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Traités sur le commerce, de Josiah Child

De
401 pages
Vincent de Gournay devint intendant du commerce en 1751 pour mettre en oeuvre des mesures de libéralisation de l'économie. Il traduisit et publia en 1754 les "Traités du commerce" de Child. Il rédigea ensuite les "Remarques", non publiées du fait d'un contexte politique défavorable. Il est un des pères fondateurs de l'économie politique du XVIIIe siècle. Ses textes renouvellent notre vision de l'histoire de la pensée économique au siècle des Lumières, ils peuvent nourrir notre réflexion sur l'évolution économique actuelle.
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TRAITÉS SUR LE COMMERCE
deJosiah Child

Suivides

REMARQUES
de Jacques Vincent de Gournay

Cahiers d'économie politique Collection dirigée par Jean Cartelier et Antoine Rebeyrol Depuis plus de vingt-cinq ans, les Cahiers d'Économie Politique relient l'étude des économistes du passé aux débats actuels en théorie économique. Afin de mieux poursuivre cet objet, une collection d'ouvrages est créée. Y prendront place principalement des textes d'auteurs anciens devenus introuvables ou demeurés inédits, mais aussi des essais ongmaux.
Titres parus

J.A. Schumpeter, Théorie de la monnaie et de la banque I L'essence de la monnaie, 2005. J.A. Scumpeter, Théorie de la monnaie et e la banque II Théorie appliquée, 2005. Gilbert Abraham-Frois et Émeric Lendjel (présentées par), Les oeuvres économiques de l'abbé Potron, 2004. Marquis de Mirabeau, François Quesnay, Traité de la monarchie, 1999.

Édité par SIMONEMEYSSONNIER

TRAITÉS SUR LE COMMERCE
de Josiah Child
Suivi des

REMARQUES
de Jacques Vincent de Gournay

Texte intégral d'après les manuscrits

L'HARMATTAN

Ouvrage publié avec le concours de la Société d' Histoire moderne et contemporaine de ComPiègne

@

L'HARMATTAN, 2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06716-5 EAN : 9782296067165

Avant-Propos

Cette édition n'a pu être menée à bien qu'avec le concours des différentes institutions détentrices des manuscrits de Vincent de Gournay: la Bibliothèque de l'Assemblée nationale, les Archives diplomatiques du Ministère des Affaires étrangères et plus spécialement, la Bibliothèque municipale de St Brieuc. M. Joncour, Maire de Saint-Brieuc a bien voulu autoriser la reproduction des manuscrits en illustration de cet ouvrage. Je le remercie vivement ainsi que Mme Grellard, Directrice, Mmes Le Bour et Pierre, Conservatrices, et le personnel, pour leur amabilité et leur disponibilité. Je suis reconnaissante à Christine Théré et Loïc Charles, chercheurs à l'INED, qui ont eu la patience de relire mon texte et de me conseiller. Pour autant, j'assume seule la responsabilité des interprétations présentées ici. Je remercie aussi les membres de la Société d'Histoire moderne et contemporaine de Compiègne, et particulièrement son secrétaire, Jacques Bernet, qui m'ont apporté un soutien sans faille depuis le début de mon travail. Ce travail doit beaucoup à l'enseignement de Jean-Claude Perrot, Professeur à l'Université Paris I et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, qui a dirigé ma thèse et orienté ma réflexion vers une lecture des textes économiques anciens s'insérant dans les préoccupations actuelles de la discipline historique. Ma recherche a été motivée dans les années 1980 par la résurgence inattendue d'un libéralisme radical appliqué en Grande Bretagne qui se

,

substituait aux politiques keynésiennesgénéralisées en Europe après la guerre.
Ces dernières avaient réalisé un équilibre économique qui répondait à la fois aux nécessités économiques et sociales, grâce à la croissance et à l'Etatprovidence. Pour comprendre ce changement majeur et l'expliquer aux étudiants, il fallait revenir aux origines, à la période de transition du milieu du XVillième siècle, qui avait vu la fin du mercantilisme et l'émergence du libéralisme. A travers les textes de Vincent de Gournay, de ses contemporains, de ses prédécesseurs, est apparu un libéralisme qualifié d'« égalitaire» ou libéralisme des Lumières, qu'il faut distinguer à la fois du mouvement physiocratique qui a suivi, et du libéralisme défmi par les théoriciens du XIXième siècle. Or ce libéralisme économique des Lumières donne des clés pour mieux comprendre aujourd'hui les mutations de la nouvelle phase du capitalisme contemporain. Avril 2008 Simone Meyssonnier

CHRONOLOGIE

Fin mai 1712: Naissance à St Malo de Jacques-Claude, Marie VINCENT dans une famille d'armateurs depuis au moins deux générations. Ses ascendants étaient des notables. Sa mère, Françoise Séré de la Ville-Malterre, était de petite noblesse terrienne de Bretagne. Son père, Claude Vincent avait dû prendre en mains la direction de la maison familiale de commerce international avec son frère aîné, Jacques, à la suite de la mort prématurée de leur père Guillaume Vincent des Bas-Sablons en 1692. Les deux autres frères de Claude étaient eux aussi impliqués dans le négoce, Julien comme navigateur et René en formation à l'extérieur! . Le port de St Malo était le centre d'un intense trafic commercial avec le Canada et l'Amérique du Sud. Les sociétés de commerce bretonnes étaient aussi en relation avec les ports espagnols. Les Vincent détenaient des parts dans une société en nom collectif établie à Cadix, grand carrefour d'échanges entre le Levant et l'Amérique du Nord. Ils avaient pour associés Yves de Verduc, conseiller au Grand Conseil et le gendre de celui-ci, Julien Jamets de Villebarre. Enfance: Etudes au Collège des Oratoriens de Juilly de 1722 à 1726. En tant qu'aîné d'une famille nombreuse de huit enfants vivants, il était destiné à prendre la succession des affaires de sa famille. Il reçut une formation au commerce auprès de son père à St Malo. 1729 : Départ à Cadix, à l'âge de 17 ans, où il s'initie au métier de négociant sous la direction de Louis Verduc avant d'exercer à son tour pendant quinze ans les activités du commerce international pour le compte de sa famille et de ses associés. 1744 : Retour à Paris à la demande du Comte de Maurepas, secrétaire d'Etat à la Marine, pour organiser le rapatriement en France, en pleine guerre de succession d'Autriche (1741-1748), des fonds que les commerçants français détenaient aux Antilles. 1746-1747: Voyage en Angleterre, aux Pays-Bas, à Hambourg, à Vienne, à la demande de Maurepas, pour s'informer sur l'état du commerce, la législation de ces pays étrangers et leurs projets commerciaux. Il avait été pressenti pour participer aux Conférences de Bréda, en tant que conseiller

André Lespagnol : « Modèles éducatifs et stratégies familiales dans le milieu négociant malouin aux 17° et 18° siècle: les ambiguïtés d'une mutation» in ; Daniel Roche et Franco Angiolini : Cultures et formations négociantes dans l'Europe moderne, Ed. EHESS, Paris, 1995

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Chronologie

commercial, mais ces rencontres n'eurent pas lieu. 1747 : Décès de son associé, Jamets de Villebarre. Retour de Vincent en France pour gérer la succession, en tant qu'héritier légataire universel. C'est à cette date que Jacques-Claude Vincent devint seigneur de Gournay-sur-Aronde. Avril 1748: Mariage avec Clotilde de Verduc, fille de son associé, Yves de Verduc et veuve de Jamets de Villebarre. Installation à Paris. 1749: Achat, sur les encouragements de Maurepas, d'une charge de Conseiller au Grand Conseil. 1751 : Acquisition, sur les instances du Contrôleur général Machault d'Arnouville, de la charge d'Intendant du commerce. En avril, prise de fonction au Bureau du commerce. 1752 : Traduction des Traités sur le commerce et sur les avantages qui résultent de la réduction de l'intérêt de l'argent, de l'auteur anglais Josiah Child, négociant et ancien gouverneur de l'East India Company, et du Traité contre l'usure, du Chevalier Thomas Culpeper. Rédaction des Remarques à la suite de la traduction. 1752-1758: Formation autour de Gournay, d'un groupe de jeunes juristes et de spécialistes de questions d'économie, partisans du libéralisme. Publication par les membres de ce groupe et sur les conseils de Gournay, de nombreuses traductions d'ouvrages et de traités économiques. Nomination à l'Académie d'Amiens, grâce au soutien du duc de Chaulnes. 1753-1756: Tournées d'inspection en province. A partir de 1755, Turgot l'avait accompagné en Bretagne et dans la vallée de la Loire. 1754: Publication de la traduction par Gournay, des Traités sur le commerce de J. Child. Mai 1758 : Démission de la fonction d'Intendant du commerce. 1759: Décès à Paris, le 27 juin, à l'âge de 47 ans. Cette même année, Turgot avait rédigé son Eloge, dont Marmontel s'était servi pour publier une notice nécrologique en août 1759, dans le Mercure.

PRESENTA nON

L'intendant du commerce Jacques Vincent de Gournay a longtemps occupé une place indéterminée et controversée, dans I'histoire de la pensée économique. Il était connu des historiens par les commentaires de ses contemporains. Turgot, qui devait à Gournay son initiation à l'économie, rédigea son Eloge à sa mort en 17591. L'Abbé Morellet, s'engagea à ses côtés dans le combat pour la libéralisation de l'économie, et dans l'approfondissement de la science du commercé. En l'absence des manuscrits de l'intendant, dont on connaissait l'existence mais qui n'avaient pas alors été retrouvés, la pensée de Gournay donnait lieu à des interprétations divergentes. G. Schelle l'a présenté comme l'initiateur du libéralisme et le partisan inconditionnel de la formule «laissez faire, laissez passer» qui lui a été attribuée3, mais dont il n'était pas l'auteur. Secrestat Escande a nuancé ce jugement en insistant sur les mesures régulatrices de l'Etat, qui n'excluaient pas une certaine forme de protectionnisme4. Dans l'impossibilité de se référer à un texte exprimant la doctrine de Gournay, ces études fondées sur ses écrits de circonstance, lettres et mémoires, gardaient un caractère hypothétique. Lorsque le Professeur Takumi Tsuda a découvert ses manuscrits en 1976 à la Bibliothèque municipale de St Brieuc, il est entré à son tour dans le débat en qualifiant Gournay d'« économiste trahi» par Turgot, parce que ce dernier avait, à ses yeux, accentué l'orientation libérale de l'auteur5. L'édition des Remarques réalisée par T. Tsuda en 1983 a relancé l'intérêt des chercheurs. Ce texte révèle en effet que Gournay avait élaboré, en dehors des recommandations de politique économique à destination des dirigeants du pays, une doctrine économique reposant sur des analyses fondatrices. Gournay s'était toujours défendu de raisonner en terme de système, mais son expérience de quinze années de pratique du commerce international,

I Turgot, Eloge de Vincent de Gournay, reprise par Marmontel, Le Mercure de France, août 1759. 2 Abbé André Morellet, Mémoires sur le dix-huitième siècle et la révolution, 1821, Mercure de France, Paris, 2000. Cf Jean-Claude Perrot, Une histoire intellectuelle de l'économie politique, Paris, EHESS, 1992, p.120-12l. 3

4 G. Secrestat-Escande, Les idées économiques de Vincent de Gournay, Bordeaux, 1911. 5 Takumi Tsuda, Traités sur le commerce de Child avec les Remarques de Vincent de Gournay, Economic research series, N° 20, Hitotsubashi University, Kinokuniya Company Ltd, Tokyo, Japan, 1983.

GustaveSchelle, Vincentde Gournay,Guillaumin,Paris, 1897.

