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Syriens et libanais d'Amérique du Sud

De
316 pages
Ce livre peint l'histoire d'une quête identitaire, celle des migrants originaires du Levant, établis dans les pays du Cône Sud à la fin du XIXè siècle et au début du XXè siècle, alors que la géopolitique de leur "pays" d'origine était soumise à des transformations majeures. Cette construction identitaire ambiguë était profondément liée à des enjeux qui tenaient autant des conflits politiques traversant le Moyen-Orient, qu'aux soucis de la vie ordinaire américaine auxquelles ces populations étaient confrontées quotidiennement.
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SYRIENS ET LIBANAIS D'AMÉRIQUE DU SUD (1918-1945)

@ L'Harmattan,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06166-8 EAN : 9782296061668

GILDAS BRÉGAIN

SYRIENS ET LIBANAIS D'AMÉRIQUE (1918-1945)

DU SUD

L'Harmattan

Collection « Inter-National»
dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh.

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l'œuvre aujourd'hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l'histoire et de l'anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d'éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne. Série générale (dernières parutions) : F. Bock, G. Bührer- Thierry, S. Alexandre (textes réunis et établis par), L'échec, objet d'histoire, 2008. C. Collin Delavaud, Les 1001 routes de la Soie. A. Bergeret-Cassagne, Les bases américaines en France: impacts matériels et culturels, 1950-1967. C. Birebent, Militants de la paix et de la SDN. Les mouvements de soutien à la Société des nations en France et au Royaume-Uni, 1918 - 1925. C. Delbard, Le Père Castor en poche (1980 - 1990), ou comment innover sans trahir? P.-O. Pilard, Jorge Ricardo Masetti. Un révolutionnaire guévarien et guévariste de 1958 à 1964. É. Gavalda, L. Rouvin, La Chine face à la mondialisation. M. Cottias, A. Stella et B. Vincent (dir), Esclavage et dépendances serviles: histoire comparée. D. Rolland, D. Georgakakis, Y. Déloye (dir), Les Républiques en propagande. F. Le Moal, La France et l'Italie dans les Balkans. C. Bemand et A. Stella (coord.), D'esclaves à soldats. Miliciens et soldats d'origine servile. Xllf - XX! siècles. Z. Haquani, (entretiens avec S. Brabant, M. Hecker, P. Presset), Une Vie d'Afghanistan. J. de La Barre, Identités multiples en Europe? Le cas des lusodescendants en France. F. Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue. A.-A. Jeandel, Andrée Viol/is: une femme grand reporter. Une écriture de l'événement. 1927-1939. D. Rolland, M. Ridenti, E. Rugai Bastos (coord.), L'Intellectuel, l'État et la Nation. Brésil- Amérique latine - Europe. M. Le Dorh, Djibouti, Érythrée, Éthiopie. Pour un renforcement de la présence française dans la Corne de l'Afrique. M. Hecker, La défense des intérêts de l'Etat d'Israël en France. E, Anduze, La franc-maçonnerie au Moyen-Orient et au Maghreb. Fin xlXCdébut XX. E. Anduze, Lafranc-maçonnerie de la Turquie ottomane. E. Mourlon-Drnol : La stratégie nord-américaine après le Il-septembre. S. Tessier (sous la dir.), L'enfant des rues (rééd.).

TABLE DES ABREVIATIONS
AC : agent consulaire. ADBR : archives départementales des Bouches du Rhône. ADMU: archives du département de migration de l'Uruguay. AMAE: archives du ministère des Affaires étrangères au Quai d'Orsay. AMAE-N : archives du ministère des Affaires étrangères à Nantes. amb: ambassadeur. AMREP : archives du ministère des Relations extérieures du Paraguay. AMREU: archives du ministère des Relations extérieures de l'Uruguay. Art : article. Ass: légation d'Assomption (Asuncion). BA : légation puis ambassade à Buenos Aires. CAE: commissaire aux Affaires étrangères. CCAM : commissaire à la coordination aux Affaires musulmanes. CCIM : archives de la chambre du commerce et de l'industrie de Marseille. CEAM: commissaire d'Etat aux Affaires musulmanes. CFLN : Comité français de libération nationale. CNAE : commissaire national aux Affaires étrangères. CPC : correspondance politique et commerciale 1918-1940. EEMP : envoyé extérieur et ministre plénipotentiaire. EMLA : estudios migratorios latinoamericanos. GPRF : gouvernement provisoire de la République française. HCRF : Haut Commissaire de la République française. LCNF : Londres. Comité national français. MAE : ministre des Affaires étrangères. MinlMP : ministre/ministre plénipotentiaire. Mon: légation de Montevideo. MRE : ministre des Relations extérieures. MREC : ministre des Relations extérieures et du Culte.

MSL : Mandat Syrie Liban (1er versement si aucune indicationcontraire).
Psdt : président. SDN: Société des Nations. SGTM : société générale des transports maritimes. (Trad.) : traduction effectuée de l'espagnol par l'auteur et par Nicole Brégain. Nota bene: l'auteur utilise les noms arabes présents dans les documents et les ouvrages disponibles, et n'a pas cherché à faire de translittération.

SOMMAIRE
PREFACE
INTRODUCTION.

..11
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .13

PREMIERE PARTIE:
CHAPITRE 1

LA PROTECTION

DES EMIGRES

23
25

« HEUREUX QUICOMMEULYSSE A FAITUN BEAU VOYAGE... »
CHAPITRE 2 LES PROTEGES
CHAPITRE 3

.59

LA REPRESENTATION DES INTERETSSYRIENSET LIBANAIS

97

DEUXIEME PARTIE:

LES EMIGRES ET LE MANDAT FRANÇAIS, DISPUTEE 135
137

HISTOIRE D'UNE FORCE POLITIQUE ET ECONOMIQUE
CHAPITRE 4 L'EVOLUTION
CHAPITRE DISCOURS CHAPITRE L'INFLUENCE 5 ET PRATIQUES 6 DE LA FRANCE EN JEU? POLITIQUES DES INTELLECTUELS

DES POSITIONS POLITIQUES DES EMIGRES

183

209

TROISIEME PARTIE: REVEND I QUEES

DE L'IDENTITE

IMPOSEE AUX IDENTITES .245

CHAPITRE 7 L'IMMIGRE TURCO, UN MARGINAL?
CHAPITRE 8

...

