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TUNIS HISTOIRE D'UNE VILLE

De
702 pages
Faisant appel à des sources variées, l'auteur s'est attaché à tracer un tableau complet de la ville à chaque moment de son histoire. Remontant à l'antiquité la plus reculée, il a consacré des chapitres nourris à la ville du Moyen Age, des temps modernes et des débuts de l'époque contemporaine ; Il retrace l'histoire de la ville coloniale et de son accession à l'indépendance, et analyse également la population tunisoise, sa croissance, ses structures sociales et ses activités urbaines.
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TUNIS: HISTOIRE D'UNE VILLE

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions
René TEBOUL, 'intégration économique du bassin méditerranéen, 1997. L Ali Ben HADOOU,Maroc: les élites du royaume, 1997. Hayète CHERIGUl,La politique méditerranéenne de la France: entre diplomatie collective et leadership, 1997. Saïd SMAIL, Mémoires torturées, un journaliste et écrivain algérien raconte, 2 volumes, 1997. M. REBZANl,La vie familiale des femmes algériennes salariées, 1997. Chérif MAKHLOuF,Chants de liberté. Ferhat la voix de l'Espoir. Textes berbères et français, 1997. Mustapha HOGGA, Pensée et devenir du monde arabo-islamique. Valeurs et puissance, 1997. François CLÉMENT,Pouvoir et légitimité en Espagne musulmane à l'époque des taifas (Vè - XIè). L'imamfictif, 1997. Michel CATALA, es relations franco-espagnoles L pendant la deuxième guerre mondiale. Rapprochement nécessaire, réconciliation impossible, 1939-1944, 1997. Catherine GAIGNARD, Maures et Chrétiens à Grenade, 1492-1570, 1997. Bernard Roux, Driss GUERRAOUl(Sous la direction de), Les zones défavorisées méditerranéennes. Etudes sur le développement dans les territoires marginalisés, 1997. Serge KASTELL, La maquis rouge. l'aspirant Maillot et la guerre d'Algérie 1956, 1997. Samir BouzlD, Mythes, topie et messianisme dans le discours politique arabe moderne et contemporain, 1997. Haytam MANNA,Islam et Hérésies. L'obsession blasphématoire, 1997. Ghassan ASCHA,Mariage, polygamie et répudiation en Islam, 1997. Patrick DANAUD, lgérie, FIS, sa direction parle ..., 1997. A Abderrahim LAMCHlCHl, L'Islamisme en questions, 1997. Omar AKALAY, e marchand et le philosophe, 1997. L Abderrahim LAMCHICHl, Maghreb face à l'islamisme, 1998. Le

@L'Harmattan.

1998

ISBN: 2-7384-6610-9

PAUL SEBAG

TUNIS
Histoire d'une ville

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

.

AVANT

- PROPOS

De nombreux ouvrages ont déjà été consacrés à Tunis. Depuis lafin du siècle dernier, la capitale de l'ancienne Régence a fait l'objet d'études dans

toutes les disciplines dont peut relever l'analyse d'une ville. Mais il manque à ce jour un ouvrage d'ensemble qui embrasse l'histoire de la ville des origines à nos jours. S'il existe deux ou trois livres qui se présentent comme des histoires de Tunis, il ne faut pas être très savant pour en mesurer les insuffisances, et il y a longtemps que l'on souhaite, sur l'une des plus vieilles cités du continent africain, une synthèse sérieusement documentée. C'est à cette attente que nous avons voulu répondre en écrivant le livre que voici. Comme nos lecteurs auront vite fait de s'en rendre compte, nous avons essayé d'être le plus complet possible. Remontant à l'antiquité la plus reculée, nous avons consacré des chapitres nourris à la ville du moyen âge, des temps modernes et des débuts de l'époque contemporaine, et brossé un tableau précis de Tunis à la veille du Protectorat. Mais nous

avons voulu aussi retracer l'histoire de la ville coloniale en faisant une large place aux transformations multiples qui, en trois quarts de siècle,
ont fait de l'ancienne capitale des beys une grande ville cosmopolite. Aussi bien avons-nous conduit notre histoire au-delà de l'accession du pays à l'indépendance pour analyser les mutations qui ont marqué la décolonisation. Complet, nous avons essayé de l'être aussi en ne nous limitant pas à l'histoire de la ville elle-même avec ses extensions successives, sa structure de plus en plus complexe et sa parure monumentale de siècle en siècle enrichie. L'analyse de la population tunisoise a retenu notre attention et nous avons consacré des développements détaillés à sa formation, à la faveur de multiples apports ethniques, à ses éléments constitutifs, à sa croissance et à ses structures sociales. Enfin, nous nous sommes attaché à l'étude des activités urbaines dans une ville qui a toujours été le plus grand centre industriel du pays et sa principale place commerciale. En bref, de Tunis nous avons essayé de faire une histoire totale. Nous avons déjà consacré à Tunis de nombreux travaux qui se sont traduits par la publication de livres et d'articles. Les uns ont apporté une contribution à l'histoire de la ville, les autres ont présenté les résultats de nos enquêtes sur la ville contemporaine. Leur diversité, qui peut surprendre, 7

s'explique par le projet que nous avions formé, il y a déjà longtemps, de consacrer une étude d'ensemble à la ville où nous sommes né et avons vécu. Cette étude, qui devait être une thèse de géographie humaine, nous a demandé de longues années de travail et nous en avons achevé la rédaction au début des années soixante-dix. Mais, l'ayant conduite à terme, nous avons renoncé à la présenter comme une thèse devant un jury et du même coup à la publier sous la forme que nous avions dû lui donner. Nous ne pouvons exposer ici toutes les raisons qui ont dicté la décision que nous avons prise alors. La plus importante fut sans doute que nous

n'étions pas content de notre ouvrage et que nous espérions pouvoir un
jour, à partir de la documentation considérable que nous avions réunie, en écrire un autre qui fût meilleur. Après avoir renvoyé d'année en année le moment de l'entreprendre, nous avons fini par nous y décider et ainsi est né le présent livre. L'ouvrage que nous publions aujourd'hui est bien différent de celui qui est resté à l'état de manuscrit. A ce qui devait être une étude de géographie humaine, a succédé une étude d'histoire urbaine avec une tout autre structure. De notre premier ouvrage nous avons repris, en l'allégeant, le chapitre traitant du cadre physique, qui nous a semblé constituer une introduction utile à l'intelligence de la ville. Mais à cela près, c'est un nouvel ouvrage que nous avons écrit, sur la base d'une documentation complétée par d'ultimes recherches. Si nous avons dû condenser certaines analyses, nous en avons développé d'autres pour brosser un tableau aussi complet que possible de la ville à chaque moment de son histoire. Malgré le soin que nous avons apporté à notre travail, plus d'une fois repris, nous ne sommes pas parvenu à nous satisfaire. Mais il nous faut résister à la tentation d'en remettre la publication à plus tard. Il n'est pas sûr que nous ayons encore le temps de faire mieux et nous devons le publier sans tarder si nous ne voulons pas courir le risque qu'il ne reste rien de l'effort de tant d'années. Nous espérons aussi que nos lecteurs ne nous tiendront pas rigueur des imperfections que nous n'avons pu éviter, et qu'ils nous sauront gré d'avoir mis à la disposition de tous une somme ordonnée d'informations précises, étayées par des centaines de références à des sources variées. Heureux, si en répondant aux exigences du monde savant nous parvenions à atteindre un large public. A ceux qui vivent dans la Tunis d'aujourd'hui et sont curieux de son passé, s'ajouteront peut-être ceux qui, dispersés à travers le monde, voudront retrouver la Tunis où ils ont vécu.

Paul Sebag
* Il me faut remercier ma femme de toute l'aide qu'elle m'a apportée pour cet ouvrage. Après avoir assuré la dactylographie de mon texte manuscrit, elle m'a secondé dans la correction attentive des épreuves. 8

INTRODUCTION LE CADRE PHYSIQUE

Au nord de la Tunisie, le littoral présente une profonde échancrure qui forme le golfe de Tunis. Large de trente-six milles entre le promontoire de Sidi Ali el-Mekki et le Ras Addar, à la pointe du cap Bon, avec des hautsfonds s'étageant entre cent et cinquante mètres, ce golfe se resserre brusquement entre le cap Gammarth et le cap Fartas, entre lesquels sa largeur n'est plus que de douze milles, sa profondeur diminuant graduellement au fur et à mesure que l'on se rapproche du rivage. Au nord, la côte s'élève à peine au-dessus de la mer. Une grande plaine bordée de marécages et de sebkhas littorales s'étend depuis l'embouchure de la Medjerda - située aujourd'hui au sud du lac de Porto-Farina jusqu'à la grande sebkha er-Riana qu'un mince cordon littoral sépare de la mer. Après les avancées rocheuses du djebel el-Khaoui, formant le cap Gammarth, et du djebel el-Manâr, formant le cap Carthage, un autre cordon littoral sépare de la mer le Chott el-Bahira ou lac de Tunis. Au sud, le rivage est encore bordé de basses terres qu'animent seulement les modestes collines de Radès et de Mégrine, au-delà desquelles l'oued Miliane trouve son embouchure. Au massif montagneux du djebel Bou-Komin, dont le majestueux profil domine le golfe de Tunis, succède une côte plate en bordure de la plaine de Grombalia. La côte s'élève à nouveau avec le massif du djebel Korbous, dont l'extrême avancée dans la mer forme le cap Fartas, pour céder encore la place à de basses terres jusqu'à la pointe rocheuse du cap el-Ahmar que la plage d'EI-Haouaria sépare du cap Bon, dont se détachent les îles de Zembra et de Zembretta, faisant pendant à l'île Plane et à l'île Cani, en avant du cap Sidi Ali el-Mekki, de l'autre côté du golfe. Au fond de cette vaste conque, en arrière du lac de Tunis que l'isthme de La Soukra sépare de la sebkha er-Riana, un chapelet de collines s'arrondissant en amphithéâtre domine au nord la plaine de L'Ariana, à l'ouest la plaine de La Manouba, avec la dépression de la sebkha Sedjoumi, et au sud la plaine du Momag, qui se confond avec la basse vallée de l'oued Miliane. Ces cuvettes sont enveloppées par une deuxième ligne de hau9

teurs : au nord, le djebel Nahli et le djebel Ahmar, à l'ouest, les collines qui surplombent la dépression de la sebkha Sedjoumi, et à l'est, les monts de l'extrémité de la Dorsale que constituent le djebel Ressas et le djebel Bou-Komin. C'est dans ce cadre que nous venons d'esquisser à grands traits que se sont établies et développées les villes de Carthage et de Tunis, qui furent, la première dans l'Antiquité, et la seconde, après les gloires éphémères de Kairouan et de Mahdia, les capitales du pays. Ces deux villes sont si proches l'une de l'autre, occupent des positions si voisines, qu'on est enclin à les considérer comme des variantes d'une seule et même ville dont le site se serait déplacé des rives du golfe au fond de la lagune. Il faut s'interroger sur les raisons qui expliquent la fortune d'une position commune et les faveurs successives de deux sites distincts, mais avant de le faire, il convient d'abord de dresser un tableau précis du cadre naturel qui a vu naître et prospérer une civilisation urbaine trois fois millénaire(J). I - LE RELIEF Dans les premières années de ce siècle, un excellent géographe, s'efforçant d'esquisser le relief de la région de Tunis, devait déplorer la rareté des connaissances géologiques dont il avait pu disposer, lesquelles se réduisaient alors à celles que fournissait une carte géologique provisoire de la Tunisie au 1/800 oooe avec sa notice explicative(2). Notre tâche, plus d'un demi-siècle après l'effort de ce pionnier, se trouve être singulièrement plus aisée(3).Notre région a été couverte par des cartes géologiques au 1/200000<, et elle a été longuement analysée dans le cadre d'une étude géologique de la Tunisie septentrionale, publiée en 1927. De plus, elle a fait l'objet de nouvelles recherches géologiques qui sont venues apporter, au cours des dernières années, d'utiles précisions ou des vues nouvelles sur plus d'un point. Ainsi pouvons-nous tenter de donner une vue d'ensemble de la formation du relief4). 1. La formation du relief Nulle part, dans notre région, le socle n'affleure. Les plus anciennes formations sont constituées par des grès et des argiles chargés de sel et de gypse qui se sont déposés au Trias en bordure du continent africain, dans une mer de faible profondeur. Ces formations triasiques, qui affleurent au djebel Ahmar, dans les collines de Sedjoumi et dans les monts de la Dorsale, occupent le plus souvent des positions extrusives ou diapiriques, s'accompagnant de contacts anormaux avec toutes les séries stratigraphiques. Le Lias est marqué par une importante transgression, et c'est dans une mer profonde que s'accumulent les formations liasiques du djebel Bou-Komin et du djebel Ressas, lesquelles sont constituées par des 10

LA REGION DE TUNIS 1. Plus de 150 m. ; 2. Plus de 100 m. ; 3. Plus de 50 m. ; 4. Moins de 50 m. 11

calcaires zoogènes, des calcaires à silex, des marno-calcaires et des marnes avec des conglomérats et des brèches, correspondant à des hautsfonds qui témoignent des rides sous-marines. Ce sont des marnes schisteuses et des calcaires schisteux avec des calcaires récifaux sur des hauts-fonds qui constituent les terrains jurassiques du djebel Bou-Kornin et du djebel Ressas. Avec le Crétacé inférieur, la mer bordière s'approfondit et constitue un large et profond sillon au fond duquel se déposent des formations bathyales de marno-calcaires, de marnes et de calcaires qui affleurent au djebel Nahli, au djebel Ahmar, dans les collines de Sedjoumi comme à l'extrémité septentrionale de la Dorsale. Des calcaires, des marnes et des marno-calcaires constituent encore les formations du Crétacé moyen et du Crétacé supérieur, que l'on rencontre au djebel Nahli, .

au djebelAhmar,dans les collinesde Sedjoumi,dans les collinesdu sud-

ouest de Tunis et dans les monts de la Dorsale, et qui correspondent à une période où le sillon tunisien s'estompe et disparaît. Au début de l'ère tertiaire, avec l'exhaussement du bâti continental, des dépôts néritiques s'accumulent dans la mer bordière. Les formations de l'Eocène inférieur sont représentées par des calcaires à globigérines et des calcaires marneux qui affleurent dans les collines au sud-ouest de Tunis, dans les collines de Sedjoumi, dans les collines de La Mohammedia et dans les monts de la Dorsale, auxquels succèdent les calcaires marneux de l'Eocène moyen, beaucoup plus rares. Ce sont encore des formations marines que les grès oligocènes des collines de La Mohammedia et les alternances de marnes, de grès et d'argiles miocènes - correspondant à l'étageVindobonien- du djebel el-Manâr et du djebel el-Khaoui, dans la presqu'île de Carthage, des collines de Radès et de Mégrine comme des collines de La Mohammedia. Mais avec l'émersion générale de la région au Pliocène, les formations marines cèdent la place à des formations continentales de sables, de grès et d'argiles, que l'on rencontre dans la presqu'île de Carthage, dans la colline de Tunis et dans les collines de Sedjoumi. Les terrains que nous venons de reconnaître rapidement ont été plus ou moins affectés par les plissements qui ont donné à la Tunisie septentrionale sa structure. Les géologues y ont décelé la trace de plusieurs phases tectoniques: 1°) Dès la fin du Crétacé, des mouvements à grand rayon de courbure ont ébauché sous les eaux des plis orientés d'ouest en est. 2°) A la fin de l'Oligocène, des mouvements contemporains de la phase pyrénéenne en Europe ont esquissé des plissements orientés du sud-ouest au nord-est, cette fois, qui ont fractionné la plate-forme continentale en départements distincts. 30) Au cours du Miocène et du Pliocène, de nouveaux mouvements, contemporains de la phase alpine européenne, ont accentué vigoureusement les plis orientés du sud-ouest au nord-est en donnant au relief de la régIon ses traits majeurs. De fait, c'est l'interférence de phases de plissement, orientées d'abord d'ouest en est, puis du sud-ouest au nord-est, qui est responsable de la structure définitive de la
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région qui se résout moins en plis et en gouttières qu'en dômes et cuvettes. Les dômes sont ceux du djebel Ahmar et du djebel Nahli ; des collines de La Mohammedia et des collines de Tunis; des collines de Radès-Mégrine et du djebel el-Manâr ; du djebel Ressas et du djebel Bou Komin. Les cuvettes sont celles de La Manouba, de la sebkha Sedjoumi, de la sebkha er-Riana, de l'isthme de La Soukra, du lac de Tunis et de la basse vallée de
l'oued Miliane(S).

Cette orogénèse, qui s'est poursuivie jusqu'au début des temps quaternaires, s'est accompagnée dans les zones de tension de failles qui ont entraîné l'effondrement du golfe de Tunis. On s'accorde à dater cet effondrement du Villafranchien, et on en a vu des preuves dans l'affaissement du périclinal occidental du djebel Korbous, à la faveur d'une faille qui a permis la remontée d'eaux chaudes; dans la troncature du djebel Bou-Komin, au pied duquel sourdent des sources thermo-minéraies; dans l'affaissement du périclinal oriental du djebel el-Manâr, de l'autre côté du golfe; et enfin dans la grande fracture méridienne qui borde à l'est les collines éocènes et pliocènes sur lesquelles s'est élevée la ville de Tunis(6). u bloc effondré, seule devait demeurer émergée une île : D une île occupant l'emplacement de l'antique Carthage. Désormais, l'histoire géologique de notre région est constituée par l'oeuvre d'érosion et de remblaiement des cours d'eau et des eaux sauvages qui s'est poursuivie jusque dans les temps historiques. Au premier plan, il faut placer l'action de l'oued Medjerda et de l'oued Miliane. Le premier, qui prend sa source en Algérie non loin de Souk Ahras, parcourt 450 km en recevant les eaux d'un bassin versant de 23 500 km2avant de se jeter dans le golfe de Tunis au sud de la lagune de Porto-Farina. Le second, qui prend sa source dans le djebel Bargou, parcourt 160 km, en recevant les eaux d'un bassin versant de 2 283 km2,pour enfin se jeter dans le golfe de Tunis, entre Radès et Saint-Germain. Ces deux cours d'eau sont d'autant plus actifs que leur débit est des plus irréguliers et que leur puissance d'attaque est majorée par les variations de la température d'une saison à l'autre. Puissants agents d'érosion dans toutes les régions que traverse leur cours supérieur et leur cours moyen, ils ont été, dans la région de Tunis, de puissants agents de remblaiement. Les mesures dont leur débit solide a fait l'objet l'attestent. En effet, la Medjerda a un débit solide de 15 à 20 gr par litre, soit pour un débit annuel moyen à son embouchure d'un milliard de m3,quinze à vingt millions de tonnes de sédiments par an. Quant à l'oued Miliane, il a un débit solide de 25 à 30 gr par litre, soit pour un débit annuel moyen à son embouchure de cinquante millions de m3,un million deux cent cinquante à un million cinq cent mille tonnes de sédiments par an(7). A l'action de ces deux cours d'eau, il faut d'abord attribuer la formation de l'isthme qui, très tôt, a rattaché l'île de Carthage au continent et l'a transformée en presqu'île. Les alluvions d'une Medjerda qui s'est d'abord jetée au pied du djebel Nahli et d'un oued Miliane qui s'est d'abord jeté
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entre la colline de Djebel Djelloud et les collines de Mégrine-Radès, s'accumulant au fond du golfe, et rabattues par les courants côtiers sous l'action des vents du nord-est et du nord-ouest, ont fini par constituer, dans une zone d'affrontements, une flèche littorale. L'oued Miliane, changeant de lit pour se jeter dans la mer entre Radès et Saint-Germain, n'a pas seulement colmaté de ses apports la plaine du Mornag, il a encore, par ses alluvions déversées à son embouchure et rabattues par les courants côtiers, donné naissance à un cordon littoral joignant Radès à l'ancienne île de Carthage, en isolant de la mer le Chott el-Bahira ou lac de Tunis. Enfin, les alluvions charriées jusqu'à la mer par la Medjerda ont donné naissance - à une époque toute récente - à ùn deuxième cordon littoral qui a isolé des eaux du golfe la sebkha er-Riana et qui est venu se souder à l'ancienne île de Carthage, laquelle a fini par être rattachée au continent par un tombolo tripletS).De plus, les alluvions d'un cours d'eau transportant quinze à vingt millions de tonnes de sédiments par an ne pouvaient que combler peu à peu les abords de son embouchure, le forçant à se frayer une nouvelle issue plus au nord, où le même processus recommençait. Ainsi, la Medjerda a changé jusqu'à six fois de cours depuis l'Antiquité, en transformant peu à peu l'ancienne baie d'Utique, le Sinus uticensis des Anciens, en une grande plaine maritime(9). Encore qu'elle ait été moins spectaculaire, on ne saurait omettre l'action des oueds secondaires et des eaux sauvages qui n'ont pas cessé d'éroder les reliefs, d'entraîner les sables et les limons au pied des versants et au fond des dépressions, atténuant ainsi les contrastes et donnant à la région son relief modéré. Sous le poids des sédiments accumulés par les eaux courantes, d'importants phénomènes de subsidence se sont produits au cours du Quaternaire que les études géologiques les plus récentes ont mis en lumière. C'est pour la zone du lac de Tunis que les preuves ont été d'abord réunies. Un sondage effectué dans la zone de Cité-Jardins a recoupé l'étage pliocène qui affleure sur la colline du Belvédère à plus de 200 m de profondeur, sous des vases récentes avec des couches de gypse. Un deuxième sondage effectué plus au sud, à la hauteur de la rue Kléber, a rencontré, jusqu'à 363 m de profondeur, des alternances répétées de sables fins, de vases grises, de grès plus ou moins cimentés avec une microfaune marine quaternaire, avant d'atteindre l'étage pliocène avec ses formations caractéristiques de sables, de grès et d'argiles à Hélix. Un troisième sondage effectué au sud-est, au voisinage de Djebel-Djelloud, a traversé 145 à 160 m de sédiments quaternaires avant de retrouver les calcaires éocènes connus en affleurement à quelque trois cents mètres de là. Ces sondages n'ont pas seulement apporté une nouvelle preuve de l'effondrement du golfe de Tunis, dont témoigne la grande fracture reconnue à l'est des affleurements éocènes et pliocènes. Ils ont encore permis de conclure que le lac de Tunis est une cuvette de subsidence, car seull'affai~sement du 14

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GEOLOGIE DE LA REGION DE TUNIS 1. Alluvions; 2. Quaternaire; 3. Pliocène; 4. Mio-pliocène ; 5. Miocène; 6. Oligocène; 7. Eocène; 8. Crétacé; 9. Jurassique; 10. Trias. La lettre D correspond à des dunes. (D'après la Carte géologique au 1/500.000. de G. Castany). 15

substratum rend compte des épaisseurs considérables de sédiments quaternaires que l'on a pu y mesurer. En dehors de la zone du lac de Tunis, les géologues ont reconnu des phénomènes de subsidence dans la plaine du Momag, dans l'isthme de La Soukra, dans la basse vallée de la Medjerda ainsi que dans la plaine de La Manouba et la sebkha Sedjoumi, qui ont été attribués à une phase de relaxation après le diastrophisme plioquaternaire(lO) .

