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Théologie pratique de libération au Chili de Salador Allende

De
548 pages
Ce livre retrace l'histoire d'un projet original et audacieux qui prit corps au Chili à l'époque d'Allende et qui, après, pendant les années noires de la dictature militaire, modifia son orientation et pesa sur l'histoire. Les acteurs du groupe Calama se firent pauvres avec les pauvres pour y découvrir les leaders naturels portant en eux les valeurs du bien commun et ce désir de s'engager dans la lutte de libération.
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Théologie pratique de libération
Yves Carrier
au Chili de Salvador Allende
Une expérience d’inserton en milieu ouvrier
Théologie pratique de libération
Guy Boulanger a consacré sa vie au service des travailleurs dans
une perspective de transformation sociale inspirée des valeurs de au Chili de Salvador Allende
l’Évangile. La route d’Emmaüs représente très bien l’approche
missionnaire envisagée où ceux qui faisaient route avec lui ne l’ont
pas reconnu avant qu’il ne pose le geste fraternel de la fraction
du pain. Fidèle aux orientations de Vatican II et de Medellín,
Boulanger tire les conséquences logiques de l’ouverture au monde
d’une Église qui se veut solidaire des peines et des angoisses des Une expérience
hommes de ce temps. D’un commun accord, ses camarades et lui d’inserton choisissent d’exercer leur ministère à partir de l’option pour les
en milieu ouvrierpauvres qui ne doit être ni désincarnée, ni charitable.
Pour le groupe Calama, il s’agit de se faire pauvre avec les
pauvres pour y découvrir les leaders naturels qui portent en eux
les valeurs du bien commun et ce désir de s’engager dans cette
lutte de libération. Pour ce faire, ils réalisent en équipe le passage
de la condition sacerdotale valorisée par la bonne société à celle
d’humbles travailleurs, peinant à la sueur de leur front afn de
comprendre existentiellement tout le poids de l’exploitation de
celles et ceux qui luttent pour affranchir la classe ouvrière du joug
qui pèse sur ses épaules.
Spécialiste de la théologie de la libération et de l’histoire de l’Amérique latine,
Yves  Carrier  publie chez l’Harmattan en 2004 Le discours homilétique de
Mgr Oscar A. Romero. Les exigences historiques du Salut-Libération, puis
en 2008, chez Academia Bruylant, Lettre du Brésil. L’évolution de la perspective
missionnaire. Son plus récent ouvrage, Mgr Oscar A. Romero, Histoire d’un
peuple, destinée d’un homme, est paru au Cerf en 2010.
ISBN : 978-2-336-29340-0
50 euros
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Théologie pratique de libération
au Chili de Salvador Allende Yves Carrier
Une expérience d’inserton en milieu ouvrier




THÉOLOGIE PRATIQUE DE LIBÉRATION
AU CHILI DE SALVADOR ALLENDE
3YVES CARRIER



THÉOLOGIE PRATIQUE DE LIBÉRATION
AU CHILI DE SALVADOR ALLENDE

GUY BOULANGER, JAN CAMINADA ET L’ÉQUIPE CALAMA,
UNE EXPÉRIENCE D’INSERTION EN M OUVRIER


Préface de José Aldunate










5







































© L'Harmattan, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-29340-0
EAN : 9782336293400



Préface



Ce livre est l’histoire d’un projet original et audacieux qui prit
corps au Chili à l’époque du gouvernement de Salvador Allende et
qui, après, pendant les années noires de la dictature militaire, modifia
son orientation et pesa sur notre histoire.
Guy Boulanger (OMI) est un ancien missionnaire canadien du
nord du Chili. Il fut vicaire du diocèse d’Antofagasta et, à titre de
directeur-fondateur de l’INFOCA (Institut de formation chrétienne
d’Antofagasta), il parraina et participa aux commencements du Mou-
vement Calama en 1971-1973. Maintenant, grâce au travail d’Yves
Carrier, il rend publiques l’histoire et la signification de ce mouve-
ment. Comme nous verrons, le Mouvement s’initia à Calama, mais
après le coup d’État, une bonne partie des initiateurs du projet durent
quitter le Chili. Une autre partie constituée de Chiliens choisit de
poursuivre le Mouvement au Chili sous le sigle « EMO », pour
Équipe Mission Ouvrière. Ainsi, nous pouvons ajouter à l’histoire de
la fondation de l’Équipe Calama la pratique effective du Mouvement
sous la dictature militaire.
Jan Caminada, théologien missionnaire ayant une expérience en
Indonésie et en Argentine, conçut un projet pastoral se proposant de
répondre à la question suivante : comment l’Église peut-elle franchir
la distance qui la sépare du monde ouvrier ? Elle avait fait plusieurs
tentatives pour atteindre cet objectif, mais toutes avaient échoué.
L’ouvrier ne se retrouvait pas à l’intérieur des formes de l’Église. Il
fallait donc sortir de ces formes pour en concevoir de nouvelles, en
partant cette fois du monde ouvrier.
7 Les prêtres ouvriers devaient être les porteurs de cette transforma-
tion. Mais ils ont jusqu’alors échoué parce qu’ils ont tenté des adapta-
tions à partir du milieu ecclésial, demeurant à mi-chemin. Il fallait
donc partir de l’autre extrémité : de la vie ouvrière.
Le prêtre ouvrier devait donc, selon Caminada, se soumettre à une
sévère discipline pour devenir le véhicule d’une nouvelle manière
d’être, conforme à la culture ouvrière, pour l’insérer dans l’Église. Un
premier pas est « l’exode ». Le prêtre devra se départir de sa culture
bourgeoise et du cléricalisme. Le second pas est « l’insertion », où il
devra s’insérer dans le monde du travail ouvrier pour acquérir sa
manière d’être, de voir et d’entrer en relation avec la communauté. Le
troisième pas est « l’expression religieuse » : quel est le genre de culte,
de pratiques sacramentelles, de croyances religieuses, qui émergent
activement de la culture religieuse ouvrière ? Le quatrième pas est le
« dialogue » ou le lien avec l’autorité hiérarchique. Des rapports ren-
dus à l’évêque concernant différents aspects de l’expérience
d’insertion devaient assurer la totale transparence de cette relation.
Le cinquième pas consistait en l’émergence d’une Église distincte
de l’Église actuelle, comme une expression de la religiosité populaire
et ouvrière. De cette confrontation surgirait peut-être une Église re-
nouvelée, comme l’avait souhaité le Concile Vatican II (1962-1965).
En un mot, le projet de Caminada cherchait la rénovation conci-
liaire de l’Église à partir du peuple travailleur. Jan Caminada est venu
au Chili à la recherche de « volontaires » pour vérifier son hypothèse.
Et il les trouva : deux professeurs de théologie, plusieurs mission-
naires étrangers et cinq prêtres chiliens. Nous nous sommes rassem-
blés avec l’assentiment de l’évêque Ysern et nous avons travaillé à la
mine de Chuquicamata. C’est ainsi que nous vécûmes l’expérience
pendant deux ans, jusqu’au coup d’État en septembre 1973.
À noter que notre assimilation avec le monde ouvrier impliquait
d’être en faveur des revendications sociales de la gauche. Pour cela, le
coup d’État signifia l’expulsion du pays de Caminada et de tous ses
compagnons étrangers, tandis que les Chiliens sont demeurés au
pays. Parmi eux, il y avait Mariano Puga, Rafael Maroto, José Correa,
Santiago Fuster et moi-même, José Aldunate. Nous avons choisi de
8 continuer. Le coup d’État nous dispersa, mais nous pûmes nous réu-
nir à nouveau à Santiago à partir de 1975.
À Santiago, nous nous sommes organisés pour réactiver le Mou-
vement Calama qui devait être semi-clandestin, sous l’acronyme
« EMO » (Équipe Mission Ouvrière). L’absence forcée de Jan Ca-
minada nous donna l’occasion d’adapter le projet aux réalités d’un
pays et d’une Église sous une dictature militaire. Nous devions
d’abord reconstruire l’équipe. Nous avons organisé des journées
d’orientation, admettant dans le groupe des religieuses et des laïcs.
S’incorporèrent à l’équipe des prêtres tels que Roberto Bolton, Sergio
Naser, des religieuses, Nadile Odile et Margaret Westwood, des
couples, comme celui de Rolando Rodriquez et Katy Gallardo, et des
agents de pastorale, Ana Maria Berten et Juanita Ramirez, parmi tant
d’autres. Plusieurs ont fait l’histoire. Parmi les morts, nous nous sou-
1venons du couple sacrifié avec toute la famille Gallardo par la DINA ,
dont j’ai dû aller reconnaître les corps à la morgue. Katy avait les
deux orbites oculaires brûlées. Odile mourut également, reconnue
pour son courage à recueillir les vivants et les morts, certains d’entre
eux dans les eaux du Mapocho.
Nous sentions que la mission d’EMO était de prendre ce que nous
avions appris de Jan Caminada pour le mettre au service de l’Église
dans les conditions particulières qui se vivaient sous la dictature mili-
taire. Notre inspiration consistait à nous laisser guider par les signes
des temps, comme Vatican II et la Théologie de la Libération nous
l’enseignaient, en contact avec les victimes de la répression.
Nous avons maintenu les orientations que nous avait indiquées
Jan Caminada. D’abord et avant tout par le travail : Maroto dans le
métro, Mariano dans une équipe de travailleurs qui repeignaient des
édifices, Bolton dans un dispensaire, Naser dans la réhabilitation des
alcooliques, Fuster dans les travaux agricoles, les femmes qui travail-
lent sur les rues Meiggs et Mackay, etc. Moi-même, j’ai travaillé dans
la construction, dans le cadre du Plan d’emploi minimum, PEM, et
ailleurs. Nous avons tous vécu « l’exode » et « l’insertion » en habi-
tant dans des quartiers populaires.

1 Police secrète de Pinochet.
9 Nos activités embrassaient la pastorale et les engagements ou-
vriers. Certains s’engagèrent davantage en politique, comme Rafael
2Maroto qui devint le porte-parole du MIR , d’autres dans la pastorale
appuyèrent fortement les Communautés de base et les organisations
ecclésiales de survie en ces temps difficiles.
La relation d’EMO avec « Don Raul », c’est ainsi que nous appe-
lions l’archevêque, puis cardinal, Raul Silva Henriquez, était très im-
portante. Il s’agissait d’une dialectique de confiance et de franchise.
Nous avons constaté que don Raul savait écouter et qu’il pouvait
aussi changer d’opinion.
Nous nous réunissions à chaque semaine pour faire l’évaluation
de la situation, une dynamique de groupe et l’expression de la foi
chrétienne. Nous avons remarqué que cette expression de foi n’était
pas une messe, ni une liturgie traditionnelle. Notre tâche était préci-
sément de découvrir des expressions de foi qui pouvaient jaillir du
peuple pauvre et travailleur.
Quelle fut la contribution d’EMO à l’Église et à la société ? Nous
avions à l’esprit que EMO était incorporé à une grande Église qui
était dirigée par un grand chef, le cardinal Silva Henriquez. Nous
étions également conscients qu’il y avait d’autres lieux de référence
tels que la Vicariat de la Solidarité, des Vicariats régionaux, le Centre
Diego de Medellin et des organismes de droits humains, etc. Nous
pouvons spécifier la contribution d’EMO dans les domaines sui-
vants :
1. Le sauvetage de plusieurs persécutés, les introduisant dans les
ambassades en les faisant passer par-dessus les murs.
2. La structuration de communautés ecclésiales de base, surtout
dans la Zone Ouest. Celles-ci s’intégrèrent dans une coordina-
tion des communautés ecclésiales de base qui parvint à réunir
périodiquement quelque 2000 délégués.
3. On institua les Chemins de croix du Vendredi saint dans une
conception renouvelée de la Passion du Seigneur qui perdure
jusqu’à aujourd’hui. L’EMO fonda et édita une revue clandes-

2 Mouvement de la Gauche (Izquierda) Révolutionnaire.
10 3tine appelée « No podemos callar », et postérieurement « Poli-
carpo », pour dénoncer les crimes et les abus du Régime, mais
aussi pour renforcer la résistance chrétienne et éthique. Entre
1975 et 1995 190 numéros furent édités en plusieurs centaines
d’exemplaires, diffusés au pays et à l’étranger.
4. EMO a maintenu un accompagnement des familles des déte-
nus disparus, en particulier lors de la grève de la faim de
mai/juin 1978, qui connut une répercussion internationale et
dans laquelle l’Église finit pas s’engager.
5. C’est à l’intérieur du groupe EMO que naquit le Mouvement
contre la torture Sebastian Acevedo qui, à partir de 1983, par
des manifestations non violentes, dénonça la pratique systé-
matique de la torture. En sept ans, ce mouvement sortit dans
la rue et sur les places publiques un total de 180 fois. La dé-
nonciation connut une résonance mondiale et aida à préparer
le rejet du régime et d’Augusto Pinochet.

