Tibère

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Tyran sanguinaire, monstre pervers et parangon du mauvais prince, telle est l’image que la postérité a dressée de l’empereur Tibère (42 av. J.-C.-14). Mais, au-delà de cette légende noire, son règne – l’un des plus longs – marqua une étape essentielle de l’histoire romaine : il est celui qui pérennisa le principat, rompant définitivement avec la République. Et voilà bien le paradoxe du personnage. Condamné par les historiens antiques, tels Tacite et Suétone, méprisé ou haï par ses contemporains, trompé et manipulé par ses proches, l’héritier du grand Auguste aurait pourtant pu être considéré comme un acteur décisif du monde romain. Car, s’il ne fut pas un conquérant, il stabilisa les frontières et sa politique permit de consolider le rôle du sénat et surtout d’établir le régime monarchique dans la durée. Dès lors, comment et pourquoi fut-il si maltraité ou ignoré par l’histoire? Menant une large enquête qui explore une société en pleine mutation où les institutions ne cessent d’évoluer, Emmanuel Lyasse cherche à mieux comprendre, sans juger ou réhabiliter, ce personnage controversé, tragiquement incompris, foncièrement surprenant et insaisissable.
Publié le : jeudi 27 juin 2013
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EAN13 : 9791021001923
Nombre de pages : 304
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DU MÊME AUTEUR
Le Principat et son fondateur. L’Utilisation de la référence à Auguste, de l’avènement de Tibère à la o mort de Trajan311, Bruxelles, 2008., coll. Latomus, n
EMMANUEL LYASSE
TIBÈRE
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
www.centrenationaldulivre.fr
Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 979-1-02100-192-3 epub2.ade-ibooks.fr_extract_v0.1
INTRODUCTION
La première fois que le futur empereur Tibère apparaît dans l’Histoire, c’est à l’âge de deux ans lorsque 1 ses parents fuient Rome et l’Italie, alors en pleine guerre civile . Trente-huit années plus tard, il quitte brusquement Rome et la vie politique pour s’installer à Rhodes et y vivre en simple particulier. Enfin c’est à Misène qu’il meurt, en 37 apr. J.-C., dix ans après avoir une nouvelle fois quitté Rome, et sans y avoir remis les pieds depuis son départ. Ces trois exils, le premier certes involontaire, le second mystérieux, le troisième manifestement délibéré, semblent rythmer sa vie et caractériser le personnage. Entre ces trois départs, il fut dès la fin des guerres civiles un des principaux collaborateurs d’Auguste, dont il était devenu le beau-fils par le remariage de sa mère. Il fut encore son envoyé en Arménie en 20 av. J.-C., et l’un des chefs militaires romains les plus prestigieux. Puis, après son retour de Rhodes, il devint le fils adoptif du prince, son bras droit, le commandant en chef effectif de l’armée, celui qui rétablit la situation sur le Rhin après le désastre de Varus en 9 apr. J.-C. – une des pires défaites subies par l’armée romaine – avant d’être son successeur incontesté. À ce titre, il mérite d’être qualifié de cofondateur, ou de second fondateur, du principat. Auguste , personnage exceptionnel, arrivé au pouvoir par des circonstances exceptionnelles, avait progressivement créé un régime politique à sa mesure, dont la survie après sa mort n’était pas évidente. Tibère fut le premier des princes ordinaires, et il assura la continuité de ce régime, qui se maintint pendant plusieurs siècles et survécut à plusieurs crises majeures. Son règne de vingt-deux ans et demi est un des deux plus longs, avec celui d’Antonin le Pieux (138-161), entre ceux d’Auguste et de 2 Constantin . Tel est le paradoxe du personnage : à première vue, l’impression d’un échec, mais quand