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Présentation

enrichie des lectures d'auteurs anglais, hollandais et espagnols reconnus, l'avait convaincu de l'existence en économie, de principes constants, de relations permanentes et de comportements adaptés, en partie prévisibles, de la part des acteurs du commerce. Sa politique économique s'inspirait d'une analyse des échanges dans un cadre libéral ainsi que de la nécessité de répondre de façon pragmatique aux mutations économiques en train de se produire. Les travaux menés à partir de ses manuscrits depuis leur édition ont renouvelé l'interprétation de Gournay, dans un sens original indépendant d'une référence exclusive aux systèmes économiques, dont la Physiocratie, qui faisaient l'objet de débats au milieu du XVIIIième siècle. L'étude des auteurs de la première moitié de ce siècle, notamment Boisguilbert et Melon6, a montré comment la pensée libérale s'était peu à peu conceptualisée et avait acquis une certaine maturité au moment où Montesquieu publiait L'Esprit des Lois (1748), juste avant que Gournay n'écrivît ses Remarques en 1752. Le Colloque de l'INED sur La genèse d'un vocabulaire en sciences sociales autour de Vincent de Gournal, a confirmé l'originalité de sa démarche ainsi que son apport spécifique et celui des membres de son groupe à la conceptualisation de la nouvelle science du commerce.

LA TRAJECTOIRE DE VINCENT DE GOURNAY DANS CONTEXTE ECONOMIQUE ET POLITIQUE DES ANNEES 1750 Jacques Viucent, négociant chargé de mission.

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L'entrée de Jacques Vincent dans la vie publique eut lieu dans la continuité de sa pratique de négociant. Un concours de circonstances l'amena certes à passer d'un rôle à l'autre, mais sa double formation intellectuelle et professionnelle lui permit de saisir sans difficulté cette opportunité. Né dans une famille d'armateurs de St Malo, il aurait pu suivre la tradition des fils de négociants bretons qui partaient se former à l'étranger, en général chez des correspondants de leur père où ils apprenaient, sur le tas, les langues étrangères et la pratique du commerce. Ils se faisaient connaître des milieux commerçants et commençaient à tisser les liens avec les réseaux des marchands internatio-

6 Simone Meyssonnier, La Balance et l'Horloge, Genèse de la pensée libérale en France au XV111°siècle, Les éditions de la passion, Montreuil, 1989. 7 Colloque: Commerce, Population et Société autour de Vincent de Gournay (1748-1758): La genèse d'un vocabulaire en sciences sociales en France. INED, Paris, 19-21 Février 2004.

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naux, indispensables à leur activité. Jacques Vincent commença d'ailleurs à s'initier au commerce pendant son adolescence chez son père qui lui faisait rencontrer ses partenaires. Mais sa famille choisit de l'envoyer faire ses humanités au collège de Juilly, à l'âge de 10 ans, de 1722 à 1726. Ne craignant pas que le vernis intellectuel acquis chez les Oratoriens le dissuade de rester fidèle au commerce, elle opta pour une instruction qui lui permettrait d'intégrer les élites du royaume et d'accéder ainsi à une promotion sociale enviable. Son père et son oncle étaient eux-mêmes conseillers secrétaires du roi. Pressentaient-ils qu'un jour les praticiens du commerce seraient amenés à devenir des conseillers du Prince, comme l'avait écrit en 1735 Jean-François Melon? A Cadix où il partit en 1729, il paracheva sa formation professionnelle puis se livra pendant 15 années aux activités de négociant international. Ce port, qui bénéficiait d'une large baie à fort tirant d'eau pouvant recevoir jusqu'à 100 vaisseaux à la fois, était le centre des grands courants de marchandises en provenance de tous les lieux de commerce du monde: d'Irlande, du nord et du sud de l'Europe, les blés, viandes et beurres salés, les draps et toiles de toutes sortes, la quincaillerie et la petite métallurgie, d'Extrême Orient et du Levant, les soies, le poivre et les épices, les teintures et autres produits pour les manufactures. Elles étaient rééxpédiées vers le centre de l'Europe, aux Antilles et en Amérique du Sud, au Levant. De ce fait, Cadix s'était spécialisée dans le rapatriement vers les maisons mères en Europe, des piastres que les comptoirs accumulaient. La maison Vincent de St Malo utilisait pour cela les services de la maison Roux de Marseille qui organisait les convois maritimes en Méditerranée pour le retour de ces piastres en Europe. Jacques-Claude Vincent excella dans la gestion de ses affaires et fit prospérer le comptoir au point d'acquérir une notoriété qui le distinguait dans les milieux commerçants et cosmopolites de la ville. Dans le même temps, il développait ses connaissances en lisant des auteurs français et étrangers, sur l'économie politique des pays européens les plus prospères et se forgeait ainsi une culture peu commune pour l'époque. Son destin changea brusquement en 1744. Remarqué pour ses qualités d'homme d'affaires, il fut sollicité par le Ministre de la Marine pour organiser le rapatriement des fonds des commerçants français bloqués aux Antilles par la guerre de Succession d'Autriche. Son succès dans cette « affaire des retours» lui valut d'être choisi pour une mission diplomatique par Maurepas, qui avait en charge, outre les affaires de la marine, celles du commerce international et des colonies. Il partit donc pour une tournée des capitales européennes arm de s'informer, sous prétexte de relations négociantes, sur l'état de la législation du

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Présentation

Gommeree des différentes Cours d'Europe, et surtout sur leurs projets politiques d'expansion commerciale et coloniale8. Ces voyages contribuèrent à lui donner une vision des rapports des forces en Europe. Il dut interrompre son voyage à l'annonce du décès de son associé Jamets de Villebarre, dont il avait été désigné héritier et légataire universel. L'influence personnelle et directe de Vincent de Gournay dans les milieux parisiens s'exerça principalement entre 1748, date de son installation à Paris, et 1758, date de sa démission du Bureau du commerce. C'est en prenant en compte cette antériorité chronologique par rapport aux Physiocrates et en se référant à la façon dont il aborda cette période, que l'on peut comprendre la réelle importance de Vincent de Gournay. Les années 1747-1748 ont été pour lui une étape décisive. La lettre du 5 mars 1747, adressée d'Amsterdam à Maurepas, révèle le contenu de la mission qui avait été confiée à Vincent en Angleterre. «J'ai employé le séjour que j y ai fait à m'instruire avec toute l'exactitude qui a dépendu de moi des produits et de l'état des diverses colonies anglaises en Amérique, de la navigation immense à laquelle elles donnent lieu entre elles et l'Angleterre, de leur commerce en Italie, dans le Levant, en Allemagne dans la mer Baltique, et enfin de diverses causes qui concourent à faire soutenir à la nation anglaise le grand rôle qu'elle joue en Europe. )/ Il poursuit son voyage vers l'Allemagne, mais continue à informer le Ministre sur ce qui se prépare en Angleterre. Il constate que la guerre n'a pas porté atteinte au commerce de ce pays, dont toutes les branches sont florissantes. La marine s'est accrue grâce aux prises des vaisseaux français et espagnols. L'assurance maritime anglaise a conquis l'exclusivité des marchés en Europe et rapporte des primes considérables. Les échanges se multiplient avec les colonies anglaises et en Europe, avec l'Allemagne, l'Italie. En Russie, les négociants

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T. Tsuda a reconstitué une partie de son itinéraire qui fut établi en partie avec l'accord de Maurepas: le 13 septembre 1746, il se trouve à La Haye, d'où il part pour Amsterdam; le 5 novembre, il se rend à Londres, où il séjourne 4 mois; fin février 1747, il est de retour à Amsterdam. Après avoir écrit à Maurepas le 5 mars, il prend la route des villes commerçantes allemandes, Hambourg, Berlin, puis Vienne où il aurait reçu des propositions séduisantes de la part des gouvernements. Il avait l'intention de poursuivre son voyage en Italie avant de retourner en Espagne, mais dut renoncer à ce projet à l'annonce de la mort de son associé Jamets de Villebarre, qui dut avoir lieu le 27 février, l'inventaire notarié après décès étant daté du 17 mars 1747. 9 Takumi Tsuda, Mémoires et lettres de Vincent de Gournay, Econnomic research series, N° 31, Kunitachi Tokyo 186, Tokyo, Japan, 1993, p. 93-102.

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anglais ont conquis les marchés qui étaient dominés par les Français avant les hostilités. Mais le plus surprenant, aux yeux de Vincent, ce sont les rapports qu'entretiennent ces négociants avec leurs instances politiques. Les hommes d'affaires anglais pèsent directement sur le gouvernement pour réaliser leurs visées sur le Canada et le Mississipi. Ils financent l'armement de vaisseaux corsaires, sous l'autorité des officiers de la Compagnie des Indes spécialement détachés pour diriger ces opérations, afin d'intercepter les chargements français de St Domingue et de la Martinique. Ils ont fait débattre au Parlement des faveurs commerciales à proposer à l'Espagne, la plus sûre Alliée de la France, pour la rendre moins offensive et diviser les adversaires de l'Angleterre. Ces interventions directes des commerçants semblent subordonner la politique de l'Angleterre aux ambitions du négoce. L'Etat anglais s'est endetté pour soutenir ses Alliés, au point que les ministres ont été obligés, à leur corps défendant, de porter l'intérêt de l'argent à 5 % au lieu des 3,5 % qui avaient cours auparavant. L'influence des commerçants est telle qu'elle empêche les ministres de soumettre au Parlement ce problème de l'endettement de l'Etat. C'est donc une guerre du commerce que les Anglais sont en train de livrer, en préparant des attaques systématiques dans les lieux où les activités françaises sont les plus prospères, avec l'intention d'en détruire durablement les fondements. Cette situation impressionne fortement Vincent qui ne peut s'empêcher de comparer l'état d'esprit qui règne dans la capitale anglaise, à l'indifférence des Français pour tout ce qui touche l'économie. Le constat dressé dans cette lettre explique en grande partie le contenu du mémoire sans titre que Vincent rédige quelques mois plus tard, au dernier semestre 1747, commençant par : «Il y a longtemps que l'on parle de paix ». A cette date, il sait qu'il ne reprendra pas son métier de négociant en Espagne et prépare son installation à Paris. Ce mémoire n'est pas le compte rendu détaillé de l'état de l'Angleterre annoncé dans la lettre. Il est le prolongement logique de ses observations, sous la forme d'un programme de politique économique à mettre en œuvre pour faire face aux perturbations des marchés provoquées par la guerre et aux ambitions coloniales des Anglais sur les territoires français d'Amérique. La perspective de la fin de la guerre de Succession d'AutrichelO se précisant, le temps est venu de préparer les négociations qui vont se tenir en vue de la signature du traité. Les Conférences de Bréda, réunies pour discuter des conditions de la paix et auxquelles Vincent devait se rendre comme conseiller commercial, venaient

10La paix d'Aix la Chapelle sera signée le 18 octobre 1748, après des négociations qui avaient commencé le 24 avril.

