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Témoins de la fin du IIIème Reich

396 pages
Dans la vie de l'Ecole Polytechnique la situation des promotions'42 et'43, astreintes au Service du Travail Obligatoire, est tout à fait particulière : envoyés en Allemagne au titre du STO, ces polytechniciens ont vécu la fin du IIIème Reich. Ils ont pu constater le potentiel de guerre allemand et sa dégradation, ils ont partagé la vie de la population civile, côtoyé la misère des déportés politiques, vécu l'arrivée victorieuse des Américains et l'effondrement de la résistance allemande. un éclairage original sur cet aspect particulier de la guerre.
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TEMOINS

DE LA FIN DU IIIème REICH

Des polytechniciens

racontent

TEMOINS

DE LA FIN DU IIIème REICH

Des polytechniciens

racontent

Equipe de Rédaction Paul Assens, Jean Bayon, Jean Carrié, Claude Charmont, Henri Henrie, Paul Lemoine, Robert Liard, Jean-Pierre Liot, Jacques-Henri d'Olier, André Pettelat, Jean Raibaud, Bernard Roche, Henri Taconet, Pierre Thévenin, Paul Wicker. Coordinateurs Henri Henrie et Jean Raibaud. Autres participants Paul Aussure, Jacques Bédoura, Paul-Louis Bertrand, Maurice Besnard, Alphonse Blaive, Jacques Bose, Robert Clausse, Jacques Delafosse, Frédéric Denizet, André Gelly, Claude Houssay, Yves Jarreau, Roger de Laroche, Roger Leneuf (non-X), Georges Maurel, Henri Petit, René Pouget, Michel Poupard, Pierre Prat-Marca. Illustrations Yves Dufour, Maurice Marie.

L' Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

L'Hannattan ltalia Via Degli Artisti 15 10124 Torino IT ALlE

HONGRIE

@

L'HARMATTAN,

2004

ISBN: 2-7475-7310-9 EAN: 9782747573108

AVERTISSEMENT (J. Raibaud)

Nous proposons à nos lecteurs de prendre connaissance, avant d'aborder notre récit, des quelques indications suivantes qui en faciliteront la compréhension. L'Ecole Polytechnique - dénommée X - a été fondée en 1794. Elle a pour vocation de dispenser des connaissances scientifiques de haut niveau principalement aux futurs officiers et ingénieurs des corps de l'Etat, qui passent ensuite par une école d'application. L'enseignement est gratuit pour les élèves qui suivent cette filière; les autres peuvent démissionner à la sortie de l'Ecole à condition de rembourser les frais d'étude. L'Ecole recrute ses élèves - les X - par un concours accessible après une année de mathématiques supérieures - l'hypotaupe - suivie d'une ou plusieurs années de mathématiques spéciales - la taupe - et c'est l'année d'admission à l'Ecole qui donne le millésime de la promotion. L'Ecole est militaire. Elle est commandée par un général, assisté d'officiers et de sous-officiers. Après juin 1940, l'Ecole quitte la Montagne Ste Geneviève à Paris pour une installation provisoire à Lyon. Démilitarisée, elle reçoit un encadrement civil, Gouverneur, Sous-Gouverneur et chefs de groupe. Les élèves de la promotion 1942 n'entrent pas à l'Ecole en octobre 1942. Ils sont envoyés aux Chantiers de la Jeunesse Française, en zone libre. Lorsque cette zone est occupée par les Allemands, le retour de l'Ecole à Paris est programmé (en mars 1943). Face aux lois concernant le service du travail obligatoire, l'Ecole doit alors se soucier du sort de ses élèves, tant de la promotion 1942 que de la future promotion 1943. Au cours de négociations laborieuses qui conditionnent sa survie, l'Ecole ne réussit pas à échapper à l'obligation d'envoyer une partie de ses élèves en Allemagne au titre du STO. Le verdict tombe début juin 1943 : - les élèves nés en 1922 partent en Allemagne. Ce sera la promotion 42/43 C. - les élèves plus jeunes entrent à l'Ecole en octobre 1943. Ce sera la promotion 42/43 B. - les élèves plus âgés font leur STO en France. Ce sera la promotion 42/43 A. A la libération, l'Ecole redevient militaire. La promotion B est appelée sous les drapeaux, cependant que la promotion A entre à l'Ecole en octobre 1944. Un an après, les promotions A et B se retrouvent ensemble pour leur deuxième année. Quant aux élèves de la promotion C, revenus d'Allemagne au printemps 1945, ils 7

entrent à l'Ecole avec la promotion 1944 et reprennent le cursus normal.

Trente ans plus tard, l'Ecole quittera la Montagne Ste Geneviève, en 1976, pour sa nouvelle implantation à Palaiseau.

Les traditions des X à l'Ecole Polytechnique se sont constamment transmises de promotion en promotion avec leur langage imagé, l'argot de l 'X Pour la promotion C, il a été enrichi de quelques mots hérités des Chantiers de la Jeunesse Française ou empruntés au vocabulaire allemand. Nous n'en avons fait usage que lorsque cela s'imposait et le sens en est donné dans le glossaire figurant à la fin de l'ouvrage. A titre d'exemple, les cocons (argot de l'X) sont des camarades de promotion ayant mené une vie communautaire à l'Ecole - ou par extension en Allemagne - et ont, de ce fait, tissé des liens d'autant plus forts que leur communauté coconnale a duré longtemps.

******

PLAN DE L'OUVRAGE Après quelques pages d'introduction, l'ouvrage comprend trois parties:

- l'historique - les témoignages - les annexes
Une table des matières détaillée est donnée à la fin de l'ouvrage (page 396)

- symboles:
(0) renvoi au glossaire (00) renvoi aux références bibliographiques (*) (* *) renvoi à la fin du chapitre

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INTRODUCTION (L'équipe de rédaction) Des polytechniciens des promotions 1942 et 1943 furent envoyés en Allemagne au titre du service du travail obligatoire (STO). Ce départ faisait suite à des négociations entre les autorités allemandes qui voulaient contraindre la France à participer davantage à leur effort de guerre et le gouvernement de Vichy qui espérait accélérer la relève du million de prisonniers de guerre retenus depuis deux ans déjà en Allemagne.

Après juin 1940, la voie n'était pas facile pour les jeunes gens qui se destinaient à une carrière scientifique. Désorientés par la défaite, ils étaient confrontés à un contexte politique d'une grande confusion. A la rentrée d'octobre, sans illusions sur l'avenir immédiat dans la France soumise aux contraintes de l'occupation, les taupins vont cependant travailler avec acharnement, dans les classes de préparation aux grandes écoles. Les élèves reçus à l'X en 1942 et 1943 sont concernés par les lois relatives au service du travail obligatoire (STO), notamment ceux qui, nés en 1922, doivent partir en Allemagne avant d'entrer à l'Ecole. Au nombre de 121, ils sont en majorité répartis dans les usines des groupes aéronautiques Junkers et Messerschmitt. Ils vont vivre 20 mois de leur jeunesse dans une Allemagne en guerre totale. Mêlés à une population de travailleurs composée pour une grande part d'étrangers importés de gré ou de force pour combler les vides créés par les ponctions d'une armée de plus en plus exigeante, ils assisteront à la dégradation progressive du potentiel de guerre allemand et à la dispersion des unités de production prioritaires pourchassées par l'aviation alliée. Ballottés, au gré des changements de programme d'un lieu à l'autre, d'une fonction à l'autre, ils seront parfois déclassés au rang de simples manœuvres dans des ateliers ou sur des chantiers de terrassement. Al' écoute des autres Français peu ou pas organisés, ils vont développer une entraide dynamique et généreuse. Ils côtoieront la grande misère des déportés politiques utilisés dans les unités de production de guerre et réussiront à leur apporter, dans la mesure de leurs faibles moyens et malgré l'importance des risques encourus, une aide matérielle doublée d'une assistance morale. Bénéficiant d'une semi-liberté, ils auront souvent des contacts, dans l'entreprise mais aussi hors de l'entreprise, avec la population allemande. Ils constateront au fil des jours son civisme discipliné (sous la contrainte du système policier nazi), son courage face aux raids de terreur et à 1'hécatombe des jeunes soldats sur le front de l'Est ainsi que sa perte de toute illusion relative à l'issue de la guerre. Dans les derniers mois de leur exil, ils vivront l'arrivée victorieuse des troupes 9

alliées et la fin du Illème Reich. . .