Un résultat plus global

Le projet de Caminada envisageait l’émergence d’une Église B à
partir des racines d’un peuple simple et travailleur, une Église qui
pourrait entrer en dialogue avec l’Église A. Dans cette ligne, on pour-
rait peut-être dire que la réussite globale d’EMO fut d’avoir contribué
à constituer au Chili une Église authentique du peuple.
De tout temps au Chili, il exista une pastorale et une religiosité
populaires, de même que de nombreuses paroisses en milieux popu-
laires. Mais dans ces institutions, le peuple était « objet
d’évangélisation » et non « sujet ». Il était considéré comme un mi-
neur, un enfant. Le clergé était le grand agent. L’activité religieuse
était centrée sur le culte et les sacrements. Sous la dictature militaire,
s’institua un éveil, une irruption du peuple. L’irruption préparée par
la Théologie de la libération et la Conférence Épiscopale de Medellin,

3 Nous ne pouvons nous taire.
11 qui appliquèrent le Concile Vatican II à l’Amérique latine, fut mise en
pratique par des prêtres et des missionnaires, enthousiasmés par le
gouvernement de Salvador Allende.
Dans ce contexte, la dictature militaire rompit l’isolement de
l’Église chilienne. Un archevêque-cardinal rénovateur et un clergé
presque révolutionnaire, unis, permirent la naissance d’une troisième
dimension de l’Église, l’Église populaire. Les chrétiens de gauche
contribuèrent à constituer cette « Église du peuple » et des socialistes,
des révolutionnaires du MIR et des communistes, qui se sentaient
accueillis dans une Église engagée envers la justice, la démocratie et
les droits humains, s’approchèrent d’elle.
Dans son œuvre « L’Église libératrice et politique », notre théolo-
gien de la libération, disparu si prématurément, Fernando Castillo
Lagarrigue réalisait une analyse fine distinguant trois tendances à
l’intérieur de l’Église catholique : l’une conservatrice, l’autre rénovée
et une troisième, « libératrice » ou populaire. Parmi nos évêques, la
majorité des 33 était rénové, deux ou trois étaient de droite et autant
de gauche. Cette troisième dimension qu’acquit l’Église chilienne,
surtout celle de Santiago, fut primordiale. Dans son ensemble, l’Église
apprit que sa mission ne la confinait pas à la sacristie et à la bienfai-
sance, mais exigeait au contraire qu’elle s’investisse dans le champ de
la justice, des droits humains, de la politique, de la grande politique,
celle du bien commun.
Ainsi nous pouvons affirmer que l’apport d’EMO à l’Église contri-
bua à l’émergence de cette troisième dimension, celle de la Libération.
Ceci signifia que toute l’Église fit un grand pas dans la ligne de
l’aggiornamento du Concile Vatican II et de l’option pour les pauvres.
Mais ces lumières comportent des ombres.


Les dernières années

Retournons au processus historique de l’Équipe Mission Ouvrière.
Comme EMO était orientée au service d’une Église rénovée, ouverte à
un monde démocratique respectueux des droits humains, l’évolution
de l’Église nous affecta directement.
12 Il est bien connu qu’après deux décennies de rénovation du Con-
cile Vatican II, suivirent deux décennies que plusieurs placèrent sous
le signe d’une claire régression. Ce furent les années du pape Jean-
Paul II (1978-2005). Pendant ces années il apparut que la rénovation
épiscopale à travers la collégialité ne fonctionna pas efficacement, les
évêques nommés obéirent aux anciens schémas et le changement sou-
ligné par le Concile, d’un clergé au service du Peuple de Dieu, ne
s’effectua pas. Le pape polonais n’était pas d’accord avec autant
d’expectatives de changement. En ce qui concerne l’Amérique latine,
il maintint une politique conservatrice, se méfiant de la Théologie de
la libération et des avancées effectuées par la Conférence de Medellin
et en faisant des interventions « correctives » aux conférences épisco-
pales subséquentes de Puebla et de Saint-Domingue.
Ces attitudes de la haute hiérarchie romaine influencèrent la hié-
rarchie chilienne. En 1982, le cardinal Silva Henriquez, sur le point
d’atteindre l’âge limite de 75 ans, présenta son renoncement à Rome
qui fut accepté sur le champ. La curie romaine ne voyait déjà plus
d’un bon œil la politique de lutte qu’il encourageait chez ses collabo-
rateurs, ni sa résistance à Pinochet. Comme successeur au poste
d’archevêque de Santiago, ils choisirent un homme qui était bien per-
çu par le gouvernement militaire. Ce contexte ecclésial ne pouvait
qu’avoir des répercussions pour EMO et ses engagements envers une
Église du peuple de Dieu. Le nouvel archevêque dissout la coordina-
tion des communautés ecclésiales de base.
Quand, en 1990, à la suite au plébiscite, fut réinstaurée au Chili la
démocratie, certains évêques chiliens déclarèrent que finalement
l’Église pouvait retourner à ses affaires courantes et que ses engage-
ments pendant le gouvernement militaire avaient constitué une
« suppléance ». Pour nous, ces déclarations démontrent qu’ils
n’avaient rien compris à la réforme conciliaire.
Ces attitudes et tout le contenu ecclésial mettaient un frein à EMO
et à toutes les initiatives en faveur d’une Église libératrice. EMO lutta
avec tout ce qu’elle avait comme possibilités, réaffirmant les principes
du Concile, et continua d’inspirer l’option pour les pauvres affirmée
dans les Conférences épiscopales latino-américaines. Policarpo conti-
nua d’être publié jusqu’en 1995. La pastorale et les paroisses durent
13 se défendre devant l’invasion d’une nouvelle génération de prêtres
formés à l’ancienne.
Est-ce que l’Église rénovée du Peuple de Dieu a pu se maintenir
devant ces obstacles ? Je dirais qu’elle se maintient comme le feu
après une forte averse, couvant sous les cendres, attendant l’occasion
pour se réactiver. On peut observer des symptômes de cette survi-
vance des changements réalisés. Par exemple, les retraites de conver-
sion ont surgi de la base dans 50 paroisses, sans l’apport des
structures traditionnelles. Une jeunesse qui, refusant de reproduire
l’image d’un sacerdoce traditionnel, se propose d’être elle-même
Église, à partir des laïcs, et qui s’engage pour la justice et les droits
des pauvres et des exclus.

Qu’est devenu EMO ?

L’Équipe Mission Ouvrière s’éteint définitivement au tournant du
millénaire. Elle ne put conclure une « tâche complète », mais ce ne fut
pas non plus un échec. L’image est davantage celle de l’athlète qui,
participant à une course à relais et complétant son cycle, doit re-
mettre le témoin à celui qui doit l’amener plus loin. C’est pourquoi
nous laissons une « tâche à terminer ».
Le monde a changé radicalement, l’Église devrait changer. Le
Concile Vatican II voulut le faire. Avec Caminada et EMO, nous
avons conclu une étape. En ce nouveau millénaire, d’autres devront
4poursuivre la tâche de construire une humanité fraternelle .
José Aldunate, s.j.

4 Le Père José Aldunate est un jésuite chilien, il est né en 1917.
14



Introduction



Les années 1960 représentent une remise en question fondamen-
tale de tous les rapports d’autorité fondés sur la puissance, la tradi-
tion, la richesse ou le savoir, perçus désormais comme instruments
d’aliénation d’un Occident bourgeois. Cette crise généralisée des va-
leurs et des institutions correspond à l’entrée de nombreuses nations
dans l’ère de la postmodernité où les anciennes certitudes morales
autant que les vérités scientifiques devaient subir l’épreuve du ter-
rain. Pour les évêques venus du monde entier à l’occasion du Concile
Vatican II, le message du salut à transmettre s’effectuera désormais
en dialogue avec les signes des temps, à l’intérieur d’un processus
inductif qui part de la réalité, « des joies et des peines des hommes de
ce temps », au lieu d’être décliné à partir d’une vérité abstraite à la-
quelle la réalité devait se conformer.
À cette époque, l’engagement concret de religieux et de religieuses
avec les pauvres constitue un rapport inédit au monde en tant
qu’élément fondateur d’une interprétation nouvelle de la réalité so-
ciale, des textes évangéliques, et d’un agir correspondant. À
l’intérieur de cette mouvance, la Théologie pratique de libération se
veut un agir conscient, un parti pris pour les opprimés, dans le but
d’infléchir par un agir solidaire les causes structurelles d’un système
d’exclusion et d’exploitation. C’est à partir d’une prise de conscience
des réalités objectives qui marginalisent les moins fortunés et des
préjugés tenaces qui les discréditent, que des hommes et des femmes
choisissent délibérément d’abandonner leur mode de vie confortable
pour se lancer à la recherche des laissés-pour-compte.
15 Toutefois, cette démarche ne se limite pas aux actes de charité in-
dividuelle donnant bonne conscience, elle se veut solidarité effective.
L’engagement en faveur de la transformation sociale constitue un
agir politique orienté par la praxis de libération. Un chrétien, désirant
assumer les exigences éthiques de sa foi en un Dieu de vie au cœur de
l’histoire, n’a d’autres choix que de s’investir à l’édification d’un
monde meilleur. Il ne peut, ni ne doit, séparer sa foi en Dieu, de
l’amour du prochain. En ce sens, la Théologie de la libération servira
de perspective interprétative à l’articulation d’un agir politique et
d’une foi chrétienne qui s’interpellent mutuellement afin d’œuvrer à
l’affranchissement des classes déshéritées. Désormais, c’est en fonc-
tion de l’immense majorité que forment les pauvres d’Amérique la-
tine, comprise comme sujet collectif résultant d’une cause
systémique, que les lois et la justice devront s’appliquer. Ainsi, la
primauté de la personne humaine accueillie dans toute sa fragilité, en
tenant compte de ses besoins fondamentaux et de ses droits élémen-
taires, est resituée au centre de tout l’édifice civilisationnel. Cette ré-
volution éthique présuppose un nouveau contrat social où chaque
personne est reconnue à sa juste valeur. Pour les chrétiens engagés
sur la voie politique à l’orée des années 1970, ce nouveau rapport au
monde implique d’entrer en dialogue avec les marxistes qui combat-
tent pour une même cause.
Le Chili de l’Unité Populaire et de son président emblématique,
Salvador Allende, élu démocratiquement, suscite toujours l’intérêt
des historiens et d’un public soucieux de comprendre le paradoxe
extrême vécu en cette période épique de l’Amérique latine. En effet,
comment interpréter cet élan populaire porté par un si grand nombre
d’ouvriers et de paysans ? Voulant se libérer du joug capitaliste à
l’intérieur d’un processus révolutionnaire et démocratique fondé sur
l’éveil des masses à leur condition d’exploités et par la prise en main
des moyens de production, le peuple chilien, ses majorités ignorées,
émerge sur la scène de l’histoire à la poursuite d’un idéal collectif.
Devant eux se dressent les remparts du monde capitaliste, les puis-
sants intérêts étrangers, les propriétaires du pays associés à
l’exploitation du peuple et des richesses naturelles, et le respect de la
légalité bourgeoise. Allende ne détient qu’un mandat minoritaire et il
16 se doit de respecter le cadre légal de la constitution qu’il poussera
dans ses derniers retranchements.
Après trois ans de lutte, épuisé par le sabotage économique
(grèves patronales, contrebande et marché noir), une propagande de
peur orchestrée par les médias réactionnaires, un barrage systéma-
tique des réformes légales aux deux chambres législatives, une résis-
tance acharnée des tribunaux, et une campagne d’actes terroristes
planifiée par la CIA, le gouvernement de l’Unité Populaire est ren-
versé avec force et rage par des militaires fallacieux, usurpateurs de
la volonté du peuple. En effet, le 11 septembre 1973, Salvador Al-
lende, président constitutionnellement élu du Chili pour un mandat
de 6 ans, allait annoncer la tenue d’un référendum afin de convoquer
une assemblée constituante.
Le père Guy Boulanger nous offre un accès privilégié au Chili de
cette époque mouvementée. Cet oblat a consacré sa vie au service des
travailleurs dans une perspective de transformation sociale inspirée
des valeurs de l’Évangile et du compagnonnage en Jésus-Christ. La
route d’Emmaüs représente assez bien l’approche missionnaire envi-
sagée où ceux qui faisaient route avec Lui ne l’ont pas reconnu avant
qu’il ne pose le geste fraternel et symbolique de la fraction du pain.
Au fond, ce désir d’accompagner les luttes des travailleurs par une
présence discrète qui n’assume pas le leadership, ni n’impose une
parole doctrinaire, apparaît pour le moins original. En effet, comment
témoigner de Jésus-Christ sans afficher sa foi, en acceptant tout sim-
plement d’être au milieu de ceux qui luttent au service des hommes ?
Ce récit de vie débute en 1953 et débouche sur une méthode iné-
dite d’insertion sociale en monde ouvrier qui inclut autant les dimen-
sions historiques, personnelle et communautaire, que la recherche
d’une expression appropriée de la foi comme témoignage de la pré-
sence de Dieu au milieu des luttes de libération. Parallèlement à ce
récit missionnaire, nous vous proposons de revisiter quelques théolo-
giens catholiques des années cinquante et soixante ayant influencé la
vocation missionnaire de Guy Boulanger et de ses compagnons dans
le ministère.
Dans un deuxième temps, apparaît l’histoire de l’Équipe Calama,
initiative exploratoire d’insertion anonyme d’un groupe de prêtres à
17 l’intérieur de la ville minière de Calama. De nombreuses pages de ce
livre sont consacrées à la retranscription fidèle des lettres, des docu-
ments préparatoires et des analyses contextuelles issus de cette expé-
rience hors du commun. Ces textes, jamais publiés à ce jour, révèlent
les tensions au sein de l’Église du Chili et laissent entrevoir le proces-
sus révolutionnaire en marche dans de larges secteurs de la société
civile.
Fidèle aux options fondamentales de Vatican II et de Medellin,
Guy Boulanger tire les conséquences logiques de l’ouverture au
monde d’une Église qui se dit « solidaire des angoisses et des souf-
frances des hommes de ce temps ». D’un commun accord, ses cama-
rades et lui choisissent d’exercer leur ministère à partir de l’option
pour les pauvres. Pour les membres de l’Équipe Calama, il s’agit de
se faire pauvre avec les pauvres afin d’y découvrir les pierres
d’attente, les leaders naturels qui portent en eux les valeurs du bien
commun et le désir de s’engager dans la lutte de libération. Pour ce
faire, ils réalisent ensemble le passage de la condition sacerdotale,
valorisée par la bonne société, à celle d’humbles travailleurs ano-
nymes, peinant à la sueur de leur front, afin d’assumer dans leur
chair le poids du joug qu’endure la classe ouvrière.
Dans un premier temps, c’est sur la description du contexte histo-
rique que portera notre effort interprétatif afin de nous situer dans
l’atmosphère de l’époque où tous les mouvements de transformation
sociale semblent porter leur regard vers le Chili et son expérience
socialiste inusitée. Il ne s’agit pas ici de faire la promotion d’une idéo-
logie au détriment d’une autre, même si le choix de ce sujet, se dérou-
lant sous la présidence du président Salvador Allende, révèle une
certaine sympathie pour les mouvements sociaux d’origine populaire.
Il s’agit plutôt de tracer les contours d’une époque où les référents
culturels et les systèmes de valeurs devaient sans cesse passer
l’épreuve du terrain et de la discussion collective avant d’avoir droit
de cité. Ainsi, sans fausse nostalgie ou romantisme, ni critique pé-
remptoire de ceux qui tentent de construire un monde meilleur, nous
referons le parcours d’un homme qui a fait l’effort d’une compréhen-
sion existentielle de l’expérience humaine des travailleurs miniers.
18 eEn 2013, nous commémorons le 32 anniversaire du décès de Jan
Caminada, prêtre séculier hollandais, leader et inspirateur de
l’Équipe Calama, qui a su mettre à profit ses grandes capacités intel-
lectuelles au service d’une recherche d’authenticité pastorale et mis-
sionnaire dans une perspective de justice sociale. Sans lui, nous
aurions bien peu à dire sur l’expérience chilienne de Guy Boulanger.
En effet, de cette rencontre entre le missionnaire expérimenté et
l’intellectuel désireux de s’approcher des masses ouvrières pour œu-
vrer à leur émancipation, naîtra une expérience frontière entre la pas-
torale ouvrière et l’engagement sociopolitique des chrétiens pour le
socialisme.
Ce livre se partage en trois parties. Une première retrace le con-
texte politique ayant mené à l’élection de l’Unité Populaire, les 17
premières années de l’engagement missionnaire de notre témoin,
Guy Boulanger, et l’évolution de la pensée théologique en Europe et
en Amérique latine ; la seconde est constituée de textes inédits de
l’Équipe Calama, de commentaires sur cette méthode et d’une mise
en situation à l’intérieur d’un contexte politique exceptionnel ; la der-
nière partie traite des lendemains de l’expérience chilienne et de
l’effort pour poursuivre l’insertion organique des chrétiens dans des
mouvements de transformation sociale, et ce, à l’échelle internatio-
nale. Cette période débute en octobre 1973 pour se conclure en 1981 à
la mort de Jan Caminada. Tout au long de cet ouvrage, des commen-
taires et des entrevues avec Guy Boulanger viendront éclairer les dif-
férents aspects de cette pratique innovatrice. S’y superposent une
analyse critique des anciennes structures de l’Église et un désir in-
tense de transformation sociale et ecclésiale, ce qui amènera les
membres de l’Équipe Calama sur le terrain des discussions entre
chrétiens et marxistes, caractéristiques de cette période.
Les textes de l’Équipe Calama reproduits dans ce livre nous appa-
raissent d’une très grande richesse historique. Nous croyons qu’il
vaut la peine de les publier, car plusieurs de leurs critiques demeu-
rent d’actualité. Ils représentent également l’histoire d’une méthode
expérimentale d’une Théologie pratique de libération.
19


