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Trois ans à la Guadeloupe

De
384 pages
Un document irremplaçable pour l'historien des mentalités sous la Monarchie de Juillet, tant en Guadeloupe qu'en France, en ces années qui précèdent l'abolition de l'esclavage par la IIe république : ces lettres, adressées à l'épouse d'Eugène Berthot durant les trente mois qu'a duré sa mission de reconstruction en Guadeloupe, nous révèlent le fonctionnement du pouvoir local sur fond de rivalités, manœuvres, compromissions et malversations, peu de mois après la catastrophe du 8 février 1843.
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TROIS ANS À LA GUADELOUPE
































TROIS ANS À LA GUADELOUPE

Lettres d’Eugène Berthot
à son épouse demeurée en France
(1843-1846)



Texte établi, présenté et annoté par
Jacques Résal et Claude Thiébaut
















































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96154-8
EAN : 9782296961548
à Hélène ServantRemerciements
Les auteurs remercient les membres de l’association Généalogie et Histoire de la
Caraïbe et son président, Philippe Rossignol, pour l’aide apportée dans l’identification
de certaines personnes en Guadeloupe,
et spécialement Bernadette Rossignol pour nous avoir fait bénéficier de son
expérience en matière de navigation à vue dans les Archives nationales à Paris
(CARAN),
Nelly Schmidt, pour avoir signalé l’existence, aux Archives nationales d’outre-
mer (ANOM) à Aix-en-Provence, dans une note de son ouvrage Abolitionnistes de
l’esclavage et réformateurs des colonies, d’un mémoire de Berthot sur l’abolition de
l’esclavage, adressé par lui au ministère de la Marine,
Bruno Kissoun, spécialiste du patrimoine architectural de la Guadeloupe, avec
qui les échanges ont été nombreux, qui travaillait à son étude diachronique sur
èmel’administration des Ponts et Chaussées au XIX siècle sur l’île pendant que, de notre
côté, nous nous attachions à la personnalité et à l’action d’un de ses directeurs,
ainsi que les familles Berthot, Ballard, Chappuis, Résal et descendance, qui nous
ont donné accès à leurs archives familiales et ont autorisé la publication de ces lettres. Présentation
« La Guadeloupe est un pays infernal. […] Il est curieux si on veut mais des curiosités
comme celles-ci ne valent pas la peine de venir si loin. C’est une horreur de pays, tout le monde
y crève. […] Des pays comme celui-ci ne sont bons à être peuplés que par des loups, les naturels
n’y résistent pas plus que les autres et crèvent à qui mieux mieux, l’un de la fièvre jaune, celui-ci de
la dysenterie, l’autre du tétanos. Les médecins sont des ânes et vous bourrent de quinine sans jamais
varier leur formule. Enfin c’est un pays véritablement infernal. […] Réellement infernal. […] Il faut
avoir tué père et mère pour y habiter volontairement ».
Mais qu’est donc allé faire, volontairement, dans cette galère, l’auteur de ces
lignes ? Eugène Jean-Baptiste Berthot, ingénieur des Ponts et Chaussées, 43 ans, marié,
1trois enfants, affecté à la surveillance d’un calme canal en Bourgogne, sa région natale ,
un jour de mars 1843, a décidé de tout quitter pour partir en Guadeloupe. Il y débarque
en novembre et y passera près de trois ans. Chaque jour ou presque, il écrit à sa femme.
Il est censé ne rien lui cacher, tel est le contrat entre eux. Il lui parle donc de tout et de
rien. De son travail, des gens (beaucoup), des curiosités du pays (un peu), de la mort qui
rôde. Au risque quelquefois de la faire mourir d’inquiétude. C’est cette correspondance
privée qui est ici publiée.
Pourquoi la Guadeloupe ? Qu’on ouvre n’importe quel journal français à partir
de la mi-mars 1843, la réponse s’y trouve à la une. Même chose à l’étranger, un peu
plus tôt, un peu plus tard. La Guadeloupe avait été frappée par une catastrophe naturelle
majeure un mois plus tôt, le 8 février, un tremblement de terre, suivi à Pointe-à-Pitre
d’un incendie général. Les appels au secours lancés par la colonie, les récits des
survivants, pleins de détails atroces, ont profondément et durablement ému le pays.
La solidarité nationale a joué à plein, on a dit des messes, de multiples souscriptions ont
été lancées, des sommes énormes collectées et envoyées… Berthot a fait plus : il est allé
sur place aider à la reconstruction du pays.
La catastrophe
Qu’est-ce que, sur la catastrophe, cette correspondance nous apporte de plus que
2ce que nous savons grâce aux ouvrages qui lui ont été récemment consacrés ?
De la journée du 8 février et des jours qui ont suivi, pas grand-chose. Nous disposons
désormais de nombreux récits, qui proviennent notamment de lettres privées, écrits sous
le coup de l’émotion. Ils sont toujours partiels. D’autres ont été rédigés en vue d’une

1 Sur Eugène Berthot (1800-1878, désormais désigné par ses initiales EB), voir en fin de volume la section
« Repères biographiques », p. 315 et suiv.
2 Longtemps occultée par la destruction de Saint-Pierre en Martinique en 1902, la catastrophe de février 1843
en Guadeloupe a récemment fait l’objet de deux ouvrages, l’un collectif, dirigé par Jacqueline Picard, paru en
2003 aux éditions CARET, La Pointe-à-Pitre n’existe plus, l’autre, Sur les ruines de la Pointe-à-Pitre.
Chronique du 8 février 1843. Hommage à l’amiral Gourbeyre, de Claude Thiébaut, en 2008 chez
L’Harmattan, deux volumes, préface d’Hélène Servant. Eugène Berthot est plusieurs fois nommé dans ce
dernier ouvrage. Trois ans à la Guadeloupe
publication. Ceux-là sont pollués par la rhétorique quand leur auteur se croit écrivain.
Ou alors perdent toute crédibilité à force d’avoir été instrumentalisés pour servir une
cause quelconque, politique, religieuse, économique, philosophique… Ces récits ne sont
pas plus fiables que les témoignages privés.
Berthot, qui débarque en novembre, a dû entendre ces récits, ils devaient être
répétés à tous les nouveaux arrivants : il n’en transcrira aucun dans ses lettres puisqu’ils
avaient été dans tous les journaux et que ses proches comme lui-même les connaissaient
par cœur. Et nous aussi, depuis les publications évoquées plus haut.
Il n’était pas là en février 1843 et ne peut donc témoigner directement des
événements eux-mêmes. Sur les dégâts et les multiples chantiers de reconstruction du
pays, il est plus disert et précis, aussi est-ce sa spécialité, mais la catastrophe elle-même,
il ne l’évoquera qu’une seule fois, en quelques lignes. Pour rapporter le témoignage
d’un esclave, employé par son prédécesseur.
C’est peu mais ce faisant, Berthot comble un vide (ou plutôt, il rappelle qu’il est
un vide immense, dans l’historiographie des Antilles, qui attend qu’on veuille bien
le combler). La plupart des récits que nous connaissons ont en effet été rédigés par des
notables, le sort des esclaves y est rarement évoqué, sinon pour comptabiliser les morts
parmi les serviteurs, quant aux esclaves qui avaient survécu, ils sont à l’occasion
accusés de pillages ou au contraire loués pour leur comportement héroïque, tel le nègre
Félix : il avait sauvé plusieurs maîtres des flammes, il aurait refusé d’être récompensé,
on lui a prêté une parole bien propre à rester gravée dans les mémoires (« Tout pour
Dieu, rien pour moi »). Indéfiniment répétée dans nombre de relations, l’anecdote nous
1semble trop belle pour être (entièrement) vraie .
L’esclave qui a raconté sa journée du 8 février à Berthot, lui, n’a rien d’héroïque.
Il a tenté de participer aux secours mais la peur a été la plus forte et il est resté plusieurs
jours prostré dans sa solitude, à attendre… Il y a plus de réalité dans son témoignage
que dans n’importe quelle mise en scène. La rareté de tels aveux en fait le prix.
Berthot, puisque aussi bien il est là pour ça, évoque donc souvent et en détails
la reconstruction des églises et des bâtiments publics, ponts et routes. Ce qui donne une
idée en creux des dégâts qu’il fallait réparer. Mais sur ce sujet, il ne nous apprend rien
que nous ne puissions connaître par ailleurs.
A cette différence près – et elle est essentielle – qu’au fil de ses nombreuses
tournées sur le terrain, Berthot a rencontré les maires de nombreuses communes, les
propriétaires (les habitants) quand les routes qu’il créait ou rectifiait empiétaient sur
leurs terres, les curés avec lesquels il a discuté des plans de leur nouvelle église, en plus
des hommes qui travaillaient sous son autorité. Avec les curés, les rapports ont été
chaleureux. Avec les maires aussi. Avec les habitants, ils ont pu être bons quelquefois,
comme apparemment avec les propriétaires de l’habitation Venture à Trois-Rivières,
dont il évoque le fromager et où il semble donc avoir été reçu. Ils ont assurément été
exécrables au moins une fois. Avec ses hommes, il partageait le couvert et le gîte, aussi

1 Son succès tient au fait qu’elle illustre l’idée des qualités humaines des nègres (thèse abolitionniste) mais
aussi celle, inverse, des bons sentiments des nègres pour leurs bons maîtres (partisans du statu quo).
iiPrésentation
précaire fût-il : voilà qui l’a mis (et nous met) plus près d’une réalité humaine sans
rapport avec un catalogue.
Le dessous des cartes
Ses lettres nous font aussi entrer dans les coulisses du gouvernement local.
On n’en connaîtrait rien sans elles. Il a en effet été appelé à rendre compte de ses
travaux et à présenter ses projets devant le Conseil colonial et le Conseil privé, quand
ces instances s’occupaient de travaux publics. Ce qui est naturel. Mais il se trouve que
le gouverneur Gourbeyre a immédiatement pris Berthot en amitié et en a fait son
confident. Au point que, très vite, Gourbeyre l’a, au-delà de ce qui est de la
responsabilité d’un simple directeur des Ponts et Chaussées, associé à sa réflexion sur
toutes sortes de sujets. Gourbeyre a un peu bousculé l’organigramme du gouvernement
local pour faire dépendre Berthot de lui seul et non plus de l’ordonnateur, Aimé Pariset,
ni du directeur de l’administration intérieure, Jules Billecocq. Avec eux, aussi
longtemps que Gourbeyre sera là (jusqu’en juin 1845), Berthot parlera d’égal à égal au
lieu d’être un simple exécutant placé sous leur autorité.
Il a donc beaucoup pratiqué les deux hommes et les autres hauts fonctionnaires
en poste sur l’île, résultat, il nous en apprend beaucoup sur chacun d’eux et, plus
généralement, sur le fonctionnement du gouvernement local : alors que la lecture des
procès-verbaux des réunions du Conseil privé donne l’impression d’une grande
solidarité des acteurs locaux, de même les arrêtés pris par le gouverneur, tous signés et
contresignés par les uns et les autres, dans le même ordre, selon des formules
intangibles, la réalité se révèle tout autre.
Sous les yeux de Berthot, chacun s’est dévoilé, avec pour certains le sens du
service public et de l’intérêt général, comme Gourbeyre et Pariset. Rien d’étonnant dès
lors à ce que Berthot ait été proche de l’un et de l’autre. Pour d’autres hélas…
Jules Billecocq occupe une place centrale dans cette correspondance.
Il y apparaît sous un jour généralement inconnu. A ses obsèques en 1860 (il était alors
président du Conseil général), on a prononcé des oraisons funèbres dithyrambiques et la
1colonie lui édifiera un magnifique tombeau . En Guadeloupe aujourd’hui, on ne le
connaît – quand on le connaît – que comme l’« insigne bienfaiteur » qui aurait permis,
en 1843 dit-on, la construction d’un hôpital pour démunis, l’actuel centre culturel Rémy
2
Nainsouta, qu’on a en son honneur d’abord appelé « Hôpital Saint-Jules » . Il est ainsi
présenté par le syndicat d’initiative de la ville et l’information est partout répétée.
Billecocq, un des grands hommes de la Guadeloupe ? Ce que nous en apprend
Berthot oblige à émettre de sérieuses réserves quant à son action, très complaisante
à l’égard des grands propriétaires. Berthot émet de sérieux doutes quant à son intégrité,

