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Témoignage et écriture de l'histoire

481 pages
Le témoignage a pris au vingtième siècle une actualité engageant le futur, bien au-delà du champ professionnel des historiens. Il s'agit d'un enjeu décisif face à un double danger : l'amnésie généralisée qui vide la pensée de toute historicité, les passions patrimoniales et identitaires. Quatre grandes questions sont principalement abordées : le statut de la singularité dans le témoignage, le traitement historien du témoignage, la conservation des traces et la transmission testimoniale, la multiplicité des registres et genres testimoniaux.
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TÉMOIGNAGE ET ÉCRITURE DE L'IDSTOIRE

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4354-4

TÉMOIGNAGE ET ÉCRITURE DE L'HISTOIRE

Décade de Cerisy 21-31 juillet 2001

Sous la direction de Jean-François Chiantaretto et Régine Robin

L'Harmattan
5-71>me de 11>École-Polytechnique

75005

Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALIE

Collection Questions Contemporaines dirigéepar J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Jean-François VENNE, Le lien social dans le modèle de l'individualisme privé. De chair et d'os, 2002. Paul ARlES, Pour sauver la Terre: l'espèce humaine doit-elle disparaître ?,2002. Michel AROUIMI, L'apocalypse sur scène, 2002. Calixte BANIAFOUNA, Vers une éradication du terrorisme universel ?, 2002. Vincent Sosthène FOUDA, Notions de réussite et d'échec dans la filiation adoptive, 2002. Collectif Habitat Alternatif Social, L'insertion durable, pratiques et conceptions,2002. Robert DECOUT, Chronique d'une élection bouleversante, 2002. Jean-Michel DESMARAIS, Voter Chirac un cas de farce majeure, 2002. Alain REGUILLON, Avenir de l'Europe: une convention pour quoi faire?, 2002. Jacques RENARD, Un pavé dans la culture, 2002. Lionel TACCOEN, Le pari nucléaire français, 2003. André TIANO, La lutte contre l'exclusion dans le languedoc maritime, 1789-2000, 2003. Me Michel PAUTOT, Le sport spectacle, 2003. Hubert FAES, Peiner, œuvrer, travailler, 2003. Jacques GODRON, Le territoire stratégique, 2003. Yves BITRIN, Vote Le Pen et psychologie des foules, 2003. Pierre CHAIGNEAU, Le pouvoir des petits actionnaires, 2003. Jean-Christophe GRELLETY, 11 Septembre 2001: Comme si Dieu n'existait pas?, 2003. Christian MARCHAL, La démocratie déséquilibrée, 2003.

LES AUTEURS AL TOUNIAN Janine, traductrice, essayiste BARY Nicole, éditrice et traductrice CARROY Jacqueline, professeur d'histoire et de psychologie (EHESS) CHIANT ARETTO Jean-François, psychanalyste, professeur de psychopathologie (Université Paris 13) COMBE Sonia, essayiste, éditeur DAYAN-ROSENMAN Anny, maître de conférences en littérature (Université Paris 7) DOSSE François, historien, professeur des universités (IUFM Créteil) GOLDSCHMIDT Georges-Arthur, écrivain, traducteur, essayiste GRYNBERG Jacques, membre fondateur de l'Association pour la Fondation Mémoire d'Auschwitz HIRSCH Marianne, professeur de littérature française et comparée (Darmouth College, Etats-Unis) LAPIERRE Nicole, sociologue, directrice de recherches (CNRS) LASVERGNAS Isabelle, psychanalyste, professeur de sociologie (Université du Québec à Montréal, Canada) LEV ALLOIS Anne, psychanalyste LEVY Ghyslain, psychanalyste MESNARD Philippe, essayiste NOUSS Alexis, professeur de linguistique et philologie (Université de Montréal, Canada) PARRAU Alain, essayiste RAFOWICZ Fabien, artiste plasticien ROBIN Régine, écrivain, historienne, professeur de sociologie (Université du Québec à Montréal, Canada) ROCHE Anne, écrivain, professeur de littérature (Université de Provence) ROULET Eric, essayiste ROUSSEAU DUJARDIN Jacqueline, écrivain, psychanalyste SULEIMAN Susan, professeur de littérature (Université Harvard, Etats- Unis) TREVISAN Carine, maître de conférences en littérature (Université Paris 7) VERLET Agnès, maître de conférences en littérature (Université de Provence) WIEVIORKA Annette, historienne, directrice de recherches (CNRS)

Q
- Entre

Centre Culturel International de Cerisy la Salle

Le Centre Culturel International de Cerisy organise, chaque année, de juin à septembre, dans le cadre accueillant d'un château du XVllème, monument historique, des colloques réunissant artistes, chercheurs, enseignants, étudiants, mais aussi un vaste public intéressé par les échanges culturels.

Une longue tradition

culturelle

1910 et 1939, Paul Desjardins organise à l'abbaye de Pontigny les célèbres décades, qui réunissent d'éminentes personnalités de l'époque pour débattre de thèmes artistiques, littéraires, sociaux, politiques. Entre autres: Bachelard, Curtius, Gide, Groethuysen, Koyré, Malraux, Martin du Gard, Oppenheimer, Sartre, Schlumberger, Valéry, Wells. - En 1952, Anne Heurgon-Desjardins, remettant le château en état, crée le Centre Culturel de Cerisy et, grâce au soutien des "Amis de PontignyCerisy", poursuit, en lui donnant sa marque personnelle, l'œuvre de son père. - Depuis 1977, ses filles, Edith Heurgon et Catherine Peyrou, ont repris le flambeau et donnent une nouvelle ampleur aux activités du Centre. Les sujets se sont diversifiés, les formules de travail perfectionnées et les installations modernisées.

Un même projet original
- Accueillir dans un cadre prestigieux, éloigné des agitations urbaines, pendant une période assez longue, des personnes qu'anime un même attrait pour les échanges, afm que se nouent, dans la réflexion commune, des liens durables. Ainsi, la caractéristique de Cerisy, comme de Pontigny autrefois, hors l'intérêt, certes, des thèmes choisis, c'est la

qualité de l'accueil ainsi que la convivialité des rencontres, "le génie du lieu" en somme, où tout est fait pour l'agrément de chacun. - Les propriétaires, qui assurent aussi la direction du Centre, mettent gracieusement les lieux à la disposition de l'Association des Amis de Pontigny-Cerisy, sans but lucratif et reconnue d'utilité publique, dont le Conseil d'Administration est présidé par Jacques Vistel, conseiller d'Etat.

Une régulière action soutenue

- Le Centre Culturel a organisé près de 400 colloques abordant aussi bien les œuvres et la pensée d'autrefois que les mouvements intellectuels et les pratiques artistiques d'aujourd'hui, avec le concours de personnalités éminentes. Ces colloques ont donné lieu, chez divers éditeurs, à plus de 200 ouvrages, dont certains, en collection de poche, accessibles à un large public.
- Le Centre National du Livre assure une aide continue pour l'organisation et l'édition des colloques. Les collectivités territoriales (Conseil Régional de Basse Normandie, Conseil Général de la Manche, Communauté de Communes de Cerisy) ainsi que la Direction Régionale d'Action Culturelle, apportent leur soutien au fonctionnement du centre. Ne se limitant pas à son audience internationale, l'Association peut ainsi accueillir un public local nombreux dans le cadre de sa coopération avec l'Université de Caen qui organise et publie au moins deux rencontres annuelles. Renseignements: CCIC, 27 rue de Boulainvilliers, F - 75016 PARIS Paris Tél. 01 45 20 42 03, le vendredi a.m., Cerisy Tél. 02 33 46 91 66 Fax. 0233 46 Il 39 Internet: www.ccic-cerisy.asso.fr; Email: info.cerisy@ccic-cerisy.asso.fr

COLLOQUES DE CERISY (Choix de publications)

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L'Ange exterminateur, Editions de l'Université de Bruxelles, 1993 L'Auteur, Presses Universitaires de Caen, 1996 Georges Balandier, Revue de l'Institut de Sociologie, 3-4, Bruxelles, 1988 Le Biographique, Revue des Sciences Humaines, 224, 1991 Les Calendriers, Somogy, Editions d'Art, 2001 Communiquer/transmettre (autour de Régis Debray), Gallimard, 2001 Les Contes et la psychanalyse, ln Press, 2001 Jacques Derrida (Le passage des frontières), Galilée, 1994 Jacques Derrida (L'Animal autobiographique), Galilée, 1999 Desnos pour l'an 2000, Gallimard, 2000 Umberto Eco (Au nom du Sens), Grasset 2000 Anthony Giddens (Structuration du social), PU Laval, 1995 René Girard (Violence et vérité), Grasset, 1985 Maurice Godelier (la Production du social), Fayard, 1999 Michel Henry (L'épreuve de la vie), Cerf, 2001

