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TREIZE ANNÉES NOIRES (1933-1946)

De
224 pages
Fils de Raphaël Alibert, garde des Sceaux du Maréchal Pétain, l'auteur est l'un des derniers témoins d'une période tragique de l'Histoire de la France. Il livre sans fard et avec franchise son témoignage sur les années 1933 à 1946. L'essentiel de l'ouvrage constitue un essai sur le régime de Vichy vu de l'intérieur. Jacques Alibert a notamment utilisé des éléments retrouvés dans les papiers de son père. Il évoque le front populaire, les souvenirs de guerre, les premiers temps de Vichy et une brève carrière dans l'administration préfectorale.
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TREIZE ANNÉES NOIRES 1933-1946
Souvenirs et réflexions

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1244-4

Jacques ALIBERT

TREIZE ANNÉES NOIRES 1933-1946
Souvenirs et rejlexions

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

TREIZE ANNÉES NOIRES

Du même auteur

L'Afrique Noire et nous; Pensée universelle, 1972. Joseph Maistre: Etat et religion; Téqui, 1990.

IlC'est une malédiction
Il

de vivre ARENDT

une époque tourmentée.
Hannah

Préambule
Les médias persistent et signent leurs mauvaises actions de désinformation. La façon mensongère dont elles occultent le caractère dramatique, quasi-apocalyptique de la débâcle de mai-juin 1940, dont elles présentent l'atmosphère pendant l'occupation, dont elles magnifient les exploits de la libération et célèbrent l'épuration, conduit lajeunesse à une vision totalement fausse de plusieurs années de notre histoire. Un exemple: une chaîne de télévision a diffusé, il y a deux ou trois ans, un film intitulé Le Piège. On y voit, en novembre 1940, un garde mobile à la porte de chaque pièce de l'Hôtel du Parc, à Vichy. A la même époque, dans cette capitale provisoire de la France, les passants sont présentés comme traqués par la police qui, tous les cent mètres, demande des papiers d'identité. Le télescopage des dates permet au réalisateur de faire tomber son héros sous des balles allemandes, à l'instigation d'une milice qui n'existait pas encore. Tant de fausseté écœure. Il incombe aux témoins, avant qu'ils n'aient tous disparu, de tenter de rétablir la vérité. Laisser passer l'erreur sans réagir serait lâcheté. J'ai donc décidé de faire appel à mes souvenirs afin de témoigner.

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TREIZE ANNÉES NOIRES

Je suis conscient que le mémorialiste n'est pas un historien et qu'il est parfois victime de la trahison de sa mémoire. Sa bonne foi n'est pas en cause: lorsqu'il évoque le passé, il a des trous et, d'instinct, il se place au centre des événements qu'il a connus. Nous sommes ainsi faits que nous nous intéressons plus à ce qui nous touche personnellement qu'à ce qui affecte notre prochain, surtout si ce prochain est lointain. Notre égoïsme, même combattu, nous y conduit. Nous donnons de l'importance à des faits insignifiants parce qu'ils concernent notre petit moi, et nous passons à côté de ceux, beaucoup plus graves, dont nous n'avons eu, dans notre for interne, ni à nous réjouir, ni à nous attrister. Il faut être très indulgent à l'égard des historiens; les plus probes, les plus scrupuleux dans leurs recherches, les plus objectifs, utilisent nécessairement un stock de matériaux insuffisants, inexacts, tendancieux, sans être à même de discriminer le vrai du faux. C'est pourquoi, à propos d'un même grand homme, on nous présente des portraits, voire des faits, fort différents selon les auteurs et leurs sources. Ainsi de Danton par exemple ou de Catherine de Médicis ou du Régent, voire de Pétain ou de Darlan. Celui qui écrit est, à son insu, toujours tendancieux lorsqu'il entend fIXer ce dont il fut l'auteur ou le témoin. Demain, ses pages nourriront l'historien et celui-ci sera voué à l'approximation. L'Histoire n'est pas une science exacte, mais elle ouvre le grand livre de la vie, et c'est aux lecteurs de faire la part du feu. Né au lendemain de la première bataille de la Marne, j'ai traversé une époque extraordinaire et, à maints égards, exceptionnelle. Mon enfance s'est écoulée sans histoire au sein d'une famille bourgeoise éclairée par la religion et la tradition. Mon père, Raphaël Alibert, appartenait au Conseil d'État et enseignait à l'École libre des Sciences politiques. Étant le fils aîné,je me suis trouvé, par rapport à mes frères et sœurs, plus proche

