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Trente ans depuis Pol Pot

De
331 pages
Janvier 1979, l'armée vietnamienne et des milliers d'insurgés cambodgiens mettent fin au régime de Pol Pot et de ses complices. Une coalition avec, derrière la Chine et les Etats-Unis, les pays d'Asie du Sud-est et d'Europe décrète un embargo sur le pays et décide que les seuls représentants légaux du peuple cambodgien sont ses bourreaux : les Khmers rouges. Dix ans plus tard, les accords de paix n'apportent pas la paix, mais permettent au Cambodge de réintégrer la communauté internationale. Il revient alors aux cambodgiens de pacifier le pays et de le faire redémarrer.
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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12345-8 EAN : 9782296123458

Collection dirigée par Philippe Delalande
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Points sur l'Asie

Du même auteur Travaux consacrés au Cambodge A. Thèse doctorale Les frontières du Cambodge contemporain, Paris, Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), 14 septembre 1998. B. Monographies Les Constitutions du Cambodge (1953-1993), Paris, La Documentation Française, 1994. The Cambodian Constitutions 1953-1993, Bangkok, White Lotus, 1995. Chroniques Cambodgiennes, 1990-1994, Paris, L’Harmattan, 1995. Les clés du Cambodge, préface de Jean Lacouture. Paris, Maisonneuve et Larose, 1995. Cambodge. Une presse sous pression, Paris, Reporters Sans Frontières, 1997. The Cambodian Chronicles 1989 – 1996, Volume I, Bungling a peace plan, Bangkok, White Lotus, 1998. C. Contributions à des ouvrages collectifs Cambodge : l’entreprise inachevée, contribution à l’ouvrage collectif sous la dir. de Marie-Claude SMOUTS, L’ONU et la guerre. La diplomatie en kaki, ParisBruxelles, Complexe, 1994. Avant l’APRONUC, leçons à tirer, contribution à l’ouvrage collectif sous la dir. du général Jean COT, Opérations des Nations Unies. Leçons de terrain: Cambodge, Somalie, Rwanda, ex-Yougoslavie, Paris, Fondation pour les Études de Défense, 1995. Democratization in Cambodia, contribution à l’ouvrage collectif sous la direction de Michèle SCHMIEGELOW, Democracy in Asia, Frankfurt, Campus Verlag et New York : St. Martin’s Press, 1997.

The 1993 UNTAC Election in the Prospect of the 1998 Cambodian Election, contribution à l’ouvrage collectif sous la dir. de Kao KIM HOURN et Norbert von HAUFMANN, National Elections : Cambodia’s Experiences & Expectations, Phnom Penh, Cambodian Institute for Cooperation and Peace, 1998. Démocratie et citoyenneté en Asie : le cas du Cambodge, contribution à l’ouvrage collectif sous la dir. de Dominique ROZENBERG et Patrick ABEELS, Droits de l’Homme & Démocratie ; Relativité ou universalité ? Bruxelles, Ligue des Droits de l’Homme et Solidarité Socialiste, 1998. International Co-operation in the Drafting of the 1993 Constitution, contribution aux actes du symposium international consacré au «constitutionalisme cambodgien » et organisé conjointement par la Faculté de Droit et de Sciences économiques de Phnom Penh et l’Université de Nagoya (Japon), à Phnom Penh, 10-11 janvier 2003. Cambodge : sécurité alimentaire, un combat trentenaire, contribution à l’ouvrage collectif sous la dir. de Laurent DELCOURT, Alternatives Sud 2009 Face à la crise alimentaire, Louvain-la-Neuve-Paris, Centre Tricontinental & Syllepse, 2008. D. Dossiers réalisés pour l’UNESCO L'action des ONG cambodgiennes dans le domaine des droits humains, Phnom Penh, Bureau de l'UNESCO au Cambodge, octobre 1997. Vers une culture de la Paix au Cambodge, 25 projets pour un programme national, Phase I.1998-2000, Phnom Penh, Bureau de l'UNESCO au Cambodge, mai 1998. Une fenêtre ouverte sur l'avenir. Les priorités de la jeunesse cambodgienne. Résultats d'une enquête auprès de 120.000 jeunes scolarisés, Phnom Penh, Bureau de l'UNESCO au Cambodge, juin 1998.

Remerciements

J’exprime une gratitude toute particulière à mon ami Prak Sokhonn qui a rendu ce livre possible Je lui sais gré de m’avoir fait le cadeau d’une amitié constante. Je suis particulièrement redevable à de très nombreux Cambodgiens qui, depuis 1989, n’ont pas cessé de m’apporter informations et opinions, de faciliter mon accès aux acteurs et aux sources et de rendre ainsi possible un travail de reconstitution historique et d’observation du présent qui passe. Je ne saurais les citer tous. Aussi, je préfère n’en privilégier aucun. Chacune et chacun qui lira ces lignes, quelle que soit sa position sociale, saura que je lui exprime ma gratitude et que je conserve comme un trésor précieux le souvenir des moments partagés et de l’aide apportée. Je remercie également Stéphanie Gee, une journaliste française de talent et de rigueur. Enfin, ce livre doit beaucoup au soutien de Véronique et aux échanges que nous avons eus tout au long de sa rédaction.

A Prak Sokhonn, mon ami

INTRODUCTION

J’ai écrit ce livre parce qu’il me semble répondre à un besoin : rappeler des faits. Des faits qui fournissent les éléments d’une histoire différente de celle racontée dans les rédactions et la plupart des chancelleries occidentales que le public est prié d’accepter comme la vérité. Certes, il y a de multiples vérités. Et je ne peux m’empêcher d’attribuer à ce livre le propos d’Hannah Arendt : « A défaut de vérité, on trouvera des instants de vérité, et ces instants sont en fait tout ce dont nous disposons pour mettre de l’ordre dans ce chaos d’horreur. » Je me suis efforcé de privilégier le point de vue du peuple cambodgien tel que j’ai cru le percevoir. J’ai appris à connaître ce peuple et à l’aimer. D’autant plus qu’à l’instar d’autres peuples dans le monde, qui ont en commun de former une nation peu nombreuse dans un État de petite ou de moyenne importance malencontreusement situé à la charnière de blocs rivaux, le peuple cambodgien a été instrumentalisé à l’extrême au service d’intérêts qui lui étaient étrangers. Jamais, depuis que le Cambodge a conquis son indépendance en 1953, les choix politiques des grands acteurs internationaux dans cette partie du monde n’ont donné la priorité à ce qui était l’intérêt du peuple cambodgien. Dans le meilleur des cas, cet intérêt n’a été pris en compte que comme une priorité secondaire. Après la conférence de Genève de 1954, les USA refusèrent de ratifier les accords conclus qui confirmaient l’indépendance du Cambodge et son intégrité territoriale. De leur côté, Chinois et Soviétiques avaient tout tenté pour obtenir une partition du pays au profit des communistes locaux. En vain, heureusement. Tour à tour Américains, Chinois et Soviétiques ont voulu pousser le Cambodge dans leur camp, au point que la Chine imposa le passage de la piste Hô Chi Minh par le territoire cambodgien et que les USA n’hésitèrent pas à soutenir des tentatives d’élimination physique d’un Norodom Sihanouk attaché à la neutralité du Cambodge dans le conflit Est-Ouest, une neutralité qu’il s’avéra malheureusement incapable de maintenir à mesure que le conflit américanovietnamien s’amplifiait. A partir de 1970 et du coup d’État pro-occidental qui renverse Norodom Sihanouk, le champ de bataille du conflit américano-vietnamien s’élargit au territoire cambodgien. A partir de 1975 et la victoire des partisans de Pol Pot,

