Teski Timmi

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296334519
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TESKI TIMMI
Carnets d'un méhariste au Niger et au Tcha<J
1942-1958

Collection ''Mémoires Africaines"

BAKARY Djibo, Silence, on décolonise!" Itinéraire politique et syndical d'un militant, 292 p. BASSOM Nouk, Le Quartier Spécial - Détenu sans procès au Cameroun, 192 p. DUPAGNE Yannick, Coopérant de l'éducation en Afrique ou l'expérience camerounaise d'un directeur de collège, 256 p. NDEGEYA 'Vénérand, Répression au Burundi, Journal d'un prisonnier vainqueur, 136 p. N'GANGBET Kosnaye Michel, Tribulations d'un jeune tchadien de l'école coloniale à la prison de l'indépendance, 182 p. NYONDA Vincent de Paul, Autobiographie d'un Gabonais, du villageois au ministre, 224 p.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 3-7384-5088-1

Albert Le Rouvreur

TESKI TIMMI
Carnets d'on méhariste ao Niger et au Tchad
1942-1958

Editions L tHannattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L tHannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

DU MEME AUTEUR

.

Sahéliens et sahariens du Tchad. Éditions Berger-Levrault. Collection l'Homme d'OutreMer.Paris 1962.467 pages. Réédité par l'Hannattan. Collection Bibliothèque Peiresc. Paris 1989. 535 pages. Cet ouvrage a fait l'objet de 3 index préparés par Jacques Viguet-Zunz et Jean-Maurice Le Gall. Dossiers de la RCP n045/CNRS 1968. Collection Populations anciennes et actuelles des confins Tchado-soudanais.

. tléments
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pour un dictionnaire biographique du Tchad et du Niger. Éditions du CNRS 1978. Collection Contribution à la connaissance des élites africaines.

Des manuscrits:

- Notes
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-

sur le Djado; archives de Niamey et de Bilma. 1944. Aspects de ['azalaï du Djado; archives d'Agadez et de Bilma.1946. Agadem et Djado ,. deux aspects du Téda. Mémoire CHEAM. 13 Rue du Four. Paris 1948. Toubou de l'Ennedi : Gaéda-Erdiba-Mourdia-GouroaOunia-Borogat-Bilia ; archives de N'Djaména et Fada 1948.1949. Toubou du Borkou: Annakaza-Dôza-Noarma-ArnaKokorda ; archives de N'Djaména et de Faya-Largeau 1954-1955. Borkou55 ; archives de N'Djaména et de Faya-Largeau. 1955.

TESKI TIMMI

Les étoiles et les dattes tien,,:ent une grande place dans l'univers des hommes du désert.

Chez les Toubou, teski ce sont les étoiles, timmi, les dattes. Teski Timmi, ce sont les Étoiles des Dattes, nos Pléiades.
Lorsque, chaque année, elle passe au zénith, la grappe des Pléiades annonce au Saharien que les premières dattes sont mûres, que le temps des privations est passé, qu'il va pouvoir, à l'ombre fraîche des palmes, se gaver jusqu'à l'indigestion, de fruits dorés, pulpeux et succulents.

Cela dit, le lecteur estimera peut-être que ce recueil est plus une nébuleuse qu'une constellation.

Né dans un petit port au fond du Cotentin, j'avais souvent contemplé l'horizon de la Manche avec ses couleurs et ses humeurs changeantes; j'avais rêvé d'aller par-delà l'océan vers des lointains qui sonnaient à mes oreilles comme une musique de sirènes: Rio de Janeiro, Valparaiso, Vancouver, Shang Haï, Singapour, Tombouctou, Zanzibar... Ce rêve s'est réalisé au-delà même des espérances. Rio, Valparaiso, Singapour, oui; et puis Saïgon et Hanoï pour Shang Haï, Bilma et Faya pour Tombouctou, Konakri et Douala pour Zanzibar, Bahia et Belem pour Vancouver. Cela fait plus de merveilleux souvenirs que je n'en saurais conter. A.LR

Si l'eau d'un étang reste immobile, elle devient stagnante, boueuse etfétide ; elle ne reste claire que si elle remue et coule. Il en est de'même de l'homme qui voyage. Proverbe arabe.