1 Dossier aux ANOM, Fonds ministériel, Série géographique, Guadeloupe, carton 133, dossier 895 (1861).
2 Source : Syndicat d’initiative de Pointe-à-Pitre. La date de 1843, et même 44, 45 ou 46, est selon nous fort
douteuse. Nous n’avons trouvé à ces dates nulle mention de l’édification de ce bâtiment dans aucun des
nombreux documents consultés, ni a fortiori mention du rôle personnel que Billecocq aurait joué dans
ce projet de construction. Son rôle tout éventuel a, au mieux, été secondaire. Il a pu, en sa qualité de directeur
de l’intérieur, favoriser le projet, voire seulement ne pas lui faire obstacle, mais en aucune manière le financer
de ses deniers.
iiiTrois ans à la Guadeloupe
parle de pots-de-vin. Rien d’étonnant à ce que les deux hommes, même si le plus
souvent ils donnent le change en public, soient devenus de farouches ennemis.
Berthot confirme au sujet de Billecocq ce que les historiens aujourd’hui
soulignent quelquefois. Qu’il est difficile d’imaginer plus réactionnaire que lui. N’avait-
il pas, dans l’Almanach de la Guadeloupe, jusqu’en 1840, avec l’aval du gouverneur de
l’époque, Jean Guillaume Jubelin, laissé paraître une « Chronologie des rois de France »
qui fait régner Louis XVII en 1793, Louis XVIII en 1795, supprimant ainsi toute
la période républicaine (1792-1804) et impériale (1804-1814) ? Ne retenant de la
révolution de Juillet 1830 qu’une abdication paisible de Charles X au profit de Louis-
1
Philippe ? Pour l’édition de 1841, un nouveau gouverneur était arrivé, qui a fait cesser
ce scandale. C’était Gourbeyre.
Parisien de naissance, d’abord sous-préfet dans plusieurs départements,
Billecocq est depuis si longtemps en fonction en Guadeloupe (depuis 1826) qu’il est
considéré par certains comme un créole car il a fait sienne l’idéologie des grands
propriétaires, dont il préserve autant qu’il le peut les intérêts. Quand bien même c’est
aux dépens de la colonie. Ce que Berthot a dénoncé. Il a fait échouer au moins un de ses
projets, à la fois ruineux pour la colonie et tout à l’avantage d’un entrepreneur ami.
Sa correspondance est explicite sur le sujet.
Et qu’on ne pense pas qu’il s’agit là d’une rumeur non fondée, complaisamment
reprise par Berthot dans le but de nuire à Billecocq : ce qui n’est que rumeur, Berthot
2sait s’en défier . Mais s’agissant du scandale financier que Berthot a su éviter, il est bien
placé pour le connaître et sa réalité est avérée puisqu’il a suffi qu’il dénonce l’affaire
pour que le Conseil colonial, où les représentants des colons sont pourtant ultra
majoritaires, abandonne le projet.
L’abolition programmée
Il est une question sur laquelle Billecocq est en pointe, une question cruciale
à l’époque, une de celles sur lesquelles Gourbeyre a fait parler Berthot bien qu’elle soit
sans rapport avec ses fonctions de directeur des Ponts et Chaussées, question sur
laquelle Billecocq et Berthot ont des avis radicalement opposés, c’est celle de
l’esclavage. Son abolition était alors en débat, à Paris comme sur l’île. Elle était voulue
par Louis-Philippe, programmée mais régulièrement reportée. Son principe semblait
assez généralement admis en France et même les partisans de son maintien aux Antilles
étaient sur la défensive (ils discutaient non du principe mais des modalités de sa mise en
œuvre).
Or Billecocq, propriétaire lui-même d’esclaves sur son habitation près de Basse-
Terre, était expressément hostile à toute évolution, d’où, au poste de responsabilités qui

1 Victor Schœlcher, Histoire de l'esclavage pendant les deux dernières années, Paris, 1847. Commentaire
de Jean-François Niort : « On imagine à quel point la censure de ce haut fonctionnaire devait être féroce
à l'égard de tout organe de presse libéral, ouvrage ou brochure », in J.-F. Niort, « Les libres de couleur dans
ème èmela société coloniale, ou la ségrégation à l’oeuvre (XVII -XIX siècles) », Bulletin de la Société d’histoire
de la Guadeloupe, n° 131, janvier-avril 2002.
2 Il ne croit pas, par exemple, contrairement à ce que son épouse a lu dans les journaux, à la rumeur selon
laquelle une révolte des nègres serait à craindre (cf. p. 189).
ivPrésentation
est le sien, des décisions qui lui vaudront d’être dénoncé par Schœlcher dans son tableau
1
de l’esclavage aux Antilles à cette période . L’abbé Dugoujon, qui l’a bien connu,
mentionne des propos qui montrent un Billecocq peu favorable à des idées, même
2
vagues, d'émancipation et les historiens s’accordent aujourd’hui pour voir en lui
« le principal responsable, au plan administratif, jusqu’en 1848, du maintien de l'ordre
3
esclavagiste à la Guadeloupe » .
Berthot, lui, a été immédiatement révolté par un système qu’il dénonce avec
force dans ses lettres, en privé, et contre lequel il a agi autant qu’il lui était possible,
au grand jour : il a en effet écrit au ministre pour proposer une modalité qu’il croyait
originale d’émancipation de tous les esclaves (elle a effectivement été étudiée par la
commission ad hoc), et pour l’immédiat, il a lancé une souscription auprès de ses
proches pour qu’un esclave que son propriétaire louait à l’administration, soit racheté.
Ce qui a été.
Pas d’échos pourtant, dans ses lettres, de discussions entre Berthot et Billecocq
sur l’esclavage et leur possible émancipation. On peut s’en étonner. Mais c’est peut-être
qu’entre les deux hommes, le choc aurait été trop frontal et que Billecocq est un homme
prudent : il sait que Berthot est protégé par le gouverneur, aussi attend-il son heure.
Pas d’échos explicites de débats entre eux sur cette question, donc, mais un dialogue est
rapporté, qui a amené les deux hommes à aborder la question de l’altruisme et de
la philanthropie et qui montre la profondeur du fossé qui les sépare.
Le point de départ de leur conversation portait sur des questions d’urbanisme
et d’organisation du travail, mais ce que Billecocq dit de l’erreur de Berthot à vouloir
se préoccuper de changer la société signale l’objet réel de leur échange :
Billecocq :
« J’ai lu vos rapports. J’ai admiré tout ce qu’il y a de philanthropique et de vues charitables
dans vos idées. C’est le travail d’un honnête homme mais vous ne connaissez pas notre pays. […]
Faisons bien ce qui nous regarde, occupons-nous de nos routes, de nos ponts, et ne nous occupons
pas de cette race indécrottable pour ne pas nous jeter dans des embarras diaboliques. »
Berthot :
« Mais, Monsieur, c’est bien difficile de demeurer spectateur indifférent de tant d’efforts
mal combinés, de tant d’entreprises mal exécutées. […] Peut-être que ce que je propose est
impossible à réaliser, mais cela n’est pas impossible à tenter et j’avoue que pour l’acquit de ma
conscience, j’aurais voulu m’assurer par un essai de cette impuissance à laquelle vous croyez. »

1 V. Schœlcher, au début de son ouvrage, nomme Billecocq pour avoir, en contradiction avec la loi, couvert
l’exportation d'esclaves à Porto Rico, pour avoir mis en esclavage des nègres libres ou transféré illégalement
des esclaves de Guadeloupe en Martinique (affaire Marie, janvier 1846), etc.
2 Originaire du Gers, l’abbé Dugoujon est arrivé en Guadeloupe en 1840 comme vicaire de la paroisse
de Sainte-Anne. Ouvertement antiesclavagiste, il a été rappelé en France dès l’année suivante sous la pression
des colons et avec l’aval de Billecocq et du gouverneur, Jubelin. Sous Gourbeyre, qui arrive au cours de cette
année 1841, il n’aurait vraisemblablement pas été rappelé. Au cours de son bref séjour, il a eu le temps de
réunir les informations qu’il publiera en 1845, à l’instigation de Schœlcher, dans ses Lettres sur l'esclavage
dans les colonies françaises.
3 Les hommes célèbres de la Caraïbe, dictionnaire, collectif, Jacques Adélaïde-Merlande dir., Port-au-Prince,
Éditions Caraïbes, 1993.
vTrois ans à la Guadeloupe
Billecocq :
« Je vous dis que vous ne connaissez pas le pays. Vous vous jetterez dans un chaos, dans un
dédale. Il y a des intérêts croisés, des tuteurs, des mineurs, des hypothèques, ce serait le diable
à confesser, vous n’arriveriez à rien qu’à vous faire en pure perte une quantité de bile et de mauvais
sang qui vous ferait succomber avant un mois à peine. »
Quand, en septembre 1845, arrivera en Guadeloupe la dépêche ministérielle
promulguant les lois Mackau, votées en juillet, censées adoucir le sort des esclaves,
Berthot avait été informé par sa femme du fait que « cette loi exaspère les colons qui
sont à Paris et leurs représentants ». Dans le même paragraphe où il évoque ces lois,
il note que Billecocq n’a autour de lui que « des intérimaires et des invalides »
(Gourbeyre est décédé, Pariset est parti en Guyane et leurs successeurs ne sont pas
encore arrivés), autrement dit, Billecocq exerce seul le pouvoir. Berthot ajoute à son
propos : « Le père Billecocq est le seul qui se porte bien ». N’est-il ici question que
de sa bonne santé ? Cette phrase peut être une évocation quasi codée du dynamisme de
Billecocq dans ses efforts pour faire obstacle à l’application effective des lois nouvelles.
S’il s’avérait que ces lois ont en Guadeloupe été moins mises en œuvre qu’ailleurs,
Berthot nous en proposerait une explication : les colons, qui en étaient « exaspérés »
là comme ailleurs, y bénéficiaient, dans la haute administration locale, de la complicité
de Billecocq que les circonstances avaient doté d’un pouvoir sans partage.
Billecocq, Bernard (le procureur général, un des « acolytes » de Billecocq selon
Berthot), Chabert de Lacharrière (le président de la Cour royale), le général Ambert,
Varlet (le gouverneur militaire), Lasolgne de Vauclin (l’inspecteur colonial), les deux
Navaillès (l’un trésorier de la colonie, l’autre trésorier de Pointe-à-Pitre), sur eux tous,
les lettres ici publiées ont quelque chose à nous apprendre. Et rarement de positif.
Elles montrent qu’au sein du gouvernement local, par-delà son homogénéité
de façade, il y a ceux qui refusent toute idée d’évolution quant au sort des esclaves et
ceux qui acceptent, voire souhaitent, l’abolition de l’esclavage. Parmi ces derniers,
Aimé Pariset, l’ordonnateur. S’il a quitté la Guadeloupe pendant le séjour de Berthot,
c’est pour être gouverneur de la Guyane. Ce que les lettres nous révèlent à son sujet
eexplique pourquoi, quand l’abolition aura été décrétée par la II République et que
partout des commissaires seront nommés dans les colonies pour remplacer les
gouverneurs, Pariset, gouverneur de la Guyane, sera maintenu à son poste, comme
Gourbeyre aurait pu l’être s’il n’était mort avant 1848 : l’un et l’autre étaient favorables
à l’abolition.
S’agissant de Gourbeyre, sans Berthot, on aurait continué à l’ignorer.
Les Guadeloupéens découvriront dans les lettres de ce dernier de nouvelles raisons
d’honorer leur grand homme. Une autre de ses qualités y apparaît : son aptitude à faire
travailler ensemble, sans pour autant transiger avec ce à quoi il croit, des hommes aussi
différents. En se servant quelquefois de Berthot pour exprimer des idées que lui-même,
de par ses responsabilités, ne pouvait pas publiquement exprimer.
Sociologie
Sur le plan politique mais sur le plan social aussi, les lettres de Berthot sont
pleines d’enseignements, non qu’elles nous fassent découvrir des réalités que nous ne
viPrésentation
puissions connaître par ailleurs, comme l’existence de tensions racistes entre les
diverses couches de la population, ou le caractère très inégalitaire de la justice telle
qu’elle fonctionne localement, mais ces idées sont ici incarnées, inscrites dans une
1
cohérence qui les rend plus vivantes et frappantes, un peu comme dans un roman .
D’autant que Berthot écrit bien, il sait à l’occasion trousser une scène de théâtre ou
construire un récit.
On en jugera entre autres par l’épisode du libre de couleur qui, plein de dignité,
proteste contre les mauvais traitements subis par son enfant, ou par le récit des
châtiments infligés, pour une vétille, à un pauvre esclave, par son indigne maîtresse.
On aurait pu croire – et on a soutenu – que, depuis la catastrophe de février 1843, face
aux drames vécus en commun par toutes les couches de la populations, par-delà les
classes et les races, des rapports nouveaux s’étaient instaurés entre elles, que l’idée
2d’émancipation avait alors progressé . Il semble au contraire, à en juger par Berthot, que
rien de fondamental n’avait changé dans les sentiments ni les comportements du plus
3grand nombre :
C’est une chose singulière que la haine qui existe entre les mulâtres et les noirs et entre ces
mêmes mulâtres et les blancs. Ces distinctions de couleur de peau sont véritablement risibles. […]
4Les blancs forment ici la noblesse, les noirs le plebs , pauvre plebs qu’on foule, qu’on rosse et qu’on
traite absolument comme des chevaux. Or les mulâtres haïssent les noirs parce qu’ils veulent à tout
prix renier une si basse origine. Les nègres le leur rendent bien parce qu’ils les considèrent comme
des ingrats et ils n’ont pas tort. Les mulâtres haïssent les blancs qui le leur rendent aussi :
premièrement parce qu’ils ne voient pas une différence assez notable dans la couleur de leurs peaux
pour motiver une exclusion qui leur interdit les alliances et les contacts, deuxièmement parce que le
5raisin est toujours vert lorsqu’il est hors de portée… .
Dans la phrase qui suit, Berthot semble continuer à parler en son nom alors que
l’énormité de ce qu’il énonce, par rapport à ce qu’on sait de lui, révèle qu’il rapporte
désormais un discours ambiant :
Les noirs sont une race imperfectible, ça n’a pas d’idées, l’intelligence n’est que
de l’instinct, l’esprit est nul et le cœur un mou de veau : ça ne doit sentir évidemment que les coups
de bâtons, aussi on ne leur épargne pas.
L’ironie de Berthot est immédiatement perceptible car sa condamnation
de l’esclavage et de l’idée de l’imperfectibilité des hommes de couleur est évidente dans
tout le contexte de ses lettres. En pariant ainsi sur la capacité de ses destinataires à la
percevoir eux-mêmes, il confère une grande force à son propos. Montesquieu, dans
L’Esprit des lois, avait procédé de même en feignant d’abord de « défendre le droit que
nous avons eu de rendre les nègres esclaves » tout en parsemant son texte de signes qui,
progressivement, révélaient l’ironie de son propos.

