TERRE DES VEUVES

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Que sont devenus les Rwandais, cinq ans après le génocide de 1994 ? L'auteure, âgée de 20 ans, a décidé de chercher elle-même la réponse en allant visiter les gens de là-bas comme on visite des parents dans l'infortune. Elle a rédigé un journal des 6 semaines passées au contact des veuves du Rwanda. Représentant soudain la première force de travail, ces femmes ont acquis la possibilité d'arracher leurs droits de citoyennes à part entière. Pour le Rwanda, l'émancipation des femmes n'est plus une question de justice mais un problème vital.
Publié le : dimanche 1 juillet 2001
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EAN13 : 9782296176249
Nombre de pages : 167
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Collection « Mémoires Africaines»

Claire CHAVAROCHE Grand prix Zellidja 2000

"Donner aux meilleurs des jeunes Français le moyen de compléter leurs études par des connaissances qu'ils n'ont pas acquises dans les établissements scolaires et n'acquerront pas davantage dans les grandes écoles ou enfaculté". Jean WALTER (1893-1957)

Architecte, voyageur, passionné de géologie, Jean WALTER mit à jour un très important gisement de cuivre et de plomb à Zellidja au Maroc. Il voulut contribuer à la formation des jeunes. C'est dans ce but qu'il fonda en 1939 les bourses ZELLIDJA en accord avec le Ministre de l'Education nationale de l'époque, Jean ZAY. Tous les ans, à la suite d'un concours retenant les projets les plus valables, l'Association des Lauréats Zellidja * attribue à des jeunes de 16 à 20 ans des bourses pour des voyages répondant aux critères suivants: Durée un mois minimum Voyage en solitaire Remise au retour d'un rapport comprenant l'étude du sujet proposé dans le projet, un journal de route et un carnet de comptes. Les meilleurs travaux autorisent un second projet pour un deuxième voyage dont le rapport doit permettre à son auteur l'accession au titre de LAUREAT ZELLIDJA. Il arrive que certains rapports présentent un intérêt exceptionnel tant par la valeur de l'étude que par la qualité littéraire dont fait état le journal de route. C'est le cas de "RWANDA, TERRE DES VEUVES" rédigé par Claire CRA VAROCHE, qui apparaît dotée d'une forte personnalité accompagnée d'une capacité d'ouverture aux autres, l'ensemble servi par une grande sensibilité et un don évident pour l'écriture.

... Association des Lauréats Zellidja 5bis, cité Popincourt - 75011 Paris Tél/fax: 01 4021 75 32
E-mail: °info(â)zellidia.com

Site Internet: www.zellidia.com

Claire CHA VAROCHE

Terre des Veuves
Journal du Rwanda

L 'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 - PARIS

les veuves de la commune de Photo de couverture: Rwamatamu, Kibuye" Toutes les photos sont de l'auteure.

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0357-7

Pour

Antoinette

Bonne chance à toi.