La guerre terminée, ils revinrent en ordre dispersé et furent aussitôt accueillis par l'Ecole, redevenue militaire. Un de leurs camarades manquait à l'appel, tué en mars 1945 dans un bombardement de Magdebourg. Un autre avait connu le calvaire des camps de concentration. Regroupés dans la promotion 42/43 C, ils entrèrent à l'Ecole en octobre 1945 avec la promotion 44 et suivirent dès lors un cursus normal. A cette époque, ils laissèrent leurs souvenirs en sommeil, car leurs efforts se portaient naturellement sur la construction de l'avenir très nouveau qui les attendait. C'est seulement à l'âge de la retraite que des camarades de cette promotion entreprirent un devoir de mémoire sur les deux années vécues en Allemagne, à Sch6nebeck. Ils rassemblèrent leurs souvenirs dans un recueil de témoignages relatifs à leur expérience sur le site où ils avaient vécu le STO puis ils en effectuèrent un tirage limité à l'occasion du 50èmeanniversaire des promotions 1942 et 1943. Ils réalisèrent alors que leur histoire pouvait intéresser un public élargi: en effet, il n'existe pas beaucoup de documents historiques sur cette période, et les témoignages directs d'un groupe de personnes ayant une même formation intellectuelle, possédant une certaine pratique de la langue allemande et répartis Reich sont encore plus rares. sur l'ensemble du territoire du IIIème Le projet d'une publication plus complète fut mis en chantier. Il convenait bien sûr d'élaguer d'abord ce qui était trop personnel ou ésotérique dans les écrits des cocons de Sch6nebeck. Il fallait aussi associer les cocons des autres sites au projet et rassembler leurs témoignages. Cette démarche a été accueillie diversement par nos camarades - de l'enthousiasme au refus - mais finalement les cocons ont largement répondu à notre demande et consenti à tirer de l'oubli, soixante ans après, les faits et gestes d'une période douloureuse de leur vie. L'histoire de ces X, entraînés contre leur gré dans l'effondrement du IIlèmeReich, est présentée en deux parties: l'une, intitulée L'HISTORIQUE, décrit le contexte et la succession des événements, l'autre, intitulée LES TEMOIGNAGES, constitue une fresque du vécu des cocons de la promotion 1942/1943 C. A l'occasion des nombreux contacts et des réunions chaleureuses qui en résultèrent, les X de cette promotion ont constaté que leur amitié n'avait pas pris une ride!

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REMERCIEMENTS (L'équipe de rédaction) Nous remercions: - tous nos camarades qui ont participé en leur nom ou anonymement au projet, - les épouses qui nous ont soutenus ou qui ont aussi apporté leur contribution, - Michel Malherbe (X 50), notre conseiller technique, bien connu pour ses nombreuses publications concernant notamment les langues et les religions de l'Humanité, - Claudine BiIloux et François Brunet, du service de documentation de l'Ecole Polytechnique, qui nous ont aidés à exploiter les archives de l'Ecole, - L'AX, association des anciens élèves de l'X, qui a mis gracieusement à notre disposition sa salle de réunion de la rue Descartes.

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DEDICACE Nous dédions ce livre à la mémoire de nos camarades Jean Calvin et Robert Deneri

Jean Calvin 1922 - 1945 (Claude Charmont) Jean Calvin a été tué le 2 mars 1945 par l'explosion d'une bombe frappant le pied d'un immeuble à quelques mètres de la cave où il se croyait en sûreté... Il avait échappé au raid de terreur qui détruisit Magdebourg le 15 janvier 1945 et aux longues semaines de bombardement quotidien sur les ruines de la ville. Nous nous sommes rencontrés dans une taupe studieuse et frondeuse au lycée Champollion de Grenoble, où l'émulation était grande, avec de brillantes personnalités, futures sommités scientifiques et personnages politiques. Aux Chantiers de la Jeunesse, nous avons connu Vieux-Pernon avec lequel nous sommes partis au STO, dans l'usine Krupp de Magdebourg. Formés pour tourner des obus ou fraiser des pièces de tanks, nous avons réussi, grâce au talent germanophone de Vieux-Pernon, à nous faire muter dans un service d'étude Il

d'installations pacifiques. Dans le camp à majorité française où nous étions logés avant les bombardements, Calvin, qui avait rapidement appris l'allemand, participa avec nous à des actions d'entraide et de défense des travailleurs. Puis vint la désorganisation due aux bombardements et la dispersion. La mort nous a poursuivis dans près de quinze endroits différents, sans paraître capable de nous rejoindre jusqu'à ce 2 mars 1945. A un mois près, Jean aurait revu Grenoble et aurait pris part avec nous à la renaissance de la France et à l'épopée des Trente Glorieuses.

Robert Deneri Caissier de la promotion C 1922 - 2003 (Jean Raibaud et Paul Wicker)

Robert Deneri était arrivé à Aschersleben avec quatre autres camarades de la promotion 1943. Le 18 février 1944, il fut arrêté par la police sur son lieu de travail malgré les protestations de son chef. Suspecté d'avoir participé à l'élaboration et à la diffusion d'un document injurieux pour le Reich, il subit un interrogatoire intensif pendant 15 jours et fut maintenu par la Gestapo dans la prison d'Aschersleben jusqu'à la fin du mois de juillet 1944 avant d'être transféré à Berlin. A aucun moment, il ne connut le véritable chef d'accusation qui pesait sur lui ni la raison de la sévérité du sort qui devait lui être réservé. Il fut en effet envoyé, sans jugement, au camp de concentration d'OranienburgSaxenhausen, puis dans différents Kommandos (0), tous plus durs les uns que les autres. Affecté à des travaux de terrassement sur une ligne de repli de la Wehrmacht au bord de l'Oder, il subit au mois de janvier 1945, par un froid sibérien, une première marche de la mort fatale à tous ceux qui ne pouvaient pas suivre et qui furent froidement abattus par les SSe Le 6 février 1945, Robert est embarqué pour le camp de fin de parcours de Flossenbürg, destiné aux prisonniers politiquement irrécupérables. Les SS et les Kapos (0) savent que c'est la fin de la guerre. Ils sont fous, ils crient, ils frappent, ils tuent... Robert a la chance de rencontrer un X, Thierry d'Argenlieu (promotion 39), qui lui sauve deux fois la vie. Le 20 avril, sur ordre d'Himmler, le camp est évacué. Aucun détenu ne doit tomber vivant entre les mains des Alliés. Des colonnes de 4.000 hommes partent pour une dernière marche de la mort. Le 23 avril au matin, ce qui reste de la colonne de Robert s'arrête dans une carrière, à
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quelques kilomètres des éléments avancés de l'armée américaine. Les SS font sortir les prisonniers par groupes de 100 et les exécutent à la mitrailleuse. Avec Raymond, un commissaire de police, Robert risque le tout pour le tout... Ils franchissent la route, trompant la surveillance des gardiens et disparaissent en rampant dans les hautes herbes. Ils parviennent dans une ferme à peu près en même temps que les Américains. Robert rentre en France le Il mai 1945 très affaibli. Il écrira plus tard: SS était fait pour nous démolir moralement et physiquement... Si nous sommes encore là, c'est que, pour des raisons inconnues de nous, nous avions

- Le système

vécu des événements impossibles et incroyables, notre santé, mais pas la Vie ... ni le Moral.

en n y laissant qu'une partie de

Il se rétablit rapidement et décide de participer au stage du mois d'août à St Goar dont il était bien évidemment dispensé. Il voulait garder à tout prix le contact avec ses camarades et ne pas rester un cas particulier. Il fit même plus lors de notre intégration à l'Ecole: élu caissier (0) avec Henri Tallot, il assuma cette responsabilité tout le long de sa carrière et pendant la longue maladie qui devait finalement venir à bout de son incroyable énergie. Il a aussi été secrétaire puis président de l'Association des Anciens Déportés du camp de Flossenbürg.