1 A la manière de Paul et Virginie dont l’épisode qui voit un mauvais maître maltraiter un esclave fugitif est
justement évoqué par EB p. 33. Cet épisode du roman a efficacement favorisé l’évolution des esprits sur
l’esclavage.
2 C. Thiébaut, « Non, 1843 n’explique pas 1848 en Guadeloupe », site Guadeloupe Attitude, 6 janvier 2007.
3 Ni ne changera avant longtemps, à en croire Michel Leiris dans Contacts de civilisations en Martinique et en
Guadeloupe, Paris, UNESCO, 1955.
4 Plebs : doublet péjoratif de peuple.
5 Allusion à la fin de la fable de La Fontaine, « Le renard et les raisins ».
viiTrois ans à la Guadeloupe
Les lettres échangées nous importent donc en ce qu’elles permettent de se faire
une idée de la situation de l’opinion, très partagée, au sujet de l’esclavage et de son
abolition, dans les années 1840, en Guadeloupe mais aussi en France, du moins dans
la bourgeoisie bourguignonne. La souscription que Berthot a lancée parmi ses proches
pour racheter un esclave à son propriétaire va amener chacun à se révéler : à l’évidence,
– et il le découvre au fil des lettres qu’il reçoit – la plupart des destinataires de son appel
à souscription n’étaient pas spontanément favorables à l’idée de donner sa liberté à un
esclave, ni plus généralement, à celle d’abolir l’esclavage. Les nègres appartenaient
selon eux à une race inférieure et il était illusoire d’espérer qu’ils fassent jamais un bon
usage de leur liberté. Certes, parents et amis de Berthot verseront leur obole (les amis
plus que les parents) mais pour lui faire plaisir plus que par adhésion, et non sans avoir
multiplié les arguments hostiles à un rachat immédiat, non sans souhaiter le faire
dépendre de conditions qui manifestement en reportaient la date à une échéance aussi
lointaine que possible. Le mot « racisme » certes n’existe pas encore (il naîtra en 1930
seulement) mais la chose, à savoir l’idée de l’inégalité des races, existe bien alors en
1
France. Et pour longtemps .
On tient peut-être là une des raisons qui ont fait que Berthot n’a pas rapporté
explicitement ses débats avec Billecocq au sujet de l’esclavage : il ne l’a pas voulu
parce que les idées de Billecocq sur l’esclavage auraient conforté ses correspondants
2
dans leurs réserves au sujet de sa souscription .
Un peu de géographie
Les correspondants de Berthot, Louise et par elle tous ceux avec lesquels il est en
relation, ont leurs représentations des colonies : il est intéressant pour l’historien de les
découvrir ici.
Ce sont d’abord des terres dangereuses, la maladie et la mort sont des menaces
permanentes. L’état de santé de Berthot est évoqué à chaque page ou presque.
La demande de la part de sa femme est forte à ce sujet, à la mesure de ses inquiétudes.
De même l’état de santé de son adjoint Debrest et de sa cuisinière-domestique, Edmée
(qui l’ont suivi l’un et l’autre en Guadeloupe et que la famille connaît bien). Au-delà,
sous la plume de Berthot, toute la population défile à l’hôpital.
En Guadeloupe, il fait chaud, très chaud sans doute, mais en Bourgogne aussi
quelquefois lui écrit-on… Berthot se fâche devant une telle assertion. En France, faute
d’avoir fait l’expérience de la chaleur et de l’humidité mêlées qui caractérisent le climat
tropical, on ne se représente pas vraiment combien les organismes en souffrent. Après
en avoir, à force de le répéter, convaincu ses correspondants, Berthot oubliera pendant