République Rwandaise

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Limite de préfecture

Parc national

50Km

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Introduction
Au printemps 1994, le Rwanda, obscur petit pays d'Afrique de l'Est, que le film Gorilles dans la brume n'avait pas réussi à faitre connaître, entrait dans tous les foyers du monde à travers les postes de télévison qui retransmirent deux mois durant les images d'un des plus atroces, des plus sanglants carnages de ce siècle: le génocide des Tutsi. L'émotion soulevée par le retour de la "bête immonde" fit voir dans le pays des Mille Collines un nouvel Enfer, peuplé de fous furieux armés de machettes d'où le sang dégoulinait, de cadavres se décomposant sur le bord des routes et de milliers d'orphelins mutilés au regard vide. Cinq ans passèrent, avec d'autres guerres et d'autres drames tout aussi médiatiques; on oublia le Rwanda comme un mauvais cauchemar. Que sont devenus les Rwandais? Cette question restait en suspens. Au delà de l'ensemble des textes écrits sur ce désastre humain, nous avons voulu aller chercher la réponse sur place, et visiter les gens de là-bas comme on visite des parents dans l'infortune. L'ouvrage présent est la conclusion de six semaines passées au Rwanda, du 19 juillet au 28 août 1999, en compagnie des veuves du génocide. En Afrique, à bien des égards, le Rwanda constitue une exception; il en est de même pour la place accordée à ses femmes, depuis les temps anciens jusqu'à aujourd'hui. C'est de ces femmes, celles de nos jours, que nous essaierons de raconter l'histoire. C'est à ces mères, ces filles, ces soeurs, et surtout ces veuves que nous donnerons la parole, parce que leur revient la charge d'enterrer leurs fils, leurs pères, leurs frères et leurs époux, et de reconstruire sur leurs tombeaux un monde meilleur.
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« Ces femmes qui nous nourrissent»
« Selon l'Organisation des Nations Unies pOlir l'Alimentation et l'Agriculture (FAD), plus de 50 % d'aliments dans le monde est plus de 80 % en Afrique sont produits par les femmes. Mais les efforts de celles-ci n'ont pas toujours été reconnus, précise la FAD. C'est le constat dressé cette année. à l'occasion de la journée mondiale de la femme. Et le Rwanda dans tout cela? Au Rwanda, le rôle de la femme dans la production alimentaire a toujours été indispensable, ce fait a été amplifié par le génocide de 1994 qui a crée une situation nouvelle en propulsant les .femmes a des responsabilités jadis réservées au genre masculin. Les femmes en effet représentent plus de 50 % de la population rwandaise et sont devenues malgré elles, chefs de ménage. Encore faudrait-il que l'on favorise les changements indispensables qui permettraient à la femme d'assumer son nouveau rôle de leader dans une société post-génocide. Une étude de la Banque A10ndiale (février 1998) montre que la pauvreté au Rwanda a changé de look avec 70 % des ménages se trouvant audessous du seuil de la pauvreté. Les femmes et les enfants' chefs de ménage sont les plus touchés. . Bien que constituant la majorité de la .force productive, la femme rwandaise a du mal à accéder au pouvoir économique sans lequel elle ne saurait assumer son nouveau rôle. Beaucoup d'obstacles sur le chemin de la femme de chez nous: exiguïté du marché de l'emploi du secteur moderne,. niveau élevé d'analphabétisme (55,2 % de nos femmes sont analphabètes), faible accès aux moyens de production et aux traditions avec la dépendance économique de la femme, de son mari ou des « mâles» de la famille (.. .). La violence est un autre phénomène dont la femme est souvent victime dans la discrétion ou la honte au sein de notre société mine. de rien très misogyne ou macho... (... .) Pourtant, le discours politique voudrait faire jouer à la femme un rôle prépondérant dans le processus. de réconciliation nationale. Il faudra alors avant tout lui permettre de confronter l 'horreur des actes endurés lors du génocide et assumer celle de la violence quotidienne dont elle reste souvent victime. Le ministère du Genre, de la Famille et des Affaires Sociales (Migefaso) a, comme on le voit, du pain sur la planche. (...) A quelque chose malheur est bon! La mouvance née du génocide de 1994 offre aujourd'hui à la femme rwandaise des chances inouïes de s'integrer dans une société qui, à bien des égards, la prenait pour un soushomme. D'un côté on la considère comme le cœur du ménage (umutima w'urugo), de l'autre on l'empêche de s'épanouir.' La poule ne peut pas chanter en présence du coq (nta nkokokazi ibika isak_e ihari),' pauvres coqs qui refusent d'apprécier la belle musique! La femme rwandaise semble aujourd 'hui déterminée à arracher ses droits. A la société civile en général et à la presse en particulier de l'accompagner. C'est une question de justice sociale, de justice tout court. Ou, si l'on veut, une question de droits de la personne. »

.

services financiers (. ..)
"

poids des

Déo Mushayidi, Le Baromètre nOS (novembre 1998).