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d'être rompues en mai 1747. Son mémoire, qui contient les dispositions qu'il estimait nécessaires à la défense des intérêts commerciaux de la France, exhorte les ministres futurs signataires du traité, à être fermes et résolus pour les faire adopter. L'Acte de navigation est présenté comme l'instrument d'une stratégie politique destinée à créer les conditions d'une paix durable en renforçant les moyens qui dissuaderont les nations rivales de la France de l'attaquer sur ses marchés ou dans ses colonies, et maintiendront l'équilibre des forces entre les nations européennes. La paix va rétablir la concurrence avec la Hollande et l'Angleterre. La méconnaissance qu'ont les Français des principes de fonctionnement du commerce risque de leur être fatale dans les disputes entre Etats qui auront lieu lors des négociations. La faiblesse de la France qui en résulterait, raviverait les tentations de conquêtes de la part des pays voisins. Pour Vincent, la navigation est la branche du commerce qui peut à elle seule renverser la situation et lancer une dynamique décisive pour le développement du pays: accroissement de la construction navale et de l'emploi des matelots, suppression du paiement du fret aux Hollandais, exploitation du transport maritime, ouverture des marchés de la mer Baltique, encouragement de la pêche et de la culture dans les colonies. La navigation est, de fait, l'activité motrice qui, au milieu du XVillème siècle, entraîne déjà le développement dans les autres pays d'Europe, un développement dont la France ne doit pas rester absente. « Quand cet heureux événement viendra, ce sera la nation qui saura se procurer le plus d'avantages pour son commerce, qui deviendra la plus riche et dès lors supérieure aux autres; ce sera elle qui conservera dans l'Europe une plus grande considération pendant que cette paix durera et qui pourra renouveler la guerre avec une plus grande supériorité, lorsque les conjonctures ou le bien de ses affaires I y engageront. Ce ne sera donc qu'en étant bien persuadés de la nécessité de ne céder aucun des points qui peuvent être avantageux à notre commerce et qu'avec une ferme résolution de la part des ministres du Roi, de lui procurer par le traité de paix tous les accroissements et tous les avantages possibles que nous pourrons nous flatter d'assurer à l'Etat les richesses que l'on doit naturellement se promettre des suites de la paix, et les empêcher de rouler chez ces deux nations, [l'Angleterre et les Provinces Unies], nos voisines et nos rivales, plus abondamment que
chez nous>P

11Tsuda, 1993, Mémoire sans titre de 1747-1748 ? : « Il y a longtemps que l'on parle de paix », p.3-4.

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Vincent développe ici l'idée de l'établissement d'un équilibre entre les nations européennes, dont les forces, en se contenant mutuellement, devaient les dissuader d'avoir des rapports conflictuels. Pour avoir la paix, il faut réaliser « la Balance des pouvoirs en Europe », selon l'expression qu'il emploiera plus tard. Cet équilibre lui paraît d'autant plus réalisable que, pour l'heure, la France n'est pas en mauvaise posture. Une lente montée de l'expansion a, en effet, marqué le développement de l'Europe depuis une vingtaine d'années, elle s'est traduite en France par une amélioration de la situation économique que Gournay décrit ainsi: « La situation du Royaume est si heureuse, ses productions si abondantes et si variées, ses habitants si industrieux, que pour peu que le gouvernement s'attache à mettre tous ces avantages en valeur, il est indubitable que nous ne poussions le commerce de la nation au plus haut point où il ait été porté par aucune nation du monde12. » Les évaluations qui ont été faites a posteriori confirment cette perception13. Les rendements agricoles sont passés de 6 quintaux à l'hectare en 1700, à 7,5 en 1750. Le produit agricole a gagné 18 % en un demi-siècle, permettant au peuple des campagnes de passer le seuil de la simple subsistance. Depuis 1726, date de la première stabilisation monétaire, les prix des grains ont connu, malgré les a-coups saisonniers, une croissance sur longue période qui semble se poursuivre. L'accroissement démographique a suivi un rythme qui ne met pas en cause l'équilibre des ressources et des besoins. L'industrie rurale a connu également un essor qui assure les revenus des ouvriers grâce à une diversification des activités. A la production lainière se sont ajoutés le tissage des cotonnades, la petite industrie des métaux, du papier, de la tannerie. Le grand commerce maritime et colonial a participé au même mouvement, grâce en particulier à la place prépondérante de la France dans le commerce du Levant, dont les transactions se font par Marseille pour l'essentiel et au dynamisme des ports de l'Atlantique, stimulés par l'accélération des échanges avec les Antilles. En 1747, le point faible de ce commerce est encore l'insuffisance du nombre de navires. Depuis de nombreuses années, des voix s'étaient élevées pour dénoncer ce manque. Le Ministre Maurepas avait écrit directement au Roi,

12 Idem, p. 3, 4, 12. 13 Marczewski Jean, Cahiers de l'Institut des Sciences économiques appliquées, Paris. Histoire quantitative de l'économie française, N° 115,juillet 1961, N° 133,janvier 1963, N° 8, août 1968, N° 6, juin 1969.

XVI

Présentation

dans les années 1740, pour déplorer la négligence qui affectait la marine, et présenter un projet de développement qui était resté lettre morte par défaut de financement!4. Il avait reçu un Mémoire sur le commerce maritime de l'armateur Fournier en octobre 1745, qui l'alertait sur ces questions. On ne sait pas à quel moment Vincent avait eu connaissance de ces documents, mais les mémoires de Maurepas figurent dans sa bibliothèque et ceux de Fournier font partie de ses Papiers de St Brieuc. On sait en outre que Fournier est intervenu auprès des ministres pour faire désigner Vincent dans l'affaire des retours!5. Ce dernier est donc bien au fait de la situation et de l'urgence à se doter d'une marine du commerce. C'est donc en se référant à la notion de «Balance des pouvoirs» que Vincent plaide en faveur d'un Acte de navigation. « [L'objectif est de] traiter des moyens de faire fleurir toutes les branches du commerce du Royaume et d'en faire pousser de nouvelles ». Les autres avantages commerciaux qu'il faut négocier à l'occasion du traité de paix, en plus de l'Acte de navigation, sont la signature d'un Traité avec la Russie pour augmenter le commerce direct avec ce pays sans avoir recours aux vaisseaux hollandais, et la conclusion du traité en cours avec le Portugal. Vincent propose également la réduction du taux de l'intérêt de l'argent qui doit impérativement compléter l'Acte de navigation pour en assurer l'efficacité. C'est une mesure de politique intérieure qui est indépendante des clauses du traité de paix. Le principe de cette mesure, seulement énoncé en 1747, sera développé en 1752 dans les Remarque/6, pour montrer l'influence du taux de l'intérêt sur le développement de la marine. L'intendant expliquera en détail les effets du Traité d'Utrecht!7 qui avait instauré la libre concurrence entre la France et la Hollande, en accordant aux Hollandais les mêmes avantages qu'aux ressortissants français. Cette liberté réciproque, qui semblait établir une égalité parfaite entre les deux nations, fut en réalité le plus grand encouragement que l'on ait pu donner à la navigation des Hollandais en France au détriment des négociants français, du fait de l'écart disproportionné du taux de l'intérêt de l'argent entre les deux pays, et du nombre des vaisseaux dont ils disposaient.

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15S. Meyssonnier, Inventaire analytique du fonds Gournay de St Brieuc, M 82ID 29 et D 30, in Actes du Colloque de l'INED (2004). 16Dans le chapitre 4 sur l'Acte de navigation où l'auteur compare les coûts de construction d'un vaisseau de 30 tonneaux en France et en Hollande pour démontrer comment Ie prix de l'argent pénalise la construction navale française. 17Le Traité d'Utrecht fut signé en 1713 et renouvelé en 1739.

s. Meyssonnier,

1989. p. 56-57.

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« Pour quatre bâtiments français qui vont par an dans les ports de Hollande, il sera aisé de vérifier qu'il vient 1000 bâtiments hollandais dans les ports de France »/8. La libre concurrence concernait aussi le commerce du Levant pour lequel les Hollandais bénéficiaient des mêmes franchises et des mêmes droits que les Français dans le port de Marseille. Or, en 1752, la crise du commerce des draps du Languedoc au Levant sera au cœur de l'actualité au Bureau du commerce et des questions que Gournay aura à traiter. Dès 1747, Gournay affirme donc qu'il doit y avoir concomitance entre les deux mesures de l'abaissement du taux de l'intérêt en France et de la signature d'un Acte de navigation, afin que l'égalité des conditions entre les marchands règne sur les marchés. On ne peut instaurer la liberté des échanges que s'il y a égalité entre les acteurs. C'est le principe fondamental de la libre concurrence que Vincent présente comme l'équilibre d'une balance, une métaphore qui synthétise sa vision du fonctionnement de l'économie. Le public auquel il destine ce texte est constitué, en premier lieu, par les ministres qui siègent au conseil du Roi où l'on édicte les arrêts. Mais au-delà, c'est l'opinion générale sur l'économie qui doit évoluer. L'esprit de la nation doit être amené à plus de considération pour le commerce, à une meilleure compréhension des mécanismes économiques, à une idée plus juste du rôle déterminant des activités du négoce qui donnent à la nation sa place dans le monde. En définitive, après son voyage en Europe, à la veille de son entrée au Bureau du commerce, Gournay a acquis la conviction qu'un changement décisif et profond s'opère dans les échanges commerciaux et dans l'économie européenne. La période est celle d'une transition majeure entre deux systèmes économiques. A une économie duale fondée sur une production agricole et artisanale limitée au marché intérieur d'une part, et sur des échanges avec l'étranger réservés aux grands ports et à quelques centres manufacturiers d'autre part, succède une économie ouverte, étape nouvelle de la mondialisation des échanges, stimulée par le renouveau du transport maritime à l'affût d'une nouvelle conquête de l'espace, par la diversification de la production et sa diffusion sur les marchés intérieurs, et par la compétition accrue entre les nations. Elle nécessite l'abandon du régime règlementaire au profit d'un régime libérant l'initiative, l'inventivité et l'esprit d'entreprise. Pour s'intégrer dans ce mouvement, la France doit lancer une politique économique offensive. C'est en

18 Cf. Conclusion des Remarques, commentaires par Gournay des articles 6 et 7 du Traité d'Utrecht.

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devenant un partenaire de poids qu'elle contribuera à l'équilibre des forces et à la paix en Europe. C'est pourquoi il a énoncé les premières mesures à prendre, la réduction du taux de l'intérêt et l'Acte de navigation. Mais il sait que ces décisions sont soumises à l'opinion générale et aux jeux d'influence qui pèsent sur les gouvernants. Tout en regrettant le désintérêt des Français pour les affaires du commerce, il désapprouve ce qu'il considère comme des abus de la part des négociants anglais. Ceci annonce la problématique qu'il développera plus tard, celle des rapports entre le marché et l'Etat, c'est à dire de l'opposition ou de la convergence des intérêts particuliers du négociant, de l'artisan, de l'ouvrier ou du consommateur, et de l'intérêt général représenté par le gouvernement. Vincent de Gournay, Intendant du commerce. Bien que Vincent de Gournay ne puisse plus, à cette date, compter sur l'appui de Maurepas qui l'avait introduit dans les milieux gouvernementaux mais qui avait été disgrâcié, il commença son mandat d'Intendant du commerce sous d'heureux auspices, avec le soutien du Contrôleur général des Finances, Machault d'Arnouville et de l'Intendant des Finances Daniel Trudaine. Gournay envisageait l'avenir avec optimisme. « Si notre siècle a quelque avantage sur les siècles passés, c'est sans doute par le progrès que l'amour du bien public y fait de jour en jour, nous devons cet heureux effet à l'esprit philosophique qui se répand de plus en plus. On lit avidemment les livres sur le commerce, sur les manufactures, sur l'agriculture. Les Académies proposent des sujets utiles pour les prix qu'elles distribuent. On voit des seigneurs de premier rang donner une sérieuse application à ces importants objets ».19 Dès sa nomination, en mai 1749, Machault d'Arnouville20 avait lancé le nouvel impôt du vingtième, applicable sans exemption sur tous les revenus, pour désendetter l'Etat après la guerre de Succession d'Autriche et lui assurer une autonomie financière. Ce Contrôleur général faisait preuve d'ouverture pour les affaires de finance et dans la nomination de conseillers novateurs, il était en cela soutenu par Trudaine, qui était partisan de réformes. Mais il restait hésitant sur les mesures économiques: il prépara l'édit sur la liberté de circulation des grains2], tout en restant opposé à la suppression des corporations, il était

19Inventaire analytique dufonds de St Brieuc, Ms 82, feuillet 121 autographe 20 Marcel Marion, Machault d'Arnouville, Hachette, Paris, 1891. 21 Edit du 17 septembre 1754.

de Gournay.

