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T.E. LAWRENCE AVANT L'ARABIE 1888-1914

De
228 pages
Cet ouvrage concerne l'enfance et la jeunesse de Thomas-Edward Lawrence avant que son image héroïque ne commence à se construire à travers la douloureuse aventure militaire et politique qui lui vaudra le titre de Lawrence d'Arabie. Il tire ses sources de témoignages d'amis, souvent de camarades de classe ou d'Université, dont certains s'illustrèrent dans la politique, l'art ou la littérature. Sa correspondance abondante est exploitée par l'auteur et révèle les nombreux domaines, où Lawrence manifesta les dons les plus variés.
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T .E.LA WRENCE AVANT L'ARABIE

1888-1914

Du même auteur I Thèse d'État TE.Lawrence, la France et les Français, Publications de la Sorbonne, Paris, 1980 II

-

- Contributions

Le Mythe d'Etiemble , 1980 "La science et l'art militaires de T.E.Lawrence" Didier-Erudition, pp.l43-156, 1980 (Traduit en anglais par Claire Keith: TE.Notes, Vol.VIII,nol & 2,1997). The TE.Lawrence P. Uz.z.L.E., 1984 "T.E.Lawrence and France: Friends of Foes?" Edité par Stephen E. Tabachnick, U. of Georgia Press, U.S.A. pp.220-242 André Malraux. Unité de l'homme. Unité de l'oeuvre. Colloque de Cérizy-la-Salle. Genèse d'un texte malrucien inédit, « Le Démon de l'Absolu ». La Documentation Française, 1989, pp.55-80.
Le Démon de l'Absolu. 1996 Biographie inédite de T.E.Lawrence publiée dans le 1. II des Oeuvres d'André Malraux, 1993, Bibliothèque de la Pléiade pp.817-1301 ; Introductions,N otes, Var. pp.1666-1818

Articles L'image de la France et des Français pour T.E.Lawrence Relations Internationales, n° 14, pp.159-170, 1978 Images ethniques & concepts de race chez Lawrence d'Arabie Etudes Inter-ethniques - Annales du C.E.S.E.R.E. tome.VI, pp.lll159, 1983 Lawrence d'Arabie et les châteaux des Croisés, 1980 Publication de l'Association des Médiévistes l'Enseignement Supérieur, AMAES, 122 p.

Anglais

de

De Lawrence à Learoyd. Exploitation littéraire ou approche cinématographique ? Revue de Littérature comparée. pp. 55-88, janvier 1984 "How Lawrence shortened" The Seven Pillars of Wisdom ". The Journal of the TELawrence Society, Oxford, VoI.VIll, n° l, Autumn 1998
Traductions

1/ Pour les Editions André Laffont. Collection "Bouquins" (Direction de Fr. Lacassin) Oeuvres de TELawrence. 1: Dépêches Secrètes d'Arabie. Lettres de TELawrence à E T Leeds Lettres de TELawrence, 1188 p., 1992, t. II: Index des Sept Piliers de la Sagesse, 67 p., 1993 t. Ill: Lettres de voyage à safamille, TE Lawrence à B. Liddell Hart. Divers articles de journaux ou de revues. Préfaces, TE Lawrence par ses amis (quasi-totalité du livre) 1500 p. (A paraître) 21 Pour les éditions Denoël Jeremy Wilson: Lawrence d'Arabie, «La biographie autorisée TELawrence ". 1994. En collaboration avec Jean-François Moisan
31 Charles Doughty: (A paraître) Travels in Arabia Deserta, 1888

de

Thèse d'état Soutenue le 6/11/1976 à l'Université de Paris III. P.Nordon. Jury: R.Etiemble, J.B. Duroselle, P.Brunel, A.Bordeaux.: "T.E.Lawrence, la France et les Français" Texte intégral. Service de Reproduction des Thèses de l'Université Lille III. 1° vol. 643 p. ; 2° Vol. 673 p.

