TOI TRAJAN

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Empereur romain né en Andalousie et mort en Asie mineure, seul païen admis au Paradis de Dante, qui est donc Trajan ? Serrant au plus près l'Histoire tout en dessinant les contours humains d'une personnalité riche et complexe, cette interview (exclusive !) est la première biographie - française et pour large public - de celui qui fut considéré comme le meilleur des empereurs romains.
Publié le : samedi 1 avril 2000
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EAN13 : 9782296408500
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TO][t TRAJAN Treize entretiens avec un empereur païen au Paradis

Collection Biographie historique

Déjà parus

Roger PAVCK, La vie mouvementée du curé Jules Chaperon, 2000. Madeleine LASSERE, Victorine Monniot ou l'éducation filles au XIX' siècle, 1999. Dicta DIMITRIADIS, Mademoiselle XVI à Louis-Philippe, 1999. Lenormand, des jeunes

voyante de Louis

Pierre GRENAVD, Le charmant prince de ligne, prince de l'Europe, 1999. Greg LAMAZERES, Pierre socialiste toulousain, 1999. Bourthoumieux, vie et mort d'un

@L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7384-8958-3

André Varenne

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Treize entretiens avec un empereur païen au Paradis

Avec la collaboration de Lino Rossi Professeur à l'Université de Milan

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal <Qc) CANADA H2Y IK9
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Du même auteur:
Docteur XY : Il n y a plus de médecin au numéro que vous avez

demandé, Treize entretiens recueillis et présentés par Jean-Louis Naurouze. Éditions Filipacchi, Paris, 1996
(Docteur XY et Jean-Louis Naurouze sont des pseudonymes d'André Varenne)

À mes enfants et petits enfants

Je n'aurais jamais osé tutoyer J'empereur Trajan, si Lino Rossi ne m'avait progressivement introduit - au cours d'une Jongue amitié - dans Ja fréquentation de cet illustre Romain dont il est un des meilleurs historiens t En effet, après avoir pris une part active à la Résistance italienne, Lino Rossi, professeur à l'Université de Milan, a mené - parallèlement à une carrière de recherche médicale, couronnée par de nombreuses distinctions italiennes et étrangères - d'importants travaux sur J'histoire et J'iconographie de J'armée romaine. Dans ce domaine, ses publications et ses Jivres (parmi lesquels Trajan's column and the dacian wars, Londres, 1971, et Rotocalchi di pietra, Milan, 1981) sont d'incontournables références et lui ont valu une notoriété internationale. Il m'a offert la chance de bénéficier de sa vaste érudition, de son exceptionnelle documentation, ainsi que de ses conseils qu'il m'a prodigués avec une telle générosité que je regrette que Ja Jangue française ne dispose pas de superlatif pour dire merci t... Enfin, il m'a encouragé dans mon projet - quelque peu original - d'aborder ce personnage dans l'esprit et la simplicité d'entretiens, et d'y introduire un brin d'imaginaire tout en respectant la vérité historique ou, plus exactement, ce que dixneuf siècles écoulés, en ont laissé survivre. Je me suis efforcé, par ce Toi, Trajan, de répondre à son souhait d'une biographie, en langue française et pour large public, de celui qui fUt considéré comme le meilleur des empereurs romains.

DANTE ALIGlllERI La Divine Comédie
Traduction de Marc Scialom, 1996

Là était historié l'acte glorieux de ce prince romain dont la valeur mena Grégoire à sa victoire insigne: c'est de Trajan l'empereur que je parle. Une humble veuve, aufrein de son cheval le retenait, semblant triste et pleurante. Autour de lui se pressait une troupe de cavaliers: leurs aigles sur champ d'or au-dessus d'eux semblaient flotter au vent. Et, parmi tous ces hommes, la pauvrette semblait dire: « Seigneur, fais-moi vengeance dujils qu'on m'a tué :J'en ai grand peine ! » Et lui semblait répondre: « Attends d'abord que je revienne. » Et eUe: « Mon seigneur» (comme une femme que la douleur presse), « si tu ne reviens? » - « Mon héritier te vengera. » - « Mais ce bien, fait par d'autres, que te sert-il, si tu oublies le tien? » Alors lui: « Prends courage, car ilfaut qu'avant d'aller J'acquitte mon devoir: pitié m'arrête et justice le veut! )) Celui qui n'a jamais rien vu d'étrange avait produit ce langage visible, nouveau pour nous, car absent sur la terre. Tandis que je me délectais à voir ces images de tant d'humilité, et d'un tel prix, venant d'un tel auteur... Purgatoire, X

l'âme glorieuse dont ici l'on parle, revenue dans sa chair pour peu de temps, crut en celui qui pouvait la sauver et, croyant, s'alluma sifort auxfeux de l'amour vrai, qu'à la suivante mort elle jùt digne d'entrer dans nos fêtes.

Paradis, XX

Empereurs romains
d'Auguste à la fin du nème siècle

Julio-claudiens : Auguste (-27 à +14) ; Tibère (14 - 37) ; Caligula (37 - 41) ; Claude (41 - 54) ; Néron (54 - 68).
Crise de 69 : Galba (juillet 68 - janvier 69) ; Othon (janvier 69 avril 69) ; Vitellius (avril69 - décembre 69).

Flaviens: Vespasien (69-79) ; Titus (79 - 81) ; Domitien (81 - 96).
Antonins: Nerva (96 - 98) ; Trajan (98 -117) ; Hadrien (117 - 138) ; Antonin (138 - 161) ; Marc-Aurèle (161 ~ 180) ; Verus, co-empereur (161 - 169) ; Commode (180 - 192).