Comme toutes les terres en bordure de la Méditerranée, la région de Tunis a été affectée par les variations du niveau de la mer, au cours des temps quaternaires. On sait que selon la chronologie le plus communément admise, la mer serait passée de 90 - 100 m au Sicilien J, à 55 - 60 m au Sicilien II, à 30 - 35 m au Tyrrhénien J a et 15 - 20 m au Tyrrhénien I b, à 5 - 10m au Tyrrhénien II ; après quoi, elle se serait abaissée à - 60 m lors de la glaciation würmienne, avant de s'établir au niveau actuel(II). Aussi doit-on admettre que la région de Tunis, ennoyée jusqu'à la cote 90 - 100 m au Sicilien, s'est graduellement exondée, se donnant du même coup des rivages successifs. Ces rivages, un excellent géologue avait cru les reconnaître à diverses altitudes dans la presqu'île de Carthage, sur les flancs du djebel el-Khaoui et du djebel el-Manâr, et au voisinage de l'Ariana, sur les flancs du djebel Nahli - et il les a mis en relation avec les diverses phases de la régression marine du Quaternaire(lZ), mais ses observations ne semblent pas avoir été confirmées: on ne trouve plus trace sur la nouvelle carte géologique au 1/500 000' de 1951 des affleurements de Quaternaire marin qui étaient représentés sur les cartes géologiques de l'entre-deux-guerres. En revanche, un sondage effectué dans la ville de Tunis a permis de découvrir à la cote 12 m 30, un banc de calcaire coquillier, avec Cardium edule, Cerithium vulgatum et autres fossiles, qui ont autorisé à l'attribuer à un étage tyrrhénien du Quaternaire marin(l3). n O a pu encore, sur le rivage de Raouad, à la côte 0, retrouver les vestiges d'une ancienne plage avec des coquilles à strombes fossiles, caractéristiques du dernier étage tyrrhénien(l4).Dans l'un et l'autre cas, les terrains ont été attribués à des étages du Quaternaire marin en raison des fossiles que l'on y avait rencontrés, non en tenant compte exclusivement de leur cote, vu que les sédiments ont pu s'abaisser par subsidence, comme s'élever par une surrection du substratum(J5). Le temps n'est plus, en effet, où l'on considérait les temps quaternaires comme une ère d'immobilisme. En de nombreux points, les géologues ont mis en lumière des mouvements du sol ayant entraîné au Quaternaire non seulement des affaissements, mais encore des soulèvements, des déformations, voire des plissements(J6). Toutefois, dans la région de Tunis, en dehors de phénomènes de subsidencequi semblent aujourd'hui hors de discussion, les manifestations d'une tectonique quaternaire ~sont plutôt rares et d'une faible ampleur. Aussi bien comprendra-t-on que nous ne nous y attardions pas.

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LE SITE DE TUNIS 1. Calcaires éocènes; 2. Quaternaire récent et zone effondrée; 3. Forages; 4. Zone de fractures. (D'après G. Castany, Bull. Soc. d'Hist. Nat., 1949). 17

2. Les éléments du relief Cette rapide esquisse de l'histoire géologique de la région de Tunis rend compte des divers éléments du relief que nous allons essayer maintenant d'analyser d'une façon plus complète. - Le sol de Tunis La ville de Tunis a été construite sur un ensemble de collines mamelonnées descendant en pente douce vers le lac de Tunis, appelé en arabe alBa/:LÎra(la petite mer), mais présentant un versant abrupt dans la direction opposée, au-dessus de la dépression de la sebkha Sedjoumi. Ces collines, qui font suite aux coteaux de L'Ariana et correspondent aux lieux dits Notre-Dame de Tunis, Ras Tabia, La Rabta, la Kasbah, Montfleury, La Manoubia, ont des altitudes qui dépassent quelque peu 50 m, sans jamais atteindre 100 m. Elles sont constituées par des alternances de grès, de sables et d'argiles rouges ou grises à Hélix, que les géologues rattachent au Pliocène continental passant au sommet au Quaternaire. Elles reposent, comme on peut le voir à l'entrée du tunnel de La Manoubia, sur un substratum de conglomérats et de calcaires éocènes. Les affleurements pliocènes sont limités par une grande fracture méridienne le long de laquelle s'entremêlent terrains pliocènes effondrés et alluvions anciennes. Au-delà, s'étendent des terrains plus récents, constitués par des matériaux arrachés aux collines par l'érosion et par des remblais accumulés par l'homme, qui reposent sur des vases plus ou moins fluentes, en bordure de la cuvette de subsidence du lac de Tunis. Aussi bien peut-on distinguer d'ouest en est trois zones: 1°) Une zone située à l'ouest de la grande fracture; 2°) une zone intermédiaire sur l'emplacement de la grande fracture; 3°) une zone à l'est de la grande fracture. La première a été très anciennement occupée par l'homme; la vieille ville, constituée par la Médina et ses deux grands faubourgs, a pu s'étendre sans grande difficulté sur la seconde; par contre, c'est sur la troisième que s'est étendue, depuis la fin du XIX' siècle, la ville moderne, des techniques de construction appropriées permettant alors de remédier à l'inconsistance du sol. Le plus souvent, on s'est contenté de construire sur un massif constitué par un mélange de terre et de chaux grasse, appelé résame, de deux ou trois mètres d'épaisseur, ou bien de procéder à un resserrage du sol, par battage à refus de pieux d'eucalyptus, ou encore d'user concurremment de lits de résame et de pieux. Ces techniques traditionnelles n'ont pas toujours empêché les tassements de terrain, mettant les rez-de-chaussée en contrebas de la voirie, le déversement des immeubles sur les voies publiques et les propriétés mitoyennes, sans compter les innombrables lézardes. De toute manière, elles se sont révélées nettement insuffisantes sur les terrains gagnés sur le lac depuis la fin du XIX' siècle, où les constructions importantes sont longtemps demeurées rares parce que ris18

quées. En fait, il a fallu attendre la fin de l'entre-deux-guerres, voire une époque encore plus récente, pour que soient trouvées les solutions les plus convenables: fondations sur pieux enfoncés à grand renfort de sonnettes jusqu'à rencontrer une couche résistante, à 30 ou 40 m de profondeur; radiers de béton armé sur lesquels sont élevées les constructions, minutieuse répartition des charges, de telle sorte que les pressions restent en tous points inférieures au taux de travail du sol. Ainsi, la ville moderne a pu, à la fois, et s'étendre sur la surface et s'élever en hauteur, avant de s'enorgueillir, dans les dernières années, d'un" gratte-ciel" de vingt-cinq
étages (1970)<17). du midi

- Les collines

Au sud des formations que nous venons d'évoquer, se dressent des collines de modeste altitude qui atteignent la cote 88 m au Fort de Sidi-belHassen, la cote 106 m au djebel Kharrouba, la cote 49 m à Sidi-Fathallah, la cote 86 m au nord de Ben-Arous et la cote 92 m au nord de Bir-Kassâa. Ces collines sont constituées par des calcaires à Globigérines de l'Eocène, reposant sur des calcaires et des marnes à Echinides de la fin du Secondaire. Il s'agit en fait des débris d'un brachi-anticlinal démantelé par l'érosion qui s'étendait sur toute la largeur de l'isthme, entre la sebkha Sedjoumi et le Chott al-Bahira, et auquel a été donné le nom de Dôme de Tunis. Une coupe de nord-ouest à sud-est permet d'entrevoir la structure première de cet ensemble. Mais les rapports tectoniques de ces collines calcaires, tels qu'ils ont été depuis longtemps établis, mériteraient, selon une étude récente, de nouvelles analyses(18).

- La plaine

de La Manouba

et la sebkha Sedjoumi

A l'ouest des collines pliocènes, sur lesquelles s'étage la ville, et des collines éocènes qui la surplombent au midi, s'étendent la plaine de La Manouba et la sebkha Sedjoumi. Elles relèvent l'une et l'autre de la même unité tectonique, constituée par un synclinal tertiaire. Les calcaires éocènes qui affleurent sur toutes les collines environnantes et dont les assises pendent calmement vers le centre de la dépression ou sont interrompues par des failles ont été retrouvés par un sondage implanté au milieu de la sebkha Sedjoumi à 40 m de profondeur. Le nord de la cuvette, correspondant à la plaine de La Manouba, a été remblayé par des alluvions fluviatiles quaternaires. Des sondages effectués au cours des dernières années ont révélé toute l'importance de cette formation sédimentaire d'argiles et de sables, qui a plus de 600 m d'épaisseur. Un géologue a récemment proposé de voir dans cette accumulation de matériaux l'oeuvre d'une ancienne Medjerda qui aurait traversé la plaine de La Manouba avant d'aller se jeter dans la mer, en un point occupé aujourd'hui par le lac de Tunis. Mais l'argumentation qu'il a présentée à l'appui de son hypothèse, et dans le détail de laquelle nous ne 19

pouvons entrer, n'emporte pas nécessairement la conviction. Malgré leur épaisseur considérable, les formations en cause représentent un volume relativement modeste et pourraient fort bien avoir été l'oeuvre d'un oued quaternaire moins puissant que la Medjerda. Quoi qu'il en soit, l'accumulation jusqu'à - 600 m d'alluvions fluviatiles révèle une incontestable subsidence de la plaine de La Manouba. La sebkha Sedjoumi, qui couvre quelque 30 km2,correspond à la partie la plus déprimée de la cuvette. Elle a sans doute été envahie par les eaux du golfe lors des transgressions eustatiques du Quaternaire, mais depuis que la mer s'est retirée, elle se trouve exclusivement alimentée par les eaux de pluie qui tombent sur toutes les terres avoisinantes. Celles-ci constituent en fait un bassin endoréïque dont la sebkha Sedjoumi est l'ombilic. Pendant la saison pluvieuse, les eaux de ruissellement, privées d'écoulement dans la mer, convergent vers la sebkha et forment une large nappe d'eau stagnante qui est grossie par des remontées de la nappe phréatique. Mais, à partir du printemps, les eaux de ruissellement cessent d'affluer, le niveau de la nappe phréatique s'abaisse et la sebkha, soumise à une forte insolation s'assèche peu à peu pour n'offrir à la vue pendant l'été qu'une morne étendue argileuse plus ou moins incrustée de sels: ce sont les chlorures de tous les terrains traversés par les eaux qui se concentrent dans la sebkha et qui cristallisent lorsque l'eau s'évapore sous l'action des rayons du soleil. Bien que moins accusée que dans la plaine de La Manouba, la subsidence est encore ici certaine, qui est attestée par l'enfouissement à plus de 30 m d'une croûte calcaire entre deux étages d'argiles gypseuses. Il en est sans doute de même pour la plaine allu. viale qui s'étend au sud-est de la sebkha(l9).
- Le cadre montagneux La dépression de La Manouba-Sedjoumi est enveloppée au nord, à l'ouest comme au sud, par un ensemble de collines qui ferment l'horizon. Au nord-est, le djebel Nahli qui culmine à 236 m, est constitué par des assises de marnes, de marno-calcaires et de calcaires appartenant à divers. étages du Crétacé inférieur et du Crétacé supérieur (Barrémien, Cénomanien, et Santonien). De la structure première qui correspond à celle d'un dôme orienté de sud-ouest à nord-est, il ne reste que le demidôme occidental, le demi-dôme oriental s'étant affaissé le long d'une faille. qui domine la plaine de la Chotrana. Un synclinal, qu'emprunte aujourd'hui la route de Tunis à Bizerte, sépare le djebel Nahli du djebel Ahmar. Cette montagne, qui culmine à 328 m, est constituée par des formations marneuses, marno-calcaires et calcaires du Crétacé inférieur et du Crétacé supérieur (Néocomien, Aptien, Albien, Cénomanien, Sénonien). Elle. constituait à l'origine un dôme d'orientation sud-ouest nord-est, mais le demi-dôme septentrional s'est affaissé le long d'une faille que traverse un affleurement d'argile gypseuse triasique, et il n'en subsiste plus que le demi-dôme méridional(20). 20

4=

LE TOMBOLa TRIPLE DE CARTHAGE 1. Au début des temps quaternaires, le site de la future Carthage était une île séparée du continent par un bras de mer; 2. Les alluvions charriées par les cours d'eau et rabattues par les courants côtiers ont formé un premier cordon littoral qui a rattaché l'île primitive au continent par l'isthme de La Soukra ; 3. A l'époque punique, un deuxième cordon littoral s'était déjà formé au sud, qui avait donné naissance au lac de Tunis; 4. Depuis l'Antiquité, un troisième cordon littoral s'est formé au nord, qui a créé la sebkha er-Riana. 21

Vers l'ouest, des collines plus modestes, dont nous avons fait mention en leur donnant l'appellation commune de collines de Sedjoumi, se succèdent du nord au sud. Ce sont le djebel Aïn Krima (196 m), le djebel Sidi Salah (159 m) l'Argoub Sidi Smir (147 m), le djebel Mergueb (131 m), l'Okbet el-Oussif (202 m) et le djebel b. Neja (190 m). Il semble que l'on soit en présence d'un anticlinal très irrégulier orienté de sud-ouest à nordest. Mais sa structure complexe a été oblitérée par l'érosion. Au djebel Sidi Salah, à l'Okbet el-Oussif et au djebel b. Neja, les assises de marnes et de marno-calcaires du Crétacé supérieur (Sénonien) sont surmontées d'affleurements de calcaires éocènes(21).Au djebel Aïn Krima, le substratum disparaît sous d'épaisses formations de sables, de grès et d'argiles à Hélix pliocènes. A l'Argoub Sidi Smir, un important affleurement de Trias diapir repose en recouvrement anormal sur des assises de marnes et de marno-calcaires du Crétacé inférieur (Néocomien, Aptien, Albien) qui pourraient correspondre au coeur du dôme(22). Plus au sud, on rencontre la petite colline de Nadour qui culmine à 128 m. Elle est constituée par des calcaires éocènes reposant sur des assises de marnes du Crétacé supérieur (Sénonien). Elle faisait partie d'un dôme que l'érosion a démantelé, mettant à nu les marnes et épargnant des lambeaux de la couverture calcaire(23).Enfin, au sud-est, les modestes hauteurs du Bled et-Tell a, qui culminent à 115 m, sont constituées par des calcaires éocènes reposant sur des assises de marnes du Crétacé supérieur (Sénonien). Elles correspondent au fond d'un synclinal dont la couverture calcaire a été épargnée, entre deux anticlinaux fortement entamés par
l'érosion(24).

- La presqu'île de Carthage Vers l'est, une zone de modestes collines vallonnées, dont les avancées rocheuses forment le cap Gammarth et le cap Carthage, correspond au site de l'ancienne Carthage. Elle constituait une île au lendemain de l'effondrement qui a donné naissance au golfe de Tunis. Mais l'île a été rattachée au continent par l'isthme de La Soukra, avant de l'être encore par le cordon littoral qui a relié Carthage à Radès, au sud, et enfin par le cordon littoral qui a isolé de la mer la sebkha er-Riana, au nord. L'ancienne île de Carthage est occupée par les hauteurs de djebel elKhaoui (+ 82 m) et du djebel el-Manâr (+ 129 m). Ces collines sont constituées pas des assises de grès et d'argiles à Ostrea crassissima, que l'on rattache au Miocène marin (Vindobonien), sur lesquelles reposent des couches de limons, de sables et de grès mio-pliocènes, passant au sommet au Quaternaire villafranchien. Les terrains plissés à la fin de l'ère tertiaire faisaient partie d'un dôme dont le périclinal oriental s'est affaissé, comme, de l'autre côté du golfe, le périclinal occidental du dôme de Korbous. En 22

bordure du rivage, on a reconnu au pied des falaises du djebel el-Khaoui, comme du djebel el-Manâr, le tracé d'anciennes plages quaternaires. .Mais on renonce aujourd'hui à les dater d'après leur cote car le littoral semble avoir été, en plus d'un point, affaissé ou soulevé par des mouvements du sol. Quoi qu'il en soit, à l'orée des temps historiques, l'île de Carthage n'était plus qu'une presqu'île, rattachée qu'elle était au continent par un large pédoncule correspondant aux plaines de La Soukra, de Chotrana et de L'Ariana. Cet isthme a été constitué, on s'en souvient, par les alluvions charriées jusqu'à la mer par une ancienne Medjerda et un ancien oued Miliane, et rabattues par les courants côtiers sous l'action des vents du nord-ouest et du nord-est, auxquelles sont venus s'ajouter les matériaux entraînés par les eaux sauvages à partir des collines pliocènes de L'Adana. Ainsi, s'est formée une grande plaine alluviale de 13 km de long et de 3 km de large dont la subsidence a été révélée par de récents sondages. Vers le nord, sur les bords de l'actuelle sebkha er-Riana, comme sur le flanc du djebel el-Khaoui, les sables soulevés par les vents du nordouest ont donné naissance à des dunes. Mais si la dune de La Soukra est depuis longtemps fixée et fait presque figure de dune fossile, il n'en est pas de même pour la dune de Gammarth qui, jusqu'à une date récente, se présentait sous la forme d'une montagne de sable s'avançant dans les flots(25). - La sebkha er-Riana et le lac de Tunis La sebkha er-Riana, en réalité sebkhet el-Ariana (la sebkha de L'Adana), fait partie de cette zone effondrée envahie par la mer au début du Quaternaire. Elle est, on le sait, de formation récente. Dans l'Antiquité punique et romaine, les eaux vives de la baie d'Utique baignaient encore au nord les rivages de l'isthme de La Soukra. Mais les alluvions charriées par une Medjerda qui se jetait alors au pied du djebel Nahli ont peu à peu formé à son embouchure une flèche littorale de limons et de sables, en arrière de laquelle la mer a cédé la place à une vaste lagune d'une superficie de quelque quatre mille hectares, de faible profondeur (moins de 4 m). Grossie pendant l'hiver par les pluies et les eaux de ruissellement, elle s'assèche presque complètement pendant les fortes chaleurs de l'été et laisse à découvert de mornes étendues, couleur de sable où miroitent des efflorescences salines. Elle est, de toute évidence, en voie de comblement(26). Le lac de Tunis, appelé en arabe al-Ba/:tîra (la petite mer), fait lui aussi partie de cette zone effondrée envahie par la mer au début du Quaternaire. Longtemps, il a communiqué largement avec les eaux de la Méditerranée. Mais les alluvions charriées par l'oued Miliane et rabattues par les courants côtiers ont entraîné dans les temps historiques la formation d'une flèche littorale qui a relié Radès à la presqu'île de Carthage et transformé 23

le fond du golfe en un lac de quelque cinq mille hectares. Cette flèche littorale, que les auteurs anciens désignent sous les noms de YÂ-coO'O'a, Taivia, lingua, ligula, n'était pas sans présenter des solutions de continuité, et, à l'époque punique comme à l'époque romaine, le lac communiquait avec la mer par une passe naturelle assez large et assez profonde pour que des navires pussent l'emprunter. Au début du VIlle siècle, les Arabes ayant achevé leur conquête de l'ancienne Africa, devenue Ifrîqiya, et décidé d'abandonner Carthage pour s'établir à Tunis, ne se contentèrent pas de cette communication du lac avec la mer. Ils entreprirent de creuser au nord de la passe naturelle, au point le plus large du cordon littoral, un canal artificiel qui devaï't donner son nom au lieu dit I:Ialq al- Wâdî, la gorge du fleuve, correspondant à La Goulette(27). On a tout lieu de penser qu'au VIlle siècle la profondeur du lac était encore assez grande pour que des navires pussent le traverser et parvenir jusqu'à Tunis. Mais de siècle en siècle, les eaux du lac devaient devenir de moins en moins profondes, pour plus d'une raison: 1°) Les sables charriés par l'oued Miliane et rabattus par les courants côtiers ont continué de pénétrer dans la lagune par la passe naturelle, qui n'a jamais été complètement obstruée, et par le canal artificiel creusé de main d'homme au lendemain de la conquête arabe; 2°) Les eaux sauvages n'ont cessé de déverser dans le lac les matériaux arrachés aux reliefs érodés des environs; 3°) Depuis le moyen âge, le lac de Tunis a servi de déversoir aux égouts de la ville; 4°) La faune lagunaire y a développé des formations calcaires qui ont contribué à l'exhaussement des fonds. Ainsi seuls purent continuer à naviguer dans le lac des bâteaux à fond plat: encore devaient-ils, pour éviter les sèches, suivre l'itinéraire défini par des rangées de pieux(28). La création à la fin du XIxe siècle d'un port moderne à Tunis s'est accompagnée de la création, sur 8 km, d'un chenal large de 36 m et d'une profondeur de 6,80 m, qui a permis aux navires de parvenir jusqu'au fond de la lagune. Mais, de part et d'autre de ce chenal, limité par des berges de terre rapportées, les eaux du lac atteignent rarement un mètre, varient le plus souvent autour de 0,50 m et s'abaissent même au-dessous de 0,30 m, au voisinage de ce lambeau de terre ferme qu'est l'îlot de Chikly. Le lac de Tunis se trouve aujourd'hui divisé en deux parties séparées par le chenal. Néanmoins, les eaux de la partie sud et les eaux de la partie nord communiquent entre elles aux deux extrémités, et elles communiquent avec la mer par des canaux creusés à travers le lido, vers Khereddine au nord et vers Radès au sud. Ainsi qu'on a pu s'en rendre compte, nous avons été contraint, dans cette esquisse de géographie physique, de faire état de données historiques. Sans l'intervention de l'homme, en effet, il y aurait sans doute déjà longtemps que le lac de Tunis se serait transformé en sebkha, comme la sebkha er-Riana, de l'autre côté de l'isthme de La Soukra. 24

- La basse vallée de la Medjerda
Au nord de la sebkha er-Riana, commence la basse vallée de la Medjerda. Elle correspond à toute l'étendue couverte dans l'Antiquité par la baie d'Utique, et que les alluvions charriées par la Medjerda ont peu à peu colmatée, en faisant reculer le rivage de plus de 10 km. La partie la plus voisine de Tunis, la plus méridionale, a été comblée par la Medjerda lorsqu'elle se jetait au pied du djebel Nahli. Au fil des siècles, les sables mouvants et les lagunes littorales y ont cédé la place à des plaines marécageuses - garaat Bou-Haneche, garaat Ben Ammar - aujourd'hui largement assainies et livrées à la culture. Le changement de cours de la Medjerda a déplacé vers le nord, au voisinage de l'estuaire actuel, la zone de subsidence. Il reste que l'affaissement des portions le plus anciennement colmatées a été établi par un sondage implanté à la Cebala ben Aromar : des alternances de sables, d'argiles et de galets ont été trouvées jusqu'à 300 m de profondeui29).

