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Travestissement féminin et liberté(s)

De
437 pages
Ce livre nous invite à découvrir les nombreuses facettes du travestissement féminin dans la culture occidentale des XVIè-XXè siècles. Pourquoi se travestir ? Par amour, par patriotisme, pour fuir des violences domestiques, pour vivre une aventure... Les motifs sont multiples. Travestissement, et non femmes travesties : l'ouvrage s'intéresse avant tout au formidable révélateur social, culturel et esthétique qu'est le travestissement. Il met à nu le mécanisme de la construction des genres ; il dévoile l'ordre sexuel qu'il défie.
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TRAVESTISSEMENT

FÉMININ

ET LIBERTÉ(S)

Collection Des idées et des femmes dirigée par Guyonne Leduc
Ancienne élève de l'École Normale Supérieure (Sèvres) Professeur à l'université Charles de Gaulle - Lille III

Des idées et des femn1es, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan, gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées à la croisée de la littérature, de l'histoire des idées et des mentalités, à l'époque moderne et contemporaine. Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de femmes, avec prise en compte de leur globalité (de leur sensibilité comme de leur intellect). Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique concerné, ce qui n'exclut pas une ouverture ultérieure potentielle aux mondes oriental et extrême-oriental.
Ouvrages parus Boulard, Claire. Presse et socialisation féminine en Angleterre au XVIIIe siècle: "Conversations à l'heure du thé. "2000. 537 pp. Enderlein, Évelyne. Les Femmes en Russie soviétique 1945-1975. Perspectives 1975-1999. 1999.213 pp. Genevray, Françoise. George Sand et ses contemporains russes: Audience, échos, réécriture. 2000. 410 pp. Gheeraert-Graffeuille, Claire. La Cuisine et le forum: Images et paroles de femmes pendant la révolution anglaise (1640-1660). 2005. 467 pp. Jarninon, Martine et Érnilie Faes, éds. Femmes de sciences belges: Onze vies d'enthousiasme. 2003. 97 pp. Kerhervé, Alain. Une Épistolière anglaise du XVIIIe siècle: Mary Delany (1700-1788). 2004. 611 pp. Leduc, Guyonne, dire L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord, de la Renaissance à 1848: Réalités et représentations. 1997. 525 pp. Leduc, Guyonne. L'Éducation des Anglaises au XVIIIe siècle: La Conception de Henry Fielding. 1999. 416 pp. Leduc, Guyonne, dire Nouvelles Sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les études sur les femmes. Préface de Michelle Perrot. 2004. 355 pp. Martin, Marie. Maria Féodorovna (1759-1828) en son temps: Contribution à l'histoire de la Russie et de l'Europe. 2004. 452 pp. O'Donnell, Mary Ann, Bernard Dhuicq et Guyonne Leduc, eds. Aphra Behn (1640-1689): Identity, Alterity, Ambiguity. 2000. XX + 310 pp. Verrier, Frédérique. Le Miroir des Amazones: Amazones, viragos et guerrières dans la littérature italienne des XVe et XVIe siècles. 2004. 256 pp.

Sous la direction de GUYONNE LEDUC

TRAVESTISSEMENT

FÉMININ

ET LIBERTÉ(S)

Préface

CHRISTINE

BARD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

KIN XI - RDC

de Kinshasa

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Du même auteur

Morale et religion dans les essais et dans les Mélanges de Henry Fielding. 2 vols. Paris: Didier Érudition, 1990. XIII + 931 pp. L'Éducation des Anglaises au XVIIIe siècle: La Conception de Henry Fielding. Paris: L'Harmattan, 1999. 416 pp.

Dir. L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord, de la Renaissance à 1848: Réalités et représentations. Paris: L'Harmattan, 1997.525 pp. Traduit en italien: L'educazione delle donne en Europa e in America del Nord dal Rinascimento al 1848: Realtà e rappresentazioni. Collana "Logiche SociaIi." Torino: L'Harmattan Italia, 2001. 511 pp.
Dir. Nouvelles Sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les études sur les femmes. Préface de Michelle Perrot. Paris: L'Harmattan, 2004. 355 pp. O'Donnell, Mary Ann, Bernard Dhuicq et Guyonne Leduc, eds. Aphra Behn (16401689): Identity, Alterity, Ambiguity. Paris: L'Harmattan, 2000. XX + 310 pp.

À la mémoire de Jacques Pochon

http://\VW.vv.1ibrairieharmattan.com diftùsion.harmattanr@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@L'Hanmattan,2006 ISBN: 2-296-01562-X EAN: 9782296015623

SOMMAIRE
Préface de Christine Bard (Angers, IUF) Rem erciem ents ... 13 23

Introduction: "L'Histoire du travestisselllent à l'épreuve de la pluridisciplinarité" Sylvie Steinberg (Roue~) 27 PREMIÈRE PARTIE DU CORPS

TRAVESTISSEMENT
"L'Aventure du travestisselllent: Guyonne Leduc (Lille III)

Hannah Snell, fen1111esoldat" 41 67 77 89

"Villette: Lucy Snowe, a mauvais genre" Claire Bazin (Paris ~ "Jupon contre pantalon: Charles Dickens et 'la doctrine des deux sphères'" CIlristine H llg uet (Lille III) "Variations sur le travesti: The Grey Wornan d'Elizabeth Gaskell" M arianlle C(1lnllS (D ijOJ1)

"Du 'hussard' au 'camarade': Deux Exemples contraires de travestissetnent en Russie" Évelyne Enderlei!l (Strasbollrg II) "Un Travestissen1ent impératif, les gardes rouges" Fr{lnçois- Yves Damon (Lille III) DEUXIÈME TRAVESTISSEMENT PARTIE SUR SCÈNE

99 111

"Tirso de Molina: Une Dralllaturgie du travesti féminin" M ercédès Blallco (Lille III)

125

"'A Princely brave WOlnantruly, of a InascuJine presence': Le Topos du travestissement dans l'œuvre de Margaret Cavendish" Lille Cottegnies (Paris III) 141

"Le Travestissement féminin sur la scène comique de la Restauration Parenthèse carnavalesque ou stratégie subversive" Flore/tce March (A vignon) '''Bradamante triumphans': Les Implications dans Alcina de G. F. Haendel" Pie rre D ego tt (Metz) du travestissement

anglaise: 155

féminin 167

"Transgression et convention dans Fidelio de Beethoven: Le Travestissement salvateur de Leonore" Fabrice M alkalli (Lyon II)

181

"'Ich will nicht eine Frau sein, so wie du eine bist.' L'Antiféminisme selon Otto Weininger dans l'Arabella de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal" Michel Le/lmall/l (Toulouse II) 193 TROISIÈME TRAVESTISSEMENT PARTIE DE LA VOIX

"Christine de Pizan, de la transsexualité au travestissement" Juliette Dor (Liège) "Travestissement et stratégies narratives et dans le Female Spectator d'Eliza Haywood" Claire Bou/ard (Paris III)

209

221

"'Cet ami qui n'en est pas un': Jeux de camouflage dans l'œuvre littéraire et dans les correspondances de Karoline von Günderrode" Annette Runte (Siegen, Rouen) 235 "Aurore Dupin, épouse Dudevant, alias George Sand: De quelques travestissements sandiens" Françoise Genevray (Lyon III) 253 "Louise Aston: une George Sand allemande? Ou L'Art du travestissement au féminin dans l'Allemagne du XIXe siècle" Sylvie Marc/lenoir-Lalny (Dijon)

265

"Femmes en guerre ('Colombine' et Victoria Kent): Correspondantes de guerres et autobiographies au masculin" Dallièle Miglos (Lille III) 277
"'Je ne sors pas de mon rôle, qui n'est pas le mien': Le Travestissement et de la voix dans Malina d'Ingeborg Bachmann" Sylvie Grimm-H amen (Nancy II) du corps 285

10

QUATRIÈME TRAVESTISSEMENT

PARTIE

ET ICONOGRAPIDE

"'Larvata prodeo': Travestissements divers dans les autoportraits des femmesartistes italiennes à la Renaissance" Frédériqlle Verrier - Dubard de Gaillarbois (Paris IV) 301 "Omphale travestie: Gestes, postures et stratégies de renversement dans l'aliénation amoureuse (peinture des XVIe-XVIIIe siècles)" Frédériq lie Villenlur (EHESS) 313 "Femmes travesties, hommes fragiles: Chassés-croisés entre le conte et l'image" Catherine Velay- Vallantin (EHESS) 329 "Comlnent habiller Jeanne d'Arc? Le Travestisselnent féminin guerrier et quelques artistes anglaisees) et françaisees) du prelnier XIXe siècle" Nicole Pellegrin (IHMC - CNRS, Paris et Poitiers) 347
"Travestisselnent de classe, travestissement Françoise Barret- D ucrocq (Paris VII) "Travestissement-traversée Mireille Calle-Grllber d'amour sous Victoria" 367 379

des Iniroirs: Claude Cahun photographe" (Paris III)

Conclusion: "Lesbianislne, félninisme et 'genderqueenless': Le Débat entre féministes essentialistes et féministes 'post-modernes" Florence BillaT(1(Paris VII) Ont contribué à cet ouvrage Rés urn és des con tri butio ns .. Index nomin um

389 403

...... ...

... 409
425

Il

PRÉFACE
Christine BARD

Université

d'Angers

Institut

Universitaire

de France

Le travestissement, lieu commun et méconnu Ce livre nous invite à découvrir de très nombreuses facettes du travestissement féminin dans la culture occidentale des XVle-XXe siècles. Pourquoi se travestir? Par amour (suivre un amant parti à la guerre, vivre avec une autre femme), par patriotisme, pour fuir des violences dOI11estiques, our vivre une aventure... Les mop tifs sont l11ultiples.Loin d'être un épiphénomène, le travestissement est à cette époque "un lieu commun de l'Ül1aginaire''(Guyonne Leduc). L'ampleur des sources mobilisées pour ce livre l'atteste: opéra, théâtre, presse, ballade, peinture, roman, photographie, essai, autobiographie, correspondance, conte... Qui nous font voyager dans toute l'Europe (Angleterre, France, Allemagne, Autriche, Espagne, Italie, Russie) et l11ême,nous y reviendrons plus loin, en Chine... Travestissement,et non fell1mestravesties:1 l'ouvrage, mêl11es'il ne néglige pas les fell1mes sujets, leurs stratégies, leurs mésaventures, s'intéresse avant tout au formidable révélateur social, culturel et esthétique qu'est le travestissell1ent (il s'agit dans la plupart des cas aussi d'un changement d'identité). Il met à nu le l11écanisme de la construction des genres; il dévoile l'ordre sexuel, qu'il défie. Sous l'Ancien Régime, on estÎll1e que "les femll1es qui se travestissent s'arrogent un privilège, celui de gravir une marche dans la hiérarchie des êtres," écrit Sylvie Steinberg.2 Le fait est passible de lourdes peines, justifiées par l'interdiction qui figure dans l'Ancien Testan1ent. Voir le procès de Jeanne d'Arc: c'est son obstination à garder l'habit d'homme, COll1meDieu le lui a demandé, qui lui vaut d'être déclarée hérétique et brûlée (1431). Mais là n'est pas l'objet de ce livre qui s'attarde davantage sur le travestissement dans la fiction. Cette dernière ne "reflète" évidemment pas la réalité sociale. Il est bon de savoir, par exell1ple, que dans un contexte d'exclusion des femmes du théâtre anglais, de la fin du XVIe siècle au milieu du XVIIe siècle, les rôles travestis féll1inins sont interprétés par des hommes (Line Cottegnies). Catherine Vellay-Vallantin, grande connaisseuse des "contes de travestissement" (fin XVIIe), souligne
I

Vision plus restreinte que Nicole Pellegrin et moi-mêmeavions adoptée pour le numéro IOde