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XIX

partisan de l'octroi de privilèges aux industriels et peu enclin à la déréglementation. Les Contrôleurs généraux qui lui succédèrent, Moreau de Séchelles, Peirenc de Moras, Etienne de Silhouette, par contre, s'efforcèrent de mener une politique plus libérale. Cependant, à leur suite, la nomination de Tavernier de Boullongne, partisan de la réglementation, signa un retour au conservatisme. La période était donc pleine d'incertitudes et soumise aux orientations contradictoires des gouvernants qui se heurtaient aux réactions hostiles de leurs opposants. Au sein du Bureau du commerce, les Intendants du commerce avaient un rôle prépondérant. Ils recevaient les mémoires et requêtes envoyés par les Intendants de province, les Inspecteurs des manufactures, les marchands et manufacturiers et tous autres correspondants des Communautés ou des Chambres de commerce. Ils instruisaient ces dossiers, sollicitaient des informations complémentaires, se faisaient envoyer des états chifftés, avant de rédiger les avis qui étaient discutés aux assemblées du Bureau. Ces propositions, sous forme de projets d'arrêts étaient présentées au Contrôleur général qui décidait ou non de les transmettre au Conseil du Roi, l'organe délibérant qui leur donnait force exécutoire22. Le Bureau du commerce avait donc un statut administratif. Sa contribution à la défmition de la politique économique, objectif pour lequel il avait été créé, était en réalité limitée par le fait que les affaires extérieures lui échappaient. Ses membres étaient des conseillers d'Etat et des maîtres des requêtes, appelés intendants du commerce, que leur formation juridique et parlementaire prédisposait à aborder l'économie essentiellement sous l'angle de la police réglementaire et des lois. Ces derniers instruisaient les affaires et les rapportaient devant les conseillers et le Contrôleur général. Seuls les députés, élus par les magistrats et les négociants des grandes villes représentaient les points de vue des praticiens du commerce. La venue de Gournay dans cette instance fut une exception dans les années 1750, elle allait à l'encontre de la routine administrative instituée. Mais elle répondait à la volonté du Contrôleur général d'y introduire des spécialistes des affaires commerciales, à un moment où la France était sous la pression d'une mondialisation des échanges internationaux, d'une compétition accrue avec les pays voisins, en particulier, l'Angleterre, la Hollande et bientôt l'Espagne, tous favorisés par le niveau de leur taux d'intérêt. Conscient de la situation dès son arrivée au Bureau du commerce en 1751, Gournay avait fait établir des balances sur l'état du commerce avec

22 Frédéric Garrigues, « Les Intendants du commerce au XVIII siècle », in Revue d'Histoire ° moderne et contemporaine, N° 45-3 - juillet 1998.

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chacun des grands pays ou groupes de pays du monde. Si les mouvements de marchandises faisaient ressortir un solde général positif en faveur de la France, des signes de fragilité apparaissaient depuis 3 ans : l'excédent de la France dans ses échanges avec la Hollande diminuait, le déficit avec l'Angleterre dépassait

les 4 millions de livres, le commerce avec le Levant subissait lui aussi un déficit
durablé3. C'est dans ce contexte et sur les conseils de Trudaine, que le nouvel intendant entreprit en 1752 de traduire Child et de rédiger des commentaires qu'il intitula Remarques. Des circonstances particulières avaient contribué à hâter ce travail. Gournay avait été informé que l'Espagne préparait tout un programme de mesures pour conquérir les marchés européens, dont une réduction du taux de l'intérêt. Le 26 juillet 1752, il avait transmis à Trudaine un extrait du document qu'il avait reçu, pour l'alerter sur la nécessité de prévenir cette offensive espagnole. Il écrivait: «Je viens d'avoir communication d'une cédule du Roi d'Espagne. J'en ai fait un extrait que je me hâte de vous envoyer parce qu'un pays où les principes répandus dans cette cédule ont percé est pour nous un concurrent très dangereux. Nous avons plus que jamais intérêt de sentir combien nos Communautés, la cherté de nos maîtrises et la longueur de nos apprentissages donnent d'avantages à nos rivaux en ôtant entre les sujets du Roi, l'égalité nécessaire au progrès des arts et à l'augmentation du commerce. Que serait-ce si, par l'étude que font les Espagnols des bons principes, ils allaient nous gagner de vitesse sur la réduction de l'intérêt? »24 Il devenait urgent de convaincre les dirigeants d'agir. Pourtant cet événement n'eut pas de réponse immédiate de la part du Contrôleur général puisqu'il aura encore des suites trois ans plus tard. En avril 1755, Gournay sera amené à solliciter directement le Comte de Stainville, Ambassadeur à Rome, pour lui demander d'obtenir de la Cour de Rome qu'elle revoit « les lois et constitutions relatives au prêt de l'argent» afm de permettre aux pays catholiques de se rendre indépendants des pays protestants qui pratiquent un taux d'intérêt plus bas que le leu~5.

23

S. Meyssonnier, Thèse La genèse de la pensée libérale en France au XVIlIo siècle, Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris, avri11987. 24 Cité par Schelle, 1897, p 176 et svtes. Schelle ajoute que Trudaine lui aurait demandé de « donner un corps à sa doctrine ». 25 Inventaire analytique du fonds Gournay, in Actes ColI. INED, 2004, M 83/D 24, et Schelle (1897), p. 177. Le Comte de Stainville devint en 1758 duc de Choiseul et ministre.

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Vincent de Gournay, économiste.

Après avoir excellé comme praticien du commerce, puis avoir endossé la fonction de conseiller commercial du prince, Gournay s'est livré à un travail intellectuel qui a apporté une nouvelle dimension à sa personnalité. Il mena ses travaux en quelques mois. En 1754, la traduction fut éditée sous le titre: Traités sur le commerce et sur les avantages qui résultent de la réduction de l '/ntérest de l'argent, par Josiah Child, avec un petit Traité contre l'usure par Ie Chevalier Culpepe?6. Quant aux Remarques, malgré le désir de Gournay de les imprimer, elles ne furent jamais publiées de son vivant, le Contrôleur général l'en ayant dissuadé.27 Le climat politique ne se prêtait pas à la publication d'un texte novateur et donc polémique. Machault d'Arnouville venait d'affronter une crise politique particulièrement aigüe en 1753 à l'occasion de l'application de l'impôt du vingtième, provoquant le refus du clergé de renoncer à ses exemptions et la fronde du Parlement. La tentative de Machault de contourner l'opposition de ces corps constitués qui défendaient leurs privilèges, en envoyant le Parlement de Paris en exil et en constituant une Chambre royale tourna court. Il dut s'incliner28. Quelques mois plus tard, il préparait l'édit par lequel il voulait libérer la circulation et le commerce des blés à l'intérieur du pays29.Le Contrôleur général aurait jugé inopportun de laisser publier un texte susceptible de réveiller des réactions hostiles aux réformes, une précaution qui ne lui évita pas la disgrâce puisqu'il fut renvoyé en juillet 1754. Le choix des textes de Child par l'intendant n'était pas dû au hasard. Les 60 années qui s'étaient écoulées depuis leur publication et au cours desquelles ils avaient guidé la politique de l'Angleterre, avaient apporté la preuve de l'efficacité des mesures recommandées. Sir Josiah Child30 avait été un homme d'affaires très en vue à Londres, notamment pendant le débat qui se déroula à partir de 1667 sur le taux de

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Il était annoncé que l'ouvrage était paru à Amsterdam et à Berlin, chez Jean Neaulme et se

vendait à Paris chez Guérin et Delatour. 27 S. Meyssonnier (1989), p. 183 et Schelle (1897), p. 190 et svtes. 28 S. Meyssonnier (1989), p. 249 et svtes.

29S. Meyssonnier (1989), p. 228. JO Oxford Dictionary of national biography, de B.C.G. Matthew et Brian Harrison, vol. Il. Josiah Child (1630-1699), né à Lincoln, était le deuxième fils d'un négociant, Richard Child. En 1650, il avait été fournisseur de la Navy à Portsmouth et en devint trésorier député de 1655 à 1660. Il s'était associé à un marchand de la Jamaïque pour créer une plantation et des raffineries de sucre, ainsi qu'à des armateurs de Dartmouth. Il devint actionnaire de la Royal AfTican

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l'intérêt et qui donna lieu à de vifs affrontements politiques et intellectuels. Les deux Chambres, des Communes et des Lords, avaient créé, chacune de son côté, en novembre 1667 et début 1668, un comité d'étude, pour évaluer les effets du niveau du taux de l'intérêt sur le commerce et le prix de la terre. Child avait fait connaître son point de vue par un texte intitulé Brief observations concerning Trade and interest of money, où il défendait la réduction du taux de l'intérêt. Cette même année 1668, une brochure de Thomas Culpeper, A tract against usurie, dont la première diffusion datait de 1621 et prônait aussi la réduction, fut rééditée. Plusieurs critiques s'élevèrent en faveur d'un taux élevë. Child y répondit en 1669, pour éclairer le Parlement dont la session s'ouvrait le 19 octobre. Il ne cessa ensuite de publier des écrits anonymement et d'en rééditer des extraits sans autorisation, sous différents titres et sous le pseudonyme de Philopatris. La controverse se poursuivit pendant plusieurs années au cours desquelles Child fut critiqué aux Communes et approuvé chez les Lords. En 1690, il publia l'ouvrage intitulé Discourse about Trade où il avait rassemblé: une introduction en réponse aux critiques sur sa première brochure, les Observations baptisées Discourse of trade, dix nouveaux chapitres et le traité de Culpeper. Locke entra dans la controverse avec un argumentaire contre la réduction du taux en 169232.Par la suite, d'autres éditions de Child parurent, dont une deuxième à Londres en 1693 ou 1694, et une cinquième à Glasgow en 175133. Le texte de Child faisait autorité. Il avait inspiré les gouvernements anglais et hollandais qui avaient pris des mesures de politique économique destinées à développer le commerce. L'application de ces mesures, parmi lesquelles la baisse du taux de l'intérêt, était perçue comme ayant permis d'étendre la culture des terres, de stimuler les échanges et d'enrichir le pays34. Le taux de l'intérêt de l'argent qui avait cours en Angleterre s'élevait alors à 8 %, alors qu'en Hollande et en Suède, il était de 6 %. Le plaidoyer de Child en faveur d'une réduction s'appuyait sur la décision du roi de France prise
Company et de la East India Company, dont il assura le contrôle à partir de 1681. Il en fut gouverneur à plusieurs reprises jusqu'en 1690. Entre temps, il avait rempli des mandats politiques, maire de Plymouth en 1659, puis membre des Communes de 1667 à 1672. 31Cf. Tsuda (1983), p. 440, ce sont: The brief observations of J.e. concerning trade and interest of money, par H.R. London, 1668, Interest of money mistaken, auteur inconnu, 1668, Usury at six per cent, de Thomas Manly, 1669. 32Tsuda (1983), p. 440. Le texte de Locke s'intitulait Some considerations upon the consequences of the lowering of interest and raising the value of money. 33Il y a divergence sur la 2ième édition, datée de 1693 par Tsuda, mais de 1694 pour l'exemplaire de la Bibliothèque nationale de France. Gournay utilisera pour sa traduction cette 5èmeédition intitulée: A new discourse oftrade. 34Child, Traité, Discours sur le commerce, Supplément.