1 Dans Le tour de la France par deux enfants, devoir et patrie, livre de lecture courante, cours moyen, par
G. Bruno [Mme Alfred Fouillée], première édition en 1878, innombrables rééditions, est définie « la race
blanche [comme étant] la plus parfaite des races humaines » (p. 184).
2 Pour le succès de sa souscription, EB tait ici les arguments des partisans du maintien de l’esclavage. Ailleurs,
connaissant sa famille, il souligne que l’esclavage n’a pas d’opposant plus résolu que l’Église catholique
(cf. p. 150), ceci pour contrecarrer l’idée que les abolitionnistes sont des libéraux, autrement dit des
mécréants, ce qu’on le soupçonne d’être lui-même.
viiiPrésentation
de longues périodes d’en parler, comme s’il n’en souffrait plus, s’étant finalement
acclimaté. Tout ceci est fort instructif pour eux.
Autres dangers, les tempêtes, fréquentes, les coups de vent et les tremblements
de terre, plus rares mais toujours menaçants. Il y a aussi les incendies, accidentels ou
criminels, les empoisonnements, eux aussi accidentels (de par la toxicité de certains
végétaux) ou criminels (les serviteurs sont suspects de vouloir donner une « dose »
à leur maître). La menace d’une possible révolte des nègres est dans tous les esprits
depuis la révolution de Saint-Domingue. Berthot confirme la réalité de certaines de ces
menaces, en écarte d’autres, en fonction de ce qu’il sait : contrairement à beaucoup,
il ne partage pas l’idée selon laquelle les nègres sont par nature des incendiaires, des
empoisonneurs, prêts à la révolution.
La Guadeloupe offre aussi des paysages et des ciels magnifiques. Berthot nous
fait vivre ses deux excursions jusqu’au sommet de la Soufrière. Il sait communiquer
à ses lecteurs son émotion devant de merveilleux nuages ou un ciel étoilé. Si en plus les
lucioles sont de sortie… Il y a en Guadeloupe bien des curiosités intéressantes, des
petites bêtes, des gros fruits, des pierres, dont Berthot enverra des échantillons à ses
amis, lesquels lui en réclament toujours davantage. Leur intérêt, comme celui de tous
les Français sans doute, pour tout ce qui est exotique est manifeste. Les lettres de
Berthot montrent que, dans l’opinion, à l’époque en tout cas, le fait colonial s’adosse
à beaucoup d’ignorance, de craintes mais aussi d’attirance.
Berthot consacrera donc de longs passages de ses lettres à décrire les pois-
grattoux, mille-pattes et vingt-quatre heures, les ananas et les mangues, pour répondre
aux demandes qui lui sont faites (et pour le plaisir d’écrire et de se mettre en scène au
milieu de toutes ses découvertes) mais on ne le sent pas personnellement intéressé par la
géographie physique. Au total, ses lettres ne nous apprennent rien qu’on ne puisse
trouver dans toutes les relations de voyage en Guadeloupe. Le seul avantage est qu’il en
parle bien. Il ne parle pas des tempêtes, on vit avec lui des traversées fort secouées et
des accostages périlleux. Il ne se borne pas à nommer le fruit à pain, il nous en fait
manger avec lui. C’est que les gens l’intéressent bien davantage avec leurs petits tas de
secrets. Tant mieux pour nous car, sur eux, il a à nous apprendre, ainsi qu’on l’a vu.
On pourrait regretter qu’à aucun moment Berthot n’aborde les questions
économiques et, notamment, les productions de l’île, l’indigo, le coton, le tabac, le café
ni, surtout, le sucre. Il évoque incidemment le tafia et le rhum, parce qu’il en
a consommé, mais alors qu’il a dû souvent apercevoir ou traverser des champs de
cannes, il ne parle pas de l’industrie sucrière. De même qu’il ne parle que des esclaves
des villes, des « nègres à talent », et jamais du plus grand nombre, ceux qui travaillent
sur les habitations, quand bien même, par profession, il a circulé sur toute l’île.
Cette absence ne laisse pas d’être signifiante : on peut donc vivre trois ans dans
le pays sans les avoir vus. Autrement dit le monde des habitations est parfaitement
coupé du reste du territoire, les esclaves ne sont pas autorisés à en sortir et n’y accède
pas qui veut. Berthot ne les a pas rencontrés mais sait qu’ils existent et quel est leur
sort : « Ne parlons donc pas des nègres, écrit-il, ils sont parqués et font partie du
matériel de bétail qui constitue l’habitation ». Qu’on s’étonne après cela que les lois de
ixTrois ans à la Guadeloupe
la France ne s’y appliquent pas, ou bien sous une forme très atténuée, ou avec retard,
ou pas du tout. On connaît ces lois en ville, elles font l’objet de débats récurrents,
pendant que la réalité perdure au fond des habitations. Il y a plus loin de Basse-Terre,
siège du gouvernement local, à telle ou telle propriété voisine, que de Paris à la
Guadeloupe. Voilà ce que révèle ou confirme le silence de Berthot sur la vie à
l’intérieur des habitations.
Portrait du peintre
Ses lettres sont donc potentiellement d’un grand intérêt documentaire mais quel
crédit accorder aux informations rapportées ? L’historien sait qu’il est de bonne
méthode, pour apprécier la valeur d’un témoignage, de toujours se demander d’où parle
son témoin et qui il est. S’agissant de Berthot, manifestement doué d’une personnalité
forte, réputé « original » par les siens, la question de son objectivité se pose plus que
pour tout autre : pour nous permettre de mieux connaître Berthot, et donc apprécier à sa
juste valeur son témoignage, nous n’avons pas voulu ne retenir de ses lettres que les
passages qui évoquaient la Guadeloupe, elles sont ici reproduites dans leur intégralité,
même quand il n’est question que de la Bourgogne, et quel que soit le sujet abordé,
événement local (effondrement d’une partie du toit de la cathédrale d’Autun, mort
accidentelle de Schneider, le député du Creusot), ou affaires strictement privées,
questions d’argent, soucis ou satisfactions procurées par les enfants du couple, opinions
sur tel ou tel membre de la famille, tel ami, telle personnalité locale. Ont même été
conservés les passages les plus intimes, sentiments des deux époux l’un pour l’autre,
y compris quand le temps est à l’orage, jusqu’à frôler au moins une fois la rupture.
Tout y passe, les reproches récurrents et les déclarations les plus tendres, les souvenirs
et les projets.
Car tout se tient. On le verra, la décision prise par Berthot de partir pour la
Guadeloupe est certes née de son désir de mettre ses capacités au service de la colonie
dévastée, mais elle n’est pas sans rapport avec les déceptions de Berthot et de sa femme
face aux mauvaises manières, selon eux, que l’administration lui fait (retard dans
le déroulement de sa carrière suite à son passage dans le privé) : il part pour la
Guadeloupe après une mutation d’office à Chagny où il se sent mis au placard, il part
parce que le passage dans les colonies peut débloquer sa carrière (elle s’y débloquera en
effet, Berthot sera enfin promu ingénieur en chef, et fait chevalier de la Légion
d’honneur, ce qui est une belle revanche), il part aussi, contre l’avis de son père, pour
échapper à son emprise despotique, il prend la décision de partir enfin, sur un coup de
tête, au lendemain d’une dispute un peu plus grave que d’autres avec son épouse
(qu’il soupçonne de le tromper).
Est-ce sans importance quant à la réalisation de sa mission en Guadeloupe ?
Dans les circonstances de son départ réside une explication de son hyperactivité et de
son efficacité : il a quelque chose à prouver à son administration, à son père, à sa
femme. Il n’est jamais plus heureux que quand il peut faire étalage auprès des siens des
marques de respect et d’estime dont il est l’objet, que ce soit sa place à la table du
gouverneur (jusqu’à dessiner le plan de table pour que chacun en juge), d’être admis
dans son intimité (ou dans celle de Pariset), d’en recevoir une canne en cadeau (offerte
xPrésentation
immédiatement à papa Berthot), ou un simple courrier écrit de sa main (immédiatement
transmis au même pour servir de « papiers de famille »).
Indépendamment de toute idée de revanche ni d’affirmation face à autrui, force
est de constater, quand on connaît ce qu’a été sa vie avant et après la Guadeloupe, qu’il
s’y est réalisé comme nulle part ailleurs. L’amitié et la protection de Gourbeyre,
la liberté d’action qui en a résulté pour lui, l’éloignement de sa hiérarchie et l’absence
de tout autre spécialiste susceptible de contester ses choix, l’incendie de Basse-Terre qui
lui donnera l’occasion de s’illustrer, tout a concouru à ce qu’il donne enfin sa mesure,
mû par le sentiment d’être utile mais aussi avec un plaisir non dissimulé.
« C’est étonnant comme nous remuons de la terre, de la pierre et du bois, ça gigogne sur
tous les points, c’est une bénédiction, les édifices poussent comme des champignons, les routes
se déblaient et s’approprient, trois embarcadères, une vingtaine de ponts et ponceaux, je ne sais
combien d’églises, de presbytères, de geôles, de palais de justice, d’hôpitaux, c’est un mouvement
à en perdre la boule. ».
Jamais dans sa vie il n’a eu ni n’aura à diriger de front autant d’hommes sur
autant de chantiers. Dès son plus jeune âge et jusqu’à sa mort, il a toujours voulu faire
autre chose que gérer les affaires courantes, il a inventé des machines, mené des
recherches dans toutes sortes de domaines, en physique (étude sur le frottement) ou en
biologie (en pisciculture), sur terre (les chemins de fer) et dans les airs (les ballons
aérostatiques), il a joué au gendarme (affaire de Bourbon-Lancy), à l’homme politique
(plusieurs fois conseiller municipal, candidat à la députation en 1848), à l’éducateur
(comme papa) et au prédicateur même. Il est revenu épuisé de Guadeloupe : il y avait
mené de front toutes ces vies en même temps.
En plus de sa valeur documentaire, on n’en finirait pas d’énumérer les raisons
de s’intéresser à cette histoire exotique pour nous, à tous les sens du terme, si lointaine
et en même temps si proche.
Jacques Résal et Claude Thiébaut
xiPrincipes de l’édition
Notes et notices
Les notes infrapaginales sont inhabituellement longues du fait que, au lieu
de seulement indiquer une référence, d’expliciter un détail, elles commentent et
analysent le texte reproduit en le mettant dans une perspective qui en révèle le sens et la
portée. Commentaires et analyses auraient pu être donnés d’emblée, dès notre
introduction, mais nous avons pensé qu’il valait mieux laisser le lecteur aller de
surprises en révélations, au fil de sa lecture. L’index détaillé des sujets, en plus de celui
des noms et des lieux, permettra au lecteur d’aller directement au sujet qui l’intéresse et
de le suivre aux divers moments où il apparaît.
Chaque fois qu’elle nous est connue, la réaction de son épouse à ce que Berthot
lui écrit est ainsi précisée en note. Ou bien ce qui, dans la lettre qu’il avait reçue d’elle,
l’a fait réagir, lui.
On a reproduit en annexe quelques documents trop longs pour prendre place
dans ces notes, par exemple la lettre de Berthot à son père (qui s’opposait à son départ),
la lettre de ce dernier, adressée en haut lieu, pour que la nomination de son fils en
Guadeloupe soit rapportée, mais aussi le mémoire qu’il a adressé à son député sur
l’abolition de l’esclavage, et le discours qu’il a prononcé lors des obsèques du
gouverneur Gourbeyre.
Les informations biographiques sur Berthot, éparses dans les notes, ont été
regroupées dans une notice qu’on trouvera en fin de volume. Quant à Nicolas Seize,
cet esclave pour la libération duquel Berthot a lancé une souscription, il fera l’objet
d’une étude spécifique qui sera proposée à la Société d’Histoire de la Guadeloupe.
Établissement du texte
Les originaux des lettres adressées par Berthot à son épouse ne nous sont pas
connus, notre édition se fonde sur une copie qui en a été faite par un petit-fils d’Eugène
Berthot, Eugène Résal. Celle-ci a été trouvée dans ses papiers à son décès survenu en
1938. Eugène Résal est le grand-père de Jacques Résal, co-auteur du présent ouvrage.
Les rares fautes d’orthographe, qu’elles soient imputables à Berthot ou au
copiste, ont été corrigées. La syntaxe a été conservée. Les fautes volontaires ont été
maintenues, comme par exemple à bon porc au lieu de à bon port. L’exemple est donné
par le copiste. Simplement elles sont reproduites en italique, pour bien souligner leur
caractère volontaire. De même les graphies du nom ormoire au lieu d’armoire ou du
verbe vergette au lieu de végette. Berthot s’amuse volontiers à reproduire des
prononciations et formulations régionales, qu’il s’agisse de sa Bourgogne natale ou de
la Picardie où toute la famille a séjourné quand il fut Directeur de la Manufacture royale
de Saint-Gobain dans l’Aisne. Trois ans à la Guadeloupe
Les soulignements observés sur le manuscrit n’ont pas été reproduits en raison
de notre incapacité à faire la différence entre ceux qui sont le fait de Berthot (pour
mettre en valeur l’importance de ce qu’il dit) et ceux qui ont été portés sur le manuscrit
par ses premiers lecteurs.
D’une manière générale, les crochets droits signalent une intervention des
éditeurs, qu’il s’agisse de la restitution d’un mot manquant, de l’addition d’un détail
susceptible de faciliter la compréhension du passage (une date, un nom de personne),
etc. Ne pas confondre un [sic] entre crochets, qui est imputable aux éditeurs, et un (sic)
entre parenthèses, qui apparaît dans le document et est le fait de Berthot ou de son
copiste (sans qu’on sache toujours si la mention est de l’un ou de l’autre).
La ponctuation a été modernisée. L’auteur (Berthot, en 1843-1846) ou son
copiste (au plus tard dans les années 1930) abusent en effet (selon nos usages actuels)
des virgules (par exemple devant un pronom relatif) et des points-virgules à l’intérieur
d’une phrase interminable, là où nous multiplions des phrases plus courtes.
Le copiste n’a pas retenu certains passages pour des raisons connues de lui seul,
sans toujours le signaler. Ces passages ont-ils été omis en raison de leur caractère
intime ? Quand la destinataire des lettres les lit en famille, elle saute de même certains
passages. Pour ménager certaines susceptibilités ? Berthot porte en effet, quelquefois,
un jugement sur tel ou tel membre de la famille, telle personnalité. Pour préserver
certains secrets ? Si jamais les originaux des lettres refaisaient un jour surface, et en
fonction de leur intérêt, une édition augmentée pourrait être envisagée. Sans l’attendre,
nous avons pu induire le contenu de certains passages manquants à partir de ce qui se lit
dans les lettres par lesquelles sa destinataire lui répond.
Que le copiste signale un passage sauté (en général par une ligne de points),
ou qu’on le devine (comme quand une lettre commence ou se termine brusquement,
sans rien de ce qui normalement marque le début ou la fin d’une lettre), nous avons
signalé ce manque par trois points de suspension entre crochets droits.
Classement et numérotation des lettres
Le copiste avait devant lui un grand nombre de feuillets épars, les erreurs dans
leur classement étaient inévitables. Le cas se présente au moins une fois (en août 1844),
ainsi s’explique la relative incohérence du récit de l’incendie de Basse-Terre et de ses
suites, tel qu’on le lit dans le manuscrit. Les passages ont été reclassés (et signalés
comme tels).
72 lettres adressées par Eugène Berthot à son épouse sont ici publiées. Le copiste
les a classées selon leur chronologie et numérotées mais seulement à partir de la
première lettre postée de Guadeloupe (alors que Berthot a écrit à son épouse à chacune
de ses étapes entre Autun et Bordeaux). Notre numérotation commence à la toute
première lettre, postée de Moulins, et suit l’ordre dans lequel elles ont été copiées. Mais
certaines lettres ont été mal classées par le copiste, nous les donnons à leur place, qu’on
ne s’étonne donc pas que, dans notre édition, la numérotation des lettres ne soit pas
suivie.
xivPrincipes de l’édition
Les deux correspondants évoquent quelquefois les lettres qu’ils envoient ou
reçoivent par un numéro mais en près de trois ans, ils ont multiplié les erreurs : nous
reproduisons ces numéros dans le corps des lettres tels que nous les lisons, les décalages
avec notre propre numérotation sont alors explicités dans les notes.
Certaines lettres étaient copiées dans le corps d’une autre lettre, nous leur avons
donné le même numéro qu’à celle-ci, mais en ajoutant la mention bis ou ter.
Datation
Dans l’en-tête de chaque lettre de Berthot ont été précisés la date et le lieu du
début de sa rédaction, laquelle s’est souvent étalée sur plusieurs jours, d’où la mention
de dates intermédiaires. Chaque lettre a été confiée à la Poste à une certaine date, peu de
temps après avoir été cachetée, ou plus tardivement. La destinataire avait connaissance
de cette autre date (elle apparaissait sur l’enveloppe ou au verso de la lettre, quand celle-
ci était pliée). Il en résulte pour nous certaines difficultés quand la destinataire désigne
cette lettre par une date : celle-ci peut être la date figurant dans son en-tête, ou la
dernière date mentionnée dans la lettre, ou bien celle où la lettre a été prise en charge
par le service du courrier, cette dernière n’étant connue que d’elle et non de nous.
L’analyse interne des lettres permet dans ce cas de bien les identifier. Les notes lèvent
ces difficultés.
Chaque fois qu’on l’a pu, on a signalé, dans l’en-tête des lettres de Berthot, entre
crochets, la date à laquelle elles sont parvenues à son épouse. Il importe en effet de
prendre la mesure de la relative lenteur et de l’irrégularité du courrier. Nous nous
sommes servis pour cela des lettres qu’il recevait de France. Le texte des lettres de
Berthot a en effet été systématiquement croisé par nous avec celles qu’il recevait.
Justification du titre
Même si Eugène Berthot n’a pas exactement passé trois ans à la Guadeloupe
mais seulement 29 mois (de novembre 1843 à mars 1846), il nous a semblé intéressant
de faire allusion à un ouvrage qui a longtemps été un classique lors de la distribution
des prix dans les lycées et collèges, Trois ans à la Martinique de Louis Garaud (1892,
Alcide Picard et Kaan, Paris, 304 pages). Le rapprochement entre les deux textes
souligne bien leurs différences. Aveuglé par son parti-pris d’idéalisation, le vice-recteur
Giraud a fait partager son délire allumé à des générations de bons élèves. Citation :
Qu’ils soient blancs comme le jour, noirs comme la nuit, ou beaux
comme le crépuscule, tous les habitants de la Perle des Antilles ont la tête
ardente et le coeur sûr. Car le Dieu qui les a faits de nuances diverses a pétri leur
âme avec la terre généreuse de leur pays et leur a allumé le cerveau avec les
rayons de leur magnifique soleil.
Berthot lui aussi sait bien écrire, mais c’est pour témoigner, à hauteur d’homme,
ème
de ce qui était la réalité de la Guadeloupe au milieu du XIX siècle, dans les années
qui ont immédiatement précédé l’abolition de l’esclavage.
J. R. et C. T.
xvLettres d’Eugène Berthot
à son épouse demeurée en France
(septembre 1843 – mars 1846) [Lettre n° 1]
Moulins,
[jeudi] 21 septembre 1843
J’ai pensé qu’une lettre venant de moi, te surprenant plus tôt que tu ne t’y
attendais, au moment où l’impression pénible que nous avons subie l’un et l’autre en
nous séparant pour si longtemps n’est pas encore amortie, serait une chose qui te
procurerait un moment de distraction.
1 2Nous sommes arrivés à deux heures du matin , sans aucun accident, sans
beaucoup de fatigue. Le reste du voyage se fera, j’en suis persuadé, de la même manière
et je me hâterai de t’informer du moment où nous serons à l’abri de toute chance et bien
en sûreté dans notre gîte.
Je t’écrirai de Bordeaux le plus tôt que je pourrai, car tu sais que dans les
auberges on ne trouve pas facilement le nécessaire et tu comprends que mon premier
soin sera de faire les démarches utiles pour éviter les embarras qu’on se suscite quand
on est négligent.
J’ai dépensé 37,50 fr. pour venir ici. J’arriverai à Limoges pour 62 fr. Il ne me
restera plus qu’une cinquantaine de lieues à faire et par conséquent, il est probable que
mes frais de route ne s’élèveront pas si haut que tu le présumais.
[…]
A mesure que je m’éloigne, ma résolution, bien loin de fléchir, devient plus
ferme. Je repousse toutes les pensées qui pourraient amollir mon courage. Je ne donne
accès qu’aux réflexions qui me consolent, aux espérances qui me fortifient. Je sens que
j’agis bien : le succès qui justifie tout justifiera ma conduite qui sera, je l’espère,
irréprochable dans tous les cas.

