Terre d'exil, terre d'asile

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Au cours des deux derniers siècles, la France a eu vocation à être une terre d’accueil pour les différentes vagues d’immigration des populations contraintes à l’exil économique ou politique. Les vagues successives de l’immigration juive entre le XVIIIe et le XXe siècle ont permis que se constitue ce qui est aujourd’hui la plus importante communauté d’Europe. Ce volume retrace l’histoire de cette immigration, dont on a tendance quelquefois à oublier les conditions difficiles, mais également du rôle que purent jouer les institutions juives quant à l’accueil et l’intégration de ces populations, à une époque de laïcisation de la société. Il regroupe les contributions d’un colloque organisé à Paris fin 2009, à l’occasion du bicentenaire de la Casip-Cojasor, fondation caritative juive créée en 1809.
Publié le : lundi 14 juillet 2014
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EAN13 : 9782841623150
Nombre de pages : 224
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Sous la direction de Colette Zytnicki

Terre d’exil, terre d’asile

Migrations juives en France aux XIXe et XXe siècles

Présentation

Au cours des deux derniers siècles, la France a eu vocation à être une terre d’accueil pour les différentes vagues d’immigration des populations contraintes à l’exil économique ou politique. Les vagues successives de l’immigration juive entre le XVIIIe et le XXe siècle ont permis que se constitue ce qui est aujourd’hui la plus importante communauté d’Europe. Ce volume retrace l’histoire de cette immigration, dont on a tendance quelquefois à oublier les conditions difficiles, mais également du rôle que purent jouer les institutions juives quant à l’accueil et l’intégration de ces populations, à une époque de laïcisation de la société. Il regroupe les contributions d’un colloque organisé à Paris fin 2009, à l’occasion du bicentenaire de la Casip-Cojasor, fondation caritative juive créée en 1809.

Table des matières

  • Entr'aide sociale et histoire des migrations(Nancy L. Green)
  • L'immigration juive en France accueil et intégration du XIXe siècle aux années 1960
    • Colloque du Bicentenaire de la fondation Casip-Cojasor
      • Introduction(Colette Zytnicki)
      • Le Comité de Bienfaisance israélite de Paris et les Juifs russes immigrés (1882-1914)(Céline Leglaive-Perani)
      • Les Réfugiés juifs en provenance du Reich allemand en France dans les années 1930(Johanna Linsler)
        • Différentes vagues d’émigration, différentes réalités de l’exil
        • Trois itinéraires de vie : Hermann Rathenau, Peter Gingold, Otto Freundlich
        • Les différentes réalités de vie des exilés
      • L'assistance sociale auprès des populations juives parisiennes au temps de l'Occupation(Jean Laloum)
        • À propos des membres du Comité de la rue Amelot
      • Accueillir les déportés juifs en France (novembre 1943-novembre 1945)(Laure Fourtage)
        • Préparer le retour des absents (novembre 1943-mars 1945)
        • Faire face à la réalité (avril-novembre 1945)
      • Penser l'accueil des immigrés juifs : L'American Joint Distribution Committee et les œuvres sociales juives françaises après la Shoah(Laura Hobson-Faure)
      • L'Immigration juive dans la France de l'après-guerre(Mônica Raisa Schpun)
      • L'Accueil des Réfugiés d'Egypte en France et leur réinstallation en Région Parisienne 1956-1960(Alexandre De Aranjo)
      • Immigrés d'Afrique du Nord : Combien ? Quand ? Pourquoi ?(Jacques Taïeb)
        • Combien et quand ?
        • Pourquoi ?
      • À immigration d'un nouveau type, réponses nouvelles(Colette Zytnicki)
        • S’est-on préparé l’exode des Juifs d’Afrique du Nord ?
      • L'accueil des juifs marocains en France(Martin Messika)
        • Les conditions de l’accueil en France : quel statut pour les originaires du Maroc de confession juive ?
        • De l’accueil au réseau d’immigration : le cas des étudiants du « Toit Familial »
      • L'arrivée des Juifs d'Algérie en France : réflexions et témoignage(Benjamin Stora)
      • Processus d'intégration et de ségrégation des Juifs du Maghreb à Sarcelles(Annie Benveniste)
        • Positions des familles
      • Immigration des Juifs maghrébins en France. Modalités d'intégration : continuités et ruptures(Claude Tapia)

Entr’aide sociale et histoire des migrations

Nancy L.  Green

Après avoir écrit un livre sur Les travailleurs immigrés juifs de Paris à la Belle Époque (Fayard, 1985), NANCY L. GREEN, historienne américaine vivant en France, s’est tournée vers tous les immigrés de l’industrie de la confection, des Juifs aux Chinois, à Paris et à New York, le long du vingtième siècle (Du Sentier à la Septième Avenue, Seuil, 1997). Un de ses derniers ouvrages est une réflexion sur l’histoire de la condition immigrée, Repenser les migrations (PUF, 2002).