« Dynastie»

Ulpienne

Marcus Ulpius Trajanus

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PROLOGUE

Qu'y a-t-il de plus incongru: une machine à coudre sur une table d'autopsie - chère aux surréalistes - ou un empereur romain païen, coulant des jours heureux au Paradis? Mettons-les à égalité, avec cette réserve que nous n'avons personnellement jamais vu de machine à coudre dans cette situation, tandis que cet empereur nous l'avons rencontré f... Il est né le 18 septembre 53, à Italica, en Espagne et mort le 9 août 117, à Sélinonte en Cilicie, en Asie mineure. Son nom: Trajan Marcus Ulpius Trajanus. Son règne: du 28 janvier 98 jusqu'à sa

mort. Son surnom: Optimus - le Meilleur. Sa renommée: un des plus
grands et plus illustres empereurs romains. Et pourtant, qui le connaît aujourd'hui? Les Auguste, Caligula, Claude, Néron, Hadrien - sans compter Jules César qui ne fut, lui, que consul - sont les vedettes des vitrines de librairies et des écrans cinématographiques ou télévisuels. Rien de toute cette gloire pour notre ami Trajan f... Il ne survit guère que pour les touristes de la Ville éternelle, sous forme d'adjectif féminin, épithète d'un monument de la Rome antique. Trajan? Ah, oui, je vois, celui de la colonne Trajane f... Oui, vous voyez bien!... Mais nous vous invitons à voir plus loin, à découvrir au fil des treize entretiens que nous avons eus avec lui, cet homme qui fut un souverain à ce point modèle que les sénateurs romains formulaient, lors de l'avènement d'un nouvel empereur, le vœu suprême qu'il fût encore «plusfortuné qu'Auguste et meilleur que

Trajan f... »

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TOI, TRAJAN

Ce /ivre n'aurait pas été possible si nous n'avions bénéficié d'aides exceptionnelles, dont nous remercions: - Dante Alighieri, à qui l'on doit d'avoir, le premier, signalé dans sa géniale Divine Comédie, la présence de Trajan d'abord au Purgatoire (chant X), puis au Paradis (chant XX). - Saint Pierre, qui a permis la rencontre avec Trajan, et mis gracieusement à disposition le parloir du Paradis.
- L'équipe hautement qualifiée de Recherches en Nouvelles Tech-

nologies de l'Information (R.N T.L): elle a inventé notre transfert

céleste sous forme d'un clone virtuel - dit le Visiteur- de la terre au
Paradis et de notre temps à celui du commencement de notre ère, et assumé un retour sans dommages apparents, ce qui mérite bien notre très sincère reconnaissance!

PREMIER ENTRETIEN

AUX FEUX DE L'AMOUR VRAI

À qooi peut bien ressembler le parloir du Paradis? L'idée me turlupinait, mais la célérité de mon transfert céleste fut telle que je n'eus pas le temps de l'approfondir : je me trouvai soudain assis sur un vieux fauteuil de bureau, un siège au cuir sec et craquelé, aux bras si fragiles que j'y posai des mains précautionneuses afin d'éviter la catastrophe de leur prévisible rupture, dans une pièce en tous points semblable à celle du parloir du lycée de ma jeunesse, avec des murs lambrissés d'un bois marron sombre pour leur tiers iriférieur et pour les deux autres tiers recouverts d'une tapisserie vert wagon, et juste devant moi, une bonne sœur en cornette blanche qui, installée derrière un bureau d'instituteur - style 1895 - me dédiait un sourire séraphique : - « Quel Bienheureux dois-je faire appeler? Veuillez, je vous en prie, remplir à voix bien articulée lafiche électronique de l'intéressé. » Là, je pris conscience que la spécificité de ce parloir résidait dans sa « fonctionnalité », comme disent nos technocrates. Le logiciel était simple, convivial, la commande vocale parfaite, et le fichier des empereurs romains - non chrétiens et hôtes du Paradis - limité au seul nom de Marcus Ulpius Trajanus, fils de Marcus Ulpius Trajanus, dit l'Ancien -« Cliquez sur O.K », ajouta la sœur. « Notre Seigneur fera le reste... » Et dans l'instant, j'eus devant moi l'empereur Trajan, installé dans un siège pareil au mien

- « Reste assis, ami /... » D'un geste il bloqua mon bond hors du fauteuil.

«Je

t'attends depuis très longtemps. Vois-tu, quand j'ai su que tu viendrais, je me suis demandé sous quelle forme je me présenterais à toi. Installé dans un fauteuil d'or, dans la Domus Augustana, la maison des empereurs au Palatin, en pleine gloire
d'être, de tous les chefs

de Rome, celui qui a tenu en ses mains le plus vaste empire,

drapé dans les habits et ornements sous lesquels je paraissais devant notre vertueux Sénat? Ou en chef d'armée, revêtu de ma cuirasse de guerre, terrassant le courageux Décébale ? Et bien, non / Tu me vois tel que j'étais, quand je recevais pour de longues soirées de discussions les Pline le Jeune, Lucinius Sura, Titus Aristo et autres

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TOI, TRAJAN

fidèles, dans ma villa de Centum Cellae, ce lieu dont on parle encore au Paradis puisque des successeurs de saint Pierre en ont fait le port des états pontificaux qu'ils dénomment, m'a-t-on dit, Civitavecchia Je suis en tenue décontractée, en tunique légère, et je te reçois en ami. » Mon émotion était telle que j'ai bredouillé des remerciements confus. Puis, j'ai mis en marche mon enregistreur numérique...