L'Héritage politique de la Révolution française, PU Lille, 1993 . Herméneutique: textes, sciences, PUF, 1997 . Depuis Lacan, Aubier, 2000 . 2001, Lacan dans son siècle, Editions du Champ Lacanien, 2002 . E. Lévinas (L'éthique comme philosophie première), Cerf, 1993 . Linguistique et Psychanalyse, ln Press, 2001 . La Modernité en questions (de Rorty à Habermas), Cerf, 1998 . Morin, Edgar (Arguments pour une méthode), Seuil, 1990 . Le Moyen Age aujourd'hui, Cahiers du Léopard d'Or, 1991 . Mythes et psychanalyse, ln Press, 1997 . Propositions de Paix, Revue Ethnopsy, Seuil, 2001 . Psychiatrie et existence, Jérôme Million, 1991 . Paul Ricœur (la raison herméneutique), Cerf, 1991 . Charles Taylor (L'Identité moderne), PU Laval/Cerf, 1995 . Alain Touraine (Penser le sujet), Fayard, 1995 . L'Utopie de la santé parfaite, PUF, 2001 . Claude Vigée (La terre et le souffle), Albin Michel, 1992 . Vivre et écrire la mémoire de la Shoah, Editions du Nadir, 2002 . Elie Wiesel: une parole pour l'avenir, Odile Jacob, 1996 . Visages de Ludwig Wittgenstein, Beauchesne, 1995

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SOMMAIRE

Les

au te ur s . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .5

Centre Culturel International de Cerisy la Salle Sommaire Jean-François Chiantaretto & Régine Robin Introduction

7 .11 .15

Questions

préalables 19 33 47 .67 89 .11 7

Sonia Combe Témoins et historiens: pour une réconciliation Anne Levallois Témoignage et histoire. Une approche de la singularité contemporaine Karine Trevisan Jean Norton Cru. Anatomie du témoignage François Dosse Paul Ricœur: un abandon du devoir de mémoire? Régine Robin Autour de la notion de « représentance » chez Paul Ricœur Alain Parrau Le masque de l'homme

Écarts Susan Suleiman Le témoignage entre factualité et désir narratif. Réflexions sur « l'affaire Aubrac » Nicole Bary Histoire officielle et témoignage en RDA Eric Roulet Regards des Indiens Nahuas du Mexique d'aujourd'hui sur la Conquête

131 .157 173

12

Philippe Mesnard Écrire au dehors de soi Marianne Hirsch et Leo Spitzer Le témoignage post-mémoriel : sur les traces de Vapniarka Cliniques Jacqueline Carroy Le cas publié, le témoignage et l'anonymat Isabelle Lasvergnas La méthode psychanalytique. Entre la mémoire et le texte Ghyslain Lévy Dire l'infime ou la langue du témoin Fictions Anne Roche Un témoin clivé: « Fonty » et son ombre dans Toute une histoire de Günter Grass Agnès Verlet Censure, autocensure et désir de témoigner chez Chateaubriand et Aragon Alexis Nouss Irrévocable témoignage. À propos de Paul Celan Anny Dayan-Rosenman Shoah ou la nécessaire médiation de l'art

187 221

..23 7 257 277

289 303 319 333

13

En personne
Janine Altounian Famille sous terreur et conflits « œdipiens ». Peut-on aimer/haïr père et mère sous la terreur de l'extermination ? Georges-Arthur Goldschmidt Un témoin du crime absolu. Victor Klemperer au cœur du nazisme au quotidien Nicole Lapierre Les chroniqueurs du désastre Jean-François Chiantaretto Survivre: une perspective psychanalytique. La Shoah, avec Primo Levi

349 377 389 405

Parler, écrire, (ne pas) montrer
Jacques Grynberg
Té moi gn age. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .425

Jacqueline Rousseau-Dujardin Le dernier voyage, ou Nahoum et ses voyages, le dernier en particulier Fabien Rafowicz Post-témoignage. Vidéo-témoignages
et pro j ec ti on-dé bat.. . .. . . . .. . . . .. ..

435

. . . .. . . . .. . . . .. . . ... . . . ... . . .. . . . .455

Annette Wieviorka
P os tface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 469

INTRODUCTION

e témoignage est une question qui a pris au vingtième siècle une actualité engageant le futur, bien au-delà du champ professionnel des historiens et de ceux qui ont ou se donnent pour mission d'écrire l'histoire. Elle est au cœur du problème de la possibilité même de l'écriture de l'histoire, pour aujourd'hui et pour demain. Le témoignage constitue un enjeu décisif quant à la lisibilité et à l' interprétabilité du passé, qui constituent les conditions de la pensée face à un double danger: l'amnésie généralisée qui vide la pensée de toute historicité, les passions patrimoniales et identitaires. Dans cette perspective, le corpus à considérer comprend plus ou moins directement toutes les formes discursives d'interrogation du passé. Pour l'essentiel, il ne s'agira pas ici de questionner l'écriture des historiens. L'écriture de I'histoire sera interrogée à partir des différentes formes d'écriture testimoniale, par des historiens, des spécialistes de la littérature, des écrivains, des sociologues et des psychanalystes. Quatre grandes questions s'entrecroisent dans l'ensemble du livre et à l'intérieur même de la plupart des textes proposés: le statut de la singularité dans le témoignage, le traitement historien du témoignage, la conservation des traces et la transmission testimoniale, la multiplicité des registres et genres testimoniaux. Les auteursl abordent délibérément ces questions, dans le champ exclusif du vingtième siècle.

L

Jean-François

Chiantaretto & Régine Robin

1

Soit l'ensemble des conférenciers et intervenants de la Décade, à

l'exception de Catherine Coquio et François Hartog, qui n'ont pas été en mesure de nous proposer un texte.

Questions préalables

TÉMOINS ET HISTORIENS: POUR UNE RÉCONCILIATION
Sonia Combe

eux remarques liminaires éclaireront, avant d'entrer dans le vif du sujet, la volonté conciliatrice du titre de ma communication. La première entend rappeler cette évidence, à savoir que, si nous ne sommes pas tous historiens, en revanche nous sommes tous des témoins potentiels, des témoins en devenir, car le temps viendra très vite où nous serons nous aussi interrogés, par exemple sur la chute du Mur, par de jeunes chercheurs qui penseront pour certains en savoir plus que nous sur le sujet. La seconde concerne la reconnaissance de la dette de l'historien vis-à-vis du témoin: à la manière de l'école méthodique qui proclamait « Pas d'histoire sans documents », I'historien du contemporain pourrait dire à son tour «sans témoin, pas d'histoire» et cela, qu'il ait ou non directement recours au témoin. Preuve d'ailleurs, s'il en était besoin, de la complémentarité des documents et témoignages, deux œuvres pourraient presque suffire à la conscience de l'entreprise exterminatrice nazie: La destruction des Juifs d'Europe, de Raul Hilberg, ouvrage exclusivement fondé sur des archives, et le film de Claude Lanzmann, Shoah, qui ne

D

20 prend que les témoins en considération. Cette histoire-là ne marche que par deux. Comment expliquer dès lors la tension, forcément contreproductive, entre témoins et historiens qui s'affirme au fur et à mesure que se confirme l'essor de I'histoire contemporaine? Cette tension a atteint un tel degré, qu'il n'est pas rare de rencontrer sous la plume de l'historien des formulations aussi malheureuses que, par exemple, le témoin qui ferait obstacle entre l'historien et le fait historique, ou encore cette expression concernant la prétendue dictature du témoin. Je cite: «De la dictature du témoignage il faut s'affranchir sous peine de renoncer tout simplement aux règles élémentaires de l'opération historique}. » Une expression quelque peu ampoulée, mais surtout déplacée. Il y a quelques années, alors que la question du rapport entre le témoin et l'historien n'était pas l'objet d'étude qu'il est devenu, on pouvait déjà éprouver un malaise face à la distinction opérée par un historien du temps présent qui assignait au témoin une mission de fidélité à la mémoire, tandis qu'il déléguait à I'historien celle de vérité2. Fidélité contre vérité... Le choix n'était plus à faire. Sous la bienveillante condescendance du savant, un zeste d'arrogance. Les travaux de Paul Ricœur sont sans doute à l'origine d'un tel malentendu, mais pour qu'il y ait malentendu, il faut qu'il y ait désir de mal entendre. La formule discréditait toute contribution du témoin à l'établissement de la connaissance historique, alors même qu'il est fréquent que le témoin prenne la peine de confronter sa mémoire aux sources3.