Pour

Françoise, mafille,

cet ouvrage né de son affectueuse curiosité.

I AU NIGER 1942
-

1946

Le Ténéré, Et, tout aufond,
Kawar et Djado, Deux oasis, deux miracles...

L'ODYSSÉE

DE L'ERIDAN

Le 12 Septembre 1941, j'embarque sur le paquebot Eridan des Messageries Maritimes, à destination de l'Indochine, sans prévoir encore que c'était le début d'une aventure qui durera plus d'un tiers de siècle: le Niger, le Tchad, le Maroc, l'ExtrêmeOrient, encore le Tchad, l'Algérie, le Brésil, au total trentequatre années passées hors d'Europe, entrecoupées de sept courts séjours en France: en tout quatre ans. Dès la déclaration de la guerre, en octobre 1939, je m'engage dans l'armée. Ça allait de soi. J'avais vingt ans. BientÔt, je suis admis dans une école d'officiers d'où je sors aspirant, en août 1940. Déjà, la guerre en France est finie, mal finie, et je répugne à selVir dans une armée dite d'armistice qui sera sous le contrÔle de l'occupant allemand. Alors, je décide de partir pour les antipodes autant par goût de l'aventure, qu'avec l'espoir d'y trouver l'occasion de mieux servir mon pays. Londres? Au 21 e R.I.C. à Toulon, dans un régiment de tradition, sous l'autorité d'un chef sévère et respecté, aucun officier n'y songeait. Les préparatifs sont simples. Mes bagages tiennent dans deux cantines. Pourtant la sirène de l'Eridan qui salue la France à la sortie du port de Marseille, scelle pour moi un grand moment. La route de l'Indochine est longue, d'autant plus longue qu'il nous faut la chercher en contournant l'Afrique par le Sud. Depuis le malheureux coup de Mers-el-Kébir, les Anglais ne sont plus nos cousins; ils interdisent les océans aux bâtiments français. La route directe par le canal de Suez est fermée. fi faut tenter d'échapper à leur surveillance en empruntant la route du Cap et en navigant à l'écart des axes habituels. Première escale: Oran. Tout le monde descend. On retrouvera le bateau de l'autre côté de Gibraltar, à Casablanca. Ainsi, si l'Eridan est arraisonné dans le détroit, il sera confisqué, mais les passagers seront épargnés. Les Anglais cependant ne sont pas des barbares. Tel b~teau transportant des troupes à destination de l'Indochine, fut aITaisonnéau Sud de Madagascar, confisqué pour être mis au selVice de Sa Majesté et les passagers conduits à Durban. Là, gratifiés d'un viatique en sterlings, ils attendirent - et ce fut long - qu'un navire portugais à destination de Lisbonne les prenne en charge jusqu'au Maroc. L'Eridan aura
plus de chance: il sera au rendez-vous, et c'est bientÔt Dakar. À

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partir de là, le risque d'interception s'aggrave, et nous serons dotés d'une escorte: en avant, l'aviso d'Entrecasteaux ouvre la marche; derrière nous, un cargo armé de canons, le Fomalhaut; deux sous-marins nous flanquent, le Gloire et le Héros. Quelques jours plus tard, nous naviguons dans l'Ouest d'Ascension, par go Sud. L'avant-veille, nous avions célébré le passage de la Ligne selon la tradition. Dans le petit matin, les passagers premiers levés observent que le soleil est à tribord; nous faisons route au Nord. Par la radio du bord, le commandant a appris qu'une escadre anglaise croise au large du Cap, et il a reçu l'ordre de regagner Dakar. Les sous-marins ont disparu pour .