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dans les années 1670, d'abaisser le taux des rentes de 10 à 6,5 %, puis à 5 %, une mesure à laquelle Child attribuait la prospérité qui avait suivi en France. La vivacité des critiques avait obligé Child à approfondir son argumentaire et à étudier les rapports du taux de l'argent avec le niveau des salaires, le prix des terres, l'abondance ou la rareté de la monnaie, l'augmentation du nombre des ouvriers, l'interdépendance des différentes branches du commerce. Pour répondre à ses détracteurs, il démontra que la réduction du taux de l'intérêt était la cause et non l'effet de la prospérité du pays. Il en exposa le mécanisme sous la forme d'un tableau35 détaillant les effets successifs de la baisse qui se propagent à tous les domaines de l'économie dans la continuité des opérations commerciales. La description de leur enchaînement était censée convaincre le lecteur: « il faut vouloir s'aveugler soi-même pour ne pas sentir que la réduction de l'intérêt est un principe extensif et multiplicatif »36. Child raisonne ici sur les principes de la science du commerce, à savoir, entr'autres, l'effet vertueux «extensif et multiplicatif» d'un taux d'intérêt faible qui se propage au sein du circuit économique. Il avait donné à son texte la forme d'un traité, ainsi que l'usage s'en était répandu en Angleterre dans la deuxième moitié du XVnème siècle. La façon dont il abordait les problèmes pratiques se démarquait du niveau descriptif des programmes de développement qui fleurissaient à l'époque. Il définissait ainsi le but qu'il poursuivait en écrivant son discours sur le commerce, et annonçait l'analyse à laquelle il allait se livrer: « Je dirai seulement que si, par le discours suivant, il est prouvé que l'intérêt étant plus haut en Angleterre que chez nos voisins, rend la terre notre commune mère plus vile et de moindre valeur, empêche la culture et l'amélioration de notre pays, arrête les progrès de notre commerce, l'emploi et l'augmentation de notre peuple, encourage l'oisiveté et le luxe, décourage la navigation, l'industrie et les arts, dès lors je ne balancerai pas à prononcer que le taux de l'intérêt qui excède celui de nos voisins est un mal en soi et conséquemment un péché »37 C'est pourquoi Child est considéré, de nos jours, comme ayant ouvert la voie de la recherche sur la logique inhérente au processus économique et fourni des éléments essentiels à une théorie de l'équilibre qui est, dans ses textes, un

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Traité de Child, chapitre 1, p. 63.
Traité Traité de Child, de Child, chapitre 1, p. 60. p. 7. Introduction,

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instrument « présent derrière la scène »38.Il aurait présenté, sur bien des points, une première formulation des principes analytiques fondamentaux renouvelant la définition de la richesse, la notion de balance du commerce, et tendant à montrer que la valeur ajoutée aux matières par le travail est plus importante que l'or et l' argent. « Il avait une théorie alternative de la richesse qui aurait pu être une arme effective contre la théorie de la balance du commerce, mais il ne , . put pas l uti 1' 39 » Iser L'intérêt que présente son texte réside plus dans les progrès apportés à la connaissance économique et à l'évolution des concepts, que dans une recherche assez stérile de classification dans le courant dit« mercantiliste »40. En 1752, Vincent de Gournay se situait dans le prolongement de la réflexion de Child, à un moment où la situation entre les deux pays était inversée. La France était soumise à un taux d'intérêt plus élevé que celui de ses voisins, et à un risque de déséquilibre des échanges commerciaux. Alors qu'elle avait servi de modèle à l'Angleterre soixante ans auparavant, elle devait, à son tour, se référer aux principes de la politique économique appliquée par ce pays. On constate que les deux pays s'observaient mutuellement et s'inspiraient réciproquement de leurs pratiques commerciales et politiques respectives. Dans ce face à face où chacun, à la fois modèle et rival, servait de miroir à l'autre, la réussite de l'un secouait la stagnation de l'autre et inversement, sous l'effet d'une concurrence qui n'était pas seulement celle du marché. Car si le commerce était l'objectif des négociants et des manufacturiers, il était, pour les politiques, un moyen d'asseoir le pouvoir et la puissance de leur pays en Europe. Le phénomène de stimulation réciproque existait aussi au plan intellectuel. En publiant la Traduction de Child et en écrivant les Remarques, Gournay s'appuyait sur des analyses qui avaient fait leurs preuves Outre-

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Joseph A. Schumpeter, Histoire de l'analyse économique, Gallimard, Paris, 1983, Tome J, p. 277. 39 Andrea Finkelstein, Harmony and the balance, an intellectuel history of seventeenth century english economic though" The University of Michigan Press, 2000, p. 143. 40 La classification des auteurs dans le « courant mercantiliste» vient de l'expression « système mercantile» utilisée par A. Smith pour désigner les systèmes d'économie politique qui avaient précédé celui qui est décrit dans les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Le système mercantile se caractérisait par une richesse fondée sur l'abondance d'or et d'argent. A l'inverse, pour Smith, c'est le travail productif de l'ouvrier qui ajoute de la valeur à la matière sur laquelle il travaille, contrairement au travail du domestique qui n'ajoute pas de valeur et reste non productif.(op. cité, Livre II, chapitre 3 et Livre IV, chapitre 1).

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Manche. Child lui servait de caution en quelque sorte pour transmettre les acquis de la science du commerce et expliquer le fonctionnement de l'économie aux milieux administratifs du Bureau du commerce. Il espérait aussi convaincre un public plus large, dans les milieux parisiens où l'on débattait avec vigueur sur les idées nouvelles. Son argumentaire était enfm un soutien pour les Ministres réformateurs désireux de mener une nouvelle politique économique. Mais il ne se contentait pas de reprendre les maximes développées par Child. Il connaissait les particularités de la situation économique de la France et restait persuadé de la nécessité de différencier les politiques. Il gardait une distance critique envers les recommandations de Child et avait tenu à en donner un signe dès l'Avertissement au lecteur, en désapprouvant l'auteur anglais notamment à propos des pêches sédentaires établies dans les colonies. Il s'opposait également à la création des compagnies de marchands. Cette attitude marquait la personnalité de l'Intendant qui ne cherchait pas à imposer des mesures, mais invitait à la réflexion et à l'étude, afm de former les esprits à la confrontation des idées. Sa culture personnelle était elle-même le fruit d'un héritage croisé. En dehors des auteurs étrangers, il s'inspirait d'abord des auteurs français de la première moitié du siècle, Melon, Dutot et Paris-Duverney, qui s'étaient opposés sur l'affaire de Law, ainsi que de Montesquieu. Ceci l'incitait à concevoir la science du commerce comme un champ d'observation particulier contenant des principes propres, dont il fallait s'instruire en lisant des auteurs reconnus et en débattant avec les praticiens. Il était persuadé que les mesures économiques ne porteraient leurs fruits que si elles étaient prises en phase avec la réalité économique, par des hommes éclairés sur les principes.

L'ECONOMIE POLITIQUE
Les fondements

de VINCENT

de GOURNAY

philosophiques

La doctrine économique de Gournay reposait sur une conception de l'homme en société inspirée de la culture classique acquise au collège et de la philosophie des Lumières. Les notions d'équilibre entre les extrêmes et de réciprocité qui fondent sa doctrine ne sont pas étrangères à l'enseignement des philosophes étudiés à JUilly41.

41

Dans ce collège, on apprenait le latin dans les œuvres de Cicéron, notamment de De Officiis, traité sur le fonctionnement de la cité. Le grec était enseigné dans les ouvrages d'Aristote: les

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Pour Gournay, l'individu est un sujet libre, doué de raison, qui réagit en fonction de son intérêt personnel. Il doit pouvoir mener ses actions dans la liberté, consommer des produits de qualité médiocre, voire mauvaise, en fonction de ses besoins et du prix qu'il veut payer, car il est capable de juger par lui-même de ce qui lui convient, en rapport avec son revenu. Le consommateur n'a plus à être protégé par des règlements garantissant une qualité imposée à l'avance. L'artisan n'a plus à être encadré dans une corporation qui le contrôle. Il faut libérer les initiatives, faire confiance à l'ingéniosité des hommes, et laisser faire l'intérêt personnel. Gournay ne se faisait pas d'illusion sur le comportement spontané des hommes sujets à la paresse ou à la tentation de tromper le client. Mais il expliquait que celui qui s'y laisserait aller, apprendrait vite que la mauvaise foi détruit le crédit et rompt la relation commerciale. La confiance réciproque et la bonne foi entre les partenaires constituent le lien sur lequel repose la pérennité des échanges. La régulation est censée se faire d' ellemême par l'expérience et la confrontation sur le marché. Ainsi le marché joue un rôle régulateur du comportement des agents. Ce n'est pas un système auto-régulateur transcendant imposant ses règles aux acteurs et venant d'un ordre extérieur. C'est un lieu où se confrontent les intérêts personnels, où les sujets doivent gérer leurs désirs et mettre en balance leur plaisir et leur peine. La libre concurrence est donc la condition essentielle de son fonctionnement. La régulation s'exerce par la simple mise enjeu des lois naturelles du genre humain. La raison fait entrer les agents dans la logique du long terme, c'est-à-dire dans le renoncement à un plaisir instantané pour pouvoir obtenir un avantage supérieur à terme. Il vaut mieux renoncer à un profit immédiat obtenu de façon déloyale et qui détruit la confiance, pour pouvoir conserver la possibilité de répéter avec les partenaires commerciaux les opérations qui rapportent un revenu peut-être moindre, mais régulier. Ainsi se développe l'épargne et l'aisance au quotidien42. L'individu se situe alors dans la perspective de l'avenir parce qu'il a anticipé la suite des événements. Il reste dans la chaîne des engagements réciproques43. Les lois naturelles, de nature anthropologique, sont celles de la condition mortelle de l'homme qui cherche à se survivre dans sa progéniture à laquelle il veut transmettre l'entreprise qu'il a
Politiques qui complétait la formation politique et ['Ethique à Nicomaque pour l'instruction philosophique et morale. 42Cf. Note 6 de la Conclusion des Remarques. 43 S. Meyssonnier (1989), p. 48-49; cf. la philosophie du droit du juriste Jean Domat, auteur du Traité de droit civil (1694), enseigné dans les universités et p. 137 et svtes, ch. VI, «Le libéralisme égalitaire ». Steven L. Kaplan, dans La fin des corporations, Fayard, 2001, désigne ce mouvement comme le libéralisme des Lumières, une expression à laquelle nous souscrivons parce qu'elle rend compte de sa temporalité et de sa philosophie.

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créée. Il dépasse sa condition dans la création et l' œuvre, dans la gestion du temps. L'ordre qui en résulte pour le groupe social est à construire en permanence. Il n'est pas le reflet d'un Ordre naturel préexistant, mais l'édification d'un équilibre toujours fragile et instable, dont la conservation incombe aux hommes responsables. Réciprocité et équilibre sont les maîtresmots de la doctrine. La liberté suppose une protection, pour laisser aux hommes le temps de faire leur apprentissage. L'Etat, qui est censé connaître les mécanismes du marché, doit en fixer les règles, il prend « les bonnes lois» qui établissent l'égalité des agents sur le marché, car la concurrence n'existe que si tous les partenaires sont à armes égales. L'application de ces lois conduira les agents dans la voie de la prospérité générale. Ainsi conscients de l'intérêt de ces règles, ces derniers les accepteront car elles répondent aussi à leur intérêt personnel. Ils sont alors dans le processus éthique de la bonne foi, de l'honnêteté et de l'intérêt général. Cette logique n'est pas sans évoquer la façon dont Kant, quarante ans plus tard, traitera par les conventions et les lois, l' «insociable sociabilité» des hommes. L'intérêt particulier ne coïncide pas spontanément avec l'intérêt général. Le négociant cherche à conquérir les marchés pour réaliser un profit, mais les moyens qu'il emploie vont parfois à l'encontre de l'intérêt général, notamment quand il cherche à échapper à la concurrence par les privilèges ou les monopoles. Les deux intérêts se rejoignent en revanche quand l'entrepreneur met en œuvre un travail créateur de richesses. Gournay raisonne ici selon sa théorie du travail productif. Il n'y a donc pas antagonisme entre la liberté du commerce et la régulation décidée et contrôlée par un Etat éclairé. La concurrence et les bonnes lois sont faites pour coexister et se soutenir mutuellement. La science du commerce. L'expression « science du commerce» utilisée par Gournay dans les Remarques désigne une science abstraite à la recherche de principes fondamentaux. Ce sens s'est imposé progressivement. Child44 emploie une première fois la formule à propos des connaissances qu'un maître d'apprentissage transmet à son apprenti. Plus loin dans le texte il tient pourtant à distinguer les connaissances théoriques, des connaissances pratiques utilisées par les commerçants, les premières étant le fruit des études de

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Traité

de Child,

chapitre

3, p. 125.