1 Annette Becker et Stéphane Audouin-Rouzeau, 1914-1918 : Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, p. 52-53. 2 F. Bédarida, Esprit, n° 6 (1992). 3 Citons, à titre d'exemple, Isaac Levendel, Un hiver en Provence, Paris, Editions de l'Aube, 1995 ; Gilbert Michlin, Aucun intérêt au point de vue national. La grande illusion d'une famille juive en France, Paris, Albin Michel, 2001.

21 Largement partagée dans le monde académique, cette disposition d'esprit provoque d'amers constats de témoins. Une remarque mi-figue mi-raisin, légèrement désabusée, revient souvent sur les lèvres de ces derniers: les historiens attendraient leur mort pour écrire leur propre histoire. Quels conflits trahiraient, par-delà les apparences, ces propos de part et d'autre peu amènes? Sans nier le bien-fondé d'une appréhension critique de la mémoire mais comme forme de travail critique sur la source, il semble que la fidélité entendue comme un reproche et les inévitables défaillances mémorielles cachent d'autres enjeux. Une intuition de Pierre Nora, formulée il y a près d'un quart de siècle et concernant la peur de dépossession de l'appréhension historique du savant, nous éclaire: « L'historien, comme dépositaire privilégié d'un savoir et comme délégué à la mémoire des sociétés risque de disparaître devant une histoire démocratisée4.» Après avoir chèrement conquis son indépendance et sa place comme discipline scientifique à part entière, voilà Clio à nouveau menacée par le profane. Etant donné les enjeux qu'il soulève, tant du point de vue du statut de l'historien du présent que de celui de la transmission du passé, ce conflit mérite qu'on l'objective au sens que Pierre Bourdieu attribuait à ce terme: analyser et rendre objectif ce qui est à l' œuvre dans des pratiques spontanées. Ce qui nous renvoie, notamment, à la scène sur laquelle se jouent pour une part de plus en plus large ces rapports témoins/historiens: je veux parler de la scène médiatique dont la couverture des récents procès (Touvier, Papon) ou l'affaire Aubrac, par exemple, attestent de l'influence croissante et de l'intensification de l'usage social de I'histoire. De son poste d'observation un peu décalé, un historiographe qui ne travaille habituellement pas sur le vingtième siècle l'a fort bien vu. Selon lui, nous vivrions dans l'économie médiatique qui marche au
4 Raymond Bellour, Le livre des autres. Entretiens, Paris, Christian Bourgois, colI. « 10/18 », 1978 p. 354.

22 témoin, c'est-à-dire sous la dictature (incontestable celle-là !) du « direct» : il faut présenter un témoin. Et d'entrevoir ce qu'il appelle « le cauchemar» de l' historien: la mémoire à la fois marchandise et sacralisée, fragmentée, formatée (pour le plateau de télévision), éclatée et exhaustive, échappant aux historiens et circulant on line, comme l'histoire vraie de l'époques. L'anticipation de Nora se vérifie donc - à cette nuance près que I'historien est aussi convié sur scène et que, ne refusant généralement pas l'invitation, son regard et sa parole surplombent volontiers les propos du témoin. Si ce dernier a bel et bien investi l'espace public, il n'est donc pas le seul, d'autant qu'il ne faudrait pas oublier un troisième acteur: le journaliste, premier scribe de I'histoire en train de se faire et grand collecteur, lui aussi, de témoignages. Le journaliste qui éprouve le besoin de s'arrêter à son tour sur l'événement, de ne plus le croquer à chaud pour l' « actu », le journaliste qui rompt avec le temps des médias pour prendre celui de la réflexion. Désir légitime et qui l'honore. Comment le lui reprocher ? Voilà, rapidement brossé, le tableau général des nouvelles conditions dans lesquelles s'exerce le métier d'historien du contemporain, un métier menacé sur ses marges par le témoin - lequel fournirait à 1'Histoire ce supplément d'âme qui souvent fait défaut au savant - et concurrencé par le journalisme « à notes infrapaginales », selon l'expression pertinente de Timothy Garton Ash6, respectueux des sources et des «règles élémentaires de l'opération historique». C'est dire si les anciens points de repère, dans un univers organisé autour de classifications et de frontières, seraient désormais brouillés. C'est dire si, masquées derrière la quête de vérité, peuvent se cacher de petites blessures identitaires qui, elles aussi, contribuent à brouiller le débat et la scène.
5 François Hartog, Le témoin et I 'historien, Gradhiva, n027 (2000). 6 Voir les réflexions du journaliste et chercheur à Oxford, Timothy Garton Ash, sur les liens entre histoire du présent et journalisme dans History of the Present, Penguin books, 2000.

23 Autres temps, autres lieux, autres enjeux Comme on peut s'y attendre, cette tension perd de son acuité selon les lieux, les temps et les enjeux. Un argument devrait d'ailleurs vaincre la méfiance des historiens à l'égard de la mémoire, pour autant qu'ils soient mûs par le souci d'établir la vérité (et non pour des raisons de statut dans l'espace public), lorsqu'il disqualifie le témoin en raison de sa subjectivité: à l'Est, lorsque l'Etat avait le monopole de la vérité historique, I'histoire orale ne fut pas pratiquée, le témoignage « non contrôlé» faisant courir le risque de mettre à mal le récit homogène et lisse, adapté aux besoins idéologiques et produit dans les institutions scientifiques. Par réaction à la mémoire officielle, c'est l'antimémoire des dissidents qui avait fini par acquérir le statut de mémoire vraie7. Là-bas comme ici - et au mépris des fameuses règles de la discipline. Qui donc aurait osé, en 1972 et en Occident, contester l'Archipel du Goulag (à l'exception, cela va sans dire, des vieilles barbes staliniennes) ? Or, il se trouve que ce livre, qui imposa la réalité du goulag en Occident, est rempli d'erreurs. Pas seulement d'erreurs factuelles: chacun sait que Soljenitsyne ne pouvait disposer d'aucun document d'archives. Mais des erreurs ou approximations provenant de divers témoignages dont la fiabilité (et probablement pas la bonne foi) pouvait être mise en doute; sans compter des prises de positions de l'auteur, liées à sa slavophilie prononcée, qui auraient pu, à juste titre, être relevées, et ne le furent pas. Car quiconque aurait osé invalider une oeuvre entière en raison d'une erreur factuelle (ce qui arrive de façon injuste pour quantité d'autres livres) n'aurait fait
7

J'ai toutefois personnellement souvenir d'arguments avancés par des universitaires est-européens pour dé légitimer I'histoire orale; ils ne portaient pas vraiment sur la collision possible entre le récit savant et la mémoire, mais invoquaient de façon très classique la suprématie des sources écrites sur la mémoire du témoin a priori suspecte de défaillance, de reconstruction ultérieure, etc.

24 qu'étaler sa mauvaise foi. On pardonna même à Soljenitsyne ces traits nationalistes grand-russes, pour ne pas dire antisémites (ou anti-caucasiens), qui généralement ne pardonnent pas. (Rappelezvous le portrait de l'inventeur des camps de travail, selon Soljenitsyne, un certain Fraenkel dont les origines n'ont pas besoin d'être mentionnées tant le personnage est transparent). Le seul, mais en URSS, qui osa mettre en doute Soljenitsyne fut un autre témoin, Varlam Chalamov. S'appuyant sur la légitimité que confère une vie passée en camp, il contesta, par exemple, la présence de chiens dans le goulag: Soljenitsyne se trompe, dit-il alors en substance, dans les camps où je suis passé, il n'y avait aucun chien. Il n'aurait pu y survivre car nous l'aurions aussitôt attrapé et mangé... Plus récemment, un autre mémorialiste du goulag a fait une critique de L'Archipel du goulag, décisive pour la compréhension du fonctionnement du monde concentrationnaire soviétique. Dans La vie sans lendemains, Lev Razgon conteste la place que Soljénitsyne attribue aux intellectuels dans les camps (des « planqués» )8. Bien que probablement l'un des meilleurs témoignages sur la terreur de masse en URSS et critique la plus pertinente de l'Archipel du goulag, le livre de Lev Razgon est passé presque inaperçu, incapable de ravir à l' œuvre de Soljénitsyne son titre d'ouvrage de référence. Si L'Archipel du Goulag, ouvrage essentiellement fondé sur des témoignages, ne fut pas soumis à une critique d'historiens, c'est parce qu'il correspondait à l'œuvre attendue en Occident, où quand bien même le goulag n'existait plus à proprement parler9, il devait émerger comme une réalité désormais incontestable, mais aussi continuer à fonctionner dans l'imaginaire antisoviétique. Ce
8

Ouvrage traduit du russe par Anne Coldefy-Foucard et Luba Jurgenson,

Horay, 1991.
9

Le système des camps fut officiellement dissout au début des années 1960, mais il avait pratiquement cessé d'exister comme système concentrationnaire de masse pour prisonniers politiques à partir de 19551956.