1 « Nous » = Eugène Berthot, Edmée (sa cuisinière-domestique), et l’Anglais (son chien). Edmée était déjà
employée par les Berthot à Autun et à son retour, elle reprendra son service auprès d’eux. Louise un jour
en dira que « certainement [= assurément] elle est de la famille » (29 avril 1844). On sait peu de choses d’elle
en dehors de ce qu’on apprend dans cette correspondance. Même pas son âge. Elle est vraisemblablement
originaire de la région, la Bourgogne. Il s’agit en effet d’un pays de vignoble (« Edmée n’a pas été dans son
pays, les vendanges se sont faites trop tard, le temps était détestable », lettre de Louise, 25 octobre 1845). Elle
y retourne en diverses occasions, par exemple à l’occasion de la fête de son village et d’un village voisin où
elle a un oncle (lettre de Louise, 25 octobre 1845). Elle travaillait déjà chez les Berthot en 1838 à Chauny
dans l’Aisne, d’où les mots picards qu’elle y a appris. On ignore si elle a continué longtemps à travailler chez
les Berthot après le retour d’EB. Elle est célibataire et apparemment le restera longtemps si l’on en croit
Louise : invitée à un mariage, Edmée lui a dit s’y être ennuyée, d’où ce commentaire de Louise: « Je ne crois
pas que cela lui ait donné la fantaisie d’en faire autant ». Nicolas, l’esclave auquel EB a racheté sa liberté et
qu’il a ramené en France, a rêvé de se marier avec Edmée, ce que les Berthot envisageaient favorablement,
mais celle-ci, selon la tradition familiale, a refusé par crainte d’avoir des enfants de couleur.
2 Moulins est à environ 100 km d’Autun. Trois ans à la Guadeloupe
Fais comme moi, ma chère Louise, regarde devant toi à quelque distance dans
1
l’avenir. Le présent est un point mobile, deux années s’écoulent vite quand on en
consacre les jours, comme tu le fais, à remplir tous tes devoirs.
Je rachèterai par la prudence et par la sagesse que je m’efforcerai d’apporter dans
toutes mes actions, ce qu’il y a de hasardeux dans mon entreprise. Mon but est de te
rendre heureuse. Pour cela il fallait se créer une position stable, se placer au rang des
hommes qui méritent l’estime, assurer à nos enfants un sort, sinon tout à fait
indépendant, du moins qui les mette à l’abri de ces agitations qui troublent la vie et qui
leur permette de suivre une ligne où l’opposition des goûts et des obligations ne vous
2
tienne pas dans un état de contraintes perpétuelles . J’espère que j’obtiendrai ces
résultats et si je vous retrouve tous bien portants, heureux et contents de moi, j’aurai
bien vite oublié mes peines.
3[…] .
------
[Lettre n° 2]
Limoges,
[samedi] 23 septembre 1843
[reçue le 26]
Nous changeons encore de voiture ici. J’en vais profiter pour causer avec toi.
4
Notre voyage de Moulins à Limoges s’est fait sans accident mais nous avons été
1fort serrés et mal à l’aise dans une rotonde à six places toujours remplie de monde .

1 EB pense partir pour deux années, durée du congé accordé au directeur des P. & C., Joseph-Baptiste Siau
pour raisons médicales, mais celui-ci ne reviendra pas en Guadeloupe. Au terme de son congé, Siau sera mis
en disponibilité, puis reprendra un poste à Bordeaux. D’où le maintien d’EB en Guadeloupe au-delà de ces
deux années : il ne retrouvera sa femme et ses enfants qu’en avril 1846, après une séparation de presque 3 ans
(31 mois).
2 EB évoque ici sa situation à Chagny (Saône-et-Loire), à partir de juin 1842, qui a été une des causes de sa
demande de servir en Guadeloupe en mars suivant. Il espérait, à son retour dans l’administration, être nommé
ingénieur en chef, comme promis quand il était allé travailler chez Saint-Gobain, or il n’en avait rien été. Pire,
au témoignage de Louise (29 mai 1845), on a « imaginé de lui donner pour chef un homme beaucoup plus
jeune que [lui] » : « Dans les six mois qui ont précédé ta nomination à la Guadeloupe, j’ai vu tes inquiétudes.
[…] Ceci est la raison qui a servi le plus, je dirais presque que ça a été mon seul sujet de consolation quand tu
es parti [en Guadeloupe]. Je me disais : ‘Aucune souffrance ne peut être pire que celle qu’il éprouve, il vaut
mieux mille fois des peines et des dangers que cette vie inactive et morfondante’ ». Un vrai « cauchemar ».
Elle l’a vu « rongeant son frein de colère et d’impatience de voir tant d’injustice ». A noter qu’EB n’a pas été
placé sous les ordres d’un « ingénieur plus jeune que lui », Comoy, il lui a succédé sur le Canal du Centre,
Comoy étant muté à Nevers. C’est le pouvoir de l’administration qu’il conteste, ainsi s’explique l’absence
d’agressivité personnelle d’EB à l’égard de Comoy et le fait que les deux hommes soient demeurés des amis
(il en est souvent question comme tel dans les lettres échangées par EB et sa femme).
3 Comme dans bien d’autres lettres, les formules finales manquent. Rappelons que notre édition se fonde sur
une copie manuscrite et non sur les lettres originales. Les omissions de certains passages dans le corps des
lettres n’y sont pas systématiquement signalées. Quand elles le sont, c’est par une demi-douzaine de points
de suspension. Nous les marquons par […].
4 Moulins-Limoges, 235 km environ.
2Lettres d’Eugène Berthot à son épouse
Ce n’est qu’à force de politesse, en retour de bien des rebuffades, que je suis
parvenu à faire tolérer l’Anglais. C’est encore une preuve de ce que je dis quand je parle
de la bonté des hommes en général que ce fait de l’influence que j’exerçais rien qu’en
disant où j’allais : cela suffisait pour inspirer immédiatement de l’intérêt et obtenir des
concessions qui m’auraient assurément été refusées sans cela.
Je pense bien à toi, ma bonne Louise, j’éprouve en y pensant une douce et
bienfaisante émotion. Je t’ai dit que ma correspondance serait froide et ne traiterait que
de nos intérêts matériels pour éviter d’ajouter à l’influence d’un climat où les
surexcitations sont pernicieuses, l’influence de tout ce qui peut exalter l’imagination, de
tout ce qui peut préoccuper trop vivement le cœur. Je crois que je me trompais.
Je pourrai, je crois, ma chère femme, te dire impunément quelques tendresses, car je
sens que mon courage s’agrandit, j’envisage mes positions, je considère l’avenir avec
2confiance, avec calme, avec résignation .
------
[Lettre n° 2 bis]
Bordeaux,
[lundi] 25 septembre 1843
[reçue le 29]
3[…]
------
[Lettre n° 3]
Bordeaux,
[mercredi] 27 septembre 1843
er
[reçue le 1 octobre]
4J’ai vu le Chateaubriand, c’est un bâtiment magnifique . Nous serons en sûreté
sur son bord, tu peux être bien tranquille, car c’est un navire parfaitement construit.
Le capitaine est un excellent homme, mon nom était déjà inscrit sur la porte de ma