PRÉAMBULE

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de ce grand juriste, qui aimait le Droit et écrivit un traité demeuré un classique sur le contrôle juridictionnel de l'administration au moyen du recours pour excès de pouvoir. Ma mère, titulaire du brevet supérieur en un temps ou peu de jeunes filles passaient le bachot, marqua toujours de l'intérêt pour mes études secondaires, elle apprit le latin avec moi et m'aidait pour mes devoirs de français littéraire. Après une sixième au lycée Montaigne, j'ai rejoint le collège Stanislas jusqu'à la philosophie. Dès novembre 1931,je m'inscrivais à la Faculté de Droit et aux Sciences politiques. Par atavisme, moi aussi j'ai aimé le droit, après père, grand-père, arrière-grand-père et tous mes ancêtres Alibert qui siégeaient naguère au Présidial du Rouergue et furent des légistes. Ces années que je qualifierai d'apprentissage, je ne les évoquerai pas dans ce livre; il s'agirait d'anecdotes personnelles sans autre intérêt que familial. Pas davantage je ne parlerai d'un sujet qui m'est cher et a occupé l'essentiel de ma vie professionnelle, à savoir l'Afrique noire. J'ai consacré pendant plus de cinquante ans une constante réflexion à cette immense région et l'ai exprimée dans des ouvrages et articles. Ce fut le fruit de circonstances cruelles qui m'appelèrent à changer de cap lorsque, après la Libération, j'entrai à la Banque de l'Afrique Occidentale où se déroula ma carrière jusqu'au temps de la retraite. Mais, entre mes vingt ans et la victoire de mai 1945,se sont écoulées une douzaine d'années, lourdes d'idées, de faits et de drames. C'est à cette période que s'attacheront ma mémoire et ma réflexion. Mon père fut ministre du maréchal Pétain entre le 16 juin 1940 et le 28 janvier 1941. Sur les signes avant-coureurs de la guerre, sur l'évolution de la politique française avant septembre 1939, sur Vichy, j'ai touché à des points d'histoire. Je fus parfois témoin privilégié de journées exceptionnelles.

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TREIZE ANNÉES NOIRES

Comment n'essayerais-je pas d'apporter un peu de lumière sur des faits connus, déformés ou inconnus dont l'unicité d'interprétation façonne la mémoire collective d'une Nation? Pourquoi garderais-je enfoui au plus profond de moi-même ce qui peut aider mes compatriotes à mieux comprendre les évènements ? Pourquoi enfin, ne pas livrer à l'esprit critique de chacun une réflexion philosophique sur les treize années noires de ma jeunesse? J'ai voulu, dans cet ouvrage, répondre de façon positive à ces interrogations, estimant m'acquitter d'une tâche pour l'exécution de laquelle il n'existe pas de suppléance. Le temps écoulé est trop court pour avoir accompli son oeuvre de galant homme, et trop long pour que soit exclu tout élément passionnel. Mais, comme il fuit de manière irréparable, il faut tenter de le saisir dans son passage qui coïncide avec le nôtre, éphémère. Je sais que ce n'est pas sans risque d'erreurs et d'omissions. Par ce livre je tente de combler le fossé qu'un certain manichéisme peignant ces années noires de notre histoire, a creusé entre les générations.

Avant Vichy

De 1933

à la guerre

Les manuels scolaires, trop souvent orientés par les idéologies, occultent l'entre-deux guerres. Ils escamotent l'essentiel, c'est-à-dire l'évolution de l'Allemagne sur une période d'une vingtaine d'années. Ils n'expliquent pas comment et pourquoi la France en vint au Front Populaire, lors du printemps 1936. J'étais alors devenu majeur et, jeune citoyen, j'ai voté. L'ouverture d'esprit que donnent les enseignements du droit et des sciences politiques éveille la curiosité et le désir de comprendre les événements. Ceux-ci ne manquaient ni en nombre, ni en importance. Le plus grave fut l'arrivée d'Hitler au pouvoir légalement le 30 janvier 1933 et sa menace immédiate de réarmer le Reich et de consacrer le national-socialisme. Non moins inquiétantes étaient les conséquences du fameux krach boursier de Wall Street en 1929. La crise qui s'ensuivit provoqua la dévaluation de la livre sterling le 21 septembre 1931 et celle du dollar en avril 1933. La France fut alors confrontée à la chute de ses exportations, et elle y a répondu en réduisant la production industrielle, les prix, l'investissement, en organisant la récession et l'austérité. Sous prétexte de défendre la monnaie, elle a généralisé la politique de déflation. On est trop oublieux des faits qui décident de l'his-toire. Je partirai de l'année 1933, début des années noires pour l'adolescent conscient que j'étais alors.