Clio. Histoire, jènunes et sociétés sur "Femmes travesties. Un Mauvais genre" (1999). 2 Sylvie Steinberg. "L'Histoire du travestissement à l'épreuve de la pluridisciplinarité," 37.

leur instrumentalisation à grande échelle par le pouvoir . Valorisant la fille providentielle, la guerrière courageuse, ces contes s'inspirent de "faits divers" (découverte de femmes corsaires, soldats...). Ces récits vont même, au fil des ans, des siècles, mêler réalité et fiction, comme le montre Guyonne Leduc. Les vingt-sept contributions de cet ouvrage apportent une meilleure connaissance du travestissement féminin, utilement mis en perspective par l'ouverture de l'historienne Sylvie Steinberg, dont la thèse fait référence dans ce champ de recherche,3 et par la conclusion de l'angliciste Florence Binard sur les théorisations féministes et "queer" du travestissement. "Wol1len Who Dressed as Men in Pursuit of Life, Liberty and Happiness" Le présent livre, bien que plus académique et plus polyphonique, se situe dans le sillage d'un des ouvrages marquants sur le travestissement, au sous-titre fier, positif et tonique, jamais traduit en français.4 Ils ont en commun le mot "liberté," au singulier et au pluriel: "la" liberté, privilège masculin, mais aussi les libertés, circonscrites, partielles. Pour beaucoup de travesties du passé, il s'agit ni plus ni moins d'une question de vie ou de mort. L'ouvrage mentionne plusieurs cas de femmes fuyant des violences domestiques. Se travestir pour survivre: c'est encore l'argument du magnifique et terrifiant film de Siddiq Barmak (2003), Osama. En Afghanistan, où s'est mis en place un apartheid sexuel, une jeune fille est travestie en jeune homme: elle porte l'ultime espoir de sa mère et de sa grand-mère, réduites à la misère par l'interdiction professionnelle des femmes. Le procédé du travestissement permet de dépeindre les deux univers séparés, celui des femmes recluses et celui des hommes passant de l'école coranique au combat armé. Le film, qui a la force et la beauté du conte, est hélas inspiré de faits réels. Il ne s'agit plus d'un travestissement d'émancipation, comme dans le merveilleux Yentl, mais d'un travestissement de survie.5 Cette liberté que les femmes gagnent en passant pour des hommes, elles sont prêtes à la payer de leur vie: elles souffrent et meurent plutôt que de révéler leur identité biologique. Libération aussi dans la fiction. Ainsi, c'est travesties que les femmes fortes, intellectuelles ou guerrières du théâtre de Margaret Cavendish (XVlle siècle) parviennent à négocier une position avantageuse pour elles. Libération perceptible également dans le langage, lorsqu'elles s'approprient le registre grivois (comédies de la Restauration anglaise). Le travestissement féminin n'entraîne pas à la pratique de tous les "vices." Dans la comédie anglaise de la fin du XVIIe siècle, il est, par exemple, inconcevable que l'héroïne travestie, généralement issue de la haute société, s'enivre. Accès à des libertés, oui, mais pas à toutes les libertés. Si la fiction aime le travesti pour les
3 Voir Steinberg, La Confusion des sexes (Paris: Fayard, 2001). 4 Julie Wheelwright, Amazons and Military Maids: Women Who Dressed as Men in Pursuit of Life, Liberty and Happiness (London: Pandora, 1989). 5 La nouvelle d'Isaac Bashevis Singer ayant inspiré le film de Barbra Streisand (1983). 14

vagabondages amoureux qu'il permet, dans la réalité, le déguisement protège, fort souvent, la "vertu," c'est-à-dire l'abstinence. Notons que ce renoncement à la sexualité est aussi une forme de liberté, en tout cas une manière d'échapper à un statut d'objet sexuel. Certaines travesties accèdent, au contraire, au statut de sujet sexuel: les "female husbands" partagent la vie et la couche d'autres femmes.6 Enfin, il n'est pas sûr que les femmes travesties se prostituant soient parmi les plus asservies des femmes de leur temps. Une renaissance initiatique La liberté que nous évoquons est sociale, mais elle est aussi intérieure. Elle récompense un parcours initiatique: faire mourir la "vieille" femme et renaître sous les apparences de l'autre sexe. TIs'agit bien d'un mode d'exploration de soi, ainsi que le montre Charlotte Brontë donnant à son héroïne Lucy cette possibilité de découvrir, à travers l'interprétation d'un rôle masculin, le pouvoir insoupçonné qui est en elle (Claire Bazin). Marianne Camus avance, à propos du couple "hétérosexuel" formé par ses deux héroïnes, que le travesti est non seulement "instrument d'une oppression à caractère social et de genre" mais aussi possibilité d"'expression du moi profond de la personne, expression que la position sociale et le sexe empêchent ou restreignent." L'expérience ouvre à une vision du monde différente. "Le travestissement féminin apparaît donc comme le moyen de dénoncer la masculinité comme mascarade. La scène parodique du duel procède à une démystification du sexe masculin" (dans la comédie, selon Florence March). Toute généralisation serait dépourvue de sens. Certaines travesties se sentent hommes dans un corps de femme, à l'instar de l'héroïne du Puits de solitude, qui se sait "invertie" depuis l'enfance (et la lecture d'ouvrages médicaux dans la bibliothèque paternelle); 7 d'autres, sous le déguisement, portent un regard de femme sur l'univers masculin, comme Nadejda Dourova, incorporée en 1806 dans un régiment de uhlans (Evelyne Enderlein). Ayant créé un personnage, leur personnage, des femmes travesties exploitent leur propre vie en montant sur scène, telle Kitty Butler (amusant clin d'œil) et son amante, dans le roman de Sarah Waters,8 situé à la fin de l'ère victorienne, comme Hannah Snell, ancien soldat, au milieu du XVIIIe siècle (Guyonne Leduc). Cette dernière a l'idée, telle la Française Clémentine Delait cent cinquante ans plus tard, d'attirer la clientèle dans son café en valorisant sa singularité. Actrices et metteuses en scène de leur vie, au sens propre et au sens figuré!

6 Voir Susan Clayton, "L'Habit ferait-il le mari? L'Exemple d'une fe/nale husband, James Allen (v. 1787-1829)," Histoire, Fenlmes et Sociétés, "Femmes travesties: Un 'Mauvais' Genre," 10 (1999): 91-116. 7 Radclyffe Hall, The Well of Loneliness (1928), "bible du lesbianisme," roman condamné pour "obscénité" à sa sortie. 8 Sarah Waters, Tipping the Velvet (London: Virago, 1998), trad. Erika Abrams, Caresser Ie velours (Paris: Denoël, 2002). 15

Transfuges de sexe, mais aussi de classe: plusieurs articles explorent cette double métamorphose, rappelant que le travestissement a longtemps désigné tous les types de déguisement. L'expérience transclasse et transgenre faite par les deux héroïnes, la maîtresse déguisée en servante et sa servante déguisée en "gentleman," du roman d'Elisabeth Gaskell, The Grey Woman (Marianne Camus), est lourde de dangers. Françoise Barret-Ducrocq présente une histoire d'amour fascinante qui unit, dans l'Angleterre victorienne, l'avocat Arthur Munby et la domestique Hannah Cullwick. Le couple se photographie dans des "tableaux vivants," utilisant les ressources du travestissement pour alimenter une sorte de surenchère excentrique et érotique. Le jeu est aussi toujours présent dans les photographies de Claude Cahun (et de sa compagne, Moore, car elles sont inséparablement deux).9 "Claude Cahun n'est pas un travesti; c'est devant l'œil de la caméra. . . qu'elle s'éprouve et se tient à l"exercitation,". écrit Mireille Calle-Grober.10 Cette artiste anti-identitaire - refusant donc aussi le statut d'artiste -, aujourd'hui en passe de devenir une icône butlérienne, donne à voir l'infini des métamorphoses bien au-delà des panoplies masculin! féminin. Sujet désagrégé? ou démultiplié? L'accès à l'écriture, à la parole "Pourquoi ne suis-je point née homme? Je trouve une discordance insurmontable dans mon cœur, car, tout en étant une femme, j'ai les désirs d'un homme, sans pouvoir les satisfaire," écrit Karoline von Günderrode (1780-1806), travestie en "Ami" dans une correspondance amoureuse (Annette Runte). Ce conflit psychique, chez elle fatal, est à des degrés divers une banalité pour les femmes du XIXe et du XXe siècles aspirant à la création. L'emblématique George Sand traverse la postérité avec un mélange détonnant d'engagement politique, d'audaces viriles et d'expériences féminines ("Elle a eu mari, amants, enfants, petits-enfants, la gestion d'une maisonnée, la cuisine et les confitures, le côté cour et le côté jardin").11 Françoise Genevray recense ici les formes de ses travestissements. Avec Christine Planté et Nicole Mozet, elle montre que le pseudonyme masculin traduit avant tout une "aspiration à l'universel." Louise Aston, la George Sand allemande portant le pantalon et fumant le cigare, devient dans son pays une "icône de la femme émancipée," partisane d'une république démocratique et sociale (Sylvie Machenoir-Lamy). L'usage de l'identité masculine se poursuit, au XXe siècle, comme le souligne Danielle Miglos, avec la journaliste Colombine et avec Victoria Kent, républicaine espagno9

Voir François Leperlier,Claude Cahun.L'Écart et la métamorphose(Paris: Jean-MichelPlace,

1992) et The Modern Woman Revisited. Paris between the Wars, éd. Whitney Chadwick et Tirza True Latimer (New Brunswick: Rutgers UP, 2003). 10 Mireille Calle-Gruber, "Travestissement-traversée des miroirs: Claude Cahun photographe," 377-83.
Il Michelle Perrot, "Madeleine Pelletier ou Le Refus du devenir-femme," Madeleine Pelletier (1874-1939). Logique et infortunes d'un conzbat pour l'égalité, dir. Bard (Paris: Côté-femmes, 1992) 188.

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le réfugiée en France. Il semble toujours faciliter la venue à l'écriture. Pour le second XXe siècle, Ingeborg Bachmann, dans Malina (son unique roman), reprend cette problématique à la manière de Simone de Beauvoir. Elle met en scène un "Je" féminin qui n'a d'autre choix que celui du travestissement (l'identification au masculin - ici un écrivain). "Le Je féminin ne dispose, au sens propre comme au sens figuré, d'aucune histoire bien à lui et doit, pour exister, s'incarner dans des 'modèles' masculins" (Sylvie Grimm-Hamen).12 Dans la lutte des "Je," c'est le masculin qui l'emporte. La peinture, comme les autres activités artistiques, implique aussi pour les femmes de composer avec le genre masculin. Des autoportraits illustrent une quête de l'identité qui passe par diverses formes de travestissement: Frédérique Verrier-Dubard de Gaillarbois recense ces ruses chez les peintres italiennes de la Renaissance. Mais la peinture des XVIe-XVIIIe siècles représente rarement le renversement des rôles: Frédérique Villemur examine ce thème exceptionnel à travers l'aliénation amoureuse d'Hercule asservi par Omphale. 100 % positives? L'éventuelle négativité des femmes travesties apparaît peu dans cet ouvrage. Est-ce dû au hasard? À l'attrait des figures les plus philogyniques? À la période envisagée, qui laisse en lisière le XXe siècle? À l'aube de ce siècle et de sa modernité, la politisation des questions de genre change, en effet, la donne. Michel Lehmann envisage l'impact de l'antiféminisme d'Otto Weininger dont l'essai, Sexe et caractère (1903),13 influence Arabella, comédie lyrique de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal, créée en 1933. L'intrigue repose sur le travestissement d'une jeune fille, Zdenka, qui ne pourra supporter longtemps l'artifice: sa nature profondément féminine (et donc hystérique) met fin à la mascarade. L'exemple russe (Évelyne Enderlein) fournit, quant à lui, une terrible vision de la travestie avec La Vipère de Tolstoï (1928). Engagée dans l'Armée rouge, l'héroïne endoctrinée, pitoyable virago, est finalement victime de l'Histoire et d'elle-même. Le refoulement de sa sexualité puis ses échecs hétérosexuels la font basculer dans le crime. Dans ce récit de l'antiféminisme se déclare: pour Tolstoï, le travestissement est source d'aliénation et d'autodestruction. D'autres romanciers du XXe siècle auront, à l'égard de la "femme nouvelle," ce désir (conscient, inconscient?) de destruction de leurs modernes héroïnes: La Garçonne, de Victor Margueritte, en donne une forte illustration.14 N'oublions donc pas que la figure de la femme travestie est omniprésente dans les productions antiféministes.15 La peur de la virilisation - et de l'égalité des sexes
12 Sylvie Grimm-Hamen, '''Je ne sors pas de mon rôle, qui n'est pas le mien': Le Travestissement du corps et de la voix dans Malina d'Ingeborg Bachmann," 292. 13Jacques Le Rider, Le Cas Otto Weininger: Racines de l'antiféminisnle et de l'antisénÛtisme (Paris: PUF, 1982). 14Voir Bard, Les Garçonnes. Modes et fantasnles des années folles (Paris: Flammarion, 1998) et "Lectures de La Garçonne," Les Temps lnodernes 593 (1997): 76-93. 15Ce que soulignent les auteur-e-s de Un siècle d'antiféminislne, dir. Bard (Paris: Fayard, 1999).