- Ta requête, visiteur, est si habilement rédigée que je ne m'étonne pas que tu aies réussi à faire de saint Pierre ton avocat 1... Sache, pour apprécier son intercession à sa juste valeur, que tu es le seul que j'aie jamais reçu au Paradis! En vérité, pouvais-tu trouver écoute plus attentive que celle de Simon, fils de Jean, choisi par Jésus-Christ -lequel n'était alors à mes yeux que Chrestos, un agitateur encombrant, voire dangereux - pour être chef du collège apostolique? Un type bien, époux d'une brave femme, émerveillé par ce qu'il voit et entend, témoin de la parole et des miracles, mais fait de cette pâte humaine qui ne lève véritablement que quand elle a connu la faiblesse 1... Qui d'autre que le fils de Dieu aurait pu élire ce Simon qui l'avait abandonné, renié trois fois, et lui dire: « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église» ? Mais tu n'as pas eu beaucoup de mal à le rencontrer, puisqu'il m'a avoué avoir pris ma place au sommet de la colonne que j'ai fait élever! - Ce fut, Auguste César, un escamotage peu glorieux: statue contre statue, et voici saint Pierre au lieu de Trajan! Mais avec le temps, une lourde erreur: le bronze, attaqué par les pluies acides, dégrade la colonne. Les architectes sIen inquiètent. - T'avouerai-je que moi, je m'en chagrine 1... Quant à cette substitution... « Je n'y suis pour rien! », m'a afftrmé saint Pierre. « Pendant quinze siècles, tu es resté à ta juste place. Un jour de 1588, des bigots zélés t'ont déboulonné pour m'y mettre. J'en suis navré!» Je l'ai immédiatement rassuré: quand Apollodore de Damas a réalisé cette colonne telle que je l'avais conçue, elle était surmontée de l'aigle, emblème de l'armée romaine. Ensuite, le Sénat m'a divinisé, Hadrien m'a couvert de lauriers et je me suis trouvé juché à la place de l'aigle.

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C'était idiot !... N'étais-je pas suffisamment présent, au milieu de mes soldats, dans les fresques de la colonne? « Je te connais assez, Trajan, pour savoir que tes paroles ne sont pas de fausse modestie!» m'a répondu saint Pierre. « Tu as été combattant parmi tes combattants, tu as partagé leurs espoirs et leurs craintes et t'isoler de leur immense cohorte au faîte de ce monument était un non-sens. D'ailleurs, en vérité, n'es-tu pas mieux auprès de mon âme que sur ta colonne? » J'en suis convenu I... Ce qui m'est arrivé est proprement ahurissant ! Moi, Marcus Ulpius Trajanus, un païen, au Paradis 1... J'ai fait dans ma vie bien des rêves et couru après bien des gloires I... Mais être témoin de la gloire de Dieu, je ne l'avais jamais imaginé !... - Ton étonnement est plaisant - je dirais même rafraîchissant - à constater I... Il me conforte dans l'idée que les bonheurs que l'on calcule d'atteindre ne sont pas forcément au rendez-vous, et que l'inesPéré est la récompense du juste. Mais laisse-moi t'exposer le projet de nos entretiens. D'abord te faire connaître I Seuls les spécialistes en Histoire romaine - ils se raréfient, hélas I - savent que tu es un des plus grands empereurs, et que tu as porté la puissance de Rome à son apogée. La foule aujourd'hui t'ignore. Elle se régale des combats de César et de Vercingétorix, des amours d'Antoine et de Cléopâtre, de la faiblesse de Claude et de la nymphomanie de Messaline, des délires de Néron ou de la folle passion d'Hadrien pour son petit ami Antinoüs. Ta grandeur et ton humanité l'indi.fJèrent... Aussi voudrais-je, qu'au travers de nos entretiens et avec la simplicité que tous t'ont reconnue, tu leur dises, toi, Trajan, qui tu es. Ensuite - mais ceci peut être un commentaire des actions que tu vas exposer - j'aimerais apprendre de ta bouche les raisons de ton élection au royaume de Dieu. - Tu me demandes deux choses impossibles: je ne puis dire qui je

suis, car celui que je suis n'est - dans l'attente de la Résurrection qu'une âme que nul exposé ne peut circonscrire! Tout au plus tenteraije, si cela t'intéresse, de te dire, parmi ce que j'ai fait dans ma vie terrestre, ce que je considère comme mémorable. Quant aux raisons de ma présence au Paradis, Dieu seul les connaît! Pour moi, tout se résume ainsi: j'ai été appelé, je suis venu... Pourquoi? J'ai fait

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TOI, TRAJAN

beaucoup de suppositions, aucune ne me semble satisfaisante.

- Si tu ignores le Pourquoi, dis-moi, au moins, le Quand et le
Comment! - Je suis mort un jour d'août 117 - ne me demande pas lequel car j'étais dans un état de semi-inconscience, ni non plus le nom du marchand romain qui nous a hébergés dans sa demeure, à Sélinonte en Cilicie. Une petite ville, brûlée par le soleil, à l'embouchure du fleuve Sélinus, sur la côte de cette terre de Cilicie que, quatre siècles plus tôt, Alexandre avait envahie dans son irrésistible élan de conquérant, et qui me voyait débarquer sur une litière, les jambes et le ventre gonflés d'eau, le côté gauche presque paralysé, le souflle si court que je ne pouvais supporter la position allongée et devais rester à demi assis, soutenu par une montagne de coussins que Matidia, mon aimante et adorable nièce, passait son temps à empêcher de glisser à terre. Criton, mon médecin, avait exigé cette escale. -« Tu dois, César, te reposer quelques jours à terre. La navigation est encore trop longue d'ici à Rome. La mer est trop houleuse. Le bateau est trop inconfortable pour ton état... » Avec Criton, tout est toujours trop 1... Rassemblant mon souflle et ce qui me restait d'humour, je lui ai demandé: -« Es-tu sûr, Criton, que je n'ai pas "trop" vécu?» Il a protesté avec une telle vigueur que j'ai été réconforté. Non, je n'étais pas dans l'antichambre de la mort... J'en avais vu d'autres, je n'allais pas partir comme ça, à cause d'un peu d'eau dans le corps 1... D'accord, Criton, c'est trop d'eau, elle m'envahit, me noie, mais je fInirai bien par la pisser grâce à tes potions L.. Le plus tôt, cependant, serait le mieux, car j'ai fort à faire... Un triomphe m'attend à Rome. J'ai laissé l'armée qui mène cette difficile guerre contre les Parthes dans les bonnes mains de Publius Aelius Hadrianus. Hadrien, c'était un gamin de dix ans quand, à la mort de son père, je suis devenu son cotuteur avec le chevalier romain Aulius Attianus. Nos familles sont parentes et ont les mêmes racines italiennes. J'ai veillé sur sa jeunesse, ré&éné sa passion excessive pour la chasse, payé ses dettes, et pour mieux le contrôler, l'ai envoyé faire