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placés sur la ligne de fracture du conflit entre Moscou et Pékin, les Cambodgiens deviennent les instruments d’une guerre par procuration à laquelle les Occidentaux s’associent à partir de 1979 en soutenant Pékin contre Moscou et en prenant le risque de faire revenir les Khmers rouges au pouvoir. Ce mépris pour le sort d’un peuple martyrisé culmine avec la décision conjointe de la Chine et des Occidentaux de reconnaître à l’ONU, après la chute du régime de Pol Pot, un Khmer rouge comme seul représentant légitime du peuple que les siens venaient de massacrer pendant trois ans, huit mois et vingt jours. Chinois et Occidentaux s’accordent de même pour reconstituer l’armée de Pol Pot dans des bases secrètes en Thaïlande et infliger au peuple cambodgien le plus implacable des embargos. Après dix années d’une telle politique, les Khmers rouges sont associés aux négociations de paix et aucune condamnation de leurs crimes n’est inscrite dans ces accords de paix. Pol Pot et ses partisans les renient peu après. La « diplomatie de la patience » imposée par le Conseil de sécurité à l’opération de maintien de la paix de l’ONU qui s’en suit a pour résultat, une fois cette opération terminée, de laisser entière la question du contrôle d’un quart du territoire national par une force polpotiste menant une guerre de guérilla contre les autorités légitimes du pays. Bien d’autres aspects de cette opération des Nations unies témoignent également de la priorité donnée à d’autres intérêts que ceux du peuple cambodgien. C’est aux Cambodgiens qu’il revint de pacifier le pays. La communauté internationale n’y fut pour rien. Au contraire ! Elle prit parti en faveur d’un fils de Norodom Sihanouk, Norodom Ranariddh. Ce président du « parti royaliste » était prêt à partager le pouvoir avec les fidèles de Pol Pot. Il était prêt à payer ce prix pour mettre à l’écart ceux qui, en 1978-1979, s’étaient révoltés contre les Khmers rouges et les avaient chassés avec l’aide vietnamienne. Et si, depuis, la communauté internationale apporte chaque année une aide financière au gouvernement du Cambodge, elle ne manque aucune occasion de lui adresser des reproches pour des motifs qui ne suscitent de sa part que le silence lorsqu’il s’agit des mêmes pratiques observées aux Philippines, à Singapour ou en Thaïlande. Au moment où je commence la rédaction de ce livre, il y aura bientôt trente ans que l’armée vietnamienne, flanquée de quelques contingents de Cambodgiens en révolte contre la barbarie des dirigeants khmers rouges, a mis fin au gouvernement du pays par Pol Pot et ses complices. Trois décennies que je me propose de raconter pour remettre en perspective la manière dont ce pays évolue depuis lors. Il y a bien des motifs de critiquer la manière dont les Cambodgiens sont gouvernés depuis trente ans. Et nombreux sont ceux qui ne s’en privent pas. Je m’y suis moi-même livré à quelques reprises. Chaque fois, ensuite, je me suis rendu compte que je n’avais pas pris assez en considération le fait que, au Cambodge plus encore qu’ailleurs, le présent est le produit du passé, que le Cambodge et ceux qui le peuplent, ceux qui le font vivre et ceux qui le

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gouvernent ne peuvent lui apporter que ce qu’ils possèdent eux-mêmes. D’autant qu’un passé récent, fait unique dans l’histoire de l’humanité, a ramené ce peuple à l’âge de pierre. Les grands censeurs occidentaux du Cambodge ne prennent jamais en considération que les enfants qui avaient dix ans lorsque commence la guerre en 1970 ainsi que ceux qui sont nés à partir de 1970 jusqu’en 1989, ont aujourd’hui, quand ils ont survécu, entre 20 et 50 ans, c'est-à-dire les tranches d’âge les plus dynamiques d’une société. Or, ceux-là ont connu la guerre, le régime des Khmers rouges, la présence du corps expéditionnaire vietnamien et l’isolement du pays. Aux traumatismes en tous genres dont ils souffrent s’est ajoutée pour eux l’impossibilité d’accéder à un niveau d’éducation de qualité, voire à être privé de tout système d’éducation pendant plusieurs années. C’est avec ces tranches d’âge-là que le Cambodge devrait pouvoir aujourd’hui, aux yeux des journalistes et observateurs occidentaux, connaître une société structurée et régulée, une démocratie avancée, une morale sociale élevée !!! Mon ambition n’est pas de proposer les résultats d’une recherche exhaustive, mais une honnête recension des étapes les plus significatives d’une évolution militaire, diplomatique, politique et économique. Il me semble important que justice soit rendue au peuple cambodgien. Il me semble important aussi que les peuples d’Occident sachent un peu mieux de quoi sont capables leurs gouvernements et les journalistes qui les servent. Les peuples doivent se soucier davantage des responsabilités que prennent sur la scène internationale ceux qu’ils choisissent pour les gouverner. Comme ils doivent se méfier d’une information qui véhicule le prêt à penser occidental. J’espère enfin être, si peu que ce soit, utile aux Cambodgiens qui me liront en leur offrant, sur leur histoire récente, un regard sans complaisance qui est néanmoins le regard d’un ami. Phnom Penh, Mosset, Saint-Géniès de Comolas, Phnom-Penh, mars 2008 - novembre 2009.

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PREMIERE PARTIE

LA DECENNIE DE LA LIBERATION ET DE L’ISOLEMENT

Chapitre 1 AVANT LA LIBERATION : DE L’EMPIRE ANGKORIEN AU GOULAG POLPOTISTE

Le Cambodge est un pays situé dans ce que les géographes appellent la péninsule indochinoise, en Asie du sud-est. Il est peuplé de Khmers, l’ethnie très largement majoritaire qui parle la langue du même nom. On trouve également des minorités ethniques montagnardes, des Chams ainsi que des Sino-khmers, des Khméro-thaïs et des Vietnamiens. Au moment où, sur les rives de la Seine, se construit Notre-Dame de Paris, sur les rives du Tonle Sap, le grand lac central du Cambodge, les Khmers construisent Angkor Wat, un des joyaux de cette forêt de pierres qui constitue le patrimoine monumental cambodgien. L’empire angkorien, à son apogée, recouvre très largement la péninsule indochinoise. Une faiblesse le mine : le caractère électif du système monarchique. La monarchie n’est pas héréditaire. Au décès du Roi, un conseil de hauts dignitaires choisit le nouveau souverain parmi les membres de la famille royale.