on aborde les détails, beaucoup d’éléments qui, assemblés, devraient en faire un acteur décisif de l’histoire du monde romain. C’est peut-être ce qui explique l’indécision de l’historiographie moderne à son sujet : entre l’aristocrate profondément hostile au principat qu’évoque Pierre Grenade, le grand politique injustement incompris que veut défendre D. Pippidi, le monstre que dépeint Catherine Salles etthe politician, titre guère plus flatteur en anglais qu’en français, de Barbara Levick, on a du mal à reconnaître le même personnage. Tibère semble proposer à l’historien moderne un mystère redoutable. Pourtant, il devrait être un des personnages les mieux connus de l’Antiquité romaine, à voir l’abondance relative des sources qui nous parlent de lui. Les trois grands historiens du premier siècle de notre ère, Tacite, Suétone et Dion Cassius, sont particulièrement précis. S’y ajoutent, en particulier, un témoignage 3 contemporain, celui de Velleius Paterculus, et des inscriptions d’une importance exceptionnelle . Le hasard de la conservation des sources a donc remarquablement privilégié Tibère. C’est en tout cas vrai quantitativement. En effet, si ces sources sont nombreuses, elles lui sont globalement très défavorables. Les trois grands historiens postérieurs lui sont tous très hostiles : Tacitecelui curieusement dont les modernes mettent le plus volontiers en cause l’objectivité – l’est avec toutes sortes de nuances et de balancements circonspects ; chez Suétone et Dion Cassius, rien de tel. On ne peut certes compter sur les bêlements d’adoration de son contemporain Velleius Paterculus pour nous rendre Tibère plus sympathique. Pour précieux qu’ils soient, les documents officiels conservés ne donnent pas suffisamment d’éléments pour compenser cette image négative. Le second prince de Rome apparaît clairement comme un héritier incapable d’assumer l’héritage qu’il a reçu, qui conduit à la mort une bonne partie du sénat romain et de sa propre famille, comme le premier type du mauvais prince, au même titre qu’Auguste est le premier modèle du bon. Face à cette quasi-unanimité, l’historien moderne subit deux tentations, céder au suivisme et gloser plus encore que les historiens anciens sur la méchanceté de Tibère, ou tomber dans la manie, commune à bien des biographes, de la réhabilitation en se donnant pour tâche de démontrer que les anciens avaient grand tort, noble ambition qui conduit malheureusement à écrire finalement une histoire sans sources après avoir discrédité toutes celles qui existent. Il nous faudra éviter ces deux écueils, quitte à limiter nos prétentions.
Que le lecteur ne s’attende pas à apprendre, à la fin de cet ouvrage, si Tibère était en fait bon ou mauvais : la réponse à cette question n’est pas à la portée de l’historien. Je ne chercherai pas ici à juger soit notre personnage, soit les historiens anciens qui en parlent, mais à comprendre celui-là en analysant ceux-ci,sine ira et studio quorum causas procul habeo, « sans colère ni faveur que je n’ai pas de raison d’avoir », 4 comme dit Tacite .
Première partie
DE LA FUITE À L’EXIL
Chapitre premier
UN ENFANT DE LA GUERRE CIVILE
C’est donc en tant que fuyard que le futur maître du monde romain apparaît dans l’Histoire. Son père, Tiberius Claudius Nero, s’embarque précipitamment à Naples vers la Sicile, puis l’Orient, pour échapper à son futur beau-père et père adoptif. Nous connaissons cet épisode par Velleius Paterculus , qui médite à ce propos sur les bizarreries du destin : « Qui pourrait s’étonner assez des changements de la fortune, des tours inattendus que prennent les affaires des hommes ? » Suétone l’évoque également, et signale que ses 5 vagissements ont failli trahir ses parents .