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TREIZE ANNÉES NOIRES

De 1933 au 6 février

1934

Un premier fait me frappe: Nous eûmes en France, cette année-là, quatre Présidents du Conseil successifs: Paul Boncour, Édouard Daladier, Albert Sarraut et Camille Chautemps. La Ve République nous a habitués à la stabilité gouvernementale, mais la Ille, très parlementaire, rendait la vie impossible aux gouvernements. La Chambre, à majorité socialiste et radicale qui avait été élue en 1932, ne leur faisait pas de quartier. Tout au long de l'année 1933, notre pays est secoué par les scandales financiers. Tour à tour les affaires Hanau, Oustric, Aéropostale, Crédit Municipal de Bayonne, pour ne citer que les plus connues, éclaboussent le monde politique. Un parfumeur richissime, François Coty, crée un quotidien vendu deux sous; L ~mi du peuple, pour alerter l'opinion sur l'urgence de barrer la route du pouvoir aux malfaiteurs, aux corrompus, aux incapables. Une importante partie de la presse influente apporte chaque jour du grain à moudre au moulin anti-parlementaire, voire anti-républicain, et, chaque jour, chez mes parents, j'entends commenter non sans irritation les dernières nouvelles. Au début de l'hiver 1933-34, alors que je m'apprête à terminer la licence en droit et à obtenir le diplôme de SciencesPo, le Quartier Latin connaît l'effervescence qui oppose les jeunes de tendance nationaliste à ceux qui se réclament de la démocratie sociale et mettent en avant les revendications d'ordre économique. L'an nouveau est marqué par d'importantes manifestations orchestrées ou spontanées, dont certaines se déroulent près de notre domicile situé en face du Ministère des Travaux Publics, Boulevard Saint-Germain. L~ction Française, dès le 9 janvier 1934, attaque le chef du gouvernement, Camille Chautemps, en le traitant de chef de
bande de voleurs et d'assassins. Elle invite le peuple de Paris à

AVANT VICHY

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crier près de la Chambre des députés « A bas les voleurs! »Les
Camelots du Roi ne sont pas seuls à se mobiliser. Les Croix de Feu du colonel de La Rocque, environ cent mille, sont aussi motivés pour réclamer un Etat propre et fort. Les Francistes de Marcel Bucard, avec leur béret et leur chemise bleue, occupent également la chaussée, sans oublier les Jeunesses patriotes de Taittinger. Les ligues créent dans le noble faubourg, une agitation dont ma jeunesse aurait voulu s'amuser, mais l'inquiétude paternelle me vaut une interdiction formelle de me mêler aux fauteurs de désordres. Encore mineur, j'obéis, mais je me sens frustré lorsqu'à la Faculté mes camarades me racontent leurs exploits de la soirée précédente qui consistent surtout à enlever les grilles des arbres et à renverser des voitures sans y mettre le feu. Certains d'entre eux montrent leurs légères blessures; d'autres ont passé la nuit au poste mais tous, et de tous bords politiques, ils avaient clamé leur dégoût. Les événements se précipitent avec la démission de Chautemps, le 28 janvier. Le président de la République lui cherche un successeur. Il pressent en vain Doumergue et les présidents de la Chambre et du Sénat. Finalement, Édouard Daladier accepte de former un Cabinet à majorité radicale sans socialistes SFIO et élargi vers le centre. Avant même de se présenter devant les Chambres, il limoge, le 3 février, le préfet de police Jean Chiappe. Cette mesure est très mal prise par la droite et par les ligues, qui estiment ce préfet à poigne et sympathique. Une manifestation est prévue pour le 6 février, jour où Daladier doit affronter les députés pour l'investiture de son gouvernement Ce 6 février 1934, il est midi trente. Je rentre à la maison, après les cours du matin rue Saint-Jacques. Mon père est soucieux. A la fin du déjeuner, il me dit: « Je t'interdis de sortir cet après-midi. Il peut se passer des choses très graves. »Puis il décroche le téléphone et il appelle les religieuses du Sacré-cœur qui, sous une caution laïque, tenaient école libre au 30 de la rue Saint-Dominique à 100 mètres de la Chambre pour leur de-