Le long processus de démantèlement de l’empire
Presque chaque succession provoque un conflit au sein de cette famille royale et les prétendants déçus vont chercher du soutien soit au Siam, soit en Annam. Siamois et Annamites saisissent l’occasion ainsi offerte d’affaiblir leur puissant voisin et font payer en territoires le soutien qu’ils apportent aux dissidents. Après l’indépendance du pays en 1953, ce fait ne sera même pas contesté par le gouvernement cambodgien qui écrit : « toutes ses interventions [de l’Annam] furent faites sur la demande d’un prince cambodgien, soit contre un autre prince prétendant au trône, soit contre les Siamois ou sur la demande des rebelles. »1 C’est ainsi qu’en 1623, la khmère « Prey Nokor » est devenue l’annamite « Saigon » et que « Peam » s’appelle « Hatien » depuis 1715. Au début du 19e siècle, cinquante ans avant l’arrivée des Français, le canal reliant Hatien à

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Mémoire du Cambodge sur ses terres au Sud-Vietnam (Cochinchine), Phnom Penh, Imprimerie du Palais Royal. Ce document, signé Le président du Conseil est daté du 24 avril 1954. Le président du Conseil était alors M. Penn Nouth. La phrase citée se trouve page 5.

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Chaudoc est creusé sur l’ordre des mandarins annamites. A partir de 1820, il détermine, la frontière entre la Cochinchine et le Cambodge. Le territoire cambodgien se réduit peu à peu au point que peu avant l’arrivée de la France, il ne compte plus que quatre provinces et suscite la convoitise de ses voisins qui l’occupent, tour à tour, pendant la première moitié du siècle. En 1845, un traité est signé par le futur Roi cambodgien Ang Duong : en échange de la reconnaissance de son accès au trône par les États voisins, il accepte la double suzeraineté de l’Annam et du Siam sur le Cambodge et confirme la souveraineté de l’Annam sur les territoires du Bas-Cambodge (en khmer, Kampuchea krom) concédés progressivement depuis 1623 comme on vient de le voir. Ce que reconnaîtra le général. Nhiek Tioulong2, une des grandes figures du règne de Norodom Sihanouk : « Quand Ang Duong, fondateur de la dernière dynastie, arriva à se faire reconnaître comme Souverain du Cambodge, conjointement par le Siam et l’Annam, le Royaume était déjà très sérieusement amputé au nord comme au sud et, de plus, complètement ruiné. »3

Un protectorat en forme de colonie
Craignant de nouvelles amputations du territoire national, Ang Duong fait appel en 1853 à Napoléon III, empereur des Français. La présence française va stopper le démembrement. Elle dure de 1863 à 1953. Le bilan de ce Protectorat français, qui fut en fait une véritable colonisation, est contrasté. Côté négatif, le Cambodge est, dans l’empire français, le pays où les taxes sont les plus élevées et la répression des fréquentes protestations paysannes la plus brutale. Le territoire est considéré comme une zone tampon entre la colonie cochinchinoise et un Siam sous influence britannique. Peu est fait pour son développement. Côté positif, la France récupère au bénéfice du Cambodge et au détriment du Siam les trois provinces du nord-ouest dont celle de Siem Reap où se trouvent les temples du parc d’Angkor. Lorsque la France se retire, elle laisse un pays dont la superficie est plus étendue qu’à son arrivée. Celle-ci est passée de 100.000 km² à 181.000 km². Autre point positif, l’énorme apport de l’École Française d’Extrême-Orient qui, par ses recherches et ses travaux, en particulier mais pas exclusivement sur le parc d’Angkor, a donné au peuple cambodgien la conscience d’être l’héritier d’une civilisation créatrice d’un immense patrimoine monumental. Mais, par-dessus tout, ce qui apparaît comme le legs le plus important de cette présence française, c’est d’avoir rendu possible, une fois l’indépendance acquise, notamment grâce à l’émergence d’Angkor comme symbole
2 Il a joué un rôle de premier plan au service de Norodom Sihanouk de 1945 à 1994. Voir JENNAR, Les clés du Cambodge, Paris, Maisonneuve & Larose, 1995, p.268. 3 TIOULONG Nhiek, Chroniques khmères, manuscrit, p. 24. Je remercie la journaliste AnneLaure Porée de m’avoir procuré une copie de ce document.

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d’identification d’un peuple, la structuration de l’espace cambodgien en un État et une nation, au sens qu’ont ces termes dans le monde contemporain. Une erreur historique qui empoisonne le présent Chaque année, les Cambodgiens de tous bords expriment le 4 juin leur condamnation de ce qu’ils appellent « la cession par la France du Kampuchea krom au Vietnam ». Une indication de l’importance de cette question dans le Cambodge d’aujourd’hui. Pourtant, il s’agit d’une erreur. Erreur à la fois sur la date et sur le fait historique. C’est le 5 juin 1949 – et non pas le 4 – qu’est signé le traité franco-vietnamien qui reconnaît l’existence d’un Vietnam unifié par la réunion des trois « ky » (mot vietnamien qui signifie pays), du nord au sud : le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine.4 Les faits sont les suivants : le 17 février 1859, un corps expéditionnaire français s’empare de Saigon. Le 5 juillet 1862, la France signe avec l’empereur annamite Tu Duc un traité par lequel celui-ci cède les provinces de Bien Hoa, Gia Dinh et Vinh Tuong, c’est-à-dire la moitié orientale de la Cochinchine. A partir de mars 1866, les forces françaises occupent les provinces occidentales de la Cochinchine : Vinh Long, Hatien et Chau Doc. Elles sont annexées aux possessions françaises en 1867 et le 15 mars 1874, un nouveau traité francoannamite reconnaît la pleine souveraineté de la France sur ces trois provinces déjà annexées. La colonie française de Cochinchine est devenue une réalité. Comme l’écrira plus tard le gouvernement français, dans une lettre du 8 juin 1949 au Roi du Cambodge : « C’est donc de la Cour d’Hué que la France a reçu la totalité du Sud-Vietnam, ses droits sanctionnant des opérations militaires menées contre des mandarins annamites et non contre des autorités khmères. » De fait, en 1862, le Cambodge n’exerce plus d’autorité effective sur le territoire des six provinces cochinchinoises, soit depuis des décennies, soit depuis un à deux siècles, selon les provinces. Après la deuxième guerre mondiale, l’aspiration des peuples colonisés à retrouver leur pleine souveraineté amène la France à des concessions dont la première, en ce qui concerne l’Indochine, est la reconnaissance des trois États qui la composent : Cambodge, Laos, Vietnam (maintenus néanmoins dans le cadre colonial de l’Union française). Pour ce dernier, cette reconnaissance implique la rétrocession de la Cochinchine au Vietnam. Au cours des négociations qui précèdent cette reconnaissance, le Cambodge soulève la question du Kampuchea krom en avançant la thèse suivante : lorsque la France est arrivée en Cochinchine, le Cambodge n’a renoncé à ses droits sur celle-ci que parce qu’il s’agissait de la France à laquelle
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Déclaration commune franco-vietnamienne du 5 juin 1948 et échange de lettres en date du 8 mars 1949 entre le Président de la République Française, Président de l’Union Française et Sa Majesté Bao Dai in Actes définissant les rapports entre les Etats associés du Vietnam, du Cambodge et du Laos avec la France, Notes et Études documentaires, 14 mars 1950, Paris, La Documentation française.