- Les

collines de Mégrine-Radès

La rive sud du lac de Tunis est dominée par de modestes hauteurs. Ce sont, du nord-ouest au sud-est, les coteaux de Mégrine (22 m) et la colline de Radès (56 m). Leurs assises, constituées par des argiles à Ostrea crassissima, des grès et des sables miocènes (Vindobonien), dessinent un synclinal puis un anticlinal dont la retombée disparaît au sud-est, sous les sables quaternaires et les alluvions récentes de la basse vallée de l'oued
Miliane(311).

- La basse vallée de l'oued MUiane.
La basse vallée de l'oued Miliane, à laquelle se rattache la plaine du Mornag, correspond à un synclinal miocène affaissé sous le poids des alluvions récentes. L'oued Miliane, qui est grossi par les eaux de l'oued elKebir et de l'oued el-Hanna, doit aux pluies qui arrosent son bassin versant (400 à 450 mm de moyenne annuelle) de couler à longueur d'année, d'où son nom (maliyân = plein). Mais son débit est fort irrégulier. S'il ne conserve au coeur de l'été qu'un mince filet d'eau, il peut, en hiver, lors de fortes crues, rouler jusqu'à 200 m3 seconde. Il lui arrive même, alors, de sortir de son lit et d'épandre en larges nappes les limons et les sables arrachés aux versants occidentaux de la Dorsale. De plus, les vestiges d'anciens lits, au voisinage de son embouchure entre Radès et Saint-Germain, attestent que son cours, à travers de basses terres, a maintes fois varié selon un processus analogue à celui que l'on a rencontré dans la basse vallée de la Medjerda. Ainsi s'est formée cette belle plaine alluviale dont la subsidence a été récemment établie et que surplombent à l'est les massifs calcaires du djebel Ressas et du djebel Bou-Kornin(3J).
25

- Les

monts de la Dorsale

Au sud-est, la région de Tunis est limitée par les derniers chaînons de la Dorsale. Le djebel Ressas qui domine la plaine du Mornag est une étroite crête rocheuse de 3 500 m. de long et 1 000 m de large, divisée par un col en deux massifs: le petit Ressas au nord, qui culmine à la cote 500 et le grand Ressas au sud qui s'élève jusqu'à 795 m. La masse en est constituée par des calcaires jurassiques (Portlandien) auxquels l'érosion a donné le profil dentelé d'une sierra. Ils s'élèvent au-dessus d'argiles gypseuses du Trias et de marnes et de marno-calcaires du Crétacé inférieur et du Crétacé supérieur, avec d'énormes cônes d'éboulis sur les flancs. La structure de ce double massif est celle d'un dôme plissé dont le noyau de roches dures a percé la couverture plastique sous l'action de poussées tectoniques, donnant ainsi aux calcaires jurassiques une position extrusive(32). Le djebel Bou-Kornin, plus au nord, domine la basse vallée de l'oued Miliane. Il forme un massif elliptique de 3 200 m du nord au sud, et de 1 800 m de l'ouest à l'est. La partie centrale, avec les deux cornes qui lui donnent son nom, culmine à 576 m et domine de part et d'autre les hauteurs plus modestes du djebel Rorouf et du djebel Gattoun. Cette partie centrale est constituée par des calcaires cristallins du Lias qu'encadrent des calcaires et des marnes du Jurassique, des marnes et des calcaires du Crétacé inférieur et du Crétacé supérieur, avec un important affleurement de calcaires à Globigérines de l'Eocène. Il s'agit en fait d'un dôme plissé d'orientation méridienne, dont le noyau calcaire liasique et jurassique, sous les efforts tectoniques, s'est soulevé et faillé en donnant naissance à deux écailles qui ont percé la couverture plastique des marnes crétacées. La grande faille qui sépare les affleurements liasiques et jurassiques des affleurements crétacés et éocènes rend compte du surgissement de sources thermo-minérales. Ce sont des eaux d'infiltration qui réapparaissent après s'être thermalisées et minéralisées. D'une température de 500 à Aïn elAriane et de 430 à Ain el-Bey, elles sont riches en chlorure de sodium et en sulfate de chaux, avec 14 gr de sels dissous. Ces sources, dont les eaux sont recommandées pour les rhumatismes et les affections cutanées, sourdent au pied de cette montagne qui dresse ses deux cornes au fond du
golfe de Tunis{33J.

- La côte Le tracé du littoral résulte avant tout de l'effondrement, à l'aube des temps quaternaires, d'une terre émergée qui occupait l'emplacement du golfe de Tunis. De fait, il semble qu'il y ait eu un premier effondrement, correspondant à la partie du golfe la plus évasée entre le cap Farina et le Ras Addar, et un deuxième effondrement, correspondant à la partie du golfe la plus resserrée, entre le cap Gammarth et le Ras Fartas, le golfe de Tunis ayant été formé de la coalescence des deux bassins qui se succèdent du nord au sud. Cet effondrement, attesté par les failles et les 26

affaissements que nous avons signalés sur ses pourtours, a donné naissance à une large plate-forme littorale, avec des hauts-fonds s'étageant entre -100 et -50 m dans la partie la plus évasée, et entre -50 et -10 m dans la partie la plus resserrée, qui s'enfonce à l'intérieur des terres. Au cours du Quaternaire, le golfe de Tunis a été plus étendu qu'il ne l'est aujourd'hui, la mer enveloppant l'île de Carthage, qui était alors émergée au milieu des terres effondrées, arrivant au pied des collines pliocènes de L'Ariana et de La Manouba, s'insinuant entre les collines éocènes de Tunis et la petite colline miocène de Radès, pénétrant par la basse vallée de l'oued Miliane pour ennoyer l'aire correspondant à la sebkha Sedjoumi, bref occupant tous les terrains de nos jours constitués par des alluvions récentes. Mais très vite a commencé la réduction du domaine maritime, suite au remblayage de la plate-forme littorale par les alluvions charriées jusqu'à la mer par la Medjerda et l'oued Miliane et rabattues par les courants côtiers. Constitution d'une première flèche littorale par les apports conjugués de la Medjerda et de l'oued Miliane formant l'isthme de La Soukra ; formation d'une deuxième flèche littorale par les apports de l'oued Miliane, au sud; formation d'une troisième flèche littorale par les apports de la Medjerda, au nord. Ainsi, l'ancienne île de Carthage a fini par être reliée au continent par un tombolo triple. Chaque fois, en arrière des flèches littorales, se sont constituées des lagunes que l'alluvionnement a, peu à peu, comblées, donnant ainsi naissance aux plaines maritimes subsidentes qui enveloppent aujourd'hui le site de Tunis. Nous en avons assez dit, croyons-nous, pour rendre compte de la configuration du littoral, qui est limité par des falaises rocheuses sur les rives de l'ancienne île de Carthage et du dôme de Korbous, mais qui, partout ailleurs, se présente comme une côte basse, bordée de grandes lagunes isolées de la mer par des terres sablonneuses. En bref, le littoral a été presque tout entier construit, grâce aux apports solides des cours d'eau. En raison de la faible amplitude des marées dans le golfe de Tunis - la différence de niveau entre marée haute et marée basse y atteint à peine 0,40 m -l'érosion marine ne pouvait avoir ici que des effets atténués, et ce sont les phénomènes d'accumulation et de sédimentation qui ont été déterminants(34). Les observations que l'on peut faire aujourd'hui à l'embouchure de la Medjerda projettent une vive lumière sur les processus qui se sont déroulés dans le passé: 1°) Les sables entraînés jusqu'à la mer par les cours d'eau sont roulés par les courants côtiers et forment une ride sous-mÇ\rineparallèle au rivage; 2°) En arrière de la ride sous-marine, les dépôts ne cessent de s'accumuler; 3°) La ride sous-marine finit par émerger en donnant naissance à un cordon littoral; 4°) Le cordon littoral isole des lagunes dont la communication avec la mer se fait de plus en plus rare et finit par cesser; 5°) La vase colmate peu à peu les lagunes littorales qui se transforment d'abord en plaines marécageuses, puis en plaines maritimes(35). e sont ces processus, C indéfiniment répétés au cours des siècles, qui ont donné au littoral son tracé actuel, avec ses belles plages de sable fin. 27

Le sable accumulé en bordure des rivages et entraîné par les vents dominants a donné naissance, sur plus d'un point, à des dunes littorales. Comme les vents dominants sont des vents de nord-ouest, on ne s'étonnera pas qu'elles en jalonnent la trajectoire. Au nord-ouest de la presqu'île de Carthage, les sables flottés par les vents et arrêtés par le promontoire rocheux du cap Gammarth, qui s'élève à plus de 50 m au-dessus du niveau de la mer, ont entraîné la formation contre ce cap des grandes dunes du djebel er-Rmel qui couvrent une bande de 7 km de long et de 0,8 km de large, et dont on a dû récemment arrêter l'inquiétante progression vers l'est par des travaux de fixation(36). es sables flottés par les vents du nordL ouest parvenant à franchir les eaux du golfe de Tunis ont entraîné la formation d'un cordon de dunes sur toute la côte sud-est, de Saint-Germain à Hammâm-Lif et au-delà, au pied des derniers chaînons de la Dorsale, qu'il a fallu, elles aussi, fixer. Force nous a été, plus d'une fois, au cours de cette analyse succincte du relief de faire état de phénomènes climatiques: variations de température rendant les roches plus vulnérables à l'attaque des eaux courantes, pluies déterminant le débit des cours d'eau et leur charge en matériaux, vents donnant leur direction aux courants côtiers et aux transports de sables dunaires. Nous devons maintenant étudier les facteurs et les composantes du climat de la région de Tunis.

II - LE CLIMAT
Le climat tunisois appartient à ce climat méditerranéen que caractérise partout l'alternance d'une saison fraîche et pluvieuse avec une saison chaude et sèche. Il doit ses traits essentiels à la latitude qui commande le régime thermique des saisons; à la Méditerranée toute proche qui, tempérant à la fois le froid hivernal et la chaleur estivale, réduit l'amplitude annuelle; aux mouvements des masses d'air dans l'hémisphère nord, au gré desquels se font sentir tour à tour l'influence de la mer et l'influence du continent; au relief du Tell septentrional enfin qui expose plus ou moins la région de Tunis à cette double influence. C'est de l'entrecroisement de ces facteurs que découlent vents, températures et pluies, comme
les caractères de chaque saison(37).

1. Les pressions et les vents Comme les ventssoufflentdès aires de hautes pressions, leur direction et leur force sont déterminées par la répartition des pressions dans une zone qui déborde largement les limites du Bassin méditerranéen, répartition éminemment variable. Mais il est des situations barométriques qui se reproduisent plus ou moins fréquemment au cours des diverses saisons et 28

que les climatologues

se sont efforcés d'inventorier,

de classer et d'ériger

en " types de temps ,,(38). La fréquence au cours de l'année de ces divers
types de temps rend compte de la répartition des vents au sol, saison par
saison(39).

Tableau 1. Répartition des vents au sol par saison à Thnis-EI-Aouina (1944-1950)
SAISONS Hiver Printemps Eté Automne Année N 65 127 162 86 III NE 32 104 179 72 98 E 30 75 108 64 69 SE 42 144 114 108 102 S 54 46 33 61 49 SO 177 82 50 116 107 0 244 124 69 159 148 NO Calme 222 169 137 163 172 134 129 148 171 144 Total 1000 1000 1000 1000 1000

Ces vents sont évidemment d'intensité variable. Contentons-nous d'indiquer la fréquence àes vents violents, c'est-à-dire atteignant ou dépassant 16 m à la seconde, telle qu'elle ressort des observations faites à la station de Tunis-EI-Aouina pendant les années 1946 à 1950(4(».

Tableau 2. Journées de vent violent à Thnis-EI-Aouina (1946-1950)
MOIS
Nb de jours Moyenne J 33 6,6 F 39 7,8 M 32 6,4 A 27 5,4 M 32 6,4 J 25 5,0 J 25 5,0 A 23 4,6 S 24 4,8 0 15 3,0 N 29 5,8 D 26 5,2

Si l'on regroupe ces données par saison, il apparaît que les vents violents sont plus fréquents en hiver (19,6 j) et au printemps (18,2 j) qu'en été (14,6 j) et en automne (13,6 j). Ces vents violents soufflent, en général, de l'ouest, du nord-ouest, du nord ou encore du sud-est, mais pour ainsi dire jamais du sud-ouest, du sud, de l'est et du nord-est, d'où ne soufflent que des vents faibles ou modérés(41). Les vents du nord-ouest, en provenance de l'Atlantique nord, sont des vents plus ou moins frais selon la saison, mais toujours fortement chargés d'humidité, et on leur doit la plus grande partie des pluies qui arrosent la région. Les vents du nord et du nord-est ont les mêmes caractères thermiques que les vents du nord-ouest, mais ils n'ont guère eu le temps de se charger d'humidité au cours de leur traversée de la Méditerranée occidentale, et ils sont beaucoup moins pluvieux. Les vents du sud-est sont plus ou moins chauds selon la saison et toujours un peu chargés d'humidité par leur traversée de la Méditerranée orientale, mais ils ne portent guère de pluies. Les vents du sud-ouest, en provenance du désert saharien, sont chauds et secs en toute saison. Quant aux vents d'ouest, toujours secs 29

après leur passage au-dessus du Maghreb, ils sont froids en hiver et chauds en été. En dernière analyse, c'est entre le vent du nord-ouest et le vent du sudouest que l'opposition est la plus marquée. Le premier, appelé" mistral" par les Européens et jabâlî par les Tunisiens, est froid et pluvieux en hiver, froid et pluvieux en automne et au printemps, frais et humide en été. Le second, appelé" sirocco" par les Européens et shihîlî par les Tunisiens, est chaud et sec en toute saison. Il ne manque jamais d'entraîner une élévation de la température qui accuse des variations de dix degrés, voire davantage, et une très sensible diminution de l'humidité relative. Aussi bien, est-il durement ressenti quand, au plus fort de l'été, il sévit plusieurs jours à la file. Quand le sirocco souffle avec violence, il arrive qu'il soit chargé des sables du désert et des steppes qui, jusque dans la région de Tunis, peuvent couvrir le ciel d'un voile rougeâtre, à travers lequel le soleil apparaît sous la forme d'un disque blanC<42). Mais outre ces vents, dont la direction et la force sont déterminées par la répartition des pressions dans une large zone, il nous faut signaler les brises côtières qui exercent dans la région de Tunis des effets surtout notables en été. Soufflant alternativement de la terre à la mer et de la mer à la terre, elles sont somme toute peu sensibles à Tunis. Mais sur les rives du golfe, elles tempèrent nettement pendant la saison estivale la chaleur des jours et des nuits. 2. Les températures La région tunisoise jouit d'un régime thermique que les climatologues définissent à la fois comme tempéré et moyen: tempéré parce que la moyenne annuelle est comprise entre 0° et 20° (moyenne de 18,0° à Tunis-Manoubia et de 18,3° à Tunis-EI-Aouina) ; moyen, parce que l'amplitude annuelle est comprise entre 10° et 20° (différence de 16° à TunisManoubia et de 15,4° à Tunis-EI-Aouina, entre le mois de janvier et le mois d'août). Mais si ces moyennes permettent de caractériser le climat tunisois, elles ne donnent qu'une idée sommaire des variations de la température au cours de l'année(43).

Tableau 3. Variations de la température a) Thnis-Manoubia (1901-1950)
MOIS
T. moyenne Moy. min. Moy. max. Min. abs. Max. abs.

J
10,4 6,4 14,4 -1,0 25,0

F M Il,3 13,1 6,8 8,2 15,9 18,1 0,0 1,0 29,0 33,0

A 15,6 lO,3 20,9 3,0 40,0

M J J 19,0 23,2 26,0 13,5 17,5 19,9 24,5 29,0 32,2 6,0 9,0 lO,O 40,0 43,0 48,0

A 26,4 20,3 32,6 11,0 47,0

S 24,5 18,7 30,4 11,0 44,0

o N D 20,0 15,2 Il,3 15,0 lO,3 6,8 25,1 20,2 -15,8 7,0 1,0 -1,0 40,0 32,0 27,0

30

b) Thnis - EI-Aouina (1924-1950)
MOIS T. moyenne Moy. min. Moy. max. Min. abs. Max. abs. J Il,0 7,3 14,7 0,0 24,0 F M Il,7 13,3 7,8 9,1 15,6 17,6 1,2 1,0 27,0 32,4 A 15,8 Il,1 20,5 5,0 32,0 M 19,1 14,2 24,0 5,9 40,0 J J 23,5 26,0 18,3 20,5 28,7 31,5 9,4 15,1 42,6 46,3 A 26,4 21,2 31,7 11,2 46,8 S 24,6 20,0 29,3 12,9 44,0 o N D 20,4 16,2 12,2 16,2 12,2 8,5 24,7 20,3 15,9 7,0 3,3 2,0 36,5 31,0 25,0

300-

-300

200-

-200

100-

00-

J

F

M

A

M

J

J

A

5

o

N

D

TEMPERATURES MENSUELLES A TUNIS Températures moyennes, moyennes des minima et moyennes des maxima (TunisManoubia)

Les hivers sont doux. Les moyennes de décembre, janvier et février sont supérieures à 10°. (Moyennes de Il °3, 10°4 et Il °3 à TunisManoubia ; de 12°2, 11°0 et 11°7 à Tunis-EI-Aouina). Les températures peuvent s'abaisser jusqu'à 0°, voire au-dessous (Minima absolus de - 1°1, - 1°0 et 0°0 à Tunis-Manoubia et de 2°0, 0°0 et 1°2 à Tunis-EI-Aouina). Elles peuvent en revanche s'élever au-dessus de 25°. (Maxima absolus de 31

- 1°0 et 0°0 à Tunis-Manoubia et de 2°0, 0°0 et 1°2 à Tunis-EI-Aouina). Elles peuvent en revanche s'élever au-dessus de 25°. (Maxima absolus de 27°0, 25°0 et 29°0 à Tunis-Manoubia et de 25°0, 24°0 et 27°0 à Tunis E1-Aouina) Mais il ne s'agit là que d'extrêmes, dont restent éloignées les moyennes des minima (6°8, 6°4 et 6°8 à Tunis-Manoubia et 8°5, 7°3 et 7°8 à Tunis-EI-Aouina) comme les moyennes des maxima (15°8, 14°4 et 15°9 à Tunis-Manoubia et 15°9, 14°7 et 15°6 à Tunis-EI-Aouina). Les printemps sont tièdes. Les moyennes de mars, avril et mai sont supérieures à 13°. (Moyennes de 13°1, 15°6 et 19°0 à Tunis-Manoubia et de 13°3,15°8 et 19°1 à Tunis-EI-Aouina). Les moyennes des minima sont de 8°2, 10°3 et 13°5 à Tunis-Manoubia et de 9°1, 11° 1 et 14°2 à Tunis-ElAouina. Les moyennes des maxima sont de 18°1, 20°9 et 24°5 à TunisManoubia ; de 17°6, 20°5 et 24°0 à Tunis-EI-Aouina. Cependant les extrêmes peuvent descendre jusqu'à des températures voisines de zéro. (Minima absolus de 1° 1, 3°0 et 6°0 à Tunis-Manoubia et de 1°0, 5°0 et 5°9 à Tunis-EI-Aouina). Ils peuvent par contre s'élever jusqu'à 40°. (Maxima absolus de 33°0,40°0 et 40°0 à Tunis-Manoubia et de 32°4, 32°0 et 40°0 à Tunis-EI-Aouina). Ainsi, à ne considérer que la température, le printemps est une saison qui s'individualise mal: simple période de transition entre l'hiver et l'été, elle participe de l'un et de l'autre, étant encore l'hiver ou déjà l'été. Les étés sont chauds. Les moyennes de juin, juillet et août sont supérieures à 20°. (Moyennes de 23°2, 26°0 et 26°4 à Tunis-Manoubia et de 23°5, 26°0 et 26°4 à Tunis-EI-Aouina). Exceptionnellement, le thermomètre peut descendre jusqu'à 10°. (Minima absolus de 9°0, 10°0 et Il °0 à Tunis-Manoubia et de 9°4,15°1 et 11°2 à Tunis-EI-Aouina). La moyenne des minima reste élevée. (de 17°5,. 19°9 et 20°3 à Tunis-Manoubia ; de 18°3,20°5 et 21°2 à Tunis-EI-Aouina). La température peut s'élever audessus de 40°. (Maxima absolus de 43°0,48°0 et 47°0 à Tunis-Manoubia et de 42°6, 46°3 et 46°8 à Tunis-EI-Aouina) ; et ces températures vraiment torrides affectent la moyenne des maxima (de 29°0, 32°2 et 32°6 à Tunis-Manoubia et de 28°7, 31°5 et 31 °7 à Tunis-EI-Aouina) qui traduit la fréquence des chaleurs estivales. Les automnes sont tièdes. Les moyennes de septembre, octobre et novembre sont supérieures à 15°. (Moyennes de 24°5, 20°0 et 15°2 à Tunis-Manoubia et de 24°6, 20°4 et 16°2 à Tunis-EI-Aouina). Le passage de l'été à l'hiver se traduit par l'abaissement de mois en mois des minima absolus (de 11°0, 7°0 et 1°0 à Tunis-Manoubia et de 12°9, 7°9 et 3°0 à Tunis-EI-Aouina) comme de la moyenne des minima (de 18°7, 15°0 et 10°3 à Tunis-Manoubia et de 20°0, 16°2 et 12°2 à Tunis-EI-Aouina) ; des maxima absolus (de 47°0,40°0 et 32°0 à Tunis-Manoubia et de 44°0, 36°5 et 31°0 à Tunis-EI-Aouina) comme de la moyenne des maxima (de 30°4, 25°1 et 20°2 à Tunis-Manoubia et de 29°3, 24°7 et 20°3 à
32