25 livre échappa à la critique parce qu'il remplissait une fonction et que les conditions idéologiques (l'après Printemps de Prague et la désillusion qui s'en suivit) étaient favorables à sa réception. Ce n'est pas, bien sûr, la seule raison. Pour qui pratique l'histoire orale, les dissensions mémorielles, les approximations, les erreurs de dates et même les dérapages verbaux sont de peu d'importance dès lors que le témoignage transmet l'expérience d'une réalité vécue dont on sait qu'elle ne peut l'avoir été que différemment par ceux qui l'ont partagéelO. En 1972, il eût été inconvenant de parler de « dictature du témoignage» à propos du livre de Soljénitsyne, comme cela l'est toujours à propos de tout témoignage en histoire. Ce qui, encore une fois, ne signifie pas qu'il ne faille s'interroger sur le contexte dans lequel le témoignage a été énoncé, sur les conditions de sa transcription/retranscription, sa traduction/ trahison, sur son auteur /(f)auteur, etc. ; mon ironie, on l'aura compris, ne vise pas la méthode mais l'emphase autour de la méthode. Ainsi, dans son rapport au témoin et au témoignage, I'historien pratiquant I'histoire orale ou travaillant sur la mémoire apprend-il, chose peut-être neuve pour qui est familier d'archives et cartulaires, qu'il n'y a pas qu'une seule vérité, pis, que la vérité du vécu peut s'opposer à celle, minutieusement établie au travers de la reconstitution des faits, de l'historien, sans qu'aucune de ces vérités ne se trouve par là même invalidée. C'est ce que nous voudrions montrer à partir des deux témoignages .suivants. Avoir vingt ans sous la terreur stalinienne En 1991, peu de j ours après le putsch du 19 août et quelques mois avant la disparition de l'Union soviétique, je menais
10C'est d'ailleurs en cela qu'il nous arrive d'être en position délicate visà-vis des témoins. Lorsque ces derniers nous demandent de trancher dans leurs différends mémoriels, non seulement nous sommes dans l'incapacité

26 des entretiens avec deux femmes dont la vie avait coïncidé exactement avec celle de l'Union soviétique. L'une était née en 1913, l'autre en 1918. Je leur proposais, à l'une et à l'autre, de parler de leur jeunesse qui s'était déroulée dans ces terribles années trente, pic de la terreur stalinienne. La première, Margarita Ivanovna, était fille d'un industriel qui avait subi plus que souhaité la Révolution, mais qui avait été gagné à certaines de ses idées. Sa fille devait pouvoir être autonome et, par conséquent, apprendre un métier. Margarita Ivanovna apprit donc le métier de sténo-dactylo, ce qui, à l'époque, en faisait une femme cultivée et constituait une voie rapide vers l'émancipation. Plus tard, elle rencontra un danseur, devint ballerine, puis professeur de danse, comme sa propre fille qui fit, plus tard, partie de la troupe du Bolchoï. Pas plus que son mari, Margarita Ivanovna n'a été membre du Parti. Elle a cependant toujours joui d'avantages matériels qui lui ont facilité la vie (appartement dans le centre de Moscou, bons de séjour au bord de la mer en été), mais en aucun cas elle n'a eu des privilèges semblables de près ou de loin à ceux de la Nomenklatura. Sarah Mikhaïlovna était issue, quant à elle, de la petite bourgeoisie intellectuelle d'origine juive. Son père avait également été attiré par les idées humanistes des Bolchéviques ; sa mère se disait apolitique, mais sensible aux problèmes sociaux, elle s'occupait de l'éducation d'enfants d'ouvriers. Etudiante, Sarah fut admise à l'IFLI, un institut de littérature d'accès difficile. Un jour, elle se fit tirer les cartes et se vit prédire un grand avenir de comédienne. Dès lors elle n'eut qu'une passion: le théâtre. Elle y court le soir avec ses amies, à peine les cours achevés. Se procurer des billets, c'était alors toute une histoire. Il y avait tant de monde devant les caisses que le marché noir de tickets revendus dix fois leur prix s'installait au nez et à la barbe des caissières. « C'est que,
de le faire, mais en outre, ce qui peut être essentiel pour eux ne l'est pas pour nous.

27 à cette époque, tout le monde allait au théâtre », insiste Sarah Mikhaïlovna en parlant du Moscou des années 1930. De son côté, Margarita Ivanovna s'échappait également tous les soirs du bureau pour assister au concert ou au ballet. Les représentations débutaient de bonne heure à Moscou, vers 18 heures. Ce qui les obligeait ,l'une et l'autre à enchaîner du travail au théâtre, leur laissant le souvenir d'une vie trépidante, dictée par la passion du spectacle. La nuit, sur le chemin du retour, elles ont peur des bezprizornyi, ces enfants errants qui se cachent dans les égouts. De cette peur-là, elles se souviennent toutes deux. De même que toutes deux n'ont aucun doute: les spectacles auxquels elles ont assisté dans les années trente n'ont jamais été égalés depuis. Finalement, toutes les deux parvenaient à la même conclusion, au sentiment d'avoir eu une vie « remplie» d'où est exclue toute trace d'amertume. Ancienne ballerine, Margarita Ivanovna souligne que, dans sa partie, elle n'a rien à envier à ses consœurs occidentales. Quant à Sarah Mikhaïlovna, qui ne devint pas comédienne comme on le lui avait prédit, mais scénariste aux studios Gorki, elle précise que cette activité professionnelle lui donnait le sentiment de participer à un effort créatif dont elle refuse que l'on ironise sur la qualité: en matière d'abêtissement culturel, Hollywood remporte encore et toujours à ses yeux la palme d'or. Pour I'historien, qui plus est occidental, il y avait là de quoi s'interroger. Comment expliquer cette évocation quasi idyllique des années trente? Certainement plus à la crainte de parler, en 1991, et encore moins à une volonté de défendre le système qui venait de disparaître. Ces deux femmes se disaient apolitiques et, en dépit des réserves que l'on doit avoir vis-à-vis de ce vocable, elles semblaient en effet peu concernées par la chose publique. Sans doute avait-on affaire à l'inévitable tendance d'embellissement du passé, surtout lorsqu'on évoque sa jeunesse. Mais quand même.

28 Il fallait donc interroger davantage: sur les arrestations massives à l'heure du laitier, sur la prison de la Loubianka, sur les manchettes haineuses de la Pravda exigeant la mort de ces « chiens enragés» de Zinovev, Kamenev et Boukharine... et demander si tout cela ne faisait pas passer l'envie d'aller au théâtre.
Réponse de Margarita Ivanovna: Je me souviens bien de ces années trente, mais pas vraiment sous cet angle-là. Sans doute avais-je entendu parler des arrestations, mais aucune ne m'a frappée de près et je ne me sentais pas concernée. Sur le plan personnel, je n'avais pas peur. Nous vivions en vase clos, dans le milieu de la danse que nous croyions protégé. Je m'intéressais tellement peu à la politique que je ne pensais qu'à sortir, voir des ballets, organiser des soirées avec mes amis. J'avais l'impression d'une formidable liberté, surtout dans les relations amoureuses et, finalement, c'est ce qui comptait le plus pour moi. A comparer avec la jeunesse de ma mère, combien la Révolution m'avait apporté! C'est bien plus tard que j'ai compris ce qui s'était passé à l'époque! Réponse de Sarah Mikhaïlovna :

Je ne peux pas dire que j'étais réellement consciente de ce qui se passait. Je me souviens pourtant que même à l'école, entre enfants, nous nous racontions ces histoires de Cernye Voronyll qui troublaient notre sommeil la nuit en venant arrêter on ne savait qui. La peur dominait-elle pour autant notre foyer? Je ne le crois pas. J'ai au contraire le souvenir d'un bonheur tranquille et si je devais résumer en une phrase la vie de mes parents dans les années trente, je choisirais ce vers de Mandelstam: «Nous restions tous deux dans la cuisine, enveloppés dans la douce odeur de kérosène. » Il Littéralement, les corbeaux noirs, ainsi que l'on désigne les paniers à salade.