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il demandait protection ; dès lors que la France renonce à ses droits sur la Cochinchine, le Cambodge reprend les siens. Or, les territoires cochinchinois relevaient tous de la souveraineté annamite avant même l’arrivée des Français. La France, ainsi qu’en témoignent les traités passés avec la Cour de Hué, ne négociait pas avec le Cambodge le passage sous son autorité des provinces cochinchinoises. Une réalité s’impose : « les provinces de l’ouest cochinchinois étaient annamites un siècle avant l’arrivée des Français » comme l’écrit R. Davée, président de la délégation française à la commission mixte franco-khmère de 1949. 5 Le Cambodge ne pouvait, entre 1862 et 1874, confier à la France une souveraineté sur des territoires sur lesquels il avait perdu toute autorité. En 1949, la France ne fait que rendre aux Vietnamiens ce qu’elle leur a pris, à eux et à eux seuls, au siècle précédent. Célébrer le 5 juin, comme l’anniversaire de la cession par la France du Kampuchea krom au Vietnam, c’est tout simplement entretenir une fiction. Il s’agissait d’une rétrocession.

De l’indépendance à la république
Le 9 novembre 1953, l’indépendance du Cambodge est proclamée après 90 ans de tutelle française. A la tête du pays, le Roi Norodom Sihanouk. Il a réussi à obtenir l’indépendance sans conflit armé et sans partition du pays. Cette indépendance et cette unité seront confirmées l’année suivante lors de la conférence de Genève qui met fin à la guerre d’Indochine et consacre la partition du Laos et du Vietnam. Mais les États-Unis refusent de ratifier les Accords de Genève et incitent la nouvelle République du Sud-Vietnam à ne pas les respecter. A partir de 1952, Norodom Sihanouk s’emploie, par tous les moyens, à détruire la principale force politique du pays, le Parti démocrate, 6 qui aux élections de 1946 et de 1950 avait obtenu la majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale. Le 3 mars 1955, il abdique en faveur de son père et prend le titre de Chef de l’État. Il conserve son statut de Prince. Il crée son propre parti politique, le Sangkum Reastr Niyum,7 qui remporte la totalité des sièges aux élections du 11 septembre au terme d’une campagne électorale où toute opposition a été brutalement réduite au silence.

. Commission Franco-Khmère, Revendications territoriales du Cambodge sur la Cochinchine, Note pour Monsieur le Haut-Commissaire de France en Indochine, 11 mai 1949, pièce 5. CAOM, HCR/CP 286 et 41. 6 Proche de la social-démocratie française, cette formation politique rassemblait l’essentiel des élites cambodgiennes désireuses de sortir le pays de la féodalité et d’obtenir son indépendance. Son principal dirigeant, Ieu Koeuss, président de l’Assemblée nationale, fut assassiné. 7 Littéralement, communauté pro-peuple.

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En politique intérieure, le nouveau régime se caractérise par le pouvoir absolu du chef de l’État, l’intégration acceptée ou contrainte de toutes les sensibilités politiques au sein du Sangkum, le contrôle de la presse, une répression féroce des opposants mais également par un développement très important des infrastructures (routes, ponts, hôpitaux, dispensaires, écoles, universités, aéroports, port de Sihanoukville). Une grande disparité se maintient entre les villes et les campagnes. Les élites, dans leur immense majorité, manifestent une absence totale de sens civique et une soif de gain insatiable.8 En politique étrangère, la défense de l’intégrité du territoire national et la reconnaissance des frontières issues de la colonisation sont des thèmes permanents de l’action diplomatique de Norodom Sihanouk, régulièrement complétés de revendications irrédentistes à propos du Kampuchea krom. Le Sangkum adopte une politique de neutralité. Celle-ci se caractérise par la participation à l’émergence du Mouvement des Non Alignés, 9 par un refus d’entrer dans l’OTASE (l’OTAN de l’Asie du sud-est), mais également par un rapprochement avec la Chine. Norodom Sihanouk est l’objet de plusieurs tentatives d’élimination de la part des services américains. Sa politique de neutralité s’effrite à mesure que s’intensifie l’intervention américaine au Vietnam et l’usage de son territoire par les communistes et les nationalistes vietnamiens. Même si cette neutralité est exaltée par le général De Gaulle un an plus tard, 10 elle est devenue purement théorique à partir de 1965 quand les relations diplomatiques ont été rompues avec les USA et qu’un accord secret, signé à Pékin, a autorisé les communistes vietnamiens à traverser le territoire cambodgien (la fameuse piste Hô Chi Minh) et à y disposer de sanctuaires. Cet accord garantit un approvisionnement des forces vietnamiennes hostiles au régime de Saigon en armes et munitions via le port de Sihanoukville. La seule opposition politique qui résiste est formée par les communistes qui, peu à peu, passent dans la clandestinité. Norodom Sihanouk les a baptisés « Khmers rouges » pour les différencier des « Khmers blancs » (les royalistes) et des « Khmers bleus » (les républicains auparavant regroupés dans le Parti démocrate qu’il a fait disparaître entre 1952 et 1955). Les communistes cambodgiens sont divisés en deux courants. D’une part, les partisans d’un communisme de type classique tel qu’il se pratique au Nord-Vietnam et dans le bloc soviétique. D’autre part, conduits par Pol Pot, des adeptes d’un collectivisme rural et autarcique également nationalistes, soucieux de la pureté de la race khmère et partisans de la reconquête des « terres perdues ». Ils

MEYER Charles, Derrière le sourire khmer, Paris, Plon, 1971 ; POMONTI Jean-Claude & THION Serge, Cambodge. Des courtisans aux partisans, Paris, Gallimard, 1971 ; SHORT Philippe, Pol Pot. Anatomie d’un cauchemar. Paris, Denoël, 2007. 9 Norodom Sihanouk est, en 2009, le seul survivant de la conférence de Bandung d’avril 1955 qui réunissait notamment Chou En Lai, Nasser, Nehru, N’Krumah, Sukarno (en tout, 29 pays d’Afrique et d’Asie) et qui est à l’origine du Mouvement des non-alignés. 10 Lors du célèbre « discours de Phnom Penh », le 1 septembre 1966.