Tunis-El-Aouina). Ainsi, à ne considérer que la température, l'automne est, comme le printemps, une saison qui s'individualise mal, simple transition entre l'été qu'il rappelle et l'hiver qu'il annonce. En fait, sur le plan thermique, il n'y a que deux saisons: une saison plus fraîche, de novembre à avril, avec des moyennes mensuelles inférieures à 16° et des températures qui peuvent s'abaisser jusqu'à 0°, et une saison plus chaude, de mai à octobre, avec des moyennes mensuelles supérieures à 20° et des températuresqui peuvent dépasser 45°. La première s'accuse en janvier, la seconde en août, mais c'est de part et d'autre de ces deux mois extrêmes que se groupent les autres mois de l'année. Comme les années se suivent sans se ressembler, le cycle des saisons se résume dans le balancement entre des hivers plus ou moins froids et des étés plus ou moins chauds. Pour mieux comprendre le climat tunisois, il est utile, croyons-nous, de comparer les températures enregistrées dans les stations de TunisManoubia et de Tunis-EI-Aouina avec celles enregistrées dans d'autres stations tunisiennes. On ne manque pas alors de constater que les températures de Tunis sont plus proches de celles de Bizerte, située plus au nord, ou de celles de Sousse, située plus au sud, que de celles de Béjà, de Medjez el-Bab ou de Souk el-Arba, situées sensiblement à la même latitude. D'où il ressort que la latitude a moins d'importance que la proximité ou l'éloignement du littoral. C'est à leur situation à l'intérieur des terres que Béjà, Medjez-el-Bab et Souk el-Arba doivent leur amplitude plus grande entre les moyennes du mois le plus froid et du mois le plus chaud, comme entre la moyenne des minima et la moyenne des maxima, enregistrés au cours qe ces deux mois. En revanche, c'est à sa situation sur le rivage que Tunis, comme Bizerte et Sousse, doit son amplitude plus faible entre les moyennes du mois le plus froid et du mois le plus chaud, comme entre la moyenne des minima et la moyenne des maxima enregistrés au cours de ces deux mois. Comme elle modère les chaleurs de l'été, la mer tempère la rigueur des hivers. Ainsi s'explique que la neige, signalée une année sur deux ou sur trois, à la même latitude, soit exceptionnelle dans la région de Tunis. Observée deux fois, à la fin du siècle dernier, en janvier 1891 et en janvier

1895(44) il a fallu attendreplus de cinquanteans pour la voir à nouveau, -

le 3 février 1956. Ce jour-là, elle tomba de 10 h 30 à 15 h avec une telle abondance que les terrasses et les chaussées en étaient recouvertes et que les arbres des squares et des jardins publics en étaient devenus blancs, la ville tout entière ayant pris un aspect insolite(45). De même qu'elle réduit l'amplitude annuelle, la mer si proche réduit l'amplitude diurne qui est moins sensible sur le littoral qu'à l'intérieur des terres. Car l'air chargé d'humidité, ainsi qu'on le verra plus loin, atténue à la fois les radiations solaires et le rayonnement nocturne. 33

3. La pluviométrie et l'évaporation Comme on le sait, la Tunisie se divise en fonction de la pluviométrie annuelle en quatre zones: une zone très pluvieuse recevant plus de 600 mm de pluie, avec 120 à 100jours pluvieux, une zone pluvieuse recevant de 600 à 400 mm de pluie avec 100 à 70 jours pluvieux, une zone

peu pluvieuserecevantde 400 à 200 mm de pluie avec 70 à 50 jours pluvieux, et une zone très peu pluvieuse recevant moins de 200 mm de pluie, avec 45 à 20 jours pluvieux. C'est à la zone pluvieuse qu'appartient la région de Tunis qui reçoit en moyenne 420 mm de pluie par an avec 102jours pluvieux. La disposition du relief explique l'inégalité des chutes de pluie dont bénéficient des régions du pays situées à des latitudes voisines, car elle commande l'ouverture plus ou moins large aux vents du nord-ouest, les plus chargés d'humidité. Ainsi la région de Tunis est moins arrosée que la région de Bizerte parce qu'elle est moins exposée que celle-ci aux vents du nord-ouest, qui sont interceptés par les chaînes montagneuses du Tell septentrional, et même par ces écrans secondaires que constituent les collines du djebel Ahmar et du djebel Nahli. En revanche, la région de Tunis est plus arrosée que la région de Sousse, parce qu'elle est plus exposée que celle-ci aux vents du nord-ouest qui sont interceptés par la grande chaîne de la Dorsale, d'orientation sud-ouest - nord-est. Les pluies que reçoit la région de Tunis sont irrégulièrement réparties
au cours de l'année(46).

Tableau 4. Répartition
a) Thnis-Manoubia
MOIS mm. Nb de jours J 64 13 F 52 12 M 41 Il A 35 9 M 19 6 J 9 5

annuelle des pluies
(1901-1950)
J 3 2 A 7 3 S 32 7 0 50 9 N 47 11 D 61 14 An 420 102

b)

Thnis

- EI-Aouina (1924-1950)
M 19 5 J 6 2 J 1 1 A 9 2 S 33 5 0 42 7 N 48 9 D 72 13 An 415 81

J MOIS 67 mm. Nb de jours 12

F 49 10

M 38 9

A 31 6

Si l'on regroupe les données de Tunis-Manoubia par saisons, il apparaît que l'on compte à Tunis en moyenne 27 jours pluvieux avec 129 mm de pluie en automne (septembre, octobre, novembre), 39 jours pluvieux avec 177 mm de pluie en hiver (décembre, janvier, février), 26 jours pluvieux avec 95 mm de pluie au printemps (mars, avril, mai, et 10 jours pluvieux 34

avec 19 mm de pluie en été (juin, juillet, août). Cependant, il importe surtout de souligner l'opposition entre une saison pluvieuse, de septembre à avril, avec 86 jours pluvieux et 382 mm de pluie, et une saison sèche, de mai à août, avec 16jours pluvieux et 38 mm de pluie. Mais ce ne sont là que des moyennes qui font abstraction des variations annuelles qui sont considérables. Il suffit de concentrer son attention sur une suite d'années pour se rendre compte de l'extrême irrégularité des pluies. D'une année à l'autre varie le total des précipitations comme leur
répartition saisonnière(47).

Tableau 5. Variations de la pluviométrie des années 1946-1947 à 1955-1956 (Thnis-Manoubia)
A H P E T 194647 1947-48 1948-49 37,8 178,6 56 346,3 160,4 102,2 80,4 18,3 75,1 5,7 10,1 43,8 615,4 278,5 220,8 1949-50 1950-51 1951-52 1952-53 1953-54 1954-551955-56 135,6 387,9 100,8 243,3 96,6 204,4 202,4 74,2 160,9 218,0 139,5 102,0 283,7 176,2 61,9 104,9 179,7 198,7 133,4 128,8 137,5 3,9 92,9 7,4 26,6 31,0 9,8 16,4 626,2 733,5 362,8 659,7 441,3 350,3 484,6

Automne: Sept. Oct. Nov. ; Hiver: Déc. Jan. Fév. ; Printemps: Mars, Avr. Mai; Eté : Juin Juil. Aofit.

Dans le laps des dix années considérées, le total automnal a varié de 37,8 mm à 387,9 mm, soit de 1 à 10,2 ; le total hivernal de 74,2 mm à 346,3 mm, soit de 1 à 4,6 ; le total printanier de 18,3 mm à 198,7 mm, soit de 1 à 10,8 ; le total estival de 3,9 à 92,9 mm, soit de 1 à 23,8 ; et le total annuel de 220,8 mm à 733,5 mm, soit de 1 à 3,3. D'une année à l'autre, le nombre et la répartition saisonnière des jours de pluie sont également sujets à des variations, mais d'une moindre
ampleur(48).

Tableau 6. Variation du nombre de jours de pluie des années 1946-1947 à 1955-1956 (Thnis-Manoubia)
A H p E T 194647 1947-48 1948-49 23 31 34 49 48 52 21 34 33 21 16 16 125 122 131
1949-50 1950-51 1951-52 1952-53 1953-54 1954-55 1955-56

31 48 46 10 135

33 37 19 6 95

36 34 22 7 99

24 48 25 14 111

31 42 29 5 107

27 26 25 5 83

34 50 31 2 117

Automne: Sept. Oct. Nov. ; Hiver: Déc. Jan. Fév. ; Printemps: Mars, AYr.Mai ;Eté: Juin Jui!. Aofit. 35

Dans le laps des dix dernières années considérées, le nombre des jours de pluie a varié: pour l'automne de 23 à 36, soit de 1 à 1,5 ; pour l'hiver de 26 à 52, soit de 1 à 2 ; pour le printemps de 19 à 46, soit de 1 à 2,4 ; pour l'été de 2 à 21, soit de 1 à tO,S; et pour l'année, de 83 à 135, soit de 1 à 1,6.

mm

J

-10 10

- 5 J F M A M J J A S 0 N D

-0

PLUVIOMETRIE MENSUELLE A TUNIS Moyennes mensuelles en millimètres (échelle à gauche) et nombre de jours de pluie (échelle à droite). (Tunis-Manoubia).

De fait, les variations de la pluviométrie d'une année à l'autre ne s'expliquent pas tant par le plus ou moins grand nombre de jours de pluie que par la plus ou moins grande fréquence des pluies d'une certaine intensité et entre autres des pluies torrentielles. Les pluies torrentielles sont celles qui atteignent ou dépassent 30 mm par jour. Ces pluies peuvent être enregistrées en toute saison, mais elles surviennent principalement en automne et en hiver au cours d'orages accompagnés d'éclairs, de coups de tonnerre et de chutes de foudre. Elles sont toujours signalées par la chronique locale parce qu'elles perturbent la vie de la cité, en engorgeant les égouts, en provoquant des inondations et 36

en interrompant les communications. Elles ont retenu l'attention des climatologues qui se sont attachés à en mesurer l'intensité et la périodicité. De leurs études, il ressort que pour Tunis le maximum journalier a été de 127 mm; une pluie de 77 mm de pluie ou plus par jour est enregistrée une fois tous les dix ans; les pluies atteignant ou dépassant 30 mm par vingtquatre heures sont en moyenne de deux ou trois par an. Ces pluies torrentielles ne manquent pas d'avoir une incidence fort sensible sur les totaux saisonniers comme sur les totaux annuels(49). L'eau que la terre reçoit est aussitôt soumise à une forte évaporation. Malgré leur imperfection les mesures effectuées à l'évaporomètre Piche permettent d'en suivre la variation d'une saison à l'autre<50). Tableau 7. Variation de l'évaporation à Thnis-Manoubia de 1946 à 1950
J F MOIS Moy. mens 99,2 106,4 3,8 Moy.jOW'. 3,2 12,0 Max.jOW' Il,8 0,0 0,4 Min.jOW' A SON D M A M J J 127,1 135,0 182,9 228,0 251,1 249,9 210,0 139,5 120,0 93,0 7,9 7,0 4,5 4,0 3,0 4,1 4,6 5,9 7,6 8,1 17,0 17,6 11,2 11,8 9,0 13,0 13,1 15,6 13,2 19,5 3,0 1,8 0,8 1,2 0,4. 1,0 0,7 1,0 3,0 2,5

Comme on peut s'en rendre compte, les valeurs maxima sont enregistrées pendant l'été, les valeurs minima pendant l'hiver, et les valeurs moyennes pendant le printemps et l'automne. Comment s'en étonner? L'évaporation est fonction de l'insolation et celle-ci dépend, non seulement de la longueur du jour, mais encore de la nébulosité. Or l'hiver est non seulement la saison où les journées sont les plus courtes, mais encore celle où la nébulosité est la plus forte; l'été est non seulement la saison où les jours sont les plus longs, mais encore celle où la nébulosité est la plus faible; le printemps et l'automne étant les saisons où la durée du jour comme la nébulosité se situent entre les deux extrêmes. Cependant, la région de Tunis doit à la mer voisine d'être humide en toute saison. L'humidité relative - rapport du poids de la vapeur d'eau contenue dans un volume d'air et du poids maximum qu'il pourrait contenir à la même température noté de 0 à tOO - a fait l'objet de mesures(SI). Tableau 8. Humidité relative en centièmes à Tunis - EI-Aouina (1946-1950)
Heures J 83 06 12 67 78 18 Min 59 F 83 65 77 64 M 85 60 75 54 A 84 58 72 49 M 79 55 68 52 J 74 50 61 46 J 75 45 58 38 A 72 46 62 43 S 80 49 67 43 0 86 59 77 52 N 85 64 79 62 D 85 69 81 63 An 81 57 71 38

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Maximale en hiver, élevée en automne et au printemps, l'humidité relative est encore importante en été. Elle se traduit, en toute saison, par les brumes qui"peuvent noyer les contours et par les rosées qui se déposent sur la terre refroidie. Elle tempère l'évaporation provoquée par une forte insolation et constitue ainsi l'une des composantes du climat tunisois. 4. Les saisons Après avoir analysé distinctement les éléments du climat tunisois, il nous faut les embrasser tous ensemble pour donner une idée synthétique des diverses saisons. L'hiver correspond à une forte prédominance des vents du nord-ouest, de l'ouest et du sud-ouest. S'il arrive encore que le soleil brille dans un ciel bleu, qui ravit le voyageur venu d'Europe, il reste qu'on y observe les maxima de nébulosité. C'est généralement la saison la plus pluvieuse, apportant en moyenne près de la moitié du total annuel. La température baisse très sensiblement - la moyenne de janvier est la plus faible de l'année - et le thermomètre peut descendre jusqu'au voisinage de zéro. Le froid est alors d'autant plus ressenti qu'il vient après des journées relativement douces, et qu'on est mal armé pour le combattre. Même modéré, il reste pénible, parce qu'il s'accompagne d'une forte humidité. Avec le printemps, diminue la fréquence des vents du nord-ouest, de l'ouest et du sud-ouest, alors qu'augmente celle des vents du nord, du nord-est et du sud-est. La nébulosité est moindre sans laisser d'être importante. Les pluies sont généralement moins fréquentes et moins abondantes qu'en hiver, mais il arrive de loin en loin que la pluviométrie printanière l'emporte sur la pluviométrie hivernale. La température s'élève de mois en mois, avec des oscillations d'une grande amplitude entre des minima voisins des minima d'hiver et des maxima voisins des maxima d'été, alors que l'humidité reste forte. Somme toute, le printemps tunisois échappe à une définition précise, prenant tour à tour l'aspect d'un hiver qui s'attarde ou d'un été qui vient avant son heure. L'été correspond à la prédominance des vents du nord, du nord-est, de l'est et du sud-est. La nébulosité est très faible et le soleil brille presque toujours dans un ciel clair ou parsemé de nuages. Les pluies sont rares et peu abondantes, apportant en moyenne moins du vingtième du total annuel. La température s'élève - la moyenne d'août est la plus forte de l'année - et le thermomètre peut monter jusqu'à plus de 45°, quand le vent souffle du sud-est, du sud ou du sud-ouest. La chaleur, d'autant plus pesante qu'elle est humide, ne manque pas de retentir sur toutes les activités humaines, entraînant la modification des horaires de travail pour réserver au repos et à la sieste dans la pénombre les heures chaudes de la journée. C'est seulement au bord de la mer que l'été est moins sévère, car la température y est adoucie par les brises côtières. D'où l'usage pour les Tunisois, depuis le siècle dernier sinon avant, 38

d'estiver dans les localités de la côte quand leurs moyens le leur permettent, et à tout le moins de s'y rendre souvent, à l'époque de la canicule, pour y trouver un peu plus d'air et de fraîcheur. Trains pris d'assaut, théories de voitures sur les routes, plages animées et bruyantes témoignent de la faveur dont jouissent alors les rives du golfe. Avec l'automne, diminue la fréquence des vents du nord, du nord-est et du sud-est, alors qu'augmente celle des vents du nord-ouest, de l'ouest et du sud-ouest. La nébulosité augmente et plus souvent le soleil disparaît sous un ciel couvert. Après des mois de sècheresse, les premières pluies tombent, souvent au cours d'orages violents, sur une terre altérée. La pluviométrie automnale est généralement inférieure à la pluviométrie hivernale apportant en moyenne moins du tiers du total annuel, mais il arrive, une année sur trois, que l'automne soit la saison la plus pluvieuse de l'année. Le temps fraîchit de mois en mois, avec des oscillations d'une grande amplitude entre des maxima voisins des maxima d'été et des minima voisins des minima d'hiver, alors que l'humidité s'accroît. Mais, comme le printemps, l'automne tunisois échappe à une définition précise, prenant tour à tour l'aspect d'un été qui .n'en finit pas ou d'un hiver arrivé à l'improviste. En définitive, le fait climatique essentiel est l'opposition d'une saison fraîche et pluvieuse et d'une saison chaude et sèche. Celle-ci ne comprend pas seulement les mois durant lesquels il ne pleut pas du tout, mais encore ceux où les précipitations sont insignifiantes eu égard à la température. Si l'on cherche une définition plus précise, on peut retenir celle qu'a proposée H. Gaussen : " Un mois sec est celui où le total mensuel des précipitations exprimé en millimètres est égal ou inférieur au double de la température moyenne mensuelle exprimée en degrés centigrades "(52). A partir d'une telle définition, on peut mesurer l'ampleur relative de la saison sèche dans les divers points du pays. Il apparaît alors que la saison sèche couvre cinq mois, de mai à septembre, à Tunis comme à Bizerte et à Béja, alors qu'elle se réduit à quatre mois au Kef et à Thala, et qu'elle atteint six mois à Sousse, et même sept mois à Kairouan. Ainsi, dans cette "(53) que présente la Tunisie, le " mosaïque de sous-climats méditerranéens sous-climat tunisois relève d'un moyen terme entre le sous-climat subhumide du Haut-Tell et le climat semi-aride des steppes. Mais dans ce moyen terme même, la plus ou moins grande proximité de la mer introduit des nuances. Si le sous-climat de Béja en est une variante continentale, le sous-climat de Tunis en est une variante maritime.