tenterd'atteindrequandmêmeMadagascar. Nous voici de nouveau au Sénégal, très déçus. Tout un mois d'incertitude: allions-nous rentrer en France ou bien attendre que la route se dégage? Finalement, un choix est proposé aux officiers: rester en AfriqueNoire ou bien accepter une affectation en Afrique du Nord. J'opte pour la première solution, et demande le territoire le plus lointain, le Niger. Nouvel embarquement, sur le Jamaïque cette fois; escales à Konakry, Port-Bouet, Lomé, Cotonou enfin. La, il faut, pour se rendre au Niger, emprunter le train jusque dans le nord du Dahomey. Nous sommes une dizaine de copains qui sont, deux par deux, répartis à travers la ville. Avec mon ami Petit, nous logeons dans un hangar proche d'une église. Le train assure un service hebdomadaire: il quitte Cotonou pour Parakou (500 kilomètres) chaque lundi à 7 heures. Nous n'avons pas de réveille-matin, mais la cloche de l'église voisine sonne chaque jour à 6 heures, et c'est très satisfaisant. La cloche était-elle devenue muette ou le SOMeurmalade? Notre sommeil fut-il plus profond qu'à l'ordinaire? À 6 heures 45, nous sommes encore au lit. Le temps de filer à la gare, le train est parti. Le chef de gare, alertépar nos camarades,s'étaitpourtantefforcéde retarder le départ. Que faire? Nous risquons huit « pains », ce qui n'est pas rien, mais, et c'est bien plus grave, nous craignons d'être retenus en poste au Dahomey. Alors, ce sera une course folle à travers la ville, en quête d'un taxi. Des taxis, il en existe quelques-uns, mais la réponse est toujours la même: «Pas d'essence ». Rappelons-nous que c'était une époque de grave pénurie. Nous nous adressons au siège de l'Amirauté. Un lieutenantde vaisseau dicte ~n rapport à un matelot qui le tape à la machine. L'officier nous écoute d'une oreille distraite et nous déclare: « Je termine mon papier; il me faut moi-même partir
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et je vous emmène. Patientez un instant». Un quart d'heure s'écoule, puis un autre. Je dis mon inquiétude au marin. Il avait compris que nous nous rendions à Ouidah, comme lui, et ne se pressait pas. Il mesure le problème, fourre ses papiers dans une serviette, le matelot dactylo devient chauffeur, et dans une puissante Dodge, nous fonçons à 120 km/heure sur la piste en latérite. Heureusement, le train faisait un large crochet à l'Ouest. Nous, nous parcourons le troisi~mecôté du triangle, et nous atteignons Abomey les premiers, délivrés. Après avoir vivement remercie notre sauveur, Petit et moi, nous nous asseyons sur le bord du quai, tranquilles, l'air suffisant, fumant une cigarette. Faut-il dire l'ébahissement des copains qui nous croyaient à jamais perdus? Ce convoi, il est vrai, était peu rapide. Il était tiré par une locomotive cacochyme. Non seulement il faisait halte dans toutes les gares, mais encore il devait s'arrêter parfois en pleine campagne pour charger le bois nécessaire à la chaudière. Ainsi, il nous fallut deux jours pour atteindrele terminus. Pour passer le temps, nous jouions aux cartes, parfois à la lueur d'une bougie. La voie ferrée s'arrêtait à Parakou. Là, des camions prenaient le relais jusqu'à Zinder en passant par Gaya, sur le fleuve Niger: encore 1 000 