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manifestent une grande méfiance à l’égard des Vietnamiens. A partir de 1963, c’est la tendance polpotiste qui contrôle le parti. Trois communistes de cette tendance, dont Khieu Samphan,11 dissimulant leur allégeance sous une étiquette progressiste, participent à un gouvernement du Sangkum en 1962-1963. Après avoir échoué à imposer des réformes sociales combattues par la droite qui domine le Sangkum, ils rejoindront les dirigeants du parti communiste dans la clandestinité.

La décennie infernale
Le 18 mars 1970, Norodom Sihanouk est destitué par les deux chambres réunies du Parlement. De l’aveu même de celui qui présidait la réunion, 12 il s’agit d’un coup d’État : des chars encerclent le bâtiment, des soldats armés sont présents dans l’hémicycle et le vote est nominal. Ce coup d’État, soutenu par les USA, est conduit par Lon Nol, président du Conseil, ministre de la défense et commandant en chef des Forces armées ainsi que par le Prince Sisowath Sirik Matak, vice-président du Conseil et éternel rival de Norodom Sihanouk au sein de la famille royale. Celui-ci apprend la nouvelle alors qu’il quitte Moscou pour se rendre à Pékin. Les protagonistes du coup d’État ont désigné les Vietnamiens comme responsables de tous les malheurs du pays dans l’espoir d’unifier le peuple autour de leur démarche ; ils ont organisé des manifestations contre les résidents vietnamiens.13 Ils n’ont pas hésité à provoquer des massacres massifs de civils vietnamiens dont les corps ont dérivé sur le Mékong par centaines pendant de nombreux jours. Lon Nol fait appel à l’aide des USA, de la Thaïlande et de la République du Sud-Vietnam pour combattre le communisme. Le 23 mars 1970, Norodom Sihanouk lance, depuis Pékin, un appel au soulèvement armé contre les nouvelles autorités cambodgiennes. Il demande l’aide de l’URSS, de la Chine, du Nord-Vietnam et du Vietcong.14 Il annonce la création, à Pékin, du Gouvernement Royal d’Union Nationale du Cambodge
11 Chef de l’État (président du praesidium) pendant le régime de Pol Pot, à partir de 1976, il a adhéré au Parti Communiste Français entre 1954 et 1959. Il fut le théoricien de l’autarcie et de l’évacuation des villes. Voir JENNAR, Un négationnisme cambodgien. Réponse à Khieu Samphan et à son avocat français (à paraître). 12 Entretien de l’auteur avec In Tam, à Phnom Penh, en avril 1989. Au moment du coup d’État, il était président de l’Assemblée nationale ad intérim depuis le 26 février 1970. 13 La propagande pro-occidentale a tenté de faire croire qu’il s’agissait de manifestations spontanées ayant dramatiquement dégénéré. Il s’agissait en fait d’opérations préparées par les proches de Lon Nol avec l’appui des services secrets américains et indonésiens et exécutées par de faux manifestants qui étaient en fait des soldats en civil recrutés parmi les Khmers du SudVietnam et les milices d’extrême-droite dénommées « Khmers Serei. » 14 . C ng S n signifie communiste. Vietcong signifie communiste vietnamien. C’est ainsi que les Américains ont désigné l’opposition de gauche et nationaliste au gouvernement de la République du Sud-Vietnam, une opposition largement encadrée par des militants et cadres communistes. Après l’écrasement de l’offensive du Thêt de 1968, la composante nationaliste a presque totalement disparu.

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(GRUNC) dans lequel il intègre des personnalités communistes qu’il avait jusque-là férocement combattues et, sur le terrain, la création du Front d’Union Nationale du Kampuchea (FUNK) qui rassemble des patriotes hostiles à un gouvernement pro-américain, des royalistes et des communistes de diverses sensibilités. La guerre du Vietnam s’étend au territoire cambodgien.15 S’y ajoute une véritable guerre civile entre les partisans de la République khmère, proclamée le 9 octobre 1970, et ses adversaires regroupés dans le FUNK. Celuici voit ses rangs se gonfler par le retour des communistes partis à Hanoi en 195416 et par le ralliement de milliers de jeunes très vite déçus par le régime de Lon Nol et par celui de paysans qui fuient les massacres provoqués par l’armée américaine et ses bombardements massifs. Au sein du FUNK, les communistes, décimés par la répression dont ils ont été victimes au cours des trois années précédentes, sont cependant les mieux organisés et les plus disciplinés. Peu à peu, ils vont en prendre le contrôle. Parmi eux, assez rapidement, l’influence des polpotistes domine. Le FUNK est appuyé de manière décisive par de nombreuses unités nord-vietnamiennes. Dès la fin de l’année 1970, près des trois quarts du territoire échappent au contrôle du gouvernement républicain. Après la signature des Accords de Paris sur le Vietnam en 1973, trois des quatre divisions nord-vietnamiennes présentent au Cambodge se retirent. Les polpotistes se sentent lâchés. Ils considèrent désormais les Vietnamiens comme des ennemis. Et les communistes cambodgiens qui sont proches de Hanoi comme des suspects. Dans les zones qu’ils contrôlent, improprement appelées « zones libérées », peu à peu, s’est mise en place une gestion des biens et des personnes qui ne correspond en rien au programme politique du FUNK présenté en Occident. Cette manière de gouverner anticipe sur ce que sera le sort du Cambodge à partir d’avril 1975. Ainsi, par exemple, dans la région autour de Kompong Thom (province natale de Pol Pot), les terres sont collectivisées, la monnaie est abolie, le port du khau av khmao, cette sorte de pyjama noir, est imposé à tous de même que les logements collectifs, les enfants sont séparés des parents, les pagodes sont sécularisées, les moines bouddhistes sont défroqués et envoyés dans les rizières. Toute résistance entraîne l’élimination physique 17 . Pour l’immense majorité de la population cambodgienne, les forces du FUNK sont assimilées à ceux qu’on appelle désormais les « Khmers rouges. » Après la démission de Richard Nixon, en août 1974, le soutien militaire des USA à la République khmère se réduit de plus en plus. Le 1 avril 1975, Lon Nol quitte le pays. Le 17 avril, les troupes de Pol Pot entrent dans Phnom Penh. Le
15 Le 30 avril 1970, les troupes américaines pénètrent en force en territoire cambodgien, ce qui a pour effet de favoriser l’implantation des troupes vietcongs plus profondément dans le pays. 16 Lors la Conférence de Genève, les communistes cambodgiens seront invités à émigrer au NordVietnam. On les désignera parfois sous le nom de Khmers Vietminh ou encore Khmers Hanoi. Leur nombre est estimé entre 600 et 1000. 17 ITH Sarin. Sranaoh Pralung Khmer (Regrets pour l’âme khmère ), témoignage après 7 mois passé en zone contrôlée par les polpotistes en 1973 On peut en déduire que les observateurs attentifs de la politique cambodgienne – et on pense en particulier aux services de renseignement occidentaux – étaient en mesure de prévoir les conséquences de l’arrivée de Pol Pot au pouvoir.