PREMIÈRE PARTIE

1953-1969

GENÈSE D’UNE
PRATIQUE NOUVELLE



Chapitre I

Préambule Historique



Géographiquement, le Chili est situé à l’extrême sud du continent
américain. Il s’étend du nord au sud sur une distance de plus de 4200
km, sur une largeur moyenne de 200 km. Isolé comme l’est une ile, à
l’ouest par l’océan Pacifique, à l’est par la cordillère des Andes, au
sud par le Cap Horn et au nord par le désert d’Atacama. Depuis ses
origines, sa population a su développer une farouche identité indé-
pendante des autres colonies espagnoles d’Amérique latine. Santiago,
sa capitale, fondée en 1541 par Pedro de Valdivia, n’est au départ
qu’une garnison ayant pour tâche de protéger tout un pan de
l’empire espagnol des Amériques qui, sur sa frange occidentale,
s’étendra du détroit de Magellan aux côtes de la Californie.
Tout au long de son histoire, cette position géostratégique privilé-
giée fera l’envie des empires britannique et américain, car le Chili est
la porte d’entrée de l’océan Pacifique et un port de ravitaillement des
routes maritimes qui conduisent vers l’Australie, la Nouvelle-
Zélande, la Colombie-Britannique au Canada et autres colonies an-
glaises ; de même que la route privilégiée pour les Américains vers la
côte ouest de l’Amérique du Nord, Hawaï, le Japon, la Chine ou les
Philippines. Après l’indépendance de l’Espagne en 1810, de nom-
breux citoyens britanniques viennent y chercher fortune et pratiquent
le commerce Outre-Atlantique.
23 Cette république mono-exportatrice de nitrate, puis de cuivre ne
e connaîtra qu’un développement lent et désorganisé. Le Chili du XIX
siècle est gouverné par une oligarchie soucieuse de maintenir son
rang en bénéficiant au maximum des contrats d’extraction minière.
Ses dirigeants n’ont pas une préoccupation marquée pour
l’investissement dans la production industrielle et l’accroissement
d’un marché intérieur. La guerre du Pacifique, 1879-1883, accroît en-
core davantage les richesses minières de ce pays au détriment du Pé-
rou et de la Bolivie. Le président Balmaceda, 1886-1891, est le premier
dirigeant à vouloir que l’ensemble de la nation bénéficie des res-
sources extraites de son sous-sol. Pendant les quelques années de son
règne, il investit dans l’éducation, les chemins de fer, les ports, les
aqueducs, l’armée et l’administration publique afin d’entreprendre
une première modernisation de la société chilienne. Voulant
s’opposer au monopole britannique sur les finances, le commerce
extérieur et les mines de salpêtre (nitrate), son gouvernement est ren-
versé, victime d’un coup d’État financé par les capitaux anglais. Il se
suicide en 1891, refusant d’abandonner son poste de président. Pour
plusieurs, Balmaceda préfigure le destin tragique de Salvador Al-
lende, victime des mêmes intérêts impérialistes qui gouvernent les
destinées du Chili.
La prédominance du nitrate dans l’économie chilienne se tra-
duit par un autre fait déterminant pour l’évolution politique du
Chili : l’apparition d’un prolétariat nombreux et combatif qui,
très tôt, va s’organiser. Les luttes incessantes du mouvement
ouvrier et des classes moyennes, contre une bourgeoisie qui
consent à faire des concessions « pour que rien ne change », ex-
plique la formation au Chili d’une démocratie bourgeoise,
comparable à celle que l’on trouve dans les pays européens.
L’histoire du mouvement ouvrier chilien est du reste tout aussi
sanglante que celle du prolétariat européen, et montre que
l’image de calme et de pacifisme que l’on donne généralement
au Chili ne correspond guère à la réalité. Les mineurs des gise-
ments de salpêtre, de charbon et de cuivre, commencent à
es’organiser dès le milieu du XIX siècle. Les conditions de tra-
vail sont, en effet, particulièrement dures, surtout dans « l’enfer
blanc » du salpêtre. Hommes, femmes et enfants font des jour-
24 nées de douze et parfois même seize heures, sous un soleil tor-
ride. Le soir, la chaleur se retire très vite et les baraquements de
terre séchée les abritent mal du froid, pénétrant, intolérable.
Une partie du salaire est payée en jetons, pour obliger les tra-
vailleurs à se fournir dans les magasins des entreprises, qui
5perpétuent ainsi le vieux système colonial .
De par son caractère insulaire et sa position géostratégique privi-
légiée, cette ex-colonie isolée du monde formera une société à part où
les idéaux démocratiques, (séparation des pouvoirs, droits de
l’homme et liberté d’expression), prendront lentement racine. À
l’intérieur de cette jeune république qui navigue à vue à la recherche
de son indépendance, les valeurs de la modernité vont être portées
par le Parti Libéral, puis par le Parti Radical créé à partir de ses rangs
en 1863. Ce parti formera le gouvernement à de nombreuses reprises
e eau cours des XIX et XX siècles, sachant négocier habilement sa place
au sein des différentes coalitions exerçant le pouvoir, mais toujours à
l’intérieur d’un idéal de progrès social pour le Chili. Ainsi, le Parti
Radical sera le premier à proposer la séparation de l’Église et de
l’État, et qui fera la promotion d’une amélioration substantielle des
droits des femmes ainsi que de l’enseignement laïc et public au pri-
maire pour tous les enfants.
Représentants des classes moyennes et de la bourgeoisie indus-
trielle, l’aspect « social » de leur programme reste longtemps
ambigu et la plupart des radicaux s’allieront même aux adver-
saires de Balmaceda en 1891. Ce n’est qu’en 1906, avec la pré-
dominance du courant animé par Valentin Letelier, que se
préciseront les exigences de réformes sociales. Assez paradoxa-
lement, on a pu expliquer la croissance ultérieure du Parti Radi-
cal à partir des conditions de dépendance du secteur primaire
exportateur. Anibal Pinto fait remarquer qu’en Argentine, par
exemple, pays tirant alors la totalité de ses ressources de
l’élevage, la propriété terrienne était entre les mains de
l’oligarchie locale et les revenus provenant des exportations de

5 Catherine LAMOUR, Le pari chilien, Paris, Stock, 1972, p. 89.
25 cuir, de laine et de viande, se trouvaient partagés entre les pro-
ducteurs nationaux, l’État ne percevant qu’une part infime de
ces revenus. Au Chili, par contre, le secteur minier (nitrate, puis
cuivre) étant la propriété exclusive de compagnies étrangères,
une grande partie des revenus des exportations était certes
transférée à l’étranger, mais ce qu’il en restait revenait à l’État,
non à des particuliers comme en Argentine, sous forme
d’impôts, de droits de douane, etc. C’est donc le gouvernement
chilien qui administrait, dépensait et distribuait une part impor-
tante des ressources provenant du commerce extérieur. Cette
politique contribua à l’élargissement des services publics et au
développement d’une classe moyenne nombreuse, représentée
par le Parti Démocrate (fondé en 1887) et surtout le Parti Radi-
6cal .
Il semble cependant que la culture politique et intellectuelle chi-
lienne était bien en avance sur ses capacités économiques et sociales.
eAinsi, au milieu du XX siècle, le Chili enregistre des taux de mortali-
té infantile records de 250 pour mille, et de 450 pour mille dans les
cabanes insalubres des faubourgs de Santiago qui servent de refuge
7aux plus défavorisés. Cette société qui se développe selon des
rythmes différents paraît incapable de partager sa richesse et de la
réinvestir pour le mieux-être de tous. C’est sans doute pour cette rai-
son que l’histoire du Chili n’a pas échappé à la violence répressive
d’une oligarchie soucieuse de se maintenir au sommet de la hiérar-
chie sociale tout en demeurant ouverte aux apports extérieurs espa-
gnol, britannique, allemand, français et nord-américain. Sur cette