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ceux qui s'appliquent à rechercher les principes du commerce45. Le terme « study» de Child46, a été traduit par « science »47par Gournay, qui opérait lui aussi la même distinction entre la théorie apprise par l'étude et le raisonnement et les connaissances pratiques des négociants acquises par l'expérience48. Notons que l'usage des mots « principe» ou « maxime» pour désigner les lois de fonctionnement de l'économie était unanimement adopté dans les années 1750, sans qu'il soit nécessaire d'en donner une défmition49. Cette dimension théorique avait déjà été énoncée par Jean-François Melon en 1734 dans son Essai politique sur le commercio. Ce traité méthodique d'économie politique avait pour objet de présenter les principes de fonctionnement du commerce ou lois propres à cette activité, qui étaient désignées comme les «axiomes du commerce» et dont le statut scientifique était équivalent à celui des « axiomes de physique ». A la même époque, David Hume introduisait la notion de « connexion nécessaire» à propos des sciences de l'homme5]. Il démontrait l'existence de

Child, A new discourse oftrade, 5° edition, 1751, Glasgow, p. 6 Discours sur Ie commerce: "Most of the particulars are observed and granted by all men that make any part of their business to inspect the true nature and principles of trade", et p. 1, Introduction: «They [les Hollandais] have in their greatest councils of state and war, trading merchants that have lived abroad in most parts in the world; who have not only the theoretical knowledge but the pmctical experience of trade; by whom laws and orders are contrived and peaces with foreign princes projected to the great advantage oftheir trade". 46 Child, op. cité, P 114 «The greatness of this kingdom depends upon foreign trade...It is acknowledged...ofthis study" 47Traité de Child, chapitre 9, p. 201.
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Gournay,Remarquessur le discourssur le commerce.« il y a certaines connaissanceslocales

et de détail, qu'il n'y a que ceux qui ont pratiqué le commerce qui puissent savoir, et que la théorie et le raisonnement n'apprennent point ». 49On peut rappeler à ce propos la définition d'Aristote, L'Ethique à Nicomaque, Livre l, Chapitre VII, ~ 19-20 : « Gardons nous de réclamer en toute chose l'explication par les causes; parfois, au contraire, il suffit de bien établir le fait. Car le fait même est à la fois début et principe. Or parmi les principes, certains sont saisis par induction, tandis que d'autres le sont par la sensation, d'autres sont transmis par la coutume et ainsi de suite ». 50 Jean-François Melon, «Essai politique sur le commerce », in E. Daire, Les économistes français du XVIIJDsiècle, et S. Meyssonnier (1989). 51 « Il est évident que toutes les sciences sont reliées à la nature humaine, et que, si loin que certaines d'entre elles paraissent s'en écarter, elles y reviennent toujours par une voie ou une autre. Même les mathématiques, la philosophie naturelle et la religion naturelle, dépendent, dans une certaine mesure, de la science de l'HOMME, puisqu'elle relève de la compétence des hommes et que ce sont leur force et leurs facultés qui en jugent. [A fortiori les autres sciences qui sont plus intimement liées à la nature humaine]. L'unique fin de la logique est d'expliquer les principes et les opérations de notre faculté de raisonnement, ainsi que la nature de nos idées; la

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XXIX

relations permanentes entre certains faits, dont la répétition et l'uniformité amenaient à conclure qu'il y avait entre eux une connexion nécessaire. Ces relations de causalité constituaient «des principes constants et universels »52. Les exemples les plus connus étaient celui de la communication d'un mouvement provoqué par le choc de deux boules de billard, l'élan de la première se propageant à la seconde, et celui de l'horloge en panne dont l'artisan, qui en connaît les ressorts ainsi que le mode d'action du balancier sur les rouages, décèle rapidement la cause de l'arrêt du mouvement. Hume étendait cette logique, propre à la physique et à la mécanique, aux actions économiques des hommes. Pour lui, « la dépendance mutuelle des hommes» était telle que toute action humaine s'accomplit en référence aux actions d'autrui, l'artisan pauvre attend du magistrat qu'il le protège en lui garantissant lajouissance des fruits de son travail, le manufacturier compte sur le travail des ouvriers comme sur les outils qu'il emploie, pour réaliser l'œuvre prévue. C'est dans ce contexte d'une philosophie empiriste qui avait défini et rendu familières les notions de science de l'homme, principes et maximes, que Gournay énonçait les enchaînements logiques et les mécanismes à l'œuvre dans les activités économiques, ainsi que les réactions des acteurs aux mesures de politique économique53. Il insistait en affirmant que ces principes ne constituent pas « une science obscure et abstruse »54, ils sont accessibles par l'instruction à l'ensemble de la nation. L'adjectif « abstruse» indique ici que le caractère
morale et la critique examinent nos goûts et nos sentiments, et la politique considère les hommes unis en société et dépendant les uns des autres ». D. Hume, Traité de la nature humaine" édité à Londres en 1739, Livre I, in Flammarion, Paris, 1995, p. 32 52 « Notre idée de nécessité et de causalité naît entièrement de l'observation d'une uniformité dans les opérations de la nature où des objets semblables sont constamment conjoints les uns aux autres, et l'esprit déterminé par accoutumance à inférer l'un de l'apparition de l'autre. Tout le monde reconnaît qu'il y a beaucoup d'uniformité dans toutes les actions humaines, dans toutes les nations et à toutes les époques, et que la nature humaine reste toujours la même dans ses principes et ses opérations... Les hommes sont si bien les mêmes à toutes les époques et en tous lieux, que l'histoire ne nous indique rien de nouveau ni d'étrange sur ce point. Son principal usage est seulement de nous découvrir les principes constants et universels de la nature humaine en montrant les hommes dans toutes les circonstances et situations et en nous fournissant des matériaux d'où nous pouvons former nos observations et nous familiariser avec les ressorts réguliers de l'action et de la conduite humaine ». D. Hume, Enquête sur l'entendement humain, publié à Londres en 1751, in Flammarion, Paris, 1983, p. 151-152 et sections VII-VIII. 53Gournay avait dans sa bibliothèque l'Essai philosophique concernant l'entendement humain, de J. Locke, traduit de l'anglais par Pierre Coste, 4° édition, Amsterdam, 1700 (Minutier central des notaires, Paris, XCVI 409, Inventaire après décès de Vincent de Gournay, du 3 au 10 juillet 1759). François Véron de Forbonnais avait l'édition anglaise des Essais de Hume: Philosophical essays by Hume, London, 1751. Inventaire, Bibliothèque de l'Arsenal, Paris. 54Gournay, Remarques, Conclusion p. 330.

xxx

Présentation

théorique et abstrait de la science du commerce ne la rend pas pour autant difficile à comprendre. Le mot est peu courant, mais on note qu'il est fréquemment utilisé par David Hume dans son Traité de 1739, repris en 1748 et 1751 dans les Essais philosophiques sur l'entendement humain. Simple coïncidence de vocabulaire sans doute, mais le mot servait dans le même sens aux deux auteurs à se démarquer des penseurs qui élaborent des systèmes philosophiques fondés sur des données hypothétiques55. A l'inverse, tous deux se réclamaient d'une méthode expérimentale de recherche de la connaissance par l'expérience, l'observation et le raisonnement. Pour Gournay, la démarche scientifique a un objectif politique, la science du commerce est la base même d'une politique économique efficace, elle est indispensable aux hommes d'Etat. Les gouvernants français doivent suivre l'exemple des ministres anglais et hollandais. « La science du commerce n'est donc autre chose que de savoir tirer parti des avantages de son pays, d'y mettre l'argent et les hommes en action, et les terres en valeur. Y a-t-il quelqu'un dans le monde de trop élevé pour s'occuper d'objets aussi nécessaires au bonheur et à la puissance de tout Etat quelconque? »56

55 « M. de Gournay avait fait et vu faire pendant vingt ans le plus grand commerce de l'univers, sans avoir une occasion d'apprendre autrement que par les livres l'existence de toutes ces lois auxquelles il voyait attacher tant d'importance; il ne croyait point alors qu'on le prendrait pour un novateur et un homme à systèmes, lorsqu'il ne ferait que développer les principes que l'expérience lui avait enseignés et qu'il voyait universellement reconnus par les négociants les plus éclairés avec lesquels il vivait. Ces principes qu'on qualifiait de système nouveau, ne lui paraissaient que les maximes du plus simple bon sens. Tout ce prétendu système était appuyé sur cette maxime: tout homme connaît mieux son intérêt qu'un autre homme à qui cet intérêt est entièrement indifférent ». Turgot, Eloge de Vincent de Gournay, op. cité. « Pour un homme qui a du jugement et du savoir, il est facile de percevoir que même les systèmes qui ont obtenu le plus grand crédit, qui ont porté au plus haut leurs prétentions à la précision et la profondeur du raisonnement, reposent sur des fondements insuffisants. Principes admis de confiance, conséquences qui en sont maladroitement déduites, manque de cohérence entre les parties et de preuves dans l'ensemble, voilà ce que l'on rencontre partout dans les systèmes des philosophes les plus éminents, voilà ce qui semble avoir jeté le discrédit sur la philosophie ellemême... Au milieu de tout ce remue-ménage, ce n'est pas la raison qui l'emporte, mais l'éloquence... A mon avis, c'est de là que provient ce préjugé courant contre les raisonnements métaphysiques de toute sorte... Par raisonnement métaphysique, ils n'entendent pas ceux qui portent sur une branche particulière de la science, mais toute argumentation qui est, d'une manière ou d'une autre, abstruse et qui nécessite une certaine attention pour être comprise. » D. Hume, Traité, op. cité, p. 32. 56Gournay, Remarques, chapitre 9, p. 219.