.247

LES POLITIQUESD' INTEGRATIONA LANATION

2 71

CONCLUSION

.299

PREFACE
« Peupler », «blanchir », coloniser... Entre 1850 et 1914 plus de trente millions d'émigrants ont traversé l'océan Atlantique pour venir s'établir en Amérique. Les trois quarts furent attirés par la prospérité états-unienne. Les six à sept millions' restants débarquèrent dans les ports d'Amérique latine. Le plus grand nombre, originaire d'Europe méditerranéenne, s'installa dans les grandes villes du Cône Sud: Buenos Aires, Montevideo, et au sud du Brésil. Incroyables villes sud-américaines, qui se métamorphosèrent en l'espace de deux générations de modestes bourgades provinciales en d'immenses mégalopoles tendues vers la modernité. Entre 1870 et 1930 Buenos Aires bascula de moins de 200 000 âmes à plus de deux millions d'habitants. La moitié des Bonaerenses était alors née hors d'Argentine. Étrange Buenos Aires, une ville où l'on ne voit que des hommes dans les rues, raconte Albert Londres. Glaciale Buenos Aires, cité cosmopolite où l'on ne ferait que se croiser dans le métro, le tramway, les escaliers et les couloirs des tours naines, une forêt vierge de métal, de béton et de verre, éclairée par les lumières électriques blafardes, où jusqu'à l'air que l'on respire serait calculé par un ingénieur, dénonce Roberto Arlt. Rassurante et tranquille Buenos Aires à la banlieue paisible où Jorge Borges aimait tant flâner, espace de transition composé de quartiers aux maisons basses, cubiques, entourées de jardins, de potagers où les poules caquettent, où cacardent les oies, dont les rues herbeuses se perdent à l'infini dans la pampa, où les Portenos recouvriraient leur argentinité. Cette nostalgie d'un hier argentin entre-soi, en réaction à la violence et à la radicalité de la mutation de civilisation qui s'est opérée en plongeant dans le XXe siècle, ne fut pas du seul ressort de l'imaginaire des «Argentins de souche ». Gildas Brégain montre avec une grande érudition, en quoi et comment les colonies de migrants originaires de la Méditerranée orientale, les soi-disant Turcos, n'ont cessé depuis la fin du XIXe siècle de s'interroger sur l'hybridité de leur identité de migrants, tout en essayant de s'approprier les stigmates de l' argentinité. Gildas Brégain présente ici les résultats d'une recherche ambitieuse, réalisée pendant deux ans dans les archives françaises et d'Amérique du Sud. Enquêteur infatigable, il a circulé en Argentine, en Uruguay, au Paraguay, multipliant les entretiens avec des descendants de migrants, collectant des sources privées, travaillant dans les fonds publics des alnbassades, des consulats, des différents ministères et des associations de migrants, réunissant une masse impressionnante d'infonnations. Avec beaucoup de [messe il peint I'histoire d'une quête identitaire, celle des élites originaires du Levant, établies

dans la région à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, alors que la géopolitique de leur «pays» d'origine était soumise en permanence à des transformations majeures. Aspirant à s'intégrer en Amérique, ces élites entretenaient des relations avec les services consulaires de la puissance

mandataire - la France -, des relations lourdes de conséquences politiques,
symboliques et individuelles. Étaient-elles turques, syriennes, libanaises, syrolibanaises, argentines? Or, c'est cette identité hybride de « syro-libanais » qui pendant un temps a structuré, en partie, l'identité collective de ces communautés migrantes, dans le Cône Sud. Gildas Brégain montre combien cette construction identitaire ambiguë était profondément liée à des enjeux, qui tenaient autant des conflits politiques traversant le Moyen Orient des années 1910 aux années 1940, qu'aux soucis de la vie ordinaire américaine auxquels ces populations étaient quotidiennement confrontées.
Luc Capdevila - Université Rennes 2

CERHIO/CNRS

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INTRODUCTION
Dans chaque recoin du territoire américain se trouvent des descendants d'immigrés originaires des territoires de la Syrie et du Liban actuels. Ce mythe largement diffusé tient son origine de la grande émigration vers l'Amérique que connaît cette région depuis les années 1860. La participation tant économique que politique des émigrés et de leurs descendants, dans la (re)construction du Liban et de la Syrie, a fait que le thème migratoire est devenu fondamental dans l'histoire de ces pays. La première période d'émigration massive, de 1860 à 1914, concerne plus de 730 000 Ottomans originaires de la province de Syrie, dont au moins les deux-tiers proviennent du Mont-Liban 1. Plus d'un tiers des émigrés reviennent dans leur pays d'origine avant la Première Guerre mondiale, seuls 480 000 d'entre eux sont toujours à l'étranger en 1918. Une deuxième période peut être établie entre 1918 et 1930, avec le départ de 205 000 Syriens et Libanais à l'étranger, et avec un retour inférieur à 10 %. Même si notre étude est centrée sur l'émigration syrienne et libanaise, il faut cependant être conscient que ce phénomène s'intègre à un mouvement général d'émigration des habitants des provinces arabes, dont les Syriens et les Libanais constituent certes la majeure partie. Ces derniers se dirigent principalement vers les Etats-Unis, le Brésil et l'Argentine qui ont un énorme besoin de main-d'œuvre. A cette époque, l'arrivée d'immigrants européens blancs est encouragée par les élites latinoaméricaines qui souhaitent ainsi «civiliser» leur pays. Le travail des nouveaux arrivants dans les secteurs agricole et industriel participe alors du développement économique et de la prospérité de ces pays. Mais leur économie, fondée sur le modèle de la mono-exportation, est profondément atteinte par la crise économique mondiale de 1930 et entraîne l'arrêt de l'immigration massive. A la fin du XIXe siècle, les immigrants venant de l'Empire ottoman sont comptabilisés comme Turcos par les administrations sud-américaines, alors même que ces nouveaux arrivants de langue arabe proviennent en majorité de la montagne libanaise. La dénomination de Turco est justifiée par le fait que la province de Syrie, dont le Mont-Liban fait partie, est alors intégrée à l'Empire ottoman. Les autorités brésiliennes et argentines s'aperçoivent très vite que l'immigrant de langue arabe est bien loin du modèle de l'Européen agriculteur dont elles rêvent. En effet, il s'adonne au commerce et refuse le travail
1 Estimation personnelle à partir des chiffres présents dans Elie Saf~ Université Saint Joseph, 1960 ; Kobei Hashimoto, « Lebanese population study», dans Albert Hourani et Nadim Shehadi, The Lebanese in the Londres, I. B. Tauris, 1992, pp. 65-107 ; Art. « Que vaut la Syrie », française, 1921, p. 18 ; AMAE-N, MSL et BA, Mont, Ass. L'énligration libanaise, Beyrouth, movement 1920-1939 : towards a World: a century of emigration, Supplément du Bulletin de l'Asie

agricole. Rapidement, les sociétés d'accueille considèrent comme indésirable, et le tenne Turco prend dès lors une teinte péjorative. La presse s'en fait l'écho en présentant l'image du Turco bruto, qui conserve un défaut d'élocution, et qui s'intègre mal. Pour autant, ces immigrés réussissent parfaitement à pénétrer l'économie des pays du Cône Sud et à la faire prospérer. Ils commencent généralement par le colportage et, peu à peu, l'accumulation de capital leur pennet de monter leur propre commerce en ville, de diversifier leurs activités voire d'investir dans l'industrie. Leur réussite économique facilite leur ascension sociale, notamment pour la seconde génération qui fait en général des études universitaires, ne parle plus l'arabe, et occupe une certaine place sur le plan politique et intellectuel. Cependant, malgré tous les efforts des Syriens et des Libanais pour s'intégrer à la société argentine, une partie de la population continue de les mépriser. Cette discrimination les empêche de s'intégrer massivement au sein des élites argentines même quand leur succès économique pourrait le leur pennettre. Cela va même plus loin puisque certains pays d'Amérique du Sud semblent prendre des mesures discriminatoires à leur encontre à la fin des années 1920, en interdisant leur entrée sur le territoire américain. Certains historiens spécialistes de l'immigration syrienne et libanaise en Argentine considèrent que la solidarité de leurs collectivités est alors la seule protection dont ils peuvent se prévaloirl. Cet objectif de solidarité se réalise à travers la création d'associations de secours mutuel, et notamment du Patronato Siriolibanés dei Inmigrante (Patronat de l'immigrant syro-libanais) à Buenos Aires en 1928, dont le rôle est de protéger les immigrés et les futurs migrants contre les injustices subies. Dès 1860, la France s'installe sur les terres du Levant afin de protéger les Maronites victimes de la persécution des Druzes et des autres Musulmans. Même si elle se retire sous la pression internationale, elle acquiert durablement la sympathie de la population maronite, le Mont-Liban obtenant un statut d'autonomie au sein de l'Empire ottoman. Possédant de nombreux intérêts économiques et culturels dans l'Empire, la France tente au début du XXe siècle de faire admettre ses droits sur la province syrienne dans l'hypothèse d'un effondrement de l'Empire. Le gouvernement britannique, après avoir évoqué ses ambitions sur cette région, admet en décembre 1912 ne pas avoir de visées politiques en Syrie, ce qui rassure les autorités françaises. Au printemps 1916, le Shérif Hussein de La Mecque proclame le début de la révolte arabe contre l'Empire ottoman, encouragé par les promesses anglaises de la création d'un Royaume arabe une fois les territoires libérés du
M. A. Saleh de Canuto yS. Budeguer, El aporte de los Sirios y Libaneses a Tucunuin, S. M. de Tucuman, 1979, p. 19. Voir aussi Sirios, Libaneses y A rgen tinos, fragmentos para una historia de la diversidad cultural argentina, edicién en CD-rom, UBA-Fundacién los Cedros- UN Tres de Febreros, 2005, p. 135136.
1