19juillet Si partir en Islande m'avait semblé un exil au bout du monde, douze heures de vol, de Bordeaux jusqu'à Kigali, ne m'ont fait ressentir aucun dépaysement. J'avais l'impression d'aller visiter les voisins de palier. Les semaines qui avaient précédé mon départ avaient été les plus difficiles. A l'incompréhension de mes proches, aux larmes de ma mère, aux colères de mon compagnon, je n'avais pas su opposer autre chose qu'un obscur entêtement. On me trouvait alors toutes sortes d'alibis cliniques: morbidité, tendances suicidaires, voyeurisme, ou au mieux un romantisme aventurier bien symptomatique de l'ennui qui habite les foules sentimentales de notre Occident trop gâté. N'ayant rien à répondre à ces diagnostics, je ne savais pas bien moi-même ce qui motivait mon voyage. Une nuit, cinq ans plus tôt, alors que les machettes faisaient la une de tous les journaux, je rêvais que les paysans bêchaient le pré en face de l'église de mon village, et qu'ils y découvraient un charnier. Je pense que le Rwanda m'appelait, tout simplement parce que je lui avais survécu. Dans le gigantesque Boeing de la Sabena, aussi vaste qu'une salle de cinéma, je me trouvais assise à côté d'un Rwandais, Léonard, journaliste résidant en Allemagne. Notre conversation était plutôt badine: vins français, bières suisses, bedaines allemandes, blagues belges et mœurs sexuelles islandaises nous faisaient rire aux éclats. Je ne lui posai pas de question sur notre destination. L'avion survola la Sicile, la Libye, le Tchad; j'admirai sans passion le bleu de la Méditerranée, la couverture ouatée des nuages, les volutes laissées entre les dunes sahariennes par d'anciennes rivières; et s'il est vrai que nous sommes peu de Terriens à avoir cette chance de contempler notre planète depuis les cieux, il est vraI 9

également que c'est une chose à laquelle on s'habitue. Léonard endormi, je trouvai les sièges inconfortables, le film diffusé sur l'écran sans intérêt: il me tardait d'atterrir pour pouvoir me dégourdir les jambes. La nuit tombait. Un jeune Noir, dodu et maladroit, alla vomir dans les toilettes. L'odeur qu'il y laissa fit grimacer les suivants. L'avion était occupé pour la majorité d'Européens tout excités à l'idée de visiter les parcs du Kenya, de Kenyans joviaux qui rentraient chez eux pour la belle saison. Nous n'étions que quelques-uns à débarquer à l'escale: des Rwandais qui voyageaient en costard, comme mon ami Léonard, des Européens soucieux, des religieuses endurcies. Une heure plus tard, enfin, la descente s'amorçait; au sol, des lucioles s'allumèrent une à une, et dessinèrent les reliefs des collines de Kigali. Léonard voulut me prendre en photo; je tentai de refuser. J'avais noté son nom Hutu sur mon carnet, c'était peutêtre dangereux, on m'avait raconté tant de choses. La vraie trouille, celle du gibier traqué qui veut sauver sa peau, me prenait tandis que les lucioles devenaient réverbères, foyers ou phares de voitures, et j'eus honte de ma lâcheté. L'avion atterrit en douceur, les passagers applaudirent le pilote. A travers le hublot, sur la terrasse de l'aéroport de Kanombe, une foule immobile de silhouettes humaines, aux visages rendus invisibles par le contre-jour, se tenait là comme autant de surnaturelles sentinelles. La porte de l'appareil s'ouvrit; une bouffée d'air tiède, chargée de parfums de bois brûlé et d'argile, s'engouffra à l'intérieur. Abrutie par le vacarme des réacteurs, je descendis comme dans un songe l'escalier jusqu'à la terre ferme. Mes premiers pas sur le continent africain furent un peu hésitants. Il y avait du monde à l'aéroport, pourtant il y régnait un étrange silence; on n'entendait que le vrombissement du tapis à bagages, le choc lourd des valises qui y tombaient une à une, des conversations avortées. Dans chaque recoin, des militaires s'appuyaient nonchalamment sur
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leurs fusils à pompe, des armes que je n'avais jamais vues qu'au journal télévisé. Il manquait à certains un œil, un bras, un côté du visage. Le ventre noué, je passai entre eux en évitant leur regard. Une baie vitrée séparait le hall des arrivées de ceux qui attendaient les voyageurs. Des enfants habillés de costumes élimés ou de pauvres robes fleuries attendaient d'apercevoir la personne espérée, les yeux grand ouverts, les paumes plaquées 'sur le mur de verre; les adultes scrutaient chaque arrivant en tenant serrées leurs mains bicolores. Peu à peu, les familles se retrouvaient dans les embrassades et les cris de joie. Mon sac se faisait attendre. Il apparut enfin; je le chargeai sur mon épaule et me dirigeai vers la sortie. « C'est toi?» Je ne vis que la bouche qui venait de prononcer ces paroles, et me retrouvai sans comprendre à embrasser deux adolescentes comme si elles étaient mes sœurs. Leur mère riait: - C'est moi, Vénantie ! Je savais que c'était toi! Quand je t'ai vue, j'ai dit au garde: Laissez-moi passer! Je veux parler à cette fille! Elle ne me connaît pas, mais je crois qu'elle m'attend... Comment vas-tu? Et le voyage? Quelles sont tes premières impressions? - Ça sent bon! - Eh oui! Sois la bienvenue au Rwanda! Viens, donne ton sac à mes filles, je vais te présenter tout le monde! Tu vas voir, poursuivit Vénantie, nous t'avons organisé tout un comité d'accueil! Quel temps fait-il en France? ~ - Il fait très chaud, c'est 1 été. - Ici, il ne fait jamais trop chaud, ni trop froid. C'est un climat idéal. Tu vas voir, tu vas aimer notre pays comme nous. C'est formidable que tu sois venue! Et je t'ai reconnue tout de suite, vraiment. Je te présente MarieProvidence, notre coordinatrice. Voilà Yolande, et puis Valérie. AVEGA est venue au grand complet! Je serrais les mains qu'on me tendait, embrassais les joues des femmes, échangeais des plaisanteries. Un cercle Il

