Rendu 4. Les Rendu se dispersèrent donc, non seulement dans les bourgs voisins, mais dans différentes régions de France comme celle de Lyon, ou même Clermont-de-l'Oise. Jean-Antoine Rendu a vu le jour à Confort le 24 novembre 1764. Il était le fils de Jean-Joseph et de Marie-Anne Gras. Il ne - 23 -

devait pas quitter son village natal, car il a hérité de la maison familiale. C'était une famille de cultivateurs qui vivait des produits de la terre. Dans la propriété on jouissait d'une aisance certaine puisque, d'après H. Desmet, il y avait un jardinier et un garçon d'écurie. Le jardin entourant la maison était assez grand, une bonne partie y était réservée à la culture de légumes et de fruits. Sur les versants de la montagne, on trouve peu d'habitations. La vue est splendide qui porte d'un côté sur les pentes boisées du Jura, de l'autre sur la vallée de la Valserine avec, sur la gauche, le village de Châtillon-en-Michaille. C'est dans ce décor un peu sauvage que, en plein hiver, et certainement sous la neige, JeanAntoine a épousé une jeune fille de 17 ans rencontrée dans un hameau voisin: Chene-en-Semine. C'était le 7 février 1785 et la jeune épousée s'appelait Marie-Anne Laracine. C'est à peu près tout ce qu'on peut dire de la vie de couple des parents de Jeanne-Marie. Elle fut le prelnier enfant, il y en aura trois autres. L'apparente origine modeste de cette famille de cultivateurs, leur vie simple de petits propriétaires montagnards, ne doivent pas faire oublier que les Rendu jouissaient d'une honorabilité et d'un statut social enviables. À l'occasion d'un discours prononcé après la mort de Sœur Rosalie, M. Leroy de st Arnaud, maire du 12e arrondissement de Paris, pouvait dire: « Longtemps lafamille Rendu a donné des avocats aux Parlements, des notaires à la province. L'Université et la magistrature lui doivent des fonctionnaires élevés. Aujourd'hui encore, dans l'Église, au Conseil d'État, dans l'administration, au barreau, elle compte des rejetons qui répandent l'éclat de leurs mérites sur son antique
honorab il ité »
5.

Comme si la réussite sociale des parents, cousins, neveux (il y aura même un évêque) de Sœur Rosalie ajoutait à ses propres vertus quelque gloire reconnue! Par contre, et cela aura son importance dans la formation religieuse et dans la vocation de Jeanne-Marie, c'était une famille très chrétienne, attachée à l'Église; la lnaman était particulièrement pieuse et fervente. Après Jeanne-Marie naquirent trois autres filles dans le foyer: Marie-Claudine le 8 septembre 1788, Jeanne-Antoinette le 4 mai 1793 et Jeanne-Françoise le 19 mars 1796. Le père mourut jeune, deux mois après la naissance de la dernière, qui disparut à son tour le 19 juillet suivant. Après onze ans de mariage, Madame - 24-