Une famille illustre en fuite
Tibère est en effet un enfant de la guerre civile. Il est né en 42, le 16 novembre, selon Suétone, qui 6 p. Il y avait donc deux ans querécise que d’autres auteurs lui donnent un an de plus ou de moins l’assassinat du dictateur César avait relancé et déchaîné les guerres que ses victoires avaient éteintes. La crise des institutions romaines atteint alors son paroxysme, et ne pourra être résolue que par treize ans 7 d’affrontements armés entre concitoyens, le pire des maux pour tous les penseurs de l’Antiquité , sur des théâtres d’opérations couvrant l’ensemble du bassin méditerranéen, dominé par la cité du Latium. On s’accorde à placer le début de cette crise dans la seconde moitié du deuxième siècle av. J.-C. Elle est née de la contradiction entre les institutions civiques de Rome, un régime politique que les modernes 8 appellent république mais auquel les Romains ne donnaient aucun nom particulier , fondé sur le pouvoir collectif de quelques dizaines de grandes familles, réunies dans le sénat, et la hiérarchisation des citoyens en fonction de leur fortune, et la conquête par la cité en un peu plus d’un siècle d’un vaste empire, qui avait entraîné l’apparition d’armées professionnelles en fait sinon en droit, et donné un poids considérable à leurs chefs. Ces chefs appartenaient au groupe dominant : on oublie trop souvent qu’ils étaient tous des sénateurs. Toutefois, certains eurent rapidement tendance à utiliser le prestige qu’ils tiraient de leurs victoires, l’argent qu’elles leur avaient rapporté, l’attachement de leurs soldats à leur personne, pour s’affranchir des règles de l’oligarchie et s’imposer à leurs collègues. La violence politique n’avait certes rien de nouveau à Rome. Mais elle se déchaîna à partir des tentatives des Gracques de résoudre le problème de la terre, entre 131 et 121 av. J.-C., menant à la première guerre civile qu’ait connue la cité. Ce n’étaient plus des bandes qui s’affrontaient à l’intérieur de la ville, mais des armées de citoyens levées par chacun des rivaux, Marius et Sylla, au début du premier siècle. La victoire sanglante du second y mit fin, sans que ses réformes institutionnelles ne résolvent le problème du pouvoir à Rome. Son retrait ouvrit une période d’instabilité et d’affrontements, qui se conclut par le retour de la guerre civile quand César, rentrant en vainqueur des Gaules, s’empara par les armes du pouvoir à Rome puis poursuivit ses adversaires dans toute la Méditerranée. Ses victoires et sa popularité semblaient avoir assuré son pouvoir personnel, les uns ralliés, les autres résignés. Son assassinat, par un groupe formé d’anciens adversaires faussement réconciliés et d’anciens fidèles déçus, en montra la fragilité et déclencha la plus longue et la plus violente des guerres civiles, qui submergea les anciennes institutions civiques. L’échec des césaricides fut rapide, et leur défaite définitive face aux défenseurs de la mémoire du dictateur à Philippes, en 42 av. J.-C. L’affrontement s’était déplacé dès 44 à l’intérieur du parti césarien, où l’on se disputait son héritage politique. Antoine, collègue du dictateur au consulat cette année-là, et l’un de ses proches lieutenants, l’avait immédiatement revendiqué. 9 Lépide, son maître de la cavalerie, avait des ambitions similaires . Mais le testament du dictateur désignait 10 comme héritier son petit-neveu Caius Octavius, qu’il adoptait de façon posthume . Ce testament n’a rien de scandaleux aux yeux des Romains. L’adoption est le moyen couramment utilisé par les membres de la noblesse qui n’ont pas de fils pour éviter l’extinction de leur lignée, le droit romain
traitant l’adopté exactement comme un fils naturel : en faisant de son plus proche parent son fils, César ne fait rien d’original. Il est également naturel que l’héritier civil soit aussi l’héritier politique : avec la fortune de son père, il hérite de sa clientèle et de ses moyens d’influence. À Rome, depuis des siècles, on est ainsi sénateur ou consul de père en fils, naturel ou adoptif. Pourtant, deux choses donnent à cette succession, normale en soi, un caractère exceptionnel. La première est la nature de l’héritage : César n’est pas un homme politique comme les autres, mais un monarque de fait. La seconde est l’âge de l’héritier, qui n’a que dix-neuf ans, et semble donc incapable de recueillir une telle succession. Cela n’aurait pas posé de problème dans le cadre des anciennes institutions romaines, où les membres des grandes familles alternaient aux magistratures et se retrouvaient au sénat. Fort de son héritage, le jeune homme aurait entamé une carrière politique et militaire avec toutes les raisons d’espérer qu’elle fût brillante. Or, la nature de l’héritage l’oblige à débuter en revendiquant pour lui le sommet, ce qui incite les proches plus expérimentés de son père, eux aussi, bien sûr, issus de grandes familles, à le lui contester. L’accord scellé entre eux, après de premiers affrontements, pour venger le dictateur assassiné ne