Collection Comprendre le Moyen-Orient dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dernières parutions

Joseph KHOURY, Le désordre libanais, 1998. Jacques BENDELAC, L'économie palestinienne, 1998 Ephrem~Isa YOUSIF, L'épopée du Tigre et de l'Euphrate, 1999. Sabri CIGERLI, Les Kurdes et leur histoire, 1999. Jean-Jacques LUTHI, Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, 1999. Fabiola AZAR, Construction identitaire et appartenance confessionnelle au Liban, 1999. Akbar MOLAJANI, Sociologie politique de la révolution iranienne de 1979, 1999. Hassane MAKHLOUF, Cannabis et pavot au Liban, 2000. David MENDELSON, Jérusalem, ombre et mirage, 2000. Elias ABOU-HAIDAR, Libéralisme et capitalisme d'État en Égypte, 2000. Gérald ARBOIT, Aux sources de la politique arabe de la France, 2000. Jean-Pierre TOUZANNE, L'islamisme turc, 2001. Jamal AL-SHALABI, Mohamed Heikal entre le socialisme de Nasser et l'Yntifah de Sadate (/952-1981), 2001. Amir NIKPEY, Politique et religion en Iran contemporain, 2001. Claude BRZOZOWSKI, Du foyer national juif à l'Etat d'Israël, 200 I. Annie CHABRY, Laurent CHABRY, Identités et stratégies politiques dans le monde arabo-musulman, 200 I. Annabelle BOUTET, L'Egypte et le Nil, 2001. Khalid HAJJI, Lawrence d'Arabie, 2001. Georges CORM, La Méditerranée, espace de conflit, espace de rêve, 200 I. Carole H. DAGHER, Le défi du Liban d'après-guerre, 2002.

Maurice J.- M. LARÈS

T.E.LA WRENCE AVANT L'ARABIE

1888-1914

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargila u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-1973-2

Exergue

The childhood shows the man, as the morning

shows the day.

John Milton, Paradise Lost, Livre IV, 1.22 (1671)

L'enfant laisse percer l'homme comme le matin laisse percer le JOUr.

Some village Hampden that with dauntless breath The little tyrant off his fields withstood; Some mute unglorious Milton here may rest, Some Cromwell guiltless of his country's blood Thomas Gray, Elegy written in a country churchyard (1751)

Quelque Hampden de village,
Un intrépide

- sut

faire front

Et défendre ses champs des assauts d'un tyran Sans grandeur - peut-être gisent ici Sans voix et sans gloire, Un Milton, - un Cromwell innocent du sang de sa patrie. Traduction Micheline Larès - Yoël

Remerciements

Je remercie chaleureusement Micheline, Dany et Allen Larès pour leurs réflexions critiques, ceux de mes amis qui ont contribué à l'élaboration de cet ouvrage, Christophe Leclerc et Jonathan Mandelbaum pour divers documents et suggestions, Jeremy Wilson, dont la biographie autorisée de Lawrence d'Arabie et les conseils m'ont été précieux et Pierrette Corvin qui a eu la patience de procéder à une très minutieuse révision du texte. Maurice LARÈS

1 Une vie trop tôt interrompue

Le 21 août 1935, au cimetière du petit village de Moreton, dans le Wessex, on enterrait le colonel T.E.Lawrence. Il avait 47 ans. Huit jours plus tôt, il avait fait sur sa moto - une Brough spécialement adaptée à sa petite taille- une embardée qui devait lui être fatale. C'était un habitué des excès de vitesse et il avait déjà eu de nombreux accidents. Mais quelques ombres mystérieuses planent encore sur les circonstances exactes de celui qui lui coûta le vie après dix jours de coma. Le retentissement de l'évènement avait été considérable. Le médecin personnel du roi s'était rendu à son chevet. Le Times publia un message de condoléances de George V au frère cadet du défunt:
"Le Roi a appris avec de profonds regrets la mort de votre frère, et vous témoigne, à vous et à votre famille, toute sa sympathie pour cette perte cruelle. Le nom de votre frère restera dans l'histoire. Le roi reconnaît avec gratitude les éminents services qu'il a rendus à son pays et estime tragique qu'une vie encore si pleine de promesses soit terminée de la sorte."

Dans le cortège funèbre, entre autres personnalités figuraient, parmi les politiques, Lady Astor, première femme jamais entrée au Parlement, que Lawrence appelait "Ma Pairesse", et emmenait parfois en randonnée sur le siège arrière de sa moto, et sir Winston Churchill. La présence de Churchill était significative. Churchill était célèbre depuis longtemps. Il était à ce moment-là, "en réserve du Royaume-Uni," mais avait