6 Alain LABROUSSE, L’expérience chilienne, Réformisme ou révolution ? , Paris, Seuil, 1972, p.
49.
7 En 1939 moururent au Chili 36 736 enfants âgés de moins d’un an, c’est-à-dire 225
pour 1000 naissances vivantes, tandis qu’en Norvège, à la même époque, à peine
meurent 49 pour 1000, 87 en Nouvelle-Zélande, 94 en Australie. Pour chaque dix
enfants qui naissent, deux meurent dans le premier mois de vie, le quart avant la
première année et presque la moitié avant neuf ans. Le Chili occupe, avec une grande
différence sur les autres pays, le premier rang en mortalité infantile. Alberto HUR-
TADO, Es Chile un país católico ? (1941), p. 120, Tony MIFSUD, El sentido social : el
legado ético del padre Hurtado, Santiago, Centro de espiritualidad ignaciana, Universi-
dad Alberto Hurtado, 2005, p. 111.
26 question, les luttes ouvrières, où les mines constitueront les premiers
bastions de revendications sociales et salariales, apparaissent révéla-
trices de l’oppression qui sévit à l’endroit de la majorité de la popula-
tion métisse de ce pays.
Le salpêtre est exporté vers l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie
afin de fertiliser les terres agricoles. Le grand capital national et
étranger bénéficie pendant un siècle de l’exploitation de cet or blanc,
sans considération pour les conditions des travailleurs qui travaillent
pieds et mains nus. Traités comme du bétail, ceux-ci sont maintenus
dans une discipline stricte par des gardes armés. Les grèves et les
erevendications syndicales du début du 20 siècle sont réprimées avec
violence et font parfois des morts par centaines. Malgré cela, ou plu-
tôt à cause de cela, le secteur minier constitue le berceau de
l’organisation syndicale et de la gauche au Chili. Autre facteur ayant
grandement contribué à l’émergence d’une conscience ouvrière : la
présence dans cette région d’une main-d’œuvre cosmopolite, venue
du monde entier pour tenter sa chance dans ce nouvel Eldorado.
Les premières grèves massives éclatent en 1890. Balmaceda est
président de la République. Il refuse de faire intervenir l’armée,
malgré l’insistance des entrepreneurs anglais. Par la suite, la
violence de la répression croîtra de pair avec la combativité des
organisations ouvrières. En 1903, une grève des travailleurs du
port de Valparaiso se solde par cinquante morts et deux cents
blessés. En octobre 1905, Santiago vit sa « semaine rouge ». La
population laborieuse de la capitale se soulève pour protester
contre l’augmentation du coût de la vie. La police tire et tue
soixante-dix personnes. En février 1906, la marine de guerre in-
tervient contre les ouvriers et les mineurs d’Antofagasta, qui
demandaient des augmentations de salaires, et une heure et
demie d’arrêt pour déjeuner. On compte cent morts. Le 21 dé-
cembre 1907, c’est la « commune de Iquique ». Les mineurs de
la « Pampa salitrera » arrêtent le travail et se rassemblent dans le
port d’Iquique. Les ouvriers se joignent à eux pour former un
comité de grève qui assume la direction de la ville. La troupe
intervient alors que vingt mille grévistes se trouvent rassemblés
devant l’école Santa Maria pour élaborer la liste de leurs reven-
27 8dications. On dénombre deux mille morts . Les survivants sont
transférés au Club de sport où le massacre continue. Ils sont en-
suite embarqués de force dans des trains et renvoyés dans
9« l’enfer blanc » .
Le Parti Communiste Chilien est l’un des plus anciens d’Occident,
il a été fondé avant même la naissance du Parti Communiste Sovié-
10tique . Son histoire s’enracine dans les luttes ouvrières des mineurs
du salpêtre du désert d’Atacama. Les conditions de travail sont ba-
fouées par les compagnies qui exploitent les gisements de nitrate
pendant l’âge d’or de cette industrie. Les logements fournis sont la-
mentables, les salaires trop bas et la protection sociale inexistante. Les
accidents sont nombreux et jusqu’en 1935, les mineurs sont payés
avec des jetons qui ne servent qu’à l’intérieur des établissements con-
trôlés par la compagnie. En cas de licenciement pour inconduite ou
pour activité syndicale, les hommes sont expulsés du campement
avec leur famille sans aucun préavis ou dédommagement. La ville
minière et toutes ses habitations appartiennent à la compagnie, ce qui
rend toute épargne extrêmement difficile et soumet les travailleurs à

8 Nous avons visité Iquique à l’été 2010 et nous avons été surpris de constater que cet
événement n’était commémoré que par une petite plaque qui n’indiquait ni le nom-
bre de victimes ni la nature de l’événement, tandis que la ville est remplie de monu-
ments à la gloire des héros militaires. Étant donné la valeur patrimoniale de ce site
qui attire des visiteurs étrangers, il est triste de constater que les honneurs de la mé-
moire ne soient rendus qu’aux bourreaux. NDA
9 LAMOUR, Le pari chilien, p. 90.
10 Le Parti Ouvrier Socialiste (POS) a été fondé à Iquique en 1912, par Luis
Emilio Recabarren et une trentaine de mineurs. Il s'est transformé en adhé-
erant à la III Internationale (KomIntern) en Parti Communiste du Chili en
e er1922 (III congrès du POS, I du PCCH). Hors-la-loi au Chili entre 1948 et
1958, ce n'est que plus tard, en 1970, qu'il accédera au pouvoir lors de son
union avec le Parti Socialiste chilien pour former l'Unité Populaire chilienne.
Il retombe dans l'illégalité en 1973 après le coup d'État du général Pinochet.
Les membres du Parti montent alors une organisation de guérilla, le Parti
redevient légal avec le retour de la démocratie en 1990. Le Parti a notam-
ment compté parmi ses membres Pablo Neruda, Violeta Parra et Víctor Jara.
Source : Wikipedia.
28 un régime de docilité. De plus, le cours du nitrate demeure haute-
ment dépendant des événements internationaux.
Avec l’éclatement de la grande crise économique mondiale de
1929-1933, le mouvement ouvrier chilien franchit une nouvelle
étape qui donne lieu à la formation de toute une gamme de
groupes d’extrême gauche distincts du Parti Communiste et de
sa politique ultra-sectaire à l’époque. C’est de la fusion de cer-
tains de ces groupes que naquit en avril 1933, le Parti Socialiste
du Chili, dont le rôle très important dans le mouvement ouvrier
et la politique du pays n’a cessé de se confirmer. Le Chili est à
cette époque un pays sous-développé soumis à l’exploitation
conjointe de l’impérialisme et de l’oligarchie terrienne et finan-
cière. L’impérialisme (essentiellement nord-américain, anglais,
allemand) contrôle les principales ressources du pays : nitrate,
cuivre, fer, manganèse, etc., s’introduit dans les mines, les
banques, les services publics, les industries, le commerce. Des
couches restreintes de la bourgeoisie indigène compradore par-
ticipent dans certains de ces domaines : 626 grands proprié-
taires terriens avec des propriétés de plus de 5000 hectares, se
partagent 14 millions d’hectares tandis que 150 000 proprié-
taires possédant moins de 50 hectares chacun, se partagent 1,3
11million d’hectares .
Si l’injustice constitue l’ingrédient primordial de sa composition
sociale, en contrepartie, une conscience de classe émerge dans l’esprit
des travailleurs qui renoncent lentement à leur état de soumission.
Ainsi, l’oligarchie devient peu à peu assiégée par une population qui
apprend à s’organiser et à faire valoir ses droits. Cherchant à gagner
du temps, différentes réformes législatives sont proposées à la masse
dans l’espoir de calmer la vindicte populaire. C’est sur ce chemin des
promesses déçues et des manigances politiques qu’apparaît le Parti
Socialiste chilien, représentant des masses laborieuses, dédié à

11 Michel RAPTIS, Quel socialisme au Chili ? Étatisme ou autogestion, Dossier de la participa-
tion des travailleurs au processus révolutionnaire du pays, Paris, Éditions Anthropos, 1973,
p. 19-20.
29 l’avancement social du pays. Le docteur Salvador Allende est l’un des
membres fondateurs de ce parti.
Au début des années 1930, le Chili détient quelques tristes re-
cords mondiaux qui parlent éloquemment des conditions de vie
des masses : la plus haute mortalité infantile et la plus haute
mortalité par tuberculose. L’espérance de vie se situe aux envi-
rons de 23 ans. La déclaration des principes du Parti Socialiste
lors de sa constitution reflète la pression de cette réalité sociale
en plaçant d’emblée cette organisation, dès sa naissance, dans la
catégorie des formations centristes de gauche. Le Parti Socia-
liste adopte le marxisme « rectifié et enrichi par tous les apports
scientifiques du devenir social incessant, comme méthode
d’interprétation de la réalité », ainsi que le principe de la lutte
des classes, « de la dictature des Travailleurs », nécessaire à la
« transformation totale du régime capitaliste », et rejette la pos-
sibilité d’une « transformation évolutive à travers le système
démocratique ». Il déclare d’autre part que la doctrine socialiste
est de caractère international et exige « une action solidaire et
12coordonnée des travailleurs du monde » .
Autre acteur politique important de ce premier siècle d’histoire
démocratique, le Parti Conservateur se présente comme le gardien de
la foi et de l’Église catholique, en opposition au Parti Libéral qui se
13définit comme moderne et progressiste . Jusqu’en 1935, être catho-
lique correspond de fait à un appui inconditionnel au Parti Conserva-

12 Ibid., p. 20-21.
13 e e Entre la fin du XIX siècle et les années 50 du XX siècle, l’Église semblait plus à
l’aise dans une condition intemporelle, tandis que le devenir apparaissait comme le
signe de la condition éphémère et profane de l’humanité. Une sorte d’infirmité cons-
titutive à laquelle seuls les catholiques étaient soustraits par la grâce divine, placés
dans une condition d’immunité à l’égard du mouvement historique général. Pour le
dire en d’autres termes, une sorte de monophysisme pratique s’était peu à peu impo-
sé, aux yeux duquel l’incarnation de Jésus de Nazareth n’était pas une union réelle
du Fils de Dieu et du Fils de l’Homme, l’acte définitif d’alliance du Dieu d’Abraham,
d’Isaac et de Jacob avec l’homme, ni le rachat de l’histoire du péché, mais unique-
ment l’exemption jalouse et arbitraire de la condition humaine de certains privilégiés.
Giuseppe ALBERIGO, Christianisme en tant qu’histoire, dans Marie-Dominique
CHENU, Une école de théologie : Le Saulchoir, Paris, Cerf, 1985, p. 27.
30 teur, représentant des valeurs traditionnelles et des secteurs oligar-
chiques du pays. Cependant, la montée des organisations syndicales
et la misère sociale engendrée par le type de développement capita-
liste emprunté par le Chili, conduit un certain nombre de jeunes intel-
lectuels chrétiens à questionner cet alignement obligé qui ne produit
aucun bénéfice pour la majorité de la population. L’évolution sociale
semble stagner et certains prêtres s’interrogent sur le bien-fondé
d’une rhétorique qui se confine aux actes de charité.
Pour défendre l’Église du libéralisme laïcisant, le Parti Conser-
vateur fut créé. En raison de la séparation de l’Église et de
l’État, la lutte cessa. Presque simultanément débuta une lutte
sociale, comme conséquence de la prise de conscience des
masses ouvrières. Ensuite, les dirigeants du Parti Conservateur
voulurent à tout prix que leur formation continue à être consi-
dérée comme le seul parti catholique et, en ce sens, ils parvin-
rent à avoir l’appui de plusieurs évêques et d’une partie
considérable du clergé. Depuis lors, les dirigeants du Parti Con-
servateur ont été les défenseurs des intérêts patronaux. Dans
leur majorité, ils appartiennent à la classe des plus riches et des
catholiques les plus en vue, de sorte que pour le pays, Parti
14conservateur était synonyme de Parti Catholique .
Au début des années 1930, influencé par Jacques Maritain qu’il a
d’ailleurs visité en Europe, Eduardo Frei et quelques amis fondent la
Phalange nationale au sein même du Parti Conservateur. En 1938,
critiqué pour leur position sociale, ce groupe quitte les conservateurs
pour former la Démocratie Chrétienne qui propose un christianisme
social, voie mitoyenne entre le capitalisme traditionnel et le commu-
15nisme athée . Pendant les années 1950, le parti se consolide en

14 MIFSUD, El sentido social : el legado ético del padre Hurtado, p. 108.
15 Pour Maritain, le communisme russe, qui est la forme concrète du marxisme, est un
bloc sans fissure. C’est un système complet que l’on peut déduire de l’athéisme. C’est
l’athéisme poussé jusqu’à ses conséquences extrêmes. Il n’est d’ailleurs viable que
parce qu’il est, lui-même, une religion. Au fond, c’est une hérésie chrétienne. Comme
il s’agit d’un système indivisible, il faut le rejeter en bloc. Au système communiste,
Maritain croit pouvoir opposer un système chrétien complet, lui aussi. La religion
chrétienne sera complétée par un programme temporel appelé chrétienté profane,