km. La nuit passée dans le campement de Gaya fut infernale. Un campement, en l'occurrence, est un abri public, parfois garni de bat-flanc, où le voyageur peut s'abriter et se reposer sans bourse délier. On y rencontre souvent un gardien auquel on peut acheter un poulet plus coureur que gallinacé, et quelques œufs. Luxe inouï, le campement de Gaya était doté de moustiquaires, de moustiquaires avec des trous où l'on pouvait passer le poing. Elles méritaient bien leur nom en ce sens qu'elles jouaient le rôle de pièges à moustiques,des nuages de moustiques,et d'une agressivitédontje n'ai rencontrénulle part ailleursl'équivalente. La nuit fut tout entière occupée à lutter contre ces maudites bestioles. L'Afrique commençait à nous pénétrer. Gaya n'était pas seulement le paradis des moustiques, c'était aussi celui des tennites. Je transportaisdeux cantines,l'une en métal, l'autre en bois. Toutes deux avaientété posées sur le sol en terre battue du campement. Lorsque, au matin du départ, je soulevai la deuxième, le fond s'en détacha; les termites l'avaient totalement rongé. Vingt quatre heures de plus, et le contenu aurait été, lui aussi, réduit en poussière. La nuit suivante, à Dosso, je donnais sur une table nue; du moins je me reposais. Et puis ce fut Zinder, la deuxièmeville du Niger, le P.C. du
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régiment auquel j'étais affecté, un régiment dont les effectifs étaient dispersés dans des postes à travers tout le territoire. Le Colonel était un homme roux et bourru. Il avait l'habitude, me dit-on, de garder à Zinder, les nouveaux arrivants qui souhaitaient s'en éloigner, et inversement. Personnellement, j'aspirais à poursuivre mon voyage. Mais quel vœu fonnuler ? La chance allait encore me seNir. Au cours de notre entrevue, j'appris au Colonel que j'avais déjà servi sous ses ordres, quelque temps à Toulon, lorsqu'il commandait le prestigieux appréciaient de retrouver, au hasard des mutations, des
subordonnés qu'ils avaient commandés dans le passé. On évoque des souvenirs communs, et cela rajeunit. Bref, entre nous, le courant passa, et j'obtins d'emblée de partir pour Agadès, faisant beaucoup d'envieux. Naturellement, à chaque nouvelle étape, les chances d'aller plus loin s'amenuisaient. Agadès, c'était bien, c'était déjà le pays des Touareg. Cependant, je fus déçu: au lieu de l'oasis que j'avais imaginée, je ne trouvais qu'une grosse bourgade d'argile, avec alentour une immense étendue plate, couverte d'une végétation grise. C'est encore le Sahel, et je voulais connaître le désert. Je fus exaucé. Le Commandant m'expédia de l'autre côte du Ténéré, à Bilma, sous 18° de latitude, en plein cœur du Sahara. Bilma: une oasis, des palmiers, des dunes. Pour la première fois depuis Marseille, je vidais mes cantines; c'était le 10 février 1942. J'avais quitté la France cinq mois plus tôt! Aujourd'hui, le chercheur, l'ingénieur, le diplomate, empruntent l'avion. En quelques heures, ils sont parachutés au cœur de l'Afrique, stupides comme l'albatros posé sur la terre ferme, tandis que nous, avant de passer à l'action, nous avions bénéficié d'une lente approche, d'une initiation très précieuse. On va maintenant plus vite, on ne va pas mieux.