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pays est rebaptisé Kampuchea démocratique. Sihanouk exerce les fonctions de chef de l’État jusqu’à sa démission en avril 1976. Il est ensuite placé en résidence surveillée dans son palais. Les habitants des villes sont déportés et forcés d’aller vivre et travailler à la campagne. Un régime de terreur s’installe. L’élimination physique est érigée en méthode de gouvernement. Une bureaucratie de la mort se met en place. Le nouveau régime entend construire une société collectiviste agraire autarcique permettant à la race khmère purifiée de toute influence étrangère de s’épanouir sur les terres reconquises d’une partie de l’ancien empire angkorien. L’idéologie qui est à l’œuvre combine ainsi un projet maoïste avec des traits racistes et nationalistes. Les méthodes utilisées sont inspirées des lectures et des pratiques de Staline dont se sont nourris Pol Pot et ses complices pendant leur séjour en France au début des années cinquante.18 Au nom du collectivisme agraire, la population du pays est affectée aux travaux des champs et regroupée dans des communes dites « populaires ». Le principe même de la propriété est réduit à néant au point de détruire toute forme de vie privée, par exemple en soumettant les relations conjugales à l’autorité des chefs de la coopérative ou en interdisant la possession d’objets personnels. La monnaie est abolie. Tout appartient au Parti-État dissimulé jusqu’en 1977 sous le nom d’Angkar, un terme khmer qui signifie « organisation. » Au nom de la pureté de la race et de la culture, les populations citadines19 subissent plusieurs déportations et sont soumises aux travaux forcés. Les Chams la minorité khmère de confession musulmane, sont exterminés. Le bouddhisme est « éradiqué. » Les résidents de souche vietnamienne qui n’ont pas fui vers leur pays d’origine sont éliminés. Enfin, les Cambodgiens qui sont suspectés d’avoir « un esprit vietnamien dans un corps khmer » sont massacrés. Les communistes suspectés d’être favorables au Vietnam sont parmi les premières victimes. Au nom de prétendus droits historiques sur les « terres perdues », l’armée du Kampuchea démocratique applique des slogans du genre : « il faut récupérer les terres où se trouvent des inscriptions en khmer » ; « il faut aller jusqu’où pousse le thnôt » (palmier à sucre typique du Cambodge). L’intervention du grand protecteur chinois va interdire la poursuite des agressions contre les villageois thaïlandais. Mais les attaques se poursuivent contre le Vietnam où elles prennent de plus en plus d’ampleur. On passe d’incidents de frontière à de véritables engagements impliquant des unités entières. Les Khmers rouges ont détruit au Vietnam 25 agglomérations et quatre-vingt-seize villages ; 250.000 à
SHORT Philip, Pol Pot. Anatomie d’un cauchemar, Paris, Denoël, 2007, pp. 89-92 et 413. Tous les cadres Khmers rouges ont été tenus de lire « Principes du léninisme », par Joseph Staline (entretien de l’auteur avec Kaing Guek Eav, alias « Duch », dans le parloir de sa prison, le 7 mai 2008). 19 Le nouveau régime établit une distinction entre « peuple ancien », c’est-à-dire les populations essentiellement paysannes sous le contrôle des Khmers rouges depuis 1970, et « peuple nouveau » ou « 17 avril », les populations citadines tombées sous leur contrôle à partir de la prise de Phnom Penh, en ce compris les centaines de milliers de paysans ayant fui les bombardements et la collectivisation forcée des terres dans les zones contrôlées par les Khmers rouges.
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300.000 Vietnamiens ont perdu leur maison ; 100.000 hectares de terres cultivables ont dû être abandonnés ; des milliers de civils ont été massacrés. Ces attaques du Kampuchea démocratique sont à l’origine d’une riposte graduée des autorités vietnamiennes qui, après avoir vainement sollicité la médiation de l’ONU20, décident d’intervenir au Cambodge pour y renverser un régime qui leur est militairement hostile.21 À six reprises au moins, des communistes cambodgiens tentent de mettre fin à la dictature sanglante de Pol Pot et de ses complices. En vain. Chaque fois, la répression provoque des milliers de victimes. Ces échecs répétés incitent de nombreux cadres à fuir vers le Vietnam où, après la rupture des relations diplomatiques entre le Kampuchéa démocratique de Pol Pot et la République socialiste du Vietnam, le 31 décembre 1977, ils obtiennent un fort soutien en vue d’organiser une opposition structurée au régime des Khmers rouges. Le 2 décembre 1978 est créé le Front d’Union Nationale pour le Salut du Kampuchea (FUNSK). Il dispose d’unités entraînées depuis plusieurs mois et prêtes au combat. 22 Ils accompagnent les 150.000 hommes des divisions vietnamiennes dans l’offensive qui débute le 25 décembre 1978. Le 4 janvier, le Mékong est atteint. Le 7 janvier, Phnom Penh est libérée. Fin avril, l’armée vietnamienne contrôle l’essentiel du pays, à l’exception des confins proches de la Thaïlande, dans les monts Dangrek au nord-est et dans les monts Cardamome au nord-ouest.

Les 10 mars, 10 avril et 6 juin 1978 in ISOART Paul, La situation au Kampuchea, Paris, Éditions A. Pedone, Revue Générale de Droit International Public, janvier-mars 1983. 21 L’auteur a fourni une analyse détaillée de l’intervention vietnamienne en préface du livre de RUSCIO Alain, Cambodge année 01, Paris, Editions les Indes savantes, 2008. 22 Les chiffres des effectifs cambodgiens engagés aux côtés de l’armée vietnamienne varient de 20.000 à 30.000 hommes.

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Chapitre 2 1979 : LE RETOUR A L’AGE DE PIERRE

Historiquement, l’expression « année zéro » a été appliquée à l’Allemagne de 1945,23 après l’effondrement du régime nazi et la destruction du pays. Par analogie, on pourrait sans risque de contestation, appliquer cette expression au Cambodge de 1979.24 Elle nous semble toutefois trop faible. Car le régime n’a pas seulement été renversé, le Cambodge n’a pas seulement été détruit dans ses infrastructures et ses équipements. Ce sont les forces vives mêmes de la société cambodgienne qui ont été anéanties. C’est toute une société qui a été entièrement déstructurée. A tel enseigne que M. Yashusi Akashi, qui dirigea l’Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge (APRONUC) en 19921993 a pu, à juste titre, parler d’un « retour à l’âge de pierre. »25 Trente ans plus tard, bien des experts étrangers employés dans les organisations internationales opérant au Cambodge, bien des journalistes de passage oublient complètement dans leurs analyses et commentaires d’où vient ce pays. Et ils attendent presque toujours de cette société des performances qu’elle ne peut pas fournir. Un état des lieux s’impose. Il trace une sorte de ligne de départ pour la reconstruction du pays et la recomposition de la société cambodgienne. Alain Ruscio, journaliste et historien, a décrit l’état du pays lorsqu’il le découvre le 25 janvier 1979.26 François Bugnion, chef de mission du CICR arrive avec Jacques Baumont, de l’UNICEF, à Phnom Penh le 16 juillet 1979. Il corrobore les observations d’Alain Ruscio : « entre la frontière vietnamienne et Phnom Penh, nous n’avons observé aucune présence, aucune trace d’activité humaine : pas un