été plusieurs fois ministre. Son itinéraire politique lui avait donné l'occasion de remarquer et de recruter Lawrence qu'il avait pris pour conseiller pendant plus d'une année. Une amitié indéfectible s'était alors nouée entre eux. Parmi les militaires, sir Roger Salmond, chef de la Royal Air Force, le général Wavell et le critique militaire du Times, sir Basil Liddell Hart. Pour le monde littéraire, l'éditeur Jonathan Cape, l'écrivain Siegfried Sassoon, la veuve du romancier Thomas Hardy. Il ne manquait que le grand archéologue Leonard Woolley pour que la gamme des activités et des talents de Lawrence fût complètement représentée. C'est que le héros devenu légendaire n'avait pas seulement été l'homme politique visionnaire meneur de tribus, le chef de guerre et l'écrivain accompli des Sept Piliers de la Sagesse, mais aussi l'archéologue précoce, puis acharné pendant sa jeunesse, doué pour les activités de l'esprit au point de faire oublier le «manuel », le bricoleur, le concepteur du nouveau modèle de vedettes rapides "Class 200" qui devaient sauver bien des vies au cours de la Seconde Guerre Mondiale. La famille de Lawrence n'était représentée que par son frère cadet, Arnold. Sa mère et son frère aîné, Bob, résidaient alors en Chine où ils étaient missionnaires de l'Église presbytérienne. Huit mois après ses funérailles, on dévoila à Londres, à l'intérieur de la cathédrale St.-Paul, un buste de T.E.Lawrence. Lord Halifax, Chancelier de l'Université d'Oxford - et jadis vice-roi des Indes - prononça un discours. Les honneurs furent grandioses. La consécration devenait tout à la fois universitaire et nationale. Pourtant, Lawrence avait souhaité l'obscurité pendant les années qui devaient être les dernières de sa vie. Il avait tenté de se refaire une vie de soldat anonyme car il ne se pardonnait pas, disait-il (mais faut-il l'en croire?) l'échec de la mission qu'il s'était assignée: faire surgir dans les déserts une
nation arabe autonome, indépendante des Empires

- britannique,

français comme ottoman. Lawrence était l'enfant naturel d'un gentleman angloirlandais, Robert Tighe Chapman, et d'une mère écossaise 12

d'ascendance en partie scandinave, Sarah Junner, ou Mad( d)en. M. Chapman devait avoir d'elle cinq enfants. L'aîné, Robert, dit "Bob", fut déclaré sous son nom. Mais le père, après avoir quitté l'Irlande prit légalement le nom de Lawrence. Le second fils, né à Tremadoc, dans les Galles, le 15 (ou le 16) mai 1888, fut donc déclaré sous le nom de Thomas-Edward Lawrence. Il semble que Thomas Edward n'ait eu la connaissance formelle des conditions de sa naissance que vers l'âge de trente ans. Mais il prétend avoir eu l'occasion de la soupçonner dès l'âge de dix ans. En tout cas, il eut lui-même quelque difficulté à conserver un nom. Il en changea deux fois. Il s'engagea sous le nom de "John Hume Ross" en 1922 comme simple soldat dans les rangs de la Royal Air Force, alors qu'il s'était déjà illustré dans ses entreprises arabes. Cinq ans plus tard, en 1927, John Hume Ross, alias T.E.Lawrence, prenait officiellement le nom de Thomas Edward Shaw. Il devait mourir sous ce nom. De toutes ces fluctuations, il aura conservé trois surnoms: Ned pour les siens, - T.E. pour ses amis - enfin, pour l'histoire, Lawrence d'Arabie. Il fut enterré à Moreton, près de son minuscule cottage nommé Clouds Hill, le 21 mai 1935. Sa tombe, d'une simplicité émouvante à l'origine, fut ensuite déparée par l'orgueilleuse dalle qu'exigea Madame Lawrence. Elle porte une inscription dont Lawrence aurait probablement récusé chaque mot, y compris le nom, qui n'était plus le sien. A la très chère mémoire de T.E.Lawrence Fellow of All Souls College Oxford Né le 16 août 1888 Mort le 19 mai 1935 L'heure approche et arrive maintenant Où les morts entendront La voix du FILS DE DIEU 13

Et ceux qui l'entendront Vivront. Au pied, une autre pierre, plus petite, taillée en forme de livre ouvert, porte une inscription tirée de XVIIème Psaume:

DOMINUS ILLUMINA TIO MEA

14

2 L'enfant nomade 1888-1891

Le caractère de la naissance illégitime de Lawrence a été occulté dans la demi-douzaine de biographies publiées de son vivant - témoignage de son insigne célébrité - et peu après sa mort. C'est en 1941 qu'un chercheur français, Léon Boussard I mit en relief ce qui fut certainement un élément important, sinon fondamental dans la construction de sa personnalité. En 1884, sir Thomas Chapman, fils d'un baronet angloirlandais, marié à une femme réputée méchante et bigote (surnommée Sainte Vipère) et déjà père de quatre filles, succomba auc charmes de leur gouvernante, Sarah Junner, de quinze ans plus jeune que lui. C'était une enfant illégitime, élevée sur l'île de Skye, le plus religieusement du monde, par un oncle de l'Eglise presbytérienne. Profondément marquée par son éducation religieuse, elle devait rester toute sa vie très pieuse, et elle communiqua sa foi à Robert Chapman - mais non à son second fils, Thomas Edward, futur Lawrence d'Arabie. Edith Chapman s'étant obstinée à refuser le divorce, son époux l'abandonna pour mener avec Sarah une vie semi-errante jusqu'à leur installation à Oxford, en 1896. Une lettre de Robert Chapman/Lawrence, révélée seulement en 1919, décrit le climat et les moyens d'existence de la famille. En voici le texte:

1 Léon Boussard, Le Secret du colonel Lawrence, A.M. Paris, 1946

10 éd. En 1941 ; 20 éd.,

Ecrit sur l'enveloppe:
"A mes Fils,

(Mais à ne pas ouvrir à moins que Maman et mOl soyons décédés.) - OU quand Maman le voudra.)"
Mes chers Fils,

je sais que cette lettre vous causera à tous un grand chagrin et une grande tristesse, de même qu'à moi qui l'écris. La réalité cruelle est que votre mère et moi n'avons jamais été mariés. Quand j'ai rencontré votre mère pour la première fois, j'étais déjà marié. Mariage malheureux sans amour ni d'un côté ni de l'autre, bien que j'aie eu quatre filles. Votre mère et moi tombâmes malencontreusement amoureux l'un de l'autre, et lorsque la chose fut révélée, nous ne songeâmes qu'à nous enfuir et à nous cacher avec toi, Bob, alors bébé. Ma femme et moi ne divorçâmes pas. Que de fois aije souhaité que nous l'eussions fait! Je me mis à boire et Maman eut la vie dure, mais heureusement, j'ai réussi à me guérir de cela. Vous pouvez imaginer, ou essayer d'imaginer combien votre mère et moi avons souffert toutes ces années, ne sachant pas quand quelqu'un nous reconnaîtrait, ni quand notre histoire serait publiée à tous vents. Vous pouvez vous représenter l'enchantement avec lequel nous avons vu chacun de vous atteindre sa maturité, car on estime les hommes pour eux-mêmes et non pour l'histoire de leur famille, sauf, évidemment, dans des circonstances très spéciales. Mon vrai nom, lorsque j'ai rencontré votre Mère était Thomas Robert Tighe Chapman (voir la Pairie de Burke' sous la rubrique Chapman). Du fait de décès inattendus, je me trouve maintenant sir Thomas Chapman, Bart 2, mais il va sans dire que je n'ai jamais assumé ce Titre. Un mince rayon de soleil se fait jour dans cette triste histoire: ma sœur, qui a épousé mon cousin Sir Montagu Chapman, et mon frère, Francis Vansittart Chapman, de South Hill (le domaine de mon père; j'ai été d'accord pour en vendre définitivement les revenus) m'aimaient toujours, et c'est grâce à leur bonté que j'ai pu vous laisser la plus grande partie de
1 Livre qui contient la généalogie de la noblesse anglaise et irlandaise. 2 Abréviation de Baronet, inscrit après le nom et qui supplémente le préfixe "Sir" qui est également donné à un Chevalier. 16

la fortune qui me restait. A sa mort, mon frère m'a laissé £25,000, et dans son Testament, ma sœur m'a laissé £20,000, mais j'ai vu le libellé de son Testament, je ne recevrai pas ces £20,000 si je la précède dans la mort. Elle vit toujours, mais c'est une grande invalide, et aucun nouveau Testament rédigé par elle ne serait valable, bien que je sache qu'elle avait l'intention et le désir que ces £20,000 vous reviennent à tous, si je mourrais avant elle. Pendant de nombreuses années, elle m'a donné £300 par an, ce qui, avec ma propre fortune, nous a permis à tous de vivre assez à l'aise, nous a évité, à Maman et à moi de trop nous restreindre pour joindre les deux bouts, et m'a également évité de prélever sur mon Capital pour les dépenses quotidiennes. Bob a été déclaré à Dublin, (près de St. Stephen's Green) sous le nom de "Chapman" ; d'où son nom dans mon Testament. Je lui conseillerais de conserver son nom de Lawrence; on peut changer son simom [sic] à tout instant, et l'on n'a pas besoin de passer par des mesures légales pour cela, à moins d'attendre des demeures ou des sommes d'argent d'autres personnes qui vous connaissent sous votre anCIen nom. Je ne saurais rien dire de plus, sauf que jamais dicton n'a été plus juste que" difficiles sont les voies des transgresseurs." Que la terrible anxiété et les tristes pensées que votre maman et moi avons supportées pendant maintenant plus de trente ans vous servent d'avertissement! Père ".