1 La rotonde est le compartiment arrière et semi-circulaire d’une diligence, destiné le plus souvent aux
bagages.
2 Le copiste n’a pas signalé qu’il ne conservait pas un passage de cette lettre, passage qu’on connaît par la
réponse de Louise (26 septembre 1843), où EB évoque un « besoin d’expiation », avoue de « mauvaises
inclinations », se dit jaloux et promet par avance de pardonner à sa femme ses fautes éventuelles quelles
qu’elles soient. Le départ d’EB en Guadeloupe serait pour lui une tentative, en prenant du champ, de sauver
son couple.
3 Limoges- Bordeaux via Angoulême, 220 km environ. On ne connaît l’existence de cette lettre que parce que
sa destinataire la mentionne (reçue le 29). La date du 25 est hypothétique (on postule que, comme les autres
lettres, il lui a fallu quatre jours pour atteindre sa destinataire). Cette première lettre postée de Bordeaux
n’a pas été retenue par le copiste (ou a été perdue). D’après la réponse, il y était question d’une personne qui
aurait beaucoup déçu EB, sinon personnellement, du moins par ses dires. Il peut s’agir de Siau dont il est
question dans la lettre suivante.
4 Le Chateaubriand, construit à Bordeaux par Goureau et Armand, venait d’être lancé en 1841.
3Trois ans à la Guadeloupe
1chambre. Debrest était arrivé avant moi. Il me cherchait sans savoir à quel saint se
vouer. Je me suis moqué de lui car la recherche n’était pas difficile, il en savait assez
pour me trouver sans tant de peines. L’Anglais a fait le voyage malgré les réclamations
des voyageurs. Cette bête-là me parait décidée à aller aux Antilles, elle sera assez
intéressante au retour et tu ne pourras pas t’empêcher de l’aimer. Edmée est toujours
d’une humeur aussi égale qu’à l’ordinaire. Elle a vu le navire. J’ai pris mes précautions
pour qu’elle soit en sûreté. Le long de la route, j’ai eu soin qu’elle soit à son aise.
2
Personne de ceux qui s’attachent à moi ne souffrira si je puis m’y opposer .
3Siau me fait une peinture effrayante de la mission que j’ai acceptée.
A l’entendre, on ne me saura aucun gré de ce sacrifice et on me retiendra indéfiniment
malgré moi sous peine d’être maltraité si je me soustrais avant qu’on ne consente à mon
4
retour . Les dangers sont formidables, c’est tout au plus si on peut vivre là-bas pour
15 000 fr. Enfin cet homme me fait l’effet de quelqu’un qui est parfaitement
5 6
démoralisé . Il hurle après le père Legrand qui se moque de lui comme il s’est moqué
1de moi , comme il se moque de beaucoup d’autres.

1 Antoine Debrest (né à Nevers en 1805), marié, trois enfants, à qui EB avait jadis rendu des services, a voulu
le suivre en Guadeloupe, à ses frais, en pariant sur la possibilité qu’aurait EB de l’y employer. « C’est une
nature d’élite, accessible à tous les sentiments honorables et généreux parmi lesquels la reconnaissance est un
de ceux qui réagit le plus puissamment. Il n’a pas hésité un seul instant, il a quitté sa femme, ses trois
enfants pour s’associer à mon entreprise sans savoir s’il pourrait me seconder, n’ignorant pas qu’il arrivait là-
bas sans titre et sans moyen d’appliquer le bien sur une échelle appropriée à ses désirs » (EB au ministre des
Travaux publics, 16 décembre 1847, dossier Debrest au CARAN). Il aurait même « démissionné d’une
situation assez avantageuse » pour suivre EB (EB au ministre de la Marine, 3 mai 1846). De fait, Debrest
obtiendra de la Marine, à la demande d’EB, en janvier 1844, une mission de conducteur des travaux des
P. & C. Louise et toute la famille le connaissent également. Ancien élève de l’école des Arts et métiers de
Chalon, il avait été employé comme comptable dans le privé à Imphy (Nièvre) puis chef comptable aux forges
de Vandenesse-en-Auxois (Côte-d’Or).
2 Réponse de Louise : « Vous voilà dans de bonnes dispositions tous les quatre pour partir, vous êtes bien
erarrangés sur le bâtiment, le capitaine te soignera, tout est donc pour le mieux » (1 octobre 1843).
3 Joseph Baptiste Casimir Siau (né à Perpignan en 1802, Polytechnicien en 1821) a le grade d’ingénieur en
chef et est directeur des P. & C. de la Guadeloupe depuis juillet 1841. EB, qui n’est qu’ingénieur ordinaire, lui
succède comme faisant fonction. Les deux hommes vraisemblablement ne se sont pas rencontrés (cela aurait
été possible, Siau ayant quitté la Guadeloupe pour la France début avril 1843) mais ils s’écrivent. Selon Siau,
EB, de « camarade » (comme tous les ingénieurs du même corps) est devenu son « chaud ami » (Louise, 5 mai
1844). Symétriquement, selon EB, Siau est « un excellent camarade », « un brave garçon » (cf. p. 19 et 267).
4 Réaction de Louise : « Tu as déjà des déceptions de la part ou plutôt par les dires de M. X… Hélas ! Hélas !
La vie en est pleine, tu en as eues de plus cruelles que personnes, mais tu seras dédommagé, sois en sûr (lettre
du 29 septembre 1843). Siau est fort amer au sujet de la Guadeloupe et de l’administration dans la mesure où,
bien que sa demande de retour en France, formulée dès le 20 mars, ait été parfaitement justifiée par son état de
santé (dysenterie et fièvre jaune), son départ (en avril) n’a pas été apprécié en raison des circonstances
(la catastrophe était toute récente) et on a cru à Paris à de la mauvaise volonté de sa part (malgré le
témoignage fort explicite de Gourbeyre dans sa lettre au ministre, 20 mars 1843, citée par Bruno Kissoun,
èmeLe service des P. & C. en Guadeloupe au XIX siècle, Éditions Jasor, Pointe-à-Pitre, juillet 2011, p. 73).
On verra que le retour d’EB, comme Siau le prévoyait, sera toute une affaire.
5 Réponse de Louise : « Tu me parles du découragement de M. Siau et rien de ce qui l’a provoqué. J’attends
de toi des détails. Est-il ingénieur en chef en pied [titulaire] ? Pourquoi ne veut-on point de lui ? Ou que veut-
eron lui donner ? Quel traitement a-t-il ? » (1 octobre 1843).
6 Baptiste Victor Alexis Legrand (1791-1848), ancien élève de l’École polytechnique (X 1809) et de l’École
des P. & C. (en 1811), ingénieur en chef à 35 ans (en 1826), député de la Manche en 1832 (constamment réélu
jusqu’en 1848), conseiller d’État chargé de l’administration des P. & C. et des Mines, puis directeur général
des Ponts et des Mines en 1834. Il avait alors 43 ans, l’âge d’EB arrivant en Guadeloupe comme simple
4Lettres d’Eugène Berthot à son épouse
Tout cela me confirme dans l’opinion que j’ai bien agi. Je me semble plein de
force, plein de vie, plein de résolution. Il me semble que mes facultés que je sentais
s’affaisser reprennent une nouvelle énergie, plus de vivacité. Je crois que je me
distinguerai là-bas. Je contraindrai ces beaux Messieurs, sous peine d’ignominie, à faire
2pour moi ce qui me sera dû . Et si l’ignominie ne suffit pas pour les faire marcher,
j’espère que je trouverai moyen de leur faire craindre quelques expédients coercitifs.
Je ne suis pas homme à me démoraliser, j’ai un tempérament de bronze, une volonté de
fer, une persistance inexorable, j’ai des amis, j’aurai le diable au corps. Laisse aller, ma
chère femme, fie-toi à moi, je reviendrai et tu pourras sans honte me donner le bras à la
promenade.
3Je n’abandonne pas mes enfants . L’instruction qu’ils peuvent attendre de moi
leur arrivera revêtue d’une autorité que mon éloignement lui donnera, mes paroles
leur inspireront de l’intérêt et de la curiosité, elles se graveront profondément dans leur
mémoire. Laisse aller, je tirerai bon parti de la peine que je prendrai. Tu recevras
le montant de mes économies et j’espère que j’en ferai de notables, quoi qu’on en dise.
J’aurai soin de moi, je te serai fidèle, je reviendrai plus digne de toi, tu m’aimeras et je
ne regretterai aucune souffrance, aucune privation.
4
Conserve-toi, garde-moi ta tendresse, soigne ta mère , veille sur tes enfants,
occupe-toi de mes intérêts matériels, vends les arbres, oblige les fermiers à entretenir les
haies, que nos clôtures prennent une physionomie telle que, sans guide et sans
5indicateur, je puisse à mon retour distinguer l’héritage de mes enfants .

faisant fonction d’ingénieur en chef… A l’époque de cette correspondance, il est sous-secrétaire d’État au
ministère des Travaux publics depuis 1839. Il est considéré par toute la famille Berthot-Ballard, comme co-
responsable, avec l’inspecteur Vallée, des retards dont se plaint EB dans la progression de sa carrière. Selon
Louise, « M. Legrand est un gredin. Il y a malveillance évidente de sa part. » (17 décembre 1844) et elle
« ronge [ses] poings quand [elle] pense à M. Legrand, c’est pourquoi il ne faut pas que j’en parle (5 octobre
1844).
1 EB a le sentiment d’avoir été maltraité par sa hiérarchie, suite à son passage dans le privé (à Saint-Gobain).
2 Ce qui lui est dû selon lui, c’est le grade d’ingénieur en chef. L’administration des P. & C., c’est à dire
Legrand, a en effet refusé de prendre en compte, pour le calcul de son ancienneté, les années passées par EB
dans le privé, alors que cela lui avait paraît-il été promis.
3 Le couple Berthot a trois enfants : 1/ Nicole Louise Lydie (1830-1911), 13 ans, elle épousera Charles
Chappuis (1822-1897), un ami d’enfance de Louis Pasteur, professeur de philosophie et futur recteur de
l’Académie de Caen ; 2/ Jean-Baptiste Pol (1832-1906), 11 ans, futur polytechnicien (X 1851), il sera
inspecteur général des Postes et Télégraphes ; 3/ Gabrielle Charlotte Ursule Yvonne (1836-1911), 7 ans,
elle épousera Aimé Henry Résal (1828-1896), Polytechnicien (X 1847), ingénieur des Mines, professeur de
mécanique à la faculté de Besançon (1855) puis à l’École Polytechnique et à l’École des Mines de Paris
(1872), chargé du contrôle des chemins de fer depuis 1870, élu à l’Académie des sciences en 1873. Jacques
Résal, co-auteur de la présente édition, est son arrière-petit-fils.
4 Première mention de la belle-mère d’EB, Ursule Ballard, 65 ans (née en 1778), veuve depuis deux ans
(7 octobre 1841) de son cousin, Jean-Jacques Ballard, un médecin militaire (né en 1776, thèse en 1803 sur la
chlorose) qui avait fait toutes les campagnes de l’Empire et auquel EB pense très souvent. A la fin de sa vie,
il était médecin en chef de l’hôpital militaire de Bourbonne (Haute-Marne) et à ce titre a publié en 1831 un
Précis sur les eaux thermales de Bourbonne-les-Bains (réédition augmentée en 1869). Il est mort le
12 décembre 1841. La belle-mère d’EB, presque impotente et qui vit chez sa fille, est elle aussi, comme son
défunt mari, une forte personnalité. Elle décèdera en décembre 1846, neuf mois après le retour de son gendre.
5 « Tes enfants », « mes enfants »… Il arrivera aussi à EB de dire « nos enfants ».
5Trois ans à la Guadeloupe
Plante des arbres, consacre une portion des revenus à entretenir ce qui existe.
Allons, courage, tu es une femme énergique, une femme de tête. Sois bon
administrateur mais rappelle-toi que tous ces soins extérieurs ne doivent avoir pour
objet que de distraire ton esprit, donner un aliment à ton activité, mais qu’ils ne te
dispensent pas de soigner ma femme. Je veux avant toute chose qu’elle soit
indépendante, satisfaite de son sort, il faut que sa santé se maintienne et que je la
1retrouve jeunette et joliette .
------
[Lettre n° 4]
Bordeaux,
[samedi] 30 septembre 1843
[reçue le 5 octobre]
[…]
Je suis encore à Bordeaux jusqu’au 4 ou 5 octobre. Je dois à cette époque
m’embarquer pour une destination que la Marine m’a assignée. Ceci pourra un peu
interrompre notre correspondance mais tu sais que nous sommes convenus que vous
ne vous tourmenteriez pas.
Je t’envoie un mandat de 100 fr., c’est bien peu de choses mais en cela, comme
en général, j’ai été dirigé par plusieurs motifs. Tu sais que je suis songe-creux et que je
fais toujours des calculs à perte de vue. Voici mes raisons.
2Ta mère est une femme de l’ancien temps , les facilités que l’on trouve de toute
part aujourd’hui pour faire ce que l’on veut n’existaient pas de son temps. Les voyages,
les envois d’argent lui paraissent de graves difficultés. Je tenais donc à lui faire voir le
plus tôt possible que je pourrai t’envoyer aisément les économies que je ferai et je ne
regarde pas comme inutile de faire un premier essai en petit pour nous édifier nous-
mêmes. Je tenais à constater que ce que j’ai emporté est suffisant puisque je puis faire
sans me gêner une distraction de quelques deniers. Enfin c’est un plaisir pour moi.
Je trouve que ces petits mandats ajoutent au poids de ma lettre et puis 100 fr. ne te
3seront pas inutiles car je t’ai laissé bien strictement de quoi pourvoir à tes besoins .
[…]