21 e R.I.C. J'ai toujours observe que les chefs militaires

LES CHAUFFEURS DU TÉNÉRÉ
Entre Agadès et Bilma s'étend le Ténéré, 600 kilomètres à travers un désert absolu, de sable et de vent. Pas un brin d'herbe. Un arbre pourtant, un seul, qui a aujourd'hui disparu, un acacia qui plongeait ses racines vers l'eau d'un puits, à 20 mètres de profondeur. Cet arbre était un repère, si remarquable dans cette immensité, que les cartes de l'I.G.N. le signalaient avec la mention « Arbre du Ténéré », largement déployée. Nous empruntons deux vieux camions Citroën T 32,

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nullement conçus pour le désert, et qui effectuent la traversée chaque mois pour apporter la relève du personnel, le ravitaillement et le courrier, aux postes du Kawar. Ni radio, ni compas. Il faut retenir que nous sommes en 1942, et la France elle-même est tout à fait dépouillée. Si tout va bien, c'est-à-dire sans panne mécanique et sans trop d'ensablements, on parcourt la distance en deux jours; cependant, une durée double de celleci n'est pas sutprenante. Les champions de cette traversée sont deux soldats sénégalais, Fal et Diop, des Wolofs, tous deux originaires de Dakar, et, à ce titre citoyens français. L'un et l'autre sont à la fois chauffeurs, mécaniciens et guides. Ils devinent le cap à suivre avec une remarquable intuition; ils distinguent à la couleur du sable, les zones portantes, et palViennent bien souvent à éviter les cuvettes de fech-fech ; ils sont aussi capables de remplacer un pont arrière avec les moyens du bord, et ils y passeront le cas échéant, toute la nuit. Un seul Français blanc les égalait; c'était un caporal alsacien qui avait été, au cours de sa déjà longue carrière, dix fois nommé sergent, et dix fois cassé. n ne partait jamais sans avoir calé derrière son siège de conducteur, une bonbonne de douze litres de vin qu'il siphonnait avec une durit pour calmer sa soif qu'il avait grande. On a tenté maintes fois d'éprouver la capacité des Touareg à guider un convoi-auto dans la traversée du Ténéré, toujours sans succès. Le Touareg, se déplaçant à 60 km/heure perdait ses repères et la notion des distances. Les figures pittoresques ne manquaient pas parmi les sousofficiers de la Coloniale. Elles n'avaient rien à envier à leurs homologues plus populaires de la Légion. Le Gabin de Quai des Brumes est un caporal de la Coloniale qui n'est nullement exceptionnel. Le temps a passé, les Coloniaux ne sont plus. Leurs petits-enfants, aujourd'hui, n'ont plus la ressource de cingler vers les antipodes. Ils s'adonnent à des braquages dont sont victimes les vieilles dames et les banques. Les Troupes de Marine ont été créées par Richelieu au début du XVIIe siècle. L'infanterie (les Marsouins) et l'artillerie (les Bigors) avaient alors pour mission de débarquer sur les côtes lointaines pour y permettre l'installation de comptoirs, et, plus tard, pour conquérir les pays en s'enfonçant vers l'intérieur. Des lors que les colonies ont été fondées, les Troupes de Marine sont devenues Troupes Coloniales. Et puis, ce tenne de colonie, avec ses dérivés, est devenu infamant; il exprimait dit-on, l'oppression exercée par les uns, la soumission subie par les autres. Alors, on a imaginé: Troupes d'Outre-Mer, avant de

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revenir à l'appellation initiale: Troupes de Marine, depuis que les coloniessont devenuesdes États indépendants.
LA NORIA DES COLONIAUX

Les Troupes de Marine qui, autrefois dépendaient du Ministère de la Marine, avaient en France, des régimentsréservoirs qui stationnaient dans les ports militaires: Toulon, Brest, Cherbourg, Rochefort... et au Maroc. Et puis, elles ont été administrées par le Ministère de la Défense mais toujours avec une Direction qui leur était propre. Les colonies perdues, cette Direction a été supprimée et le personnel des Troupes de Marine est maintenant géré par la même Direction que celle des Troupes Métropolitaines: la D.P.M.A.T., la Direction des Personnels militaires de l'année de Terre. Au temps de la Coloniale, les officiers et sous-officiers étaient soumis au « Tour de départ », c'est-à-dire à une noria: trente mois de séjour en Afrique Noire - quatre mois de congé de fin de campagne en France - douze mois de séjour dans une unité de métropole ou d'Afrique du Nord où l'intéressé était censé récupérer - un mois de congé de départ - et à nouveau un «séjour colonial ». La cadence était la même pour l'Indochine; pour le Pacifique, la durée du séjour était de 3 ans. Monsieur Lamine-Gueye, député du Sénégal, avait obtenu que les tirailleurs sénégalais seIVant en France bénéficient d'une prime de dépaysement; pour faire bonne mesure, cet avantage avait été étendu au personnel français seIVant en Afrique Noire. À chaque nouveau séjour, l'officier recevait une affectation nouvelle, mais ce n'était pas une loterie. Le dossier de chacun était examiné au Ministère et il était tenu compte de l'aptitude et de l'expérience de l'intéressé, en même temps que des vacances offertes. Les affectations paraissaient chaque mois au Journal Officiel; à partir de 1963, elles ont été publiées au Bulletin Officiel du Ministère de la Défense.