LEIWIG Heinz, Deutschland, Stunde Nul,. Historische Luftaufnamen 1945. Même si elle a été utilisée par le prêtre catholique François Ponchaud qui officiait au Cambodge jusqu’en 1975 et qui a révélé, en 1977, ce qui se passait dans ce pays : PONCHAUD François, Cambodge année zéro, Paris, Julliard, 1977 réédité par Kailsash en 1998. Cette expression était utilisée par les Khmers rouges eux-mêmes pour signifier qu’avec leur révolution commençait une ère nouvelle. 25 Discours de Y. Akashi au Club des correspondants de presse étrangers, à Phnom Penh, le 13 septembre 1993. 26 RUSCIO Alain, Cambodge, an 1, Paris, Éditions Les Indes savants, 2008.
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champ cultivé, pas un véhicule sur les routes, pas une bicyclette sur les chemins, pas une barque sur les canaux. »27

La catastrophe démographique
Au nom de leur conception du communisme, les Khmers rouges ont transformé le Cambodge en un immense goulag où l’élimination physique a été érigée en méthode de gouvernement. On épuise, on affame, on exécute. Lorsque le Cambodge bascule dans la tragédie en 1970, il compte environ 8 millions d’habitants. Les estimations s’accordent pour indiquer que la guerre 1970-1975 a fait entre 700.000 et un million de morts, de disparus et de réfugiés. Lorsque les Khmers rouges prennent le pouvoir, la population est estimée à un peu plus de 7 millions. Trois ans, huit mois et vingt jours plus tard, 1,5 à 2 millions sont morts. Toutes les estimations concordent pour affirmer qu’entre un quart et un tiers de la population du Cambodge a disparu entre 1975 et 1979. Une génération d’hommes adultes a été décimée : 40,8% de morts et disparus parmi la population masculine. 28 Les femmes représentent près des deux tiers de la population adulte. 29 Dans les campagnes, 39% des chefs de famille sont des femmes et parmi ces femmes chefs de famille, 91% sont des veuves. Les vieillards, les veuves, les orphelins se comptent par centaines de milliers. Des familles entières ont été décimées.30 Environ 600.000 enfants de 1 à 15 ans ont perdu leur père, 270.000 leur mère et 155.000 les deux parents. Environ 285.000 jeunes de 15 à 20 ans ont perdu leur père, 100.000 leur mère et 84.000 les deux.31 Alors que les minorités ethniques représentaient 10% de la population en 1970, elles ne représentent plus que 3%.32 Il y a les morts, mais il y a aussi les disparus. Ceux dont on ne connaîtra jamais le sort. Il y a enfin ceux qui ont fui le pays. Ces derniers se comptent par centaines de milliers. On estime à 320.000 ceux qui ont fui vers le Vietnam et à 80.000 ceux qui ont réussi à passer en Thaïlande pendant la dictature de Pol Pot.33 A partir de janvier 1979, ils sont près de 800.000 à fuir vers la Thaïlande. Certains
BUGNION François, conférence donnée le 12 septembre 2006 ; je remercie François Bugnion pour l’accueil qu’il m’a réservé le 11 février 2008, à Genève, au siège du CICR. 28 SLIWINSKI Marek, Le génocide Khmer rouge : une analyse démographique, Paris, L’Harmattan, 1995. 29 BOUA CHANTHOU, Women in Kampuchea. Enquête menée en 1981 par une Cambodgienne vivant en Australie qui indique que seulement 35 à 37% des adultes sont des hommes. 30 A titre d’exemple, parmi beaucoup d’autres, il y a ce récit de cinq familles cambodgiennes publié par Ariane BARTH et Tiziano TERZANI dans Holocaust in Kambosha, HamburgSpiegel-Buch, 1980. Sur 86 personnes, 41 sont mortes sous la dictature des Khmers rouges. 31 SLIWINSKI Marek, op. cit. 32 MYSLIWIEC Eva, Les dessous d’une impasse. L’isolement international du Kampuchea, Bruxelles, Oxfam, 1988 (version anglaise : Punishing the Poor, Oxford, Oxfam, 1998.) 33 Idem.
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fuient les combats qui opposent les forces vietnamiennes aux Khmers rouges. D’autres fuient un pays devenu synonyme de terreur et de famine. Parmi eux, certains redoutent la présence de l’armée vietnamienne. D’autres encore n’ont pas confiance dans le nouveau régime communiste qu’instaure la République Populaire du Kampuchea, car la seule évocation du mot « communisme », pour l’écrasante majorité des survivants, est synonyme d’immenses souffrances. Enfin, il y a ces milliers d’otages emmenés par les Khmers rouges dans leur retraite vers la Thaïlande dont un grand nombre seront froidement abattus parce qu’ils sont épuisés et ne veulent ou ne peuvent plus suivre. Les autres se retrouveront dans des camps à la merci de leurs bourreaux. Ces bouleversements démographiques ont déchiré et transformé durablement le tissu social. Dix ans plus tard, le pays compte encore un million de veuves.

La catastrophe psychologique, familiale, humaine
Ni le nazisme, ni le stalinisme n’ont instauré un régime de terreur comparable, en intensité, à celui des communistes cambodgiens. Ils ont déporté des populations entières à plusieurs reprises. Ils ont infligé les travaux forcés et sous-alimenté systématiquement leur propre peuple réduit à l’esclavage. Ils ont imposé l’endoctrinement communiste le plus aberrant à des millions de personnes en brisant par la violence les défenses intérieures des individus. Ils ont inspiré la peur à chaque moment de la journée. Ils ont nié toute dignité aux être humains. Ils ont détruit la famille. Ils ont détruit la vie privée. Ils ont mis en place un système qui dépouille l’individu de son humanité. Les jeunes Cambodgiens, à une période de la vie où l’être humain est particulièrement malléable et vulnérable, sont devenus la propriété du parti communiste qui a tenté de les remodeler pour les utiliser aux fins les plus sordides. Des enfants ont été incités à dénoncer leurs parents dont ils étaient séparés. Des épouses ont été incitées à dénoncer leur mari. Des enfants ont été abattus devant leurs parents. Des époux ont été massacrés devant leur épouse. Le sadisme sexuel accompagnait souvent l’élimination des femmes. Des monstres se sont emparés de leur propre peuple et l’ont torturé aussi longtemps qu’on les a laissés faire. Comme l’écrivent les docteurs Hiegel et Landrac, les premiers à avoir alerté sur la dimension psychologique de la tragédie cambodgienne : « l’étendue de l’horreur qu’ont vécue les Cambodgiens dans leur ensemble donne une image de ce que pourrait être l’enfer.»34 Les survivants, qui ont tous perdus plusieurs de leurs proches, portent en eux des traumatismes profonds qui affectent leurs comportements au quotidien. Une immense perte de sens affecte une population qui ne dispose plus d’aucun repère. L’instinct de survie a généré des comportements individualistes qui vont
34 HIEGEL Jean-Pierre (psychiatre) & LANDRAC Colette (psychologue), Vivre et revivre au camp de Khao I Dang, Paris Fayard, 1996