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joug turc. Avec l'aide massive de l'armée britannique, ils parviennent à libérer l'ensemble de la Syrie en octobre 1918. Dès cette époque, le général Allenby partage les régions syro-palestiniennes occupées en trois zones militaires: une zone britannique en Palestine, une zone française sur le littoral beyrouthin, et une zone arabe entre Damas et Alexandrette dirigée par Faysal. Vu leur suprématie militaire au Moyen-Orient, les Britanniques remettent en cause l'accord Sykes-Picot signé avec la France en 1916, qui prévoyait un partage entre les deux puissances des provinces arabes en plusieurs zones d'influence et de protectorat. Toutefois, les Français ne cèdent pas aux revendications britanniques sur la Syrie et, après plusieurs tractations diplomatiques, les Britanniques retirent leurs troupes de Syrie le 15 septembre 1919, laissant le champ libre à l'occupation française. Dès le début, les autorités françaises voient leurs intérêts menacés par les velléités d'indépendance des nationalistes arabes, et la proclamation à Damas en mars 1920 d'un Grand Royaume arabe indépendant dirigé par l'émir Fayçal. La conférence de San Remo en avril 1920 officialise les mandats français sur la Syrie et le Liban, et les mandats britanniques sur la Palestine, l'Irak et l'Egypte. Ce sont des mandats de type A, prévoyant une tutelle provisoire et un encadrement administratif, en vue de préparer les pays à l'indépendance. Les puissances étrangères se partagent donc l'ensemble du territoire arabe au mépris de la volonté des peuples. Après avoir combattu les nationalistes arabes et mis fin au Royaume arabe indépendant de Damas en juillet 1920, les autorités françaises procèdent à la division de l'ancienne province de Syrie. Sous la pression des autorités ottomanes, elles rendent le Sandjak d'Alexandrette autonome et se retirent de

la Cilicie. Le 1er septembre 1920, le général Gouraud proclame la création

d'un Grand Liban indépendant de la Syrie, où les Chrétiens sont majoritaires et détiennent le pouvoir. En 1922, la Syrie est organisée en groupelnents fédératifs autonomes, composée de l'Etat d'Alep, de Damas, des Alaouites. Sous la pression des nationalistes syriens, ce système est dissout en décembre 1924 et les anciens gouvernements d'Alep et de Damas sont réunis pour former l'Etat de Syrie. Le 29 septembre 1923, la Société des Nations reconnaît l'établissement du Mandat français sur la Syrie et le Liban. Les contestations anti-mandataires se multiplient pendant l' entre-deux-guerres, mais ne permettent pas l'accession à une indépendance complète pourtant prévue par le mandat. Le Liban n'obtient son indépendance qu'en 1943 et la Syrie en 1946. A partir de la reconnaissance de la charte du Mandat sur la Syrie et le Liban par la Société des Nations en 1923, la protection consulaire et diplomatique des émigrés syriens et libanais est officiellement du ressort de la France. Or, cette protection fournie par les autorités françaises est totalement occultée par l'historiographie de l'immigration syrienne et libanaise en

15

Argentine, alors même que la représentation diplomatique ottomane antérieure à la Première Guerre mondiale et les représentations diplomatiques syrienne et libanaise postérieures à la Seconde Guerre mondiale sont présentées comme des faits d'importance pour les collectivités syriennes et libanaises émigrées. Outre le fait que la reconnaissance de la protection française représente un enjeu idéologique, le manque d'intérêt pour ce sujet tient sans doute surtout de l'absence de sources en Amérique du Sud. En effet, l'essentiel des archives du mandat français et des légations et consulats français se trouve accessible en France, à Nantes et à Paris. Poser la question de l'influence de la protection consulaire et diplomatique française sur les émigrés syriens et libanais nous amène très vite à l'élargir à celle du Mandat français en général. En effet, l'action des agents consulaires et diplomatiques français doit être considérée comme la traduction plus ou moins fidèle des directives du ministre des Affaires étrangères, elles-mêmes orientées par les avis du Haut Commissariat. De plus, aucune enquête historique ne s'est pour l'instant intéressée à l'évaluation de la politique mandataire menée à l'étranger sur les importantes collectivités syriennes et libanaises émigrées, alors même que les relations des autorités mandataires avec leurs protégés habitant les Etats sous mandat sont au cœur des études actuelles1. Pourtant, il serait logique de mettre en doute l'importance de l'influence de la politique mandataire sur les émigrés, et ce, notamment en Amérique Latine, puisque ces derniers ne se trouvent pas sous la domination directe des autorités françaises et jouissent même d'une très grande liberté vis-à-vis des autorités latino-américaines. Ces dernières mènent en outre une politique assimilationniste de tous les immigrants, les incitant à perdre leurs coutumes nationales, leur langue et leur religion. Le degré d'intégration des immigrés est un des facteurs détenninants dans l'influence réelle du Mandat français. En Argentine, les années d'entre-deux-guerres voient justement le passage d'une première génération d'immigrés ottomans, syriens ou libanais avec des marqueurs externes de l'identité assez forts à l'avènement d'une deuxième génération - leurs enfants - aux faibles marqueurs identitaires. Chez ces enfants d'immigrés, le sentiment d'appartenance au village d'origine diminue pour intégrer plus facilement les sociétés du Cône Sud, et par conséquent, les conduit à s'éloigner définitivement de l'influence du Mandat français. Nous sommes cependant convaincus que la politique des autorités mandataires, par les traités internationaux signés, a des conséquences non négligeables sur la construction de l'identité individuelle des émigrés. L'identité d'un individu est un assemblage d'identités particulières (à composante sociale, religieuse, nationale, liée au genre, etc.) dont les
1

Voir Nadine Meouchy
nzandataire,

(dir.), France, Syrie et Liban, 1918-11946.
de I 'IFEAD, Damas, 2002.