31 s’appuyant sur les bases du syndicalisme chrétien fondé par le jésuite
Alberto Hurtado, l’Action catholique et les membres des classes
moyennes qui se détachent progressivement des vieux partis tradi-
16tionnels, libéral et conservateur . Au moment de cette scission, les
démocrates-chrétiens font ce constat :
Le courant social-chrétien se retrouve avec trois défis : (a) Ques-
tionner la prédominance d’une action paternaliste, c’est-à-dire,
sans critiquer le système même, qui caractérise le monde conser-
vateur devant la situation sociale dramatique des ouvriers ; (b)
Reconnaître l’importance de former des syndicats ouvriers catho-
liques pour défendre les revendications économiques du monde
du travail, et aussi comme une alternative aux syndicats mar-
xistes ; et (c) Insister sur la nécessité impérative de rechercher des

dont les principes sont empruntés au néo-thomisme : il s’agit d’une société basée sur
la réhabilitation de l’homme, de la liberté et de la conscience humaine selon la doc-
trine thomiste. Ce programme temporel chrétien suppose le rejet et la destruction de
l’idéal et des valeurs bourgeoises. Il s’agit de faire la liquidation de l’homme bour-
geois, dont le marxisme, au fond, accepte le principal. Joseph COMBLIN, Théologie de
la révolution, Paris, Éditions universitaires, Encyclopédie universitaire, 1970, p. 274-
275.
16 La Démocratie Chrétienne est apparue au sein des partis catholiques conservateurs
comme une minorité d’opposition à la ligne conservatrice de la majorité. La Démo-
cratie Chrétienne est née d’une dénonciation de la connivence entre les partis catho-
liques et l’ordre établi, c’est-à-dire le capitalisme triomphant. On découvrit la raison
d’être de cette connivence : c’était l’utopie d’une restauration médiévale. Lorsqu’il
apparut que cet idéal était une impossibilité historique, il fallut dissocier la défense
des droits de l’Église de la politique sociale. Il n’était plus possible de croire que la
seule défense de l’Église allait résoudre les problèmes sociaux. Il fallait donc entre-
prendre une politique sociale. On vécut dans l’action et la nécessité de la distinction
entre les deux formes d’action, spirituelle et temporelle. L’une exigeait la défense des
droits de l’Église, et l’autre une réforme sociale. Cette distinction allait être posée
théoriquement par Maritain. La doctrine sociale de l’Église allait recevoir une nou-
velle finalité et une nouvelle interprétation. On allait lui demander de fournir les
principes qui devaient maintenir la spécificité de la Démocratie Chrétienne. Puisqu’il
fallait détacher l’action sociale chrétienne du Moyen-Âge, il en résultait que la doc-
trine chrétienne n’était pas suffisante à elle seule pour fonder un programme d’action
concrète. En tant que doctrine spirituelle, elle contenait les principes fondamentaux
d’une action temporelle, mais pas assez clairs pour en faire un programme. L’action
catholique était l’organe de l’Église chargée de publier les principes généraux. Ibid.,
p. 74.
32 réformes politiques et, pour cela, dépasser la posture d’un Parti
catholique, puisque le Parti Conservateur n’est pas disposé à ins-
17taurer de telles réformes .
L’arrivée de ce nouvel acteur politique contribuera énormément à
l’éveil de nombreux catholiques à la nécessité de remédier aux causes
de la misère sociale. Encore hésitants à adopter les thèses marxistes
comme base des transformations sociales à entreprendre, les démo-
crates-chrétiens font cependant le même constat que les intellectuels
chrétiens comme Maritain, Cardijn ou Lebret. Il ne suffit plus de dé-
noncer le marxisme comme une idéologie erronée, il faut répondre
effectivement aux besoins fondamentaux de la majorité de la popula-
tion, alors qu’on dispose des moyens technologiques pour le faire.
Joseph Comblin indique toutefois les limites objectives que doit af-
fronter la Démocratie Chrétienne :
Le modèle de la chrétienté sacrale répondait à des forces histo-
riques. Il ne semble pas que la chrétienté profane soit plus
qu’une vue de l’esprit. D’ailleurs, Maritain est idéaliste dans
son interprétation de l’histoire. Il suppose que la bourgeoisie est
une doctrine, un système de valeurs qui subsiste en soi. Il n’en
voit pas l’infrastructure économique. Il croit que l’on convertira
la bourgeoisie par des instructions, alors qu’il s’agit d’une
classe sociale qui a tous les pouvoirs en mains. Derrière la cul-
ture bourgeoise, il y a le système capitaliste. Ni Maritain, ni ses
émules ne prévoient le moyen de dépasser le capitalisme qui
maintient les valeurs bourgeoises. Ce n’est pas un simple sys-
tème d’idées, comme le néo-thomisme, qui va pouvoir affronter
la force concrète et matérielle du capitalisme. L’expérience l’a
prouvé : les partis démocrates-chrétiens qui ont tenté
d’appliquer ces idées ont été absorbés par le capitalisme et sont
devenus des partis bourgeois. Or, ce qui est l’essentiel du mar-
xisme, c’est que l’on ne détruit pas le capitalisme et l’homme
bourgeois avec des idées. Il faut une révolution. C’est ici
qu’intervient la question chrétienne. Peut-on dire que le chris-

17 MIFSUD, El sentido social : el legado ético del padre Hurtado, p. 34.
33 tianisme dispose d’une révolution de rechange, capable de faire
l’économie de la collaboration marxiste ? L’expérience en a été
faite au Chili. Elle a été concluante : en ce moment, les catho-
liques, à eux seuls, ne disposent pas d’une révolution de re-
change. Et il n’est même pas certain qu’il soit souhaitable qu’ils
en aient une. Or, c’est sur le terrain pratique de la révolution
18. que le problème du marxisme se pose

La montée de la gauche
Les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale témoignent
d’une grande effervescence géopolitique alors que le monde s’installe
dans une logique bipolaire entre le bloc socialiste et le bloc capitaliste.
Au Chili, cette période est marquée par l’avènement au pouvoir, en
1946, du gouvernement de Gonzalez Videla du Parti Radical. Élu
grâce à une coalition avec le Parti Communiste, il nomme trois de ses
membres ministres de son gouvernement. Au bout de quelques mois,
les communistes démissionnent, Videla rompt les relations diploma-
tiques avec l’Union soviétique et débute une véritable chasse aux sor-
cières. Même s’il ne s’agit pas d’une dictature militaire à proprement
parler, le Parti Communiste se voit interdit et ses membres sont em-
prisonnés ou destitués de leurs fonctions. Cet interdit est dirigé
contre l’avant-garde syndicale très militante dans l’organisation des
masses. Le péril rouge représenté par l’Union soviétique effraie la
bourgeoisie chilienne qui soupçonne, à tort, les dirigeants commu-
nistes de fomenter une révolution prolétarienne en ce pays.
Le 3 septembre 1948, la Loi de défense de la démocratie – sur-
nommée Loi Maudite – est promulguée. Cette loi déclare le Par-
ti Communiste hors la loi. Tous les militants sont rayés des
listes électorales – soit environ 23 000 personnes –, les élus des-
titués, les libertés d’organisation et de grève suspendues. Cette
loi restera en vigueur jusqu’en 1958. Une décennie bien sombre
où le simple fait de soutenir une grève est un crime passible de

18 COMBLIN, Théologie de la révolution, p. 275.
34 déportation. Un article du Mercurio d’Antofagasta daté du
25 août 1949 fait état du licenciement expéditif de 151 profes-
seurs et de 175 fonctionnaires ordonné par le gouvernement. Ils
sont accusés d’être communistes et déportés à Pisagua. La loi
de 1948 s’attaque au mouvement ouvrier dans son ensemble.
Elle provoque aussi des problèmes chez les socialistes dont une
frange (Salvador Allende en fait partie) s’oppose aux mesures
19anticommunistes .
Afin de comprendre l’avènement du gouvernement minoritaire de
Salvador Allende, il faut interpréter ses actions à l’intérieur d’un con-
tinuum historique qui remonte au début des années cinquante avec
les gouvernements populistes du général Carlos Ibanez, 1952-1958,
suivi du gouvernement archi-libéral d’Alessandri, 1958-1964, puis de
la Démocratie Chrétienne d’Eduardo Frei, 1964-1970. Au Chili, les
moyens de subsistance des travailleurs et des petits paysans se dété-
riorent sans cesse, notamment à cause du phénomène
d’hyperinflation accompagnant l’endettement successif du pays qui
doit investir massivement dans ses infrastructures dans l’espoir
d’accéder au rang de nation développée.
Les élections de 1958 marquèrent, après le « populisme autori-
taire » d’Ibanez, un retour à la politique des partis : s’affrontent
en effet la droite classique, la gauche marxiste, la Démocratie
Chrétienne, le Parti Radical. Face à la candidature de Jorge
Alessandri, Allende échouait de peu, la victoire lui étant ravie
par la candidature du « Curé de Catapilco », Antonio Zamo-
rano, ex-député du FRAP, très aimé dans certains milieux po-
pulaires. Cette candidature de diversion obtint 41 300 voix,
alors que 30 000 voix séparaient Allende d’Alessandri. Les ré-
sultats du scrutin furent les suivants : Alessandri 390 000, Al-
lende 360 000, Frei 250 000, Luis Bossay (radical) 190 000,
20Antonio Zamorano 40 000 .

19 Véronique BRUNET, Chili : Sur les traces des mineurs de nitrate, Paris, L’Harmattan,
Documents Amérique latine, 2006, p. 271.
20 LABROUSSE, L’expérience chilienne, p. 57.
35 Pendant les années du gouvernement Alessandri, la situation de-
vient insoutenable pour la majorité des Chiliens. Une famille ouvrière
ou paysanne parvient difficilement à survivre, les revenus ne suivant
pas la hausse des prix. L’inflation atteint des indices de 25 à 30 % par
année et, malgré les revendications syndicales, les salaires ne sont
jamais réajustés de manière convenable. Les travailleurs doivent des-
cendre dans les rues, faire la grève et employer la force pour se faire
entendre devant un gouvernement qui persiste à les ignorer et qui les
réprime lorsqu’il le juge nécessaire. Tout au long de cette période, le
peuple prend progressivement conscience de ses conditions
d’existence et manifeste de manière croissante le désir de s’organiser
pour prendre en main sa destinée.
À cette époque, la révolution cubaine permet aux masses popu-
laires d’espérer des transformations radicales au sein de la société
chilienne. Conscientes de cela, les élites, avec l’appui de Washington,
proposent un chemin alternatif au progrès de la nation en reconnais-
sant les aspirations légitimes des travailleurs et des paysans démunis.
La Démocratie Chrétienne se fait alors le porte-étendard des revendi-
cations populaires en offrant une plate-forme électorale beaucoup
moins radicale que le FRAP (Front d’Action Populaire), mais pouvant
se vanter de préserver l’héritage chrétien et de maintenir le pays loin
de l’intervention hégémonique de Moscou, répondant ainsi à la peur
21viscérale du communisme athée . En fait, dès 1962, les jésuites du

21 La Démocratie Chrétienne repose sur le postulat qu’il existe une troisième voie
intermédiaire entre les mouvements conservateurs et les mouvements réformistes ou
erévolutionnaires nés au XIX siècle, entre la droite et la gauche. Cette troisième voie a
son fondement dans la doctrine sociale de l’Église. Non que celle-ci l’énonce explici-
tement, car elle se contente d’énoncer une éthique et c’est à l’office de l’Action catho-
lique de la divulguer. Mais on peut en déduire un programme d’action, et ses
exigences sont telles qu’elles obligent les chrétiens à former un mouvement à part,
une troisième voie pour le promouvoir : ce sera le rôle de la Démocratie Chrétienne.
Théoriquement l’adhésion à la Démocratie Chrétienne est libre. Les encycliques ne
l’exigent pas. Mais pratiquement, il n’est de choix pour un catholique qu’entre le
Parti Conservateur fondé sur la première interprétation des encycliques, et le Parti
Démocrate Chrétien, fondé sur la deuxième. Qui veut des réformes sociales doit
nécessairement adopter la voie démocrate-chrétienne. La hiérarchie l’a toujours rap-
pelé au moment opportun. En fait, donc, la Démocratie Chrétienne est fondée sur les
encycliques, et la fonction de la doctrine sociale chrétienne, c’est de garantir les partis