Sir Thomas abandonna non seulement sa femme, mais aussi ses droits sur un domaine appréciable, l'essentiel de sa fortune, son titre et son nom. Sarah et lui devinrent" Monsieur et Madame Lawrence It, nom déjà porté par Sarah. Le Vansittart de la Deuxième Guerre Mondiale, sir Robert, sans nier sa parenté avec Lawrence, sera toujours du côté de ses détracteurs et n'entretiendra aucune relation avec lui. La lettre de M. Chapman est empreinte d'une certaine noblesse de sentiments. Sa lucidité est impressionnante. Mais le père de Lawrence ne semble guère se soucier réellement de ce que ses enfants pourraient éprouver devant une telle révélation. Il insiste sur "sa" crainte d'être identifié, qu'il partagea avec sa compagne pendant plus de trente ans de vie commune, et la dominante reste une profession de foi qu'il voudrait 17

contagieuse. On verra comment le jeune Thomas Edward, à sa manière, a répondu à la piété de ses parents En fait, cette révélation n'en était pas une pour Thomas Edward qui avait soupçonné la situation dès l'âge de dix ans: en 1898, il avait surpris les bribes d'une conversation tenue dans le salon du 2 Polstead Road, à Oxford. Il interpréta d'abord, d'une manière quelque peu erronée ce qu'il avait entendu, et crut que sa mère avait eu ses deux premiers enfants (Robert en 1885 et lui-même en 1888) d'un précédent employeur haut placé, et qu'elle avait vécu ensuite avec M. Lawrence qui l'avait recueillie avec ses deux enfants. Il se crut donc, un temps indéterminé, de père inconnu, adopté par celui qu'il avait considéré comme son vrai père. Ce lui fut un traumatisme énorme, même s'il fut détrompé par la suite. Mais l'histoire véritable était traumatisante aussi, surtout si l'on songe au poids des préjugés qui régnaient encore dans la société de l'époque vis-à-vis des enfants illégitimes. Sans aller jusqu'à l'association de la bâtardise et de la malédiction que des siècles de traditions et de littérature avaient entretenues, le handicap social était considérable, et c'est bien ce que le couple Lawrence avait entendu éviter à ses enfants. On sait encore que Thomas Edward crut qu'il avait été déclaré sous le nom de Chapman, jusqu'au moment (après la fin de la guerre 1914-1918) où la lecture de son acte de naissance lui apprit qu'il n'en était rien. Il reste que dès l'enfance, il vécut - c'est le moins que l'on puisse dire - une sorte de flottement identitaire dont les effets n'ont certainement pas été négligeables sur sa psychologie et son comportement. On a eu en tout cas une preuve impressionnante dans une réflexion qu'il fit un jour sur la beauté d'un blason portant la barre transversale noire, signe de la bâtardise, manifestant un humour froid qui a toutes les apparences de la douleur. Le secret de ses origines pèsera toute sa vie, mais lui servira de réactif si l'on en croit le Chanoine1
l

"Cannon" et sa traduction "Chanoine" ont des connotations différentes dans l'Eglise Catholique et diverses Eglises protestantes. 18