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qu'elle exprimerait - va jusqu'à l'invention d'une société où, le féminisme ayant triomphé, toutes les femmes seraient habillées en hommes (et les hommes en femmes, avec les marmots sur les bras et le ménage à faire). Les récalcitrantes, coquettes impénitentes et politiquement incorrectes, seraient impitoyablement pourchassées par les gardiennes musclées de cet ordre nouveau.16 Cette politique-fiction de 1918, aussi improbable que la grève des femmes de Lysistrata,l? annonce une tendance du XXe siècle. François-Yves Damon enquête sur la Révolution culturelle chinoise qui imposa pendant quelques années l'uniforme militaire au filles. Mais peut-on encore parler de travestissement quand la norme devient unisexuée? Sauf à penser qu'il est naturel de superposer le genre au sexe. Il y a en tout cas un rapport entre l'idéologie totalitaire et la condamnation de la coquetterie, de la mode, qui vise, entre autres, à imposer un contrôle et une répression de la sexualité. La morale religieuse (en France, l'Église catholique jusqu'au milieu du XXe siècle) condamne avec une égale ardeur les coquettes et les garçonnes. Le vêtement masculin (ou les cheveux courts), en effet, dévoile le corps féminin. Comme le note Florence March pour la comédie de la Restauration anglaise, le personnage travesti, "invariablement jeune et joli," porte la culotte, montrant ses jambes, habituellement cachées sous la jupe.18 On retrouve cela dans la comedia du théâtre espagnol classique, alors que les règlements imposaient le port de jupons aux actrices ayant des rôles travestis! Le pouvoir érotique des quiproquos ambigus achevait de défier la morale (Mercédès Blanco). Un renforcement paradoxal de la bipolarité des genres? La publicité autour du travestissement féminin n'a-t-elle pas pour but de ré-affirmer la bipolarité obligatoire des sexes/genres? Bien des fictions semblent tendre vers ce but. Selon Mercédès Blanco, dans l'œuvre "préféministe" de Tirso de Molina, le public ne cesse de "voir la femme à travers l'homme qu'elle incarne." Il jouit sans risques d'une "mascarade transparente" et reçoit une leçon de morale: les apparences sont bien trompeuses. "Les femmes de la comedia ne sont jamais plus femmes que quand leur féminité paraît sur scène sous le couvert ostentatoire d'attributs masculins" (Mercédès Blanco). Non seulement femmes, mais "plus femmes." Comment ne pas penser à cette confidence du couturier Yves Saint-Laurent: "Petit à petit, j'ai fait une garde-robe calquée sur celle des hommes. De toutes façons, pour moi, rien n'est plus beau qu'une femme dans un vêtement d'homme! Parce que toute sa féminité entre en jeu: une femme ne rentre pas dans un vêtement

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Cet article illustréde ClémentVautel est reproduitdans mon exposition,l'Des femmesau mas-

culin," sur Musea (http://musea.univ-angers.fr). 17 Comédie d'Aristophane. Voir l'analyse de Nicole Loraux, "L'Acropole comique," Les Enfants d'Athéna. Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes (Paris: La Découverte, 1984). 18 Florence March, "Le Travestissement féminin sur la scène comique de la Restauration anglaise: Parenthèse carnavalesque ou stratégie subversive," 156.

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d'homme, elle doit lutter contre, et sa féminité s'exprime davantage." 19Dans Alcina, opéra de Haendel, n'est-ce pas, suggère Pierre Degott, un couple parfait que forment Bradamante, en partie homme, et Ruggiero, en partie femme? Après Mozart, l'opéra de Beethoven, Fidelio, témoigne de nouvelles conceptions de l'amour entre un homme et une femme, issues des Lumières. Les femmes s'y affirment comme des sujets, capables de "'virilité' (au sens des vertus de courage, de résistance, et de puissance que l'on prêtait à ce terme au XVIIIe siècle)" (Fabrice Malkani)?O Dans la comédie anglaise de la Restauration, la circularité de l'intrigue veut que le travestissement ne soit qu'une parenthèse, ramenant l'héroïne à sa condition initiale. La plupart des artistes, peintres et sculpteurs, peinent à représenter une femme travestie. Jeanne d'Arc peut aller se rhabiller... explique Nicole Pellegrin. En France, au XIXe siècle, et malgré une meilleure connaissance du procès qui la mena au bûcher, la pucelle est féminisée, tandis qu'outre-Manche, elle retrouve une allure plus virile. Lectures féministes du travestissement Depuis le XVe siècle, les travesties du passé, amazones ou saintes, appartiennent à notre "matrimoine": Christine de Pizan les intègre comme autant de pierres pour bâtir la "Cité des dames" (1405), place forte qui permet de résister à la haine de soi. Juliette Dor souligne que cette pensée féministe reste, en quelque sorte, sexocentrée et peu sensible au genre puisqu'elle va jusqu'à taire la transgression vestimentaire de Jeanne d'Arc. Le travestissement est-il impératif pour que les femmes puissent donner toute la mesure de leur pouvoir, militaire ou miraculeux? Certes non! Eliza Haywood, créatrice du mensuel The Female Spectator (1744-1746) et se définissant comme une "coquette réformée," condamne le travestissement, "monstruosité qu'aucune femme respectable ne peut désirer" (Claire Boulard).21 Bien qu'il ne soit pas abordé ici, avec le thème du travestissement apparaît aussi celui de la trahison: transfuge de genre, la travestie change de classe. Sa stratégie est individuelle, individualiste, pourraient ajouter les militantes d'un changement social collectif. Elle reste une femme "exceptionnelle," qui confirme la règle. Rares sont les féministes militantes ayant choisi de s'habiller de manière masculine. "Mon costume dit à l'homme: je suis ton égale," écrit Madeleine Pelletier (1874-1939), théoricienne et praticienne de la "virilisation" des femmes.22Lucide sur la construc19Laurence Benaïm, Le Pantalon, une histoire en marche (Paris: Les Éditions de l'amateur, 1999) 121. 20Fabrice Malkani, "Transgression et convention dans Fidelio de Beethoven: Le Travestissement salvateur de Leonore," 182. 21Claire Boulard, "Travestissement et stratégies narratives dans le Female Spectator d'Eliza Haywood, "222. 22Voir Charles Sowerwine et Claude Maignien, Madeleine Pelletier, une jénziniste dans l'arène politique (Paris: Éditions ouvrières, 1992). 19

tion du genre, consciente du sexisme imprégnant toute définition du sexe biologique, elle distingue le sexe du genre tout en restant foncièrement attachée à la cause des femmes. Sans illusions, toutefois, sur leur identité collective. "La conception universaliste de l'humanité, qui permettait aux femmes romantiques d'espérer ou de parvenir concrètement à s'émanciper de leur rôle social en se travestissant en hommes, a sombré devant l'éclatement du sujet au XXe siècle," écrit Sylvie Grimm-Hamen, à propos d'Ingeborg Bachmann?3 "Le travestissement féminin est donc le révélateur de l'aliénation psychique et sociale de l'être humain. Il est le symptôme de l'emprisonnement du sujet dans une dialectique mortifère où les valeurs masculines dominent le féminin.,,24On peut penser ici au Deuxième sexe, reprochant aux lesbiennes masculines leur inauthenticité?S Ou au féminisme de la féminitude, dans les années 1970. Mais il est d'autres féminismes qui, au début des années 1980 pour la France, envisagent autrement les identités sexuées. Il yale lesbianisme radical, issu du clash de Monique Wittig - "les lesbiennes ne sont pas des femmes" _;26 un peu plus tard, la réflexion de Nicole-Claude Mathieu sur les catégorisations possibles du sexe et du genre?? Parallèlement au lesbianisme radical, les militantismes gai et lesbien s'affirment, se ramifient, sortent des marges et s'imposent dans le débat public et dans la vie culturelle. La théorie "queer" en est une des manifestations, prise en compte, de façon tardive et difficile, en France, notamment à l'Université?S Elle s'appuie principalement sur l'œuvre de la philosophe américaine Judith Butler, désormais la "féministe" la plus citée avec Simone de Beauvoir. Et, dans son maître-livre, Gender Trouble (1990), elle place le "drag," le travesti, au cœur de sa réflexion. Le travestissement à l'heure butlérienne L'histoire des travesties est assurément un sujet "queer" dont on peut contester l'approche classique. Traditionnellement, l'historiographie "féministe" interprète le travestissement comme une transgression sociale qui révèle l'ensemble des limitations imposées aux femmes dans une société partriarcale. Ce qui a souvent, pour conséquence, de transformer les travesties en féministes (même si elles ne le sont pas), de minimiser ou d'occulter la dimension sexuelle éventuelle de leur travestissement, et d'éluder l'éventualité du transexualisme. Certaines formes d'identification masculine dérangent, en effet, les féministes. Des lesbiennes peuvent aussi
23 Grimm-Hamen 295. 24 Grimm-Hamen 296. 25 Voir les articles sur le lesbianisme dans Sylvie Chaperon et Christine Delphy, dir., Cinquantenaire du Deuxième sexe (Paris: Syllepse, 2002). 26 Voir Monique Wittig, La Pensée Straight, 1992 (Paris: Balland, 2001). 27 Voir Nicole-Claude Mathieu, L'Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe (Paris: Côté-femmes, 1991). 28 Queer, repenser les identités, n° 40 de Rue Descartes (Paris: PUF, 2003) donne un assez bon inventaire des réactions à la théorie "queer."