III - LES RESSOURCES NATURELLES Au climat, et plus particulièrement au régime pluviométrique que nous venons d'analyser, la région doit d'offrir des ressources agricoles variées.
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Avant d'en faire l'inventaire, il convient cependant de donner un bref aperçu des sols et de la végétation spontanée. Aux terrains anciens du Crétacé inférieur, du Crétacé supérieur comme de l'Eocène inférieur et moyen que l'on rencontre sur les montagnes et les collines calcaires, correspondent des sols caillouteux, peu profonds et pauvres en humus: sols incomplètement formés (monts de la Dorsale). Aux formations de grès, d'argile et de sable du Miocène et du Pliocène, correspondent des sols argilo-siliceux d'une belle couleur rouge, avec une croûte calcaire: sols rouges à croûte (collines du djebel el-Manâr, de L'Ariana et de Mégrine). Aux terrains quaternaires et aux alluvions anciennes, correspondent des sols argilo-siliceux ou silico-argileux, plus ou moins riches en calcaires, selon la nature des apports des rivières et des eaux sauvages: au nord et à l'ouest, ce sont des sols à faible teneur en calcaire - sols rouges à croûte - qui dominent dans la plaine de La Manouba et la basse vallée de la Medjerda; à l'est et au sud, ce sont des sols à plus forte teneur en calcaire - sols bruns à croûte - qui dominent dans la plaine de L'Ariana et de La Soukra, dans les collines de Sedjoumi et dans la plaine du Mornag. Aux alluvions récentes de la basse vallée de la Medjerda et de la basse vallée de l'oued Miliane, correspondent des sols légers, argilo-sableux ou sablo-argileux, peu évolués. Quant aux terrains en bordure des sebkhas, ils correspondent à des sols noirs très argileux et fortement salés(54). A travers ce qui en subsiste encore ou en subsistait jusqu'à une date récente, on peut se faire une idée de la végétation primitive de la région tunisoise. Sur les sols squelettiques de l'extrémité de la Dorsale (djebel Bou-Kornin, djebel Ressas) l'association typique est celle du thuya de Barbarie (Callitris articulata) qui forme des forêts clairsemées avec des sous-bois comportant une strate frutescente avec des philaires (Phillyrea media), des cistes (Cistus Monspeliensis), des touffes de romarin (Rosmarinus officinalis), et des bruyères (Erica multiflora) et une strate herbacée où prédomine le diss (Arunda festucoides) et l'alfa (Stipa tenacissima). Sur les sols à croûte calcaire, bruns ou rouges, on rencontre une association d'oléastres (Olea europaea) et de lentisques (Pistacia lentiscus) auxquels se mêlent des caroubiers (Ceratonia siliqua) qui forment une brousse dense, mais plus souvent encore une association de jujubiers (Zyziphus lotus) auxquels se mêlent des térébinthes (Pistacia terebinthus) qui forme une brousse plus maigre. De ces deux associations, la première prédomine dans les collines et sur les terres lourdes, la deuxième dans les prairies et sur les terres légères. Elles sont relayées sur les rives des cours d'eau par des associations de peupliers (Populus alba), de lauriers-roses (Nerium oleander) et de tamaris (Tamarix gallica). Quant aux sols salés, en bordure des sebkhas, ils sont couverts d'associations halophiles de joncacées et de salsolacées(55). 40

De cette végétation primitive, ou climax, subsistent encore les associations de thuyas sur les monts de la Dorsale, les associations ripicoles le long des cours d'eau et les associations halophiles au voisinage des sebkhas. Mais les associations d'oléastres et de lentisques, comme les associations de jujubiers n'existent plus qu'à l'état de vestiges, si elles n'ont pas complètement disparu. Les collines n'ont cessé de fournir, depuis la plus haute antiquité, du bois de chauffage, jusqu'à n'offrir plus aux regards que leurs mamelons dénudés, et, dans les plaines, la brousse a cédé la place aux cultures. La région de Tunis présente aujourd'hui tout l'éventail des cultures qui prospèrent sur les pourtours de la Méditerranée. Des pluies suffisantes et convenablement réparties au cours de l'année assurent à la céréaliculture des récoltes régulières. Ce sont le blé - blé dur cultivé depuis l'antiquité ou blé tendre introduit par la colonisation depuis la fin du siècle dernier - et l'orge qui couvrent de loin les plus grandes superficies. Mais on cultive aussi sur de petites parcelles irriguées par des eaux de puits maïs et sorgho, introduits, l'un au moyen âge, et l'autre au début des temps modernes. Aux céréales, s'ajoutent les légumineuses, fèves surtout, en jachère cultivée. La culture des céréales et des légumineuses a la plus large extension dans la basse vallée de la Medjerda, dans la plaine de La Manouba et dans la vallée de l'oued Miliane. L'olivier, l'arbre méditerranéen par excellence, est cultivé depuis l'époque phénicienne, et l'on voit encore souvent dans la campagne tunisoi se de vieux oliviers au tronc crevassé que l'on donne pour des" oliviers romains" . A la fin du siècle dernier, on signalait de véritables forêts d'oliviers aux abords de Tunis. Mais comme il s'agissait généralement de vieilles plantations, leur rendement n'était guère élevé. Aussi bien ontelles été en partie arrachées pour céder la place à de nouvelles plantations ou à d'autres cultures. Quoi qu'il en soit, l'oléiculture connaît encore une grande extension sur les pentes du djebel Ahmar, dans la plaine de L'Arlana, dans la vallée de l'oued Miliane et dans la plaine du Mornag. La culture de la vigne, largement pratiquée autour de la Carthage antique, a presque disparu au lendemain de la conquête arabe, en raison de l'interdit coranique frappant le vin, et l'on ne rencontrait à la veille du Protectorat, autour de Tunis, que de petites parcelles plantées de cépages de table. Mais à la fin du siècle dernier la vigne ne tarda pas à apparaître comme la plante la plus adaptée aux sols comme au climat de la région, et les vignobles se multiplièrent. Au terme de ce développement, la vigne a couvert de grandes superficies dans l'isthme de La Soukra, au sud de la sebkha Sedjoumi et dans la plaine du Mornag. L'arboriculture fruitière, déjà importante à la fin du XIxe siècle, n'a cessé de se développer au cours des dernières années. Les vergers complantés d'agrumes - citronniers, orangers, mandariniers, citronniers de Médie - ou d'abricotiers, de pêchers, de pruniers et de pommiers, ont

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prospéré à la faveur d'une nappe phréatique abondante et peu profonde, à laquelle il est facile de puiser, dans l'isthme de La Soukra, dans la plaine de L'Ariana, dans la plaine de La Manouba, dans la vallée de l'oued Miliane et dans la plaine du Mornag. Les cultures maraîchères, réparties en une infinité de parcelles, presque toujours irriguées par des eaux de puits, donnent selon la saison, artichauts, melons, pastèques, oignons, carottes, fenouils, navets, choux, gombos et salades, principalement dans l'isthme de La Soukra, dans la plaine de L'Ariana, la plaine de La Manouba et la vallée de l'oued Miliane. Si l'on ajoute que les terres laissées en jachère ne laissent pas de fournir du fourrage et que l'élevage des bovins, des ovins et des caprins, de tout temps, et des porcins depuis la colonisation européenne, y rencontre partout des conditions favorables, on aura achevé de faire le tour des ressources agricoles de la région(56).

Les environs de Tunis ne sont pas riches en gites métalliques. Le djebel Bou-Kornin recèle quelques gisements de minerais de plomb - galène et cérusite - et de minerais de zinc - blende et calamine - où l'on a retrouvé les traces de travaux antiques, mais leur exploitation, reprise au lendemain du Protectorat, ne s'est pas révélée rentable et a dû être abandonnée. En fait, la seule mine importante est celle du djebel Ressas qui a été exploitée dès l'antiquité et dont on n'a cessé d'extraire du plomb au moyen âge et dans les temps modernes. Ses réserves de minerai de plomb et de minerai de zinc, reconnues à la fin du XIX. siècle, ont permis d'en entreprendre une exploitation industrielle(S7).Cependant, les matériaux de construction abondent. Les calcaires éocènes du djebel Sidi bel-Hassen, du djebel Djelloud, du djebel Kharrouba et du djebel Bou-Kornin entre autres, fournissent en abondance pierre de taille, pierre à bâtir, caillasse, gravier et ballast, et on peut les utiliser pour la fabrication du ciment (djebel Kharrouba). Les calcaires jurassiques et crétacés du djebel Bou-Komin donnent une excellente chaux hydraulique (Hammâm-Lif, Potinville). Les formations gypseuses du Trias ont alimenté de modestes fours à plâtre artisanaux, avant de permettre la création de plâtrières industrielles (djebel Ressas, Taulierville, Crétéville). L'argile que l'on rencontre dans tous les terrains miopliocènes a constitué la matière première des potiers de Carthage et de Tunis comme des briqueteries et des tuileries industrielles (La Manoubia, le Belvédère, djebel Ahmar). Quant au sable, indispensable à la fabrication des mortiers, on le trouve dans les sablières miopliocènes, dans le lit des petits oueds comme dans celui des principaux cours d'eau (Medjerda, oued (SM) Miliane).
Aux ressources du sol et du sous-sol s'ajoutent les ressources de la mer. L'étendue de la plate-forme littorale, les reliefs qui, au nord-ouest comme au sud-ouest, modèrent la violence des vents font du golfe de Tunis une 42

zone où la pêche a été toujours active. La faune en est constituée par des espèces sédentaires peuplant en permanence les mêmes eaux, telles que loups, mulets, rougets, merlans, soles, marbrés, saupes, sars ; des espèces aventurières s'approchant des côtes en certaines saisons, telles que daurades, dentés, serres, ombrines ; enfin des espèces migratoires qui traversent les eaux du golfe à des époques fixes, telles que liches, sardines, maquereaux. Ces espèces sont pêchées de longue date à l'aide d'engins en usage sur toutes les côtes méditerranéennes, tels que sennes, tramails, tartarones ou sautades, et depuis le siècle dernier, aux grands arts traînants: pêche au filet-boeuf d'abord, puis pêche au chalut, à partir du port de
La Goulette(59).

Le lac de Tunis est très poissonneux. Ses fonds vaseux sont couverts d'une végétation abondante, comprenant des entéromorphes, des ulves et des ruppias, à la faveur de laquelle prospère une faunule variée de mollusques et de crustacés, d'où une grande richesse ichtyologique. De nombreuses espèces, anguilles, daurades, loups, mulets, soles, sont attirées par ces eaux calmes où leur nourriture est assurée. Elles pénètrent donc dans le lac, sous la forme d/alevins et s'y développent rapidement. Toutefois, elles ne peuvent s'y reproduire, et à l'époque du frai, elles cherchent à regagner la haute mer. C'est alors qu'on peut les prendre au passage, au moyen de pêcheries fixes, aménagées sans doute de tout temps, ou de bordigues modernes installées depuis la fin du siècle derniei60). L'intervention de l'homme a modifié ce milieu naturel. Le déversement dans le lac, depuis le moyen âge, des égouts de la ville de Tunis, y favorise les fermentations organiques lesquelles s'accompagnent d'un dégagement d'hydrogène sulfuré, d'où les senteurs nauséabondes qui s'élèvent si souvent de la lagune. Il peut arriver que la prolifération des sulfo-bactéries soit telle qu'elle donne aux eaux du lac une couleur rouge, et l'action de ces micro-organismes est d'autant plus meurtrière que, par suite d'une réduction de l'assimilation chlorophyllienne de la flore marine, la teneur des eaux en oxygène dissous s'abaisse fortement. Les poissons asphyxiés périssent alors en masse et on doit ramasser leurs cadavres flottants avant que l'air n'en soit empuanti(61).La création, à la fin du siècle dernier, d'un chenal moderne de Tunis à La Goulette a, comme nous l'avons déjà noté, divisé le lac en deux nappes distinctes, et si la partie nord, qui reçoit les eaux d'égout, est exposée à ces accidents, la partie sud y échappe. Mais le lac ne sera complètement assaini que lorsqu'il aura cessé d'être l'exutoire des eaux usées de la ville. Le lac de Tunis abonde en oiseaux aquatiques malacophages ou piscivores - foulques, chevaliers, goélands, bécasseaux, cormorans - et héberge presque à longueur d'année, des colonies de flamants roses (Phoenicopterus ru ber Antiquorum). Au printemps, ils s'envolent vers le sud pour pondre leurs oeufs dans le Chott el-Djerid, mais ils reviennent

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dès le début de l'été camper aux abords de l'îlot de Chikly, constituant la
superbe parure de cette vaste lagune(62).

Cet inventaire des ressources de la région serait incomplet si l'on n'y ajoutait le sel marin. La forte salure des eaux de la Méditerranée qui contiennent près de 40 gr de chlorure de sodium par litre, l'existence en bordure de la mer d'étendues parfaitement plates et la forte évaporation qui accompagne la saison sèche constituent autant de facteurs favorables à la création de tables salantes. Ainsi ont pu être aménagées la saline de La Goulette, à l'entrée du lac de Tunis, et, plus récemment, la saline de Mégrine, au fond du lac, où la concentration des eaux en chlorure de sodium approche au mois de juillet de 50 gr par litre(63). Il apparaît ainsi que par ses ressources naturelles variées notre région offre des conditions favorables à la vie humaine. Mais il reste à expliquer qu'elle soit devenue si tôt, et qu'elle soit demeurée à travers les siècles, le cadre du plus grand centre urbain du pays. IV - LA TERRE, L'HOMME ET LA VILLE Le moment est venu de répondre à la question que nous nous sommes posée au début de ce chapitre et de rendre compte des raisons pour lesquelles, dans la région que nous venons de décrire, se sont établis et développés deux centres urbains qui furent l'un après l'autre - Carthage dans l'antiquité, Tunis depuis le moyen âge -les capitales du pays. Qu'une ville y ait été fondée, on le comprend sans peine. Une campagne riche en possibilités agricoles avait pour complément nécessaire un centre urbain pour y placer les industries et les échanges. Une côte hospitalière était favorable à la création d'un port pour y trafiquer avec les pays d'outre-mer. Aussi bien la population de cet établissement était-elle assurée de ne manquer ni des vivres obtenus de l'agriculture, de l'élevage ou de la pêche, ni des matériaux de construction tirés du sol comme du sous-sol. Mais pourquoi cette ville devait-elle devenir une capitale? Une telle fortune ne saurait s'expliquer que par les avantages d'une position. Il suffit de considérer une carte de la Tunisie pour se rendre compte que la région de Tunis-Carthage communique aisément avec les diverses régions du pays. Nul obstacle ne la sépare des riches plaines de Mateur et de Bizerte et, par-delà, de la plaine qui s'étire le long de la côte septentrionale jusqu'à Tabarka. Par la vallée de la Medjerda et de ses affluents, elle se trouve reliée aux plaines de Béja, de Souk el-Arba et du Kef comme à l'Algérie voisine, et par la vallée de l'oued Miliane, à la plaine de Pont du Fahs et de Siliana. A travers la fracture qui interrompt le massif de Zaghouan s'ouvre une voie vers les steppes de la Tunisie centrale. Enfin, par-delà le djebel Bou-Km.pin, la liaison est facile avec la presqu'île du Cap Bon et avec toute la côte orientale jusqu'aux rives de la Grande et de la Petite Syrte et aux portes du Sahara. En bref, la région de TunisCarthage est située au point de rencontre de toutes les voies naturelles du
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pays. Ce caractère de région-carrefour est aujourd'hui mis en évidence par le tracé des routes et des chemins de fer qui rayonnent à partir de Tunis et rattachent la capitale à tous les points du territoire. Mais les chemins de fer, comme les routes, passent par où il leur était le plus facile de passer, et l'oeuvre de l'homme ne fait que souligner la convergence des voies naturelles vers un centre privilégié. De surcroît, la région de Tunis-Carthage s'ouvre sur la mer et se trouve au cœur de cette Méditerranée qui fut le " coeur du vieux monde", à michemin entre les Dardanelles et le détroit de Gibraltar, au point où les eaux de la Méditerranée orientale se mêlent aux eaux de la Méditerranée occidentale. La rade de La Goulette, au fond du golfe, n'est sans doute pas ce havre de paix que chante le poète(64), ais elle offre aux navires des m eaux généralement plus calmes. Les terres qui l'enveloppent la défendent plus ou moins bien contre les vents du nord-ouest, de l'ouest, du sudouest, du sud, du sud-est et de l'est, sinon contre les vents du nord-est - ou grégal - auxquels elle reste exposée. Ses mouillages naturels appelaient la création d'un port pour le chargement et le déchargement des marchandises, la construction et le calfatage des navires, comme pour l'approvisionnement des équipages en vivres et en eau. Le port une fois créé offrait d'égales possibilités de trafic avec tous les pays riverains de la Méditerranée, qu'ils fussent situés au nord, à l'ouest ou à l'est. Ainsi, à la fois parce que les voies naturelles y convergeaient et parce qu'elle se prêtait à l'établissement d'un bon port, la région de TunisCarthage destinait la ville qui s'y établirait à devenir une grande place de commerce où se concentreraient les exportations de l'arrière-pays et les importations d'outre-mer. Mais la puissance économique ne manque jamais d'entraîner tôt ou tard la puissance politique, et cette place de commerce devait être érigée en capitale du pays, d'autant plus sûrement qu'elle en commandait à la fois toutes les voies d'accès, les mêmes routes pouvant servir et à la circulation des richesses et à la marche des armées. On ne voudrait pas céder à un déterminisme naïf, mais comment ne pas voir dans leur position commune, que l'on s'accorde à trouver admirable, le secret de la commune fortune de Carthage et de Tunis? Cependant, si la position de Tunis se confond avec la position de Carthage, les deux villes se sont élevées en des sites distincts, l'une sur le littoral, l'autre en arrière de la lagune. Aussi bien convient-il d'expliquer la faveur successive de ces deux sites en en examinant la valeur respective. Le site de la Carthage antique était constitué par la pointe d'une presqu'île. Comme nous l'avons montré, l'ancienne île de Carthage était déjà rattachée au continent par l'isthme de La Soukra ; vers le sud, le cordon littoral qui devait la relier à la colline de Radès s'esquissait; mais vers le nord le cordon littoral qui devait isoler la sebkha er-Riana ne s'était pas encore formé, et les rivages de la presqu'île étaient battus par les eaux de l'ancienne baie d'Utique. C'est à l'extrême avancée de cette presqu'île que 45

les marins phéniciens prirent l'habitude de relâcher, puis créèrent un comptoir permanent, enfin fondèrent une ville qui devait devenir une deuxième Tyr et la métropole d'un vaste empire. Le choix de la presqu'île de Carthage se justifiait par sa position. Elle était située à la jonction des deux Méditerranées et se trouvait assurée de liaisons faciles avec tous les rivages où les Phéniciens avaient créé des comptoirs et des colonies. Elle était encore située à un carrefour de voies naturelles donnant accès à l'arrière-pays. Mais le choix de la presqu'île de Carthage se justifiait également par son site. Des gens venus par mer et dont toute l'activité était orientée vers la mer ne pouvaient s'établir que sur la mer, à proximité du port nécessaire à leurs vaisseaux. Leur puissance maritime les mettant à l'abri d'une attaque navale, ils n'avaient à craindre qu'une attaque à partir du continent sur lequel ils avaient pris pied. Or la presqu'île de Carthage présentait les mêmes avantages défensifs que la presqu'île de Tyr, et cette analogie ne fut sans doute pas étrangère à la décision prise par les Phéniciens de s'y établir. Enveloppée au nord, à l'est et au sud par les flots, elle ne devait assurer sa sécurité qu'à l'ouest. Mais les hauteurs de l'ancienne île de Carthage surplombent les basses terres de l'isthme de La Soukra ; cet isthme qui n'a guère plus de six kilomètres de large peut être aisément barré par des travaux de fortification; enfin, pour plus de sûreté, il est facile d'occuper les hauteurs du djebel Nahli et du djebel Ahmar et d'y établir les premières lignes de défense de la cité. En bref, devant fonder une ville au fond du golfe de Tunis, on comprend sans peine que les Phéniciens lui aient donné pour site la presqu'île de Carthage. L'Histoire devait d'ailleurs leur donner raison puisque Carthage prospéra et dura et que, lorsque fut abattue la puissance carthaginoise et détruite de fond en comble la Carthage punique, une Carthage romaine s'élèvera, un siècle après, en ses lieu et place, pour devenir la capitale de la Province romaine d'Afrique. Le site de Tunis est constitué par la petite colline qui s'allonge du nord au sud entre la sebkha Sedjoumi et le Chott el-Bahira. Sur cette colline, il n'y eut durant toute l'antiquité qu'une modeste bourgade indigène dans l'orbite de la grande Carthage. Mais lorsqu'à la fin du VUe siècle les Arabes se furent emparés de Carthage, ils ne l'occupèrent pas. Vouant la cité antique à la solitude, ils préférèrent s'établir à Tunis qui, de bourgade se transforma en ville, avant de devenir un jour la capitale du pays, en raison de sa position hors pair. L'abandon de Carthage pour Tunis à la fin du VIr siècle a été sans doute dicté par de bonnes raisons. Les Arabes avaient pris Carthage après s'être rendus maîtres du pays tout entier. Ils ne craignaient plus un ennemi venu du continent, mais ils continuaient à redouter un retour offensif des Byzantins par mer, et d'autant plus fortement qu'ils étaient encore des terriens, peu versés dans l'art de la construction des navires, de la navigation à rames et à voiles et des combats navals. S'ils occupaient Carthage, n'étaient-ils pas à la merci d'un raid maritime inopiné? N'était-il pas, et de loin, plus prudent de s'établir à 46

Tunis, en arrière de la lagune? Que si un ennemi débarquait à l'improviste sur la côte, ils auraient toujours le temps d'organiser leur défense. Entre le rivage et la ville s'étendait une vaste nappe d'eau facile à surveiller. Les collines qui se dressent aux abords de Tunis pouvaient se transformer en de redoutables bastions. Ne serait-il pas aisé de repousser l'invasion? Ainsi, le site de Tunis présentait, aux yeux des Arabes, une incontestable supériorité sur celui de Carthage quant aux possibilités de défense - et c'est la raison pour laquelle il fut choisi pour un établissement durable. Mais en s'installant en arrière du littoral, les Arabes ne devaient pas pour. autant renoncer à toute activité maritime. Des premières années du VIlle siècle date la création à Tunis d'un arsenal où l'on construisait des navires de guerre et des navires de commerce. Sortis de l'arsenal, les navires traversaient le lac, alors plus profond qu'il ne l'est aujourd'hui, et empruntant un chenal artificiel, creusé de main d'homme, à travers le cordon littoral au lieu-dit La Goulette, pouvaient gagner la haute mer. Ces travaux achevèrent de rendre judicieux le choix de Tunis dans les conditions qui, à l'époque, prévalaient. Cependant, les inconvénients du site ne devaient pas tarder à se faire sentir. Les sables rabattus par les courants côtiers, les matériaux entraînés par les eaux sauvages et les déjections des égouts de la ville ont réduit la profondeur des eaux du lac, et celui-ci n'a plus été accessible qu'à de modestes bateaux à fond plat, qui risquaient encore de s'enliser s'ils s'écartaient des passes reconnues. Les navires qui, au lendemain de la conquête arabe, pouvaient sans doute arriver jusqu'à Tunis, durent désormais s'arrêter à La Goulette et la ville fut ainsi séparée de son débouché naturel sur la mer par une nappe d'eau non navigable. Cette scission déplorable fut remarquée par des voyageurs européens du XVIIe et du XVIII" siècle qui conseillèrent aux souverains de Tunis de creuser un canal à travers le lac et de construire un port à Tunis, sur les bords du lac. Mais ils ne furent guère écoutés, car la faible profondeur du lac était généralement considérée aiors comme ajoutant à la sécurité de la ville. A la fin du XVIII" siècle, un souverain entreprenant songea à créer un port au fond de la lagune, mais il dut y renoncer, eu égard à la difficulté de la tâche comme à l'énormité de la dépense, et il décida sagement de développer les installations portuaires de La Goulette qui devait demeurer le port de Tunis jusqu'à la fin du XIxe siècle. Ce n'est qu'au lendemain du protectorat français que la création d'un chenal à travers le lac et la construction de bassins au pied de la ville dotèrent Tunis d'un port moderne, alors qu'à La Goulette, à l'entrée du chenal, 'était aménagé un avant-port. Mais cette prouesse technique n'a pas suffi à relier Tunis à la mer d'une façon satisfaisante. La traversée du chenal allonge de près d'une heure le temps de navigation; les bassins creusés au fond de la lagune ne peuvent servir de relâche; le port de Tunis n'est accessible qu'aux navires de faible tirant d'eau, alors que ceux-ci sont de 47

plus en plus supplantés par les navires de gros tonnage. Aussi a-t-on été conduit au lendemain de la deuxième guerre mondiale à développer l'avant-port de La Goulette et à y reporter une part croissante du trafic. Le temps n'est plus loin où le mouvement des navires se fera, pour la majeure part, dans un port situé sur le rivage, à douze kilomètres de la ville. Au terme de cet examen, où nous avons été contraints d'anticiper sur bien des développements de notre étude, il apparaît que le choix du site de Tunis, comme le choix du site de Carthage, fut dicté par de solides raisons. Carthage fut la fondation de marins maîtres des mers et qui craignaient surtout une attaque venue de l'arrière-pays. Tunis fut la fondation de terriens maîtres de l'arrière-pays et qui craignaient surtout une attaque venue de la mer. S'il faut les considérer comme une seule et même ville, dont l'une serait la variante maritime et l'autre la variante continentale, force est cependant de reconnaître que le site de la première fut plus adapté que le site de la seconde au double rôle continental et maritime que leur position commune leur assignait. Le site de Carthage n'a jamais fait obstacle à la vocation continentale d'une cité située au carrefour des grandes voies naturelles du pays. Le site de Tunis, par contre, a fini par entraver la vocation maritime d'une cité située au coeur de la Méditerranée. On hésitera à écrire que le site de Tunis est absurde, mais il n'est assurément pas le plus favorable dans la région que nous venons de décrire, au fond de cette vaste conque formée par le golfe de Tunis, et dont nous allons retracer l'histoire.