36 centre Bellarmin de Santiago avec sa revue Mensaje, proposent un
chemin vers la révolution qui devra se faire de manière pacifique
grâce à la Démocratie Chrétienne. Ce programme s’intitulera « Révo-
lution dans la liberté ». Selon l’éditorial du mois de décembre 1962,
signé par Hernan Larrain :
« La majorité prend conscience de sa force, de sa misère et de
l’injustice de cet ordre politique, social et économique qu’on
l’oblige à accepter ; et cette majorité n’est plus disposée à at-
tendre plus longtemps. Elle exige un changement : un change-
ment rapide, profond et total des structures. Si la violence est
nécessaire, elle est disposée à se servir de la violence ». Que
voulait-on dire ? En réalité, le groupe de Mensaje était convain-
cu que la violence ne serait pas nécessaire. L’usage du mot ré-
volution était en grande partie opportuniste et apologétique. Le
fait est que les mouvements marxistes allaient profiter du pres-
tige de la révolution, et notamment de la révolution cubaine,
pour menacer les positions établies. Ce que Mensaje entendait
offrir, et avec lui, la Démocratie Chrétienne, c’était une solution
de rechange : faire l’équivalent de la révolution sans la révolu-
tion. C’est pourquoi on noircissait le tableau à plaisir, lorsqu’il
s’agissait de décrire la situation révolutionnaire. En réalité, on
ne croyait pas réellement à une révolution inévitable. Mais il
fallait montrer l’urgence du danger communiste. C’est pour-
quoi, lorsqu’il s’agissait d’offrir les remèdes à la situation révo-
lutionnaire, on changeait brusquement de registre. La situation
devenait tout à coup plus rassurante, on en viendrait parfaite-
ment à bout moyennant des réformes. C’était donc en réalité,

démocrates-chrétiens et les associations sociales qui lui fournissent ses assises : elle
fonde la troisième voie. Théoriquement, il y a distinction entre l’Action catholique et
la Démocratie Chrétienne, mais la distinction est plus théorique que réelle. Ce sont
deux organismes d’une même organisation. Entre les deux la continuité est telle que
l’Action catholique a fourni à la Démocratie Chrétienne presque tous ses dirigeants et
ses cadres. COMBLIN, Théologie de la révolution, p. 75.
37 un concept de réforme revêtu du mot de révolution pour des
22raisons d’opportunisme .
Aux élections de 1964, Salvador Allende se présente pour la troi-
sième fois à la présidence du pays. Il est à la tête d’une coalition for-
mée des partis de gauche, connue sous l’acronyme FRAP. Devant sa
montée dans les sondages, la droite réunie à l’intérieur du Front dé-
mocratique qui regroupe les partis libéral, conservateur et radical,
retire son candidat afin de permettre l’élection du candidat de la Dé-
mocratie Chrétienne, Eduardo Frei, jugé beaucoup moins radical
qu’un socialiste. Pour le peuple, la Démocratie Chrétienne devient
l’alternative possible aux vieux partis aristocratiques. Dans ces cir-
constances, il s’agit d’une force progressiste qui promet des améliora-
tions appréciables de la situation de la classe ouvrière, sans toutefois
aller aussi loin dans les transformations sociales que ne le propose le
Front d’action populaire. Par ailleurs, des rumeurs de fraudes électo-
rales et de coalitions des partis de droite, avec le soutien financier de
l’ambassade américaine via les fonds de la CIA, soutiennent qu’il y
eut un effort concerté pour contrer l’élection d’Allende. Selon des
sources officielles à Washington, jusqu’à 20 millions de dollars au-
raient été versés à la campagne du candidat démocrate-chrétien par
les partis frères d’Italie et d’Allemagne, les familles royales de Bel-
gique, de Hollande et d’Espagne, le Vatican, de même que les
grandes sociétés étrangères ayant des intérêts au Chili. De fait, toute
la droite américaine et européenne semble s’être coalisée contre la
victoire d’un marxiste aux élections présidentielles de 1964.
Le clan Edward subventionna la campagne de Frei et mit à son
service les colonnes de son quotidien, l’influent El Mercurio,
bien que le programme de la Démocratie Chrétienne eût pris un
ton beaucoup plus avancé, au point de ressembler à celui
d’Allende. Il y était question d’association capital-travail au ni-
veau de l’industrie, de références à l’autogestion yougoslave et
aux kibboutzim en matière agricole, d’intégration à la vie na-
tionale des classes défavorisées au moyen d’organisation de

22 Ibid., p. 29-30.
38 base, de guerre à la pauvreté, de promotion populaire. La « chi-
lénisation » devait enfin permettre à l’État de prendre un con-
trôle majoritaire dans la production du cuivre, et de financer
ainsi l’immense programme de réalisations sociales. Les ana-
lyses du FRAP sur les causes structurelles du sous-
développement chilien n’étaient pas fondamentalement diffé-
rentes de celles de la Démocratie Chrétienne. C’est dans le do-
maine des nationalisations, beaucoup plus radicales, qu’il s’en
distinguait essentiellement : mines, banques, compagnies
23d’assurances et services publics .
Eduardo Frei obtient 55 % des suffrages et gouverne sans com-
promis tout au long de son mandat présidentiel de six ans. Avec sa
majorité, il n’a aucun besoin du soutien des autres partis politiques
pour faire adopter ses projets de réformes sociales. Ceci lui vaudra
l’hostilité de la gauche et de la droite lors des élections de 1970. En
peu de temps, les réformes proposées par la Démocratie Chrétienne
sont considérées comme trop limitées par les partisans de la gauche
au sein même de son parti qui veulent accélérer le processus de trans-
24formation sociale . Au contraire, pour les secteurs conservateurs qui
dominent l’économie en alliance avec le grand capital international, le

23 LABROUSSE, L’expérience chilienne, p. 84.
24 Dès 1964, un groupe de jeunes militants adoptèrent une position critique à l’égard
d’Eduardo Frei, rejetant en particulier l’influence occulte du jésuite Roger Vecke-
mans. Ce groupe rejoignait un courant de gauche déjà ancien à l’intérieur du Parti,
représenté en particulier par Rafael Agustin Gumucio, un des fondateurs de la Pha-
lange, et Julio Silva Solar. Ce groupe publia un Manifeste d’une génération créatrice qui
fut l’une de ses premières tentatives d’analyse des classes de la société chilienne.
Cette opposition ne cesse de se renforcer. En novembre 1966, un certain nombre de
dirigeants universitaires sont expulsés du Parti. En novembre 1967, un an après le
massacre survenu à la mine « El Salvador », il lance un manifeste attaquant le
freïsme, « main de fer de la révolution dans la liberté », et le silence complice de la
bureaucratie du FRAP. À la même époque, un Congrès interprovincial de la jeunesse
démocrate-chrétienne rassemblant les délégués de Santiago, O’Higgins et Colchagua,
demande que soient exclus de la DC « les éléments de droite compromis avec
l’oligarchie nationale et l’impérialisme, quelle que soit l’importance que la bourgeoi-
sie leur donne… Le Parti doit être la barricade des travailleurs en lutte, et non l’écran
des grands propriétaires terriens, des industriels et des directeurs de banques ». Ibid.
p. 162-163
39 gouvernement de Frei ouvre la voie à l’élection des socialistes en
créant des attentes qu’il ne parvient pas à remplir. Dans les faits ce-
pendant, même s’il s’appuie sur une forte législation sociale intitulée
« Révolution dans la liberté », le programme de la Démocratie Chré-
tienne ne vise qu’à endiguer la monté des forces populaires qui ré-
clament un plus grand partage des richesses, des terres notamment,
la nationalisation des ressources naturelles du pays et un meilleur
accès à l’éducation, au travail, à la santé et au logement. Inscrit dans
le programme d’aide économique américaine, « Alliance pour le pro-
grès », ce gouvernement se trouve coincé entre les aspirations légi-
times du peuple et les moyens financiers d’un pays à l’économie
dépendante. En définitive, le gouvernement de la Démocratie Chré-
tienne possède fort peu de moyens pour modifier la dynamique des
rapports sociaux. De plus, celui-ci est redevable envers tous ceux qui
ont financé sa victoire électorale.
Le préambule du projet de loi concernant la réforme agraire,
présenté au Congrès le 22 novembre 1965 par Eduardo Frei, un
an après qu’il eut accédé à la présidence de la République, dé-
clare en particulier : « Par la réforme agraire, nous cherchons à
transformer les structures de l’agriculture de telle façon qu’elles
permettent d’intégrer tout le secteur rural au développement
social, culturel, économique et politique de la nation. » La ré-
forme agraire constituait indiscutablement un des éléments es-
sentiels du programme de la Démocratie Chrétienne, pour la
réussite duquel le nouveau gouvernement allait mobiliser une
part importante de ses ressources matérielles et surtout hu-
maines ; sa mise en œuvre allait également accaparer l’attention
de l’opinion publique chilienne et susciter les polémiques les
plus vives. De ce projet, en somme, dépendait en grande partie
25le succès ou l’échec de la « Révolution dans la Liberté » .
Pour un temps, la solution aux problèmes de la population semble
passer par la Démocratie Chrétienne, mais ses idées d’avant-garde
ouvrent l’esprit des gens et les amènent progressivement à envisager

25 LABROUSSE, L’expérience chilienne, p. 87.
40 des chemins plus audacieux. Dès la seconde moitié des années 1960,
se produit le phénomène des juntas de vecinos. Il s’agit de comités de
citoyens qui s’organisent sur une base locale pour affirmer leurs re-
vendications et leur affiliation politique. Sur ce terrain, se joue une
compétition ouverte entre la Démocratie Chrétienne et le Parti Socia-
26liste . Avec l’expérience acquise dans les groupes de juntas de vecinos,
la population pauvre apprend à croire en ses capacités de changer
vraiment les choses pour le bien du plus grand nombre, et ce de ma-
nière durable. Selon l’historien Alain Labrousse, ces sauts qualitatifs
de la conscience populaire sont difficilement contrôlables et, comme
bien souvent l’histoire l’atteste, le changement survient brusque-
ment :

26 À l’intérieur de la Démocratie Chrétienne coexistaient trois courants. La ligne offi-
cielle (Oficialista) comprenait essentiellement les fondateurs du Parti, dont beaucoup
avaient été des militants de la Phalange. Ce groupe de catholiques traditionnels, bien
structuré autour des instruments du pouvoir, recevait un appui important de la bu-
reaucratie d’État qu’il avait contribué à mettre en place et qui lui permettait de con-
server la majorité à l’intérieur du Parti. L’opposition principale provenait de l’aile
rebelle (Rebelde), dont le gros des troupes appartenait à la jeunesse de la Démocratie
Chrétienne, et qui se divisait elle-même en deux courants. Un premier groupe, dont
les leaders avaient adhéré à la Phalange autour des années 1940 – Alberto Jerez, Julio
Silva Solar, Jacques Chonchol – se réclamait d’un « socialisme communautaire ».
Leurs vues furent exprimées en particulier dans un livre publié en 1965 par Julio
Silva et Jacques Chonchol : Le Développement de la nouvelle société en Amérique latine.
Une partie de l’ouvrage s’efforçait de démontrer que la doctrine de l’Église ne défen-
dait pas, bien au contraire, la « propriété privée capitaliste », mais seulement « le coin
de terre que son propriétaire travaille lui-même … une propriété liée au travail, fruit
du travail ». Le marxisme était jugé insuffisant, dans la mesure où il ne résout pas
certains problèmes « humains », « psychologiques », et où les auteurs rejettent, sans
le dire très nettement, la lutte des classes : « La société communautaire est une société
de travailleurs où se réalise le principe biblique, selon lequel la finalité des biens
matériels est de servir à tous les hommes. Les différences de revenus qui subsisteront
tant que l’éducation ne nous aura pas donné à tous les mêmes chances, proviendront
uniquement du travail … le conflit (entre les travailleurs et le capital) ne peut être
résolu que par un ordre social de caractère communautaire, où le capital et le travail
ne seront plus séparés, mais unis dans les mêmes personnes. » Ce socialisme com-
munautaire se distingue encore du socialisme « étatique » en ce qu’il met l’accent sur
la participation des travailleurs, l’autogestion, etc. Ces idées, qui ont toujours été
présentes à l’intérieur du courant démocrate-chrétien, seront reprises un peu plus
tard pas l’aile conservatrice qui leur donnera un nouveau lustre. Ibid. p. 163-163.
41 L’ampleur et la complexité des mécanismes prévus par les
États-Unis pour pallier les risques engendrés par la politique de
« Révolution dans la liberté » auraient dû normalement leur
éviter les déboires que l’on sait. Cependant, les mesures réfor-
mistes de la Démocratie Chrétienne vont contribuer à dévelop-
per, chez les masses, une prise de conscience qui les conduira à
piétiner ces garde-fous minutieusement mis en place ; ces ré-
formes vont susciter ou accentuer des contradictions écono-
miques qui déboucheront sur une crise touchant de larges
secteurs de la population, les poussant à s’allier aux secteurs les
27plus radicaux .
Au cœur des quartiers ouvriers, les groupes sociaux, avec les co-
mités de voisins affiliés à la Démocratie Chrétienne ou à la gauche,
vont transformer la manière de poser les enjeux politiques chez les
classes populaires. En effet, le gouvernement d’Eduardo Frei accorde
à ces milliers de groupes la reconnaissance juridique afin qu’ils puis-
sent aller plaider leur cause auprès des instances municipales. Ce
courant inclut autant la Démocratie Chrétienne que la gauche,
puisque les deux prétendent travailler à l’avancement du peuple.
Pour ce faire, ils s’éloignent des milieux conservateurs traditionnels et
de leurs puissants intérêts financiers. Cela aboutira finalement à deux
scissions au sein de la Démocratie Chrétienne, qui donneront nais-
28sance au MAPU en 1969, puis à la Gauche Chrétienne en 1971 .