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Dans un Etat fort et éclairé, la politique économique a pour but le bonheur du peuple et la puissance de la nation et pour moyens, la mise en action du capital et des hommes. Le texte de Gournay a donc une visée pédagogique. Comme l'avait fait Child, il démontre comment la baisse du taux de l'intérêt stimule le commerce et mène à la prospérité, en fonction du comportement des agents, des mécanismes de la création de richesse au sein du circuit productif, des conditions d'un fonctionnement vertueux du circuit. Son apport analytique essentiel, qui introduit une novation capitale dans la pensée économique au milieu du XVIIIO siècle est une nouvelle définition de la richesse et un raisonnement macro-économique sur le circuit, au sens de circulation des flux monétaire et réel. Ces deux concepts de richesse et circuit sont les problématiques centrales sur lesquels se penchent les économistes du milieu du siècle5? Gournay se pose trois questions: quelle est la cause de la richesse? quel est l'indicateur de l'enrichissement d'un pays? comment la richesse doit-elle être répartie pour pouvoir se reproduire? Sur ces différents points, il fait faire à la « science du commerce» des progrès importants. Confronté à un public qui croit encore que la richesse réside dans la détention des métaux précieux, il ne craint pas d'affirmer, 24 ans avant Adam Smith: « Les richesses ne consistent pas dans l'or et dans l'argent, mais dans les productions de la terre et de l 'industrie... l 'or et l'argent ne sont en effet qu'une marchandise dans tous les Etats commerçants, et jusqu'à ce que nous les regardions ici sur le même pied, nous ne pourrons pas nous compter parmi les nations les plus éclairées sur le commerce»58. Toute la doctrine de Gournay repose sur sa théorie du travail productif, c'est à dire sur la création de la richesse par un travail qui ajoute de la valeur aux matières brutes. L'enrichissement de la nation dépend de son fonds de travail au sens où le fonds représente un stock, c'est-à-dire le nombre des actifs installés dans le pays. « Il n y a dans tous les pays du monde que deux classes d'hommes qui contribuent à en augmenter les richesses. JO) les laboureurs par la culture de la terre et ses productions, 20) les ouvriers, les artisans, les matelots et les marchands par leur industrie et par le commerce. Toutes les autres professions ne faisant point sortir de la terre et n'attirant

Jean-Claude Perrot, Une histoire intellectuelle particulier p. 9, 117,278 et svtes. 58 Gournay, Remarques, chapitre ID, p.283.

57

de l'économie

politique

», Ed. EHESS, 1992, en

XXXll

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point de l'étranger de nouvelles richesses, il est juste de dire que ceux qui les exercent vivent aux dépens et des fruits de l'industrie des laboureurs, des artisans, des matelots et des marchands. »59 Parmi les actifs, Gournay a distingué, avant A. Smith, les travailleurs productifs de richesse, des improductifs qui exerçaient une profession mais n'enrichissaient pas le pays. La richesse provient exclusivement du travail exercé dans la culture, l'industrie et le commerce, où se combinent le capital investi et l'action des hommes. A l'inverse, les laquais, moines, prêtres et religieuses, les rentiers, les soldats, les hommes de justice et commis des douanes, les hommes liés à la finance, receveurs des tailles, fermiers généraux, gens d'affaires, les domestiques, les vagabonds et les mendiants ne sont pas productifs de richesses et vivent aux dépens des premiers. Il estimait qu'ils représentaient entre 15 et 23% de la population. Tous coûtent à la nation, écrivait-il, mais ne lui rapportent pas. Leur rémunération résulte d'une redistribution de la valeur créée par les premiers et non pas d'une création, le revenu d'un travail non productif n'est pas une richesse supplémentaire pour la nation, mais en quelque sorte un revenu de transfert. Il allait jusqu'à défendre le paradoxe apparent d'un marchand fabricant qui réalise un marché à perte, mais crée de la richesse par le travail de ses ouvriers. En posant le travail comme élément unique de la création de richesse, Gournay a contribué à l'évolution du concept de valeur60. Il s'interroge aussi sur la façon de mesurer la richesse au plan national. Il s'est procuré un mémoire, dont la dernière édition date de 1751, sur l'estimation des richesses de l'Angleterre dans quatre époques, de 1600 à 174961.Pour ce calcul, l'auteur additionne 1'«argent monnayé », vraisemblablement la masse de la monnaie en circulation, et la valeur des biens personnels immobiliers de la population: maisons, vaisseaux et terres. Il assimile la richesse patrimoniale des habitants à la richesse territoriale du pays. Child était également en 1690 dans cette acception-là. Constatant l'augmentation de la valeur de ce « fonds» en un siècle et demi, Gournay précise: «Cette estimation actuelle des richesses de l'Angleterre peut donner lieu à un problème fort intéressant pour nous, savoir: quel est actuellement le montant des richesses en France? Dans le cas où le capital

59Tsuda (1993), p. 39 et Inventaire analytique, M 83/D 41. 60Cf S. Meyssonnier (1989), p. 242, 248-249, 283-284, 310. La valeur tient à plusieurs facteurs: la terre et le travail chez Petty et Cantillon, l'utilité, la rareté et le travail chez Galiani; sa réduction à un seul élément se trouve chez Turgot, l'utilité, Quesnay, la terre, Smith, le travail. 61S. Meyssonnier, Inventaire analytique..., op. cité, 2004, M 83, D 36 et Tsuda, (1993), op. cité, p. 35-38.

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XXX111

de la France excèderait beaucoup comme on le croit, celui de l'Angleterre, il y aurait deux choses à examiner ]0) si ce capital quelconque de la France s'accroît chaque année à proportion de celui d'Angleterre, 20) dans le cas où le capital de la France n'accroîtrait pas chaque année par proportion à celui d'Angleterre, savoir quelles en sont les causes...»62 .

Il souligne que l'indicateur de l'enrichissement national est l'accroissement annuel de la richesse et non pas sa valeur à une date donnée, que l'augmentation du prix des maisons ou celle du prix des fermages ne sont que des « signes visibles» et des effets de l'enrichissement par le travail. Dans ses Remarques, il affirme que si les vaisseaux sont une richesse en soi, c'est le produit qu'on tire de leur exploitation dans le transport maritime qui enrichit la nation et l'Etat. Ce faisant, il franchit une nouvelle étape, il passe d'une évaluation en terme de richesse patrimoniale à une évaluation en terme de richesse territoriale, et de la notion de richesse-stock ou capital à celle de richesse-flux produit, qui constitue la véritable mesure de la capacité d'un pays à s'enrichir. Il a donc amorcé la réflexion sur la mesure de la richesse et s'est posé les bonnes questions. Au sein de son groupe, Véron de Forbonnais poursuivit l'analyse dès 1754, en soulignant le rôle des consommations intermédiaires, participant ainsi à la recherche d'un agrégat rendant compte de l'enrichissement et au questionnement auquel se livreront les Physiocrates, Turgot, Graslin, pour aboutir à la définition de la richesse territoriale qu'en donnera Lavoisier en 179163. Dans la logique de ce renouvellement analytique, Gournay apporte un autre élément, celui de l'abandon du concept de balance du commerce comme signe et mesure de la richesse au profit d'un nouveau critère qui s'y substitue, celui de la «balance des hommes ». L'excédent commercial indique certes que la production nationale est appréciée sur les marchés étrangers pour ses prix et sa qualité, mais s'il est le résultat d'un travail productif, il ne constitue pas une richesse en soi64.Par contre, l'augmentation de la population par l'accueil de travailleurs des pays frontaliers contribue directement à accroître le fonds de

62

63 Lavoisier, De la richesse territoriale du royaume de France. Présentation de J.e. Perrot, Ed. CTHS, Paris, 1988. Lavoisier souligne l'équivalence du produit, déduction faite des doubles emplois et du revenu territorial, mais, influencé par les Physiocrates pour lesquels la terre est seule productrice de richesse, sa méthode de calcul sous-estime la richesse finale. 64 S. Meyssonnier, «Vincent de Gournay et la balance des hommes », in Revue Population, INED, 1990, N°L

Tsuda,

(1993),

p. 37.

XXXIV

Présentation

travail et la production des richesses65. De ce nouveau concept de « Balance des hommes », élément essentiel de sa doctriné6, il conclut à la nécessité de libérer le travail, en particulier par la suppression des corporations et de faciliter l'installation en France de travailleurs étrangers, notamment par la naturalisation. Ces apports successifs lui font franchir le saut théorique que Child n'avait pu réaliser, il élabore un ensemble cohérent de concepts fondateurs de la nouvelle science du commerce, dont certains seront repris par ses successeurs qui parachèveront la construction théorique du libéralisme. Reste la question de la distribution et de l'affectation des richesses. Il y répond par la nécessité d'assurer l'aisance de la multitude. « l'Etat ne peut trouver de véritable ressource que dans l'aisance de la multitude... or la multitude ne peut être financière, mais elle peut être commerçante» 67 L'objectif est de faire de la nation, une nation de commerçants, c'est à dire de travailleurs productifs, tous acteurs au sein du circuit économique. Le concept de circuit s'appuie sur une notion présente dans l'analyse dès la fin du XVIIe siècle, le principe de Becher. Cet auteur allemand fut le premier à donner une dimension théorique à la remarque que la dépense de l'un est le revenu de l'autre, la dépense du consommateur engendre un revenu68. Ce principe avait trouvé une application dans la comptabilité en partie double répandue chez les grands négociants dans la première moitié du XVIIIième siècle, en forme d'équilibre entre ressources et emplois.

65 Cette idée est reprise par Lavoisier, bien qu'il ne se réfère pas à la valeur-travail: « la valeur des produits du commerce et de l'industrie est absolument égale au montant de ses consommations: en sorte que vendre du drap à l'étranger, c'est vendre de la laine et du blé; avec cette différence seulement que la nation qui fabrique gagne dans la balance de la population et puisqu'elle a de plus chez elle les individus qui ont fabriqué le drap, qui ont consommé le blé », op. cité, p.124. N'y a-t-il pas là une incompatibilité entre le fait de ne pas reconnaître la création de richesse par le travail et d'écrire que la nation gagne à une balance positive de la population? 66 Citons ici une note autographe de Gournay dans le M 88/D 4, feuillet non numéroté intercalé entre les feuillets 307 et 308: « Il n'est pas aussi neutre que le commerce du Levant soit fait par les sujets du roi comme d'être fait avec des étoffes fabriquées par les sujets du roi, parce que le nombre des sujets du roi qui font ou qui peuvent faire le commerce du Levant sera toujours infiniment borné en comparaison du nombre de ceux qui fabriquent et qui est le plus grand nombre où git l'intérêt de l'Etat. Il faut plus de monde pour fabriquer que pour vendre. Il est donc de l'intérêt de l'Etat de favoriser la fabrique. A voir les restrictions que l'on a mises sur le commerce, il faut que nos ancêtres l'aient regardé comme une espèce de drogue dont l'usage pouvait être dangereux et dont il fallait limiter les doses et n'user qu'avec précaution. L'intérêt de l'Etat est que nos draps soient vendus par n'importe qui.». 67Gournay, Remarques, chapitre 9, p. 236. 68Joseph Schumpeter, Histoire de l'analyse économique, J, p. 397-398.

Présentation

xxxv

Boisguilbert avait décrit longuement l'interdépendance des agents dans ses œuvres parues en 1710, sous la forme d'une« chaîne d'opulence composée de plusieurs anneaux, où la disjonction d'un seul rend le tout inutile »69. C'est donc sur les idées d'échanges réciproques et d'équilibre des flux qu'intervient la baisse du taux de l'intérêt qui est, entre les mains de l'Etat, l'instrument par excellence de leur régulation. Elle facilite l'installation des artisans, abaisse le coût de la production, encourage les investissements, décourage les placements financiers à l'affût de taux élevés. La rente des terres et les profits des exploitations doivent être plus rémunérateurs que les prêts à l'Etat ou les avances à taux usuriers. Gournay savait que la répartition des flux de revenus entre les agents n'était pas neutre et se répercutait sur la demande et l'investissement. Selon qu'ils revenaient à l'ouvrier, à l'artisan ou au capitaliste, leur utilisation et leur réinsertion dans le circuit n'avait pas le même impact. Les ouvriers devaient obtenir par leur travail un revenu suffisant pour subvenir à leurs besoins et entretenir une demande populaire de produits de toutes qualités, bonne ou médiocre, chère ou bon marché. L'intendant s'indignait que l'on détruise le travail de l'ouvrier qui a produit des toiles non conformes aux règlements et qu'on laisse sans ressources un tisserand endetté de l'achat des matières premières. Clicquot de Blervache, membre du groupe de Gournay, qui avait rédigé sur ses conseils les Dissertations sur les corps de métiers, affirmait la nécessité de protéger le travail: « Tant que les nations n'ont été que guerrières, on a protégé les guerriers, il faut maintenant protéger le travail en l 'honorant, en lui donnant la protection à laquelle il a droit et surtout en le soumettant au . . . 70
pUlssant aigUl 11on d e Ia concurrence» . Enfin, la condition ultime d'une bonne gestion de l'Etat était la garantie de son autonomie financière. Or le commerce est« la source d'augmentation des revenus du Roy qui croîtront toujours en proportion des moyens d'occupation que la nation
acquerra»
71

.