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son éducation à Rome. Mais on a toujours des problèmes avec les jeunes 1... Ne s'y est-il pas entiché de la langue et de la culture grecques, au point d'être surnommé, lui, fils d'Espagne, «le petit Grec» ? Ce n'est pas une bonne chose pour un militaire: les Grecs exaltent le héros, l'exploit individuel; notre force, à nous Romains, c'est la Discipline qui organise et magnifie l'action collective. En vérité, Hadrien et moi n'avons qu'un intérêt commun: la chasse. Pour le reste, tout nous oppose... Ma femme me harcèle depuis des années pour que je l'adopte et en fasse mon successeur. Elle est sensible à son intelligence, à sa culture, à son charme. Plotine est une grande dame, noble et digne, mais notre union a été stérile et Hadrien a su capter son côté maternel. Je sais que des bruits courent: ils sont inévitables quand une femme, aussi belle que l'est l'impératrice, accorde autant d'amitié à un homme jeune et séduisant. Je les considère comme calomnieux et n'ai jamais fait l'injure à Plotine de la questionner. Quoique je ne jurerais pas qu'il n'y ait pas quelque sentiment un peu trouble - une sorte d'amour par procuration - dans l'obstination avec laquelle elle a poussé Hadrien à épouser la virginale Sabine, la petite-fille de ma sœur Marciana. Hadrien, mon successeur? Les candidats ne manquent pas - il Y a même un parent de Tacite 1... - sans qu'aucun d'entre eux soit une personnalité incontestable. Alors, pourquoi pas Hadrien ?... Mais il attendra! Voilà ce que je pensais, dans mon lit, peinant à respirer dans la touffeur éprouvante de ce triste août. Hadrien n'a pas attendu longtemps... En quelques jours, mon état s'est aggravé, les potions de Criton ne m'ont pas fait pisser mon excès d'eau, les crises d'étouffement se sont succédées, un poids abominable a écrasé ma poitrine et irradié dans mes bras, mes pensées se sont embuées... Jusqu'à ce soir où d'un seul coup, en un instant, je me suis senti délivré de tous mes maux. Quel merveilleux moment que celui où je devins plus léger que l'air, plus libre que l'oiseau, plus serein qu'un clair de lune 1...Je venais de mourir !

- C'était le 9 août 117, si l'on en croit les historiens.
- Merci pour la précision. Je pourrais ainsi fêter les anniversaires de ma mort 1...

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TOI, TRAJAN

-

Comme tu es né le 18 septembre 53, ta vie a donc été de 63 ans,

10 mois et 23 jours. Pas mal pour l'époque /
- Je te l'accorde. Alexandre est mort à 30 ans, César à 58 ans, Auguste a vécu 76 ans et Vespasien avec ses 69 ans, 7 mois et 7 jours s'est bien défendu 1... Cependant, la longévité ne fait pas la grandeur. En vérité, bien à plaindre sont ceux qui considèrent le parcours terrestre comme une course de fond et n'ont pour objectif que de durer le plus possible 1... Que ne veulent-ils pas voir que la vie après la mort est éternelle 1...Remarque que je dis cela maintenant mais que, vivant, je n'en savais rien... Il n'empêche: j'ai été stoppé en plein élan et quelques années de plus m'auraient été bien utiles...

Crois-tu réellement que la face du monde en aurait été changée? Qu'aurais-tufais de mieux?
-

- De retour à Rome, j'aurais levé de nouvelles troupes, maté les derniers foyers des rébellions juives en Cyrénaïque, en Égypte et à Chypre, pris Hatra, la citadelle du désert, et anéanti Chosroês. Ensuite, cette seconde guerre des Parthes gagnée, je me serais engagé à l'est, toujours plus à l'est, sur la fabuleuse route de la soie... J'aurais

romanisé l'Empire des Parthes et - qui sait?

-

peut-être porté les

bienfaits de notre civilisation jusqu'en Inde, voire en Chine...

- Et tu aurais perdu

le Paradis /...

- Tu as raison, Visiteur, je m'égare... Ce parloir du Paradis est un bien étrange lieu. Le passé m'y assiège comme une formidable marée, et j'en oublierais presque mon bonheur... et ta question! Quand les portes du Paradis se sont-elles ouvertes pour moi? Sache que ce fut une longue et incroyable aventure... J'en reviens donc à ma mort. Plotine se penche sur moi, ne me parle que d'Hadrien, j'ouvre la bouche pour lui dire: «J'étouffe 1... », mais rien d'autre que des gargouillis... Cela lui suffit! Elle me quitte, va dans l'antichambre: «Il a adopté Hadrien!» Presque un cri de triomphe! Un brouhaha de voix. Déjà, on m'oublie... Reste Matidia, seule, qui me ferme les paupières et m'y dépose le baiser d'amitié, celui qui pénètre jusqu'au cœur car, comme tu le sais, les yeux sont les

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fenêtres de l'âme. D'un seul coup, je respire, le poids sur ma poitrine a disparu et me lasserai-je jamais de le répéter - je me sens plus léger que l'air, plus libre que l'oiseau, plus serein que le clair de lune I... Mais je ne reconnais rien du royaume souterrain d'Orcus et Dispater, où nos prêtres disent qu'errent les Manes, ces âmes des défunts. Rien non plus qui ressemble à l'Hadès, ce royaume de Pluton, qui attend les morts, selon les dires des Grecs. Je ne vois aucun des quatre fleuves qui l'entourent: pas de Cocyte, pas d'Achéron, pas de Pyriphlégéthon, ni surtout de Styx, à franchir dans la barque du nocher Charon... Où vais-je trouver ceux qui doivent juger mon âme: Éaque, Minos et Rhadamanthe? En vérité, où suis-je? - À mon avis, tu étais dans les Limbes. N'ayant jamais reçu le baptême chrétien, tu ne pouvais être ni en Enfer, ni au Purgatoire, ni au Paradis. Les Limbes, c'est l'endroit réservé aux Justes qui n'ont pas eu le bonheur de connaître la Révélation ou aux âmes des etifants non baptisés. On y attend sans inquiétude, sans peines mais aussi sans

joies, le Jugement dernier.
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.