humain se forma spontanément, et en son centre les discussions s'épanouirent. Quelles étaient les nouvelles de France? Et la Coupe du monde? Et mes parents, ils n'étaient pas trop inquiets? Si, répondis-je, ma mère avait perdu cinq kilos lorsque j'étais en Islande; quand je rentrerai du Rwanda, elle n'aura plus que la peau sur les os ! Rires. C'est normal, me dit-on, c'est une mère. Avais-je des frères et des sœurs? Un fiancé? Oui, il m'attendait à Bordeaux. Ah ! Eh bien la prochaine fois, il faudrait que je l'emmène avec moi! Un homme apparut, précédé d'un sourire étincelant. Noir comme la nuit, la blancheur de ses dents, les lueurs de ses yeux ouvraient dans son visage comme des fenêtres. - Voilà l'abbé Pierre. Nous allons te confier à lui pour la suite des opérations. - L'abbé Pierre? Vous savez que vous avez un homonyme très célèbre chez nous? - Oui! Hi hi hi ! Je le connais bien! - Claire, as-tu prévu où passer la nuit? reprit Vénantie. - Non, je devais réserver une chambre à La Procure, mais je n'ai pas pu les joindre au téléphone. - Alors va avec l'abbé, il trouvera une solution. Tu es entre de bonnes mains. Je remerciai tout le monde, et je suivis mon guide, une de ses mains posée paternellement sur ma nuque.
Kigali. L'abbé conduisait à tombeau ouvert, les trous de la route faisaient rebondir la voiture. A la lueur des phares, des bananiers défilaient sur le bas-côté, des baraques aux murs chaussés d'une gangue de poussière ocre, tellement de gens en haillons qui avançaient pieds nus sur le bitume, et s'écartaient à peine aux coups de klaxon de l'abbé. Quelques bâtiments noirs de la suie des incendies et criblés d'impacts de balles étaient encore debout, souvenirs de la guerre au milieu des chantiers de construction. Partout, des militaires patrouillaient. 12