Par ce volume, nous commémorons le bicentenaire de ce qui s’appelait autrefois le Comité de Bienfaisance. Mais il s’agit également de saluer un autre événement, beaucoup plus récent et qui réchauffe toujours le cœur des historiens : l’ouverture de ses archives. Dans le cas de celles de la Fondation CASIP-COJASOR, nom actuel du Comité, leur disponibilité – comme l’attestent des articles de ce volume – permet de réfléchir sur plusieurs pans de l’histoire. La connaissance des chercheurs n’est pas seulement heuristique ; elle peut participer à l’encouragement de la poursuite des activités de la Fondation elle-même, hélas toujours indispensables, tant les « nécessiteux », comme on les appelait autrefois, nous rappellent les injustices ou les difficultés de la vie contemporaine.

La Fondation, ses archives et les travaux historiques qui en découlent sont importants à trois titres. Ils apportent tout d’abord une pierre fondamentale à l’édifice de l’histoire juive – en nous montrant comment un groupe prend soin des siens. Deuxièmement, l’histoire du Comité de Bienfaisance se confond avec – et nous renseigne sur – l’histoire spécifique de l’immigration juive en France. Enfin, ils constituent un apport à une nouvelle historiographie aujourd’hui en plein essor sur la philanthropie et l’aide sociale.

L’histoire de la tsédakah – terme hébraïque pour justice et charité – fait partie de l’histoire juive elle-même. Elle est même parfois considérée comme le socle d’un groupe qui, depuis les Lumières, se définit tantôt de manière religieuse, tantôt de manière culturelle. Juifs orthodoxes et Juifs laïcs se retrouvent autour de l’aide et de la solidarité sociale du groupe. Certes, les Juifs ont souvent été confrontés à deux stéréotypes contradictoires. L’un imagine qu’il n’y a pas de Juifs pauvres ; l’autre considère que s’il y en a, ce sont aux Juifs riches de s’en occuper. Le thème de la pauvreté juive peut aller à l’encontre de stéréotypes trop ancrés dans les esprits. Or, les archives de l’aide sociale juive montrent, hélas, qu’il ne concerne pas seulement une époque lointaine. L’histoire de l’entr’aide juive permet non seulement de démentir ces stéréotypes et d’ajouter un élément important à l’histoire des Juifs, mais témoigne aussi d’une histoire séculaire produite à l’intérieur du groupe et parfois aussi imposée et attendue de l’extérieur. Dans ce sens, l’entr’aide est consubstantielle à la définition même du groupe, à sa construction interne ainsi qu’à ses interactions avec les sociétés environnantes.

Plus particulièrement, c’est l’histoire de l’immigration juive en France qui se lit à travers ces archives. En effet, la « communauté juive française » est un amalgame de sédimentations accumulées depuis deux siècles, comprenant les Juifs de Bordeaux et les Juifs d’Alsace dès l’époque révolutionnaire, les Juifs alsaciens après la guerre de 1870, les Juifs d’Europe orientale et centrale venus à la « Belle Époque », les Juifs de l’Empire ottoman arrivés après la Première Guerre mondiale, les Juifs allemands émigrés dans les années 1930, puis les rescapés de la Shoah après la Deuxième Guerre mondiale, et enfin, plus près de nous, la grande vague des Juifs d’Afrique du Nord du temps de la décolonisation. Tous se rencontrent en France, conditionnant une redéfinition continuelle de la « communauté » elle-même.

L’Hexagone est un des rares terreaux (avec Israël et le Canada) où Juifs ashkénazes et Juifs séfarades se sont rencontrés pour créer une population juive inédite, les « Juifs de France ». À chaque étape, la communauté s’est retrouvée, non sans quelques tensions, pour aider les siens. Les archives du CASIP-COJASOR permettent de faire une autre histoire sociale de ces rencontres. Tout comme les archives du Service Social de l’Aide aux Émigrants ou d’autres organisations du même type, celles-ci peuvent fournir deux sortes d’informations précieuses pour l’histoire des migrations : d’une part des renseignements sur l’organisation de l’aide qui, elle-même, facilite l’immigration ; mais également des éléments irremplaçables, peu visibles par ailleurs, sur les individus secourus. Entendre et voir ainsi les populations trop souvent sans voix, mieux comprendre leurs situations, non seulement en période de crise de l’immédiate arrivée, mais pour certains à travers le long terme des difficultés d’installation, les archives de l’aide sociale permettent, de manière plus précise, de tracer les vagues successives d’immigrés juifs.