NDLR : les cocons de Schonebeck avaient gardé un contact privilégié avec Robert qui accepta de participer au devoir de mémoire amorcé à l'occasion du cinquantième anniversaire des promotions 42 et 43.

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Historique

PREMIERE

PARTIE:

L'HISTORIQUE

page 1 - Le départ - Les circonstances du départ - Les départs 2 - Le milieu de travail - Les travailleurs français en Allemagne - Les autres travailleurs étrangers - Les Allemands
3 - Le milieu de vie - La ségrégation raciale - Les organismes de tutelle et d'encadrement - Police et répression - L'univers concentrationnaire

16 16 21 30 30 33 34
38 38 39 43 43

4 - La première période - L'accueil - La vie quotidienne - Les temps libres - Les relations socioculturelles - Les liaisons avec la France 5 - De la désorganisation à l'effondrement - Les bombardements - Mutations et délocalisations - Le Schanzarbeit (0)
6 - La fin

46 46 48 51 54 55 du IIIèmeReich 57 58 60 63 65 65 67 70 74

- L'assaut final - La libération des X - Le retour 7 - La réinsertion

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Historique

l-LE

DEPART

Les circonstances du départ Sigles et abréviations utilisés dans ce chapitre Gou... Gouverneur de l'Ecole Polytechnique (devenue école civile) Sous-Gou... Sous-Gouverneur Mpic... Ministre de la production industrielle et des communications CJF. .. Chantiers de la Jeunesse Française Ccjf... Commissaire général des Chantiers de la Jeunesse Française STO. .. Service du travail obligatoire Entre 1940 et 1943, se situe le morne exil de Lyon (00) pendant lequell 'Ecole fut déplacée de la Montagne Sainte Geneviève à Lyon avec les promotions 40 et 41. La loi du 17.10.40 a consacré la suppression du régime militaire de l'Ecole et placé celle-ci sous la direction de personnalités civiles, Gouverneur et SousGouverneur. L'Ecole est rattachée, fin 1940, au Secrétariat d'Etat aux Communications. Les Chantiers de la Jeunesse Française Les Chantiers ont vu le jour à la même époque. C'est la loi du 18.01.41 qui rend obligatoire ce service national de 8 mois (destiné à remplacer le service militaire), pour tout jeune de 20 ans et pour une durée de 8 mois, avec pour mission de dispenser aux jeunes hommes de France, toutes classes confondues, un complément de formation morale, virile et professionnelle qui des mieux doués fera des chefs et de tous des hommes sains, honnêtes, communiant dans la même ferveur d'une même foi nationale... (extrait de l'instruction sur les Chantiers). Dans la pratique, cette loi n'a pu être appliquée qu'aux jeunes de la zone libre. Les Chantiers dépendaient du Ministère de l'Education Nationale à travers un Commissaire Général des Chantiers (Ccjt). Le 30.6.42, un courrier du Secrétariat de l'Education Nationale au Secrétariat aux Communications précise l'accord intervenu entre le Ccjf et le Sous-Gouverneur de l'Ecole concernant la durée d'incorporation aux Chantiers des promotions 41 et 42

- Promo

41... Du 7.9.42 au 10.10.42

- Promo 42... Du 1.11.42 au 30.6.43 Pendant la durée du stage, les X relèvent uniquement des Chantiers (CJF) du point de vue disciplinaire. Les élèves de la zone libre sont affectés aux Chantiers de leur région. Ceux de la zone occupée arrivent en groupe dans un centre d'aiguillage, d'où ils partent dans un groupement de leur choix. Le brassage des classes sociales est total, selon les vœux des fondateurs: au milieu d'une population d'ouvriers, paysans, étudiants du même âge, les X sont rarement plus de 2 par groupe. 16

Historique

C'est avec une certaine déception que les X 42 voient leur intégration retardée d'un an. Mais un grand espoir les accompagne, celui du retournement du rapport de force des belligérants tant attendu. Les premières difficultés de l'Allemagne à Stalingrad coïncident avec le départ des X aux Chantiers. Dans son discours pour l'anniversaire de la Révolution d'Octobre, Staline déclare: l'ennemi bande ses dernières forces, mais le courage et la détermination du peuple russe vont transformer ses victoires en désastre. (Lejournal de Genève, octobre 1942 : ce journal n'était pas interditen zone libre!) Malgré les bienfaits d'une vie active en plein air, les trois premiers mois de Chantiers vont être ressentis par un bon nombre de cocons comme une dure épreuve, physiquement et moralement. Mais une autre bonne nouvelle arrive: le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, le 8.11.42. En riposte les Allemands envahissent la zone libre le II.11.42. Le 27.11.42, les jeunes de certains groupements de Provence entendent de sourdes détonations du côté de Toulon: les derniers bâtiments de la flotte française se sabordent pour éviter de tomber entre les mains des Allemands. Le Service du Travail Obligatoire (STO) La loi n° 104 du 15.2.43 porte institution du service du travail obligatoire pour tout Français ou ressortissant français de sexe masculin, âgé de 20 ans et résidant en France. Le STO est effectué par année d'âge et sa durée est fixée à 2 ans. Le même jour, le décret d'application précise que les hommes nés en 1920, 21, 22 sont tenus d'exécuter le STO dès la date de publication du décret; le temps passé à l'armée ou aux chantiers sera déduit de la durée légale de 2 ans.
Ces dispositions sont la conséquence immédiate des revers militaires allemands. La capitulation de von Paulus à Stalingrad est un choc sans précédent pour l'Allemagne en guerre. Désirant une riposte immédiate, Hitler décrète une levée en masse qui laisse de nombreux vides dans l'industrie de guerre allemande. Les besoins en main d'œuvre étrangère n'ont pu être satisfaits ni par le volontariat ni par les mesures de réquisition de l'année 1942. Bien qu'ayant violé le contrat d'armistice en envahissant la zone libre, les Allemands respectent encore la souveraineté de l'Etat Français, ce qui les arrange dans certaines circonstances. Ils exigent une loi pour imposer la réquisition des classes d'âge correspondant au « baby-boom» de l'après-guerre 14/18 et plus particulièrement celle de la classe 22 qui est facile à « cueillir» aux Chantiers.

Dans quelles conditions s'est joué le sort de la promo 42 ? En janvier 43, un militaire, le général Durand, est encore gouverneur de l'Ecole. Il doit faire face à une situation délicate liée au retour programmé de l'Ecole à Paris et aux menaces qui pèsent sur ses élèves et futurs élèves. L'Ecole est désormais 17

Historique

rattachée à un grand ministère (Mpic) regroupant la production industrielle et les communications, dont le patron est Gibrat. C'est donc à lui que le Gouverneur fait plusieurs propositions: - L'une pour permettre aux élèves bis de la promotion 41 de suivre les cours de l'X sans risquer de mesures discriminatoires. - Une autre consistant à allouer des bourses de perfectionnement aux élèves qui, en temps normal, sortiraient dans l'armée, afin d'éviter d'avoir après la guerre des trous dans la hiérarchie qualifiée. - Une autre visant à autoriser les 25 élèves de l'Ecole Navale, rendus à la vie civile, à suivre les cours de l' X. En février 43, à la parution de la loi concernant le STO, un double remaniement intervient: - Remplacement de Gibrat par Bichelonne à la tête du Mpic - Remplacement de Durand par Claudon à la tête de l'Ecole, de Tarlé restant SousGouverneur. Le nouveau Gouverneur se préoccupe de modifier les modalités du concours en 1943, dans l'éventualité de l'assouplissement de la ligne de démarcation, dont la presse du 22 février s'est fait l'écho. Il soumet aussi au Ccjf un projet visant à éviter aux promotions 41, 42, 43 une coupure trop longue dans leurs études du fait des Chantiers et du STO : une année de STO dans un service social pourrait être jumelée avec la première ou la deuxième année d'Ecole. Le 15 mars 43 est la date fixée pour le retour à Paris de l'Ecole, cependant que les Chantiers procèdent au recensement des Jeunes concernés par le STO en vue du départ en Allemagne de certaines catégories professionnelles et des jeunes sans profession. Le Gou demande au Ccjf de bien préciser que les X ne sont pas sans profession, mais élèves à l'Ecole Polytechnique, car plusieurs ont été déclarés
bons pour le départ.