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avoir des difficultés à reconnaître qu'une femme ayant adopté l'identité masculine ne s'identifie pas nécessairement en tant que lesbienne. Prenons le cas de Billy Tipton (1914-1989), "elle" (Dorothy) devient "il" (Billy) en 1933, prenant vêtements et identité masculins, et se consacre à une carrière de musicien de jazz.29 Il se marie cinq fois et adopte trois enfants. Il meurt (à 74 ans) de ne pas être allé faire soigner son ulcère à l'hôpital, probablement par peur d'y être identifié comme femme. Tipton est-il une femme travestie qui a voulu accéder à un métier réservé aux hommes? Une lesbienne? Un homme? Ou un transsexuel? Respectant cette identification, ses fils, ses différentes femmes ainsi que la communauté transsexuelle américaine le considèrent comme un homme. Le "queer" menace-t-ille féminisme?, s'interroge Florence Binard dans la conclusion de cet ouvrage. C'est une question complexe, en raison du flou des concepts et de la diversité des protagonistes du débat. Sans parler des difficultés de traduction en français/en France, quand traduction il y a puisque Gender Trouble n'a été traduit qu'en 2005. À cette question, Judith Butler a déjà répondu et répète qu'il lui paraît "tout à fait possible de se dire féministe tout en affirmant qu'il n'existe pas une "nature" ou une "essence" de la femme. "Les termes de 'femme' et d"homme' ,,30 restent des catégories politiques importantes. Mais là n'est pas l'essentiel, car cette affirmation est d'une totale banalité pour qui connaît l'histoire du féminisme, lequel s'est construit, dès ses origines, contre la "loi naturelle" qui assignait à chaque sexe une place, un rôle, une identité. Non, la mise en crise des identités de sexe et de genre n'a pas commencé avec l'activisme "queer." Ce qui a changé, c'est évidemment le contexte, qui permet d'analyser le rapport sexe, genre, sexualité d'une manière nouvelle, avec un lexique nouveau qui implique notamment le rejet du mot "travesti/ssement," butte-témoin d'une vision pathologisante héritée de la médecine du XIXe siècle?1 La distance sociale entre les sexes s'est beaucoup réduite dans les sociétés occidentales modernes. Indifférenciation, androgynie, unisexe sont des mots qui accompagnent les progrès réels de l'égalité des sexes, au moins en droit.32Le pantalon et les cheveux courts ne suffisent plus pour se "travestir." Les "drag kings" "performent" des styles masculins folkloriques, spectaculaires (dandy, rocker, ma-

29Voir Diane Wood Middlebrook, Suits Me: The Double Life of Billy Tipton (London: Virago, 1998). 30 Frédéric Joignot, "Femmes, hommes. Prisonniers de notre genre?", Le Monde 2 109 (2006): 26. 31Voir Marie-Hélène Bourcier, "Des 'femmes travesties' aux pratiques transgenres: Repenser et queeriser le travestissement," Clio. Histoire, femlnes et sociétés, "Femmes travesties. Un Mauvais genre," 10 (1999): 117-36. 32Mais on attend encore l'abrogation de l'ordonnance de la préfecture de police de Paris, qui interdit aux femmes, depuis 1800, de s'habiller en homme. 21

fioso, rappeur...) et réinventent la masculinité plutôt qu'elles ne l'imitent.33 Ces pratiques trans-genres, nées dans les années 1990, rejoignent le mouvement de l'art contemporain qui, depuis longtemps, explore la zone trouble du "féminimasculin," pour reprendre le titre d'une exposition, organisée au Centre Georges Pompidou en 1995, où brillaient déjà les "transformers." Subversion? Pour Judith Butler, "il n'y a pas de lien nécessaire entre travesti et subversion, et . . . le travesti peut fort bien être au service à la fois de la dénaturalisation et de la réidéalisation de normes de ,,34 genre hyperboliquement hétérosexuelles. La lecture de cet ouvrage le confirme. "En imitant le genre, le drag révèle implicitement la structure imitative du genre lui-même - ainsi que sa contingence.,,35 Ce que nous apporte Judith Butler, c'est le "nous sommes tous/toutes des travesti.e.s."

33 Del Lagrace Volcano et Judith" Jack" Halberstam, The Drag King Book (London: Serpent's Tail, 1999). Voir aussi le film documentaire de Gabriel Baur (sur la scène "drag king" à New York, les motivations des "fto m"), Venus Boyz 2001. 34Judith Butler, Bodies That Matter: On the Discursive Lil1Zitsof Sex (New York: Routledge, 1993) 125 (traduit et cité par Éric Fassin, dans sa préface à Trouble dans le Genre. Pour unféminisme de la subversion, trad. Cynthia Kraus [paris: La Découverte, 2005] 14). 35Butler, Trouble dans le genre 261.

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REMERCIEMENTS

Christine Bard, professeur à l'université d'Angers, melnbre de l'Institut Universitaire de France

Équipe d'Accueil ÉCLA ("Équipe Cultures et Langues Anglo-Saxonnes") ÉA 1763, université Charles de Gaulle - Lille III et les membres de sa composante "Voix et voies de femmes"

Brigitte V anyper, secrétaire scientifique de l'UFR Angellier (Lille III)

Suzy Halimi, Michelle Perrot, Françoise Thébaud et Jean-François Gournay pour leur soutien amical.

INTRODUCTION

"L'mSTOIRE À L'ÉPREUVE

DU TRAVESTISSEMENT

FÉMININ

DE LA PLURIDISCIPLINARITÉ"

Sylvie STEINBERG Université de Rouen

Je voudrais évoquer ici un certain nombre de questions que pose à l'historien l'étude du travestissement féminin à travers les âges et la manière dont d'autres disciplines que la sienne - l'anthropologie, la psychanalyse, les études littéraires - peuvent nourrir sa réflexion. Je prendrai ici comme références les enquêtes qui ont été menées, pour la période moderne, en Hollande, en Angleterre et en France sur les femmes travesties en homme, anonymes pour la plupart, que recèlent les archives maritimes (celles de la compagnie VOC pour la Hollande), militaires, judiciaires et policières ainsi que les recueils d'anecdotes ou les récits qui les dépeignent.! Dans ce type d'enquête, l'historien se trouve face à une collection de cas individuels à propos desquels il lui a fallu recouper diverses informations et qu'il lui a fallu sortir, soit de l'obscurité dans laquelle ils étaient plongés, soit d'une gangue mythique ou romanesque. La Mademoiselle Maupin "historique" n'est, par exemple, pas celle de Théophile Gautier et l'historien reste déçu de la rareté des documents qui la concernent et quelque peu envieux du travail du romancier. Mais le problème est, non seulement de redonner leur fraîcheur et leurs couleurs d'origine à ces cas historiques, mais aussi de les faire sortir du statut pittoresque et anecdotique où les histo-

riens anciens - dont l'aide est, par ailleurs, bien souvent précieuse au chercheur les ont parfois placés. Et, bien entendu, de rechercher les significations de ce travestissement, parmi lesquelles le thème général du présent ouvrage - l'émancipation, la soif de liberté - doit être examiné. Peut-on trouver, sinon des invariants, du moins des points communs à toutes ces expériences singulières, parfois très éloignées entre elles dans le temps et qui sont toutes données à lire, tant par les obser1 Rudolf Dekker et Lotte van de Pol, The Tradition of Female Transvestisln in Early Modern Europe, préface Peter Burke (London: MacMillan, 1989); Valérie R. Lucas, "Hic Mulier: The Female Transvestite in Early Modem England," Renaissance et Réfornle, numéro spécial La Sexualité à la Renaissance 12.1 (1988): 65-84; Lynne Friedli, "'Passing Women,' a Study of Gender Boundaries in the Eighteenth Century," Sexual Underworlds of the Enlightenment, éd. George S. Rousseau et Roy Porter (Manchester: Manchester UP, 1989): 234-60; Nicole Pellegrin, "Le Genre et l'habit. Figures du transvestisme féminin sous l'Ancien Régime," Clio. Histoire, Fenunes et Sociétés, "Femmes travesties: Un 'Mauvais' Genre," 10 (1999): 21-53; Steinberg, La Confusion des sexes. Le Travestissement de la Renaissance à la Révolution (Paris: Fayard, 2001).

vateurs contemporains des faits que par les analystes qui leur sont postérieurs, comme absolument exceptionnelles? Cette question renvoie à deux défis auxquels l'historien est constamment aux prises: d'une part, travailler sur la longue durée de l'immobilité et du répétitif que traquent les anthropologues et, en même temps, placer chaque fait dans sa stricte contextualité et, d'autre part, articuler l'expérience

singulière et mêlne parfois atypique - celle qui passionne les psychanalystes et les
romanciers - au collectif et au social. * Si on se place dans une perspective comparatiste,2 force est de constater que, dans la France COll11neans la Hollande moderne, le travestissement félninin échapd pe presque totalement au contexte rituel où les ethnologues J'ont décrit, là où ils en ont trouvé trace.3 D'une manière générale, chez les peuples lointains qui le pratiquent, le travestissement, qu'il soit Inasculin ou féminin, s'opère souvent à l'occasion de rites dont les finalités sont diverses. Il peut s'agir d'écarter un danger qui menace la communauté. Ainsi en est-il du rituel suivant pratiqué dans le sud-est du Togo: les prêtresses du Vodu Avlekete se travestissent en homme pour conjurer les épidélnies de variole et offrent à l'esprit responsable de la maladie une nourriture qui lui est interdite, pour le faire fuir. L'efficacité du rituel repose sur une série d'inversions (inversion du comportelnent féminin habituel, inversion vestitnentaire, inversion des hommages rendus à l'esprit) dont le but est d'opérer un retour à la nor,,4 Inale par la "subversion de la subversion. Par ailleurs, beaucoup de rites de formation et d'initiation comportent des mascarades et des jeux d'inversion de rôles au cours desquels le jeune adopte provisoirement un comportement exactelnent inverse de celui qui devra être le sien dans sa vie future.5 Pour les périodes historiques, on peut trouver trace de ce contexte rituel et éclairer certains travestissements (essentiellement Inasculins) grâce aux descriptions et aux réflexions élaborées par les ethnologues. C'est ainsi que Pierre Vidal-Naquet a, pour la Grèce antique, interprété le travestissement auquel se livraient chaque année deux jeunes garçons, lors de la grande fête athénienne des Oschophories, comme un souvenir qui rappelait à tous les citoyens l'initiation des éphèbes et comme un Inoyen de dramatiser l'accès du jeune homme à l'âge de la virilité, dralnatisation que l'on retrouve dans l'histoire d'Achille à Skyros où celui-ci, déguisé en jeune
2 La première démarche comparative sur ce sujet revient à Natalie Zeman Davis, "La Chevauchée des femllles," Les Cultures du peuple (Paris: Aubier. 1979) 210-50. 3 Premier inventaire des pratiques par Johannes Peter Klei\veg de Zwaan, "L'Échange de vêtements entre hommes et fen1mes. Signification de cette coutume," Revue anthropologique 34 (1924): 102-14. 4 Marc Augé, "Quand les signes s'inversent. À propos de quelques rites africains," Conununications 28 (1978): 55-69. 5 Voir, pour les sociétés de Nouvelle-Guinée, Stéphane Breton, La Mascarade des sexes. Fétichisnle, inversion et travestisseJnents rituels (Paris: Calmann-Lévy, 1989). 28

fille, ne peut néanmoins résister à la vue d'une arn1e. À Sparte, ce qui survivait à Athènes sous une forme puren1ent festive existait encore sous une forme rituelle avec l'initiation des jeunes guerriers qui quittaient la ville pour errer dans les montagnes, nus, sans at1ne, se nourrissant comme ils le pouvaient et égorgeant à l'occasion des hilotes. Ici, le passage se faisait entre l'état d'enfant sauvage errant aux marges de la cité et l'état d'homme civilisé réintégrant la cOlnlnunauté, une fois initié. Il ne comportait pas de travestissement tnais, en contrepoint, les femmes spartiates qui se mariaient étaient remises entre les mains d'une femme appelée nynlpheutria qui leur coupait les cheveux à ras, les affublait d'un habit et de chaussures d'hotnlne et les couchait sur une paillasse où elles demeuraient seules et sans lumière. Il s'agissait, pour la jeune fille spartiate, de franchir cette étape du mariage, symétrique pour elle à l'entrée du jeune homlne dans l'état de guerrier, en mimant ce qu'elle ne serait jalnais.6 Plus près de nous dans l'espace et le temps, les travestissements carnavalesques et festifs Inasculins, pratiqués depuis le Moyen Âge en Occident, ont été, à la suite des travaux d'Arnold Van Gennep, interprétés COlnmedes composants de rites de passage périodiquement et collectivement rejoués. Van Gennep avait lui-même étudié une fête pyrénéenne, la fête de l'ours, qui existait encore dans le Vallespir à Arles-sul"- ech et à Prats-de-Mollo dans la première moitié du XXe siècle, dont il est T à peu près cetiain qu'elle remontait au Moyen Âge et que l'on retrouvait sous diverses formes en Europe occidentale.7 Dans cette fête organisée le 2 février, l'un des jeunes gens du village est déguisé de façon grotesque en fille et il est enlevé par un ours que les autres jeunes prennent en chasse en le traquant jusqu'à une fausse caverne. Fête qui se déroule dans les lnarges de la comlnunauté, fête d'initiation agonistique, fête d'initiation sexuelle (puisque l'ours, une fois capturé et rasé, se métamorphose en garçon digne d'épouser la belle), la fête de l'ours explore toutes les possibilités offertes par le jeu du travestissement d'un garçon en fille ici sauvage et grotesque. Dans le carnaval, les recherches ethnologiques et historiques8 ont bien montré que le travestisselnent des hommes en felnll1es a aussi toujours un caractère satirique lnarqué, qu'il s'agisse de représenter des scènes d'accouchement grotesque, des mariages ridicules ou de mettre en scène un royaume déréglé, placé sous la coupe de fell1l11es folie qui ont pris le dessus et battent leurs maris COl11111e en