Tu dis juste, Visiteur: sans inquiétude"sans peines ni joies, c'est

ainsi que j'ai séjourné en ce lieu. Mais personne ne m'a informé que c'étaient les Limbes!... Il faut dire que bien qu'on y rencontre une foule immense, avec des enfants en masse, on s'y croise, on se salue, mais on ne se parle pas,' car la seule parole possible est la parole intérieure. Une bien étrange expérience !... Moi qui n'ouvrais la bouche que pour commander, décider ou juger, voici que je me suis mis à parler à mon âme !... Alors, ensemble, elle et moi, nous avons revisité ma vie. - Étais-tu conscient de ce qui continuait à se passer sur terre? - Oui, car on m'avait autorisé à ouvrir une fenêtre sur le temps. Mais une seule I... J'ai ainsi choisi d'assister à ma crémation. Le bûcher avait été dressé sur la plage. L'aube venait de poindre. Quand sa tendre lumière eut fmi d'envahir un ciel que nul relief ne limitait, les flammes s'emparèrent de mon corps, tandis que des pleureuses se tordaient de

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TOI, TRAJAN

douleurs feintes et que les musiciens de ma garde embouchaient leurs tubas. Dans son maintien hiératique qui la rendait plus noble et plus belle que jamais, Plotine portait un regard lointain sur les flots de notre mer Intérieure comme si elle cherchait à y discerner les contours de son destin de veuve d'empereur. Matidia pleurait doucement. Criton avait l'air triste et ennuyé du médecin qui vient de perdre son meilleur client. Des chiens, attirés par l'odeur de la fumée, tentaient de s'approcher et aboyaient en réponse aux coups de pieds des villageois qui les chassaient. Quand tout fut consumé, on recueillit mes cendres et débris d'os dans un carré de soie pourpre - retiens ce détail qui éclaire une obscure prophétie dont je te parlerai plus tard! - que l'on mit dans une urne provisoire qu'un tourneur d'amphores avait faite à la hâte. Tout ceci avait eu la simplicité, la solennité et ces petits brins de dérisoire et de ridicule qui sont le lot de ce genre de cérémonies. C'est sans émotion que je refermai cette petite fenêtre sur le temps, avant même que ne fussent célébrées à Rome mes funérailles: j'en connaissais d'avance l'ordonnancement, ayant demandé depuis longtemps à mon Cabinet de codifier quelques règles dans la jungle de plus en plus fantaisiste et onéreuse des cérémonies d'État. De plus, je craignais d'éprouver un certain déplaisir à y voir Hadrien, investi de la magistrature suprême.

- Jalousie peut-être de le voir atteindre à 40 ans ce pouvoir qui ne fut tien qu'à 46 ans?
- Honnêtement non! J'ai été toujours à ce point soucieux de l'intérêt de l'Empire que je ne pouvais que me réjouir de le voir dans les mains d'un homme dans la force de l'âge et, qui plus est, de ma parenté. Jalousie, non, inquiétude, oui. Car si je connaissais parfaite-

ment la valeur de ces mains - celles d'un bon général, d'une personnalité d'intelligence supérieure, brillante et de vaste culture j'avais des doutes sur la solidité du caractère qui les commanderait. Je savais que l'armée ne l'aimait guère. Quant au peuple, saurait-il le conquérir et faire oublier qu'il chérissait plus Athènes que Rome? - On dit que tu lui avais fait cadeau de la bague ornée d'un magnifique diamant que l'empereur Nerva t'avait donnée pour te signifier

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qu'il t'adoptait. Si le fait est exact, n'était-ce point montrer que tu le désignais implicitement comme ton successeur? - Le fait est exact et s'inscrit parmi tous ces signes extérieurs qui ont laissé à penser que j'avais choisi de faire d'Hadrien mon successeur : de sa nomination comme légat d'une légion pendant la guerre des Daces à celle de gouverneur de la Syrie en 117, puis de commandant suprême de l'armée que la maladie venait de me faire abandonner. Mais ce choix, je ne l'ai jamais exprimé~ trouvant à chaque fois un bon prétexte pour le remettre. Maintenant, mon intérêt était tout autre: je voulais me consacrer à m'entretenir avec moi-même... Morceau par morceau, je revisitais ma vie. Je découvrais que j'étais trop souvent passé trop vite, comme un cavalier au galop qui ne songe qu'à la proie à atteindre. Je n'avais vu que peu de choses d'entre les choses, entendu que des bribes des paroles qu'on m'adressait, et pas su m'étonner assez des richesses et de la beauté de la vie. J'avais été le premier des hommes d'un immense territoire et m'étais satisfait d'être le premier. Mais avais-je suffisamment pris en compte, en ces

hommes - qu'ils fussent de ma race ou d'une autre, esclaves ou
maîtres, enfants, femmes ou vieillards, athlètes, gladiateurs, infirmes ou malades - ce plus petit (sinon plus grand 1...) commun dénominateur qu'est l'âme?