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mander de libérer les élèves, des jeunes filles. Au nombre de celles-ci se trouvaient ma sœur et ma future épouse. J'ai d'ailleurs appris plus tard de mon épouse que son père, Etienne Riché député des Ardennes, avait fait une démarche identique, car il avait été alerté par son frère Georges, trésorier des Croix de Feu et proche du colonel de La Roque, sur l'importance d'un regroupement de manifestants derrière la Chambre et sur les risques d'insurrection. Dans la soirée claquent des coups de feu. Du balcon, vers 21-22 h, je vois des lueurs rougeâtres vers la Concorde, laissant deviner des incendies. J'entends les sirènes des ambulances et des voitures de pompiers. Que s'est-il passé? On n'avait pas les moyens d'information d'aujourd'hui et je me couche ignorant qu'à l'aube du 7 février, on dénombra 15 morts dont 14 manifestants et 1 435 blessés. Ce 7 février, de bon matin, je vais à la Faculté, anxieux d'échanger avec les amis et camarades des propos sur les événements. Je trouve porte close. Les cours sont suspendus jusqu'à nouvel ordre. Il est vrai qu'on approche du Carnaval, ce qui peut fournir une explication plausible à une décision que justifiait la peur éprouvée par les autorités administratives. Dans la journée, Daladier, quoique ayant obtenu sa majorité, est lâché par plusieurs de ses ministres. Le Parquet refuse d'ouvrir une information pour complot contre la sûreté de l'Etat. La police n'appréhende pas les dirigeants des ligues. Herriot lui-même conseille au chef du gouvernement de s'en aller, ce qu'il fait aussitôt. Il y a vacance du pouvoir, comme il y a vacances scolaires imprévues. Je vais passer trois jours en Normandie. Quand je rejoins Paris, j'apprends que sur l'insistance d'Albert Sarraut, Gaston Doumergue consent à sortir de sa retraite de Tournefeuille et à constituer un cabinet qui appli-

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querait un programme de gouvernement et réformerait l'État, avec le concours des Chambres. La composition de ce Cabinet ne nous laisse pas indifférents. Le ministère dit de Salut National comprend Pétain, Tardieu, Herriot, Flandin, pour ne citer que les ténors. Mais Henry Lémery a les Sceaux. Or Lémery est le grand ami de mon père, qui fut son chef de cabinet en 1917 dans le ministère Clemenceau. Lémery, tout naturellement, demande à Raphaël Alibert de prendre la direction de son cabinet à la Chancellerie. Refus de mon père; qui se déclare trop vieux (il avait 47 ans), mais fait désigner pour cette fonction son fidèle Pierre de FontRéaulx, auditeur au Conseil d'État et remarquable juriste. Voilà mon père sensiblement rapproché du pouvoir, et tout disposé à appuyer la tentative de Doumergue pour en finir avec des mœurs politiques qu'il juge déplorables. Sur son état d'esprit à l'époque, je possède un document: Paul-Henri Siriex, ancien gouverneur de la France d'Outre-Mer, retiré naguère à Lauzerte, chef-lieu de canton du Tarn-et-Garonne où vécurent mes aïeux, a bien voulu me communiquer la lettre que mon père, son ancien professeur aux Sciences Po, lui a adressée le 25 mars 1934. Cette lettre est une profession de foi. Qu'on en juge plutôt:
«

Depuis deux mois, écrit Raphaël Alibert, je ne suffis

pas aux sollicitations dont je suis l'objet de tous côtés, et c'est à peine si, aux environs de Pâques, la dispersion des uns et des autres me laisse le loisir de me remettre à jour. «Vous n'avez aucun doute, je pense, sur la portée des évènements de cet hiver. La lutte est définitivement engagée entre les affreux "possidentes" d'un régime pourri - à quelque parti qu'ils appartiennent, d'ailleurs - et les hommes qui ont le courage de prêcher la vérité.
«
«

L'enjeu? La France, tout bonnement.
L'issue? Incertaine, pour ne pas dire plus car:

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TREIZE ANNÉES

NOIRES

la dépravation intellectuelle est immense; la lâcheté est la règle; la trahison règne partout. «Rares, très rares sont les hommes qui jugent close la période historique ouverte au XVIèTMsiècle, et dont l'individualisme révolutionnaire marque l'apogée.
«