Voir Pierre Vidal-Naquet, "Le Chasseur noir et l'origine de l'éphébie athénienne," Le Chasseur noir. Fornzes de pensée et formes de société dans le monde grec (Paris: La Découverte / Maspéro, 1983) 161-75. Voir aussi Florence Guerchanoc, "Les Atours féminins des hommes: Quelques représentations du masculin-féminin dans le monde grec antique. Entre initiation, ruse, séduction et grotesque~ surpuissance et déchéance~" Revue historique 305.4 (2003): 739-91. 7 Voir Arnold Van Gennep~ Jvfanuel de folklore français (Paris: Picard, 1937-1958), Tome I, III, 1: 108 et sqq. 8 Voir Daniel Fabre, Carnavalou La Fête à l'envers (Paris: Gallimard, 1992);Claude Gaignebet

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et Marie-Claude Florentin, Le Carnaval (Paris: Payot, 1974); Martine Grinberg, "Carnaval et société urbaine (XIVe-XVIe siècles): Le Royaume dans la ville," Ethnologie française 4.3 (1974): 215-44. 29

l'était celui de la Mère folle de Dijon encore au XVIIe siècle.9 Là aussi, l'inversion prend place dans ce qui peut être considéré comme un rituel collectif de passage à l'âge adulte, oÙ les rôles des deux sexes sont clairement distingués et "remis en ordre" à travers la démonstration du désordre que provoquerait leur inversion. Et, COlnme l'a montré Martine Grinberg,IO les felnlnes sont pratiquement absentes de ces festivités. À peine distingue-t-on, dans certaines régions françaises (le Dauphiné, la Provence et la Savoie de Van Gelmep), une fête de la sainte Agathe qui se célèbre le 5 février, durant laquelle les felnmes (plutôt que les jeunes filles) contrefont leurs maris et dominent l'espace d'une journée.11 Bien faible revanche face à l'écrasante présence des homInes dans les mascarades et les carnavals en tous genres. Cependant, la participation des femmes au carnaval setnble tout de même avoir connu une petite évolution à l'époque moderne. Dans les carnavals urbains, à partir du XVIe siècle, elle est de loin en loin attestée,12ne serait-ce que par le témoignage de théologiens qui s'en offusquent. Doit-on inscrire ces participations dans la logique des rituels d'inversion? Sans doute, puisqu'il s'agit aussi de révéler puis de réaffirmer, en la renversant, la hiérarchie de la société et de ses valeurs, ainsi que les ethnologues l'ont observé dans les jeux d'inversion qu'ils ont étudiés. Mais à y bien regarder, si les jeunes homInes, qui se déguisent en felnmes dans les mascarades, figurent bien les pires femmes qui soient - suivant l'hypothèse de Natalie Zel110nDavis qu'il s'agit ainsi de Inettre en scène des felnlnes en furie -, les felnlnes habillées en hOlnn1esn'ont pas d'intention grotesque. De la Inêlne manière que chez les IatInul de Nouvelle-Guinée étudiés par Gregory Bateson, elles portent fièrement leur accoutrement plutôt qu'elles ne s'amusent à dénigrer le sexe opposé, ce qui lnontre la valorisation de l'éthos lnasculin par rapport à celui des femmes.I3 Certaines seraient plutôt déguisées en "femmes déguisées en homme" ou, si l'on veut, en "Amazones," comme à Marseille lors de la Fronde, oÙ un observateur témoigne que "c'était merveille de voir des femmes vêtues en Amazones tirer le mousquet, et manier les arInes aussi adroitement que si c'eussent été des hommes." 14Autrement
Voir Davis 227-28. 10Grinberg, "L'Obsédante Absence des femmes: Réponses rituelles et juridiques," Femnzes et pouvoirs sous l'Ancien Régin1e, dire Danielle Haase-Dubose et Éliane Viennot (Paris-Marseille: Rivages, 1991) 53-63. Il Van Gennep, "Le Culte populaire de sainte Agathe en Savoie," Revue d'Ethnographie et de Tradition Populaire 17 (1924): 28-36. 12Voir les exemples donnés par Jacques Rossiaud, "Prostitution, jeunesse et société dans les villes du Sud-est de la France au XVe siècle," Annales ESC 2 (1976): 326 et Davis, Pour sauver sa vie. Les Récits de pardon au XVIe siècle (Paris: Seuil, 1988) 69-70. 13Gregory Bateson, La Cérén20nie du Naven. Les Problèn'les posés par la description sous trois rapports d'une tribu de Nouvelle-Guinée, 1936, trade lean-Paul Latouche et Nimet Safouan, rév. JeanClaude Chamboredon et Pascale Maldidier, 1971 (Paris: Librairie générale française, "Livre de poche," 1986). 14Relation extraordinaire de ce qui s'est passé en Provence en faveur de messieurs les Princes, avec la réunion de la maison royale (Paris, 1651) 5. 30
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dit, il semblerait que leur travestissement puisse aussi faire référence aux femmes exceptionnelles, réelles ou mythiques, qui ont endossé un habit d'hoInme, plutôt qu'il ne serait un jeu grotesque d'inversion des rôles. * C'est là, lne selnble-t-il, qu'il est nécessaire de se tourner vers notre propre lnythologie, de la mêlne manière que les ethnologues ont recours aux lnythes des sociétés qu'ils étudient, c'est-à-dire vers les diverses représentations de la femme travestie qui ont cours dans la littérature occidentale. COlnme on le sait, les auteurs de romans et de théâtre ont beaucoup usé, depuis le XVIe siècle au moins, des multiples possibilités offertes par le travestissement d'une héroïne ou d'un personnage secondaire pour faire avancer une intrigue, précipiter un dénouement, donner du piquant à une scène de séduction. Savoir si, dans la littérature, le travestissenlent a partie liée avec l'émancipation de l'héroïne ou si, au contraire, les intrigues développées conduisent à un retour à l'ordre établi entre les sexes inlporte évidelnment et les contributions de cet ouvrage aideront sans doute à élucider cette question. Mais il selnble d'ores et déjà acquis que la figure de la felnme travestie en homme est généralelnent porteuse de valeurs positives, éloignées de celles de la femme en furie, si ce n'est dans un type de rôle comique où elles se confondent, comme elles se confondent aussi dans les fanleuses batailles de la culotte où l'on voit une épouse usurper les vêtelnents, les armes, les outils de son mari qui, quant à lui, lange un nourrisson ou le berce, signe de faiblesse et de soulnission.15 Encore faut-il relnarquer que cette représentation populaire met en scène une fenlme mariée. La figure littéraire s'avère beaucoup moins nlisogyne lorsqu'elle nlet en scène des jeunes filles qui~ peu ou prou, s'insèrent alors dans plusieurs motifs traditionnels dont on peut faire l'inventaire rapide. Le personnage de la sainte travestie a été étudié par Marie Delcourt et par Évelyne Patlagean. 16Cette figure très ancienne (VIe-VIle siècles) appartient d'abord à l'aire byzantine avant de venir peupler les recueils de saints occidentaux. Certaines saintes, Pélagie, Marguerite, Marine, Eugénia, Théodora, ont trouvé leur place dans la Légende dorée et leur exemple était connu dans l'Occident médiéval. Apollinaria, Euphrosyne, Marguerite sont des jeunes filles qui refusent d'être mariées et qui préfèrent suivre leur vocation. Désobéissant, elles se réfugient dans un monastère
15Sur ces représentations figuratives, voir Jacques Cochin, "Mondes à l'envers, l110ndesà l'endroit," Arts et Traditions populaires 17.3-4 (1969): 239-57 et Laure Beaumont-Maillet, La Guerre des sexes (XVe-XL,Ye siècles). Les Albums du cabinet des estan1pes de la Bibliothèque Nationale (Paris: Albin Michel, 1984). 16Marie Delcourt, "Le Complexe de Diane dans l'hagiographie chrétienne," Revue d'histoire des religions 153 (1958): 1-33 et Évelyne Patlagean, "L'Histoire de la femme déguisée en moine et l'évolution de la sainteté féminine à Byzance," Studi lnedievali 17.2 (1976): 598-623. Dernière mise au point sur la question par Frédérique Villemur, "Saintes et travesties," Clio. Histoire, Femmes et Sociétés, "Femmes travesties: Un 'Mauvais' Genre," 10 (1999): 55-89. 31

où, déguisées en homme, elles ne sont découve11es qu'à la suite d'un scandale (la fille du portier accuse Marguerite d'être le père de l'enfant dont elle est enceinte), au mOInent de leur agonie édifiante (Euphrosyne meurt devant son père qui la cherche partout depuis trente-huit ans) ou après leur mort. La découverte de leur véritable identité provoque la conversion de leurs proches, COIllmedans l'histoire de Théodora d'Alexandrie qui, ayant fui le démon qui l'incitait à troInper son mari et ayant expié ses fautes dans un monastère, Ineurt avant d'avoir pu assister à l'entrée de ce même mari en religion. Il leur vaut une sanctification posthume. Dans la variante farcesque et, en quelque sorte, inversée de ces légendes hagiographiques, lorsque la fille se déguise en homIne et entre dans un couvent mais cette fois pour devenir l'amante d'un religieux, ce qui arrive en particulier dans le Dit de frère Denise de Rutebeuf, ce n'est pas tant son propre travestissement qui est dénoncé que la ruse et la fourberie de son mentor.]7 La fille providentielle transformée en homIne apparaît dans certains contes populaires de l'époque médiévale et moderne, qu'a étudiés Catherine Velay-Vallantin.]8 Dans un Miracle de Notre-Dan1e par personnages, l'héroïne Ysabel fuit la maison paternelle, car son père veut l'épouser, et entre au service de l'Elllpereur de Constantinople. Ses exploits sur le chalnp de bataille attirent l'attention de l'Empereur qui lui offre sa fille en mariage. Durant la nuit de noces, elle avoue son véritable sexe à sa nouvelle cOInpagne. Un moine qui les épie prévient l'Elnpereur qui ordonne à Ysabel de se baigner en compagnie de son épouse le lendelllain: un miracle transforme Ysabel en hOlnlne. Elle avoue tout de même la vérité pour faire libérer le Inoine puni de ses (fausses) médisances. Un nouveau miracle la transforme de nouveau en fille et elle épouse l'Empereur.]9 Au XVIIe siècle, les contes de Mademoiselle L'Héritier de Villandon, Marnloisan, et de Madalne d'Aulnoy, BelleBelle ou Le Chevalier fortuné, mettent en scène des filles habillées en hOITIme pour dénouer un draIlle (sauver un royaume Illenacé) en se substituant à un hOITIlTIe absent ou empêché (leur père âgé, leur frère Inort). L'habit d'homme leur pennet de déjouer les dangers, mais il prend fin avec le retour à l'ordre, lorsque la fille, alllOUreuse du roi, se voit rétablie dans sa véritable identité. La guerrière travestie est une figure qui a eu son heure de gloire dans la littérature italienne de la Renaissance. Boiardo a introduit dans son Orlando innalnorato, en 1487, les personnages de Marphise, la guerrière, et de Bradamante, la travestie amoureuse, personnages repris par l'Arioste dans son Orlando ftlrioso en 1516. Le
17Voir Didier Lett, "L'Habit ne fait pas le genre. Les Travestissements dans Frère Denise (1262) de Rutebeuf," Le Désir et le goût. Une Autre Histoire, Actes du colloque de Saint-Denis, 26-28 septen1bre 2003 en hommage à Jean-Louis Flandrin, éd. Odile Redon, Line Sallmann et Steinberg (Paris: PU de Vincennes, 2005). 18Catherine Velay-Vallantin, La Fille en garçon (Carcassonne: Garae/Hésiode, 1992). Voir aussi François Delpech, "Essai d'identification d'un type de conte," Mélanges de la Casa Velàsquez 20 (1984): 285-312. 19Miracles de Nos/re-Dame par personnages, publiés d'après les n1anuscrits de la B.N., par Gaston Paris et Ulysse Robert, 8 vols. (Paris: Firn1in Didot, 1888) 7: 1-117. 32

