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Ces quatre études s'inscrivent dans le champ de l'anthropologie des désastres : en 1987, au Brésil, des habitants sont contaminés au césium 137 ; le 29 avril 2003, une inondation catastrophique se produit dans la ville de Santa Fe ; le 3 décembre 2004, à Buenos Aires, un incendie durant un concert coûte la vie à 194 jeunes ; un dépotoir, à Buenos Aires, est le lieu de passage vers le cirujeo, devenir ramasseur d'ordures pour survivre. Ces études posent la question de la mémoire : comment l'organiser et la garder ?
Publié le : dimanche 1 mai 2016
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EAN13 : 9782140008245
Nombre de pages : 134
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Sous la direction deDIéGO Zenobi, SusàNN Ullbergét TéLmà CàmàGO da Silva
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Sous la direction de Diego ZENOBI,Susann ULLBERGet Telma CamargoDASILVA
Traces
Mémoires et politiques des désastres
en Amérique latine Préface de Cornelia Eckert
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08823-5 EAN : 9782343088235
Préface
En 1986, l’explosion d’un réacteur dans une centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, a mis en évidence, sur le plan international, la fragilité de l’Europe face au progrès idéalisé par l’ère postindustrielle : l’énergie atomique. Ce continent qui avait justement survécu à autant de guerres prenait définitivement conscience d’une menace de contamination aux proportions catastrophiques due à une défaillance de cette nouvelle technologie. Dans la phase industrielle antérieure, le charbon constituait la référence énergétique du développement mondial et le débat sur l’impact environnemental, ou « développement durable », était encore balbutiant. De fait, ce concept n’était cité que dans quelques articles, dont « How to Save the World » de Robert Allen (1980). De même, la notion de risque, quoique présente dans la littérature sous différentes formes, en particulier liées à la croissance urbaine, à l’expansion du capitalisme, aux maladies contagieuses et occupationnelles, ne prendrait son essor comme théorie du risque, « indissociable de la politique », que dans les années 80 (Veyret, 2007, p. 29).  À l’époque, l’énergie atomique venait rapidement substituer le charbon dans son rôle, crucial pour la civilisation industrielle, de moteur du développement. En Europe, les fermetures de centrales à charbon s’accéléraient e e et les communautés de travail créées, au long des XIX et XX (jusqu’aux années 1970) siècles, pour le succès productif étaient alors frappées de plein fouet par une crise de rendement et d'obsolescence technologique. C’est cet effondrement du secteur de travail d’extraction traditionnel, qui démobilisait les communautés de mineurs de charbon en France, que j’ai accompagné dans mon projet de doctorat, développé dans une ville du sud de la France, de 1987 à 1991. Justifiées par les besoins de modernisation de la nouvelle ère mondiale de production énergétique, ces fermetures étaient vécues de manière ambiguë par les travailleurs et leurs parents. D’un côté, les meilleures conditions de travail offertes par ces technologies plus propres et moins périlleuses semblaient répondre aux revendications et luttes de leur catégorie, connue pour sa résistance et sa mobilisation politique. De l’autre, aucune autre référence de développement n’a été mise en œuvre dans les villes des bassins houillers. Le déclin économique et la suppression du travail traditionnel d’extraction s’ensuivraient. « La modernité nous a trahis » me disaient les mineurs interlocuteurs de la recherche que j’ai développée à la Grand-Combe, en France (Eckert, 2012). Le parcours de la communauté de travail étudiée révèle une discontinuité de leur mode de vie accompagnée d’une interruption brutale de leurs projets familiaux, d’autant que leur profession était condamnée. Comme anthropologue, j’ai construit ma question de doctorat autour des récits des travailleurs en ces « temps » qu’ils définissaient comme « de crise » et de la manière singulière dont ils ordonnaient leurs expériences temporelles dans