Les ambiguïtés

et les dynamiques

de la

relation

publications

16

dominantes varient en fonction de chacun et dans le temps 1. Par le traité de Lausanne, ratifié le 30 août 1924, les autorités françaises prévoient pour les émigrés originaires des pays sous mandat habitant à l'étranger la possibilité de prendre, grâce à une option, la nationalité syrienne ou libanaise, récemment crées par les arrêtés n° 2825 et n° 2825 bis. Les émigrés originaires de l'ancienne province de Syrie ont dès lors deux ans pour opter pour la nationalité de leur choix, leur abstention entraînant la conservation de la nationalité turque. En Argentine, comme partout dans le monde, peu nombreux sont ceux qui optent, ce qui les place dans une situation de marginalité juridique, puisque l'absence de consulat de Turquie en Argentine les empêche de bénéficier d'une protection consulaire et diplomatique et d'un statut juridique défini. Le statut juridique national des émigrés syriens et libanais connaît donc de grands changements pendant cette période, et l'action mandataire n'y est pas étrangère. De plus, s'il est vrai que la plupart des émigrés syriens et libanais sont très éloignés des préoccupations qui agitent alors le Moyen-Orient et n'ont que très peu de contact direct avec les autorités consulaires et diplomatiques françaises, les intellectuels syriens et libanais se font les médiateurs entre les collectivités émigrées et les agents consulaires et diplomatiques français. S'inspirant des écrits de Christophe Charle et de Pierre Bourdieu, Inès Léïla Dakhli définit dans sa thèse les intellectuels syro-libanais comme ceux qui, «parmi les professionnels de l'écrit et de la parole, se détachent au sein de leur société pour prendre part, avec leur compétence, aux débats politiques et sociaux »2. Effectivement, ils sont les plus intéressés par la politique française au Levant, et tentent de diffuser leurs sentiments patriotiques auprès de leurs compatriotes. Beaucoup d'entre eux s'engagent avec fougue pour ou contre le Mandat, provoquant de ce fait une scission au sein du groupe des intellectuels. Toutefois, il est à remarquer que la frontière entre anti et pro-mandataires évolue pendant l'entre-deux-guerres. Même si ces intellectuels sont attentifs à la politique mandataire menée dans les Etats sous Mandat, la façon dont les autorités mandataires les protégent à l'étranger joue un grand rôle dans l'évolution de leur perception de la nature du Mandat français. Les intellectuels syriens et libanais sont aussi les médiateurs entre leurs collectivités et la société d'accueil, d'autant plus que leurs compatriotes sont perçus de façon négative par les autorités et la population locales. Lorsqu'une population migrante est discriminée par la société d'accueil, son intégration est fortement tributaire de l'action de ses porte-parole. En effet, ceux-ci « jouent un rôle déterminant dans leur définition et leur visibilité sociale, contribuant
1 Nous retenons ici la définition de Selim Abou, Le Liban déraciné: l'Harmattan, 1998, p. 71l. 2 Inès Leïla Dakhli, Les intellectuels syro-libanais dans la prenlière dirigée par Robert Ilbert, Univ. Aix-Marseille, 2003, p. 10. immigrés dans l'autre Amérique, Paris, thèse

moitié du .xxe siècle (1908-1940),

17

puissamment à fixer juridiquement une identité collective désormais instituée, plus solide et plus durable» 1.Parmi les intellectuels, peu nombreux sont ceux qui accèdent à une position sociale et politique influente au sein des collectivités syriennes et libanaises. Ces élites, ou leaders nationaux, habitant dans la capitale, prononcent de nombreux discours et publient des articles dans lesquels elles s'auto-proclament porte-parole des collectivités syriennes et libanaises à l'échelle nationale. Pour modifier l'image négative attribuée par la société d'accueil, la solution la plus simple pour ces élites réside dans la valorisation des caractéristiques qu'elles attribuent à leur identité originelle, tant raciales (censées être biologiquement immuables), que culturelles (évolutives). Dans cet art difficile qu'est la délimitation des frontières ethniques, les intellectuels syriens et libanais semblent être influencés par la mise en place du Mandat français. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, les intellectuels originaires de la province de Syrie ne combattent pas forcément le titre de Turco attribué par la société locale, puisque celui-ci correspond à leur situation juridique internationale. Inévitablement, la libération de leurs pays d'origine du joug turc les conduit à refuser ce surnom qui est vite perçu comme péjoratif. La politique mandataire poursuivie au Levant et à l'étranger provoque une scission au sein des intellectuels et influe sur l'identité nationale qu'ils revendiquent. L'apparition du concept de nationalité libanaise à l'étranger engendre une différentiation à l'intérieur des collectivités syriennes et libanaises mais la présentation d'une identité libanaise distincte de l'identité syrienne vis-à-vis de la société d'accueil reste, en Argentine, une tentative inaboutie. En effet, les élites syriennes et libanaises en Argentine s'accordent dans l'ensemble à définir dans les années vingt la présence de leurs compatriotes comme une seule et même « collectivité syro-libanaise », niant ainsi l'appartenance à la nationalité turque. Malgré les nombreuses différences entre les collectivités syriennes et libanaises, les élites donnent l'illusion d'une unité collective afin de conférer au groupe son véritable pouvoir. Dans cette étude, nous privilégierons le qualificatif de «collectivités syriennes et libanaises », et non pas le terme de communauté, qui nous semble plus connoté religieusement. Si les intellectuels désirent propager leurs messages nationalistes, l'impact de leurs discours auprès des collectivités syriennes et libanaises reste à vérifier. Pour mieux cerner l'influence des élites sur les autres émigrés, nous prenons en compte les commentaires d'Isabelle Merle sur les Subaltern's Studies2, qui incitent à étudier le rapport de force existant entre les élites
Gérard 1991, p. 2 Isabelle de l'Inde 1 Noiriel, Réfugiés et sans papiers. La République face au droit d'asile xœ-xxs, Calmann Levy, 3 19. Merle, « Les Subaltern's Studies. Retour sur les principes fondateurs d'un projet historiographique coloniale », Genèse, n° 56, septembre 2004, p. 131-146.

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émigrées, les autres émigrés et les autorités mandataires, représentées dans le pays d'accueil par les autorités consulaires et diplomatiques françaises. Comprendre dans quelle mesure s'est transposé l'ordre social des Etats sous mandat français dans les collectivités émigrées d'Amérique Latine permet d'évaluer l'autorité morale dont bénéficient les élites et par conséquent l'impact de leurs discours. Alors que la liberté existant dans les pays de l'Amérique du Sud peut permettre aux émigrés de se soustraire à l'ordre traditionnel, un grand nombre d'émigrés conservent des liens communautaires et sont donc potentiellement à l'écoute des élites. Même dans ce cas, l'élite ne peut théoriquement pas avoir une influence totale sur les subalternes, qui possèdent toujours un domaine d'action autonome. D'ailleurs, un grand fossé de mentalité sépare les intellectuels et le reste de la population migrante, puisque cette dernière ne possède pas les références européennes et nationalistes des intellectuels. La majorité des émigrés s'identifie au pago, leur communauté villageoise et religieuse d'origine, et non à la nation1. Dans le pays d'accueil, un sentiment de solidarité très fort lie cependant toutes les personnes originaires de l'Empire ottoman parlant l'arabe (y compris les Juifs ). Pour évaluer plus précisément l'influence de la politique mandataire sur les collectivités émigrées, nous étudierons le cas de l'Argentine dans une perspective comparative avec d'autres pays du Cône Sud (le Paraguay et l'Uruguay), mais nous excluons le Chili de notre champ d'étude, car la majorité des migrants originaires du Moyen-Orient y sont Palestiniens. Ce choix présente plusieurs avantages. Tout d'abord, il permet d'étudier de façon cohérente cette entité géographique régionale, en dehors des frontières dont les populations ne tiennent pas compte lors de leur installation. En effet, l'objectif des émigrants n'est pas de s'installer en Argentine mais plutôt d'atteindre le Rio de la Plata, voire l'Amérique en général, ce qui explique que les émigrés syriens et libanais circulent souvent entre les pays du Cône Sud (ArgentineUruguay-Paraguay-Chili-sud du Brésil). Fernando Devoto note très justement que les pays du Rio de la Plata étaient plus unis par les échanges que séparés par les frontières politiques2. De plus, le rayonnement des élites syriennes et libanaises de Buenos Aires s'étend largement aux capitales paraguayennes et uruguayennes. Enfin, comparer les collectivités émigrées de chacun de ces pays nous permet de comprendre à quel point la composition des collectivités syriennes et libanaises influe sur le discours de leurs élites. Pour réaliser cette étude comparative, l'essentiel de nos sources consiste dans les archives des consulats et légations de France en Argentine, au
1 Gladys Jozami, « La identidad nacional de los Hamados turcos en la Argentina », Tentas de Asia y Africa 2, Facultad de Filosofia y Letras, UBA 1993, p. 201. 2 Fernando Devoto, Historia de la inmigracion en la Argentina, Buenos Aires, agencia espanola de coopéraci6n international, 2003, p. 19.