1 Les formules jeunette et joliette ou mignonnette, à propos de Louise, reviennent régulièrement sous la plume
des deux correspondants et même, une fois, un « jeunet et joliet : « A trente six ans, on est encore jeunet et
joliet et pour ma part, je me sens le cœur plus jeune que jamais, n’est-ce pas le principal ? » (Louise,
11 septembre 1845).
2 La belle-mère d’EB sera plusieurs mois laissée dans l’ignorance de l’endroit où est parti EB. Louise
le 2 novembre écrit : « Quelquefois je me figure que maman sait où tu vas. J’évite de parler de toi devant elle,
j’ai toujours peur que quelqu’un échappe une maladresse. Avant-hier, elle me disait encore : ‘Mais tu ne sais
réellement pas où ton mari va ?’ Elle ne sait donc rien, je désire bien qu’elle garde encore longtemps son
ignorance ». Ursule Ballard n’apprendra la vérité qu’en décembre et ne s’en fâchera pas, au grand
soulagement de Louise qui était contrariée par « le mystère que nous lui faisions » (3 janvier 1844). EB ne
saura que sa belle-mère n’ignore plus où il est parti que le 16 janvier 1844, cf. p. 45).
3 Ce mandat, le portrait dont il est question dans la lettre et la lettre elle-même sont arrivés le même jour.
6Lettres d’Eugène Berthot à son épouse
1Je mets aujourd’hui à la diligence de Notre-Dame-des-Victoires une petite boîte
à ton adresse. Le contenu est fragile, tu feras bien de l’ouvrir avec précautions. […]
La petite boîte a été enregistrée en ma présence aujourd’hui 30 septembre au bureau des
messageries. Tu devines bien, ma chère amie, que c’est ma silhouette que tu trouveras
dans cette boîte. Elle n’est guère jolie mais tu as paru la désirer et je ne l’ai refusée que
parce que j’ai pensé qu’il valait mieux te réserver la satisfaction de voir ma pauvre tête
au moment où je ne pourrai plus la mettre sur tes genoux pour recevoir tes caresses.
2
Je me suis tenu le plus immobile que j’ai pu mais l’épreuve n’est pas aussi nette
que tu pourrais le désirer parce que j’ai pensé à mes enfants et que j’ai imaginé qu’ils
seraient bien aises aussi de revoir leur ancien camarade : cet animal (sic) ne voulait
absolument pas demeurer en repos, je le tenais en respect par une patte et par le mufle
mais à chaque soubresaut, non seulement il compromettait la pureté de sa propre
3silhouette, mais encore la grâce de ma physionomie. Tu penses bien qu’il
m’impatientait et me tenait dans une perplexité fatigante, aussi j’ai l’air aussi féroce que
4le jour de notre mariage . C’est égal, ma bonne amie, tu m’as choisi malgré ma
mauvaise mine, tu prêteras à mon image plus de beautés qu’il ne lui en manque. Si ton
amitié pour moi fait les frais, je serai superbe à tes yeux et tu le sais, ma chère femme,
je ne désire plaire qu’à toi seule, toi seule me plait et malgré les ravages que le temps te
fera subir, tu seras toujours, mon amie, ma bien-aimée, ma joie, tu seras toujours belle
à mes yeux.
------
[Lettre n° 5]
Bordeaux,
[mardi] 3 octobre 1843
[reçue le 8]
Le Chateaubriand dérive et gagne à petites journées l’embouchure du fleuve.
Il mettra quatre ou cinq jours pour faire une vingtaine de lieues et nous ne partirons,
je pense, que lundi prochain [9 octobre] avec le capitaine. Nous monterons sur un
bateau à vapeur et nous irons rejoindre le Chateaubriand qui ne prendra le large qu’à ce
moment. Ainsi nous ne serons vraiment en route que lundi s’il ne survient pas de
nouveaux retards.

1 Les Messageries nationales, spécialisées dans le transport par diligences, créées en 1796, ont leur siège
à Paris, rue Notre-Dame-des-Victoires.
2 Un daguerréotype.
3 Non seulement… mais encore… C’est le non solum… sed etiam latin.
4 La destinataire confirme : « Quel air triste ! Tu me l’expliques : l’explication est-elle bien bonne ? […]
Merci pourtant, mon bon ami, je l’aime bien ton portrait, je l’embrasse, je lui dis bonsoir » (5 octobre 1843).
Louise recevra un autre portrait le 19 janvier 1844, non moins triste : « Il est parfait, c’est un des meilleurs
que j’aie vus, je t’aime en peinture et en figure mais il ne parle pas ce portrait et cet air triste qui est peint sur
ton visage me grève ».
7Trois ans à la Guadeloupe
Le dessin du navire que je me propose de t’envoyer est bien empaqueté,
l’adresse est mise mais je ne le déposerai à la diligence qu’au moment où je quitterai
1Bordeaux. Son arrivée t’annoncera par conséquent mon éloignement .
Je viens de faire le dépouillement de mes dépenses de septembre. […] Il ne me
reste plus qu’à repasser les divers articles de mes dernières dépenses pour que tu saches
de quoi ils se composent :
- acquisitions : daguerréotypes, 32,50 fr. ; un calepin, 0,75 fr. ; une pipe,
3,50 fr. ; Edmée, 20 fr. ; voyage d’Autun à Paris et retour par Dijon, 200 fr. ; d’Autun
à Bordeaux, 189 fr. ; passage d’Edmée et de moi, 900 fr. ; item 56,70 fr. qui ont filé en
portefaix, voitures, mangeailles, courses au Chateaubriand. L’argent s’en va ici on ne
sait comment.
- présents : un daguerréotype à papa et un à Mme Audebert ; une montre
à Edmée que je ne lui donnerai que pour lui remettre le moral quand nous serons en
mer.
- plaisirs : un spectacle avec Edmée et Debrest.
[…]
------
[Lettre n° 6]
Bordeaux,
[mardi] 3 octobre 1843
[reçue le 8]
Nous ne partirons probablement que jeudi [4 octobre] ; le navire a pourtant levé
l’ancre et il est descendu du côté de la mer mais pour s’arrêter vers un autre point du
rivage où il a du chargement à prendre. Je ne pense pas que nous soyons en mer avant
2lundi ou mardi prochain [9 ou 10 octobre] .
Le jour même où je m’embarquerai, je mettrai à la diligence une seconde boite
à ton adresse. Elle te portera le Chateaubriand et comme j’envoie un double à papa, il te
donnera les instructions nécessaires pour nous y chercher, Debrest, Edmée et moi.
3Tu nous apercevras si tu peux .
Tu vois que je fais pour mon plaisir bel et bien de la dépense en daguerréotypes
mais c’est que mon plaisir est de te donner de la satisfaction, ma chère femme,
et j’imagine que je t’en procurerai par ce moyen. Tu auras sans doute, quand cette lettre
te parviendra, la silhouette de tes deux chiens. Sois sûre qu’ils rivaliseront de fidélité.

1 La boite est arrivée le 13 octobre, qui se trouve être l’anniversaire de Louise.
2 er En réalité, le bateau prendra la mer seulement le 19 octobre. Louise, qui pensait qu’il partirait le 1 , regrette
de n’avoir écrit qu’une seule lettre à Bordeaux (alors qu’au 8 octobre, elle en a déjà reçu six de son époux).
3 Louise n’y parviendra pas : « J’ai cherché vainement les trois points qui sont, dit-on, ton portrait, celui
d’Edmée et celui de M. Debrest » (13 octobre 1843).
8Lettres d’Eugène Berthot à son épouse
Aucun fâcheux souvenir ne s’interposera le jour où nous serons réunis pour ne plus
1
nous quitter .
2[…]
Je ne sais pas si je t’ai dit que nous ne nous sommes pas arrêtés à Périgueux.
Nous y sommes passés à quatre heures et demie du matin et nous avons changé de
voiture. Il faisait très froid. Je suis allé revoir ma maison. J’ai trouvé la ville très
3changée . J’ai voulu revoir la maison de la famille Audebert. Rien n’y était changé
à l’extérieur, mais tout était fermé et silencieux. Je me suis donc en allé, regrettant de
passer si près d’eux sans les voir. Hier [lundi 2 octobre] nous sommes allés voir le
Chateaubriand lever l’ancre. J’étais avec Debrest et avec le capitaine. Une barque allait
conduire une dame et deux jeunes gens à bord. Cette dame était Mme Audebert. Son
4
fils va à la Nouvelle-Orléans et part par le Chateaubriand. J’ai reconnu la mère, je lui
ai dit mon nom, la pauvre femme m’a sauté au cou et m’a donné des témoignages
d’amitié qu’il me serait impossible de te rendre. C’est une sainte et vertueuse femme,
elle a élevé ses quatre enfants avec les mêmes soins que tu donnes aux tiens. Il faut bien
5
que Comoy ait raison et qu’il se trouve en moi je ne sais quoi qui m’attire l’affection
car cette pauvre femme s’est mise à sangloter en me reconnaissant. Elle m’a rappelé les
moindres circonstances de mon séjour à Périgueux. Elle m’appelait son vieil ami. Ses
deux fils la regardaient de telle sorte qu’il est évident pour moi qu’elle dit vrai quand
elle m’assure qu’on n’a guère passé de mois pendant vingt ans d’absence sans que mon
6nom fût prononcé. La serviette que j’avais pliée comme chez Mme de Monard a été
conservée intacte pendant plus de quinze ans.
J’ai déjeuné avec eux ce matin. J’ai donné rendez-vous à Edmond (c’est le
marin), il doit venir me prendre à deux heures. Mon intention est de le faire
daguerréotyper pour faire présent de son portrait à sa mère. Je me réjouis du plaisir que
cette petite attention lui causera. Elle part ce soir et je tiens à lui faire cette galanterie