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l’espace vécu de leurs mémoires collectives. En France, comme il urgeait d’en finir avec le travail politiquement incorrect, des programmes de recyclage des personnels, de retraite technique ou même d’incitation de retour au pays d’origine du prolétariat encore en activité ont été adoptés. Et, bien sûr, personne ne s’étonnait de ce que la production de charbon augmente sur les continents culturellement dominés par des logiques de colonisation à la main-d’œuvre moins chère et aux systèmes juridiques plus fragiles (Afrique, Asie, Amérique Latine). Les sources d’énergie se diversifiaient grâce à de nouveaux investissements dans les combustibles fossiles, comme le pétrole et le gaz naturel, et dans tout type d’énergies : atomique, éolienne, hydroélectrique, solaire, etc. Surmonter les paradoxes de la modernité impliquait de nouveaux défis aux nombreuses dimensions et références d’ordre aussi bien politique que scientifique. Surgissaient et une demande de nouvelles connaissances et spécialisations scientifiques et une conscience « postmoderne » des risques, désormais à l’échelle mondiale, qui consolidaient le débat sur la durabilité environnementale, une politique à valeur universelle impliquant des actions historiques de responsabilité des gouvernements au niveau planétaire. La pensée de la durabilité s’imposait dans tous les secteurs de développement. « Le point de mutation » se profilait à l’horizon avec l’apparition de nouveaux contrats à contingence écologique, de changements de comportements et styles de vie, de conceptions de politiques publiques et de postures plus éthiques en des projets d’éducation plus impliqués dans la continuité de l’humanité et plus critiques des actions humaines à caractère néolibéral pour renverser ces tendances détruisant les cosmo-systèmes à l’aide de nouvelles stratégies théorico-conceptuelles comprenant les crises issues des réalités sociales contemporaines.  C’est ainsi que, en 1987, à l`Université de la Sorbonne, j’ai assisté pour la première fois à une conférence sur la théorie des risques relevant de la ligne de recherche de l’« anthropologie des désastres et/ou catastrophes ». Considérant les apports et les impacts de ces phénomènes sur les sociétés complexes, Mary Douglas, déjà célèbre pour avoir écritPureté et danger, y présentait des outils conceptuels sur le risque, la culture et la moralité encore inédits dans ma formation universitaire balbutiante tout en révélant la consolidation d’une culture individualiste relative au cadre de déterminations abstraites et universelles et en théorisant la perception du risque comme processus social. Elle présentait un champ sémantique raffiné pour faire face aux problématiques liées à l’exploitation de la nature, à l’industrialisation, à l’urbanisation et au développement technologique. Ces conceptions de risques impliquaient également nos responsabilités institutionnelles à l’égard l’environnement planétaire. Son argument tenait compte du contexte de crise dans la vie contemporaine, lié aux sentiments d’insécurité et de peurs réelles ou imaginaires, de la rationalité envers les souffrances sociales, des victimisations face aux vulnérabilités, de la résilience asymétrique entre riches et de pauvres,
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autant que de l’importance de politiques publiques appropriées et de systèmes de confiance face aux aléas. Tout cela m’a permis de comprendre la perception du risque comme construction collective, thème de son livreRisk and Culturecoécrit avec Aaron B. Wildavsky et publié en 1983.  Cet apprentissage m’a touché comme un rayon de connaissance. J’ai commencé à découvrir une communauté scientifique qui traitait de l’insoutenabilité de ce monde moderne traversé par les contradictions de la structure capitaliste autant que par des conflits de pratiques traditionnelles (coupe de bois incommensurable, pêche et chasse sans limites, pratiques sans hygiène ou asepsie, etc.). Ces virages épistémiques répondaient aux nouvelles questions qui s’imposaient, surtout dans l’Occident industriel, en définissant des champs spécialisés, quoiqu’au sein de dialogues interdisciplinaires (écologie, environnement, ingénierie de la résilience, climatologie, planification urbaine, épidémiologie, etc.), pour comprendre les phénomènes climatiques, les accidents et tragédies aux grandes proportions (maladies, contagions, épidémies, accidents environnementaux, désastres naturels, etc.), atteignant de manière traumatique les populations, en particulier celle des villes et zones métropolitaines.  En quête de disciplines sur ce thème en France, je me suis rendu compte que ce sujet était encore embryonnaire en anthropologie sociale. Françoise Zonabend, dont je connaissais déjà les travaux universitaires et études sur la mémoire longue auprès de communautés françaises vivant dans des villages, faisait ses premiers pas sur ce thème. À l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, elle proposait une discipline sur les risques environnementaux et les manières d’y résister. Sa recherche sur la réalité d’une population vivant près d’une centrale nucléaire ne paraîtrait qu’en 1989 sous le titre laau Presqu’île nucléaire. Cette dernière m’a toutefois été extrêmement utile pour mes analyses des discontinuités temporelles vécues par les habitants de la « ville en crise » dans l’ordonnancement de leurs mémoires collectives.  