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NOTES DE L'INTRODUCTION
(I) On ne peut comprendre la région de Tunis sans la replacer dans l'ensemble du pays. Nous nous sommes référé à P. BIROT et J. DRESCH, La Méditerranée et le Moyen Orient, Paris, 2 vo\., 1952-1956, v. t. Il, pp. 389 sqq ; J. DESPOIS, L'Afrique du Nord, Paris, 1948, 3'"OC 1964 ; J. DESPOIS et R. RAYNAL, Géographie de l'Afrique du éd., Nord-ouest, Paris, 1967; J. DESPOIS, La Tunisie, ses régions, Paris, 1961, 2.éd., 1967. Ch. MONCHICOURT, " La Région de Tunis ", dans Annales de Géographie, 1904, pp. 145-170. La région de Tunis est couverte par des cartes topographiques au 1/200.000. : Feuilles Bizerte, Tunis, La Goulette, Cap Bon; par des cartes topographiques au 1/50.000. : Feuilles La Marsa, L'Ariana, Tunis, La Goulette; par des cartes géologiques au 1/200.000" : Feuilles Bizerte, Tunis, La Goulette, Cap Bon; par des cartes géologiques au 1/50.000" : Feuilles L'Ariana, La Goulette. L'ouvrage de base sur la géologie de la région de Tunis reste: M. SOLIGNAC, Etude géologique de la Tunisie septentrionale, Tunis, 1927. Ce savant géologue est aussi l'auteur d'une nouvelle Carte géologique de la Tunisie au 1/500.000' et de la Description d'une nouvelle carte géologique de la Tunisie au J/500.0W, Bourg, 1931. D'importants compléments d'information ont été apportés par des travaux plus récents: J. ARCHAMBAULT, Hydrogéologie tunisienne, Tunis, 1946; G. CASTANY, Les Fosses d'effondrement de la Tunisie, Tunis, 1948 ; ID., Carte géologique de la Tunisie au J/500.00{J. Notice explicative, Tunis, 1953,2" éd., 1958; ID., Paléogéographie, tectonique et orogénèse de la Tunisie, Tunis, 1952; J. BOLZE, P. F. BUROLLET et
G. CASTANY, Le Sillon tunisien, Tunis, 1952; J. PIMIENTA, Le cycle pliocène actuel dans les bassins paraliques de Tunis, Paris, 1959 ; A. JAUZEIN, Contribution à (5) l'étude géologique des confins de la Dorsale tunisienne, Tunis, 1967. G. CASTANY, Paléogéographie..., pp. 43 sqq ; ID., Carte géologique, pp. 89 sqq et 117 sqq. Notice...,

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(7)

M. SOLIGNAC, Etude géologique.. ~ p. 640 ; G. CAST ANY, Les Fosses d'effondrement...,
p. 119 ;J. PIMIENTA, Lecyc!epliocène... pp. 140-142 ;A.JAUZEIN, Contribution... p. 230. Sur le débit solide des deux cours d'eau, voir J. TlXERONT, " Etude du ruissellement et de l'éro-

siondans le bassinde l'Ouedel-Kebir", dansSoixante-dixièmeCongrèsde l'AF AS., Tunis, 1951, IV, 2"partie, pp. 165-188; E. BERKALOFF, E. MAUDUECH, et J. TlXERONT, L'érosion en Tunisie, Ob~'ervations ur !es apports solides des cours d'eau, Tunis, 1954; J. PIMIENTA, s op. dt., pp. 22 sqq. (8) M.SOLIGNAC, op. dt., pp. 641-643; A.JAUZEIN,op.cit., pp. 227 sqq. (9) Les embouchures de la Medjerda et le colmatage de l'ancienne baie d'Utique ont fait l'objet de nombreuses études: Ch. TISSOT, Géographie comparée de la Province romaine d'Afrique, Paris, 1884-1888,2 vo\. ; v. t. I, pp. 74-82 ; Cap. BERNARD, "Le golfe d'Utique et les bouches de la Medjerda" dans Bulletin de géographie historique et descriptive, Paris, 1911, pp, 212 sqq ; M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 633 sqq ; J. PIMIENTA, op. cit., pp. 34 sqq ; A. JAUZEIN, op. cît., pp. 245-249. (10) J. ARCHAMBAULT, Hydrogéologie..., pp. 32-33; G. CASTANY, Les Fosses d'effondrement..., v. carte infine ; ID., " Phénomènes de subsidence plio-quaternaire en Tunisie ", dans Bulletin de la Soc. des Sc. nat. de Tunis, 1949, pp. 4-11 ; ID. Paléogéographie, tectonique et orogénèse..., pp. 39-41 ; ID., Carte géologique... Notice..., pp. 79-80 et 98-100 ; J. PIMIENTA, op. cit., pp. 64 sqq et 115 sqq ; A.JAUZEIN,op.cit.,pp.196-198.

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(11) Sur ces variations du niveau de la Méditerranée, v. J. DESPOIS, L'Afrique du Nord, 3' éd., p. 39. (12) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 490-493. (13) J. ARNOULD, "Présence du Quaternaire marin à Tunis ", dans Bull. de la Soc. des Sc. Nat. de Tun., 1948, pp. 30-31 ; G. CASTANY, Carte géologique. ..., Notice..., p. 78 ; J. PIMIENTA, op. cit., p. 9 ; A. JAUZEIN, op. cit. p. 254. (14) A. JAUZEIN, op. cit., p. 430. (15) C'est la subsidence de la basse vallée de la Medjerda qui rend compte de la présence à la cote 0 d'une plage de strombes qui devrait se trouver à 7 ou 8 mètres. (16) On a pu mettre en évidence à Sidi-bou-Saïd un effondrement et un soulèvement de 2 à 3 mètres qui ont été attribués à des mouvements verticaux procédant de la tectonique profonde. Cf. G. CASTANY, .. Mouvements actuels de terrains à Sidi-bou-Saïd ", dans Bull. de la Soc. des Sc. Nat. de Tun., 1954, pp. 57-59.
(17) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 401-402 ;

J.

ARNOULD,

art. cit., pp. 30-31

;

G.CASTANY, "Phénomènes de subsidence plio-quaternaire en Tunisie ", dans Bull. de la Soc. des Sc. Nat. de Tunis, 1949, pp. 4.11 ; P. GUESDE, " Etude sur le sol de Tunis ", dans Bull. écon. et soc. de la Tunisie, mai 1950, pp. 54-62. Une très intéressante documentation technique sur les fondations en terrains vaseux se trouve rassemblée dans le Bull. de la Confédération Générale du Commerce et de l'Industrie, octobre 1952, pp. 897-921. (18) M. SOIlGNAC, op. cit.,pp. 265 et 560-561; A. JAUZEIN, op. cit.,p. 196. (19) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 564 et 644 ; J. PIMIENTA, op. cit., pp. 59 sqq et 148 sqq ;
A..JAUZEIN, op.cit., pp. 163-165 et 196-198.

(20) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 163-164,197 et 558. (21) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 121-122, 123-124, 162, 197 et 558-559; A. JAUZEIN, op. cit., pp. 82-84 et 372. (22) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 100-103, 161-162, 197-202,402 et 563; A. JAUZEIN, op. cit., pp. 84-86 et 375-378. (23) M. SOLIGNAC, op. cit., p. 203. (24) M. SOLIGNAC, op. cit., p. 208. (25) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 338-339,387-388 et 641-642; G. CASTANY, Carte géologique... Notice..., pp. 79-80 ; J. PIMIENTA, op. cit., pp. 118-119. (26) Sur le tracé du littoral pendant l'Antiquité, v. Ch. TISSOT, op. cit., 1. I, pp. 565-566 ; S. GSELL, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, Paris, 1913-1927,1. II, p. 4. Sur la formation de la flèche littorale et l'isolement de la sebkha er-Riana, v. M. SOLIGNAC, op. cit., pp.64I-643. (27) Nous reviendrons plus longuement sur ce point; cf. infra, chapitre II (28) J. PIMIENTA, op. cit., p. 88. (29) M. SOLIGNAC, op. cit., p. 633 ; J. PIMIENTA, op. cit., pp. 20 sqq. (30) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 341-343 et p. 558. (31) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 658"660; A.JAUZEIN, op. cit., pp. 145 sqq et 241-245. (32) M. SOLIGNAC, op. cit., pp. 40-46 et 577-583 ; P. SAINFELD, Les gites plombo-zincifères de Tunisie, Tunis, 1952, pp. 184-185 et carte 46. (33) M. SOLIGNAC, op. cil., pp 39-40, 79, 135-139, 182,211-212,263-264,583-586 et 691 ; DIRECTION DES TRAVAUX PUBLICS, Etude sur les sources thermo-minérales de la Tunisie, l, Tunis, 1927, pp. 110-125; G. CASTANY, .. Le Jurassique du Djebel bou-Kornine de Hammâm-Lif ", dans Bull. de la Soc. des Sc. Nat. de Tun., 1952, pp. 195-204 ; P. SAINFELD, op. cit., pp. 181-183 et carte45. (34) SERVICE HYDROGRAPHIQUE DE LA MARINE, Instructions nautiques. Mer Méditerranée, CÔtes nord du Maroc, Algérie, Tunisie, Paris, 1919, pp. 291-292. (35) J. PIMIENTA, op. cit., pp. 26 sqq.

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G. LACOURLY," La fixation et le reboisement des dunes de Gammarth ", Bull. écon. et soc. de la Tunisie, novembre 1954, pp. 52-58. Pour J'étude du climat tunisois, les données de base sont constituées par les observations faites aux stations de Tunis-Manoubia et de Tunis-El-Aouina. Elles ont été publiées dans la Statistique générale de la Tunisie depuis 1913 et dans l'Annuaire statistique de la Tunisie depuis 1945. Nous nous réCèrerons le plus souvent à l'ouvrage suivant: SERVICE METEOROLOGIQUE DE TUNISIE, Climatologie de la Tunisie, l, Normales et statistiques diverses, Il, Vents au sol, Tunis, 1952-1954. Il en existe une nouvelle édition, de l'année 1967. Voir: L. ESPIE, Types de temps en Tunisie (ronéoté), Tunis, 1954. Climatologie de la Tunisie, I, p. 17. Ibid., p. 32. Ibid., t. II, pp. 40 sqq et cartes, in fine. M. PERUSSET, Les vents de sable en Tunisie (ronéoté), Tunis, 1954. Climatologie de la Tunisie, I, pp. 7-11. G. GINESTOUS, Conférences de Météorologie, Tunis, 1922, p. 92. Voir: La Dépêche Tunisienne du 4 février 1956. Climatologie..., pp. 5-6. Ann. Stat. de la Tunisie, Année 1947 sqq. Ibid. Ch. BOIS, " Les pluies torrentielles en Tunisie ", dans Annales de Physique du globe de la France d'outre-mer, 1939, pp. 3-7 et 13-17 ; A. DE MONTMARIN," Les pluies torrentielles en Tunisie ", dans LXX' Congrès de l'AP A.S., Tunis, 1951, IV, 2, pp. 194-199 ; M. PERUSSET, Contribution à l'étude des intensités maxima des précipitations en Tunisie, dans Archives du B.lRH., Tunis, 1953. Climatologie..., I, p. 13. Ibid., p. 12. J. DESPOIS, La Tunisie. Ses régions, Paris, 1961, p. 24. L. EMBERGER, " Le rôJe de la géographie botanique dans la mise en valeur de la Tunisie ", dans Bull. de la Soc. des Sc. Nat. de Tun., 1954, pp. 13-22; v. pp. 16-17. Sur les sols de la région de Tunis, voir: V. AGAFONOFF, " Sols types de Tunisie ", et L. YANKOVITCH, " Etude pédo-agrologique de la Tunisie", dans Annales du Service Botanique et Agronomique de la Tunisie,t xn et Xll!, Tunis, 1935-1936; L. YANKOVITCH, " Etude agrologique détaillée de la Tunisie. Région comprise entre Tunis, Cap Bon, Korba et Grombalia ", Ibid., 1939-1940, pp. 245-300. On se reportera aussi à M. GOUNOT et de la Tunisie septentrionale.Feuilles I et A. SCHOENENBERGER, " Carte phyt~logique II ", dansAnnal£sde l'InstitutNationalde la Recherche Agronomique de Tunisie, vol. 40, Tunis,
1967 ; v. Case. I, pp. 31-42 et fasc. II, pp. 23-75.

(55) Sur la végétation naturelle, v. R. MAIRE, Carte phyto-géographique de l'Algérie et de la Tunisie, avec notice, Alger, 1926; M. SOLIGNAC, op. cit. pp. 722-725. Pour une analyse détaillée,v.M. GOUNOT et A. SCHOENENBERGER, op. cit.. (56) Sur l'agriculture dans la région de Tunis, v. J, PONCET, Paysages et problèmes ruraux en Tunisie, Paris, 1963, pp. 109 sqq. (57) P. SAINFELD, Les gites plombo-zincifères de Tunisie, Annales des Mines et de la Géologie, n° 9, Tunis, 1952, pp. 1-5 et 181-188. (58) L. BERTHON, L'industrie minérale en Tunisie, Tunis, 1922, pp. 239-245 ; P. REUFFLET, Evolution de l'industrie minérale en Tunisie. Tunis, 1931, pp. 63-64. (59) E. DE FAGES et C. PONZEVERA, Les pêches maritimes de la Tunisie, Tunis, 1908, pp. 17-29; A. GRUVEL, L'industrie des pêches sur les côtes tunisiennes, Tunis, 1926, pp.21-4O. (60) J. ZAOUALI, Etude de l'écologie du lac de Tunis et de la mer de Bou-Grara, Thèse de

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3ecycle d'océanographie, Caen, 1971 (ronéoté). (61) J. H. HELDT, "Eaux rouges", dans Bull. de la Soc. des Sc. Nat. de Tun. 1952, pp. 103106. (62) Ch. DOMERGUE," Les flamants roses", Ibid., 1952, pp. 45-64. (63) L. HERTHON, op. cit., pp. 73-74; P. REUFFLET, op. cit., pp. 45-47; L. NATALI, " Les salines tunisiennes", dans Bull. écon. et soc. de la Tunisie, novembre 1954, pp. 43-51 et décembre 1954, pp. 47-68. (64) VIRGILE, Enéïde : " Hic fessas non vincula naves / Ulla tenent unco non alligat ancora morsu " (I, v. 168-169) : .. Ici, les navires fatigués ne sont pas attachés par des cables et l'ancre ne les retient pas de son croc recourbé ".

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CHAPITRE I LES ORIGINES
[Tunes] Abest ab Carthagine quindecim millia ferme passuum locus, quum operibus, turn suapte natura tutus, qui et ab Carthagine conspici, et praebere ipse prospecturn quum ad urbem, turn ad circumfusum mare urbi posset. (I) TITE-LIVE, Histoire romaine, XXX, 9

Les terres qui bordent le fond du golfe de Tunis ont été, sans doute, très anciennement occupées par l'homme. On n'a point, il est vrai, recueilli ici le moindre témoignage des âges préhistoriques(2). Mais faut-il en conclure que les civilisations paléolithiques et néolithiques, dont les vestiges ont été reconnus en tant de points de la terre tunisienne, ne se sont pas étendues à ces rivages? Ne doit-on pas plutôt imputer aux établissements humains, vastes et denses, qui se sont succédé dans ce même cadre à l'époque historique d'avoir fait disparaître les traces des premiers peuplements ? Sur les Berbères que l'on trouve installés dans le pays à l'aube de I'histoire, les témoignages ne remontent pas au-delà du ve siècle avant J. C. C'est Hérodote qui, le premier, dans son Enquête, leur consacre d'importants développements. Mais ils durent de bonne heure avoir atteint à cette civilisation que l'histoire reconstitue aujourd'hui, élément par élément, à partir des textes grecs et latins, voire à la lumière des recherches ethnographiques contemporaines. S'il était des Berbères qui, s'adonnant à l'élevage, vivaient à l'état nomade, il en était aussi que l'agriculture avait fixés au sol. Ceux-ci, plus d'une raison les poussait à se grouper. Ils pouvaient ainsi satisfaire le besoin de société enraciné dans l'espèce, se prêter main-forte le cas échéant pour les travaux des champs, et surtout faire front aux razzias nomades. Aussi bien aimaient-ils établir leurs villages sur des hauteurs d'où ils apercevaient plus tôt l'approche de l'ennemi et repoussaient plus aisément ses assauts(3). Le site de l'antique Tunes, perchée sur la colline où plus tard s'élèvera la q~ba arabe, entre le lac Sedjoumi et le lac de Tunis, est tel que l'on peut supposer avec une grande vraisemblance qu'un village berbère s'y 53

est établi très tôt. Que l'antique Tunes soit une création berbère, son nom incline à le penser. A ce nom, qui se présente sous des formes diverses dans les textes anciens, on a prêté quelquefois une origine punique: la ville aurait emprunté son nom à la déesse phénicienne Tanit, selon Gesenius, suivi par Clermont-Ganeau, mais il n'y a pas de bonnes raisons pour le croire(4). L'origine punique étant rejetée, force est d'admettre une origine berbère. Celle-ci a été affirmée par Ch. Tissot(5), suivi par J. Toutain(~).Mais quelle étymologie peut-on proposer à partir des parlers berbères? On n'a pas manqué de rapprocher le nom de Tunes d'autres noms de lieux de l'Afrique du Nord ancienne: une autre Tunes, que cite Diodore de Sicile et qui était située dans le Cap Bon; Tuniza (= La Calle), Thunisa (= Râs el-Djebel), Thunusuda (Sîdî Meskin), Cartennae (= Tenes), voire Thinissut, près de l'actuelle Bir bou-Rekba. De ces analogies, on a cru pouvoir induire que les trois lettres TN.S. avaient un sens générique: Ch. Tissot, s'appuyant sur les affinités constatées entre la langue berbère et les idiomes kouchites, les a rapprochées de la racine
gueuz tensa

= altus

fuit(7). Mais

des trois lettres, la première

ne fait pas partie

du radical: G. Mercier, ne retenant que les deux dernières, y retrouvait la racine N.S. qui, dans de nombreux dialectes berbères, signifie" être A. couché ", " passer la nuit "(R). Pellegrin, reprenant la question, a rattaché les noms des villes que nous avons citées au thème verbal berbère ens. Il a rappelé que, selon le Dictionnaire abrégé touareg-français du Père de Foucauld, ce thème a pour sens: " être couché, se coucher" et, par extension" aller passer la nuit à ", ..." arriver de manière à passer la nuit", ... " aller passer la nuit chez" .., Dè ce thème dériverait en dialecte ahaggar Ténésé, pl. Tines = " fait d'être couché ", et par extension" fait de passer la nuit ". Ainsi, le sens générique qu'exprimeraient les trois lettres TN.S. serait celui de" campement ", " bivouac ", " halte "(9).On proposera peutêtre d'autres étymologies pour Tunes, dont le nom de la Tunis moderne n'est qu'un avatar. Mais ce sera à coup sûr en se fondant sur des rapprochements avec les parlers berbères. Le nom aurait pu être punique sans que la ville le fût; mais si le nom est berbère, force est de penser que la ville est une fondation du peuple autochtone. Que Tunes soit plus ancienne que la colonisation phénicienne, on peut le croire, mais on ne peut en apporter de preuve. Sur elle, en effet, les premiers témoignages datent d'une époque où la Carthage punique est déjà une grande cité. I - L'EPOQUE PUNIQUE Carthage ne fut pas la première fondation phénicienne sur la terre tunisienne. La ville d'Utique fut créée trois siècles avant elle. Mais Carthage, en phénicien Qart-hadasht, c'est-à-dire la "nouvelle ville", ne devait pas tarder à l'éclipser par sa puissance et son incomparable destin. Fondée selon une tradition généralement admise en 814 avoJ. -c. par la princesse El yssa, accompagnée par un certain nombre de membres de l'aristocratie tyrienne fuyant la tyrannie de Pygmalion, la ville nouvelle prospéra. A 54

partir de Carthage, marins et marchands phéniciens développèrent leurs entreprises dans le bassin occidental de la Méditerranée où ils multiplièrent, le long des côtes de l'Afrique, de l'Espagne, des îles Baléares, de la Sardaigne et de la Sicile, les relais qui, avec le temps, se transformèrent en comptoirs puis en colonies. D'abord contenue dans un territoire exigu, qui se limitait à la presqu'île de Carthage, et payant tribut aux roitelets indigènes qui avaient permis aux Tyriens de s'établir à demeure, la colonie se transforma en puissance terrienne, tirant de l'arrière-pays qu'elle avait soumis, non seulement de quoi satisfaire aux besoins de sa population de plus en plus nombreuse, mais encore d'importants excédents exportables. Longtemps vassale de Tyr à laquelle elle rendait hommage, elle devint après la prise de la capitale phénicienne par Alexandre, en 332, la métropole incontestée de toutes les colonies phéniciennes d'Occident. Mais elle ne put atteindre son apogée sans porter ombrage à la Puissance romaine en continuelle expansion. Echelonnées sur plus d'un siècle, les guerres puniques permirent à Rome, d'abord d'évincer Carthage de toutes ses possessions d'outre-mer pour la réduire à son territoire africain, puis de la détruire de fond en comble pour ne plus laisser que le souvenir de l'une des plus grandes villes du monde antique. Il ne peut s'agir, ici, de retracer, fût -ce à grands traits, une histoire de mieux en mieux connue à la faveur d'une étude serrée des textes classiques et des fouilles entreprises depuis plus d'un siècle, mais seulement d'évoquer de façon succincte la Carthage punique.