27 Ibid., p. 135-136.
28 Un certain courant, proche du marxisme, se développe à l’intérieur de cette aile
rebelle de la DC. Les événements qui se déroulent parallèlement dans l’ensemble de
l’Amérique latine, en particulier l’évolution de certains secteurs de l’Église, l’exemple
de Che Guevara, contribuent à radicaliser un certain nombre de jeunes catholiques.
C’est dans ce climat que le courant pro-marxiste gagne la présidence des jeunesses
démocrates-chrétiennes en faisant élire Rodrigo Ambrosio en 1967. Ce jeune sociolo-
gue revenait d’un séjour en Europe, au cours duquel il était devenu un fervent disci-
ple d’Althusser. Les thèses de sa tendance, exprimées dans un document intitulé :
Nous ne sommes pas disposés à vieillir dans l’ambiguïté, reçurent en outre l’appui
d’Augustin Gumucio. Ce groupe élabora également un programme de transition vers
le socialisme, appelé « Voie non capitaliste de développement », qui allait être appu-
yé par d’autres courants de la Démocratie Chrétienne, en particulier par le groupe
tercerista, situé entre les officiels et les rebelles, dont les leaders étaient Juan Bosco

42 Sergio Molina dans l’important ouvrage qu’il a consacré à
l’analyse de l’expérience « Révolution et Liberté » tentée par la
Démocratie Chrétienne entre 1965-1970 se prononce pour un
« socialisme » fondé sur une « participation réelle, sans domina-
tion capitaliste ou bureaucratique, orientée par un système pla-
nifié » seul capable de « convertir les masses populaires en
véritable peuple, c’est-à-dire en un ensemble d’hommes libres,
dotés d’esprit critique et ayant la possibilité d’entreprendre, en
pleine conscience, le projet national et historique qui corres-
pond à leurs aspirations profondes et à leur idiosyncrasie ».
C’est pendant le règne de la Démocratie Chrétienne qu’ont lieu
des tentatives de « participation », surtout dans le domaine
agricole touché par la réforme agraire. L’intérêt particulier que
la participation des travailleurs rencontre actuellement au sein
des partis politiques d’origine chrétienne, membres de « l’Unité
Populaire » comme le MAPU et sa Gauche Chrétienne, té-
moigne de la permanence et du raffermissement de cette tradi-
29tion .
À l’intérieur des classes populaires, on assiste à un mouvement so-
ciopolitique très puissant où les allégeances en faveur de l’un des
deux mouvements, démocrate-chrétien ou Front d’action populaire,
au lieu de s’opposer, se conjuguent dans le sens des changements
sociaux. – Au soir du 4 septembre 1970, les partisans de la Démocra-
tie Chrétienne vont célébrer la victoire de l’Unité Populaire dans les
rues de Santiago. – Dans les faits, la Démocratie Chrétienne se veut
un moyen terme, puisqu’elle se dit du côté du peuple. Mais jusqu’où
ses dirigeants sont-ils prêts à emboîter le pas ? On note une distance
évidente entre les discours d’Eduardo Frei, ses actions tangibles et les

Parra et Luis Maira. Ces derniers appelaient à un retour à la pureté révolutionnaire
de la Phalange et à une réalisation du programme de 1964. Ils souhaitaient une in-
corporation plus active des masses populaires au processus en cours. Le Parti Com-
muniste considérait avec sympathie les thèses de la « voie non capitaliste de
développement », et un fort courant de la Démocratie Chrétienne réclama la constitu-
tion d’une Unité populaire rassemblant la DC et les partis de gauche en vue de pré-
senter un candidat commun aux élections présidentielles de 1970. Ibid. p. 164-165.
29 RAPTIS, Quel socialisme au Chili ? , p. 26-27.
43 aspirations des militants de son parti, voire de certains de ses mi-
nistres comme Jacques Chonchol, dont l’intégrité morale ne peut être
mise en doute lorsqu’il s’attaque à la réforme agraire ou bien lorsqu’il
fonde le MAPU comme aile dissidente de la DC.
Le thème des « réformes des structures », capable de sortir le
pays de son sous-développement et d’assurer son indépen-
dance par rapport à l’impérialisme, a beaucoup préoccupé les
idéologues de la Démocratie Chrétienne. Il s’agissait entre autre
de nationaliser certaines ressources du pays aux mains des
compagnies étrangères, d’étendre le secteur de l’économie
d’État, d’amorcer une réforme agraire radicale. C’est
l’attachement à de telles mesures qui a provoqué les différencia-
tions et les scissions au sein de la Démocratie Chrétienne, dont
l’appareil dirigeant, foncièrement pro-capitaliste et pro-
impérialisme, s’avérait incapable de les réaliser effectivement.
C’est d’autre part la réflexion sur les conditions globales, et non
plus strictement techno-économiques, pour la réussite du projet
de développement du pays, qui a amené nombre de cadres in-
tellectuels, d’origine chrétienne, à se pencher sur le thème de la
30« participation et de l’autogestion » .
À partir d’un moment, vers la fin du gouvernement Frei, les sec-
teurs populaires et de nombreux chrétiens réalisent que la Démocra-
tie Chrétienne semble travailler en connivence avec la droite
conservatrice. C’est pourquoi Boulanger et bien d’autres prêtres glis-
31sent lentement vers le socialisme . À la veille des élections de 1970, il

30 Ibidem. p. 24-25.
31 L’action du gouvernement Frei aboutissait, en effet, à un paradoxe : elle servait
aussi ses adversaires de gauche qui furent les premiers bénéficiaires de la mobilisa-
tion des masses, lorsqu’une partie de celles-ci se détournèrent de la Démocratie Chré-
tienne. On nota en particulier, à partir de 1967, une très nette radicalisation de la lutte
syndicale. L’érosion politique de la DC fut très rapide. Dès avril 1965, de violentes
grèves éclatèrent. En octobre et novembre les mines de cuivre furent paralysées pen-
dant trente-six jours, malgré la proclamation de l’état d’urgence et l’arrestation des
dirigeants syndicaux. En 1967 et 1968, on compta plus de mille mouvements de grève
contre la moitié dans les années précédentes. Les « grèves illégales », les occupations
de terrains à la campagne et aux abords des villes se multiplièrent. Entre les élections

44 existe trois forces politiques qui peuvent prétendre l’emporter : Ales-
sandri, ancien président de la droite traditionnelle, la Démocratie
Chrétienne et l’Unité Populaire qui souhaite réitérer son score de 45
% obtenu lors des élections de 1964. Mais cette fois, la Démocratie
Chrétienne se scinde en plusieurs factions dont l’une d’elles, le MA-
PU, formé de chrétiens d’inspiration marxiste, va intégrer l’Unité Po-
pulaire et lui conférer une certaine légitimité morale. Les socialistes
d’Altamirano qui sont avec Allende vont aussi se diviser en deux
factions. Une ligne plus traditionnelle, proche des communistes, et
une autre plus radicale, plus encline à réclamer une révolution im-
32médiate, le MIR, Mouvement de la gauche révolutionnaire . L’heure
des choix est également arrivée pour le Parti Radical qui choisit cette
fois de se positionner à gauche en évacuant de ses rangs les éléments
trop réactionnaires.
Sa forte tradition anticléricale et ses liens avec la franc-
maçonnerie contribuèrent à éloigner le Parti Radical de la Dé-
mocratie Chrétienne. Son aile gauche va rejoindre l’alliance des
partis socialiste et communiste et son aile droite va grossir les

législatives de 1965 et les municipales de 1967, la DC vit le pourcentage de ses voix
tomber de 41,6 % à 36,5 % puis à 31 % en mars 1969. Soumis à une pression sociale de
plus en plus forte à mesure que se dégradait la situation économique, le gouverne-
ment démocrate-chrétien s’orienta vers la répression. LAMOUR, Le pari chilien, p.31-
32.
32 En août 1965, le VRM Rebelle s’unit au Parti Socialiste Populaire (qui groupait
d’anciens dirigeants du Parti Socialiste, des cadres du POR trotskiste et de jeunes
militants socialistes) pour former le mouvement de la gauche révolutionnaire, le
MIR. Participait à la constitution du mouvement un jeune étudiant qui devait exercer
une influence décisive sur le développement et l’implantation du MIR et devenir
l’un des cadres les plus remarquables de la révolution latino-américaine : Luciano
Cruz. Jusqu’à cette date, l’influence du MIR reste limitée à la région de Concepción ;
dans le reste du pays, il n’est représenté que par des groupes d’intellectuels ou
d’employés qui ont une assez grande autonomie d’action. Il semble cependant que,
dès cette période, et bien que l’on ait assez peu de renseignements à ce sujet, des
éléments du MIR et certains militants socialistes, chrétiens de gauche et prochinois,
ont participé à un travail discret mais efficace de politisation des milieux paysans les
plus marginalisés, en particulier chez les Mapuches. Ce travail clandestin contribue à
expliquer, parallèlement à l’entreprise de « syndicalisation » des milieux ruraux de la
part du gouvernement, l’éveil étonnant des masses paysannes chiliennes à partir de
1967. LABROUSSE, L’expérience chilienne, p. 140-142.
45 forces conservatrices soutenant la candidature d’Alessandri.
C’est à la quatrième convention du Parti Radical, réunie en juin
1969, que fut pris le virage décisif. La jeunesse radicale, rebapti-
sée Jeunesse radicale révolutionnaire, appuya vigoureusement
l’aile gauche du Parti et c’est par 582 voix contre 34 que furent
expulsés Julio Duran et un certain nombre de militants dont
beaucoup avaient été les collaborateurs de Gonzalez Videla. Ils
devaient former le Parti de la Démocratie radicale, partenaire
du Parti National. Parallèlement, Alberto Baltra, professeur
d’économie à la Faculté de droit de l’Université du Chili, oppo-
sant déclaré au gouvernement Alessandri de 1958 à 1964, élu
sénateur lors d’une élection complémentaire grâce au soutien
du Parti Communiste et du Parti social-démocrate, était désigné
comme candidat du Parti à l’élection présidentielle de 1970. Il
entreprenait immédiatement une tournée du pays, proclamant
33la nécessité d’une union de la gauche .
Pour ce qui est des communistes qui, au Chili, possèdent une
longue tradition remontant à 1912, ce ne sont pas des acteurs révolu-
tionnaires à proprement parler comme les maoïstes ou les marxistes-
léninistes, en ce sens qu’ils préconisent les voies démocratiques et
non la lutte armée. La vieille ligne du Parti Communiste, très organi-
sée et centralisée, établit des alliances selon ses intérêts stratégiques.
Pour cela, elle ne représente pas l’avant-garde révolutionnaire, mais
accompagne plutôt la coalition de gauche dans ses efforts pour accé-
der au pouvoir. Le Parti Communiste chilien est surtout présent à
l’intérieur du mouvement syndical. Lors des élections de 1970, qui
représentent un momentum pour l’ensemble des partis de gauche,
apparaît une ligne commune, à savoir qu’il faut s’organiser pour réa-
gir contre la droite, qui possède tous les pouvoirs, la richesse et les
moyens de communication.
Il y avait quatorze ans que communistes et socialistes avaient
décidé de s’allier, très exactement depuis la formation du FRAP
en 1956, lorsque triompha l’Unité Populaire en 1970. Cette al-

33 Ibid., p. 179-180.
46 liance, si elle s’était relâchée à plusieurs reprises et avait connu
des polémiques acerbes, n’avait cependant jamais été rompue.
C’est un fait qui mérite d’être pris en considération, en particu-
lier par ceux qui sont tentés de chercher un modèle au Chili. Les
socialistes, alors même qu’ils mettent en cause la voie électorale,
préconisent la formation d’un Front des travailleurs regroupant
les deux grands partis marxistes. Pour le Parti Communiste, le
Parti Socialiste n’a jamais cessé d’être plus qu’un allié privilé-
gié, un partenaire indispensable : « Le Parti Communiste et le
Parti Socialiste sont solidement enracinés à l’intérieur du prolé-
tariat, davantage le Parti Communiste que le Parti Socialiste ; ils
sont également enracinés à l’intérieur de la petite bourgeoisie :
le davantage que le Parti Communiste. » Dans une perspective
électorale, c’est évidemment l’attitude à l’égard des partis du
centre – Démocratie Chrétienne et Parti Radical –, voire la re-
34cherche d’une alliance dans ce secteur qui sont déterminantes .
La précarité constante à laquelle le modèle économique et les rap-
ports de classes soumettent les masses laborieuses force socialistes et
communistes à utiliser les moyens à leur portée pour réaliser un
changement en profondeur. La longue tradition démocratique laisse
espérer qu’enfin une fois dans son histoire le peuple pourra accéder à
sa pleine dignité. Tenant compte de tous ces éléments, les événements
s’accélèrent au rythme des convulsions successives d’un nouvel être à
naître. De sorte qu’en quelques années à peine, va se constituer une
masse critique de citoyens organisés à la base qui vont se rassembler
sous la bannière de l’Unité Populaire dans l’espoir de réaliser une
véritable transformation sociale dont le but avoué est l’instauration
d’une économie socialiste.
L’arrivée au pouvoir en 1965 de la Démocratie Chrétienne, les
réformes entreprises par ce parti, et les différenciations idéolo-
giques qui ont lieu en son sein, réanimèrent les discussions sur
les thèmes de la « participation » et de « l’autogestion ». Cette
période est celle d’un intense réarmement idéologique de toutes