1 Réponse de Louise : « Des deux fidèles, le plus sûr, celui dont l’affection sera toujours, celui sur lequel
je me reposerai toujours avec la plus douce confiance sera toi, mon bon ami » (8 octobre 1843).
2 Le copiste n’a pas reproduit un passage où EB demande à son épouse, qui l’accepte, d’écrire à une certaine
demoiselle Vallée. « Je serais bien heureuse que cela réussisse » lui répond-elle le 8 octobre. Il s’agit d’un
projet de mariage entre cette demoiselle et Charles Berthot, le plus jeune frère d’EB (né en 1812). Lui aussi
polytechnicien (X 1831), il est militaire de carrière (dans l’artillerie). Toute la famille se soucie de lui trouver
une épouse. La réponse, négative, parviendra à Louise le 19 novembre 1843. En Guadeloupe, EB retrouvera
deux des amis de son frère, Pellissier et Perrinon, militaires comme lui.
3 Périgueux a été, après Rochefort, la seconde affectation d’EB à la sortie de l’École des P. & C., vingt ans
plus tôt (cf. suite de la lettre), en 1824-1825. « Ma maison » = la maison où j’habitais.
4 Ce fils, Edmond, mourra à bord avant d’arriver à destination (cf. infra, p. 91). EB, après avoir hésité, fera
bientôt venir son frère Xavier à la Guadeloupe.
5 Guillaume Emmanuel Comoy (né à Decize en 1803), X 1822, sorti de Polytechnique deux ans après EB et de
ertrois ans plus jeune que lui, a été ingénieur en chef des P. & C. avant lui (le 1 mai 1843). EB lui avait
succédé à Chagny, sur le Canal du Centre, à partir de juin 1842 à son retour dans le secteur public.
6 Étienne de Monard et son épouse, étaient des amis de la famille Ballard à Autun. (les Lhomme de Mercey et
les Ballard sont apparentés). Alors qu’il était en poste à Périgueux, EB a été hébergé chez Irma de Monard,
leur fille et pendant son séjour en Guadeloupe, Louise a plusieurs fois dîné chez elle ou l’a reçue à Autun.
En janvier 1846, Irma de Monard chargera Louise de dire à son mari « que [sa] serviette est toujours pliée et
que c’est la première, vu son ancienneté, qu’[il] doi[t] déplier chez un ami : c’en sont réellement des
meilleurs » (18 janvier 1846).
9Trois ans à la Guadeloupe
avant de la quitter. Je voudrais, ma bonne Louise, que tu connusses cette charmante
dame Audebert. Elle m’a fait mille questions sur toi, sur nos enfants, elle t’aime bien et
vous seriez bientôt liées étroitement si vous pouviez vous entrevoir quelques instants.
C’est une des femmes les plus admirables que j’aie rencontrées. J’étais bien jeune
quand j’avais accès dans sa maison et je suis bien aise que cette entrevue, après vingt
1
ans, m’ait confirmé dans mon premier jugement .
Adieu, ma bonne amie, prends sur toi, sois soigneuse de ton corps, conserve-moi
ta mère, veille sur nos enfants, fie-toi à moi.
------
[Lettre n° 7]
Bordeaux,
[lundi] 9 octobre 1843 à 8 heures du matin
Je mettrai cette lettre à la Poste un quart d’heure avant de m’embarquer
et j’expédierai en même temps par la diligence le petit dessin que je t’ai promis. Ainsi,
quand tu le recevras, je serai probablement fort éloigné.
Si tu m’as écrit, je ne sais pas si tu auras bien pris tes précautions et il serait
possible que tes lettres ne me parvinssent pas : il parait qu’il faut les affranchir si ce
qu’on m’assure est vrai.
La meilleure marche à suivre est de mettre : « à M. Berthot, Ingénieur en chef
2à la Guadeloupe (par Le Havre) » et d’affranchir. Si tu cherches à t’informer des
occasions, j’ai la certitude que tu seras grossièrement trompée et qu’au lieu de gagner
quelques jours, tu perdras des mois entiers.
3
M. de la Ville, employé des Postes à Bordeaux, est un excellent homme .
Tu pourrais aussi mettre des lettres à mon adresse sous enveloppe et les lui expédier :
en barrant l’adresse, il me les expédierait sûrement et aussi promptement que possible
mais cette célérité serait subordonnée aux départs des bâtiments de Bordeaux qui sont
moins fréquents qu’au Havre.
Voilà pour ta correspondance. Pour la mienne, c’est une autre affaire. Tiens-toi
pour prévenue que lorsque cette lettre te parviendra, il est peu probable, mais très
possible, que tu sois six mois sans recevoir de mes nouvelles. Je m’explique bien, je dis
six mois, et si ce délai se prolongeait jusqu’à huit mois, je n’en serais pas très surpris car
cela est difficile, rare, mais cela peut arriver avec un peu de guignon et nous en avons
quelquefois.

1 Réponse de Louise : « Je suis bien contente que tu aies retrouvé ta vieille amie Mme Audebert ».
Elle précise, en pensant à elle-même : « Il est bien doux de revoir les gens qu’on aime ».
2 EB anticipe sur une promotion qu’il souhaite ardemment, qu’il a demandée dès son retour dans les P. & C.,
que d’autres vont demander pour lui, mais qui n’interviendra que tardivement (en novembre 1844).
èreEn Guadeloupe, il n’est officiellement qu’ingénieur ordinaire de 1 classe, faisant fonction d’ingénieur
en chef comme directeur des P. & C. par intérim.
3 Louise écrit « M. Laville ».
10Lettres d’Eugène Berthot à son épouse
On met ordinairement de trente à quarante jours pour faire la traversée mais on
peut mettre quatre mois, c’est rare, mais cela se voit assez souvent pour ceux qui sont
1pressés . Je te prie instamment, si nous avons cette chance-là, de ne pas te tourmenter.
2
Fie-toi à ma bonne étoile , compte sur ma prudence, ne t’alarme pas et rappelle-toi le
proverbe : « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ».
Je ne pense pas que tu puisses recevoir de lettres de moi après celle-ci avant le
3mois de février prochain . J’en laisserais bien ici pour qu’on les fît partir dans quelque
temps mais c’est une supercherie inutile. Ainsi, aie patience et ne te fatigue pas l’esprit.
Tout en arrivant là-bas, je m’informerai des bateaux partants et je mettrai
quelque chose sur chacun. Il pourra bien arriver que les derniers partis arrivent les
premiers. Les envois ne se succéderont probablement pas dans l’ordre des dates.
Ne t’épuise pas en conjectures à cause de cela et prends ce qui arrivera à mesure que
cela viendra. Dans dix-huit mois, je t’enverrai le pendant du petit dessin que tu vas
recevoir, il sera intitulé « Retour ». J’y marquerai ce que j’emporterai et ce que je
laisserai. Je serai de parole et tu me verras revenir bien portant et mieux en mesure de te
procurer une existence paisible. Nos enfants se trouveront bien de ce que j’aurai fait
pour eux et pour nous. Je serai plus digne de toi et tu m’aimeras.
Adieu ma bonne Louise, ma chère femme, ma pauvre enfant, adieu pour dix-huit
4mois, deux ans au plus , c’est bien long sans toi, c’est bien triste et bien dur pour moi
mais ce n’est pas trop payer le bien-être que nous aurons acquis, le droit de vivre
désormais ensemble et la conscience d’avoir bien agi.
[…]
Autre moyen économique et sûr pour m’écrire : mets tes lettres sous enveloppe,
5
écris pour adresse : « à M. Berthot, Ingénieur des Ponts et Chaussées attaché en ce
moment au service de la Marine à … » et laisse la résidence en blanc. Puis mets une
seconde enveloppe et adresse « à M. le Sous-secrétaire d’État des Travaux publics
à Paris » : par ce moyen tu n’as pas besoin d’affranchir ni de barrer. Ta lettre arrivera
franche dans les bureaux du père Legrand qui mettront le cachet, complèteront l’adresse
et ton paquet m’arrivera franco. Mais comme à Paris on est beaucoup mieux informé
des départs, je recevrai par ce moyen tes dépêches par la voie la plus rapide, ce qui fera
coup double. Essaye ce procédé, garde note des dates et des numéros de tes lettres et du
mode d’envoi, je te dirai ce qui arrivera, quand et comment, et nous verrons quelle est la
meilleure voie.
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1 En fait, EB fera la traversée en un mois (départ de Royan le 19 octobre, débarquement à Pointe-à-Pitre
le 19 novembre).
2 EB fait souvent référence à sa bonne étoile, à sa « chance indéniable », à la Providence ou au Bon Dieu.
3 Louise ne sera sans nouvelle de son époux « que » pendant deux mois (jusqu’au 24 décembre, date
de l’arrivée de la lettre n° 10, datée du 21 novembre).
4 En fait, les époux seront séparés plus de 30 mois.
5 A la réflexion, EB ne précise plus ingénieur en chef comme au début de sa lettre. C’est que cette fois,
la lettre va transiter par le ministère où l’on sait ce qu’il en est.
11Trois ans à la Guadeloupe
[Lettre n° 8]
1
[Port-de-]Richard ,
[mercredi] 18 octobre 1843
[reçue le 23]
Les vents contraires nous retiennent toujours et nous ne pouvons pas traverser
le golfe de Gascogne. Notre capitaine va aller à terre et peut-être me rapportera-t-il une
lettre de toi car si tu as écrit sous l’adresse de M. de la Ville, employé des Postes
à Bordeaux, il n’aura pas manqué de s’arranger pour me faire parvenir ta lettre. Je serais
bien content de savoir ce que vous devenez et d’apprendre ce qui se passe pour
2 3
Charles . J’ai conseillé à papa d’envoyer Caroline à Paris. Je pense qu’il n’aura pas
suivi cet avis qui, je crois, aurait eu un bon résultat.
4
Edmée est toujours contente d’être avec moi et sa fièvre l’a tout à fait quittée .
Elle s’ennuie un peu de voir que nous n’avançons pas car elle voudrait être arrivée pour
t’écrire comment nous serons.
Edmond Audebert est un charmant garçon qui me témoigne beaucoup d’amitié.
Il aime l’état de marin qu’il veut embrasser. Je vais lui donner des leçons de
5trigonométrie sphérique et de géodésie, cela m’occupera et lui sera utile . Sa mère lui
a écrit de Périgueux et me recommandait, dans un post-scriptum tout à fait gracieux et
bienveillant, de faire tout mon possible pour que mon contact fût profitable à son fils.
6
Nous vivons ici fort chèrement sur le navire que je n’ai pas voulu quitter depuis
que je suis sorti de Bordeaux. Par ce moyen, je m’habitue tout doucement au roulis
qui augmente peu à peu d’intensité à mesure que nous approchons du golfe.
Soigne-toi bien, ma chère Louise, sois sûre que je ne négligerai rien pour assurer
le bien-être que je souhaite obtenir pour nous. Dans deux ans nous serons réunis et nous
nous aimerons. Cette absence sera profitable de bien des manières. Je fais des réflexions
sur le passé qui au retour porteront leurs fruits, car c’est lorsqu’on est privé d’un bien

1 Port de Richard, rive sud de la Gironde, actuellement commune de Jau-Dignac et Loirac.
2 Charles, le jeune frère d’EB (né en 1812), a en permanence des soucis d’argent. Toute la famille se soucie de
lui trouver une épouse.
3 Caroline Berthot, sœur aînée d’EB (née en 1797), avait épousé Jean-Baptiste Oudeniaut, un professeur (né en
1801). Le couple a divorcé en 1832. Sa seconde fille, Marie (née en 1826), est morte peu avant le départ
d’EB,. Elle allait alors sur 16 ans, d’où les efforts de la famille pour sortir sa mère de sa tristesse. Sa première
fille, Alix (née en 1824), a épousé Claude Thibaudet (né en 1808), le directeur des mines de La Grand Combe
dans le Gard.
4 Edmée était fiévreuse à son départ d’Autun. Dans sa lettre du 27 septembre, EB avait commencé à rassurer
sa femme à son propos (passage non retenu par le copiste mais l’information se déduit de la réponse de Louise
en date du 29 septembre).
5 Réponse de Louise : « Puisque tu parles de donner des leçons à M. Audebert, c’est que tu ne souffres pas
beaucoup de la mer. Quand tu m’écris, parle moi donc un peu de toi. Tes lettres sont faites à la hâte et ne me
donnent pas l’état de ton âme ni même celui de ton corps » (23 octobre 1843). De fait, dans ses lettres
de Guadeloupe, EB s’étendra longuement sur sa santé et de son moral, bons ou mauvais.
6 « Comment peut-il se faire que tu vives chèrement ? Je pensais que les 600 fr. de passage comportaient
la nourriture » (id.). Louise ajoute aussitôt : « Que cette question d’économie ne te tracasse pas, mon bien-
aimé, et sois persuadé que je ne te ferai jamais un crime de plus ou moins d’économie que tu feras dans
ton long voyage ».
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