1. La première Carthage De la Carthage punique, nous nous attacherons à dresser un tableau d'ensemble en évoquant sa structure, ses activités et sa population.(IO)
- La villéll) Ce ne fut certainement pas dans un lieu inconnu que la princesse Elyssa et ses compagnons fondèrent Carthage. Les marins de Tyr devaient avoir depuis longtemps coutume de faire escale en ce point du littoral africain où allait s'élever la future ville. On crut la chose prouvée lorsqu'une nouvelle fouille entreprise au Tophet de Salammbô permit de découvrir une chapelle souterraine contenant des céramiques que leur inventeur datait du XIIe siècle avant J.CYZ). Mais on ne tarda pas à établir que ces céramiques étaient plus récentes. Elles n'en permettaient pas moins de dater la chapelle souterraine du VIle siècle avant J.-c., faisant d'elle le plus ancien vestige de la cité punique. C'est sans doute à partir du point où elle fut érigée que la ville s'est développée, avec des extensions successives du sud au nord. Les fouilles entreprises au cours des dernières années permettent d'entrevoir les diverses étapes de la croissance urbaine mais nous ne pouvons nous y attarder. Nous devons ici nous borner à rappeler ce que fut Carthage au terme de son développement et à la veille de sa fin. 55

De la ville antique, ce que nous connaissons le mieux, c'est le Cothon, c'est-à-dire les ports, grâce à la description précise qu'en a donnée Appien. L'un et l'autre ont été creusés de main d'homme à l'intérieur des terres. L'un, de forme rectangulaire, est le port de commerce; l'autre, de forme ronde, est le port militaire. On passe de l'un à l'autre par un canal, mais seul le port de commerce s'ouvre sur la mer. Au milieu du port rond, il ya une île avec un pavillon, dans lequel se tient l'amiral pour surveiller le mouvement des navires. Le port rond comme l'île sont bordés de quais, le long desquels ont été aménagées des loges pour deux cent vingt vaisseaux et des magasins pour leurs agrès. En avant de chaque loge, se dressent deux colonnes ioniques qui forment un portique autour de l'île comme du port. Depuis le siècle dernier, on a identifié les ports de la Carthage punique avec les deux lagunes, l'une rectangulaire, l'autre ronde avec une île en son milieu, qui s'étendent en bordure du rivage, près de la (13) pointe de Salammbô. Près des ports, se trouvait une vaste esplanade qui constituait l'agora de la ville punique. Elle était sans doute bordée d'importants et somptueux édifices. Le seul dont Appien fasse mention est un temple magnifique, aux murs recouverts de lamelles d'or, dédié à une divinité qu'il assimile à Apollon et qui était sans doute Baal-Hammon. De cette agora partaient trois rues, bordées de maisons ayant jusqu'à six étages, qui conduisaient à la citadelle. La citadelle de Carthage était située sur une hauteur qui portait le nom de Byrsa et que l'on a longtemps appelée colline Saint-Louis, parce que l'on y a élevé au XIX. siècle une chapelle à la mémoire du roi de France. On y avait édifié un temple, dédié au dieu Eshmoun, auquel on accédait par un escalier de soixante degrés, qui était le plus riche et le plus beau de tous. C'est dans cette citadelle que, lors de la troisième guerre punique, se retranchèrent les derniers défenseurs de la cité assiégée. On ne saurait douter qu'elle ait été enveloppée d'une enceinte mais les fouilles entreprises à ce jour n'en ont pas trouvé de vestiges, et l'on ne peut en préciser
le tracé.(14)

Sur les terres que surplombait la citadelle, s'étendait la ville avec ses rues et ses maisons. Jusqu'à ces dernières années, on n'en savait pas grand-chose, mais de nouvelles fouilles, plus heureuses que les précédentes, ont permis de mettré au jour, sur le flanc sud de la colline de Byrsa, un quartier d 'habitation datant du troisième ou du deuxième siècle avant J.-C. c'est-à-dire des derniers temps de la Carthage punique. On y a découvert des maisons composées de pièces, carrées ou rectangulaires, prenant jour sur une cour intérieure; des sols recouverts de mosaïques à motifs géométriques, des citernes permettant de recueillir les eaux de pluie, des rues assez étroites mais tracées au cordeau et se coupant à angle droit; des escaliers permettant de passer sans effort d'un niveau à un autre. On a pu en conclure avec raison que les Carthaginois avaient

56

adopté, dans une large mesure, les principes de l'urbanisme hellénistique(IS).Quant à l'architecture des constructions publiques ou privées, on peut seulement l'entrevoir à partir des représentations de monuments que nous offrent un certain nombre de stèles votives. Les influences orientales de la Phénicie et de l'Egypte, entre autres, semblent avoir de plus en plus cédé le pas à celles de la Grèce. Des dispositions avaient été prises pour assurer l'alimentation de la ville en eau. On a découvert sur le site de Carthage, au pied de la colline de Bordj el-Djedid, les vestiges d'une source captée dès l'époque punique, qui a été appelée par son inventeur" Fontaine aux mille amphores ". A l'eau de cette source s'ajoutait celle que fournissaient les puits creusés dans le sol de la presqu'île et les citernes dont toutes les maisons étaient pourvues. Aux confins de la ville se trouvaient les nécropoles dont l'exploration méthodique, entreprise depuis la fin du siècle dernier, nous a éclairé sur bien des aspects de la civilisation punique. Une infinité d'objets trouvés dans les tombes a permis de dater chaque nécropole, de la plus ancienne à la plus récente, et d'entrevoir les étapes successives d'un développement qui s'est fait du sud au nord. C'est au-delà des nécropoles que se trouvait la zone de Mégara. Elle était occupée par des vergers et des jardins, séparés les uns des autres par des clôtures de pierres sèches ou de haies épineuses, irrigués par des canaux au cours profond et sinueux. Au milieu des terres cultivées, les plus fortunés s'étaient donné de luxueuses maisons de plaisance. Vaste banlieue, mi-rurale mi-urbaine, la Megara punique couvrait la partie septentrionale de la presqu'île, mais elle s' étendait aussi à l'ouest de la ville, prenant à revers la colline de Byrsa avec sa citadelle. A la veille de la troisième guerre punique, la défense de Carthage était assurée par une enceinte qui enveloppait la citadelle, la ville et la banlieue. Cette enceinte avait une longueur de plus de vingt-deux mille pas, soit de plus de trente-deux kilomètres. Du côté de la mer, elle était constituée par un mur simple qui suivait la ligne du rivage. Mais du côté du continent, elle était constituée par un puissant dispositif qui barrait l'isthme sur une longueur de vingt-cinq stades, soit près de cinq kilomètres. Il comprenait d'abord un fossé, puis un avant-mur, et enfin un mur large de trente pieds, soit neuf mètres, et haut de trente coudées, soit quinze mètres. Ce mur, flanqué de 59 m. en 59 m. de tours carrées, comprenait deux étages. On y avait aménagé des étables pour trois cents éléphants, des écuries pour quatre mille chevaux, des magasins où se trouvaient entreposés grains et fourrages et des casernes dans lesquelles pouvaient trouver place quatre mille cavaliers et vingt mille fantassins.(16) Dans cette esquisse succincte de la Carthage punique, nous nous sommes limité à quelques points sûrs, parce qu'ils se fondent sur des textes classiques, corroborés par un siècle de recherches sur le terrain. 57

Mais il ne nous faut pas faire un grand effort d'imagination pour entrevoir la ville dans son ensemble, avec ses rues et ses places, ses ateliers et ses entrepôts, ses palais et ses temples derrière de hauts murs. La première Carthage devait apparaître à tous ceux qui s'en approchaient par mer comme une grande et belle cité.

- Les

activités.

Dans cette ville, dont nous avons esquissé la structure, se trouvaient concentrées les activités qui ont fait la puissance et la richesse de l'Etat carthaginois. La première place revenait aux échanges avec les pays d'outre-mer. Le Cothon était animé par un incessant mouvement de navires en provenance ou à destination de tous les ports de la Méditerranée. Héritière des traditions de Tyr, Carthage devait sa fortune à la qualité comme au nombre de ses vaisseaux, qui furent longtemps les meilleurs du monde. Elle la devait aussi à l 'habileté de ses marins qui avaient une connaissance inégalée des routes maritimes. Non contents de sillonner la Méditerranée en tous sens, ils ont franchi les Colonnes d'Hercule pour s'ouvrir de nouveaux champs d'action: sur les côtes de l'Afrique, grâce à l'expédition d 'Hannon, et sur les côtes de la Gaule et des Cornouailles, grâce à l'expédition d'Himilcon. On sait bien ce que les navires de Carthage transportaient dans leurs cales. A l'exportation, figuraient tous les produits de l'arrière-pays: céréales, huiles, vins, miel, cire, et tous les produits de l'industrie carthaginoise pourpre, étoffes, cuirs, céramiques, pièces d'orfèvrerie, bijoux, joyaux. A l'importation, figuraient des métaux - fer, cuivre, étain, argent, or - des laines et des peaux, du bois et du sparte, des salaisons et des vins, des céramiques et des verreries. Mais les marchands et les marins puniques ne se limitaient pas à transporter des produits en provenance ou à destination de Carthage: ils prenaient part aux échanges de tous les pays, achetant ici pour revendre là, faisant commerce de tout et tirant profit de chaque opération. Dans les temps antiques, les Carthaginois ont joué un rôle comparable à celui des Hollandais et des Anglais, dans les temps modernes. Reçus partout, ils n'avaient pas de peine à se faire comprendre. Omnes linguas seit, il sait toutes les langues, dit-on du Pœnulus de Plaute. Ainsi, le port de Carthage était le siège d'une activité intense avec l'incessant mouvement des navires, en partance pour de lointaines destinations ou venant jeter l'ancre, au terme d'un long voyage. A tous ceux qui montaient sur les vaisseaux comme marchands, marins ou rameurs, s' ajoutaient tous ceux qui, à terre, chargeaient ou déchargeaient amphores et ballots et s'affairaient dans les entrepôts et sur les quais(!?). Les Carthaginois ne s'adonnaient pas seulement au commerce et à la navigation, certains se consacraient à l'agriculture et à l'élevage dans les vergers et les jardins de Mégara comme dans les domaines de l'arrièrepays. D'autres se livraient à des activités industrielles. Carthage avait 58

d'importants chantiers navals dans lesquels on mettait en oeuvre des essences fournies par les forêts africaines ou importées d'outre-mer. Les Carthaginois excellaient dans le travail du bois: on appréciait partout " les fenêtres et les lits puniques", comme" l'assemblage à la mode punique ", et les Romains s'empresseront d'adopter plus d'un procédé des charpentiers et des menuisiers de Carthage. Si la plupart des métaux devaient être importés, il y avait d'habiles artisans pour fondre le fer, le cuivre et l'étain et façonner armes, outils et machines. Nombreux étaient les ateliers où l'on fabriquait de la pourpre, tissait des toiles et des draps ou tannait des cuirs (le corium puniceum était justement réputé). L'industrie de la céramique est attestée par les milliers de poteries de toutes formes et de tous usages que les fouilles entreprises depuis la fin du siècle dernier ont permis de retrouver. Parmi les industries puniques on peut encore citer la verrerie et la glyptique, l'orfèvrerie et la joaillerie, qui fournissaient aux marchands carthaginois des monnaies d'échange sur tous les marchés du bassin méditerranéen. Enfin, le développement urbain impliquait l'effort d'une nombreuse main-d'oeuvre pour tailler la pierre et le marbre, élever les murs et parer les édifices d'une décoration plus ou moins somptueuse(lK). Carthage fut peut-être à un moment" la ville la plus riche du monde ", comme l'affirme Polybe. Mais les Carthaginois ne furent pas seulement animés par la passion du commerce et l'amour du profit. Avec la richesse, le goût leur est venu des belles choses. Le sac des villes de Sicile leur permit de faire main basse sur de belles statues de marbre ou de bronze, dont ils parèrent leurs rues et leurs places. Il fut un temps où Carthage eut ses artistes: des sculpteurs grecs, établis à demeure, tell 'illustre Boethos, s'employaient à exécuter les commandes de l'Etat ou de riches amateurs. Comme les arts, les lettres étaient à I'honneur: des écrivains ont composé des livres en langue punique, dont le sénat romain, après la ruine de Carthage, fit don aux princes africains. Les classes instruites se sont ouvertes aux influences helléniques('9). Par plus d'un trait, la Carthage des derniers siècles ressemblait aux cités grecques de Sicile que ses flottes
visitaient(20) .

- La population Cette ville, dont nous avons esquissé la structure et rappelé les activités, avait une population nombreuse. Les premiers éléments, on le sait, venaient d'Asie: membres de l'aristocratie tyrienne qui accompagnèrent dans sa fuite la princesse Elyssa et fondèrent Carthage. D'autres Phéniciens au cours des âges vinrent peupler la cité. Ces orientaux prirent femme dans le pays et mêlèrent leur sang à celui des indigènes. Ceux qui sont passés à I'histoire sous le nom de " Puniques" sont nés de la rencontre entre Phéniciens et Libyens. Carthage n'en avait pas moins un caractère quelque peu cosmopolite. Les mercenaires qui constituaient le 59

gros de ses armées comprenaient des Espagnols et des Baléares, des Gaulois et des Etrusques, des Siciliens et des Grecs. Quant aux esclaves, ils provenaient de tous les pays méditerranéens. Mais à combien s'élevait la population de la cité? Strabon, à l'époque de la troisième guerre punique, l'évaluait à sept cent mille âmes. Ce chiffre est, à coup sûr, excessif pour la ville. La Carthage punique n'était pas plus étendue que la Carthage romaine, dont la cadastration couvrait 315 hectares. Pour contenir la population que lui prête Strabon, la ville aurait dû avoir une densité supérieure à 2 000 hb à l'hectare. Le chiffre est encore excessif pour la ville avec sa banlieue. Celle-ci, d'une supérficie de quelque deux mille hectares, ne pouvait avoir une densité plus élevée que celle des zones les plus peuplées de la Tunisie moderne, qui est de 5 000 hb au km2. Tous comptes faits, Carthage pourrait avoir eu trois cent mille âmes, dont deux cent dans la ville et cent dans la banlieue. Si le chiffre de Strabon est excessif, il n'en traduit pas moins l'impression que pouvait faire la première Carthage, l'une des plus grandes villes du monde
antique, et l'une des plus peuplées(21).

2. TImes En regard de la Carthage punique, bien modeste devait être alors Tunes dont l'existence est positivement attestée dès le début du IV. siècle avant I.-C. Diodore de Sicile nous apprend en effet qu'en 395, au lendemain de la défaite essuyée par Himilcon devant Syracuse, le général carthaginois avait abandonné les indigènes qui servaient dans son armée pour s'enfuir avec les citoyens. Les Libyens, déjà las d'une administration tyrannique, exaspérés par cette trahison, se soulevèrent et leurs forces furent grossies par de nombreux esclaves. Deux cent mille insurgés, nous dit-on, vinrent alors bloquer la capitale punique, après s'être emparés de Tunes(22). Plus d'une fois, dans les siècles qui suivent, il en est fait mention dans l'histoire
militaire de Carthage. Tunes est occupée par Agathocle(23),par Régulus(24),

par les mercenaires révoltés(25), Scipion l'Africain(26). ville dont le par La nom se présente sous la forme Tuv1Jschez Diodore de Sicile, Polybe, Appien, sous la forme Tunes ou Tynes chez Tite-Live, est placée à une distance de Carthage chiffrée à 120 stades par Polybe(27) à environ quinze et mille pas par Tite-Live(28), qui correspond à 21 ou 22 kilomètres. Mais ce Polybe faisait erreur, ainsi que Tite-Live qui a repris les indications fourC'est à 16 km de la métropole punique, sur la nies par l'historien grec(29), colline où s'élèvera un jour la qa~ba arabe, qu'était située cette ville, dont Polybe et Tite-Live nous apprennent qu'elle était défendue" par la nature". Elle était par ailleurs munie de remparts, auxquels s'ajoutait peut-être un ouvrage fortifié, une sorte de citadelle. Ainsi, Tunes tirait sa force, et de son site naturel, et des fortifications dont elle avait fait l' objet(30). rôle qu'elle joua dans la guerre des Mercenaires - le chef libyen Le
Mathos y établit son quartier général 60

- incline

à penser qu'elle était restée,

sous la domination carthaginoise, " un des principaux centres de la race aborigène "(31), ainsi que l'a écrit Ch.Tissot. Selon toute vraisemblance, le
gros de sa population était constitué par des paysans qui cultivaient les champs à l'entour, auxquels s'ajoutaient sans doute des pêcheurs qui lançaient leurs filets dans la lagune, et des artisans: tisserands, potiers ou forgerons. Aux Libyens, devaient se mêler quelques Carthaginois, des marchands notamment, venus de la grande cité voisine que l'on apercevait des hauteurs sur lesquelles Tunes était perchée. Quoi qu'il en soit, des découvertes archéologiques attestent que la langue et la civilisation carthaginoises pénétrèrent dans la ville berbère(32).Tunes qui, pendant la troisième guerre punique, resta fidèle à Carthage, fut détruite, avec elle, par Scipion Emilien(33). II - L'EPOQUE ROMAINE Carthage fut détruite en 146 avoJ.-C., son sol voué à l'exécration et son territoire érigé en province romaine. Il faudra plus d'un siècle pour qu'une autre ville s'élève sur le même emplacement. En 122, Caius Gracchus, qui s'attachait à résoudre la grave crise sociale que les conquêtes de Rome avaient ouverte en Italie, débarqua sur la terre d'Afrique, avec six mille paysans sans terre pour y fonder une colonie: la Colonia Junonia Karthago, dont le nom rappelait la vieille fondation phénicienne et sa divinité tutélaire, Tanit, assimilée à Junon. Le tribun de la plèbe se garda de violer l'interdit qui pesait sur le sol de la ville détruite, mais il procéda à la cadastration de toute la campagne environnante dont les traces sont
encore visibles - carrés parfaits d'une superficie de quelque cinquante hectares que limitent des chemins et des pistes - et attribua des lots aux six

mille colons qui l'avaient accompagné. Cependant, l'action de ce réformateur hardi ne laissait pas d'inquiéter la classe sénatoriale jalouse de ses privilèges. Au lendemain de l'assassinat de C. Gracchus, en 121, la Lex Sempronia, en application de laquelle la Colonia Junonia Karthago avait été créée, fut abrogée. On discerne mal à travers les textes de la Lex Balbia de 119 et de la Lex Thoria de 111 quel put être le sort des colons de 122. S'ils furent privés des avantages dont jouissaient les colonies officielles, bon nombre d'entre eux, sans doute, mirent leur lot en culture. De fait, on a pu reconnaître quelques vestiges de leur établissement en marge du sol maudit de la ville punique. L'oeuvre amorcée par C. Gracchus devait être reprise par Jules César. Celui-ci, en effet, ordonna en 44 avoJ.-c. la création d'une nouvelle colonie, la Colonia Julia Karthago, et allotit au profit de trois mille soldats et paysans pauvres de la Péninsule les terres encore libres de la campagne carthaginoise: il n'osa pas néanmoins enfreindre la dévotion aux dieux infernaux dont le sol de la ville punique avait fait l'objet. Ce sera Octave qui, en 29 avoJ.c., après avoir envoyé son légat Sentinus Saturninus pour exorciser le sol maudit, prendra la décision de restaurer Carthage. Son 61

assiette fait l'objet d'une cadastration urbaine, et c'est conformément à un plan que la ville est reconstruite, à 1'heure où Virgile dans l' Enéide chante sa fondatrice sous le nom de Didon. La deuxième Carthage ne tarda pas à remplacer Utique dans la fonction de capitale de la Proconsulaire. La ville se développe, au fur et à mesure que sa population augmente et que ses activités prospèrent. La munificence de ses citoyens les plus fortunés la dote de somptueux édifices. Sur elle se penche la sollicitude des empereurs: Hadrien y ordonne la construction d'un aqueduc; Antonin restaure son forum détruit par un incendie et y élève des thermes colossaux; Commode la dote d'une escadre. Pour elle, comme pour les autres cités romaines d'Afrique, l' apogée a dû correspondre au lie siècle de notre ère. A partir du III" siècle, en effet, Carthage ne manque pas d'être affectée par la décadence de l'Empire et les révoltes incessantes qui ont succédé à la paix romaine. Quand les Vandales, après avoir traversé la Gaule, l'Espagne et l'Afrique du Nord, entrent à Carthage en 439, leur chef, Genseric, en fait la capitale de son empire qui embrasse la Proconsulaire, la Numidie orientale, la Sicile et la Sardaigne. Un siècle après, sous le règne de Justinien, .les armées du général Bélisaire reconquièrent l'Afrique sur les Vandales, et en 533, Carthage devient la capitale d'une province byzantine, gouvernée d'abord par un préfet du prétoire et un magister militum, puis par un exarque. Mais la vieille cité, qui reçoit le nom de Karthago Justiniana, en l'honneur de l'empereur de Constantinople, n'arrive pas à retrouver la grandeur et l'éclat de son apogée. C'est l'ombre d'eUe-même qui sera prise par les Arabes à la fin du VUe siècle. Il n'en reste pas moins que sur le site même de la première Carthage une deuxième Carthage a constitué pendant plus de sept siècles l'un des plus grands centres urbains du vieux monde. 1. La deuxième Carthage Comme nous l'avons fait pour la Carthage punique, il nous faut esquisser un tableau de la Carthage romaine, à la lumière des textes classiques et de l'exploration archéologique du site(34,.
- La Ville'35)