Exceptionnellement, on pouvait bénéficier d'un départ « hors tour» qui permettait de faire l'impasse sur le séjour métro.Les « sahariens» qui étaient rares, profitaient souvent de cette mesure. C'est ainsi que durant vingt-sept années de «bons et loyaux services », j'ai effectué seulement deux séjours métro qui d'ailleurs furent interrompusavant leur tenne, l'un au Maroc, l'autre en France. Celui-ci ne m'a pas laissé un souvenir impérissable: les grands espaces sahariens ne m'avaient pas préparé aux murs de la caserne, aux exercices 18

répétitifs, à la pesanteur de la hiérarchie.

D'AUTRES

CHAUFFEURS

Hier, 15 Janvier 1986, Thierry Sabine, l'organisateur du Paris-Dakar est mort. Son hélicoptère s'est écrasé au Mali. Un mort est un mort, et il convient de déplorer cette disparition. Les cendres de Sabine seront dispersées au-dessus du Ténéré. Mais les journalistes sont insupportables dans leur discours dithyrambique: « Les héros du Sahara iront cependant jusqu'au bout de l'enfer... » ou bien: « Les concurrents ne sont animés que par leur passion du désert... » Est-ce bien aimer le Sahara que le traverser à 150 km/heure sur des bolides d'acier, dans le bruit des moteurs, en soulevant des tourbillons de sable? Si les coureurs du Dakar ressentaient autre chose qu'une affection épidennique, s'ils étaient possédés par le mal du désert, ils songeraient plutôt, dans la solitude et le silence, à partager, quelques mois durant, sous la tente et à dos de chameau, la vie simple des Touareg, des Maures ou des Toubou. Qu'en savent-ils? A-t-on jamais dit que le Père de Foucauld était un héros? BILMA, CAPITALE DU KA W AR

Bilma, chef-lieu de l'oasis du Kawar : un ksar de mille habitants, un poste administratif et militaire, un dispensaire, une station radio, une station météo, des palmiers, des jardins, des salines, les plus importantes du Sahara central, et du sable, une mer de sable jusqu'à un lointain horizon de dunes. Nous étions ici en territoire militaire, c'est-à-dire que l'officier avait en même temps des fonctions militaires, administratives, judiciaires. Ainsi, le capitaine, à Bilma, commandait une compagnie dispersée dans cinq postes entre le Kawar et la frontière libyenne, il administrait le Cercle comme un préfet, il jugeait les crimes même justiciables des travaux forcés. Soyons clairs. Pourquoi des territoires militaires? Au début du siècle, au temps de la conquête, le militaire administrait naturellement la région qu'il venait d'occuper. La pacification achevée, il ne se trouvait pas d'administrateur civil disposé à s'enfoncer dans les solitudes et l'inconfort du désert. Il s'accommodait mieux des chefs-lieux dans le Sud, moins isolés, autorisant une vie plus facile, sans compter que femme et