29 Elle a toutefois le souvenir d'une amie dont les parents avaient été arrêtés et qu'elle accompagnait régulièrement au NKVD pour demander de leurs nouvelles. Elle dit ne pas avoir eu alors la moindre conscience du danger qu'elle courrait ainsi, à accompagner son amie, et elle se l'explique, maintenant, comme un désir de vivre et de ne pas se « laisser détourner» de sa jeunesse par des événements sur lesquels elle refusait de s'interroger. La peur, pourtant, est loin d'être absente de leur discours, seulement elle n'apparaît pas forcément au moment où on s'y attend le plus. Sarah Mikhaïlovna se souvient l'avoir éprouvée lors de la campagne antisémite, au début des années cinquante. « Sans doute, dit-elle, parce qu'alors, j'avais des enfants à protéger ». Cette peurlà a occulté celle des années trente, et même celle de la période de guerre. Quant à Margarita Ivanovna, c'est seulement en parlant du putsch raté d'août 1991, qui vient juste d'avoir lieu, qu'elle nomme enfin la peur, presque en fin d'entretien: « Quand le putsch a été annoncé, le matin du 19 août, j'ai eu si peur que j'ai eu envie de mourir sur le champ. Après avoir survécu à la Révolution, à la guerre civile, à la terreur stalinienne, à la Seconde Guerre mondiale, à Béria... tout allait donc recommencer?» Enfin, la peur tant attendue émerge dans son discours. Est-ce à dire que les périodes de pic de terreur stalinienne repérées par les historiens n'auraient pas existé? Non, assurément - encore qu'une nouvelle périodisation soit toujours possible. A condition que la terreur reste un indicateur privilégié, le fait que Sarah Mikhaïlovna et Margarita Ivanovna n'aient pas une claire conscience du tournant que représentèrent les procès-spectacle des années trente n'infirme en rien le diagnostic des historiens. D'ailleurs, pour quelles raisons, dans cette suite ininterrompue de drames et de bains de sang qui constituent la trame de I'histoire soviétique, les années trente devraient-elles occuper une place à

30 part dans les mémoires individuelles? Vu de l'extérieur, soit. Mais de l'intérieur? Si l'historien peut considérer à bon droit ces années comme une période charnière dans l'histoire soviétique, dans la société, les dernières poussées de l'élan révolutionnaire (avec notamment la mystique du plan) ne pouvaient-elles pas troubler la perception de ce qui se mettait en place? D'autant plus lorsqu'on appartenait à la première génération de femmes qui connut l'émancipation sexuelle et financière. D'un autre côté, les témoignages de Margarita Ivanovna et de Sara Mikhaïlovna prouvent qu'on ne saurait réduire l'expérience soviétique à un régime de domination par la terreur. Ils nous font en effet entrer dans une autre réalité, inconnue de l'historien, celle du vécu de la population - pour autant qu'elle ait, comme Margarita Ivanovna et Sara Mikhaïlovna, échappé à la répression, ce qui, en dépit de l'ampleur de cette dernière, reste le cas de la majorité de la société. Ils nous permettent de comprendre les formes d'adhésion au régime, les stratégies, le système de défense que l'on se construit pour ne pas voir la réalité, bref, d'entrevoir un type de comportement social à partir duquel il devient nécessaire d'analyser l'expérience soviétique. Avançons une hypothèse: ne serait-ce pas dans leur insistance à toutes deux sur ce sentiment d'avoir eu une vie « remplie », dans l'ambivalence que trahirait de tels «bilans» de vie que résiderait une clé de lecture et d'interprétation du phénomène historique: à la conscience d'avoir eu la chance de passer à travers les mailles du filet de la répression (à la manière, pour reprendre la métaphore de Lev Razgon, du soldat qui est passé entre les balles), s'ajouterait celle d'avoir pu se réaliser professionnellement dans le cadre d'un certain système social. Ce que livre donc, à travers une mémoire lacunaire, leur monde intérieur, nuance, modifie, complète la connaissance extérieure que nous avons de la société dans laquelle elles ont vécu. Parlant de tension entre témoin et historien, nous avons souligné qu'elle variait selon l'importance des enjeux. Tandis que,

31 faute d'accès aux archives, l'historien du monde soviétique devait s'appuyer sur le témoin pour percer l'opacité d'un monde social et le faisait sans réserve, aujourd'hui émerge une autre tendance. Ici aussi l'entente entre le témoin et l'historien tend à se déliter. C'est que les enjeux ne sont plus les mêmes. Face à la production historiographique post-communiste dominante, le témoin peut vivre l'entreprise de délégitimisation de la société dans laquelle il s'est construit comme la négation de son identité sociale. A ne pas I' écouter, on risque alors de détruire le sens de bien des biographies, de rendre inintelligible la vie des hommes en ce temps-là et de s'interdire tout simplement la compréhension intime de l'expérience soviétiqueI2. Dans un ouvrage-entretien avec un psychanalyste, intitulé Que transmettre à nos enfants, Marc Ferro parlait de l'impossibilité de reconstruire I'histoire, à moins d'en avoir été l'acteur et I'historien, conjoncture somme toute assez rare. Et de préciser qu'à défaut, il fallait mettre ensemble I'historien et le témoin, soit rassembler la connaissance et le vécu en sachant que la connaissance pouvait contredire le vécu et réciproquement. L'un et l'autre ont raison, et ce ne sont pas pour les mêmes raisons: ils font « chambre à partI3. » Condamnés à vivre ensemble, il leur reste donc à s'écouter l'un l'autre, à se reconnaître mutuellement et à rompre avec la prétention d'imposer son discours comme vérité totale et entière.

Cf. Joseph Hellbeck, Fashioning the Stalinist Soul: the Diary ofStepan Podlubnyi, 1931-1939, Sheila Fitzpatrick (dir.), Stalinism new Directions, Routledge, 2000. 13Avec Philippe Jeammet, Paris, Seuil, 2000.

12

TÉMOIGNAGE ET HISTOIRE. UNE APPROCHE DE LA SINGULARITÉ CONTEMPORAINE Anne Levallois

'importance prise aujourd'hui par le témoignage dans l'écriture de I'histoire ne peut être dissociée de la conception de l'individu que l'Occident s'est forgée au cours des siècles et de la responsabilité qu'elle lui reconnaît dans la marche du monde. Depuis le génocide nazi qui a confronté I'humanité à la «part maudite» d'elle-même, cette notion de responsabilité s'est radicalisée et fait du témoignage un élément essentiel dans l'établissement d'une vérité historique que nul n'est plus en droit d'ignorer, ni de contester. En posant ainsi la question du témoignage, on admet qu'il existe entre l' histoire collective et l' histoire personnelle une articulation du même ordre que celle que l'on rencontre dans la situation psychanalytique où l'individu est appelé à se faire son propre témoin. Non pas pour en appeler à un jugement, mais pour reconnaître dans le fait de son existence l'appartenance à une histoire dont les déterminants ne le délivrent pas de la responsabilité de lui-même. Sauf à demeurer une création fictive, le processus psychanalytique, en effet, doit prendre en compte la

L

34 façon dont un individu a intériorisé, absorbé l'histoire collective et reçu le sens de son existence; la reconstruction de I'histoire personnelle impose cet horizon car le risque de folie est inhérent à toute expérience vécue qui ne trouve sa vérité que dans le seul espace subjectif. La conviction de sa propre légitimité n'est pas indépendante de la certitude d'occuper une place dans l'espace social, dont la famille constitue le premier niveau, le plus immédiat, mais toujours insérée dans des ensembles plus vastes dont elle partage le patrimoine commun: la langue, les institutions, les valeurs, I'histoire commune. « Où serait I'humanité de [l']homme, où son intelligence sans ce dressage, à proprement parler une création, que toute société impartit en quelque manière à ses membres, quels qu'en soient les agents concrets1 ? » Chaque individu témoigne inconsciemment du champ socio-historique dans lequel il s'est construit et, pour donner leur pleine signification aux stigmates dont il est porteur, l'analyse ne peut faire l'économie de la façon dont ill' a intériorisé. 1. Le témoignage et la responsabilité des individus dans l'écriture de l'histoire. Le témoignage est au fondement du discours historique occidental2. Mais, si l'on s'en tient à la définition du Robert selon laquelle témoigner c'est « déclarer ce que l'on a vu, entendu, perçu pour servir à l'établissement de la vérité », on constate que la signification et le statut du témoignage se modifient en fonction du sens que la société qui le sollicite donne à I'histoire. Ainsi, pendant des siècles, dans un monde ordonné par un dieu souverain source de toute vérité et de toute justice, c'est à la lumière de l'au-delà qu'a été écrite l'histoire en Occident, jusqu'à ce qu'en reconnaissant en chaque individu « malgré sa particularité et en

1Louis Dumont, Homo hierarchicus, Paris, Gallimard, 1992, p. 18. 2 A ce sujet, voir Bernard Guenée, Histoire et culture historique dans l'Occident médiéval, Paris, Aubier, 1980, p. 77.