De mars à mai 1943, les élèves sont nombreux à s'inquiéter de leur avenir auprès du Gou qui les rassure: - l'Ecole s'occupe de vous. Son principal souci est de sauvegarder les intérêts de votre promotion... Faites-le savoir à vos camarades ... (13 mars 1943) - mon principal souci est actuellement d'assurer en octobre ou novembre la rentrée de votre promotion... (23 mars 1943) - il Y a de fortes chances pour que vous ne soyez pas libérés des Chantiers en juin. Vous y terminerez probablement une année complète et votre entrée à l'Ecole s'effectuera, sauf imprévu, au milieu d'octobre ... (20 avril 1943) - tant que les Chantiers subsistent, vous n'avez pas à craindre votre réquisition. Nous espérons que votre rentrée pourra s'effectuer début octobre. A cette date, vous aurez un an de Chantiers, ce qui est actuellement le minimum exigé pour les étudiants. (13 mai 1943)

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Historique

Le 22 mai, le Sous-Gou avertit le commandant de l'Ecole Navale du risque de départ des jeunes des Chantiers en Allemagne. Il précise: le Mpic a donné les ordres nécessaires pour que nos élèves de la promotion 42 ne fassent pas partie du lot. Le 27 mai, le Gou écrit au Ccjf : de nombreux élèves de la promotion 42 s'inquiètent de savoir s'ils doivent rengager jusqu'en octobre... Aucun doute à avoir pour les élèves nés en 1920/21 / 22, car ils peuvent se maintenir aux Chantiers jusqu'à leur rentrée à l'Ecole. Mais le cas des plus jeunes, nés en 1923/24, est à examiner. Le premier juin, le Gou écrit encore à un élève: Normalement, d'après les ordres qui ont été envoyés aux différents groupements des Chantiers, vous ne devez pas, pour le moment, partir en Allemagne. La date décisive Le 4 juin, à 8h30, l'Ecole envoie à son représentant en zone ex-libre, avec copie conforme au Ccjf et à tous les commissariats régionaux, le message téléphoné suivant: Le ministre a pris la décision le 3 juin, après accord du Chef du Gouvernement, que les élèves nés en 1920 / 21 / 22 ne partiraient pas en Allemagne et rentreraient à l'Ecole en octobre. Répondre en ce sens aux élèves et aux Chantiers. Le même jour une lettre est adressée à tous les élèves pour confirmer cette décision, en les autorisant à en faire usage auprès de leurs chefs pour obtenir un sursis de départ. Mais ce même 4 juin, le Ccjf répond à la lettre du Gou du 27 mai, en donnant son accord pour maintenir aux Chantiers les élèves nés en 1920 / 21 / 23 / 24... par contre les élèves nés en 1922 ne sauraient y être maintenus, les intéressés devant, aux termes des prescriptions actuellement en vigueur, être mis à la disposition du STO chargé de leur départ en Allemagne. Curieusement, cette lettre est écrite sur une feuille de papier dont l'en-tête Ministère de l'Education Nationale a été barré à l'encre de Chine et remplacé par un tampon: le Chef du Gouvernement! Le Chef du Gouvernement était-il bifide? Tout s'éclaire lorsqu'on se réfère au discours de Laval du 5 juin 43, dans lequel ce dernier déclare notamment: pour mettre un terme à l'arbitraire et à l'injustice, j'ai décidé d'appeler la classe 42 sans exception... Les défaillants ne seront pas des profiteurs ... Des mesures rigoureuses seront prises même contre leurs familles... La pression des Allemands s'amplifie et la répression aussi! Le Gou doit réviser sa leçon: Les élèves nés en 1922 partent en Allemagne sous l'égide de l'Ecole Polytechnique. Les ordres viennent d'être donnés pour qu'ils soient réunis à l'Ecole pour être, de là, acheminés sur l'Allemagne. Cette solution est, je crois, la meilleure qui ait pu être obtenue pour les étudiants et pour les 19

Historique

élèves des grandes écoles. (lettre à un parent d'élève du Il juin 1943). Quelques jours plus tard, un télégramme est envoyé à tous les groupements des Chantiers: « Libérez les X de la classe 42 en vue d'un regroupement à Sathonay, avant le départ en Allemagne. » Le sort en est jeté: tous les élèves nés en 1922 doivent partir en Allemagne. Le cas des X nés en 1920 /21 La lettre du Ccjf du 4 juin a validé le maintien des X nés en 1920/21 aux Chantiers jusqu'à leur rentrée à l'Ecole en octobre. Mais au début du mois de juillet 1943, certains élèves ont été acheminés à Limoges, l'un des points de regroupement pour l'Allemagne. Alerté par les intéressés, le Gou envoie d'urgence un chef de groupe sur place avec pour mission de s'opposer à leur départ. Il obtient la promesse du Ccjf de surseoir à leur départ tant qu'il ne sera pas statué sur leur sort.(17 juillet) Craignant un Diktat de dernière heure, le Gou suggère au Mpic de négocier un départ groupé si celui-ci était inéluctable (19 juillet 1943). Dans cette éventualité, il demande au représentant de l'Ecole à Lyon de s'informer des possibilités de contrat pour 90 jeunes, de préférence dans une branche autre que l'industrie
aéronautique.

La situation n'évolue guère jusqu'à la fin du mois de juillet: on parle encore de départ le 7 août 1943. C'est seulement lorsque tout danger est définitivement écarté que le Ccjf va personnellement dans les centres de regroupement, à Sathonay notamment, pour confirmer le non-départ. Mais toutes ces incertitudes furent la cause du départ de deux élèves nés en 1921, tandis qu'un troisième a dû annuler le contrat qu'il venait de signer avec la firme Junkers! Le sort de la promotion 43. Les futurs élèves de la promotion 43 étaient encore en taupe, lorsque le sort de la promotion 42 se jouait. Cependant les élèves des classes 42 et 43 avaient été recensés en zone ex-libre en vue de leur incorporation aux Chantiers (classe 43) ou pour le départ au STO (classe 42).Ils avaient donc besoin d'un sursis jusqu'à la fin des épreuves. Certains centres universitaires refusaient d'accorder ce sursis et proposaient, à sa place, une permission au moment de l'oral.
Le 7 juin 1943, le Mpic proteste contre l'Education Nationale, invoquant la nécessité conditions équitables de révision des cours assujettis ou non au stage dans les Chantiers Il demande, en conséquence, que la date ce refus auprès du Ministère de d'accorder à tous les candidats des entre l'écrit et l'oral, qu'ils soient de la Jeunesse Française. d'incorporation aux Chantiers soit

reportée au 1er septembre. Cette demande semble avoir été suivie d'effet, puisque, le 30 juin 1943, le Gou adresse au préfet de la Seine la liste des sous-admissibles 20

Historique

nés en 19 21/22 ayant besoin d'un sursis jusqu'au 1er septembre. Le 6 septembre 1943, dans une lettre adressée à un élève de la promo 42 parti à Stassfurt, le Gou résume la situation comme suit: Les élèves des promotions 42/43 en règle avec le STO entrent à l'Ecole le 8 octobre. (nés après 1922 et inaptes définitifs au STO, ces derniers étant classés bis). Les élèves nés en 1920/21 quittent les Chantiers etfont leur STO en France. Un certain nombre de camarades de la promotion 43, nés en 1922, sont partis en Allemagne rejoindre ceux de la promo 42 de la même classe d'âge le 3 septembre 1943. Le verdict est sans appel: Les élèves nés en 1923/24 intègrent en octobre 1943. C'est la promotion 42/43 B. Les élèves nés en 1920/21 font leur STO en France. C'est la promotion 42/43 A. Les élèves nés en 1922 partent en Allemagne. Ce sera la promotion 42/43 C, après le retour des intéressés d'un exil plein de risques. ..