Hall, qui écrit que Lawrence dut forger "sapropre personnalité et sa propre estime de lui-même à force d'exploits personnels et grâce à sa propre intégrité morale. " On peut en bonne logique supposer que la situation de ses parents lui a inspiré des sentiments pour le moins mitigés sur le mariage et le sexe. Se sentant différent des autres au point de se comparer à une licorne au milieu d'un troupeau de moutons, il faisait tout son possible pour se distinguer et se faire reconnaître par ses mérites à défaut de l'être par son statut familial. Après la guerre, bien que sa renommée fût considérable, l'aînée de ses demi-sœurs refusa de profiter de l'occasion qui lui était fournie de faire sa connaissance. Lawrence devait en être profondément choqué. Une lettre du 16 juin 1927 écrite au notaire de la famille, est révélatrice de ce qu'auront été ses sentiments:
"J'ai quelques doutes à propos de mon nom précédent, car je n'ai jamais vu mon acte de naissance... Mon père et ma mère... s'appelaient Lawrence, du moins à partir de 1894. Je ne sais pas si oui ou non c'était le cas lorsque je suis né. Bien sûr, si Père m'a déclaré sous le nom de Chapman, ceci me conviendra, et il n'y a pas besoin de passer par l'étape intermédiaire Shaw, entre Lawrence et Chapman. Car en fin de compte, je suppose qu'il faudra que je m'appelle Chapman. Il y a pas mal de terres ici et là qui portent ce nom; et je ne veux pas les laisser passer, d'autant que c'est Walter Raleigh, pour lequel j'éprouve une certaine admiration, qui les a données au premier ancêtre irlandais de mon mère. J'ai le sentiment qu'il faut qu'elles restent dans la famille."

Par la suite, en découvrant son acte de naissance, il voyait confirmer que son père l'avait déclaré sous le nom de Lawrence, et non celui de Chapman. La chose est logique puisqu'en 1888, M. Chapman avait pris le nom de "Lawrence". Sous le règne de la Reine Victoria, quitter son épouse légitime était d'une audace folle. La chose était même difficile à comprendre en la circonstance car Sarah étalait un calvinisme farouche et une religiosité presque obsessionnelle. La religion 19

pratiquée par son mari était plutôt mystique. La famille promettait donc d'être élevée dans une atmosphère biblique. Les apparences purent être sauvées quelque temps au prix de l'installation d'un double foyer. Mais la nouvelle, en Irlande, finit par se répandre, et la liaison ne put être maintenue qu'au prix d'un exil en Ecosse, d'une vie apparemment rigoureuse, et d'une décence sans tache. La vérité ne fut révélée à quiconque, avant la mort de "Monsieur Lawrence" en 1919, sauf à l'homme de loi qui veillait sur les intérêts financiers de la famille. Lawrence ne partagea pas ses soupçons avec ses frères. Will et Franck durent mourir dans l'ignorance de cette embarrassante vérité. Les choses ne s'éclairèrent qu'en 1919, à la mort de M. Lawrence, lorsque Sarah expliqua la situation à Thomas Edward et lui montra la lettre laissée par sir Thomas à ses enfants. L'errance devait durer jusqu'à l'installation à Oxford en 1896, soit onze ans. Sarah n'en devait pas moins vivre 98 ans, tournant toujours ses phrases de façon à ne jamais employer l'expression "mon mari", en parlant de M. Lawrence. Elle avait une volonté de fer et savait se montrer charmante, mais l'entente avec Ned ne fut jamais bonne. Lawrence a confié à l'épouse de Bernard Shaw, Charlotte, avec qui il entretint une correspondance suivie:
"Aucune confiance ne régna jamais entre ma mère et moi elle ne cessait de me donner l'impression qu'elle faisait mon siège et qu'elle me submergerait si je laissais un seul endroit sans 1 défense."

Quoiqu'il en soit, cette vie errante apporta beaucoup à Lawrence: l'ouverture précoce à des mondes différents, le goût de l'exploration et celui de donner à l'existence un rythme rapide. La longue errance commença en septembre 1889, lorsque la famille s'installa à Kirkcudbright, dans le sud de l'Ecosse.
1

Lettre inédite de T.EL à Charlotte Shaw, épouse de Bernard Shaw.

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Deux ans plus tard, elle quitta l'Ecosse et passa trois semaines à l'île de Man. En octobre-novembre, elle fit l'étape dans l'île de Jersey d'où elle se livra probablement à des prospections vers la France, dont le change très favorable permettait à bien des Anglais de mener une vie agréable. En décembre 1891, la famille s'installa à Dinard et y demeura jusqu'au printemps 1894. Entre-temps, Sarah était allée accoucher en 1893 à SaintHélier (Jersey) pour que son fils ne soit pas astreint à faire son service militaire en France s'il y naissait. Après cette errance (six ans pour le couple lui-même et Bob, trois ans et demi pour Ned), les Lawrence louèrent le Chalet du Vallon. Il existe toujours. (Voir illustrations). La famille devait y demeurer jusqu'au printemps 1894, soit un peu plus de deux ans et demi. Vu les habitudes nomades des Lawrence, ceci constituait un assez long séjour.

21

Dinard Quatre photos du Chalet du Vallon et de son jar dm, en 1970 (Collection de l'auteur)

22