34 Ibid. p. 176.
47 les formations de la gauche et de l’extrême-gauche, de reclas-
sement et de regroupements. Le Front d’Action Populaire
(FRAP) qui existait depuis 1956, essentiellement entre le Parti
Communiste et le Parti Socialiste et dont l’orientation oscillait
entre un « Front des Travailleurs » auquel tenait surtout le PS et
un « Front Populaire » plus large et lâche auquel tenait le PC,
laisse la place en 1969 à l’Unité Populaire à laquelle participent
le Parti Communiste, le Parti Socialiste, les Radicaux et les so-
ciaux-démocrates, ainsi que les mouvements du MAPU (Mo-
vimiento de Acción Popular Unitoria) et de l’API (Accion
35Popular Independiente) .
Au chapitre suivant, nous suivrons l’itinéraire d’un témoin de
cette époque qui apprend à s’intégrer à sa nouvelle condition histo-
rique dans un endroit isolé du nord du Chili. De cette vision
d’ensemble rapportée à grands traits, nous passons à un point de vue
particulier et personnel, cherchant à comprendre l’évolution d’un
missionnaire aux prises avec une réalité qui le questionne. Cette pé-
riode d’adaptation à son milieu en est aussi une de grands boulever-
sements au sein de l’Église catholique que nous étudierons plus
avant. Le but est d’amener le lecteur à comprendre la convergence
des événements sociopolitiques, de la réflexion théologique et de la
pratique pastorale d’un prêtre en terre de mission dans une période
singulière de l’histoire du Chili. De fait, Boulanger s’avère un témoin
privilégié apprenant à réfléchir sur le sens de son engagement à partir
des données concrètes de la réalité qui l’entoure.

35 RAPTIS, Quel socialisme pour le Chili ? , p. 22-23.
48



Chapitre II

L’homme de terrain



On ne peut parler du Chili dans les années d’après-guerre sans
rappeler l’importance majeure qu’eut le père Alberto Hurtado pour la
compréhension de la mission sociale de l’Église. La figure embléma-
tique de cet homme, fondateur de l’œuvre Hogar de Cristo, « Maison
du Christ », du mouvement syndical catholique et de la revue jésuite
Mensaje, rappelle celle de l’abbé Pierre en France. Épris de compas-
sion pour les plus démunis de son peuple, Hurtado travaille sans
relâche au soulagement de la détresse humaine en fondant un réseau
national de maisons d’assistance et d’hébergement pour les sans-abri.
Précurseur d’un nouvel humanisme social, sa pratique pastorale fait
appel à la conscience chrétienne et à la générosité des mieux nantis
pour pallier au désespoir des déshérités des quartiers populaires de
Santiago. Sa réflexion l’amène à penser que la meilleure façon de con-
trer le communisme et l’apostasie de la foi qu’il provoque dans le
monde ouvrier chilien est encore de mettre en œuvre les réformes
sociales susceptibles d’élever la qualité de vie de la population.
Par ses écrits, ses conférences et son agir dans l’amour au service
de ses frères en qui il reconnaît la présence mystérieuse du Christ, il
ouvre les yeux de plusieurs catholiques sur les conditions inhumaines
auxquelles sont condamnées les masses populaires. Il s’insurge contre
l’esprit bourgeois et l’indifférence régnant chez de nombreux catho-
liques issus des classes dirigeantes. « L’esprit bourgeois aliène l’être
49 humain parce qu’il fait disparaître l’horizon des idéaux. L’éternel
présent et la satisfaction immédiate enferment l’individu en lui-
même, affaiblissant son sens de la responsabilité par rapport aux
autres et anéantit la capacité du sacrifice qu’implique tout engage-
36ment ». Malheureusement, le père Hurtado est emporté par un can-
cer à l’âge de 51 ans, le 18 août 1952. L’œuvre sociale qui lui survit
demeure une question ouverte lancée au visage des puissants :
« Qu’as-tu fait de ton frère qui souffre de la faim ? » Il a été canonisé
par le pape Benoît XVI en novembre 2005.
Ainsi, l’Église reconnaît dans la vie d’Alberto Hurtado un mo-
dèle concret de service et d’amour du prochain, né de l’amour
de Dieu. Aimer Dieu dans le prochain et aimer le prochain en
Dieu est le résumé de la vie chrétienne. Dans la vie de ce Chi-
lien, qui parcourut l’Alameda et conduisit sa camionnette verte
à la recherche des enfants de la rue qui s’abritaient sous les
ponts du Mapocho, on retrouve une manière concrète et cer-
37taine de vivre conformément à la foi qu’on professe .
Alberto Hurtado est également un intellectuel, docteur en pédago-
gie, jésuite diplômé à Louvain, pour qui l’action sociale mène à la
réflexion et cette dernière en retour doit promouvoir une action plus
efficace. Déjà en 1941, il fait scandale avec un livre intitulé : Le Chili,
un pays catholique ? dont l’intention est de secouer la conscience chré-
tienne de ces concitoyens devant le désastre des conditions de vie
inhumaines de la majorité. La transformation sociale se situe au cœur
de son engagement, et son départ prématuré ne l’effacera pas de la
mémoire du peuple chilien. Mgr Manuel Larrain, ami personnel du
père Hurtado, prononcera lors de son éloge funèbre ces mots qui re-
présentent bien le sens de cette mission :
La sensibilité sociale dont nous parle le pape Pie XII est autre
chose que la simple bienfaisance. La charité qui se dispense de
la justice n’est pas de la charité. C’est pourquoi le grand cœur
du père Hurtado nous laisse cet appel impératif : notre devoir

36 Tony MIFSUD, s.j., El sentido social : el legado ético del padre Hurtado, p. 80.
37 Ibid. p. 11.
50 social. Le catholique possède une mission sociale à accomplir.
Prendre conscience des exigences sociales du christianisme,
c’est donner à notre foi son expression pleine et entière. Suivre
l’Église et ne pas suivre avec une pleine loyauté, avec une inté-
grité maximale, avec une sincérité généreuse, son enseignement
social, c’est comme prétendre vouloir séparer le Christ de son
38. Évangile
Au Chili, pour les chrétiens de l’époque, le père Hurtado constitue
le modèle à suivre. Fondant son agir sur l’amour du Christ, il s’élève
au-dessus des affrontements partisans entre la gauche et la droite
pour proposer un modèle social qui reconnaît la dignité de chaque
personne humaine et les droits sociaux correspondants. Sans céder à
la haine des secteurs favorisés, il les exhorte à respecter leur devoir
sacré envers leurs frères et sœurs. Dans sa vision, à une meilleure
formation, à un meilleur emploi ou à une plus grande richesse, cor-
respond une plus grande responsabilité dépassant la simple charité
qui ne peut remplacer l’établissement de la justice sociale. Si la charité
dépasse la justice par ses œuvres, elle ne peut cependant s’y suppléer.
Pour lui, la charité représente l’avant-garde de la justice sociale, c’est
elle qui montre la voie des réformes nécessaires.
La formation politique de la jeunesse doit inculquer la primauté
des intérêts nationaux sur les intérêts partisans et mettre la sin-
cérité, l’abnégation et la discipline au service du Parti, mais plus
encore au service de la nation. Elle ne doit pas fomenter la haine
des autres partis et doit favoriser l’esprit de compréhension
pour favoriser l’entente lorsque des intérêts supérieurs sont en
jeu. Exacerber les divisions dans la famille nationale est un
crime de lèse-patrie, réduire les distances c’est travailler à la
39grandeur du pays .


38 Ibid. p. 42.
39 Alberto HURTADO, Humanismo social, (1947), p. 347, dans Ibid. p. 125.
51 1. Immersion dans une communauté minière
En août 1953, deux missionnaires oblats arrivent par avion à Anto-
fagasta. Cette cité, située au nord du Chili, est à la fois une ville mi-
nière et un port de mer pour l’exportation du cuivre de Chuqui-
Chuquicamata, mais aussi du salpêtre de la région de Pedro Valdivia
et de Maria-Elena. Tocopilla, port de moindre importance qui dessert
également cette province vitale à l’économie du Chili, est situé à une
centaine de kilomètres au nord d’Antofagasta. Iquique, près de
quatre cents kilomètres au nord d’Antofagasta, possède également un
port pour les mines de la province de Tarapacà, la plus au nord, où
les missionnaires oblats se sont initialement installés. Arica, ville fron-
tière avec le Pérou et pareillement port de mer, est située à deux cents
kilomètres au nord d'Iquique dans la même province.
D’Antofagasta à Santiago il y a environ 1500 km vers le sud. Les
Oblats y possèdent un internat qui, avec le temps, sera remplacé par
un vaste collège privé avec spécialisation anglaise. Les nouveaux
missionnaires doivent d’abord suivre une formation de trois mois, de
septembre à décembre, à Iquique, où des Chiliens leur enseignent
l’espagnol. En effet, sortis tout droit du scolasticat d’Ottawa au mois
de juin, ils n’ont suivi aucun cours de langue avant de partir vers leur
lieu d’affectation. Ce cours se double d’informations de base sur la
culture, l’histoire et la politique du pays, de même que certaines lois
concernant l’administration des sacrements, dont celles qui peuvent
avoir des implications dans les relations entre l’Église et l’État, tout ce
qui est relié au registre civil notamment. Né le 10 octobre 1926, Guy
Boulanger est alors âgé de 26 ans.
Dès la fin novembre, Boulanger va remplacer un prêtre malade
dans les contreforts des Andes. Pour la première fois de sa vie, il est
appelé à exercer son ministère, seul dans la cordillère, dans la partie
intérieure ouverte sur la grande pampa chilienne, le désert
d’Atacama. Pica est un village typique avec une grande église du
eXVII siècle. Cette petite localité est située dans une oasis naturelle où
il fait bon vivre. Une lagune, artificiellement élargie, permet
l’irrigation des terres réparties le long d’une pente où l’eau s’écoule
par des canaux aménagés depuis l’époque des Incas. À cet endroit, on
52 retrouve de nombreux vergers qui produisent surtout des agrumes et
assurent un revenu d’appoint aux petits propriétaires. Ces fruits gor-
gés d’eau et de soleil sont écoulés facilement sur les marchés locaux.
Par ailleurs, un tel système d’irrigation oblige les paysans à collaborer
pour l’entretien des canaux et la gestion de l’eau. Il s’agit d’un milieu
très traditionnel, avec toutes les coutumes que cela implique et un
fort esprit de collaboration.
Sur une base occasionnelle, Boulanger reviendra à cette commu-
nauté jusqu’en 1957 tout en étant intégré à l’équipe missionnaire de la
mine de Victoria, située non loin de là, dans la province d’Iquique.
Hors de ce hameau, il n’y a rien, si ce n’est les campements miniers
qui constituent en fait des villes fermées parce qu’exclusivement ré-
servées aux employés. On y retrouve surtout des mineurs avec leur
famille et une école publique primaire tout au plus. C’est auprès de
ces gens que le jeune missionnaire est envoyé dans les premiers mois
40de 1954 .
Dans le camp principal, Oficina Victoria, qui regroupe les activités
administratives, se trouve une population d’environ 5000 habitants
et, à une dizaine de kilomètres de là, un autre campement minier,
Oficina Alianza, qui compte 3000 âmes. Ces gens disposent de quatre
pères oblats qui assurent le service presbytéral tout au long de
l’année. Les propriétaires de ces mines, de fervents catholiques,
avaient envoyé une requête au Saint-Siège afin d’obtenir des prêtres
pour desservir ces populations isolées. Par la même occasion, on es-
père contrer la propagande communiste que les syndicats réalisent

40 Les gisements étaient situés dans une zone désertique et les exploitations récla-
maient une main-d’œuvre nombreuse et groupée. Pour répondre à cette nécessité, il
fallut organiser la migration de dizaines de milliers de personnes vivant dans le Sud
vers ces régions inhospitalières. On estime à 100 000 le nombre des ouvriers tra-
vaillant dans les mines et l’industrie en 1870, soit 10 % de la population active. Les
fluctuations des cours sur le marché mondial provoquaient des brusques périodes de
dépression ; la fermeture des exploitations obligeait alors les ouvriers à retourner
dans leur province ou à gagner les ports pour tenter d’y survivre. Ces déplacements
continuels contribuèrent à répandre très tôt les idées révolutionnaires, et « ce sont
sans doute ces conditions, tout à fait originales à l’intérieur du milieu latino-
américain de l’époque, qui ont motivé le surgissement précoce des partis ouvriers, de
caractère nettement socialiste. », LABROUSSE, L’expérience chilienne, p. 51.
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