Gournay propose de supprimer le système des fermiers généraux et de le remplacer par la taxation uniforme de tous les revenus sans aucune exemp-

69 Boisguilbert, Le Détail de la France, 1710, Cf. Ed. de l'INED, 1966, T Il et S. Meyssonnier (1989), op. cité, p. 37-41. 70 Simon Clicquot de Blervache, Dissertation sur les corps de métiers, prix de l'Académie d'Amiens, La Haye, 1758, et Schelle (1897), p. 208. 71Gournay, Remarques, Conclusion, p.322.

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Présentation

tion. Il est dans la lignée de Vauban (la dixme) et du Vingtième de Machault d'Arnouville, deux impôts censés se substituer à tous les autres72. L'influence pédagogique de Gournay se manifesta par l'explosion du nombre de publications et du volume des imprimés économiques nouveaux parus dans la décennie 1750 et que ses contemporains lui attribuaient. L'intendant avait rassemblé autour de lui des jeunes gens, juristes, intellectuels, agronomes, visant, pour certains, à faire une carrière administrative, auxquels il confiait la traduction et l'impression d'ouvrages d'économie anglais et espagnols. Le groupe constitué recevait aussi le soutien d'auteurs confirmés, il fonctionnait comme une sorte d'académie vouée au savoir économique. Quinze membres de ce groupe publièrent à eux seuls 40 volumes, dont 9 dans la seule année 1753. Cet effort collectif trouva un débouché dans les différents réseaux mêlant individus et institutions qui diffusaient à leur tour les idées nouvelles73. La façon dont l'intendant procédait pour mobiliser les énergies, provoquer des débats, susciter les avis, former les esprits, témoignait de la volonté de mener un travail collectif qui permettrait de produire une pensée nouvelle. Le commerce était« une communication réciproque », avait écrit Forbonnais74. Pour Gournay et son groupe, dans un parallélisme entre la production des richesses et la production de la pensée, la circulation des idées participait, au même titre que les échanges nés de la circulation des objets, de l'élaboration de la nouvelle société. La politique économique Dans les «Conclusions» de ses Remarques, Gournay reprenait les quatre mesures essentielles de sa politique. La réduction du taux de l'intérêt devait être sagement amenée. Gournay aurait souhaité qu'elle se produise spontanément sous l'effet d'une offre abondante de capitaux. Mais le contexte et les mentalités ne s'y prêtant pas, le

72L'application de l'impôt du vingtième ne put être imposée dans ces années 1750 que dans cinq pays d'états, dont la Bretagne et le Languedoc, grâce à la détennination du duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne et de Guignard de St Priest, intendant du Languedoc. Or tous deux étaient en relation avec Gournay, le premier, qui était aussi gouverneur de Picardie, à propos de l'académie d'Amiens et le second, à propos de l'affaire des draps du Languedoc et de leur exportation au Levant. Michel Antoine, Louis XV, Hachette, Paris, 1989, p. 623, 625. 73 lC. Perrot (1992), op. cité, p. 63-95, C. Théré, Thèse, 1990, Etude sociale des auteurs économiques, 1566-1789, Université Paris I, et Loïc Charles «Le cercle de Gournay: projet politique, institutions et réseaux personnels» in Actes Colloque INED, 2004. 74Forbonnais, 1754, Eléments de commerce.

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taux étant à la fois cause et effet, il était inévitable d'amorcer le mouvement par une décision légale. En 1758, il obtenait que le taux d'intérêt sur les traites commerciales soit abaissé de moitié, de 6 1/3 % à 3 1/3 %. La deuxième mesure était celle d'un crédit public, suite naturelle d'une croissance de la production agricole et manufacturière, du développement du commerce et de la navigation. Le but était de créer les instruments monétaires en proportion du volume de production, afin que le manque de monnaie ne freine pas la croissance ou que sa trop grande abondance ne provoque pas une augmentation des prix. C'est à propos du crédit public, que Gournay a livré la formule de la métaphore des balances qui résumait toute sa pensée. Il regrettait l'échec de la tentative de Law dont la Banque générale était à ses yeux un outil prématuré, mal utilisé et mal compris par une opinion qui ignorait la nature du . cre dIt75, et a ffi IrmaIt: ' « Un crédit public nous est donc nécessaire, si nous voulons conserver la balance des richesses, des hommes et du pouvoir en Europe. »76. La troisième mesure consistait à établir un Acte de navigation. En dehors du fait qu'il encouragerait la navigation en tant que «nouvelle manufacture », il rétablirait la concurrence entre les deux pays, c'est à dire l'égalité des conditions du marché. « [Dans) tous les traités que les Hollandais ont faits avec nous, ils se sont toujours scrupuleusement attachés à cette maxime fondamentale de tout commerce que l'on veut florissant, liberté et protection... Pour nous, nous avons agi d'une façon opposée à cette maxime... En sorte que si nous voulons rétablir une sorte d'égalité entre les Hollandais et nous, ilfaut stipuler avec nous-mêmes qu'à l'avenir, nos propres fabricants seront aussi bien traités en France que les Hollandais, c'est à dire que les Français jouiront de la même liberté dont les fabriques de Hollande jouissent en France. Sans cela, en gênant continuellement notre commerce plus que le commerce étranger, nous continuerons de le diminuer et, avec lui, les moyens de payer les revenus du Roy »77 Enfin la quatrième mesure était la création d'un Bureau ou Conseil du commerce où toutes les parties du commerce seraient traitées dans le cadre d'une politique globale, veillant à une cohérence des lois concernant l'ensemble des activités et des secteurs de production. Le commerce intérieur et
'

75 Gournay, Remarques, 76 Gournay, Remarques, 77 Gournay, Remarques,

chapitre 5, p. 161. chapitre 5, p.l62. Conclusion, p.318.

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le commerce extérieur seraient alors réunis dans une même instance et sous une même autorité. Pendant l'exercice de sa fonction, de 1751 à 1758, Gournay s'était fait remarquer par des recommandations audacieuses, telles que la suppression des corporations et leur remplacement par des associations d'artisans sans instances hiérarchiques. Il contribua à la rédaction de l'édit de septembre 1754, promulgué par Moreau de Séchelles, sur la libre circulation des grains et des farines. Il suscita la création de la Société d'agriculture de Bretagne destinée à améliorer la productivité des terres. Pour soutenir la production manufacturière des draps, il libéra le commerce des laines et multiplia les avis contre les arrangements réglementaires qui bloquaient le commerce des draps au Levant. Cette question des draps du Languedoc et du commerce du Levant fut un des dossiers les plus importants qu'il eut à traiter pendant son intendance. Deux volumes du fonds de St Brieuc regroupent les manuscrits qu'il avait étudiés avant de formuler un avis sur la question78. Ils témoignent de ses nombreuses interventions auprès de l'Intendant du Languedoc, de l'Archevêque de Narbonne, et au sein du Bureau du commerce, auprès de Trudaine, en faveur d'une libération de ce commerce et contre le monopole du port de Marseille. Il recevait des soutiens locaux d'administrateurs éclairés et de négociants, notamment carcassonnais, conscients des enjeux de la concurrence anglaise, hollandaise et italienne. Le mouvement réformateur avait des partisans dans le royaume79. Mais il était aussi tenu à la prudence et à la modération pour pouvoir rester en place et poursuivre son action. Gournay savait qu'il ne pourrait faire passer ses idées qu'avec du temps et un certain pragmatisme. Il recommandait à ses correspondants d'agir « avec ménagement »80,pour éviter, en outre, que les

78Inventaire analytique du fonds Gournay, M 84 et M 88, in Actes ColI. INED, 2004. 79 Cf. Claude Marquié, L'industrie textile carcassonnaise au XVIIIè siècle, Société d'Etudes scientifiques de l'Aude, Carcassonne, 1993 et Mémoire de Gournay: « Résultat de la tournée de M. de Gournay en Languedoc relativement aux draps pour le Levant », A.D. de l'Aude, Carcassonne, IX C 20, 1753: « les arrangements au Levant et la fIXation de la fabrique sont aussi préjudiciables à la province du Languedoc qu'au royaume en général,' et que pour établir le commerce du Languedoc au Levant sur un pied utile et florissant, il est à désirer ... qu'il jouisse de la liberté d'exporter par tous les ports. Qu'il aye celle de vendre aux étrangers, celle d'envoyer au Levant et d y faire résider qui l'on voudra, comme aussi la liberté d'adresser des marchandises à qui il voudra... Que les consuls des Echelles ne se mêlent pas davantage du prix des soyes.. . Toutes ces libertés sont tellement de l'essence de tous les commerces, que sans elles
il n

y

a plus de commerce,

et la brigue et les sollicitations

prennent

la place

du travail,

de

l'émulation et de l'industrie». 80Inventaire, Dossier sur les draps du Languedoc et Tsuda, (1993) Mémoires et lettres p. 120.

Présentation

XXXIX

réformes, menées brutalement, ne dérèglent des marchés peu préparés à la liberté du commerce. Il se heurtait à tous ceux qui, totalement ignorants du fonctionnement de l'économie, timorés dans leur action et plus soucieux de ne pas déplaire que de mener une bonne politique, raisonnajent encore selon les principes de la politique de Colbert. L'affaire des draps du Languedoc et du commerce du Levant fut révélatrice des réactions virulentes des administrateurs de haut rang qui se réclamaient de Colbert, tels l'Ambassadeur de France à Constantinople, partisan des arrangements limitant la production des draps du Languedoc, ou Lironcourt, l'envoyé spécial du Contrôleur général au Levant8]. Les nombreux partisans de la réglementation se liguaient pour combattre les idées libérales de Gournay, au point que deux clans s'affrontaient, celui des colbertistes et celui des libéraux82. Les mémoires du fonds de St Brieuc l'attestent, Gournay était considéré par ses contemporains comme l'initiateur et le chef de file du courant libéral dans les premières années de la décennie 1750. Il n'a donc pas été « trahi» par Turgot, sa formule «liberté et protection» résumait sa vision d'une économie libérale contenue par les lois d'un Etat régulateur, protecteur de l'intérêt général du peuple et de la nation. Ce slogan traduit beaucoup mieux que l'injonction « laissez faire, laissez passer» l'ensemble de la doctrine de l'intendant. C'est lui qui devrait être retenu pour désigner ce libéralisme original à la recherche d'un équilibre qui concilierait la liberté et la justice.

La question des institutions.

La mise en question de la politique économique posait inévitablement le problème du rôle de l'Etat et de l'adaptation des institutions politiques. Gournay ne pouvait manquer de prendre position dans le débat en rédigeant ses Remarques. L'intérêt qu'il y portait, en écho aux arguments des opposants à sa politique réformatrice, prit de l'ampleur au cours des échanges, ainsi que le montre la note sur cette question qu'il tint à faire figurer dans l'édition de la traduction de Child en 1754, faute de pouvoir exprimer son point de vue dans ses Remarques qui ne seront pas publiées83. Il y était relayé par Forbonnais qui s'exprimait avec vigueur en note du manuscrit de l'intendant.

81 Inventaire, Dossier du commerce du Levant et manuscrits du M 88. 82 Philippe Minard, Lafortune du colbertisme. Paris, Fayard, 1998.
83

Cf. Note en fin du chapitre JO sur les colonies de la traduction de Child, reprise d'un
extrait du chapitre JO des Remarques au ~ (t).

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