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enfants pouvaient l'y rejoindre. Au Sahara, l'officier était célibataire. Pour être juste, il faut ajouter que les militaires défendaient jalousement ces espaces où ils pouvaient échapper à la vie de garnison. À Bilma, je conduisais chaque semaine une douzaine de tirailleurs à un exercice de tir, mais mon activité principale consistait à contrôler le travail aux salines, à surveiller les échanges commerciaux, à opérer de petites enquêtes économiques, à tenter, sans succès, de déchiffrer les messages radio échangés en code par les postes italiens de Libye. Chaque matin, à cheval, je me rendais aux salines, au lieu-dit Kalala, deux kilomètres au-delà du village, et, bientôt, pour les habitants, j'étais devenu SerId n'Kalala, le chef de Kalala. C'est seulement à l'automne, avec la venue de la grande azalaï touareg, que j'étais très occupé. Sans doute, nous y reviendrons. Trois langues sont parlées dans l'oasis du Kawar : le kanuri, la langue des plus anciens occupants connus qui se sont jadis détachés des Kanembou ; le toubou, apporte par les immigrés venus du Tibesti et qui se sont mêlés aux Kanuri pour former une communauté nouvelle, les Guézibida ; le hauça enfin, la langue commerciale, celle qui est pratiquée avec les Touareg de l'azalaï et dans les boutiques des six ou huit commerçants installés dans l'oasis. Serki n'Kalala est du hauça. Les femmes de Bilma m'appelaient plutôt Gundaï. Gundaï en kanuri signifie le jeune. J'avais encore gardé les bonnes joues qui s'étaient épanouies dans l'air vif de Barfleur, peut-être aussi un certain air de naïveté. Cet air - ou cette naïveté - je l'ai vite perdu au contact des hommes du désert, et, quelques années plus tard, en Ennedi, j'étais devenu, pour les nomades et les goumiers, Oki - en toubou, la panthère -; les tirailleurs du peloton méhariste, panni lesquels se trouvaient mêlés à des Sara, des sahéliens et notamment des Arabes du Salamat, disaient el Neber, qui est l'équivalent en arabe de Oki. Ce surnom, je le devais sans doute à la réputation qui m'avait été faite: il m'est arrivé parfois de surprendre un campement à l'aube, au terme d'une longue course nocturne, pour y débusquer un malfaiteur qui m'avait été secrètement signalé. Au contact des Toubou, j'étais devenu une espèce de toubou, et ça ne me gênait pas: il y fallait seulement du culot assaisonné de ruse avec un soupçon de machiavélisme. Il existait un accord entre le chef de district et moi: l'adjoint nomade devait être sévère pour permettre à son 20

supérieur du chef-lieu d'être magnanime en appel.

LE CERCLE

DE BILMA

Le Cercle de Bilma est le seul cercle du Niger qui s'étende tout entier en zone saharienne. TIest encadré par la Libye au Nord, le Tchad à l'Est, le cercle de N'Guimi au Sud, le cercle d'Agadez à l'Ouest. Il s'étend en latitude de 16°5 à 23° ; de Il ° à Il °5 en longitude. Il mesure 350 000 kilomètres carrés et compte seulement 6 000 habitants, soit une densité de 0,02 à peine! La vie est presque partout absente; elle s'est réfugiée dans de petites zones bien localisées: les oasis du Kawar, de Fachi et du Djado-Séguédine exploitées par des sédentaires, et la limite sud jalonnée par les puits d'Homodji, Agadem et Sountellan, parcourue par des nomades chameliers. Ailleurs, c'est le Ténéré, le désert absolu. On y distingue trois types de populations: 1° des Kanouri à Bilma, la capitale du Kawar, à Fachi et à Djado-Séguédine, qui tirent leurs ressources des dattes et du sel; 2° des Guézibida - métis de Toubou et de Kanouri - qui habitent au Kawar un chapelet de villages: Aggeur, Beza, Chemidour, Dirkou, Achenouma, Arrigui, Emi Tchouma, Aney, où ils exploitent les palmeraies; 3° des Toubou, dominés par le clan gounda, qui ont quitté le Tibesti à partir de 1925 pour aller dresser leurs tentes dans la région d'Agadem, au terme d'une migration de 500 kilomètres. On observe du Nord au Sud, les trois types de paysages caractéristiques du désert: un massif décharné, le Djado ; les ergs désolés du Ténéré; le grand erg de Dibella dont les dunes s'élèvent à plus de 40 mètres. La steppe, qui n'est plus tout à fait désertique, n'occupe qu'une étroite frange à la limite sud. Le Cercle de Bilma comme ses voisins, les Cercles d'Agadez et de N'Guigmi, est commandé par un capitaine de «la Coloniale» qui a effectué auparavant au moins deux séjours de 30 mois en Afrique Noire, souvent en zone saharienne. Dans sa double tâche, il est assisté de deux lieutenants, le militaire à Dirkou, l'administratif à Bilma ; il consacre le meilleur de son temps à son activité administrative et, à l'occasion judiciaire. Il lui faut, en alternance avec son adjoint, opérer des tournées qui le conduiront, à cheval, dans l'oasis du Kawar, plus loin à chameau, dans les oasis de Fachi, du Djado et chez les nomades d'Agadem - 150, 250 et 200 kilomètres du chef-lieu, soit dix à quinze jours de déplacement sur des itinéraires déserts. Les