C’est donc dans des disciplines voisines comme l’histoire, la philosophie et la sociologie que j’ai retrouvé, à l’époque de mon doctorat en France, la plus grande production sur les conséquences de la modernité. En 1985, l’historien François Ewald, intellectuel proche de Michel Foucault, avait publiél’État providenceoù il aborde la technologie de la sécurité, ou du risque, défini comme « certains événements qui peuvent advenir à un groupe d`individus, ou plus exactement à des valeurs ou des capitaux possédés ou représentés par une collectivité d’individus, c’est-à-dire par une population », ce qui m’intéressait tout particulièrement (Ewald, 1985, p. 173). Dans le champ de la philosophie, j’ai mis à profit les conférences de Michel Serres sur le contrat naturel (1990), au Musée de l`Homme, de Luc Ferry sur le nouvel ordre écologique (1992) à la Sorbonne (Paris I) et, bien sûr, d’Edgar Morin, dont l’œuvre recouvre la théorie de l’acte-organisation (les inter-rétroactions infinies) et la pensée complexe. Dans les six volumes deLaméthode, ce dernier
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non seulement dépasse l’hypocrisie de la simplicité qui avait été féconde dans la science classique pour nous fournir des outils de nature rationnelle permettant de « connaître l’univers complexe », mais il dénonce également la métaphysique de l’ordre face à la multiplicité des subjectivités (1977, 1980, 1986, 1989, 2001, 2004).  La société mondiale du risque se consolidait comme thème à méditer à la lumière de la modernisation réflexive. Le sociologue allemand Ulrich Beck (1986) et les Britanniques Anthony Giddens (1990) et Scott Lash (1994) ont répercuté, à partir du dialogue avec des auteurs classiques comme Émile Durkheim, Max Weber, Georg Simmel et de notre temps comme Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Niklas Luhman, Jurgen Habermas, Theodor Adorno, etc., les questions de la société des individus, de l’ère écologique, et des probabilités de risques. Les tragédies contemporaines ont fait l’objet de débats centraux touchant à la nouvelle ère de l’informatisation, aux réformes des structures de la démocratie néolibérale, aux systèmes de confiance institutionnels, aux politiques de contrôle des risques éminents et potentiels. Dans le temps intellectuel présent, bon nombre de ces concepts, cruciaux pour comprendre les dynamiques institutionnelles sur le thème de l’anthropologie des catastrophes, ne se soutiennent plus face aux nouveaux défis qui s’imposent au monde contemporain dans ses paradoxes néolibéraux. Le concept de réseau se médiatise, qui entrelace acteurs et objets. En ces temps effervescents, il convient de se poser la question de la responsabilité du tissu planétaire. Les sciences investissent dans des concepts autour du biopouvoir. Les questions de plus en plus complexes se succèdent sur le chemin de ce monde qui entre dans e le XXI siècle. De nouveaux arguments soulignent la polysémie des concepts proposés et problématisent les relations homme-milieu, nature et culture, en se méfiant des rationalités, des discursivités hégémoniques et des représentations politiques (Latour, Ingold, Strathern).  Ce bref parcours, par la consolidation du thème de la recherche dans le champ de savoir de l’anthropologie des tragédies, catastrophes et accidents, me permet désormais de présenter le défi de ce livre qui réunit quatre études d’anthropologie sociale se rapportant à des expériences tragiques survenues dans des villes latino-américaines. Tout d’abord, il convient de noter que, en Amérique Latine, les sciences humaines, et l’anthropologie, qui nous est plus chère, en particulier, débattent avec une vigilance épistémologique de « la vocation universaliste » de cette discipline, avec une conscience profonde de la responsabilité d’interpréter les drames humains « en contexte national », quoiqu’« en périphérie » (Cardoso de Oliveira, 2000, p. 108). Cela nous permet d’identifier « une communauté de professionnels de la discipline », spécialement au Brésil et en Argentine, où une anthropologie critique, à vocation politique, s’est consolidée très tôt dans le cadre de la construction des États-nations (idem, p. 110).