35 dehors d'elle, l'essence de l'humanité3 », la Déclaration des droits de I 'homme ait fait de la vérité et la justice une affaire humaine. La croyance en la valeur absolue et inviolable de l'être humain est le fondement sur lequel s'est construit le monde de l'individu moderne. Or, le régime nazi en a démontré la fragilité en assassinant l'idée de famille humaine dans l'espace même où elle avait été élaborée. Cet événement impensable, révélé par le témoignage de ceux qui ont pu lui survivre, a fait s'effondrer la représentation que l'Occident s'était forgée de lui-même. En attaquant la notion d'espèce humaine, le régime nazi a démontré que des valeurs, que l'on avait pu croire définitivement inscrites par I'Histoire, pouvaient voler en éclats sous le coup de passions récusant toutes les idées fondatrices de l'universalisme de la raison et définitivement mis à mal l'idée que l'Histoire pourrait donner un autre sens à la vérité historique que celui qui se dégage des actions humaines. Les survivants des camps d'extermination ont été poussés par la nécessité vitale de faire connaître la monstruosité de « l'inimaginable» et acculés à l'impossibilité d'avoir les mots pour la dire. Ce dont, en effet, ils ont eu à témoigner, c'est de l'humanité destructrice d'elle-même. Témoignage accablant dont Primo Levi montre tout le poids en refusant trente ans plus tard de qualifier d'humaines les pratiques nazies. « Dans la haine nazie, écrit-il en 1976, il n'y a rien de rationnel: c'est une haine qui n'est pas en nous, qui est étrangère à l'homme, c'est un fruit vénéneux issu de la funeste souche du fascisme [...]. Nous ne pouvons pas la comprendre; mais nous pouvons et nous devons comprendre d'où elle est issue [...]. Si la comprendre est impossible, la connaître est
nécessaire 4. »

Robert Antelme, en revanche, entend bien témoigner que I'horreur vécue ne peut annuler cette réalité: « les SS ne sont que
3 Dumont, Homo hierarchicus, op.cit., p. 17. 4 Primo Levi, Si c'est un homme, Paris, Julliard, 1990, p. 211.

36 des hommes comme nous ». Mais son témoignage va au-delà de cette simple reconnaissance de l'absence d'une distance infranchissable entre la victime et le bourreau, en voyant dans leur commune appartenance la limite du pouvoir du bourreau: « c'est parce que nous sommes des hommes comme eux, écrit-il dans L'espèce humaine, que les SS seront en définitive impuissants devant nous5.» En montrant qu'il y a un « non-homme de l'homme », qu'il n'y a pas de nature humaine qui préexiste à I'homme et le garantisse contre lui-même, ces témoins de « l'inimaginable» nous ont introduit « dans l'inconnu» de nous et bouleversé toutes les idéologies et tous les idéalismes qui trouvaient leur fondement dans « une grande évidence, celle de l'ordre naturel et divin, ou celle des vérités inscrites dans la raison des humains6 ». Le génocide nazi a rendu l'homme définitivement orphelin; livré à lui-même, il ne peut plus attendre d'une autorité supra-terrestre qu'elle lui donne le sens de I'Histoire dans laquelle il s'inscrit et le délivre de la responsabilité de ce qu'il fait. « Les juges, c'est VOUS7 écrit Primo Levi, interpellant le lecteur pour », justifier d'avoir « recouru au langage sobre et posé du témoin plutôt qu'au pathétique de la victime ou à la véhémence du vengeur ». L'espèce humaine est une; ce sont les liens que les hommes nouent entre eux qui la constituent en humanité, faisant, aujourd'hui, une obligation morale à l'homme de devoir répondre de l'homme8. Le jugement n'appartient plus au ciel, ni à la fin de l'Histoire, mais aux hommes. Cette valeur sans précédent qu'a pris le témoignage est sans doute une des raisons qui le rendent si
5 Robert Antelme, L'espèce humaine, Paris, Gallimard, 1993, p. 229. 6 Vincent Descombes, « Philosophie du jugement politique », La Pensée Politique, Ecrire l 'histoire du xxe siècle. La politique et la raison, Paris, Gallimard/Seuil, 1994, p. 155. 7 Levi, Si c'est un homme, op. cit., p. 191. 8 Voir à ce propos ce qu'écrit Claudie Cachard, dans Les gardiens du silence, Paris, Des femmes, 1989, p. 168.

37 difficile à recevoir, si facilement mis en doute, si vite banalisé. Car s'il y a une responsabilité du témoin, il y a aussi la responsabilité de celui qui entend le témoignage et qui ne peut plus s'abriter derrière son ignorance: «je ne savais pas». C'est avec le ton de la colère qu'Antelme évoque et dénonce ce refus d'entendre: « le témoignage, écrit-il en 1948, on ne veut plus qu'il serve, même comme alibi, on crache dessus, on le refuse, la digestion est faite9. » L'expérience des camps d'extermination a balayé toutes les certitudes sur I'homme, être de raison, car « c'est le "nonhomme" de l'homme, armé de raison, instruit de morale, et soucieux de perfection, qui [a échafaudé] le grand œuvre de déshumanisation des campsIO». La perversion dont la raison ne nous a pas préservée, qu'elle soit celle des dieux ou celle des idéologies, a ébranlé définitivement les consciences, laissant dorénavant aux humains la responsabilité de leur humanité et la liberté d'en instituer les valeurs. Or, c'est dans ce lieu d'indétermination, où se joue la liberté de l'être humain, que se situe la psychanalyse. L'individu auquel elle est confrontée depuis son origine ne trouve plus le sens de sa vie dans ce que l'histoire lui a légué et cherche, parfois désespérément, les chemins par lesquels il pourra exister et unifier les éléments désaccordés qui le constituent. Démarche essentiellement responsable dans la mesure où la psychanalyse ne propose aucun sens à la vie mais permet, à travers un processus relationnel complexe, de s'approprier son existence en l'inscrivant dans une histoire qui la rend intelligible. Dans la mesure, également, où, pour témoigner de sa vie, on est contraint de mettre en cause les autres en même temps que soi-même et sans autre garantie de la vérité que sa propre conviction. L'expérience
9

Robert Antelme, « Témoignage du camp et poésie », Lignes, n021

Uanvier 1994), p. 102. iO Dionys Mascolo, Autour d'un effort de mémoire: sur une lettre de Robert Ante/me, Paris, Nadeau, 1987, p. 75.

38 psychanalytique en ne reconnaissant pas d'autre autorité que celle que l'on se donne du fait qu'on parle de soi est, par excellence, un lieu de témoignage. 2. Le processus psychanalytique entre témoignage et histoire Quelles formes prend le témoignage dans la reconstruction de I'histoire singulière en analyse? Comment la certitude subjective s' articule-t-elle à I'histoire? Telles sont les deux interrogations que je voudrais tenter de développer.
Les formes du témoignage et la reconstruction de I 'histoire singulière dans le processus psychanalytique

« La psychanalyse n'est pas une herméneutique, c'est un travail sur soi-même Il », écrit Edmond Ortigues en proposant de concevoir la psychanalyse non plus comme un art de l'interprétation mais comme une appropriation de soi-même exigeant de laisser au patient sa pleine liberté et l'entière responsabilité de son cheminement. Cette position fait de la problématique du rapport à soi le fil rouge du processus analytique en donnant au rapport à sa propre histoire une importance majeure. En s'interrogeant sur sa vie, le patient, en effet, est appelé à se remémorer mais également à se faire le témoin de sa propre histoire et à en être I'historien; deux fonctions qui, si elles ne rendent pas compte de l'ensemble du processus psychanalytique, lui sont essentielles. C'est bien parce que Freud a reconnu dans les dires de ses premières patientes un témoignage sur leur histoire en respectant leur récit et la liberté de leur expression qu'il a pu faire I'hypothèse de la mémoire inconsciente de l'être humain gardant à son insu les traces vivantes de sa construction. La psychanalyse a ainsi étayé l'idée suivant laquelle l'humanisation n'est pas
Il Edmond Ortigues, « La forme et le sens en psychanalyse», Edmond et Marie-Cécile Ortigues (dir.), Que cherche l'enfant dans les psychothérapies? Erès, Ramonville Saint-Agne, 1999, p. 16.