Tasse, dans sa Jérusalenl délivrée, a donné une nouvelle version de ces deux types littéraires avec Clorinde et Hermine. L'Astrée reprend abondamment ces thèmes et Inet en scène Mélandre qui traverse la Manche pour chercher son an1ant (péripétie qu'on retrouve très fréquetnment dans les histoires de travesties) et combattre pour lui sous une lourde armure.20Dans Alnadis, les reines Amazones Zahara, Calafia et Pintiquinestra combattent leurs amants chrétiens et se convertissent par amour pour eux, illustrant ainsi les valeurs chevaleresques et les aspirations messianiques de l'Espagne de leur temps.21 Il faut dire que la figure de la guerrière travestie s'enrichit durant le XVIe siècle, grâce à la prétendue redécouverte de peuples d'Amazones en Amérique d'abord, puis en Afrique, en Perse ou en Géorgie.22 À la fin du XVIIe siècle en revanche, le caractère Inerveilleux du personnage s'estompe pour donner lieu, en France, à une vogue de personnages réalistes, placés dans des romans qui se donnent comme de vrais-faux Mémoires. Les romans, aujourd'hui oubliés, de Madame de Villedieu (Sylvie de Molière [1672-1674]), de Préchac (L 'Héroïne mousquetaire [1678]), de Barbin (L 'Héroïne travestie ou Mélnoires de la vie de Maclelnoiselle Delfosses ou Le Chevalier Balthazar [1695]), l'anonyme Histoire de la dragonne ou Les Aventures de Geneviève Prénl0Y (1703) mettent en scène des filles orphelines, issues de régions troublées par la guerre, qui se sont engagées dans les armées du roi pour suivre un amant tnais aussi pour défendre leur patrie les arlnes à la main. Littérature qui n'ignore pas la propagande royale, cette production romanesque, qui se continue abondamment au XVIIIe siècle ,,23 joue sur un cliché aisélnent repérable avec le personnage du "faux chevalier, dans les récits de bataille ou dans les mémoires de guerre relatant la geste de vraies femtlleS soldats: lorsque la situation est désespérée, le salut peut venir d'une femlne qui dépassera sa condition pour s'élever en grandeur. Pour l'historien, cet ensemble de représentations de la femme travestie peut d'abord être mis en relation avec d'autres représentations Uuridiques, politiques, médicales, théologiques, etc ...) qui placent la femme juste en dessous de l'homme dans l'échelle de la création et dans celle de la société. Créature in1parfaite, elle peut exceptionnellement gagner en valeur spirituelle et morale si elle le fait pour
20Pierre Samuel, AJ11aZOnes, guerrières et gaillardes (Bruxelles: Complexe/Grenoble: PU de Grenoble, 1975). Pour une généalogie de ces deux types littéraires de travesties, Carmen Bravo- Villasante, La Mujer vestida de hombre en el teatro espanol, siglos XV-XVII (Madrid: Revista de Occidente, 1955). 21Voir Alison Taufer, "TheOnly Good Amazon Is a Converted Amazon: The Woman Warrior and Christianity in the Amadis cycle," Playing with Gender: A Renaissance Pursuit, éd. Jean R. Brink, Maryanne C. Horowitz et Allison P. Coudert (Urbana: U of Illinois P, 1991) 35-51. 22Sur les Amazones américaines, voir Jean-Pierre Sanchez. Mythes et légendes de la conquête de l'Anlérique (Rennes: PUR, 1996). Sur les œuvres qu'inspira la redécouverte des Amazones de l'Antiquité et sur les descriptions d'Amazones exotiques aux littérateurs italiens de la Renaissance, voir Frédérique Verrier, Le Miroir des AJ11aZones. Amazones, viragos et guerrières dans la littérature italienne des J~l/eet XVIe siècles (Paris: L'Harmattan, "Des idées et des fen1mes," 2003) 99-107,193-209. 23Voir Pierre Fauchery, La Destinée féminine dans le ro/nan européen du dix-huitièJ11esiècle. 1713-1807. Essai de gynécomythie rOfnanesque (Paris: Armand Colin, 1972) 622 et sqq. 33

des raisons sublimes, qu'elle suive sa foi ou son roi, ce qui rend alors son travestissement justifiable. L'autre piste de réflexion conduit à se demander de quelle façon ces représentations ont pu influer sur le comportement de femmes qui ont choisi de se travestir en homme dans leur vie réelle. Marie Delcourt a montré que Jeanne d'Arc a dit avoir obéi au commandement de Dieu pour endosser son habit et qu'elle a certainement été influencée par les exemples des saintes travesties du haut Moyen Âge (et, en particulier, de Marguerite qu'elle évoque dans son procès), ce qui expliquerait son obstination à ne pas quitter ses habits d'homme dans sa prison avant comme après la première sentence, alors même que le travestissement est un des chefs d'accusation qui la menacent.24 Au XVIIe siècle, une jeune mystique, Antoinette Bourignon quitte la maison paternelle à Pâques 1636, les cheveux coupés et en habit d'homme, pour échapper à un mariage arrangé qu'elle refuse, renouant ainsi avec le geste de certaines de ces saintes dont il est probable qu'elle connaisse les vies, ne serait-ce que par le biais de la Légende dorée.25 Quant aux femmes qui s'engagent dans les armées entre le XVe et le XVIIIe siècles, leurs origines géographiques (elles viennent de régions périphériques agitées par des combats incessants comme la Lorraine ou les Flandres), leurs situations familiales (ce sont de très jeunes filles dont beaucoup sont orphelines), leurs motivations (suivre un amant ou un époux, accomplir une vocation de soldat), leurs comportements (vertueux), leurs aventures même sont tellement proches de celles des fables qu'on ne peut manquer de s'interroger sur ces convergences. Comment ces modèles étaient-ils connus? Par quels canaux circulaient-ils? Lorsque c'était la fille travestie elle-même (dans un interrogatoire, par exemple) qui relatait ses aventures, elle avait certes intérêt à calquer son récit sur des modèles positifs pour échapper à un blâme ou à une condamnation et à proclamer qu'elle était demeurée sage sous l'habit d'homme. Quand celui qui l'avait découverte ou arrêtée, officier ou policier, l'évaluait, l'indulgence de son regard variait en fonction de la conformité du destin de cette fille avec cette mythologie. Quant aux témoins, diaristes, mémorialistes, historiens, leur culture n'était-elle pas nourrie de ces modèles fictionnels? Toujours est-il qu'à tous ceux-là, il semblait "naturel" - quoique merveilleux - qu'une fille puisse un beau jour quitter sa famille pour rejoindre des armées et se battre comme un homme sans être découverte par qui que ce soit pendant des mois voire des années, et cette impression, ainsi que la vraisemblance du récit qu'on leur en faisait, leur étaient suggérées par la cohérence des divers éléments biographiques qui rapprochait ces destins réels de destins modélisés par la littérature hagiographique et romanesque. *

24 Voir Delcourt et Villemur. 25 Sur ce destin atypique, voir Salomon Reinach, "Une Mystique au XVIIe siècle. Antoinette Bourignon," Cultes, nzythes et religions, 3 vols. (Paris: E. Leroux, 1905) 1: 426-58.

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Exceptionnels étaient donc les destins des femmes qui choisissaient de se travestir en homme, quoiqu'ils eussent été inscrits dans un cadre de représentations ancien et sans cesse renouvelé. Ce fait tranche avec d'autres types de travestissements décrits par les ethnologues qui peuvent aussi inspirer la réflexion: il s'agit des cas où un individu (homme ou femme, suivant les cas) a été choisi par sa comInunauté pour tenir temporairement ou définitivement le rôle d'une personne du sexe opposé. L'exel11pledes berdaches amérindiens est le plus anciennement connu car, dès le XVIe siècle, des voyageurs espagnols puis d'autres observateurs, ont témoigné sur ces hommes habillés en femme depuis l'enfance, qui étaient voués à des tâches de femmes et possédaient des pouvoirs chamaniques?6 Dans une tout autre culture, les travaux de Bernard Saladin d'Anglure nous ont permis de connaître cette destinée collective des enfants inuits auxquels on assigne une "âme-nom" à la naissance (qui est celle de l'ancêtre qui a pénétré la 111ère):'enfant est habillé et élel vé suivant le sexe de cette "âl11e-nom"et non suivant son sexe apparent s'il diffère. À l'adolescence, l'enfant abandonne son travestissement et reprend les vêtements et les rôles confornles à son sexe biologique.27 On sait aussi que dans certaines sociétés patrilinéaires africaines, il existe des femmes qui deviennent des époux ("felnaIe-husbands") pour que leur lignage ne s'éteigne pas. Les enfants que leur compagne enfantera avec un géniteur sans statut appartiendront à leur lignage?8 Plus proches de nous dans l'espace et dans le temps, René Grémaux a étudié des cas de femmes travesties en homme dans les Balkans, spécialement dans la région albanaise, qui, dans la première moitié du XXe siècle et jusque vers 1960, se sont substituées, sous la pression de leur famille et sans que cela choque leur entourage, à un fils jal11ais né ou disparu, de 111anièreà prolonger leur lignage qui, néanmoins, s'est éteint avec elles car elles sont réputées avoir strictement gardé leur virginité?9 Ces derniers cas sont ceux qui, parce qu'ils sont épars, ressemblent le plus au cas historiques hollandais, français et anglais que l'on connaît. À la réserve près que ces cas historiques relèvent de choix purement individuels, non validés par leur entourage et parfois condamnés devant la justice au nain du Deutéronome 22.5 qui proscrit le travestissel11ent. Cependant, les comparaisons avec les situations décrites par les ethnologues dans le cadre de sociétés holistes restent intéressantes à plus d'un titre. Les ethnologues ont, en effet, pris l'habitude de réfléchir sur les "expériences transgenres" pour s'interroger sur les notions de sexe et de genre et le contenu
26Voir Georges Devereux, "lnstutionalised Homosexuality of Mohave Indians," Hlllnan Biology 9 (1937): 498-527; Will Roscoe, "Ho\v to Become a Berdache: Toward a Unified Analysis of Gender Diversity," Third Sex, Third Gender: Beyond Sexual Dimorphisn'z in Culture and History, éd. Gilbert H. Herdt (New York: Zone Books, 1994) 329-72. 27Voir Bernard Saladin d'Anglure, "Du projet 'PAR. AD. au sexe des anges: Notes et débats aul' tour d'un 'troisième sexe,''' Anthropologie et Sociétés 9.3 (1985): 139-76. 28Voir Denise O'Brien, "female Husbands in Southern Banty Societies," Sexual Stratification: A Cross-Cultural Vieltv,éd. Alice Schlegel (New York: Columbia UP, 1977) 109-26. 29Voir René Grémaux, "Woman Becomes Man in the Balkans," éd. Herdt, 241-81. 35