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En second lieu, il est important de reconnaître un intense dynamisme dans la circulation des savoirs et pratiques anthropologiques produits dans ces pays au gré de rencontres, réunions et congrès régionaux, autour d’associations scientifiques d’anthropologie servant d’arène de débats. Comme ils abordent des thèmes amples et divers comme les inégalités, les segmentations, les discriminations, les fragilités, les dilacérations et les souffrances sociales, des anthropologues de différentes appartenances nationales et institutionnelles relèvent le fascinant défi de traiter des crises de peuples, populations, groupes, réseaux, collectifs, communautés, personnes et individus dans l’Amérique Latine contemporaine. Les expériences temporelles des populations objets de ces recherches sont centrales dans le dialogue de ce réseau de penseurs et chercheurs qui joignent leurs efforts de conversation en un système d’échange de recherches. Nos quatre auteurs se distinguent en ce qu’ils consolident un groupe d’étude thématique dans le cadre de congrès nationaux et internationaux comme la Réunion brésilienne d’Anthropologie, la Réunion d’Anthropologie Mercosul et la Réunion Latino-américaine d’Anthropologie.  Avant de présenter leurs contributions à ce livre, me laissant guider un instant de plus par ma prolixité, je vais revenir sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. La situation dramatique et consternante vécue par la population se trouvant à courte et moyenne distance de ce désastre a connu d’innombrables interventions de tout ordre, sur les plans technique et biopolitique. Le travail de dramatiser cette expérience traumatique a également fait les manchettes. Musées, films, projets d’assistance psychologique, programmes éducationnels, et autres études sociales (Bocéno, 2006), ont promu la transmission de ces témoignages comme processus de reconstruction d’une identité de soi, 1 provoquant la réception de ce deuil dans les mémoires narrées. Donner une visibilité aux évènements catastrophiques, sur les réseaux d’informations, ne constitue pas, pour les institutions publiques, un apprentissage réparateur et plus durable pour la construction d’un futur social moins vulnérable et moins injuste. Comme des artisans, les auteurs de ce livre tissent, dans leurs recherches, une connaissance sur les expériences vécues par les populations atteintes en proposant des interprétations mettant en évidence la polysémie des expériences traumatiques, la singularité de situations de conflit, l’étendue de l’impact sur leurs parcours personnels, familiaux, communautaires, populationnels. Ce que ces quatre chapitres problématisent, en toile de fond, c’est la discontinuité temporelle qui culmine comme rupture non seulement de l’ordre quotidien prévisible, mais de la banalité et de l’indifférence à laquelle les personnes et communautés touchées sont sujettes dans le monde institutionnel et rationnel. Ces études montrent également qu’en incitant à la
1 Voir Villages Perdus - Biélorussie Tchernobyl - PSF http://www.dailymotion.com/video/x4giqo_villages-perdus-bielorussie-tcherno_news
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