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loisirs ne sont pas aussi nombreux qu'on pourrait l'imaginer, mais l'activité est passionnante.
PREMIÈRES EXPÉRIENCES AU DÉSERT

Ma première sortie à chameau se situe en mai 1942 ; Bilma Midjigaten et retour. Midjigaten est un rocher émergeant des hautes dunes, à 12 kilomètres au sud du poste. Pour cette expédition, j'avais choisi la rabla touareg avec, devant, sa fine croix, derrière, son plateau décoré, en fonne d'écu, tellement élégante et plus belle que le bassour toubou, mais aussi très inconfortable pour un néophyte. Mardakri m'accompagnait: un vieux routier du désert, ancien brigand converti en goumier. Sur terrain plat j'étais à peu près à l'aise, mais escalader la dune vive haute de 40 mètres, et surtout dévaler l'autre versant, c'était une autre affaire. À mon retour, le soir, le médecin me guettait, goguenard, pour juger du résultat. Il riait, et je n'étais pas très frais. J'ai fait, à Bilma, une autre expérience mémorable, redoutable même. Le tribunal, présidé par le capitaine, lequel était flanqué de deux assesseurs, le chef de canton et le cadi, devait juger un criminel, Mahama Tchounami, un goumier, c'est-à-dire un gendanne, engagé depuis peu, coupable d'avoir tué sauvagement une femme pour une sordide histoire d'héritage. Le Code de l'Indigénat prévoyait un avocat, et je fus désigné d'office. Suprême responsabilité! Je cherchai, dans la bibliothèque du poste, assez bien pourvue, un exemple de plaidoirie dont je pourrais m'inspirer. Je n'y trouvai rien de mieux que Madame Bavary. La plaidoirie de Maître Senart, le défenseur de Flaubert, figurait en annexe, mais le rapport entre les deux affaires n'était nullement évident. Je lui empruntai cependant quelque idée de construction pour bâtir mon discours. Le cas de mon client était aggravé par le fait qu'au moment du meurtre, il était en mission. Je plaidai avec une grande conviction, en me servant de la circonstance aggravante: « L'administration était coupable d'avoir envoyé un jeune goumier en mission, sans lui adjoindre un collègue plus ancien... Pour un Toubou, le vol et le meurtre sont des exercices banals qui n'ont pas, en tout cas, la même résonance que dans notre esprit d'Occidental... Il est naïf et imprudent de croire que le seul fait de confier un fusil à un Toubou, transforme tout à coup un loup-cervier en un chien obéissant... » Mahama sauva sa tête sans que j'y sois pour rien. 22

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