pouvait guère durer au-delà de la bataille de Philippes. La guerre de Pérouse vient le prouver l’année suivante, qui oppose le fils de César au frère d’Antoine, Lucius, lequel a pris le parti des Italiens spoliés pour donner des terres aux légionnaires victorieux. La fuite de Tibère et de ses parents en est une conséquence directe. Tiberius Claudius Nero n’est pas une personnalité de premier plan. Nous ignorerions probablement tout de cet épisode s’il ne concernait pas un futur prince. Il est cité une seule fois dans le récit commencé par César et poursuivi par d’autres de la précédente guerre civile, comme commandant de la flotte qui prit Alexandrie en 48 après la victoire de 11 Pharsale sur Pompée . Tout ce que nous savons d’autre vient exclusivement du début de la biographie de 12 son fils par Suétone et du récit de cet épisode par Velleius Paterculus . Le biographe précise ainsi qu’il était en 48 questeur, la première magistrature du cursus, celle qui donnait en principe accès au sénat. On peut donc supposer qu’il était assez jeune, sans doute âgé de moins de trente ans, ce qui explique qu’il ne soit jamais mentionné dansLa Guerre des Gaules, soit qu’il n’y ait pas participé, soit que son rôle fût de peu d’importance. Après Alexandrie, il fut nommé pontife, c’est-à-dire membre d’un des deux collèges de prêtres les plus importants à Rome, chargé principalement de la préservation du droit religieux, que César 13 lui-même dirigeait, en tant quepontifex maximus . Le dictateur l’envoya ensuite en Gaule pour fonder des colonies. C’était une mission de confiance : il s’agissait d’attribuer des terres aux vétérans de l’armée victorieuse pour les récompenser de leur fidélité… et les inciter au calme, et d’organiser leurs communautés 14 au milieu des indigènes . Suétone cite, à titre d’exemples, la fondation d’Arles et celle de Narbonne, en 15 fait une refondation puisque cette colonie existait depuis 118 . Il semble donc qu’on puisse parler d’un début de carrière prometteur. Il le doit certes à son engagement auprès du vainqueur mais aussi, et peut-être surtout, à son nom qui, en temps normal, aurait suffi à le destiner à être un des plus grands personnages de Rome. 16 Les Claudii sont en effet une des plus anciennes familles du groupe qui domine la cité. Selon l’histoire officielle, cettegens est issue d’Attius Clausus, un riche Sabin qui se serait installé à Rome tout de suite après l’expulsion des rois, en 509 av. J.-C. : on aurait alors, pour lui et ses clients et en son honneur, créé la 17 tribu Claudia . Le fait est bien sûr douteux, comme tout ce qui concerne cette période, mais il ne l’était pas pour les contemporains de César. En tout cas, qu’une des trente-cinq tribus entre lesquelles étaient répartis les citoyens romains porte son nom témoigne de l’ancienneté de son influence. Le plus glorieux des ancêtres de Tiberius Claudius Nero est Appius Claudius Caecus, qui domina la vie politique romaine à la e e18 fin du IV siècle et au début du III et donna son nom à la voie Appienne . Il y en eut bien d’autres, dont les noms sont associés, dans la mémoire collective des Romains, aux heures glorieuses ou tragiques de la cité.Multa multorum Claudiorum egregia merita, multa etiam sequius admissa in rem publicam extant. « On se rappelle bien des services insignes rendus à la cité par bien des Claudes, bien des torts d’eux 19 envers elle également », dit Suétone, qui leur attribue vingt-huit consulats et sept censures . Quand on sait qu’il y avait à Rome deux consuls par an, deux censeurs tous les cinq ans, on voit le poids de lagenssur les quatre cents ans d’histoire qu’il survole ainsi. Les fastes officiels situent le premier consulat d’un Claude en 20 495 . Entre le retrait de Sylla en 79 et le début de la guerre civile en 49, cinq d’entre eux ont exercé la
magistrature suprême : un consul sur douze était ainsi un Claude. L’enfant dont les parents fuient l’Italie est donc issu d’une des plus grandes familles romaines. Il en est même doublement issu puisque sa mère, Livia Drusilla, descend également en ligne masculine d’Appius Claudius Caecus. Si elle n’en porte pas le nom, c’est que son grand-père a été adopté par un 21 membre de lagensLiuia, autre grande famille à laquelle Suétone attribue huit consuls et deux censeurs . Il s’agit d’une des plus anciennes familles plébéiennes à avoir accédé aux magistratures supérieures, après leur ouverture en 367 avant Jésus-Christ : Marcus Liuius Denter apparaît dans les fastes de 302 et fait partie ensuite des tout premiers plébéiens à accéder au pontificat, après l’adoption en 300 de la loi Ogulnia qui 22 leur ouvre cette prêtrise . On note au passage que cette loi était due à l’influence d’Appius Claudius Caecus, sans savoir si c’est une coïncidence, ou la preuve que l’alliance entre les deux familles est très ancienne. C’est l’assassinat en 91 du tribun de la plèbe Marcus Livius Drusus qui provoque la guerre 23 sociale entre Rome et ses alliés italiens au début du premier siècle .