- Ne t'accusais-tu pas ainsi à tort, toi dont les contemporains ont tant vanté la simplicité, ['abordfacile, {'écoute attentive?
- Comment savoir si ce n'étaient point viles flatteries? Sinon en m'att~chant plus que jamais à disséquer mes actes, à imaginer leurs contraires, pour en. mieux apprécier la nécessité et juger la valeur. Alors, je fus pris de vertige et de fièvre: aurais-je assez de l'éternité pour y parvenir ? - Est-ce cet examen de conscience qui a suffi à t'ouvrir les portes du Paradis?
- Qui sait? Un miracle n'est peut-être donné qu'à ceux qui sont,

même de façon imparfaite

et confuse, préparés à le recevoir. Et c'est

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bien à un miracle que je dois mon salut. Mais si tu veux bien saisir la portée de ma réflexion, alors laissemoi te dire ce que je n'ai jamais dit à personne. En faisant ce que tu appelles mon examen de conscience, j'ai découvert la juste valeur de ceux qui m'avaient accompagné. Je ne fais pas là allusion aux hommes qui m'ont mené au pouvoir: à mon père, Marcus Ulpius Trajanus, à qui je dois tout, à Domitien qui m'a fait confiance, à Nerva qui m'a adopté et légué sa place, à mes amis espagnols, généraux de l'armée, Julius Servanius et Licinius Sura qui ont habilement œuvré à mon avènement, ni à cette foule d'autres qui m'ont aidé à exercer le pouvoir, ni enfin à Cassius, l'ami d'enfance, le plus fidèle de mes fidèles. Non, c'est de trois femmes dont il s'agit. La première, Marcia, ma mère, m'a donné plus que la vie. Sa beauté était éclatante, sa bonté, généreuse, son amour pour mo~ sans limites. Dans les pires circonstances, dans les plus dures batailles, il me suffisait de l'imaginer me dédiant son lumineux et confiant sourire, pour que je me sentisse invincible. La seconde est Matidia, ma nièce, fille aînée de ma sœur Ulpia Marciana et de Salonius Matidius Patruinus. Elle m'a consacré sa jeunesse, sa beauté et sa tendresse ont réjoui mes moments de détente, elle m'a accompagné dans mes dernières batailles, en particulier dans celle que la mort a fmi par remporter sur moi. Quant au sentiment qu'elle m'a inspiré, je te le dirai plus tard... Les pleurs qu'elle a versés à ma dernière heure, je ne les oublierai jamais... J'aurais voulu la serrer dans mes bras pour la consoler, sécher ses larmes et lui dire qu'elle resterait à jamais dans mon cœur. Un nonsens, des bêtises, puisque j'étais mort I...

- Et la troisième est Platine...
- Non, Pompeia Plotina est à part. C'est une femme simple, d'extraction modeste, ni de la classe sénatoriale, ni même de la classe équestre. J'en ai fait une impératrice. Elle a assumé son rôle avec efficacité et dignité. Elle a tenu la parole qu'elle avait donnée au peuple quand, arrivée au haut des marches de mon palais, elle dit: « Telle j'entre ici, telle je veux en sortir, libre et pure de toute faute! » Je l'ai épousée peu avant mon adoption par Nerva. ravais seize ans de plus qu'elle. Elle n'était pas née quand je jouais avec celle dont je vais

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maintenant te parler et qui a secrètement marqué ma vie: Pupa, la sœur de mon ami Cassius. Tous deux étaient les enfants de notre intendant, un Gaulois affianchi, qui gérait le domaine familial à Italica, en Espagne. De son ascendance issue du nord de la Loire, elle tenait un teint clair, des yeux d'un bleu profond, et une longue chevelure couleur de miel doré. Plus âgée que moi d'un an, elle a été ma compagne d'enfance. En principe, les filles étaient confmées à des jeux de poupées par une éducation qui les préparait à leur vocation domestique. Mais, en dépit de sa fragilité apparente qui s'allia très tôt à une séduisante féminité, Pupa se comportait comme un garçon manqué. Figure-toi qu'elle allait jusqu'à emprunter les vêtements de son frère pour s'intégrer à nos jeux virils !... Je fus désemparé, quand, vers l'âge de douze ans, elle changea soudain, restant cloîtrée chez elle, faisant de la couture avec sa mère ou égrenant des notes timides sur sa lyre. Rarement je la voyais, et nous n'échangions alors que de pauvres paroles, comme si nous étions deux étrangers qui se saluent. Elle paraissait lointaine, perdue dans des songes que je ne pouvais partager. Puis apparut, en moins d'un an, par touches progressives, une Pupa nouvelle. Le papillon était sorti de sa chrysalide et prenait son envol de charme et d'élégance. J'en devins amoureux fou. Cassius s'en aperçut mais, comme il savait qu'une fille d'affranchi n'avait pas d'avenir avec quelqu'un de mon rang, il frt tout pour me détourner de sa sœur, allant jusqu'à pousser dans mon lit des filles, à peine nubiles, d'esclaves. Rien n'y fit : je pris ces filles, puisque je les trouvais offertes sur ma couche, mais seule Pupa m'intéressait. Parfaitement consciente de son pouvoir, elle virevoltait autour de moi, tantôt provocante, tantôt distante, jouant de sa séduction physique et d'une culture qui ne cessait de m'étonner. Elle dévorait les livres de notre bibliothèque, soutenait de longues controverses avec mes pédagogues. Moi, je n'avais d'yeux que pour son pur visage, ses lèvres sensuelles, sa taille fine, sa poitrine haute, ses longues jambes et ses bras graciles. Je savais qu'elle était faite pour moi, pour me compléter et m'enrichir, et que je devais tout faire pour qu'elle partageât mon destin. Un après-midi d'été, je réussis à l'entraîner - sans doute parce