qu'elles reçoivent dans chaque société humaine. Chercher à qualifier le type de transgression qui est à l'œuvre dans le travestissement est une démarche qui donne un premier éclairage sur la question?O Les travesties de l'Ancien Régime font-elles un choix sexuel lorsqu'elles décident de se vêtir en homme? Autrement dit, est-ce parce qu'elles se sentent appartenir à l'autre sexe qu'elles se déguisent en homme, à la manière des "transsexuels fm (jen1ale to Inale)" actuels? Pour les femmes qui ont vécu entre le XVe et le XVIIIe siècles, les indices qui permettraient de statuer dans ce sens sont ténus. En Hollande, Rudolf Dekker et Lotte van de Pol ont étudié un cas plus documenté que les autres, celui de Maria Van Antwerpen qui vécut vingt-trois ans déguisée en hotnme et fut mariée à deux femlnes différentes. Elle semble répondre à la plupart des critères définis par les psychiatres Sorensen et Hertoft pour caractériser les transsexuelles (conviction d'être un hotnlne, certitude d'être le père de l'enfant d'une de ses COtnpagnes, etc...) Durant son interrogatoire, elle affirme qu'elle est "par la nature et le caractère un homme, tnais par l'apparence une fetnme." Cependant, l'utilisation de cette grille de diagnostic pose de nombreux problèmes. Outre le fait que les historiens travaillent sur du matériel froid, elle minimise l'histoire sociale et culturelle des affections Inentales. Son application suppose aussi que les analyses psychiatriques et/ou psychanalytiques soient fiables pour notre temps, ce qui est loin d'être le cas puisque, en l'occurrence, l'interprétation des conduites des transsexuels ne cesse d'évoluer.3I À l'époque Inoden1e, on peut trouver quelques cas de femlnes qui se sont travesties, sen1ble-t-il, pour avoir des relations sexuelles avec d'autres feInmes ou pour vivre avec d'autres femmes, telle celle, évoquée en quelques lignes par Montaigne, qui décida un beau jour de se travestir en homme pour gagner sa vie comme tisserand, qui prit femme et fut finalement pendue, ce qu'elle accepta ,,32 "[par]ce qu'elle disait aimer Inieux souffrir que de se remettre en état de fille. Mais les cas les plus répandus sont tout autres. D'une part, le travestissement est une spécialité dont certaines prostituées usent pour répondre sans doute au goût de leurs clients pour la surprise, la métamorphose et l'ambiguïté sexuelle. Que, COlTIlTIe aujourd'hui dans la prostitution masculine travestie, des filles aient trouvé dans cette activité prostitutionnelle le moyen de suivre leur goût pour le travestissement, voire de vivre un trouble de l'identité sexuée, n'est pas à exclure. D'autre part, une grande partie des travesties semblent plutôt avoir voulu conserver leur virginité sous l'habit d'holnme. Elles sont souvent exaltées par les observateurs pour leur sa30Voir Nicole-Claude Mathieu, "Identité sexuelle/sexuée/de sexe? Trois Modes de conceptualisation du rapport entre sexe et genre," L 'Anaton1iepolitique. Catégorisations et idéologies du sexe (Paris: Côté femmes, 1991) 227-66. 31Voir Pierre-Henri Castel, La Métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l'identité personnelle (paris: Gallimard, 2003). 32Michel Eyquem de Montaigne, Journal de voyage en Italie par la Suisse et l'Allemagne, Œuvres complètes, éd. Albert Thibaudet et Maurice Rat (Paris: Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade," 1962) 1118. 36

gesse et leur chasteté, comme si l'habit qu'elles portaient les préservait de tout péché. Faut-il, en ce sens, les rapprocher des vierges albanaises à propos de qui un observateur confie à l'ethnologue qu'elles ne sont pas des femmes parce qu'elles sont des vierges? En ce cas, si changement de sexe il y avait là, il se ferait plutôt par la sublimation du désir sexuel et, en tout cas, par le refus du "destin biologique" des femmes. Assurément et plus visiblement, les travesties du passé franchissent la frontière tracée entre les genres puisqu'elles épousent des activités, des comportements, des valeurs "propres" aux hommes de leur temps - et même ce que ces valeurs ont de plus viril (ardeur guerrière, courage, endurance dans des activités comme la guerre, la navigation, etc...). Encore convient-il de s'interroger sur les frontières qui existent entre les genres à l'époque moderne. Notion hiérarchique qui oppose un homme parfait et une femme imparfaite, telle notion s'entend dans une société ellemême hiérarchisée, où bien d'autres échelles entre les individus sont interprétées au regard de cette hiérarchie "naturelle": un enfant mâle est plus féminin qu'un adolescent qui l'est plus qu'un homme fait, un oisif l'est plus qu'un travailleur de la terre, un noble davantage que sa soldatesque, etc... On sait aussi que, sous l'Ancien Régime, le mot "liberté" ne s'emploie que très rarement au singulier: il y est plus souvent question de "libertés" au pluriel, qui est un équivalent de franchises ou tout simplement de privilèges. Or, il me semble précisément que le travestissement féminin ne peut se comprendre dans cette société-là qu'au regard de la notion de liberté(s) entendue comme privilège: les femmes qui se travestissent s'arrogent un privilège, celui de gravir une marche dans la hiérarchie des êtres et c'est en ces termes-là que leurs contemporains comprennent leurs comportements. Il est naturel qu'une femme noble ait à se substituer à son père ou à son époux pour défendre son domaine, ce que firent de nombreuses femmes durant les guerres de religion ou durant la Fronde, au nom de la valeur de leur sang, qui, en tout état de cause, les met toujours au-dessus du commun des mortels. Il peut aussi paraître naturel qu'une fille du peuple cherche exceptionnellement à élever son statut si c'est pour la défense de son roi et en conservant sa virginité qui l'élève spirituellement. Ainsi, la signification du travestissement féminin doit-elle être entendue, dans une société donnée, selon ses propres représentations des hiérarchies entre les genres, ellesmêmes insérées dans des hiérarchies sociales et dont cette société définit la/les liberté(s ). De ce point de vue, tout autre est l'interprétation que l'on peut faire du travestissement des femmes pendant la Révolution française: celles (quelques centaines) qui se sont travesties pour entrer dans les armées révolutionnaires à partir de 1790 poursuivaient, certes, la tradition des nobles héroïnes du passé. Mais elles revendiquaient aussi une place dans une nouvelle société où, la hiérarchie entre les hommes étant abolie, l'égalité entre les sexes devait advenir, où, les libertés anciennes étant supprimées, c'est à la liberté comme impératif concernant tous les individus qu'il fallait aspirer (ce qui, en l'occurrence, passait davantage par la participation à 37

la vie civique et aux combats armés que par le vote).33 Dans cette société démocratique naissante, le travestissement prenait un tour subversif qu'il avait finalement moins dans la société d'ordres d'Ancien Régime.

33Dernière mise au point par Dominique Godineau, "De la guerrière à la citoyenne. Porter les armes pendant l'Ancien Régime et la Révolution française," Clio. Histoire, Fenlnles et Sociétés 20 (2004): 43-69. 38

PREMIÈRE

PARTIE

TRAVESTISSEMENT

DU CORPS

"L'AVENTURE

DU TRAVESTISSEMENT:

HANNAH SNELL, FEMME SOLDAT"

Guyonne

LEDUC
-

Université Charles de Gaulle

Lille III

Dans le monde anglo-américain, les femmes soldats et les femmes marins travesties étaient nombreuses au XVIIIe siècle, dans la réalité comme dans la fiction. Sous l'uniforme masculin, elles combattaient; à visage découvert, elles se consacraient à diverses tâches d'intendance dans les camps ou se prostituaient. Leurs fonctions, rarement reconnues de manière officielle, ne le furent que vers le milieu du XIXe siècle, lorsque le changement intervenu dans la conception de la différence sexuelle interféra jusque dans l'armée. L'Bistoire fut alors récrite, ces femmes, "effacées" ou "reléguées" dans des "notes infrapaginales"; celles qui avaient été célèbres en leur temps passèrent pour des "monstres amusants."t Bien des motivations expliquaient le travèstissement de ces femmes: la plus récurrente (celle qui inspire les ballades) était la recherche d'un amant enrôlé pour la guerre; venaient ensuite le patriotisme, les difficultés économiques ou l'insécurité rencontrées par une femme seule, l'amour de l'aventure et de la liberté ou encore le désir de vivre avec une autre femme. L'archétype de la "guerrière" se trouve, avant que Spenser ne crée Britomart (1590), dans la biographie de Long Meg of Westminster (1582),2 laquelle précède The Roaring Girl; or, Moll Cut-Purse de Middleton et Dekker, où est décrite, en 1611, une figure historique, Mary Frith (alias Moll Cutpurse).3 Les "guerrières" et les héroïnes travesties sont un lieu commun de l'imaginaire4 et figurent dans les
1 Voir Julie Wheelwright, "'Amazons and Military Maids': An Examination of Female Military Heroines in British Literature and the Changing Construction of Gender," Wonlen's Studies International Forll1n 10.5 (1987): 489, 490 et A111aZOnS Military Maids: Wonlen Who Dressed as Man in the and Pursuit of Life, Liberty and Happiness (London: Pandora, 1989) 18: "were erased from the record or reduced to the occasional footnote" et "amusing freaks of nature." Sur ce point, voir Barton C. Hacker, "Women and Military Institutions in Early Modem Europe: A Reconnaissance," Signs 6.4 (1981): 643-71. 2 Voir The Life of Long Meg of Westminster, 1635, Short Fiction of the Seventeenth Century, éd. Charles Mish (New York: Norton, 1968) 82-113. 3 Voir The Life and Death of Mrs. Mary Frith Conlnlonly Called Moll Cut-Purse, 1662, éd. Randall S. Nakayama (New York: Garland, 1993). 4 Voir Dianne Dugaw, Warrior Wonlen and Popular Balladry 1650-1850 (Cambridge: Cambridge UP, 1989) 10.

ballades destinées aux classes populaires, qui commencent à paraître vers 1600.5 Elles atteignent le faîte de leur popularité à la fin des années 1700, tout en étant très ancrées dans la culture entre 1660 et 1840 environ.6 Les femmes tambours, les "guerrières" et les jeunes filles travesties, partant à la guerre par amour ou pour la gloire, sont campées aussi dans d'autres genres: épopée, rOlnance, comédie, tragédie, opéra, opéra-ballade et biographie en prose; 7 il s'agit, le plus souvent, de livres de colportage qui racontent soit l'histoire vraie de femmes soldats, telles Christian Davies (alias Mother Ross), Hannah Snell, Deborah Sampson, Maria Knowles, Mary Anne Talbot (alias John Taylor),8 soit celle des pirates Anne Bonny et Mary Read.9 Le travestissement féminin peut apparaître comme un phénomène marginal alors que son étude s'inscrit dans l'histoire des mentalités. Tout à la fois connexe de la perception du moi et de l'autre, de la différenciation sexuelle et de la construction de la féminité dans la société patriarcale, il soulève la question de l"'interaction entre 'réalité' sociale et littérature (ou mythe)." 10Le thème des femmes soldats n'est pas intemporel. Tandis que la littérature gréco-latine met en scène des Amazones et des femmes travesties, on n'y rencontre aucune héroïne au centre d'une histoire d'amour, de déguisement et de guerre. Les femmes soldats sont, selon Dugaw, "a telling fictional representation of the experience and sensibility of the early modem world." Il Il importe alors, d'un côté, de comprendre comment ces femmes s'intè-

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Voir Dugaw, intr., TheFe/naleSoldier;or, TheSurprisingLife andAdventuresof HannahSnell,