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Paraguay et en Uruguay. D'autre part, l'étude des journaux communautaires et les entretiens confmnent l'existence de différences nationales. Toutefois, nous avons tenté de compléter nos connaissances en dépouillant les archives des ministères des Relations extérieures de ces différents pays, mais les résultats de ces recherches sont assez maigres. Malgré notre insistance, l'accès aux archives du ministère des Relations extérieures argentin nous a été refusé. Il nous a été répondu que la série « France» ne contenait aucun élément sur les collectivités syriennes et libanaises, fait surprenant s'il en est... L'étude des journaux communautaires permet d'avoir accès aux discours des intellectuels. En dépit de toute notre volonté, il nous a été impossible d'étudier des séries complètes de journaux communautaires couvrant l'ensemble de notre période d'étude, en raison de la prédominance de la langue arabe dans ces journaux jusqu'à la fin des années vingt, et de l'accès réduit à ces publications. D'autre part, le manque de temps ne nous a pas permis d'étudier les journaux nationaux, où sont aussi reproduits de façon très exceptionnelle certains discours. Cette situation ne nous permet pas de mener une étude approfondie des discours de tous les intellectuels. Vues les sources disponibles, nous concentrons notre étude sur les élites syriennes et libanaises, c'est-à-dire les intellectuels qui prennent la parole au nom des collectivités syriennes et libanaises de tout le pays. Enfin, nous avons effectué une vingtaine d'entretiens, où peuvent se lire l'influence de ces élites dans la construction de l'identité collective. En effet, l'analyse de ces entretiens met en valeur l'oubli et l'imaginaire qui composent la mémoire individuelle et collective des descendants d'immigrés 1. Malgré notre désir d'obtenir un aperçu le plus large possible de la diversité des collectivités syriennes et libanaises présentes, la difficulté de trouver des personnes disposées à nous recevoir nous a conduit à interroger davantage des descendants de Libanais que de Syriens, et une très grande majorité de Chrétiens aux dépens des Musulmans. Cette situation s'explique par une collaboration plus active des institutions maronites, et par le manque de temps nécessaire pour prendre davantage de contacts et mener à son terme les entretiens prévus. Finalement, la majorité de nos témoins sont des descendants d'immigrés maronites ou orthodoxes, la plupart d'un âge avancé, en situation de fin d'activité. Comme ces entretiens sont surtout réalisés auprès de présidents d'associations culturelles ou politiques, religieuses, ce sont des individus exceptionnellement informés et motivés. Nos entretiens ne sont donc en aucun cas un échantillon, mais plutôt un coup de sonde qui mériterait à bien des égards d'être élargi.

1

Compte rendu du séminaire
le 26 avril 2006

d'Emile

Temime,

« La mémoire

d'un lieu: les Annéniens

du camp d'Oddo
1Odec2002.

»,

consulté

sur http://WW\v.chevs.sciences-po.fr/centre/groupes/immigration.html#

20

Toute personne possède une identité particulière, fruit de son expérience de vie et de son appartenance à différents groupes, et nous ne prétendons en aucun cas résoudre dans ce mémoire la question de l'identité complexe de ces émigrés. Nous tâcherons juste d'éclaircir le rôle du Mandat français dans la construction de l'identité des émigrés syriens et libanais en Argentine, en concentrant notre étude sur la période d'entre-deux-guerres, et ce, même si les dates officielles de la protection française sur les collectivités syriennes et libanaises dans les pays du Cône Sud s'étendent de 1923 à 1946. Dans une première partie, nous étudierons la politique mandataire de protection des émigrés, qui est gérée par les agents diplomatiques et consulaires français dans un espoir d'extension de l'influence française au niveau politique, culturel et économique. Dans une seconde partie, nous tâcherons justement de percevoir si ces attentes françaises sont satisfaites, étant donné que les élites syriennes et libanaises conçoivent elles aussi les collectivités émigrées comme une force politique et économique au service de leurs idéaux. Enfin, dans une troisième partie, nous tenterons d'évaluer l'influence de la politique des autorités mandataires dans la construction de l'identité collective des émigrés syriens et . libanais en Argentine.

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Première partie

La protection des émigrés

Le pan principal de l'action mandataire à l'étranger concerne la politique de protection des émigrés, qui comprend à la fois la gestion de l'émigration et de l'immigration, le rapprochement avec les émigrés afin de les transformer en protégés effectifs et enfin la protection consulaire et diplomatique des collectivités émigrées.

CHAPITRE

1

« HEUREUX QUI COMME ULYSSE A FAIT UN BEAU

VOYAGE...

»1

L'émigrant syrien ou libanais serait-il « heureux» d'avoir fait un si long voyage jusqu'en Amérique du Sud? La réponse à cette question permet de comprendre pourquoi les autorités mandataires ont éprouvé le besoin de contrôler l'émigration. Le périple qui les conduit jusqu'à cette terre réputée merveilleuse est en réalité très dangereux pour l'émigrant qui est la proie de toutes sortes de trafics.

1. Les émigrants, proies des trafics
Une émigration ottomane composée de paysans pauvres En 1860, l'émigration provenant du Mont-Liban débute avec la persécution des Chrétiens maronites par les Druzes et les autres Musulmans. Même si la persécution religieuse est la première mise en cause dans les témoignages d'anciens émigrants, c'est bien une conjonction de facteurs dont l'importance varie chronologiquement et géographiquement, qui peut expliquer l'émigration massive issue des territoires de la Syrie et du Liban actuels2. Après la période de crise de 1860, la pauvreté semble être le principal facteur expulsif. Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, la province de Syrie - et particulièrement le Mont-Liban - connaît une croissance démographique très forte qui amène à la rupture de l'équilibre entre terre et population. La population s'appauvrit, d'autant plus que la sécheresse et les maladies empêchent la revitalisation de l'agriculture. Le secteur de la sériciculture est particulièrement en crise. Au début du XXe siècle, l'amélioration progressive des moyens de transport et le début de l'industrialisation portent préjudice aux petits commerçants et artisans locaux et entraînent la crise des industries locales. Si l'émigration est au départ le fait de commerçants et d'artisans aisés, elle devient bien vite majoritairement composée de paysans et de petits propriétaires terriens, qui n'arrivent plus à subvenir à leurs besoins par le travail de leurs petits lopins de terre. Ces derniers sont en outre des proies faciles pour les agents d'émigration.
1

Joachim du Bellay (1522-1560),
Gladys Jozami, p. 59. «Aspectos

« Heureux qui comme Ulysse », dans le recueil intitulé Les regrets, 1558.
y comportamiento espacial de los ârabes en el NOA », EMLA,