L'abbé riait: « Beaucoup de militaires? Il y en a moins qu'avant. Ils sont tous au Zaïre maintenant. Hi hi hi ! Tu vois ce bâtiment. sur la colline, avec la grande grille? C'est le Parlement. Début avril 1994, il Y avait six cents soldats du FPR dedans. On les a appelés dehors à cause de la grande fête qui s'annonçait, ils sont sortis en rangs, en marchant au pas, ces sacrés militaires! Hi hi hi ! Et c'est comme ça que la guerre a commencé. » Il ne souriait plus. « Je te raconterai mieux quand nous t'aurons trouvé une chambre. Tu es innocente, c'est mon devoir de t'expliquer un peu toutes ces choses. Puisque tu es venue seule, je serai ton papa, au moins le temps que tu restes chez nous. Je connais mon affaire, je suis un des premiers réfugiés Tutsi à être revenu à Kigali après la prise du pouvoir par le FPR, et à avoir accueilli les autres. Tu sais, le Rwanda est le plus beau pays du monde, notre climat est le plus doux, nos terres les plus fertiles. Il faut que tu aimes ce pays, malgré tout ce qu'on lui a fait. Hi hi hi ! Et puis, il faut que tu apprennes le kinyarwanda, bien sûr. » La Procure, modeste pension au toit de tôle, n'avait plus de chambre libre; la bonne sœur de l'accueil secoua la tête après m'avoir jaugé d'un œil sévère. En repartant, l'abbé fulminait: «La garce! Elle me prend pour un voyou! Puisque c'est comme ça, je t'emmène à l'hôtel Okapi. Pour ta première nuit, il ne faut pas que tu sois trop brusquement dépaysée. Tu auras des toilettes et l'eau chaude, hi hi hi!» Quelques instants plus tard, nous arrivâmes sur un chemin de terre tout bosselé, bordé de commerces miteux de pièces détachées. Au fond se dressait un petit immeuble blanc. L'abbé se gara de travers, claqua sa portière avec fracas et me prit par la main. Le hall de l'hôtel Okapi était crépi d'un blanc un peu sale et fissuré; un crâne de buffle, quelques posters ornaient les murs. Le personnel était curieusement habillé de pyjamas taillés dans le même tissu rococo que celui des rideaux. L'abbé semblait connaître tout le monde, et parla longtemps avec le directeur tout en pétrissant ma main. 13

« C'est arrangé, me dit-il enfin. Ma chère, tu vas dormir dans la suite présidentielle, et pour le prix d'une chambre simple, hi hi hi ! Viens, maintenant on va boire quelque chose. » La terrasse du bar donnait sur la vallée du centre ville, parsemée d'une constellation de petites lueurs qui ne la différenciait pas nettement de la voûte étoilée. Des pièges à moustiques étaient suspendus au plafond; toutes les demi-minutes, on entendait le grésillement répugnant des insectes en train de s'électrocuter. L'abbé offrit de s'asseoir à une table tout près du balcon de bambous, et commanda une bière. Je voulus goûter la bière de banane, la spécialité du pays des Mille Collines. - Petite fille, tu commences déjà à boire comme les Rwandais. Hi hi hi ! Comment t'est venue l'idée de nous visiter? - Quand il y a eu la guerre ici, en 1994, je sortais à peine de l'enfance et ce que j'ai vu à la télévision m'a horrifiée comme tout le monde. Et puis il y a eu la Yougoslavie, les élections présidentielles, tout ça... Plus personne ne parlait du Rwanda, et moi je me demandais ce que devenaient les gens de là-bas. Et la seule façon de savoir, c'était d'y aller. - Et bien tu vois, maintenant ça va mieux. Il y a encore beaucoup de problèmes. Ça prendra des années et des années, peut-être des générations avant que notre pays ne soit guéri de ses blessures. Mais petit à petit, ça avance. Cette année, nous allons mieux que l'an dernier, et l'an prochain ça s'améliorera encore un peu. C'est beaucoup de travail... Hi hi hi !
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Vous savez, je ne m'attendais pas à trouver des Oh non! Hi hi hi ! Kubabara siko gupfa : « souffrir à

visages aussi radieux en arrivant à l'aéroport. Je pensais qu'ici tout le monde serait triste...
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l'extrême n'est pas mourir ». Il faut être adulte, il faut avoir confiance en l'amour de Dieu. C'est mauvais de s'apitoyer sur son sort! Il faut rigoler dans la vie, sinon c'est pas la peine! Hi hi hi ! 14