Les départs Sur les 531 élèves des promotions 42 et 43 (00), 192 étaient nés en 1922. - 9 étaient en AFN. - 119 sont partis en Allemagne. - 35 ont fait leur STO en France. - Les 29 autres n'ont pas fait leur STO Parmi ceux-ci, une dizaine sont restés dans la légalité du moment en se faisant reconnaître inaptes. Les autres ont eu le courage, les moyens, la nécessité et/ou l'occasion de passer dans la clandestinité ou de quitter la France. La répartition des élèves des deux promotions dans ces différentes catégories est la suivante: promo 42 promo 43 - nés en 1922 103 89 - dont métropole 97 86 - STO en Allemagne 80 (82 %) 39 (45 %) - STO en France 6 (6 %) 29 (33 %) - autres Il 18 Les différences constatées s'expliquent par l'écart entre la date de départ de la promo 42 Guin) et celle de la promo 43 (septembre). Entre ces deux dates, des événements décisifs ont influé sur la situation politique. 21

Historique

La situation militaire En URSS, la grande offensive de von Kluge avec 38 divisions sur le saillant de Koursk s'est soldée par un sanglant échec (00). L'Allemagne a perdu désormais son aptitude aux grandes opérations offensives. Elle doit de plus aller au secours de l'Italie après l'invasion de la Sicile et la destitution de Mussolini. Le déclin du grand Reich semble inéluctable. La situation politique En France, le comportement de l'opinion publique est directement influencé par la situation militaire. Dans les instances dirigeantes, on ne croit plus à la victoire de l'Allemagne, mais on continue à jouer le jeu de rôles à deux faces, destiné à masquer la réalité à la population: - côté France, en jouant le rôle de la relève des prisonniers et de la survie de l'Ecole - côté Allemagne, en jouant le rôle des ouvriers et étudiants français venant participer à l'avènement de l'Europe nouvelle. Les autorités chargées de la réquisition et les gendarmes chargés de la répression ont perdu leur pugnacité. et des sabotages. A cette situation s'ajoute la décision, après atermoiement, de faire exécuter le STO de la future promotion A en France. Dès lors, les arguments ne manquent pas aux gens bien placés pour obtenir, à titre individuel, des dérogations en faveur d'élèves nés en 1922 et officiellement requis pour le STO en Allemagne. 29 élèves de la promotion 43 - au lieu de 6 pour la promotion 42 - ont ainsi trouvé un emploi STO en France dans les secteurs les plus variés: grandes entreprises métallurgiques, poudreries, houillères, chemins de fer, mais aussi dans de petites entreprises familiales, dans l'enseignement, ou même. .. au Ministère du Travail! Le premier départ groupé (promo 42) Le télégramme du 17juin 1943 a joint la majorité des X 42 nés en 1922, malgré le grand désarroi des Chantiers: refoulés par les Allemands loin de la Méditerranée et des Pyrénées, les Chantiers tâchent, dès le mois de mai, de se réimplanter à l'intérieur des terres, souvent en bordure de la ligne de démarcation de l'ex-zone libre. Les baraques supportent mal le déménagement, le personnel compétent commence à partir en Allemagne, les états-majors sont dispersés, les jeunes aussi qui, dans certains cas, sont affectés à des travaux agricoles. Bien entendu, le ravitaillement, déjà tellement défectueux, devient de plus en plus difficile, le coulage étant favorisé par le déménagement des stocks.

La Résistance a réorganisé les maquis (00) et affirme sa présence par des menaces

22

Historique

Et pourtant, on a retrouvé presque tous les X ! En majorité, ils ont répondu présent, même si la fatalité repousse une fois de plus leur entrée à l'Ecole. Pour certains, l'obéissance à l'oukase gouvernemental a été confirmée par des conseillers, chef de réseau de résistance, futur chef de bataillon FFI, non suspects de collusion avec les milieux collaborateurs (témoignage de deux X 42). D'autres ont été in extremis rejoints par le télégramme alors qu'ils étaient sur le point de partir de Limoges avec les Chantiers. Ils sont 68 à se présenter à Sathonay (plus quelques-uns qui ont fait demi-tour devant l'enceinte barbelée et l'encadrement policier). Ils sont heureux de se retrouver après l'isolement et la vie austère des Chantiers! Le jeu de rôles va commencer. Un chef de groupe de l'Ecole doit les accompagner pour vérifier les conditions d'hébergement. Des bruits courent: le Mpic a négocié avec la firme Junkers qui a besoin d'un grand nombre de dessinateurs techniques, mais le bureau de la main d'œuvre allemand a voulu donner la préférence à Krupp/Essen. Finalement, c'est bien Junkers qui accueillera les X dans ses usines de Moyenne Allemagne. Une permission de 48 h permet à chacun de compléter son équipement. Le 25 juin, le Sous-Gou vient rappeler les règles du jeu de rôles: la relève des prisonniers et la survie de l'Ecole. Il confirme que le contrat a été négocié par le Mpic avec la firme Junkers. Le samedi 26 juin, les 68 X embarquent, avec 4 jours de vivres. A Dijon, ils sont pris en charge par la Croix Rouge allemande, qui leur offre une soupe dans un foyer constellé d'affiches de propagande nazie... Dans la ville l'armée allemande est omniprésente! Le 28 juin c'est le départ pour l'Allemagne. Malgré les assurances qui leur ont été prodiguées et malgré les échecs des Allemands sur tous les fronts, ils ont le pressentiment que leur retour ne sera pas pour Noël 43, encore moins pour le Il novembre comme certains l'avaient pronostiqué! La traversée de la Lorraine et de l'Alsace est émouvante. Les gens manifestent leur compassion et leur espoir par de grands gestes à leur attention... A 3 h du matin, à Stuttgart, des Français qui attendent des sacs postaux les hèlent: c'est du peu. ! Croient-ils à la relève ou à la quille? Le 30 juin, les élèves débarquent à Bernburg. Ils sont pris en charge par la firme Junkers et vont découvrir la formidable machine de guerre mise en place par l'Allemagne.

23

Historique

Quatre usines vont les accueillir: - Aschersleben... 17 - Halberstadt. .. 21 - Schonebeck... 20 - Stassfurt... 10. Ces usines sont toutes situées dans la région de Magdebourg-Anhalt, mais Junkers a d'autres implantations dans la même région, Bernburg, Dessau, Magdebourg et, plus loin, en Thüringe et dans les Sudètes. Le départ des isolés de la promo 42 14 élèves sont partis isolément, dont deux étaient nés en 1921 ! - Deux d'entre eux avaient rallié l'Ecole après avoir raté le départ groupé. Ils venaient de Chantiers en plein déménagement et n'avaient pas été joints par le télégramme. L'un d'eux, séduit par la proximité des Pyrénées, faillit tomber entre les mains de la Gestapo. .. Le faux passeur était un indicateur! - Trois autres, emmenés par les Chantiers à Sathonay, y ont rencontré le Ccjf qui leur a donné un faux espoir: vous ne partez pas en Allemagne! Celui-ci croyait qu'ils étaient nés en 1921 . Tous les 5 se sont retrouvés à l'Ecole qui les a envoyés rejoindre leurs camarades, quatre à Schonebeck, un à Dessau. Ils sont arrivés avec un mois de retard sur le groupe. Les neuf autres ont eu des fortunes diverses: - Trois d'entre eux ont tenté de disparaître lors d'un départ organisé par les Chantiers à Bourg en Bresse Ils ont été rejoints par des gardes mobiles et ramenés manu militari jusqu'au camp de Sathonay. Vive explication avec un responsable allemand. La lettre de l'Ecole ne le convainc pas. Un commissaire des Chantiers téléphone à Vichy et reçoit l'ordre de les embarquer. Ils se retrouvent dans une usine de Krupp à Magdebourg. - Un quatrième, n'ayant pas été accepté dans un maquis débordé par les cas prioritaires, est parti avec une équipe de chimistes lyonnais dans une unité de recherche d'hydrogénation d'huile à Rosslau, non loin de Dessau. - Quatre autres sont aussi partis avec les Chantiers ou individuellement, en des endroits plus dispersés, Hanovre, Vienne, Wiener-Neustadt. - Un dernier, déclaré victime d'incapacité provisoire au STO, était en convalescence en Auvergne au moment du débarquement. Pris dans une rafle consécutive à un attentat contre les Allemands, fin juin 1944, il a échappé de justesse au camp de concentration; pour une raison inconnue, il a fait partie de la poignée de déportés qui ont été jugés bons pour le STO et déposés dans une usine de mécanique de la région de Cologne. 24