2

demograficos

n° 5, 1987,

L'attraction de l'Amérique est encouragée par les premiers émigrés qui appellent leurs familles à les rejoindre. La publicité réalisée par les émigrés et les agences de voyages contribue à présenter l'Amérique comme une terre merveilleuse, avec un potentiel de réussite commerciale accessible à tous. D'autre part, l'accès à une terre de liberté est un attrait d'autant plus puissant qu'il s'agit pour certains sujets ottomans d'échapper à l'autorité de l'Empire ottoman qui, après 1908, impose un service militaire obligatoire. Le contrôle sévère de la liberté d'expression et une répression féroce encouragent aussi le départ de nombreux intellectuels au début du siècle vers l'Egypte et l'Amérique. Parmi l'ensemble des émigrés, les premiers à partir ne sont quasiment que des hommes, mais le développement des chaînes migratoires favorise progressivement l'augmentation du flux féminin et le regroupement familial. Jusqu' en 1908, l'émigration est illégale, ce qui explique l'absence de statistiques migratoires officielles. Dans un mémoire, le docteur Bollamir, en exercice à Marseille au début du XXe siècle, estime le nombre de ces émigrants à «trois cent mille dont le tiers est rentré pour se fixer dans sa patrie» 1. Le nombre de 200 000 émigrés définitifs avant 1901 évoqué ici doit être pris avec précaution, car ce nombre a peut-être été exagéré volontairement par l'auteur qui veut mettre en avant les bénéfices que l'émigration syrienne pourrait rapporter au port de Marseille. Cette estimation reste plausible et montre bien l'ampleur des phénomènes de départ et de retour, qui impressionne tous ceux qui côtoient ces migrants. De son côté, l'administration argentine comptabilise comme Turcos tous les sujets ottomans et en dénombre 48 594 entre 1890 et 1908, et 85 324 de 1908 à 19142, mais ces chiffres sous-évaluent le nombre réel d'immigrés, puisqu'ils ne prennent pas en compte l'immigration illégale. Ces Turcos proviennent majoritairement du Mont-Liban jusqu'à la première décennie du XXe siècle, époque où débute un afflux important en provenance d'autres parties de la province de Syrie. Avec la Première Guerre mondiale, les flux s'arrêtent presque totalement du fait de la difficulté des transports tnaritimes. Des fraudes face à la délivrance restreinte de passeports et de visas Avant la Première Guerre mondiale, les passeports et les papiers d'identité ne sont pas nécessaires lors de l'entrée en Argentine, les compagnies de navigation embarquent donc les passagers sans se soucier des papiers que pourraient éventuellement présenter les émigrants. A la fin du XIXe siècle, seuls les commerçants aisés peuvent obtenir un passeport du gouvernement du
1

CCIM, ML 42731/01, Police du Commerce, Passage à Marseille de l'émigration syrienne vers les
du Docteur Bollamir), 1901, p. 6. « La inmigraci6n siriolibanesa en Argentina. Una aproximaci6n », EMLA, n° 9, août

Amériques (mémoire 2Jorge Omar Bestene, 1988, p. 248.

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Mont-Liban, sur ordre de la Sublime Porte. Toutefois, la délivrance de pennis de voyage intérieur est banale et accessible aux commerçants, artisans, puis aux travailleurs manuels en vertu d'un décret de décembre 1898. Ce pennis est utilisé par les futurs migrants pour s'approcher de la côte et partir clandestinement. Il devient le principal document officiel qu'ils emmènent avec eux à l'étranger et finit par être considéré comme un passeportl. En 1908, avec la légalisation de l'émigration, l'Empire ottoman remet des passeports ottomans aux aspirants à l'émigration. Cependant la plupart ne font pas ces démarches et partent clandestinement, sans papiers d'identité. A partir de la Première Guerre mondiale, l'Etat exerce une nouvelle fonne de contrôle sur les individus en généralisant le système des passeports et des visas, entériné par les conférences intergouvernementales qui se tiennent sous l'égide de la Société des Nations en 1920 et 1926. Dès le mois de juin 1920, le passeport semble être imposé à tout ceux qui désirent sortir du territoire syrien, comme le prévoit la législation à l'égard de tout français ou protégé français vivant dans les territoires sous protectorat français et désirant se rendre à l'étranger 2 . Néanmoins, pendant quelques années, l'établissement de ce passeport doit certainement poser des difficultés vu que la situation juridique de la Syrie et du Liban n'est pas reconnue internationalement. C'est pour cette raison que le Haut Commissaire de la République française confinne le 24 avril 1924 l'établissement des passeports pour ceux qui rentrent et qui sortent de Syrie et du Liban, par l'arrêté n° 2576. Pour obtenir un passeport des autorités mandataires, les prétendants à l'émigration doivent tout d'abord remplir une demande écrite, avec date et lieu de naissance, domicile et lieu de destination. En fonction des législations sur l'immigration en vigueur dans les pays d'accueil, les autorités françaises leur fournissent les certificats à remplir. Les législations sur l'immigration mises en place en Argentine et au Brésil sont discriminatoires à l'encontre des femmes, des enfants, des malades et des vieillards qui ne peuvent pas participer au travail agricole, et sont donc «inutiles» au pays pour son développement agricole et économique. Ces pays exigent de l'aspirant à l'immigration des certificats policiers et judiciaires attestant sa bonne conduite - et notamment qu'il n'est «ni communiste, ni bolchevique» -, mais aussi sa bonne santé mentale et physique. Un examen sanitaire est donc effectué afin de s'assurer de sa capacité au travail. Avant d'établir le passeport, les fonctionnaires locaux vérifient la validité de la candidature, et que l'émigrant ne laisse pas une

1 Engin Deniz Akarli, « Ottoman attitudes towards lebanese émigration 1885-1910 », dans Albert Hourani and Nadim Shehadi, op. cil., p. 138. 2 AMAE-N, consulat Beyrouth, Car 385, Série A, Dossier travailleurs en France, sous dossier Passeports, lettre du 24 novembre 1920, Paris, le Psdt du Conseil MAE au HC de la RF à Beyrouth.

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famille à charge derrière lui l, son départ définitif créant de fait des veuves et des orphelins, si sa famille ne le rejoint pas dans le pays d'accueil. Cette vérification se heurte à beaucoup de difficultés dès lors que le village d'origine est éloigné. Au début du Mandat français, les passeports sont donc délivrés avec beaucoup de facilités, souvent sur simple avis du lnukhtar, un chef local élu par les communautés locales. Les consulats des pays du Cône Sud sont chargés de viser les passeports. Lorsqu'un pays ne possède pas de consulat au Liban et en Syrie, il peut déléguer cette charge au consulat d'un pays voisin. En 1922, le consulat d'Argentine à Beyrouth vise de cette façon les passeports pour les Républiques du Paraguay, du Chili, de la Bolivie et de l'Uruguay. Au début des années vingt, il apparaît que les passeports des postulants à l'émigration sont visés avec toute la bienveillance possible. En 1922, le consulat d'Argentine conseille aux partants accompagnés d'enfants de moins de dix ans « de faire rectifier l'âge des enfants et mentionner 10 ans », procédé contre lequel le gouvernement du Grand Liban s'insurge2. Il propose même que les chefs spirituels des réfugiés arméniens et grecs établissent les certificats judiciaires nécessaires à leurs protégés pour avoir un passeport et un visa à destination de
l' Argentine3

.

Néanmoins, des mesures de restrictions prises par le gouvernement argentin affectent très tôt les émigrants des Etats sous mandat français, sans toutefois que ces derniers soient les uniques cibles de telles mesures. Dès le début des années vingt, il est exigé de tous les postulants un permis préalable de libre débarquement fourni par la Direction de l'immigration de Buenos Aires afin que le passeport soit visé. Ce sont les membres de la famille installés dans le pays d'accueil qui le sollicitent. Le 26 avril 1923, une circulaire du ministère des Relations extérieures argentin informe les consulats de l'étranger que l'apposition du visa ne doit pas être une formalité remplie automatiquement4. Elle doit être le résultat d'un contrôle attentif et efficace par le consul de l'authenticité des documents et de la qualité du passager. Le consul est en effet le plus à même de juger de la moralité, du métier et finalement de l'utilité du migrant à la nation argentine. Il accepte ou refuse donc les demandes de visas, en fonction de sa conception de l'immigration « utile» à la nation Argentine. Petit à petit, la norme se resserre pour finalement n'accepter de droit que les couples et les familles se consacrant à l'agriculture ou à l'industrie, peuplement autonome et immédiatement
1

AMAE-N, MSL, Car 2502, Do~sier Emigration, sous dossier n° 1 Passeports pour la Rép arg, lettre

n° 67/E, le 13 janvier 1923, Beyrouth, le HC de la RF en Syrie et au Liban au gouverneur du Grand Liban. 2 AMAE-N, MSL, Car 2501, Dossier n° 2, sous dossier n° 2 Emigration en Argentine, lettre n° 702/A. C., le 8 mars 1922, Beyrouth, le gouverneur du Grand Liban au HC de la RF en Syrie et au Liban. 3 AMAE-N, MSL, Car 2501, Dossier n° 2, sous dossier n° 2 Emigration en Argentine, lettre n° 96, Fol 55, le 19 juillet 1922, Beyrouth, le consul de la Rép arg au HC de la RF en SYrie et au Liban. 4 Alejandro Schamun, Guia Assalam de Comercio Siriolibanés, BA, edicién de Assalam, 1924, p. 107.