Rendu se trouvait donc seule avec la charge de ses trois filles. Elle pourra compter sur Jeanne-Marie pour l'aider dans les travaux les plus urgents comme la garde des deux petites sœurs ou les tâches ménagères. Tous les témoins parlent avec éloge de cette femme dont la vie de foi et la charité ont beaucoup influencé la fille. La cousine Mélanie, qui a toujours vécu non loin de sa parente, a écrit, dans un essai de biographie: «Sa digne et vénérée mère, jeune veuve, d'une piété exemplaire, possédant et pratiquant toutes les vertus qui font les saints, a été le modèle des veuves et des mères chrétiennes dans sa paroisse, où elle a maintenu la foi dans les temps malheureux de la terreur, catéchisant les ignorants, donnant l'hospitalité à Messieurs les Prêtres qui émigraient! De son naturel (et à l'exemple de ses ancêtres), aumônieuse pour toutes les classes indigentes, portant même les consolations chrétiennes aux chevets des mourants: en un mot sa vie est un tissu de bonnes œuvres» 6. Jeanne-Marie, que ses parents appelaient Marie, avait été baptisée le jour de sa naissance dans l'église paroissiale de Lancrans. Son parrain par procuration fut son grand-père paternel Jean-Joseph. Par procuration parce que le vrai parrain, ami d'enfance de Jean-Joseph, n'avait pu se rendre à la cérémonie. Il s'agissait de Jacques-André Emery, né à Gex, qui deviendra Supérieur du séminaire st Sulpice et Supérieur Général des Sulpiciens à Paris. Nous verrons le rôle primordial qu'il jouera dans la vocation de sa filleule. Trois traits qui la caractérisent sont soulignés par ceux et celles qui l'ont connue: sa vivacité, sa foi et son attention aux souffrances des autres. La tradition orale en a été ainsi rapportée par Sœur Wicquart qui sera Supérieure, à partir de 1949, de la maison de retraite tenue par les Filles de la Charité à Confort : « Sœur Rosalie, enfant, était très vivante et même espiègle, mais elle avait une âme très pieuse et un cœur très charitable. Elle était déjà dans son enfance portée à secourir les pauvres» 7. Sœur Costalin, qui a été compagne de Sœur Rosalie à Paris, ajoute, comme traits bien particuliers de son caractère, son autorité et son ascendant sur ses camarades: «Dès l'âge de sept ou huit ans, elle était déjà très raisonnable et pieuse, elle exerçait une certaine influence sur ses compagnes. Le jeu préféré par elle était - 25 -

celui de maîtresse d'école, elle le remplissait très gravement et faisait réciter le catéchisme et les prières, ou bien encore elle était la maman d'une petite fille très sage et, pour la récompenser, on allait à la chapelle de la sainte Vierge. Il y avait toujours dans les jeux un motif d'aller prier et si, au retour des champs, l'église se trouvait fermée, on se mettait à genoux près du mur. Ses petites compagnes ne craignaient rien tant que de se voir blâmer par elle et cachaient leurs petites sottises: Jeanne-Marie n'aurait plus voulu jouer avec elles» 8. Le témoignage d'Armand de Melun, confident de Sœur Rosalie pendant de longues années, confirme ces jugements et complète le portrait de la petite fille si attentive aux besoins des déshérités: « L'enfance de Jeanne respira cet air pur,. elle grandit dans ces simples et pieuses habitudes (..). C'était alors une jolie petite fille, vive, espiègle, toujours en mouvement, au regard spirituel et fin, à la malicieuse physionomie,. capricieuse, volontaire, comme on l'est à cet âge, se dépêchant, disait-elle, de faire toutes les méchancetés possibles, afin de n'avoir plus de fautes à commettre dès qu'elle aurait atteint l'âge de raison,. taquinant ses sœurs, aimant à jeter leurs poupées dans le jardin du voisin, plus occupée de papillons que de livres, n'étant au jeu ni la dernière ni la plus n10dérée. Mais sa mère ne s'en inquiétait pas: elle avait eu le pressentiment pendant sa grossesse, répétait-elle plus tard, qu'elle portait dans son sein un enfant de bénédiction,. puis Jeanne aimait tant les pauvres! Avec eux elle n'avait jamais ni distraction ni caprice, elle était toujours douce et complaisante,. dès qu'elle en apercevait un sur la route, elle quittait tout pour aller au-devant de lui, le prenait par la main, le conduisait à la maison, et lorsqu'elle
n y trouvait rien à donner, elle partageait son pain avec lui, ou

vidait dans son sac sa bourse bien légère. À défaut de pauvres, elle aimait à servir les domestiques, les ouvriers qui travaillaient chez sa mère. Pleine d'attentions et de soins pour eux, elle plaignait leurs peines, partageait leurs fatigues, et manifestait, à travers ses enfantillages, cet esprit d'humilité charitable dont s'est animée toute sa vie» 9.

L'esprit de charité, l'amour des pauvres, en cela JeanneMarie imitait sa mère. Avec un tel exemple, elle était à bonne école. Le père aussi, qui était présent pendant les dures années de - 26-

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