Il en est pourtant ainsi. Nous devons choisir entre le Je ne vois malheureusement que des antagonistes et des
la décomposition

bolchevisme et la tradition, entre le paganisme et le Moyen-Age.
«

ambitions personnelles, favorisés par anarchique de la démocratie expirante.
«

Dieu veuille inspirer à l'Église les paroles et les actes

qui, jadis, rallièrent la chrétienté à la civilisation dans des circonstances analogues! Ce serait la première lueur dans les ténèbres. J'espère l'apercevoir bientôt. Sinon, où serait la Providence ?... La lueur, ce serait la réussite du Plan Doumergue. Sinon, serions-nous condamnés à sombrer dans le bolchevisme ? Voilà située l'atmosphère intellectuelle et morale de mes vingt ans. Raphaël Alibert souhaite que Doumergue restaure un Etat fort et respecté. Lié à Jacques Bardoux, le grand-père de Valéry Giscard d'Estaing qui fonde alors le Comité technique pour la réforme de l'Etat, dans lequel il compte de nombreuses relations, mon père reprend les dossiers du Redressement français, élaborés dans les années 1926-1927, et sa réflexion continue celle de sa dernière année d'enseignement aux Sciences Po, où il traita, non sans passion, de la crise de la démocratie. Je bénéficie pendant plus d'une année du voisinage avec des esprits de grande qualité. Mon père m'entraîne pé-

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riodiquement, le soir, chez René Gilloin où se retrouve un petit cercle dissertant précisément sur la réforme de l'État, sur les régimes politiques, économiques et sociaux. Il y a là des professeurs de droit: Achille Mestre et Maurice Picard, des écrivains comme Henri Massis, des journalistes, comme François Legrix, rédacteur en chef de la Revue Universelle. Gilloin, qui fut très proche de Pétain à Vichy, apporte auxjurisconsultes ses concepts philosophiques très imprégnés de protestantisme. Silencieux dans mon coin, très fier d'être admis dans cette intimité intellectuelle, je fais mon profit d'une conversation fort enrichissante. L'idée me vient alors de constituer, avec des camarades de Stanislas et de Faculté, un petit centre d'échanges, qui soit un stimulant pour enrichir notre culture générale. Ainsi est créé le Pollion, du nom de l'ami de Cicéron, amateur des lettres et des arts. Nous nous retrouvons chez l'un ou l'autre, généralement pour entendre un exposé préparé par l'un de nous sur un thème convenu... ou encore de la musique. Notre jeunesse dorée, moins sportive que celle d'aujourd'hui, tout aussi égoïste, mais sans doute plus éprise des valeurs de l'esprit, est persuadée que toutes les portes s'ouvrent devant elle et que l'attend une carrière prometteuse. J'ai conscience d'appartenir par mes racines à cette grande bourgeoisie libérale, travailleuse, imbue de sa supériorité, à laquelle est réservée la direction des affaires tant publiques que privées. Les Sciences Po sont une école chère et mes camarades très généralement fils de bourgeois. Nous pensons trop en vase clos et en privilégiés. Toutefois, des enfants dits du peuple, des boursiers qui nous surpassent par plusieurs qualités, me font entrevoir un monde plus dur, plus exigeant, et sans doute plus capable de sacrifice. Une classe moyenne progresse en nombre, qui pourrait devenir l'armature de l'équilibre social. C'est, pour moi, un temps d'intenses lectures.

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Outre les derniers livres d'actualité d'André Tardieu et de Bernanos, je me plonge dans Taine, Fustel de Coulanges, Bainville, Barrès, les Mémoires d'outre-tombe. Ouvrages, revues, atmosphère familiale contribuent à forger ma mentalité. Je suis contre trop d'État, mais, par esprit de contradiction, comme je ne professe pas les valeurs du capitalisme, l'interventionnisme en matière économique et la planification ne me déplaisent pas. J'aurais volontiers souscrit au Plan du 9juillet 1934 favorable à l'économie dirigée dont on nous vantait les mérites rue Saint-Guillaume. Le courant technocratique me séduit dans la mesure où des hommes capables seraient substitués aux parlementaires pour gouverner le pays. Les grands corps de l'État exercent leur fascination sur le jeune juriste, et j'estime qu'il revient à leurs membres les plus distingués d'occuper des fonctions ministérielles, à l'abri de la politique politicienne et dans ce souci d'une meilleure administration. Je suis également tenté par l'idée corporative, selon laquelle la profession s'organise en son sein. Louis Salleron, homme généreux, qui l'a répandue en France en se prévalant du catholicisme social me convainc de l'intérêt de professions

autonomes. Je fais mienne la formule de la Tour du Pin:

«

la

démocratie dans la commune, l'aristocratie dans la province, la monarchie dans l'État ». Mais je ne recherche aucun engagement de nature politique car aucun groupe ni mouvement ne me donne le degré de satisfaction nécessaire pour l'action. Or, la politique française va bon train. D'aucuns commencent même à affabuler. Le journal Carrefour, dans un numéro du 16 septembre 1944, impute à Pétain la création en juillet 1934 - dix ans plus tôt! - d'un comité politique qui aurait été dirigé par le quatuor Pétain, Laval, Alibert, Lémery, et qui se serait proposé d'anéantir les institutions républicaines et de leur substituer un régime fasciste C'est une calomnie.

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Un tel comité n'ajamais existé. Enjuillet 1934, Raphaël Alibert n'a jamais rencontré ni le maréchal, ni Laval. Pétain est membre du gouvernement et il a autre chose à faire qu'à comploter; de même de Lémery garde des sceaux. Alibert s'intéresse à la revue Questions du Jour que vient de fonder le Comte de Paris. Ce dernier, sur les conseils de son précepteur l'abbé de Dartein, voulant approfondir la science politique, demande à mon père de venir au Manoir d'Anjou, propriété proche de Bruxelles où vit en exil la famille royale, l'informer des systèmes constitutionnels et sociaux. Plusieurs voyages de mon père pour rencontrer le Prince, se situent au cours de l'été 1934. Du prétendu quatuor, chacun vivait sa vie, Laval œuvrant pour soi en coulisse et au Parlement dans le dessein de revenir au pouvoir. Le seul trait commun de cette prétendue bande des quatre est sans doute l'intérêt pour la tentative Doumergue de réformer la constitution; mais chacun d'eux y pense avec ses vues personnelles et les espérances des uns et des autres sont fort divergentes. Hélas! la tentative Doumergue s'avère bien périlleuse. Fin juin 1934, elle est compromise car les communistes, adoptant une nouvelle ligne de conduite, prônent l'unité d'action avec les socialistes; ils signent le 27 juillet un pacte en ce sens, très hostile à l'union nationale, et déjà cette coalition tend les mains aux radicaux. Au début de l'automne 1934, le gouvernement Doumergue annonce les grandes lignes de la réforme de l'État, qui consiste surtout à limiter les pouvoirs du Parlement en matière de dépenses publiques et à instaurer le droit de dissolution afin de renforcer l'exécutif. Ses efforts se heurtent à l'hostilité des radicaux tentés de prendre la direction inverse. Gastounet désabusé, tombe à droite et repart en novembre pour son Midi toulousain. Il devait finir ses jours en monarchiste caché, ce

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que sa digne épouse laissa entendre à mon père dans une correspondance privée de l'été 1940. Etienne Flandin succède à Doumergue pour quelques mois jusqu'en juin 1935. Laval devient alors président du Conseil avant qu'Albert Sarraut, en janvier 1936, soit appelé à préparer les élections. Ces deux années qui séparent le 6 février de l'avènement du Front Populaire me semblent dominées par les problèmes économiques et la recherche de solutions à la crise. Diplômes en poche, je m'insère dans le vaste mouvement d'idées que créent de jeunes aînés, réputés de droite. Lecteur de la Revue Française de Jean-Pierre Maxence je collabore à la Revue du XXe Siècle. En janvier 1935, cette revue mensuelle titre son numéro : « Eléments de notre politique ». L'éditorial sur Une politique vivante est signé Jean de Fabrègues, Robert Francis, Jean-Pierre Maxence et Thierry Maulnier. Sous le pseudonyme de J. de Broze, j'écris un Essai sur la notion d'État. A 20 ans, on ne doute de rien! Le numéro comporte aussi un article de Georges Verdeil intitulé Entre l'individu et l'État: les corps sociaux, tandis que Jean Loisy traite de L'Homme et l'État. Je dois à l'amitié de Jean de Fabrègues, mon grand ancien qui dirigeait la revue, d'avoir pu y faire mes premières armes. C'est l'époque où Bertrand de Jouvenel interviewe le Comte de Paris pour le Petit Journal, et Fabrègues vantait la pensée royale du prétendant pour qui le bien commun appelait un Etat fort, capable de défendre l'homme contre sa propre faiblesse. Nous sommes tous contre le Fascisme, contre l'Hitlérisme, contre l'État totalitaire. Nous ne pensons pas que l'État puisse être une fin en soi et j'affirme, recherchant pour la France un État émergeant de la boue et des miasmes, qu'il ne doit ni détruire les corps sociaux, ni accaparer les fonctions que