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productif. Une autre mesure est prise, visant à restreindre l'arrivée des réfugiés et des apatrides en Argentine. En effet, par télégramme du 16 août 1923, il est désonnais obligatoire de refuser les documents émis par des associations particulières, religieuses ou autres, même s'ils sont officialisés par les autorités du pays. Cette mesure est prise plusieurs mois avant l'institutionnalisation du passeport Nansen, qui solutionne le statut des réfugiés. Sans doute dans l'optique d'une meilleure maîtrise du flux migratoire, l'Argentine arrête en 1924 de déléguer aux consulats d'Espagne à Tripoli, à Damas et à Alep le droit de viser les passeports argentins, conférant ainsi l'entière gestion des visas de passeport à son consulat de Beyrouth. Répondant à ces consignes restrictives, le consul argentin en poste refuse de viser des certificats ou passeports non valides. Ces papiers officiels sont souvent établis de manière irrégulière par les courtiers qui s'en chargent au nom des émigrants, et certains passeports sont endommagés, rectifiés ou falsifiés afin que leurs caractéristiques soient en accord avec les attentes du pays d'accueil. Le consul de la République argentine se plaint de la nonconfonnité des certificats de bonne conduite, attribués par les autorités de police à des voyageurs de passage au Liban, qui n'ont pas les cinq années de résidence exigéesl. Certains certificats de bonne conduite sont même fournis par les autorités judiciaires et policières sans que le nom des intéressés y figure, et sont ensuite utilisés par les courtiers pour faciliter l'émigration des réfugiés. A chaque protestation du consul argentin, le directeur de la Sûreté Générale des pays sous mandat assure que cela ne se reproduira plus. Les bureaux qui délivrent les passeports portent aussi préjudice aux émigrants lorsqu'ils inscrivent les femmes mariées sous le nom de leur père et non celui de leur mari. La femme, considérée comme seule, n'est alors pas autorisée à entrer en Argentine. De nombreuses irrégularités sont ainsi constatées et justifient un refus des autorités argentines. Néanmoins, la sévérité du contrôle consulaire est critiquée par les autorités mandataires à la fin de l'année 1927, lorsque le consulat général de la République argentine appose une mention « nul» ou «annulé» sur des passeports incomplets, ce qui les invalide définitivement 2. Les émigrants sont obligés de recommencer toutes les démarches administratives, ce qui retarde considérablement leur départ. Au début de l'année 1928, les règles sur l'immigration en Argentine sont modifiées: l'accès aux aides accordées aux immigrants européens par la loi 817 (logement dans l'Hôtel des Immigrants, droits de douanes gratuits, transport gratuit au lieu de destination...) est encore davantage restreint pour
1

AMAE-N, MSL, Car 846, Dossier 1927, lettre n° 13, le 3 juin 1927, Beyrouth, le consul d'Arg à de

Reffye, HC de la RF auprès des Etats de Syrie, du Liban, des Alaouites et du Djebel Druze. 2 se AMAE-N, MSL, Car 2526, Dossier n° 2, sous dossier n° 12 Passeports des émigrants libano-syriens rendant en Argentine, lettre n° 5534, le 10 décembre 1927, Beyrouth, le Bureau Diplomatique au consul de la Rép argo

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les non-européens. Selon les déclarations du Patronato Siriolibanés de Buenos Aires, de nouvelles restrictions sont dictées par la Direction générale de l'immigration à l'encontre de l'arrivée des Syriens et des Libanais, par le biais de la note réservée n° 86 du 20 janvier 1928 à destination du ministère des Relations extérieuresl. En réalité, les communications de janvier 1928 de ce ministère à destination du consulat de Beyrouth ne mentionnent que l'article 3 de la loi 817, dans le sens d'une restriction plus sévère à l'égard de « l'immigration vicieuse ou inutile ». Il apparaît donc que le ministère argentin n'utilise pas un langage explicite, préférant des directives codées2. Le fait que le consulat de l'Argentine à Beyrouth ferme provisoirement en juillet 1928 laisse planer le doute sur les raisons de cette fermeture, à savoir si oui ou non l'objectif est de limiter la délivrance de visa. Pendant au minimum trois mois, les émigrants pour l'Argentine ne peuvent obtenir les visas de leurs passeports qu'aux consulats d'Argentine à Gênes ou à Marseille 3, il subsiste alors beaucoup d'incertitude quant à leur possibilité réelle d'atteindre l'Argentine. De plus, à la fm de l'année 1930, le gouvernement argentin décrète qu'à partir du 1er janvier 1931, le montant des droits consulaires sera multiplié par onze (33 dollars au lieu de 3) pour tous les immigrants, quelles que soient leurs orIgInes. La politique migratoire mise en place par le gouvernement argentin vise donc clairement à réduire la perméabilité de la frontière argentine4, et nous pensons, sans toutefois pouvoir l'affirmer, que cette restriction touche particulièrement les Syriens et les Libanais. Après 1920, la délivrance du passeport et du visa est de plus en plus stricte et l'émigration illégale est de moins en moins facile. La seule manière de contourner la « norme» exigée est de recourir à des faux papiers ou à des passeports falsifiés. L'exploitation des émigrants lors des traversées Les compagnies de navigation jouent un rôle croissant dans l'organisation de l'émigration. De sorte qu'à la fin de la Première Guerre mondiale, « les routes migratoires sont totalement imposées par les Sociétés de navigation, elles fixent les différentes étapes pour assurer au mieux le rendement de l'affaire; elles s'assurent le service de recruteurs; elles tendent

1 Memoria y Balance General del Patronato Siriolibanés, Correspondiente al tercer ejercicio anual, tenninado el30 dejunio de 1931, B~ La Comercial, 1931, p. 56. 2 Ignacio Klich, « "Criollos" and Arabic Speakers in Argentina: An uneasy Pas de Deux (1888-1914) », dans Albert Hourani et Nadim Shehadi, op. cil., p. 269. 3 AMAE-N, MSL, Car 2531, Dossier Passeport, sous dossier 20, lettre n° 104, le Il juillet 1928, Beyrouth, le consul de la Rép arg au HC de la RF en Syrie et au Liban. 4 Sur la perméabilité d'une frontière, lire Gérard François Dumont, Les migrations internationales, les nouvelles logiques nligratoires, SEDES, Paris, 1995, p. 90.