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qu'elle le souhaitait - dans le petit bois de pins maritimes qui couronne la colline. Je la possédai à même le sol, sur le brun tapis d'aiguilles, et nous mêlâmes nos soupirs amoureux au chant déchaîné des cigales. De ce jour, elle partagea ma couche. Ma mère plaida ma cause auprès de mon père, qui se borna à m'informer que toute union légale était exclue. Ses parents, flattés, ne dirent rien. Cassius fit semblant de ne pas savOIr. Ainsi commença une longue et heureuse liaison. - Comment as-tu fait pour la tenir secrète? Aucun historien ne la mentionne, même pas ton ami Pline le Jeune! - Je n'ai rien fait pour la cacher, mais les historiens ne s'intéressent peut-être qu'aux personnes bien nées. Pupa m'a suivi en Syrie. Elle faisait partie de cette cohorte de femmes qui accompagne toute armée, pour y effectuer des taches domestiques. Aux yeux de mes collègues officiers, elle n'avait aucune importance et n'était qu'une parmi ces filles, professionnelles ou non, qui nous assistaient et parfois nous distrayaient. Pour moi, elle était le soleil de mes nuits, mais j'étais malheureux d'obliger le soleil à se cacher. J'eusse été tellement fier de proclamer devant tout le monde que nous nous aimions. Mais, elle et moi, savions que c'était impossible. Je ne pouvais déroger à mon rang sans compromettre ma carrière. Un matin, quittant ma couche, elle m'annonça qu'elle était enceinte et qu'elle partirait le lendemain pour Italica. Une joie profonde m'a alors envahi; je l'ai longuement serrée dans mes bras.
- « Si c'est un fils, tu l'appelleras Attilius, comme mon grand-père;

une fille, Marcia, comme maman. N'aie aucun souci, je veillerai à votre avenir. Voici une bourse avec tout l'or que je possède aujourd'hui, soit deux cents pièces. Voyage le plus confortablement possible. Embrasse tes parents et salue les miens. » Après son départ, une cantinière est venue me rapporter la bourse. Il y manquait trois pièces. Elle contenait un petit mot. « Je n'ai gardé que ce qu'il fallait pour le voyage. Adieu! Oublie-moi... » Je ne l'ai plus jamais revue... - Par ses parents, n'as-tu point eu de ses nouvelles?

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- Son père m'a écrit qu'elle ne souhaitait pas qu'il répondît à ma demande: un avenir important m'attendait, je ne devais penser qu'à mon devoir. J'ai fmi par savoir qu'un centurion, réformé pour blessure, un nommé Cursius, l'avait emmenée avec lui en Judée où une terre lui avait été attribuée. Là-bas, elle avait donné naissance à un fils, nommé Attilius.. . - As-tu cherché à la revoir?

- Oui, mais des années plus tard et en vain. Le légat de Syrie a fait
faire une enquête dans la région que je lui avais indiquée. Des colons romains y avaient été attaqués par des Juifs zélotes, leurs fermes incendiées.n y avait eu des morts et des prisonniers. On n'avait pas
. retrouvé trace

de Cursius ni de sa famille.

La nouvelle m'a plongé dans le désespoir. J'avais eu un fils et une femme aimante et je les avais perdus! Je n'aurais jamais la joie, que je m'étais promise, d'adopter mon fils et de lui donner mon nom. Fassent les dieux qu'une autre chance m'accorde un héritier! Tel était mon espoir quand j'ai épousé Plotine. Hélas, nous n'avons pas eu d'enfant... Voilà les pensées que je ruminais, en revoyant ma vie que j'avais voulu être celle d'un homme juste. Mais où était-elle cette justice? Dans le lâche abandon de la femme que j'aimais et de ce fils dont je rêvais? Dans le souci de préserver une carrière dont l'ambition n'avait pas de ITein? Et qu'étaient ces dieux innombrables, chacun avec sa petite spécialité, qui peuplaient nos temples, et dont j'avais été le grand pontife? Y en avait-il, parmi eux, un capable d'écouter mon remords? Les Juifs n'avaient qu'un seul dieu, et j'avais été. témoin qu'il leur donnait un courage indomptable, les accompagnait dans leurs défaites et leur donnait la force de rebâtir ailleurs ce qui avait été détruit ici. Quant à ces Chrétiens, ceux que j'avais rencontrés en Judée, dînant avec calme et simplicité dans l'obscurité du crépuscule, ceux dont Pline m'écrivait que leur foi se répandait «comme une contagion, non seulement dans les villes, mais encore dans les villages et jusque dans les campagnes », ces gens de toutes conditions - on y rencontre même des officiers romains qui « chantent la gloire de Chrestos comme s'il était un dieu et qui choisissent le martyre plutôt que le reniement », je

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ne pouvais penser à eux sans trouble. Leur dieu, proclamaient-ils, est un dieu d'amour, de justice et de miséricorde. Lors de ma mort survivaient encore des témoins de la vie et de la

mort de ce Chrestos. Que ne les avais-je convoqués - moi qui avais
tous pouvoirs - pour les entendre? Me faire ma propre opinion!...