Historique

Le deuxième départ groupé (promo 43) Grâce au sursis obtenu par le Mpic, les candidats au concours 43 ont pu préparer tranquillement leur oral, tout en étant avertis de ce qui les attendait. Dès le samedi 23 août, les lauréats nés en 1922 sont convoqués par le Gou qui leur annonce leur départ imminent pour l'Allemagne où ils rejoindront les X 42. Il ne parle plus de relève ni de survie de l'Ecole, mais d'une obligation de solidarité nationale envers les ouvriers et paysans de votre classe d'âge... Engagez-vous totalement dans la vie communautaire qui sera la vôtre ... Que la situation de l'Allemagne dans le conflit ne vous laisse pas séduire par des aventures qui relèveraient plus du romanesque que de la gloire... Laissez aux bombes anglaises et américaines le soin de détruire le potentiel de guerre allemand... (extrait du carnet de bord d'un X 43) Le 3 septembre 1943, à 20h, à la gare de l'Est, 35 Elèves répondent à l'appel du Gouverneur et partent rejoindre leurs anciens, pour le meilleur et pour le pire. 7 d'entre eux quittent le groupe à Stuttgart en direction d'Augsbourg, où ils sont affectés à une usine Messerschmitt. Les autres arrivent à Bernburg, d'où ils sont ventilés dans les usines Junkers suivantes: - Sch6nebeck... 10 - Fritzlar.. . 7 - Aschersleben... 5 - Halberstadt. .. 3 - Dessau... 3 Trois des X envoyés à Fritzlar (petite ville de Kur-Hessen au sud-ouest de Cassel) furent transférés peu de temps après leur arrivée à Langensalza (ville de Thuringe proche d'Erfurt) Départ des isolés de la promotion 43 Quatre élèves de la promo 43 partirent directement en Allemagne à la suite d'accords passés par des firmes françaises et allemandes travaillant dans les mêmes secteurs industriels ou dans des secteurs complémentaires. L'un se trouva en Rhénanie, à Niederscheid (Hessen Nassau), non loin du pont de Remagen, deux autres à Stolberg, au voisinage d'Aix la Chapelle, le dernier à Mühlenbach, dans la banlieue de Cassel.
Le tableau joint donne la répartition géographique des élèves sur les différents sites, en fonction de leur date d'arrivée. Les cartes 1 et 2 situent respectivement les sites de Moyenne Allemagne (Mitteldeutschland) et ceux des autres provinces.

25

Historique

STO ALLEMAGNE Répartition géographique

SITE

Départ groupé 42 17 21 20 10

Isolés 42

Départ groupé 43 5 3

Isolés 43

Total

Aschersleben Halberstadt Schënebeck Stassfurt Dessau Fritzlar Augsbourg Magdebourg Rosslau Stolberg Cologne Niederscheld Hanovre Vienne Wiener -Neust. Cassel/Mühl. Sous-tata I TOTAL

22 24 34 10

4

10

1

3 7 7

4 7 7 3 1 2 2 1 1 1 1 1 2 1 1

3 1

1

1 1 2

68 82

14

35 39

4 121

26

Historique

1 LES SITES STO de MOYENNE ALLEMAGNE (en caractères gras), échelle lcm ==12 km environ
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Historique

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Historique
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29

Historique 2

- LE

MILIEU DE TRAVAIL

Les travailleurs français en Allemagne Dans ce chapitre et le suivant, nous serons amenés à utiliser les sigles suivants extraits du glossaire (0) - Gau... unité territoriale administrative remise en vigueur par les nazis - DAF... front allemand du travail (Deutsche Arbeitsfront) - DOF... délégation officielle française auprès de la DAF - JOFTA... jeunes ouvriers français travaillant en Allemagne - ADAC... association des anciens des Chantiers

Au début du mois de septembre 1943, après l'arrivée massive des Jeunes du STO, les travailleurs français en Allemagne sont au nombre de 800.000 environ, répartis dans les différents Gaue de l'Allemagne hitlérienne. Le tableau 1, établi à partir des archives de la DOF (00), montre comment est répartie cette population de travailleurs dans le grand Reich. La moyenne est de 20.000 Français par Gau, la plus forte concentration étant observée dans les Gaue de Berlin et de Haute Silésie (80.000 par Gau). Dans le Gau de Magdebourg et celui de Thüringe où se trouvent les principales usines Junkers, le nombre de Français atteint 25.000. En revanche, dans la Souabe qui héberge l'usine Messerschmitt d'Augsbourg, ce nombre ne dépasse pas 7.000. L'arrivée des travailleurs français en Allemagne s'est effectuée par flux successifs, volontaires, requis, STO, auxquels il faut ajouter les déportés et les prisonniers transformés. Le graphique 2 du nombre d'arrivées mensuelles enregistrées par la Reichbahn montre sans équivoque l'effet de la loi sur le STO. Les deux pointes de 126.000 et 84.000 observées en mars et juin 1943 correspondent aux libérations trimestrielles des Chantiers de la Jeunesse, mais dès le mois de septembre de la même année on retombe au dessous de la moyenne de 10.000 par mois des années 1941 et 1942. Les départs volontaires (1940/42) Jusqu'en septembre 1942, les départs sont volontaires. Une propagande habile sur les hauts salaires et le confort moderne des camps de travailleurs tente les ouvriers en chômage ou en situation précaire, dans des entreprises qui doivent licencier leur personnel faute d'avoir pu se reconvertir. Parmi les partants se glissent des éléments indésirables et mal contrôlés qui souhaitent échapper à la justice et/ou faire commerce avec les Allemands. Malgré des départs plus importants en 1942, 30

Historique

le nombre de travailleurs immigrants est très en deçà des besoins allemands, car les conditions de vie et de travail sont loin des conditions promises et les plus déçus profitent d'une permission pour oublier de retourner travailler en Allemagne. Les réquisitions (loi du 4.9.42) L'échec des solutions « à l'amiable» conduit le ministre du travail allemand Sauckel à prendre une ordonnance précisant les conditions d'emploi des travailleurs dans les territoires occupés. Cette ordonnance datée du 22.8.42 est relayée en France par la loi du 4.9.42 qui autorise la réquisition pure et simple des travailleurs. Ces réquisitions frappent tous ceux qui ne peuvent pas prouver qu'ils bénéficient d'un emploi de plus de 30 h par semaine. Les réfractaires, passibles d'amendes ou de prison, sont pourchassés. Des rafles sont organisées à la sortie des usines et des lieux publics. Les exigences de Sauckel, 250.000 requis dont 150.000 spécialistes, sont loin d'être satisfaites. Le STO (loi du 15.2.43) Une circulaire aux préfets du 2.2.43 exige un recensement général de tous les Français nés entre le 1.1.12 et le 31.12.21. La loi du 15.2.43 institue le Service du Travail Obligatoire pour tout Français ou ressortissant français âgé de plus de 20 ans et résidant en France. Cette mesure vise tout particulièrement en zone libre les Jeunes des Chantiers qui vont être libérés en mars et en juin 1943. Elle renforce les mesures de réquisition déjà mises en œuvre en zone occupée puisque la condition de sous-emploi n'est plus nécessaire. La répression (Loi du Il.6.43) Devant le peu d'empressement mis à répondre aux convocations, P. Laval durcit le ton dans un discours du 5 juin 43 : Pour mettre un terme à l'arbitraire et à l'injustice, j'ai décidé d'appeler la classe 42 sans exception... Les défaillants ne seront pas des profiteurs ... Des mesures rigoureuses seront prises, même contre leurs familles ... La loi du Il juin 43 sanctionne les manquements aux obligations relatives au STO (internement administratif, amendes, poursuites contre les familles.) Le peignage des entreprises (loi du 1.2.44) La résistance au départ s'organise, rendant vaines les mesures de coercition. La loi du premier février 44 est une ultime tentative pour compenser la chute des départs par l'élargissement de la plage de jeunes appelés (classes 40, 41, 43). 40.000 hommes seront encore raflés au premier semestre 1944. Des mesures étaient en préparation, au moment du débarquement du 6 juin pour réquisitionner la classe 1944 !