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Et la justice, comment ça se présente? La justice? Tu sais, il y a ici deux millions

d'assassins, dont seulement 150 000 sont entassés dans les prisons. En cinq ans, on en a jugé moins d'une cinquantaine, à ce rythme-là, il faudrait deux siècles pour que tous y passent. Pendant ton séjour, tu vas beaucoup entendre parler des gaçaça, les tribunaux populaires traditionnels, ceux pour les voleurs de chèvres, que le gouvernement a décidé de remettre au goût du jour. C'est la solution la moins pire. Selon eux. Mais, peine de mort ou amnistie générale, nous, les rescapés, on s'en fout. Le seul problème, c'est la sécurité. La justice, c'est un joli rêve... Il faut y croire pourtant. En France, comment nous voyez-vous, nous les Rwandais? - Ecoutez, quand j'ai dit que j'allais partir chez vous,

on m'a regardé comme une folle; mes amis m'ont dit que, au mieux, j'allais me faire violer et couper un bras ou une jambe, et au pire, revenir dans une valise coupée en petits morceaux frits à l'huile de palme! Hi hi hi! Et bien quand tu rentreras chez toi, tu pourras dire que nous ne sommes pas des sauvages. Notre seule tare, c'est la pauvreté. Et qu'est-ce qu'ils disent, les Français, à propos de ce qu'a fait le président Mitterrand aux Rwandais? Ils approuvent? - Ils ne sont pas au courant. Personne n'avait entendu parler du Rwanda avant le génocide, sauf ceux qui avaient vu Gorilles dans la brume, et encore! Moi-même je n'ai appris qu'il y a six mois ce qu'était vraiment l'Opération Turquoise, je n'en ai pas dormi de la nuit, vous savez! Et quand j'en parlais autour de moi, on ne voulait pas me croire, tout simplement parce que c'est incroyable. - Et pourtant. .. Mon Dieu, ce que tu viens de me dire, ça me fait tout drôle. Ici on appelle Mitterrand Papa Machette; et son fils Jean-Christophe, qui s'est bien occupé de nos affaires, c'est Papa M'a Dit, parce qu'il est le perroquet de son père. Claire, ceux qui gouvernent ton pays sont complices de ce qui s'est passé chez nous. Ce ne sont pas 15

des fables. Ils mourront dans leur lit, mais il est une justice qui n'est pas celle des hommes, et devant laquelle il devront rendre compte de leurs agissements. - Est-ce que les gens en veulent aux Français? - Non, ils ont compris que ce n'est pas eux qui leur ont fait du mal mais leur gouvernement. Tu ne seras pas menacée, si c'est ce qui t'inquiète. Quand l'équipe de France a gagné la Coupe du Monde, des enfants ont pleuré de rage. .. Moi, j'ai été content: c'était une très bonne équipe, ils ont bien joué. Et quand j'ai vu le bordel qui a suivi sur les Champs Elysées... Hi hi hi ! Ces Français, ils savent faire la fête, vraiment! Je bois à leur santé! Hi hi hi ! Tu connais la CECAF A ? ... Non? C'est un tournoi de football annuel qui réunit les équipes de onze pays d'Afrique de l'Est. Et cette année, il se déroule à Kigali. Le coup d'envoi est pour samedi prochain. Tu n'as pas fini d'entendre parler de foot! Hi hi hi ! Nous avons encore parlé de nombre de choses, en dégustant un poulet grillé que l'abbé commanda malgré mes doutes, et il fit bien. En France, les médecins m'avaient défendu de toucher à la nourriture «couleur locale », sous peine d'attraper toutes sortes de maladies; mon convive répliqua qu'entre la vache folle, le poulet à la dioxine, les OGM et le Coca-Cola frelaté, j'avais plus à craindre en Europe qu'ici. D'autre part, j'ai toujours été peu regardante sur ce qu'il y a dans mes plats; je mange n'importe quoi, du bien au delà de la date de péremption, du presque moisi! A force de poivrer et d'épicer à outrance, et d'arroser tout cela d'eau croupie, je devais bien être immunisée contre les amibes. Le poulet était savoureux, la bière de banane exquise, et je partis me coucher un peu ivre. La suite présidentielle se trouvait au dernier étage, je m'endormis toutes fenêtres ouvertes sur la ville, bien à l'abri sous la gaze de ma moustiquaire. Ma dernière pensée fut que tout ça était moins terrible qu'on me l'avait prédit.
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