Une atroce angoisse s'empara de moi: n'étais-je pas passé - les yeux obnubilés par mon métier et mon milieu - devant la plus pure des
lumières sans la voir? Quand les flammes du bûcher avaient, sur la plage de Sélinonte, dévoré ma dépouille, je n'avais ressenti nulle douleur. Mais voici que j'éprouvais une sensation bizarre: une brûlure légère et fugace, comme ces feux follets qu'on voit danser la nuit sur les marécages et les cimetières. Au début, j'eus du mal à la localiser, doutant même parfois de sa réalité. Mais elle grandit, cette brûlure, s'incrusta dans mon âme qu'elle rongea d'intolérable façon. Le sentiment que je l'avais méritée s'insinua en moi. Longtemps, je souffiis ainsi et désespérai de guérir. « Il n'y a pas de justice sans miséricorde. » C'est par cette idée, qui pénétra mon âme comme une vrille, que s'annonça le miracle. Je reconnus la route. Elle longeait le lac de Tibériade et je ressentis la même impression de calme et de sérénité que trente ans auparavant, quand j'avais découvert pour la première fois cette étendue d'eau paisible où quelques barques de pécheurs tracent leur discret sillage. Mais, cette fois, je n'étais pas un tribun de la légion de mon père, mais l'empereur Trajan, et je marchais, auréolé de gloire, à la tête de toutes mes armées confondues. La nuit tombait, des porteurs de torches encadraient ma monture. Le cie~ bleu nuit, était irisé d'étranges et mouvantes lueurs, mauves et oranges. Puis le silence s'installa: les feuilles des arbres cessèrent de bruire, le pas des chevaux s'étouffa. Soudain, bondissant d'un bosquet, une femme en guenilles, le visage à demi masqué par un voile noir, surgit. Elle s'empara du ftein de mon cheval et dédaignant la menace des lances de mes gardes qui déjà piquaient ses flancs, s'écria: « César, arrête-toi et m'écoute !... » D'un trait, elle m'apprit qu'elle était veuve d'un légionnaire, que des inconnus venaient de tuer son fils, et qu'elle réclamait ma justice. -« Je suis pressé », lui dis-je.« Je reviens de Chine, j'ai conquis toutes les terres habitées, mais c'est dans celle de Jérusalem, la rebelle, que mes armées vont maintenant défiler et recevront les

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récompenses qu'elles méritent. Mais je repasserai, et à mon retour, je m'occuperai de ton affaire. » -« Et si tu ne reviens pas?» - « Mon héritier te vengera! » - « Est-ce ton fils? » -« Je n'ai plus de fils... », lui répondis-je tristement. Alors soudain, je fus pris de compassion pour cette pauvre femme. Un sentiment étrange et nouveau, qui me poussait à partager sa peine. Je mis pieds à terre et, à la stupéfaction de mes gardes, voulus la serrer dans mes bras, mais elle s'écarta vivement. J'ordonnai alors qu'on s'occupât d'elle, qu'on la vêtît de neuf et qu'on lui donnât à manger et de l'argent. Et j'exigeai qu'on recherchât et trouvât le coupable, à tout prix, pour que justice IDt faîte. Je me sentis soudain las, comme si cette femme avait chargé mes épaules de toute la misère du monde, et pauvre de toute gloire. Je décidai de marcher à pied jusqu'au prochain village, accompagné de quelques porteurs de torches et d'une faible escorte. Mes généraux mèneraient seuls les armées jusqu'au camp suivant. Je reconnus le village. C'était celui-là même, dont je te reparlerai dans un prochain entretien, où j'avais vu pour la première fois cette assemblée de Juifs chrétiens, qui dînaient et chantaient. Mais la place était vide, la plupart des maisons incendiées, le village désert. Sauf un vieil homme, assis sur un banc de pierre, et dont le visage resta impassible quand les torches l'éclairèrent: il avait les yeux crevés. - « Je t'attendais », me dit-il. «Conduis-moi jusqu'au Jourdain, il est tout proche. » Arrivé sur la rive, je reconnus l'endroit où je m'étais baigné autrefois. Devant mes hommes stupéfaits, j'entrai dans le fleuve, suivi de l'aveugle qui avait posé ses deux mains sur mes épaules. Alors, il me dit d'une voix ferme: - «Je te baptise. Tu es maintenant enfant de Dieu, de son fils, le Christ, et de l'Esprit. Le royaume des cieux t'est ouvert. Continue à agir comme tu viens de le faire! Avec humilité et compassion... » On n'arrêta jamais le coupable et mes gardes. embarrassés me dirent que la femme au voile noir s'était enfuie. Mais ils finiraient bien par la retrouver: elle était la veuve d'un colon, ancien légionnaire, et son fils tué s'appelait Attilius...

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Les yeux embués de larmes, je dis à mes gardes: « Qu'on la laisse tranquille! Il est trop tard... Mes cendres sont déjà scellées dans la pierre, à Rome... » Soudain, mes armées, mon escorte, mes porteurs de torches, mon cheval, le village, le fleuve, le vieillard aveugle, les ténèbres, disparurent. .. Depuis, je baigne dans la lumière. Mais cette. histoire, étrange comme un songe, que je viens de te conter, suffit-elle à expliquer ma présence au Paradis ?

- Que ce soit une condition suffisante, qui d'autre que Dieu pourrait le savoir? Mais condition nécessaire, oui, sans nul doute I Car le catéchisme que j'ai appris par cœur dans mon enfance est formel: pas de Paradis sans baptême I... Ce vieil aveugle qui t'a oint avec l'eau du Jourdain t'a ouvert les portes de la vie éternelle. Ainsi se trouve éclaircie d'un coup une controverse qui divise depuis des siècles les
théologiens: comment expliquer la présence - attestée par le génial
Dante dans son poème sublime - d'un païen au Paradis? L'explication généralement admise se fonde sur l'intercession qu'un successeur de saint Pierre, le pape Grégoire le Grand aurait faite pour toi auprès de Dieu. Ce saint homme - il a été béatifié sous le

nom de saint Grégoire - qui avait ouï dire tes légendaires exploits,
serait tombé en admiration devant la colonne qui les décrit. Suppliant Dieu de t'accueillir à ses côtés, le Seigneur y aurait consenti sous la condition que Grégoire acceptât de payer ta rédemption: sept maladies l'accableraient, puis la mort subite l'enlèverait I Selon d'autres versions, Grégoire aurait eu à choisir entre les maladies et

un séjour au Purgatoire dont la durée est fort imprécise - de une
heure à deux jours I...
- Voilà qui est fort flatteur pour moi, mais relève, me semble-t-il, moins de la réalité que de la légende 1... Le Paradis pour des exploits militaires 1... Ceux qui ont inventé cette histoire ne connaissent pas l'ambiance qui règne ici: rien que des antimilitaristes!... L'amour, oui! La guerre, non 1...

- D'autres que toi ont fait ces mêmes objections et avancent une autre explication. Grégoire le Grand, âme généreuse s'il en fut, ne

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