Enfin, l’histoire du CASIP et du COJASOR et de l’action sociale juive fait également partie de l’histoire plus générale de la philanthropie et des institutions sociales. Des historiens de plus en plus nombreux se penchent aujourd’hui sur deux siècles de pratiques changeantes. Entre tsédakah et réduction fiscale, l’incitation au don est multiple de nos jours. La notion de charité elle-même, après s’être émancipée de l’aumône au XIXe siècle, avec la laïcisation de la société et l’intervention croissante de l’État dans l’action sociale, a accompagné un regard différent sur les causes de la pauvreté. Mais il s’agit ici de dons non seulement en argent, mais en temps et en personnes, pour secourir les autres dans les moments de crise ou de difficultés plus « ordinaires ». Cette histoire mouvante de l’aide se lit dans les changements de nom de l’institution. D’une « Société d’Encouragement et de Secours », créée en 1809 sous l’égide du Consistoire israélite de France (fondé un an plus tôt), on passe au « Comité de Bienfaisance » en 1855. C’est plus d’un siècle plus tard, en 1963, que cette institution prend le nom de Comité d’Action Sociale Israélite de Paris (CASIP), avant de fusionner avec le Comité Juif d’Action Sociale et de Reconstruction (COJASOR), créé, quant à lui, dans la clandestinité. Ce dernier comportait éventuellement d’autres organismes dont les noms en disent également long sur les évolutions de l’action sociale : « Caisse israélite de démarrage économique » ou « Association d’Aide aux Israélites Âgés et Malades ». De la charité ou de l’aumône à l’assistance sociale, les sociétés n’ont cessé de repenser l’aide. Entre la hantise de dépister les « faux » pauvres des « vrais » pauvres, ou les appels constants à une meilleure organisation de l’aide afin d’éviter les demandes frauduleuses et décourager les « schnorrers ambulants », jusqu’à la professionnalisation du travail social, les sociétés occidentales n’ont cessé de transformer un acte religieux en obligation de l’État. Cette laïcisation de l’offre n’a pourtant pas éliminé la nécessité ou la persistance d’une aide privée, venant des organisations religieuses ou communautaires. D’ailleurs, on a toujours pensé que les Juifs s’occuperaient des leurs. À la Belle Époque, avec l’arrivée des Juifs d’Europe orientale, ne lisait-on pas, dans Le Figaro ou ailleurs, des articles supposant que les Rothschild et autres Barons de Hirsch allaient subvenir aux besoins de leurs coreligionnaires ? Et la communauté s’efforçait de le faire. Une belle réflexion est donc nécessaire sur cette persistance de l’aide religieuse ou ethnique au sein des sociétés largement laïcisées.

Terminons avec une remarque concernant les champs de recherche à développer. Le rapport entre don et réception n’est jamais facile. On peut et on doit célébrer les efforts d’aide au prochain, mais on ne doit pas ignorer les tensions, individuelles et collectives, que cela peut impliquer. Du côté de ceux qui reçoivent de l’aide, il y a de la gratitude, certes, mais elle ne doit pas masquer les récriminations qui surgissent ici et là, jusqu’aux manifestations qui eurent lieu épisodiquement devant les portes du Comité de Bienfaisance à la fin du XIXe siècle. Mais, surtout, il faut analyser, pour mieux comprendre, les difficultés de la lourde tâche qu’implique cette responsabilité collective. Un éditorial en première page des Archives israélites du 1er mai 1913 s’interrogeait déjà sur l’entr’aide juive :

« Cette solidarité, noble épave de ce trésor de vertus juives, que le courant du siècle a emporté dans sa course à la vapeur, nous la revendiquons, avec une fierté légitime […] Mais, on l’avouera, les conditions d’existence des juifs se sont, à notre époque contemporaine, sensiblement modifiées et leurs mœurs aussi. L’individualisme, chez Israël, comme au-dehors, a recouvré tous ses droits […] Chacun pour soi, pour le bien comme pour le mal, voilà le principe qui doit nous guider dans l’appréciation des faits […]. Cette tunique de Nessus, qu’est la solidarité juive dans le sens que ces messieurs [les antisémites] l’entendent, elle est tombée de nos épaules depuis le jour où en droit comme en équité, la responsabilité collective a fait place à la responsabilité individuelle. »

La responsabilité est immense. Elle est parfois imposée par des attentes externes, insistantes, exagérées. Peut-on réellement s’en affranchir ? Les contradictions entre individualismes et œuvres collectives, qui donnent sens à la notion de la communauté elle-même, restent à l’ordre du jour. Aujourd’hui encore où l’individuel ne cesse de prendre le pas sur la responsabilité collective, c’est un débat et un combat de tous les jours. Des histoires d’autosatisfaction mêlée de tensions rencontrent des histoires de solidarité et de générosité. Les archives peuvent nous donner le sens de l’hier, mais aussi les clefs pour faire encore mieux aujourd’hui.

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