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Historique

Assistance et encadrement Dès le départ des premiers volontaires, différents organismes sociaux et confessionnels s'étaient émus des dangers qui guettaient les travailleurs et surtout les jeunes. Plusieurs réponses furent proposées. La JOFTA (Jeunes ouvriers français travaillant en Allemagne), service créé sous l'égide du ministère de l'Education Nationale et du Secrétariat à la Jeunesse, offre aux jeunes volontaires une orientation professionnelle, une formation accélérée, l'uniforme bleu des Centres de Jeunesse de la zone occupée et l'encadrement par des chefs qui les accompagneront en Allemagne. Créé en septembre 1942, ce service accueillera surtout des requis cherchant à retarder leur départ en Allemagne. L'ADAC (association des anciens des Chantiers) Entre le départ en Allemagne de mars 1943 et celui de juin/juillet, cette association installa des bureaux d'accueil auprès des centres de regroupement, à Pont de Claix, Avignon, Limoges pour assister pratiquement et moralement les Jeunes en partance. L'ADAC parvint à cette occasion à faire supprimer sur les listes les Juifs et les Alsaciens-Lorrains qui s'y trouvaient encore et à camoufler un certain nombre de défections. Elle parvint aussi à faire admettre les départs en groupes constitués, par exemple par villages, communes ou équipes de Chantiers. Mais surtout elle décida une poignée de chefs des Chantiers, indignés par l'exil forcé de leurs Jeunes, à prendre l'initiative d'accompagner volontairement les assujettis au STO, décidés à partager leurs risques, à défendre leurs intérêts, à tenter d'améliorer leurs conditions de vie, à contribuer à rendre à la France une génération en bonne santé physique et morale (00). Ce qui devait devenir la mission des Chantiers en Allemagne démarra modestement avec une douzaine de
chefs accompagnant 1.000 jeunes en uniforme vert des Chantiers.
(00)

Le cas des étudiants.

Un délégué Jeunesse de la DOF

(00)

signale, à l'occasion d'une visite dans la

région des Monts Métallifères, un camp d'étudiants arrivés en groupe constitué, qui avaient profité d'une des dispositions de la réquisition Speer beaucoup plus favorables que celles de la réquisition Sauckel et qui, de ce fait, échappèrent aux négriers chargés de procurer contre rémunération des travailleurs aux entreprises allemandes. Dans des conditions similaires, les X 42 furent regroupés à Sathonay avant de rejoindre les usines Junkers. Quelques isolés partirent avec les Chantiers dont au moins un se retrouva dans le groupe encadré de la mission des Chantiers à Wiener Neustadt. Les prisonniers transformés En 1943, un statut de travailleur fut proposé aux prisonniers de guerre. Les prisonniers transformés, comme on les nommait, furent séduits par quelques avantages: salaires plus élevés, liberté plus grande. En revanche, ils devaient 32

Historique

renoncer aux protections accordées aux prisonniers de guerre par la convention de Genève et aux colis de la Croix Rouge. En outre l'espoir d'une permission en France fut bien vite déçu. Quelq ues chiffres. Il est difficile d'évaluer avec précision le nombre de travailleurs correspondant à chaque catégorie. Les statistiques de la RAN (graphique 2) sont incomplètes et ne tiennent pas compte des retours. - En 1944 enfin, on peut estimer à près de 40.000 le nombre de requis ou raflés avant le débarquement et même après. - 8.000 Jeunes dont 4.000 des Chantiers partirent avec l'uniforme bleu des Centres de Jeunesse - Il.000 Jeunes reçurent l'uniforme vert des Chantiers, à leur départ de France ou en Allemagne. - 250.000 prisonniers ont eu le statut de prisonnier transformé. Le bilan final généralement admis est le suivant: - Prisonniers de guerre... 1.900.000 en 1940,1.580.000 en juin 1943, 940.000fin 1944. - STO... 650.000, dont 60.000 morts (maladies, bombardements, assassinats et sévices en camp de concentration, maquis de Slovaquie).

- Enrôlement

de force d'Alsaciens

et de Mosellans:

160.000 dont 40.000 portés

disparus (Russie).

Les autres travailleurs étrangers Des millions d'étrangers travaillaient en Allemagne. 6 millions d'après les sources officielles, Il millions d'après des sources officieuses. La vérité est probablement entre les deux, mais une chose est certaine: après les dernières mobilisations de Speer, il y avait plus de travailleurs étrangers que de travailleurs allemands dans les différents secteurs d'activité et cette majorité était écrasante dans le domaine des emplois subalternes, manœuvres, ouvriers spécialisés, personnel de service et, à la campagne, valets de ferme. Les travailleurs de l'est (OST) et les Polonais (P) étaient les plus nombreux, prisonniers ou victimes de rafles en réponse au développement du terrorisme dans les territoires occupés. Quelques volontaires remplissaient des fonctions plus relevées, soit dans les bureaux soit dans la police, SA notamment, SS parfois, surveillants de camp. C'était le cas des ressortissants de certaines minorités opprimées par les Soviets dans les Etats Baltes et en Ukraine, sans oublier les centaines de milliers de soldats russes de l'armée Vlassov, employés sous l'uniforme allemand à des travaux d'intendance.

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Historique

L'Allemagne avait fondé de grands espoirs sur les pays occidentaux, France, Belgique, Hollande, Tchécoslovaquie, qui devaient être incorporés dans l'Europe Nouvelle. Dans un premier temps, ces Etats avaient fourni de gré ou de force des techniciens et des spécialistes. Mais l'arrivée massive de requis peu motivés, pour ne pas dire hostiles, était loin de satisfaire les besoins en personnel qualifié. Numériquement, les Occidentaux arrivaient en 2èmeposition derrière les Ost et les Polonais. Les Flamands restèrent majoritaires jusqu'à l'arrivée des travailleurs forcés français. Des pays du sud enfin, on rencontrait des Italiens, volontaires puis prisonniers ou requis, des Hongrois, des ressortissants des pays balkaniques, Croates, Slovènes, Albanais et même Bulgares.

Les Allemands A l'exception d'une minorité de spécialistes indispensables, de soldats blessés ou handicapés et du personnel d'encadrement, les entreprises étaient de mois en mois, au fil des mobilisations, privées de leurs éléments les plus jeunes et les plus compétents. On retrouvait un peu partout des anciens combattants de la première guerre mondiale. Des requis de professions libérales et des femmes venaient également combler une partie du déficit, au détriment du niveau scientifique et technique. La grande... désillusion! Les cadres des entreprises qui reçurent le renfort massif des jeunes travailleurs forcés ne furent pas longtemps dupes de la propagande officielle qui saluait ces travailleurs venant s'associer à l'Allemagne pour la construction de l'Europe Nouvelle! Au mieux non motivés, au pire hostiles, ils furent la cause d'un effondrement de la productivité. Un exemple typique est donné par un chef de la mission Chantiers en Allemagne,
Jean Anet (00). Dans une usine du Gau de Haute Silésie, Trzynietz, dont il est le délégué, l'Arbeitstatistik (statistiques du travail) présente un rapport faisant ressortir que le rendement des Français comparé à celui des Allemands est passé de 28 % en avril 1943 à 8 % en avril 1944 ! Manœuvre de la Gestapo ou lubie d'un technicien, ce rapport fait l'effet d'une bombe. La direction, le parti, la DAF, tous veulent une enquête immédiate et réclament des sanctions. Après un interrogatoire musclé, Jean Anet est accusé d'être responsable de cette situation et expulsé sans appel de la Haute Silésie dans les 48 h.