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peuvent assumer les initiatives privées et les associations naturelles, mais seulement administrer ce qui est commun à toutes. Je collabore également à un organe bimensuel indépendant de restauration nationale, la Gazette de Versailles, dont Christian Chenut est le gérant. Fabrègues, Jacques SaintGermain y donnent des articles. Je me lance à y traiter de questions doctrinales, comme la réforme de l'enseignement supérieur ou les aspects économiques et sociaux du machinisme. M'étant inscrit comme avocat stagiaire en novembre 1934, je revêts la robe de mon grand-père Albert Chaudé pour prêter serment dans les nobles locaux de la Première Chambre de la Cour d'appel. Le Bâtonnier de Saint-Auban me prodigue en conférences dites de Colonnes les Conseils du Sage. J'apprends de lui que je dois protéger la veuve et l'orphelin et que la profession implique le désintéressement. Autre temps! De fait, je n'ai jamais perçu un honoraire pendant mon passage au Barreau, et les commissions d'office ne m'ont rien rapporté. Mon parrain pour ces débuts est Henry Lémery, qui vient de quitter la Chancellerie et de reprendre son cabinet. Poulain d'un ancien garde des sceaux, sénateur et avocat connu, je me sens des ailes pour aborder les prétoires. J'affectionne la Cour régionale des pensions, où j'assiste des anciens combattants devant de vieux magistrats aux services prolongés qui se montrent bienveillants pour ma jeunesse inexpérimentée. Les visites des prévenus à la Santé ou à la Petite Roquette me font entrevoir l'univers carcéral, mais par le parloir réservé aux bavards, donc de l'extérieur, et l'on m'eût stupéfié en m'annonçant que, dix ans plus tard, m'en seraient révélés les rouages internes, vus du côté des criminels. Le Barreau permet bien des contacts. Que de propos n'échangeons-nous pas, dans la salle des pas perdus, nous les quelques promotionnaires issus du même collège Stanislas, nourris des mêmes principes! Nos espoirs allaient céder le pas

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à nos déceptions, dessus.

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mais à vingt ans l'avenir prend aisément

le

Le Front

Populaire

En doctorat de Sciences Économiques, les étudiants de l'année 1935 se préoccupent, sur les conseils de leurs maîtres, de la tenue du franc et de l'écart entre les prix français et les prix mondiaux, à la suite des dévaluations de la livre sterling et du dollar. La France, avec Pierre Laval arrivé au pouvoir en juin, ne prend pas ce parti monétaire et elle s'engage dans une politique drastique de déflation. Le chef du gouvernement impose par décrets-lois une baisse de 10 % des traitements et salaires que le pays subit très mal. Mon père introduit dans son foyer des restrictions alimentaires, au demeurant légères. Ille fait plus par légalisme que par nécessité. Il est vivement préoccupé par la politique extérieure de Laval. Pour s'entendre avec l'Italie, ce dernier laisse Mussolini conquérir l'Éthiopie, se fâchant ainsi avec l'Angleterre, et il se rapproche de l'URSS. Six mois plus tard, en janvier 1936, il est remplacé par Albert Sarraut. Le 7 mars, la Wehrmacht, violant le Traité de Versailles, occupe la zone démilitarisée de l'autre côté du Rhin, dite Rhénanie. La France ne bronche pas; elle est en pleine période électorale. Peut-être a-t-elle appris qu'en 1935 les Anglais ont signé avec Hitler, à son insu, un accord naval et prêté une oreille attentive aux initiatives allemandes? Toujours est-il que Blum écrit, quelques jours plus tard dans la presse socialiste qu'il n'y a pas conflit franco-allemand et que, ni le gouvernement français, ni l'opinion française n'ont hésité à engager la procédure de règlement pacifique par l'entremise et l'action internationale ne doutant pas de la parole d'Hitler et de sa volonté d'accord avec la France.