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à contrôler entièrement le trafic» 1. Les plus grandes compagnies maritimes sont françaises et italiennes. Les premières, dont la Compagnie des Messageries Maritimes et la Compagnie Cyprien Fabre sont les meilleures représentantes, font escale à Marseille, tandis que les secondes s'arrêtent à Naples ou à Genève. Après la Première Guerre mondiale, les entreprises anglaises et australiennes entrent en concurrence avec les anciennes compagnies maritimes, utilisant respectivement les ports de Londres et de Trieste. Les émigrants embarquent en grande majorité sur des bateaux au départ de Beyrouth, même si les ports de Smyrne, d'Alexandrette, de Tripoli et de Lattaquié sont aussi utilisés. La principale route d'émigration levantine relie Beyrouth à Marseille, lieu de transit le plus important du bassin méditerranéen, puis Marseille à Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos Aires avec un passage par l'Afrique. En 1908, avec la légalisation de l'émigration par le Sultan Abdulhamid, la figure de l'agent d'émigration devient publique. Ces agents d'émigration sont au service des compagnies de navigation, pour lesquelles ils font du racolage auprès des futurs clients. Les agents d'émigration officiels s'entourent de nombreux relais officieux, les courtiers, qui ont la charge de parcourir les villages de l'intérieur à la recherche d'aspirants à l'émigration. Les courtiers les incitent à partir en utilisant tous les stratagèmes possibles, et notamment en leur promettant monts et merveilles. Ils leurs vendent des billets directs pour l'Amérique, à des prix plus élevés que les prix officiels, et corrompent si besoin les gardes-côtes. L'exploitation des émigrants débute donc dès Beyrouth, avec l'achat des billets. Dès lors, le sort de l'émigrant est scellé, car il n'a plus qu'une très faible marge de liberté pour décider de la suite de son voyage. Au cours de la traversée, les émigrants sont soumis à « toutes les tortures d'un voyage désagréable et inhumain »2. La réalité des conditions de transport est très éloignée des promesses des agents d'émigration. Traités brutalement et souvent exploités, les voyageurs affrontent à la fois le froid, l'humidité, et l'obscurité de la cale. Ils souffrent de malnutrition et même parfois de maltraitance de la part des marins. Les mauvaises conditions d'hygiène et de lumière favorisent la propagation de maladies en tous genres et entraînent de nombreux problèmes oculaires. La santé des immigrés se trouve donc terriblement affaiblie par leurs voyages en bateaux. Dès les années 1890, le détournement de voyageurs se développe au port de Marseille3. Les émigrants sont pris en charge par un réseau d'hôteliers
1

Emile Temime, «Les routes de migration en méditerranée»,
n° 31-32, avril-sept 1985, p. 93.

Migrations et Méditerranée, Peuples syrienne vers les

méditerranéens,
2

CCIM, ML 42731/01, Police du Commerce, Passage à Marseille de l'émigration

Amériques (mémoire du Docteur Bollamir), 1901, p. 12. 3 Abdallah Naaman, Histoire des Orientaux de France du 1er au..x:ye s, Ellipses, 2004, p. 326.

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louches, le plus souvent des compatriotes ottomans, qui leur fournissent des logements insalubres où ils sont parfois entassés à dix ou douze et mal nourris. De nombreux hôtels se développent, dont le célèbre Hôtel du Levant, ayant parfois des arrangements avec les compagnies de navigation afin d'accueillir leurs voyageurs. Fait courant à l'époque, l'attente au port de Marseille dure parfois plusieurs mois et appauvrit considérablement les émigrants. Ces derniers sont obligés de chercher du travail illégalement pour subvenir à leurs besoins, payer les dettes accumulées ou acheter un nouveau billet. Dans certains cas, l'envoi d'argent par des membres de la famille aide l'émigrant dans cette attente, mais cet argent s'avère souvent insuffisant. A Marseille, les Ottomans sont victimes d'une xénophobie primaire ambiante de la part de la population locale, bien montrée par l'image de l'immigré levantin véhiculée dans la littérature de l'époque. Ainsi, Ralph Schor révèle dans sa thèseI que la xénophobie à l'égard des Levantins a été plus odieuse qu'envers tout autre groupe étranger. L'image du Levantin est alors celle de la répugnance et de la malfaisance. Pour toutes ces raisons, Marseille a été quelquefois surnommée « l'enfer des émigrants arabes». L'exploitation des émigrants à Marseille, considérable dès 1890, ne cesse pas avec l'installation du Mandat français sur la Syrie et le Liban. Suite à une plainte de la Canadian Lebanon Association of Vancouver, les autorités du port de Beyrouth procèdent à une enquête sommaire à ce sujet en 1921, en interrogeant des émigrés de retour dans les Etats sous mandat. Le Bureau Diplomatique déclare qu'aucun passager interrogé n'a formulé ode plainte contre les agissements d'agents syriens ou français dans les ports touchés2. Alors que les autorités mandataires sont plus que tout autre à même de connaître la véracité des faits qui se déroulent à Marseille, ce sujet ne semble pas figurer parmi ses priorités, au point qu'elles limitent l'enquête à questionner quelques émigrés au lieu de s'informer auprès du commissaire au port de Marseille. Au début des années 1920, les autorités mandataires ne prêtent donc pas attention à l'exploitation que subissent les émigrants à Marseille. Le prix du voyage jusqu'en Amérique s'avère beaucoup plus élevé qu'au départ, l'émigrant étant entièrement dépouillé par ceux qui s'affairent autour de lui. Le voyage au départ de Marseille jusqu'au Nouveau Monde dure trente jours et se déroule dans des conditions similaires à la première partie du périple. Les décisions de changements de destination ne sont pas si rares tant à Marseille que pendant le reste du voyage, les émigrants restant là où ils débarquent et se plaisent, ou bien là où ils sont acceptés.
1 Ralph Schor, L 'Opinion française et les étrangers 1919-1939, publications de la Sorbonne, Paris, 1985. Cité par Abdallah Naaman, op. cil., p. 327. 2 AMAE-N, MSL, Car 2491, Dossier 1 Emigration, sous dossier n° 10, lettre n° 241, le 12 mai 1921, Beyrouth, le Bureau Diplomatique à la Canadian Association of Vancouver.

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2. Le sort des émigrants sous le Mandat français
La difficulté d'estimer le flux à destination du Cône Sud Après la Première Guerre mondiale débute une vague très importante d'émigration levantine, conséquence d'une situation économique chaotique et d'une famine rampante. Plus de 20 000 personnes partent alors chaque année à destination de l'Amérique. Sous le Mandat français, les difficultés économiques subsistent et restent les causes principales de l'émigration, mais pas les seules, car les autorités mandataires contrôlent les libertés fondamentales d'une main de fer, dont les principales victimes sont les nationalistes syriens et libanais. Dès 1921, les Etats-Unis imposent des quotas à l'immigration, ce qui pousse les émigrants à s'orienter vers l'Amérique du Sud, et notamment vers l'Argentine, le Brésil et l'Uruguay. Sous le Mandat français, ces pays représentent plus de la moitié des destinations choisies jusqu'en 1930, et près de 75 % de celles de l'année 1928, comme le montre le tableau suivant:
Tableau n° 1 : flux d'émigrants l'Uruguay.
Argentine 1923 1924 1925 1926 1927 1928 1929 1930 1931 1932 1933 1934 1935 1936 1937 1938 3 688 2 188 sid 809 2440 2373 2258 1 783 607 311 318 406 492 468 513 329 Uruguay 200 246 sid 2421 1 542 4432 574 303 136 66 34 51 53 2 168 Il

à destination

du Brésil, de l'Argentine

et de

Brésil

Total Brésil, Monde Argentine, Uruguay 4652 8540 16 000 3396 5830 13 500 sid sid Il 000 8415 5 185 16 000 1 726 5708 9400 10 702 14288 3897 2026 4858 7941 3276 7346 1 190 2426 338 1 081 317 694 1 640 2324 647 999 1 007 2509 550 510 1 055 3 725 3082 386 856 403 1 084 4265 227 567 2006

% 53,4 43,2 sid 52,6 60,7 74,9 61,2 44,6 44,5 42,3 43 40,1 28,3 27,8 25,4 28,3

Source: rapport à la Société des Nations sur la Situation de la Syrie et du Liban (1925-1938), Paris, Imprimerie Nationale.

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