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se traduire par un « chacun pour soi » rendant très lente et très longue la recomposition d’une société structurée, en particulier pour la tranche des survivants qui ont entre vingt et cinquante ans. Cette recomposition, trente ans plus tard, est loin d’être achevée car, comme pour tous les survivants de génocides ou de crimes contre l’humanité, les traumatismes se sont transmis à la génération suivante.35 Ces traumatismes vont durer d’autant plus longtemps que beaucoup vivent dans l’incertitude du sort des leurs : morts, réfugiés dans des camps ou installés dans un pays d’accueil ? La famille, fondement de la société traditionnelle cambodgienne, a éclaté. Le respect dû aux aînés, fortement ancré dans la tradition khmère, a disparu.

La destruction des ressources humaines
Tout qui n’était pas utile aux travaux de la rizière, tout qui s’avérait défaillant physiquement, tout qui était suspecté d’éducation occidentale était considéré comme inutile et nuisible. La condamnation était instantanée. C’est ainsi que des professions entières, en particulier celles qui requièrent un certain degré de formation théorique ou pratique, ont disparu. Plus le degré de formation est élevé, moins il y a de survivants. Ceux-ci, dans leur écrasante majorité, appartiennent ou sont issus de la paysannerie. L’analphabétisme, qui avait presque été éradiqué à la fin des années soixante, frappe plus de 50% de la population.36 En 1979, il ne restait que 8 juristes en vie37 (sur 750), 45 médecins (sur 450), 7000 enseignants (sur 22.000) dont 5000 ont repris leur enseignement. Sur 3.400 étudiants en médecine, seuls 728 se sont manifestés après la libération. Selon des statistiques fournies par la Faculté de Médecine de Phnom Penh, sur une liste nominale établie avant avril 1975 de 4.724 médecins, pharmaciens, infirmières et infirmiers, sages-femmes, 2.540 sont, en 1979, morts ou portés disparues, soit 53,8%.38 Sur 1.600 techniciens agricoles, 200 environ sont encore en vie. Il ne reste qu’un vétérinaire diplômé et un technicien vétérinaire. Le taux de mortalité chez les artisans atteint 32,2% entre 1975 et 1979. A la libération du pays, on éprouve les plus grandes peines à trouver des mécaniciens, des électriciens, des plombiers, des charpentiers, des carreleurs,
Une étude faite sur 490 réfugiés cambodgiens aux USA montre que plus de la moitié de ces survivants souffrent de dépression grave plus de vingt-cinq ans après les faits ; Grant Marshall, un psychologue qui a procédé à cette étude, observe que « les taux de stress post-traumatique et de dépression parmi les réfugiés cambodgiens sont particulièrement élevés » (Long Beach News, 2 août 2005). 36 International Bank for Reconstruction and Development, Report of Economic Mission to Cambodia-1969. Washington, 1970. 37 GOTTESMAN Evan, Cambodia after the Khmer Rouge, Chiang Mai, Silkworm Books, 2004, p.4. 38 SLIWINSKI Marek, op. cit.
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mais aussi du personnel administratif et encore moins des cadres. Dans une société retournée par la force à l’état de nature, où les gens étaient parqués dans des paillottes en bois, ces métiers n’avaient plus aucune utilité. Les fonctionnaires des régimes antérieurs, chaque fois qu’ils ont été identifiés, ont été systématiquement massacrés. Plus de 60% gisent dans les charniers du Kampuchea démocratique. Seulement 15% des personnes ayant fait des études ont survécu.

La destruction des infrastructures et des équipements
Les équipements réalisés pendant la période coloniale comme l’immense effort de développement des infrastructures du à la politique du Parti démocrate (1946-1955), puis de Norodom Sihanouk ont été pulvérisés pendant la guerre 1970-1975. Les Khmers rouges ont achevé de détruire ce qui restait et qui était inutile dans la perspective d’une société collectiviste et agraire. Entre 1965 et 1973, l’aviation américaine a écrasé le Cambodge sous 2.756.941 tonnes de bombes.39 Aucun pays au monde n’a été autant bombardé que le Cambodge. Comme l’écrit William Shawcross, « après les bombardements américains, le vieux Cambodge a disparu. »40 Toutes les villes ont subi de très importantes destructions pendant les cinq années de guerre. La plupart constituaient des enclaves républicaines dans les zones contrôlées par les communistes et furent la cible tant de l’aviation américaine que de l’aviation républicaine, voire sud-vietnamienne. Certaines ont été totalement rasées. Il en a été de même pour les écoles et les hôpitaux. De l’université de Takeo-Kampot, il ne reste que la plaque de béton qui en annonçait l’entrée. L’ensemble du réseau routier (16.380 kilomètres de routes), avec les 3000 ponts qui le complètent, est détruit à plus de 80%. De nombreux tronçons des deux grands axes ferroviaires sont impraticables. Les ferries qui permettaient en de nombreux endroits de traverser le Mékong ou le Tonle Sap ont été coulés. C’est l’ensemble du système de communication du pays qui est inutilisable. Tout déplacement étant interdit sous les Khmers rouges, rien ne fut entrepris pour le réparer. Dans les campagnes, neuf années de guerre, de massacres et d’utopie collectiviste agraire ont pratiquement détruit la vie agricole. Les rizières et le système hydraulique qui les accompagne sont désorganisés par des dizaines de
39 Les chiffres fournis initialement par le Pentagone au Sénat des USA pour la période 1969-1973 étaient de 539.129 tonnes (US Congress, Statement of Information, Book XI, Bombing of Cambodia, Washington DC, USGPO, 1974). Entre 1942 et 1945, l’aviation américaine avait lâché 160.0000 tonnes de bombes sur le Japon. En 2000, à la demande du président Clinton, les archives de l’US Force ont été déclassifiés. On a appris alors que ce sont 2.756.941 tonnes de bombes qui ont été déversées sur le Cambodge du 4 octobre 1965 au 15 août 1973 à l’occasion de 230.516 sorties de bombardiers qui ont détruit 115.273 cibles. 40 SHAWCROSS William, Une tragédie sans importance. Kissinger, Nixon et l’anéantissement du Cambodge, Paris, Editions Balland, 1979.

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