39 seulement un fait de nature physique mais le produit d'une virtualité qui s'actualise dans un milieu et sous la forme d'une organisation complexe et stratifiée par le temps. L'histoire de cette construction n'est pas accessible à la conscience par un simple effort de remémoration. Ce sont des bribes de souvenir, des images de rêve, des modes de comportement, des affects, qui apparaissent sans lien entre eux, juxtaposés les uns aux autres, sans s'ordonner dans un récit. Intégrés aux conduites et mêlés aux représentations que chacun se fait de lui-même et du monde, ces vestiges ne se révèlent que lorsqu'ils deviennent problématiques, quand ils troublent les capacités d'existence, manifestant de cette manière que l'histoire dont ils sont l'émanation parasite le présent et le perturbe. Pour entreprendre une démarche psychanalytique il est nécessaire que la souffrance soit accompagnée d'une interrogation - « que s'est-il passé pour que l'on se retrouve là ? » - et que son histoire, à un niveau ou à un autre, apparaisse comme une énigme. Le récit qui cherche à en rendre compte n'est jamais linéaire mais fragmenté, mêlant les descriptions, les impressions, les certitudes, les croyances, le présent, le passé, dans un désordre dont le travail d'analyse montrera peut-être un jour la cohérence. On décrit des symptômes, on raconte des rêves, des fantasmes, des souvenirs qui semblent n'avoir aucun lien entre eux et ne peuvent être replacés dans un contexte qui leur donnerait une intelligibilité. Ces éléments disparates ne constituent pas une histoire et l'expérience subjective est celle d'un morcellement, d'un exil de soi-même, d'une trahison à l'égard d'une représentation rêvée de soi; ou encore et encore, un profond sentiment de déréliction, d'abandon, qui donne une fragilité extrême au sentiment de sa propre existence. La consigne analytique: « dites tout ce qui vous vient à l'esprit, comme ça vous vient », loin d'ajouter au désordre dans lequel on se raconte, permet au contraire que des lignes de force apparaissent entre ces éléments. Les événements, les pans d'histoire qui émergent ainsi, amorcent une nouvelle lecture du

40 vécu, la possibilité d'autres points de vue sur son monde de l'enfance et relancent l'interrogation. Cette dynamique est entretenue par l'espoir d'acquérir une lucidité qui permettra que « ça aille mieux» et par la croyance qu'en saisissant le sens de son histoire on cessera de se vivre comme le jouet d'un destin aveugle. L'idée que le changement est conditionné par une meilleure compréhension de son histoire bute néanmoins sur une difficulté majeure, celle présentée par la répétition, que Freud est le premier à avoir affrontée. La mémoire s'y fait acte et la force du refoulement s'y manifeste avec une telle force que toute prise de conscience est impossible, interdisant le changement. Faute de pouvoir expliquer cette conduite dans le système mécaniste qu'il avait élaboré, Freud a été contraint, au terme d'une spéculation remarquable et hasardeuse, de supposer l'existence d'une pulsion de mort et d'attribuer à « l'aspiration la plus générale de tout ce qui vit à retourner au repos du monde inorganique12» l'origine de la répétition; les seuls avatars de I'histoire individuelle ne pouvaient, selon lui, suffire à l'expliquer. Cependant, le pourquoi de la conduite de répétition continue de se poser dans la pratique et l'idée qu'il faudrait arriver à débusquer où s'est logé dans l'histoire du patient le trou noir de la pulsion de mort pour en arrêter les effets demeure bien ancrée. Cette recherche illusoire peut maintenir des patients en analyse pendant toute leur vie. Mais, tout aussi trompeuse peut être la conviction, entretenue par le courant transgénérationnel, que l'on peut isoler dans les générations antérieures « l'événement» responsable de la situation pathologique et, qu'en le sortant du non-dit qui le recouvre, on sortira de l'impasse. Dans I'histoire de chaque famille on peut toujours trouver un cadavre que l'on peut ériger en cause du désordre; mais cette simplification, en faisant

12 Sigmund Freud, «Au-delà du principe de plaisir », Essais psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 113.

de

41 bon marché « du nombre important des facteurs déterminants 13» impliqués dans l'organisation psychologique, relance indéfiniment la question, comme si l'on n'était jamais sûr de tenir le bon cadavre. Ces explications, en effet, ne rendent pas compte du fait que la construction subjective se fait au sein d'un espace affectif et symbolique délimité par la rencontre de deux lignées qui ont chacune leur histoire, instaurant d'emblée un univers d'une extrême complexité, dans un emboîtement de temporalités et d'espaces sociaux. Ainsi, il yale vécu de l'enfant dans le temps de son histoire, mais ce temps n'est pas le seul; il en inclut d'autres, un peu à la manière de poupées russes, dans la mesure où chaque parent est porteur d'un passé, d'un reliquat qu'il garde et transmet à son insu, même si dans le monde actuel il devient très difficile de parler de tradition familiale, sinon au pluriel, car de plus en plus d'individus se trouvent au carrefour de plusieurs cultures, plusieurs religions, plusieurs langues. L'une des difficultés de l'analyse, qui en fait peut-être un art, est de retrouver le fil de la singularité, le fil subjectif, dans la complexité de tous ces déterminants. En raison de cette diversité, les liens affectifs au sein desquels l'enfant va se développer offrent de nombreux référents à partir desquels chaque individu va être identifié. «Il ou elle ressemble à... » ou, à l'inverse, « il ou elle ne ressemble à personne mais il ou elle a les yeux de... ». Néanmoins, cette attribution de traits identitaires au sein de la famille ne doit pas être confondue, même si elle y est incluse, avec les phénomènes d'identification mis à jour par la psychanalyse et qui ont une fonction essentielle dans le processus d'humanisation. Ces premières identifications, en effet, se forment par une véritable incorporation des parents auxquels l'enfant est lié par une dépendance vitale, et constituent de ce fait des « lieux de

13 Sigmund Freud, «Le début du traitement », La psychanalytique, Paris, PUF, 1985, p. 80.

technique

42 mémoire» où se lisent l'espace relationnel dans lequel a émergé sa
sub j ecti vi té.

Ce sont ces premières relations qui sont réactualisées dans la situation analytique. En laissant se développer dans toutes ses composantes le lien transférentiel qui s'y crée, on peut retrouver les relations problématiques et les identifications multiples et hétérogènes qui constituent l'identité subjective. Tel patient, par exemple, qui n'a pas de mots trop durs pour parler de l'univers de croyance et d'interdits dans lequel sa mère l'a élevé - et dont, aussi loin que remonte son souvenir, il s'est toujours défendu -, découvre dans l'analyse qu'il en a été si bien imprégné que l'idée de changer un tant soit peu les conduites dont il ne cesse de se plaindre lui fait s'écrier au comble de l'angoisse: « mais alors tout s'effondre! » C'est que les premières identifications se révèlent comme étant la source de cette résistance apparemment insurmontable qui se manifeste dans la répétition. Les affects dont elles sont constituées ont une valeur symbolique d'appartenance qui fonde pour chaque individu le sentiment de sa propre existence. Les affects ne sont donc pas un simple « en plus» énergétique et émotionnel; ils ont une signification relationnelle qui les rend indissociables du contexte socio-historique. Ainsi, dans le cas qui vient d'être évoqué, le contexte de la guerre et sa charge d'angoisse, liée au poids de la clandestinité et à la terreur d'être dénoncé, sont à prendre en compte comme autant de fils s'entremêlant aux affects infantiles impliqués dans l'angoisse suscitée par un possible changement. Témoignage de soi, témoignage de son histoire, la fixation, apparemment incompréhensible, à des conduites douloureuses, manifeste que le sentiment de sa propre identité reste tributaire d'un passé qui n'en finit pas de se vivre au présent, faute de pouvoir trouver d'autres modes d'expression. Trouver « les mots pour le dire» ne suffit pas à changer le réel dont chaque être humain est constitué, c'est néanmoins la condition pour donner le minimum de sens à son existence sans lequel il n'y a pas de vie possible.