1750, The Augustan Reprint Society, n0257 (Los Angeles: William Andrews Clark Memorial Library, 1989) xiii (n. 13). Voir les ballades The Valorous Acts Perfornled at Gaunt, by the Brave Bonny Lass Mary Anlbree, The Bagford Ballads, éd. Joseph Woodfall Ebsworth, 2 vols. (Hertford: Stephen Austin, 1878) 1: 308-15, The Fanlous Wo/nan Dru/nnzer, The Roxburghe Ballads, éd. William Chappell et Ebsworth, 8 vols. (London, 1871-1897) 7: 730 et The Gallant She-Souldier, Roxburghe Ballads 7: 728. 6 Voir Dugaw, Warrior Wo/nen 1 (n. 1), 4, 51. 7 Voir Estelle C. Jelinek, "Disguised Autobiographies: Women Masquerading as Men," Won-zen's Studies International Foru/n 10.1 (1987): 53-62. 8 Voir The Life and Adventures of Mrs. Christian Davies Conzmonly Called Mother Ross (London, 1740), The Fe/nale Review; or, Menloirs of an American Young Lady &c. [Deborah Sampson] (Dedham, MA, 1797), The Surprising Life and Adventures of Maria Knowles (Newcastle, c. 1798), The Life and Surprising Adventures of Mary Ann Talbot, in the Na/ne of John Taylor, A Natural Daughter of the Late Earl Talbot (London, 1809). 9 Le premier récit de leur procès fut publié en 1724, dans A General History of the Robberies and Murders of the Most Notorious Pyrates par Charles Johnson, et attribué plus tard à Defoe (voir Defoe, A General History of the Pyrates, éd. Manuel Schonhom [London: Dent, 1972] 153-65); cette attribution fut ensuite niée dans Philip N. Furbank et W. R. Owens, The Canonisation of Daniel Defoe (New Haven: Yale UP, 1988) 102. 10Voir l'Avant-propos de Peter Burke dans Rudolf M. Dekker et Lotte C. van de Pol, The Tradition of Female Transvestisn-zin Early Modern Europe (London: Macmillan, 1989) xii: "the interaction between social 'reality' and literature (or myth)." 11Dugaw, Warrior Wonlen 10.

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grent dans l'histoire culturelle et quels problèmes elles suscitentl2 et, de l'autre, de discerner ce que le lectorat est prêt à croire quant à ces aventurières.13 Les femmes soldats et marins des ballades et des livres de colportage ne sont pas des "textual anomal[ies]": "[they represent] one subcategory of the early modern era's larger preoccupation with the figure of a woman in male attire," ce que Dugaw nomIne "[the] genotype Hie-Mulier,,14 par référence à la controverse qui se déroula dans les années 1620, lorsque trois brochures formulèrent les débats sur les femmes en termes de vêtements:15 "Hie Mulier actually clarifies the general preoc,,16 cupation with WOlnen,transvestism, and gender codes. . . . Ces brochures, qui voient, en l'identité sexuelle, une catégorie stable et, dans le travestissement, une tromperie, source d'une dangereuse instabilité, se distinguent des ballades et autres célébrations du déguisement qui exploitent l'écart entre le faire et l'être. Le vêtement signe, en effet, non la "différence" mais la "domination" de l'homme sur la femme.I7 Hie-Mulier s'avère subversive et brouille les codes fiables. Ces felnmes sont donc "a lower-class permutation of the viraginous Hic-Mulier.,,18 Considérées comme l'une des facettes d'une préoccupation plus large, elles mettent en évidence certains traits cruciaux de leur génotype - "a preoccupation not only with gender but with ,,19 its relationship to virtuous and heroic behavior. Les ballades, livres de colportage ou biographies relatent une "aventure" au sens premier ("ce qui arrive d'imprévu, de surprenant; ensemble d'événements qui concernent quelqu'un" [Robert]), fondée sur un travestissement dans son acception littérale de "déguiser," lequel est un élément pivot puisque l'histoire est "un texte à deux niveaux,,:2o la femme n'étant pas ce ou celui qu'elle semble être, sa conduite induit des interprétations différentes de la part de ceux qu'elle rencontre et de ceux qui lisent son histoire. Au confluent de l'histoire événementielle, de l'histoire des mentalités et de la littérature, les deux versions anonymes du récit centré sur cinq ans de la vie d'une femme soldat (dans l'armée de terre puis dans la Marine), intitulé The Female Soldier; or, TheSurprisingLife and Adventures of Hannah Snell, publiées en 1750, permettent d'étudier l'aventure du travestissement (donc de la vérité, de la distorsion et de l'imposture), en relation avec l'acquisition d'une liberté, aux plans physique, psychologique et narratif, sous trois angles successifs: tout d'abord, l'aventure de la
12Voir Dugaw, Warrior Women 117. 13Voir Wheelwright 15. 14Dugaw, Warrior rVomen 163. 15Voir Hie Mulier; or, The Man-Won'lan: Being a Medicine to Cure a Coltish Disease of the Staggers in the Mascu/ine-F eminines of Our Times (1620); Haec Vir; or, The Womanish Man (1620) et Mulled Sack; or, The Apology of Hie !vIufier to the Late Declamation against Her (1620). 16Dugaw, Warrior Women 163-64. 17Voir Dugaw, Warrior Women 165. 18Dugaw, Warrior Women 171. 19Dugaw, Warrior Women 171, 172. 20 Voir Dugaw, rVarrior Women 9: "the story becomes a double-layered text."

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vie, qui mène de la réalité de l'aventure et du travestissement au travestissement de la réalité, par une comparaison entre réalité historique et récit; puis, l'aventure de la narration, qui s'articule sur la revendication d'authenticité du récit, à travers un contrat de lecture et une stratégie narrative, et qui, néanmoins, n'est pas exempte de mensonge et de fabrication; enfin, l'aventure du genre littéraire, car le récit se présente comme un hybride entre ballade et roman. * L'aventure de la vie de Snell (1723-1792) peut se résumer ainsi: engagée volontaire à vingt-deux ans à Coventry, où elle s'enrôla à la recherche de son époux qui l'avait abandonnée enceinte, Snell fut envoyée à Carlisle avant de partir pour l'Inde, en novembre 1747, et de participer au siège de Pondichéry. De retour en juin 1750, elle se produisit sur scène à Londres, ouvrit peut-être une taverne puis tomba dans l'oubli et mourut à Bedlam. L'imprimeur Walker fit paraître deux versions du récit de sa vie, portant le même titre et se voulant, chacune, une relation factuelle de première main, recueillie de la bouche même de Snell. La version courte (46 pp.), mise en vente le 3 juillet 1750, connut un succès immédiat; la version longue (187 pp.), illustrée de gravures, fut publiée, la même année, en neuf livraisons entre la mi-juillet et le début de septembre. De structure identique, celle-ci est plus riche en aventures, elles-mêmes plus détaillées. Cette histoire remporta la faveur générale. Dans les deux mois en parut une traduction hollandaise, explicable par l'ampleur du phénomène des femmes soldats aux Pays-Bas au XVIIe siècle?1 En Grande-Bretagne, plusieurs versions successives virent le jour, en dépit de l'affidavit au profit de l'imprimeur?2 Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, parurent des versions d'une vingtaine de pages, sous forme de livres de colportage?3 En 1893 fut diffusé un recueil de biographies dont celle de Snell.24 Un facsilnile de la version courte, objet d'une réédition par

21Voir De vrouwelyke soldaat oj de verbazende levensgevallen van Anna Snell (Amsterdam: Gerrit de Groot, 1750). Cité dans Dugaw, intr., xii (n. 10) et dans Wheelwright 193 (n. 52). Dekker et van de Po] (3) relèvent 119 cas de femmes travesties entre 1550 et 1839 aux Pays-Bas. 22Voir "Some Account of Hannah Snell," The Gentlenlan 's Magazine 20 (July 1750): 291-93; Ie même compte rendu parut dans The Scots Magazine 12 (July 1750): 330-32. 23The Fernale Soldier (London, 1756); The Fernale Warrior; or, Surprising Life and Adventures oj Hannah Snell (London, 1801); The Surprising Life and Adventures oj Hannah Snell alias Ja/nes Gray; or, The Fenzale Warrior (York, 1809) 24 pp.; The Widow in Masquerade (Northampton, MA, 1809) 16 pp. Voir Dugaw, intr., xii (n. 14) et Suzanne 1. Stark, Fenzale Tars: Wo/nen aboard Ships in the Age oJSail (1996; London: Pimlico, 1998) 187 (n. 39). 24Voir Ménie Muriel Dowie, éd., WonzenAdventurers: The Lives oj Mada/ne Velazquez, Hannah Snell, Mary Anne Talbot and Mrs. Christian Davies (London, 1893): xviii ("the account of their lives is . . . smeared wÎth so much coarseness and triviality that I have no thought it worthy to be included with those of the other adventurers"). 44

l'Augustan Reprint Society, est ici utilisé ainsi que l'une des deux versions longues disponibles à la British Library.25 Ces deux brochures ne constituent qu'un aspect de la campagne de publicité autour de l'engouement pour Snell qui, comme Talbot, fut d'emblée populaire et dont quatre portraits furent mis en vente dans les rues avant la mi-juillet 1750.26Elle se produisit sur scène et créa son propre personnage théâtral, dès le 29 juin?7 La presse du lendemain décrit l'atmosphère de la soirée: "Last Night there were the greatest Number of reputable Persons ever known at the New Wells, Goodman's Fields, to see and hear the famous Hannah Snell sing two Songs. She appeared in her Marine Habit, and met with universal Applause, as she behaved with great Decency and good Manners [my italics]."28 Ces deux expressions soulignent l'attente, peutêtre déçue, d'un spectacle à sensation. Du 29 juin au 6 septembre, Snell donna soixante représentations. Le spectacle se limita, tout d'abord, à une ou deux chansons et comporta, ensuite, des exercices militaires. Elle exploita la nouveauté attrayante du divertissement, tirant un avantage financier substantiel de ses apparitions (LI6566); elle se produisit à Londres jusqu'au 15 septembre puis poursuivit une tournée en province: Bristol en janvier 1751 et Bath, le mois suivant.29 Pendant plus de deux siècles, son histoire continua d'intriguer et de fasciner, suscitant un engouement cyclique par le biais de divers écrits journalistiques et littéraires. Elle figura dans la collection The Wonderful and Scientific Museum en ,,30 1804, et Dickens la raconta dans un article consacré aux "British Amazons. À partir de la fin des années 1870, la renommée de Snell s'accrut pour atteindre son paroxysme dans les années 1890, peut-être en liaison avec l'essor du féminisme et du mouvement des suffragettes, qui réactivèrent l'intérêt manifesté envers les femmes soldats, notamment; c'est à cette époque que parut le recueil de biographies déjà cité, et la vie de l'héroïne fut reprise dans divers ouvrages consacrés à des excentriques.3I Mais son histoire fut définitivement fixée lorsqu'elle fut exposée, en 1898, dans le Dictionary of National Biography qui en mit en doute la véracité.32 La notoriété posthume de Snell se prolongea à travers la littérature, puis les mouve25 Vide supra n. 5 et British Library (Microfilm shelfmark: Mic.B.896/4056). Les références figureront dans le texte sous la forme Cx (pour version courte, page x) et Lx (pour version longue, page x). 26Voir Wheelwright 145. 27Voir The General Advertiser (29 June 1750). 28The Whitehall and General Evening Post (30 June 1750). 29Voir Matthew Stephens, Hannah Snell: The Secret Life of a Female Marine, 1723-1792 (London: Ship Street P, 1997) 43, 47. 30Voir Ie périodique All the Year Round (1872). 31Voir Stephens 56: Eccentric Biography; or, Me1110irs f Remarkable Female Characters (1804), o English Eccentrics and Eccentricities (1875), Female Warriors (1879) et Eighteenth-Century Waifs ( 1887). 32DNB, éd. Sidney Lee (London: Smith and Elder, 1909) 18: 613-14. Dans DNB 14 (1888): 133, Leslie Stephen y avait qualifié Davies d'''unsexed woman." 45