Fils d’un vaincu
Fruit de l’alliance entre deux grandes familles patriciennes et plébéiennes, cet enfant aurait eu toutes les chances de réussir une brillante carrière à l’époque où les institutions fonctionnaient régulièrement. Son ascension sera encore plus grande grâce au changement provoqué par les guerres civiles. Mais pour le moment, sa survie est incertaine, car son père est au nombre des vaincus. Sur le rôle de celui-ci, nos deux auteurs donnent deux versions fort différentes. Velleius, après avoir raconté la prise de Pérouse par le fils de César, rapporte : « Vers la même époque s’était allumée en Campanie une guerre provoquée par Tiberius Claudius Nero, qui avait pris la protection de ceux qui avaient 24 p. »erdu leurs terres Selon lui, il n’y aurait donc aucun rapport, sinon le motif et le moment, entre cette guerre et celle menée par le frère d’Antoine, qu’il vient de dénoncer vigoureusement. Le père de Tibère aurait sincèrement pris la défense des propriétaires du Sud, tandis que Lucius, par pure méchanceté, prenait prétexte des malheurs de ceux du Nord pour s’attaquer au fils de César. Suétone donne une version très différente, qui paraît plus vraisemblable. Préteur l’année précédente, Claudius Nero, qui s’était rendu à Pérouse avec Lucius, a réussi à échapper au massacre et à fuir vers le Sud, où il a tenté de soulever des esclaves, ce qui, d’un point de vue romain, est certes moins honorable que de défendre des propriétaires. Son échec l’a alors contraint à la fuite 25 . Velleius veut manifestement montrer le père du prince régnant en victime des guerres civiles, et non en partisan d’Antoine. Il se borne d’ailleurs à indiquer la Sicile comme destination des fugitifs, en se gardant bien de préciser ce qu’ils allaient y faire. C’est par Suétone seulement que nous savons qu’il alla y rejoindre Sextus Pompée, le fils de l’adversaire malheureux de César, qui y regroupait des forces pour faire la guerre à Octavien puis, éconduit par lui, passa à Antoine en Grèce. Les deux auteurs divergent aussi sur son caractère : Velleius le qualifie généreusement, sans autre précision, demagni uir animi doctissimique ingenii, d’homme de grande âme et d’esprit très savant, tandis que Suétone signale ses hésitations, relatant en particulier qu’au moment où les césaricides semblaient victorieux en mars 44, il a proposé de les récompenser pour leur acte. Nous ne savons rien du rôle qu’eut l’exilé auprès d’Antoine. Un seul élément nous est donné, toujours par Suétone, qui semble indiquer que cet exil ne lui fut pas de tout repos. Il confia son fils à la cité de Sparte, cliente des Claudii – il était courant pour les peuples soumis à Rome de choisir pour protecteurs des membres de l’oligarchie et, partant, leurs familles. En tout cas, l’exil fut bref : moins d’un an plus tard, en octobre 40, Octavien (ou Octave) et Antoine se rencontrèrent à Brindes pour se réconcilier provisoirement et se partager le pouvoir, le premier gouvernant l’Occident tandis que le second partait en Orient poursuivre l’œuvre de César contre les Parthes. Cette paix permit à Tiberius Claudius Nero de revenir à Rome avec sa famille. Il n’était apparemment pas suffisamment proche d’Antoine, ou motivé par les conquêtes lointaines, pour rester auprès de lui quand il pouvait faire autrement. À trois ans, Tibère retrouve donc la maison de son père sur le Palatin et, apparemment, un sort normal pour un enfant de l’aristocratie romaine.
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