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La certitude subjective et I 'histoire

Dans le cours d'une analyse, s'exprime souvent cette inquiétude: «est-ce que je n'invente pas? Est-ce que ça s'est vraiment passé comme ça ?» Il y a dans cette interrogation un appel à l'analyste pour qu'il assume d'être le témoin du témoignage afin de garantir la vérité d'un vécu et la légitimité d'une certitude subjective. Qu'est-ce qui, en effet, dans le souvenir, va départager la réalité et le fantasme qui s'en est emparé? Sauf à envisager l'analyse comme un soliloque qui se déploierait dans l'espace imaginaire ouvert par la présence muette d'un analyste, c'est à celui-ci que revient d'être le garant non pas d'une vérité historique dûment établie, mais de la réalité d'un vécu qui ne peut être mis en doute. Le fantasme ne se nourrit pas de rien, il est toujours la représentation déformée de la réalité ainsi qu'on le constate dans la fantasmatique sexuelle de l'enfant qui se développe toujours au plus près de la situation familiale. Il n'est jamais possible de reconstituer un événement ou une situation passée dans leur intégralité, mais le contexte et la cohérence de l' histoire reconstruite dans le transfert, permet d'affirmer que quelque chose s'est passé dont il est possible de dessiner les contours et de retrouver la signification. En 1953, Lacan définissait l'inconscient comme «ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge: c'est le chapitre censuré. Mais la vérité peut être retrouvée; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs14.» Ce texte met l'accent sur deux points essentiels et indissociables. D'une part, sur le fait que la question de l'inconscient se pose au travers des déterminants socio-historiques et des données anthropologiques qui bornent le vécu subjectif; de l'autre, sur le constat que le sens de chaque existence est dépendant d'un ensemble de
14 Jacques Lacan, «Fonction et champ de la parole et du langage », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 259.

44 registres symboliques extérieurs au sujet. Ce n'est pas simple fantaisie d'érudit si Freud estimait nécessaire que les psychanalystes, afin de « comprendre une grande partie du matériel qui s'offre à eux15», reçoivent une formation poussée dans ce que l'on appellerait aujourd 'hui les sciences sociales. Le rapport d'incertitude que l'analysant entretient avec son passé ne peut sortir d'une interrogation solipsiste qu'en se situant dans une histoire collective qui fait sens, au-delà de la situation familiale. Aussi s'il n'y a pas chez l'analyste le souci de replacer l'univers subjectif de l'analysant dans le monde qui l'inclut, il le laisse à un isolement qui, loin de signifier la construction d'une singularité, nourrit le sentiment illusoire et toxique d'être condamné à une solitude d'exception. Dans une époque qui a vu « la dissolution des repères de la certitude », pour reprendre l'expression de Claude Lefort, en histoire comme en psychanalyse l'établissement des faits est essentiel: « ce qui a existé» ne peut pas être remis en question au gré de chacun, ni faire l'objet d'une croyance facultative. Néanmoins comment ne pas noter que le temps d'une génération a été nécessaire pour que les témoignages sur le génocide nazi manifestent au grand jour une vérité que l'on savait sans vouloir en prendre la mesure? Cette mémoire tardive démontre bien que si I'histoire se reconstruit avec le témoignage des individus qui l'ont vécue, elle ne peut devenir une référence collective s'imposant à tous, que lorsque I'historien, en fixant le témoignage dans l'élaboration écrite, lui donne une valeur de vérité. Car tout en laissant chacun libre d'interpréter les faits comme il l'entend, l'écriture de I'histoire, en elle-même dépourvue de toute valeur morale, religieuse ou idéologique, permet que des repères collectifs certains s'imposent aux subjectivités. On ne croit pas aux chambres à gaz comme on croit à la Vierge Marie, contrairement à ce que
15 Sigmund 1985, p. 133.

Freud, La question de l'analyse

profane,

Paris, Gallimard,

45 soutenait un propos qui a fait scandale16. C'est à cette même exigence d'inscription symbolique que l'on peut rattacher l'importance donnée actuellement à la reconnaissance par les Etats des atrocités qui ont été commises par leurs prédécesseurs dans 1'Histoire. Il semble que cette reconnaissance est la condition pour que les témoignages qu'il en reste, en s'inscrivant dans 1'Histoire/histoire, deviennent une référence commune à l'humanité et ne soient plus seulement le souvenir traumatisé d'une communauté. En analyse, non plus, personne ne peut réécrire l'Histoire comme il l'entend. Mais, à l'inverse, c'est en étant capable de retrouver dans l'écriture de 1'histoire collective une composante de son propre malheur que l'on peut s'autoriser à ne plus garder sa douleur comme seule gardienne du passé, à ne pas demeurer dans une histoire qui a déjà été vécue et à ne plus confondre ce qui a été et ce qui est.

16Anne Levallois « "Un détail" ou la pratique perverse de l'histoire », Psychanalystes, n026 Uanvier 1988), p. 97-100.

JEAN NORTON CRU.
ANATOMIE DU TÉMOIGNAGE

Karine Trevisan

ommencée dans les tranchées, achevée en 1929, Témoinsl est l'enquête la plus méticuleuse qui ait été tentée sur les témoignages de la Grande Guerre. Jean Norton Cru2 dote chaque texte étudié d'une table et d'un index, d'un erratum, lorsque ceux-ci manquent. Le commentaire de l'œuvre est précédé d'une biographie de l'auteur: état civil, diplômes, date de mobilisation, lieux d'affectation, grades et promotions, emploi après la guerre. La biographie se conclut sur deux indications numériques: durée du séjour au front, âge de l'auteur au moment des événements. Elle est suivie d'une « description» de l' œuvre: date de publication, nombre de lignes par page, dates qui limitent le récit du front, pourcentage de dates par rapport au nombre de jours passés au front, mesure de la précision des indications

C

Les références renvoient à l'édition des Presses universitaires de Nancy, colI. « témoins et témoignages », 1993. 2 (1879-1949). Arrivé sur le front en octobre 1914, il passe 28 mois dans les tranchées, 10 à la liaison, 10 à l'arrière-front. Voir Témoins, p. VIII, ainsi que la biographie établie par H. Vogel dans J. N. Cru, D u témoignage (1930), Jean-Jacques Pauvert, « Libertés », 1966.

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48 topographiques. Témoins s'achève sur une imposante série de tableaux récapitulatifs: classement des auteurs par « ordre de valeur », d'après leur année de naissance, selon leur profession en 1914, par régiments, par divisions, par périodes racontées, par batailles, par dates de publication de leurs volumes. Ce travail d'entomologiste aboutit à un massif volume de 700 pages, sorte de bibliothèque portative du témoignage de 1914. L'entreprise est d'autant plus étonnante que témoin, l'auteur n'a pas lui-même écrit de témoignage mais fabrique avec son livre comme un panopticon du témoignage. Une nouvelle écriture de guerre Il s'agit de délimiter un genre nouveau dans la masse de la littérature de guerre: le témoignage, texte de guerre émanant du témoin-acteur. Cru demande qu'on examine désormais la guerre du point de vue de ceux qui ont éprouvé physiquement et mentalement les effets directs du combat, afin de l'approcher en ce qu'elle a « de plus intime» (VIII). Le livre s'ouvre sur un geste d'exclusion: la révocation de I'histoire traditionnelle de la guerre, fondée sur le récit militaire émanant de l'état-major. Mal informé, écrit avec la seule aide de l'intelligence, ce récit met entre parenthèses ce qui pour Cru fait l'essentiel de la guerre: l'expérience personnelle du combattant. Synthétique, il s'ordonne autour de notions périmées, de mots dissociés des choses qu'ils sont censés évoquer: « au printemps de 1915, nous avons, dit-on, remporté deux victoires en nous emparant des buttes de Vauquois et des Eparges. En réalité, on est parvenu, au prix [...] de pertes scandaleuses, à s'accrocher péniblement au sommet sans pouvoir en déloger l'ennemi» (24). Surtout, le changement radical de perspective - la substitution du fait psychologique au fait tactique - ouvre de nouvelles voies au récit de l'historien: «Le combattant qui gagnait du terrain dans la Somme avait une humeur aussi noire que celui qui reculait à Verdun» (25). Cru souligne combien l'approche de I'histoire