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Historique

Même si les chiffres étaient truqués ou non représentatifs de la situation réelle, ils reflétaient le sentiment d'impuissance des Allemands devant l'inertie collective des Français. Pour les Allemands, le travail est sacré, Keine Arbeit, kein Brot (pas de travail, pas de pain). Pour les Français, c'était une obligation subie et mal vécue. Comment sanctionner cette résistance passive et quasi-généralisée de travailleurs non motivés et assez adroits pour se tenir toujours en deçà de la limite du sabotage. Les cadres chargés de la répression appartenaient généralement au parti, ce qui leur permettait provisoirement d'échapper à leurs obligations militaires. Mais les moyens de coercition dont ils disposaient étaient limités. Lorsqu'ils n'arrivaient pas à raisonner les coupables, ils pouvaient à la rigueur les priver de supplément de nourriture, de tabac, de permissions, de sorties ou les muter à des postes de travail plus durs physiquement. Les châtiments corporels étaient rarement utilisés et la dénonciation à la police était exceptionnelle.

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Historique

- LES

TRA VAIILLEURS FRANCAIS EN ALLEMAGNE Répartition géographique fin août 1943 (Source: archives des délégués régionaux de la DOF)

OUEST Essen... 20.000 Düsseldorf. .. 15.000 K6ln/ Aachen... 18.000 Moselland... 06.000 Westmark... 15.000 Westfalen-Nord... 15.000 Westfalen-Süd... 20.000 Kurhessen... 15.000 Hessen-Nassau... 40.000 Baden... 15.000 Württemberg-Hohenz...20.000

NORD
Weser/Ems.. . Hamburg.. . Osthannover.. . Schleswig-Holstein.. . Mecklemburg.. . Pommem... . 25.000 10.000 20.000 25.000 10.000 25.000 115.000

ss-total nord...
EST
Ostpreussen. ..

ss-total ouest... CENTRE Berlin... Mark-Brandenburg...
S üdhannover .. .

199.000

Danzig- Westpr... Oberschlesien. .. Niederschlesien.. . Wartheland.. .

15.000 15.000 80.000 25.000 (non chiffré) 135.000

Magdeburg-Anhalt.. .
Sachsen. . . Halle-Merseburg.. . Franken. . . Mainfranken. . . Thüringen.. . Bayerische Ostmark Südetenland. . .

80.000 20.000 30.000 20.000 25.000 20.000 15.000 10.000 25.000 (non chiffré) 18.000 263.000

ss-total est...
SUD Wien.. . Niederdonau.. . Oberdonau. .. München-Oberb.. . Schwaben.. .
Salzburg. . ..

ss-total centre...

Tirol-Voralberg... Kamten.. .
Steiermark. ..

20.000 08.000 12.000 25.000 07.000 04.000 02.000 03.000 06.000
87.000

ss-total sud... total général... 799.000

36

2 - ARRIVEE DES TRAVAILLEURS FRANCAIS EN ALLEMAGNE Flux mensuels (statistiques de la Reichbahn)

126.000 120 I11illiers
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Historique 3 Les renseignements

- LE

MILIEU DE VIE

concernant

le milieu de vie sont extraits pour une large part

du mémoire de maîtrise très documenté de Patrice Arnaud (00) Les mots allemands en italiques sont explicités dans le glossaire (0)
Nous rappelons ci-dessous quelques sigles utilisés dans ce chapitre: - RNS... organisme jouant pour l'agriculture le rôle de la DAF - AA ... Ministère des Affaires étrangères

- GBA... - Kreis. .. - SMOFA...

plénipotentiaire à l'emploi de la main d'œuvre (Sauckel) canton service de la main d'œuvre française en Allemagne
La ségrégation raciale

La suprématie de la race aryenne, formalisée par l'idéologie nazie, se traduisait dans les faits par un traitement social variable des communautés étrangères. En haut de l'échelle, les Volksdeutschen de race ou de langue germanique, les Slovènes, les Flamands et différents groupes ethniques venus de la Russie, de l'Ukraine, des Pays Baltes, avaient des droits proches de ceux des Allemands, tout en ne présentant généralement pas les caractéristiques physiques de la race aryenne. Il est vrai qu'une entorse à la règle avait dû être faite pour les Bavarois et pour les Autrichiens annexés de fraîche date! Un cran au-dessous, se trouvaient la plupart des Occidentaux, Français, Wallons, Hollandais, les Tchèques, les ressortissants de certains pays du Sud, Hongrois, Croates et, dans une certaine mesure, les Italiens, tant qu'ils furent les alliés des Allemands. En bas de l'échelle, les Slaves de l'est, Polonais et Russes ou assimilés, véritables esclaves, obligés de porter sur leur vêtement un macaron POL ou OST qui matérialisait leur condition inférieure et restreignait leur liberté. Les Auslander (étrangers) recevaient à leur arrivée un Ausweis (laissez-passer) qui leur tenait lieu à la fois de carte d'identité et de carte de travail. L'Ausweis devait être présenté à toute interpellation. Sa confiscation pouvait être utilisée comme moyen de coercition. Munis de l'Ausweis, les Auslander pouvaient entrer et sortir librement des Werkheim (camps de travailleurs où ils étaient hébergés). Toutefois la liberté s'arrêtait aux limites du Kreis, (canton ou circonscription). La propagande vantait la propreté et le confort des Werkheim avec photos à l'appui, mais seuls les camps de la jeunesse hitlérienne et ceux des écoles de cadres nazies bénéficiaient de ce confort. Les camps d'étrangers étaient beaucoup plus sommaires... Les équipements sanitaires collectifs, en particulier, interdisaient toute intimité. 38

Historique

Déroutés par les habitudes alimentaires des Allemands, soupe ou plat unique à la cantine, les Auslander pouvaient varier le menu dans certains camps qui disposaient d'une salle de réchauds à gaz. Les intéressés faisaient alors leur marché eux-mêmes chez les commerçants locaux, à condition d'avoir à leur disposition les cartes d'alimentation et les tickets de rationnement des denrées contingentées (ce qui n'était pas toujours le cas). Lorsque l'alimentation était intégralement distribuée par les chefs de camps, de nombreux abus étaient constatés, notamment le détournement d'une partie des denrées contingentées qui alimentait le marché noir. A condition d'être habillés décemment et de posséder quelques rudiments de la langue de Goethe, les Occidentaux pouvaient fréquenter les restaurants et les Bierstube (taverne, bar à bière), accéder à la plupart des magasins, aux salons de coiffure, aux salles de spectacle. Mais toutes ces libéralités, déjà appréciables, étaient sans commune mesure avec celle qui donnait droit au logement en privé. Les Volksdeutschen en usèrent les premiers. Des Tchèques, des Hollandais et bientôt des Français qui travaillaient dans des bureaux. profitèrent aussi de cette opportunité lors qu'elle se présentait. Des particuliers, retraités, personnes âgées à revenus modestes, offraient en effet volontiers des locations à des prix compatibles avec les ressources de salariés réunis à plusieurs par chambre. En dormant dans des draps, les heureux bénéficiaires avaient vite fait d'oublier l'inconfort, la promiscuité et la hantise de la vermine qui caractérisaient les Werkheim !

Les organismes de tutelle et d'encadrement. Les organismes allemands Conformément à la doctrine nazie, la Betreuung des travailleurs allemands est confiée au syndicat unique, la DAF. La Betreuung, mot que l'on peut traduire par assistance morale et matérielle, consiste en une mission de conciliation confiée, dans les entreprises de plus de 20 personnes, à un délégué, qui doit prendre en compte en priorité les impératifs de production. Le rôle que joue la DAF dans les entreprises est assumé par la RNS dans le domaine de l'agriculture. Tout travailleur est tenu à verser une cotisation qui alimente la caisse de la DAF ou de la RNS. Le cas des Français Les travailleurs étrangers, considérés comme membres associés de la DAF ou de la RNS, sont assujettis à la même cotisation. Mais dans leur cas et vu leur nombre rapidement croissant à partir de 1942, la Betreuung est l'objet de divergences d'opinion entre la DAF et l'AA. Bien que non directement concerné, le GBA (service de Sauckel), prétend aussi intervenir.

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