La Carthage romaine s'est développée selon un plan régulier, la cadastration urbaine de la Colonia Julia Karthago, que les recherches de Charles Saumagne ont permis de reconstituer avec la plus grande précision. Deux artères maîtresses, le Decumanus maximus et le Kardo maximus, longues de 1.777 m, larges de Il m 50, se coupant à angle droit en un point situé sur la colline de Byrsa, où fut placé le grôma de l' agrimensor, partageaient la ville en quatre centuries de quelque soixante hectares. Des artères secondaires, decumani, parallèles au Decumanus maximus, kardines, parallèles au Kardo maximus, subdivisaient chaque 62

centurie en cent vingt insulae rectangulaires de quelque cinquante ares. Vne entreprise de drainage que l'on date du IVe siècle devait développer sous les rues un réseau d'égouts d'une longueur de près de soixante kilomètres, et c'est à partir de ces égouts retrouvés que l'on a pu dessiner le plan de la ville reconstruite sur l'ordre d'Octave. En fait, l'archéologie a confirmé l'exactitude de la description qu'un auteur anonyme du IV. siècle donnait de Carthage, " si fière de l'ordonnance de ses rues et de ses places" que séparent tant de " lignes égales entre elles" et des" plantations ménagées le long de ses rues égales" La Carthage romaine avait son port, en bordure du rivage, mais à l'intérieur des terres, qui occupait le même emplacement que le Cothon de la première Carthage. Elle avait aussi son forum, que saint Augustin évoque dans une page de ses Confessions. On a cru longtemps qu'il était situé dans la ville basse, au voisinage du port comme l'agora punique: en faveur de cette localisation, on invoquait un fragment d'inscription découvert en ces lieux, contenant le motforu(m). Mais les fouilles entreprises au cours des dernières années sous le patronage de l'V.n.e.s.c.o. ont apporté la preuve que le forum de la Carthage romaine se trouvait sur la colline de Byrsa, dont on a pu établir qu'elle avait été arasée lors de la fondation de la Colonia Julia Karthago. C'est sur cette hauteur que l'on a toujours placé le palais des Proconsuls romains, dans lequel s'installèrent les rois vandales au Ve siècle et les préfets byzantins au VI<siècle. Dans la ville haute comme dans la ville basse, la piété avait multiplié les temples en l 'honneur des dieux de Rome, assimilés souvent aux dieux du Panthéon carthaginois. Citons, entre autres, la Capitole consacré à Jupiter, Junon et Minerve, sur la colline de Byrsa ; le temple d'EsculapeEshmoun à la place même qu'il occupait dans la citadelle punique; les temples de Junon Caelestis - Tanit, et de Saturne - Baal Hammon, non loin du port; le temple de Demeter sur la colline de Bordj-Djedid. Des temples avaient été consacrés à des abstractions personnifiées, comme la Concorde ou la Mémoire, et à la célébration du culte impérial. Comme à Rome, plus d'un dieu oriental eut son temple à Carthage. Le fait est certain pour Serapis, dont le temple - Serapeum - se dressait au lieu-dit Douimes, et Cybèle dont le temple - Metroon - était situé sur les pentes de la colline de Byrsa. Les juifs, nombreux à Carthage, y avaient ouvert des synagogues, et c'est sans doute à partir d'elles que la religion chrétienne commença à se répandre dans la province d' Afrique(J6). Quand le christianisme eut acquis droit de cité, les basiliques se multiplièrent à Carthage, dont l'évêque était primat d'Afrique et où se tinrent de nombreux conciles. A celles qui furent construites au cours des premiers siècles, s'ajouteront quelques créations vandales et byzantines. Les textes nous font connaître les noms de vingt-trois basiliques de Carthage. On a certainement retrouvé la Basilique Majeure au lieu dit Mcidfa ; l'une des basiliques placées sous le vocable de saint Cyprien, au lieu dit Sainte63

Monique. Mais il n'a pas été possible d'identifier sûrement les basiliques découvertes aux lieux dits Damous-Karita, Douimès, Bir-Knissia. Les textes font état de l'existence de monastères: monastère de Bigua, monastère de Justinien et monastère de Saint-Etienne. De ce dernier seul, les vestiges ont été retrouvés sur la colline de Bordj-Djedid(31), Carthage était pourvue de tous les édifices qui, dans les villes romaines, étaient consacrés aux loisirs d'hommes libres, se déchargeant sur les esclaves de tous les travaux. Théâtre, où l'on pouvait applaudir tragédies, comédies, pantomimes; Odéon, qui était réservé aux concerts et aux représentations musicales; Amphithéâtre, où se déroulaient combats de gladiateurs et naumachies; Cirque, aménagé pour les courses de chars; Stade enfin, où les athlètes rivalisaient de puissance et d'adresse pour le lancement du javelot ou le pugilat. A l'exception du stade dont on ignore l'emplacement exact, les ruines de ces édifices ont été découvertes, qui s'alignent en fonction des decumani et des kardines de la cadastration urbaine. A toute heure du jour, en hiver comme en été, des thermes permettaient de s'abandonner aux douceurs de la détente et à l'agrément des entretiens familiers. Des fouilles récentes ont révélé les dimensions colossales des Thermes d'Antonin, élevés en bordure du rivage(38).Mais des textes font état d'autres thermes dont ils nous donnent le nom: Thermes de Gargilius, Thermes de Maximin, au cours des premiers siècles; Thermes de Thrasamund sous la domination vandale et Thermes de Théodora, après la reconquête byzantine. Exception faite pour les Thermes de Gargilius, on n'en a pas trouvé trace et on ne peut en préciser l'emplacement. Entre ces édifices publics, où triomphait l'art greco-romain, avaient pris place immeubles de rapport avec boutiques au rez de chaussée et appartements à l'étage; maisons modestes du petit peuple et somptueuses villas des riches familles dont on admire aujourd'hui les belles mosaïques au Musée du Bardo, et que l'on se représente à l'image de la" Maison de la Volière" que les fouilles ont exhumée. Elles s'élevaient le long de rues dallées, bordées d'arbres: nous ne savons à quel decumanus ou à quel kardo correspondaient celles dont le nom nous a été conservé: via Argentariorum, via Salutaria, via Caelestis. Aux maisons ainsi qu'aux édifices publics, l'eau était fournie, comme à l'époque punique, par la source qui jaillit au pied de la colline de BordjDjedid, au lieu dit" Fontaine aux mille amphores ", par les puits de la presqu'île et par les citernes privées où l'on recueillait les eaux de pluie. Mais la Carthage romaine bénéficia d'autres aménagements. Les citernes de La Malga, à en juger par leur orientation, conforme à celle de la cadastration rurale, remontent à l'époque où s'installèrent les colons de C. Gracchus ou de J. César, et elles furent d'abord alimentées par les seules eaux de pluie. Mais au lIe siècle, sur l'ordre de l'empereur Hadrien, un aqueduc de 132 kilomètres amena jusqu'à Carthage les eaux d'abon-

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LA CARTHAGE ROMAINE Plan de la Colonia Julia Karthago, avec ses quatre centuries divisées en 120 insulae. 1. Capitole; 2. Palais des Proconsuls; 3. Théatre ; 4. Odéon; 5. Amphithéâtre; 6. Cirque; 7. Citernes de La Malga ; 8. Citernes de Bordj Djedid ; 9. Thermes d'Antonin; 10. Thermes de Gargilius. (D'après A. Lézine, Architecture Romaine d'Afrique, Paris, 1962). 65

dantes sources des massifs montagneux du djebel Zaghouan et du djebel Djouggar. Cet aqueduc, dont les arches monumentales se dressent encore sur des kilomètres, mais dont il ne subsiste aux abords de Carthage que des ruines informes, alimenta non seulement les vieilles citernes de La Malga, mais encore de nouvelles citernes, s'inscrivant, cette fois, dans le cadre d'une insula de la cadastration urbaine - les citernes de Bordj-Djedid - qui assuraient l'alimentation en eau des Thermes d'Antonin. De toute évidence, l'eau emmagasinée dans les réservoirs était conduite par des canalisations dans les divers quartiers de la ville. C'est au-delà des limites de la cadastration urbaine que se trouvaient les nécropoles de la ville romaine: cimetières païens et cimetières chrétiens. Plus loin, s'étalait une banlieue très étendue, comprenant une partie occupée par des constructions modestes, dans lesquelles s'entassait la population pauvre, et une partie couverte de vergers, de jardins et de maisons de plaisance qui, par plus d'un aspect, devait rappeler la Mégara pumque. La deuxième Carthage demeura longtemps sans enceinte. De quelle utilité eût -elle été dans une Afrique pacifiée, aux siècles d'or de la puissance romaine? Mais en 425, l'empereur Théodose II jugea nécessaire de la mettre à l'abri d'une attaque des Barbares, en l'entourant de murailles. Après avoir réussi à s'emparer de Carthage, les Vandales négligèrent de les entretenir, mais elles furent restaurées au lendemain de la reconquête byzantine Cependant, faute d'avoir retrouvé des vestiges de cette enceinte, on ne peut en préciser le tracé, et l'on a renoncé à savoir où se trouvaient les neuf portes qui, dans les derniers temps de Carthage, donnaient accès à la cité. - Les activités Le développement de la deuxième Carthage fut à la mesure d'une cité qui assuma de multiples fonctions. Capitale de la Province romaine d'Afrique, elle fut aussi une importante place commerciale, un grand centre industriel et une ville de culture. Dans les années qui ont suivi la fondation par Auguste de la Colonia Julia Karthago, le Proconsul nommé par le pouvoir impérial pour gouverner la Province romaine d'Afrique, qui jusque-là siégeait à Utique, vint s'établir à Carthage. Avec le Proconsul, dont le palais se dressa sur la colline de Byrsa, sont venus s'installer les bureaux de l'administration proconsulaire avec leurs nombreux fonctionnaires. Métropole politique et administrative de la Proconsulaire, Carthage ne tarda pas à être la principale place commerciale du pays. Le vaste réseau routier construit à partir du premier siècle de notre ère, par la Legio III Augusta, facilita la circulation et les échanges dans toute l'Afrique romaine. Carthage se trouva reliée à toutes les régions et à toutes les villes de la Proconsulaire, comme aux provinces voisines. Une voie reliait

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Carthage à Hippo Regius, en passant par Utique, Hippo Diarrhytus et Thabraca ; une autre voie la reliait à Hippo Regius, en passant par Vaga et Bulla Regia; une voie la reliait à Sicca Veneria, qui se dédoublait pour gagner, soit Theveste, soit Sufetula ; une voie la reliait à Curubis, en passant par Missua et Clupea ; une voie la reliait à Alexandrie, en passant par Neapolis, Hadrumète, Tacapae, Oea, Leptis Magna et Cyrène. Ainsi, de nombreux produits agricoles ou miniers pouvaient être acheminés vers Carthage pour satisfaire à la consommation de sa nombreuse population comme pour être exportés. Aussi bien, les marchandises importées par Carthage pouvaient gagner les diverses régions de l'arrière-pays comme les pays voisins. Carthage fut alors le grand port du blé, qui venait s'entasser dans de vastes silos, horrea, avant que des navires ne le chargent à destination de l'Italie. Les grains d'Afrique, sans lesquels Rome n'eût pu vivre, furent d'abord transportés par de riches armateurs, les navicularii de Carthage, entre autres, qui, comme l'atteste une mosaïque, avaient leur statio dans le forum des corporations d'Ostie. Mais, à la fin du lIe siècle, l'initiative privée dut paraître insuffisante, et l'empereur Commode dota la ville d'une escadre pour l' annone : classis annonaria commodiana. La capitale de la Proconsulaire devait encore concourir avec les autres ports d'Afrique à l'exportation des produits de l'arrière-pays: minerais, bois, huiles, vins, et des fauves pour les jeux du cirque. Elle recevait d'outre-mer marbres, métaux, armes et tissus de luxe. L'activité commerciale de Carthage, qui connut son plus grand développement à l'apogée de l'Empire, se contracta lors de la crise du nI" siècle. Après la conquête vandale, des échanges se poursuivent avec la Sicile et l'Orient, mais le blé cesse d'être acheminé vers Rome, et la flotte frumentaire est utilisée pour de fructueuses razzias sur les côtes d'Italie, de Dalmatie et de Grèce. Après la conquête byzantine du VI" siècle, des navires sortent à nouveau du port de Carthage, chargés de l' annone, mais au lieu de se diriger vers Rome comme autrefois, ils font voile vers Constantinople, et les échanges se réduisent à la mesure d'une Province amenuisée par la révolte et la sécession des populations berbères(39).

Grande place commerciale, Carthage était aussi un important centre industriel. On a de bonnes raisons de penser que la construction navale y était active, et que de nombreux chantiers s'étaient établis aux alentours du port, qui trouvaient dans les forêts de l'arrière-pays le bois nécessaire à la fabrication des quilles, des mâts et des rames. La ville avait ses fonderies et ses fabriques, où l'on traitait fer et plomb des mines africaines, ainsi que cuivre et étain d'importation. L'industrie du bâtiment occupait une nombreuse main-d'oeuvre, libre ou servile, qui se consacrait à la taille de la pierre et du marbre, à la construction des édifices publics et privés dont l'ornementation faisait appel à de nombreux artistes: sculpteurs, mosaïstes et peintres. Pour satisfaire aux besoins de toutes les 67

classes, il existait des ateliers spécialisés dans le tissage des étoffes, la teinture des tissus, la confection des vêtements, le tannage des peaux et le travail du cuir. Comme à l'époque punique, étaient actives les industries de la céramique et de la verrerie, ainsi que celles de l'orfèvrerie, de la bijouterie et de la joaillerie. Les fouilles entreprises depuis la fin du siècle dernier ont permis de réunir des milliers de pièces attestant le savoir-faire

des artisans de la Carthage romaine (40).
Cité commerciale et industrielle, la Carthage romaine fut encore l'un des principaux foyers de la culture antique. Des écoles dispensaient aux enfants les rudiments du savoir, les adolescents pouvaient suivre l' enseignement de maîtres de talent, grecs ou latins, pour se former aux belles lettres, aux sciences et à la philosophie; ses bibliothèques étaient abondamment fournies de tous les ouvrages du temps. La littérature païenne y fut représentée par de nombreux écrivains dont Apulée, l'auteur de l'Ane d'or, est le plus grand. Mais c'est surtout la littérature chrétienne qui y brilla d'un incomparable éclat. Des luttes du christianisme pour triompher du paganisme, pour établir une orthodoxie face aux hérésies, sont nées les oeuvres de Tertullien, de saint Cyprien et de saint Augustin. Les lettres et les sciences ont continué d'être en honneur au Y. siècle et au YI. siècle. Les Yandales, conquis par la civilisation dont ils avaient triomphé, adoptèrent la langue et la culture latines comme en témoignent les oeuvres des poètes de l'Anthologie. Après la reconquête byzantine, Justinien dota Carthage d'une université, et le poète Corripus célébra en vers latins dans sa lohannide les victoires remportées sur les Berbères révoltés. Malgré son déclin, la ville avait conservé le prestige d'une métropole intellectuelle(4!). - La population Ceux qui peuplèrent la deuxième Carthage furent d'abord des Romains: descendants des colons de C. Gracchus, colons de Jules César, ainsi que tous ceux qui affluèrent de toutes les villes de l'Afrique romaine ou des diverses régions d'Italie. Mais très vite, aux Romains se mêlèrent des Puniques, des Libyphéniciens et des Libyens qui, au contact des Romains de souche ne tardèrent pas à se romaniser. La communauté de langue et de culture facilita la fusion des races, les différences de statut peu à peu s'estompèrent. Un peuple de Carthage se forma ainsi, qui participa sur un pied d'égalité, d'abord aux institutions municipales et un jour à celle de l'Empire même. Dans cette population on arrive à distinguer: des propriétaires qui vivent à la ville des revenus de leurs terres, tels ce seigneur Julius dont une mosaïque, découverte dans la ville haute, représente le domaine(42) ; des marchands qui réalisent de fructueuses opérations sur les produits de l'arrière-pays ou importés d'outre-mer; des fonctionnaires qui exercent une charge dans l'administration proconsulaire, à quoi il faut ajouter la foule de boutiquiers, d'artisans, d'artistes

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qu'implique nécessairement une grande ville. Cependant, il n'était pas à Carthage que des Latins d'origine ou de culture; les étrangers ne laissaient pas d'y être nombreux, qui se livraient au commerce ou exercaient un art: Grecs, Syriens et Juifs. Quant aux esclaves qui ramaient sur les galères, travaillaient dans les ateliers industriels ou servaient dans les riches maisons, ils appartenaient à tous les peuples sur lesquels s'était étendue la puissance romaine. Au V' siècle, les fonctionnaires de l'administration proconsulaire sont remplacés par les rois vandales et leur cour; les riches propriétaires romains prennent la route de l'exil et leurs domaines sont attribués aux compagnons de Genseric ; et les soldats barbares sont nombreux dans la capitale, lorsqu'ils ne sont pas engagés dans quelque expédition lointaine. Mais les Vandales, à leur arrivée en Afrique, ne comptaient pas plus de 80.000 personnes: ils ne s'établirent pas tous à Carthage, nombre d'entre eux périrent en guerroyant; les unions furent nombreuses entre les nouveaux venus et les femmes du pays; ainsi, dans leur capitale même, ils étaient promis à se fondre, peu à peu, dans la masse de la population romanisée. Au VI" siècle, la reconquête de l'Afrique par Bélisaire substitua l'administration du préfet du prétoire à la cour vandale, restaura les droits des propriétaires romains dépossédés et installa à Carthage une garnison byzantine, alors que les derniers Vandales, lorsqu'ils avaient pu échapper à la mort ou à l'esclavage, allaient chercher un refuge parmi les Maures. Au-delà des vicissitudes de l'histoire, le fond de la population de la cité resta constitué par des éléments d'origine diverse, mais profondément romanisés, que la reconquête byzantine du VI" siècle hellénisa quelque peu. Mais la présence de nombreux étrangers devait donner un caractère co~mopolite à la deuxième Carthage, comme à la première. A combien s'élevait la population de la Carthage romaine? Il n'est pas de texte qui nous en informe, mais on peut tenter de l'évaluer. Nous savons que la superficie couverte par la cadastration de la Colonia Julia Karthago était de 1.777 m x 1.777 m = 315 hectares. En prêtant à la ville, ainsi définie, une densité égale à celle de la Rome aurélienne qui, avec une population d'un million d'âmes pour une superficie de 1.386 hectares, était de 720 hb à l'hectare, on pourrait évaluer sa population à environ 225.000 hb. Mais la Carthage romaine a vite excédé les limites de la cadastration urbaine, dès lors qu'à la ville proprement dite s'est ajoutée une banlieue moins densément peuplée mais plus étendue. En lui attribuant une population deux fois moins nombreuse que celle de la ville, soit 110.000 hb, on pourrait estimer la population de la Carthage romaine à plus de trois cent mille habitants, étant bien entendu que ce serait un maximum, correspondant à l'apogée de la cité(43). Accrue à la veille de l'invasion vandale par les habitants de Rome qui vinrent s'y réfugier, après le sac de la Ville Eternelle par les Goths en 410, la population de Carthage demeura sans doute importante pendant le V' 69

siècle, car la conquête barbare ne s'accompagna nulle part, semble-t-il, d'une" discontinuité de la vie urbaine ". Mais on a de sérieuses raisons de croire qu'elle diminua considérablement après la reconquête byzantine: l'implantation des sépultures du VI"siècle témoigne d'une contraction de l'aire habitée, qui dut correspondre à une diminution sensible de la population urbaine. La Carthage du VI" siècle n'était plus celle qui, pour Ausone, disputait à Constantinople la deuxième place après Rome, et qui, pour Salvien, était une deuxième Rome sur la terre d'Afrique.
2. Thnes, Maxula, Naro Tunes, détruite par les Romains, selon Strabon, qui la nomme TvVlcr) se releva peut-être de ses ruines avant Carthage(45). Pendant toute la domination romaine, on n'a sur elle que de rares témoignages. Elle est figurée au nI" et au IVe siècle de notre ère sur la carte de Castorius, plus connue sous le nom de Table de Peutinger qui, à dix milles de Carthage, en arrière du lac Mais aucune de Tunis, porte Thuni : faute de copiste pour Thunis ?(46). vignette ne nous fournit une indication complémentaire sur la cité<47). Dans le système de routes de la province d'Afrique, qui rayonnait à partir de la Carthage romaine, la ville de Tunes ne jouait qu'un rôle secondaire: c'était, non une mansio, halte obligatoire après une journée de marche, mais une mutatio, simple relais de poste(48).Ceci explique qu'elle soit passée sous silence par l'Itinéraire d'Antonin, qui n'indique pas toutes les routes, cite les mansiones, mais omet les mutationes(49). Une médiocre compilation du Vne siècle, mais qui utilise des sources plus anciennes, la Géographie de l'Anonyme de Ravenne, n'en mentiQp,p,epas moins Tunes, sous la double forme Thunus et Thunos(50).On n'a guère découvert d'inscription latine qui apporte une information utile sur la ville pendant la domination romaine(5J). La ville, latinisée, fut christianisée et devint le siège d'un évêché. Le nom est parvenu jusqu'à nous de l'évêque Lucianus, episcopus plebis Tuneiensis, qui se rendit en 411 à la conférence de Carthage(52). Sous la domination vandale, la ville aurait été dotée de thermes, si l'on considère que c'est à Tunis que le prince Gebamund éleva les thermes dont une inscription métrique perpétue le souvenir:
Restitution du C.IL :
Cerne salutiferas sp[lendent)i hie ubi Vulcano Ne[ptunus) nee necat undaf[ocum, Gaude operi, Gebam[unde, marmore Baias, certat amore tu)o, regalis origo,

qui calidos aest[us tin)gere quaeris aquis ; n]ec nocet ignis aquas.

deliciis sospes ute[re cum) populd5-'J.

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Après la reconquête byzantine, un texte mentionne encore un évêque de Tunes, du nom de Sextilianus. C'est lui qui fut délégué en 553 au concile de Constantinople pour y représenter l'archevêque de Carthage, Primosus, et tous les pères du concile de la province proconsulaire: " Sextilianus misericordia Dei episcopus ecclesiae catholicae Tuniensis agens vicem Primosi archiepiscopi Carthaginis totiusque concilii provincialis ". La christianisation de Tunes, attestée par la mention de ses évêques, est encore prouvée par un certain nombre de découvertes archéologiques(54). Somme toute, on sait fort peu de chose sur la Tunes romaine. Le fait qu'elle fut le siège d'un évêque ne signifie pas qu'elle ait été une ville importante, car de très petites cités, voire des fermes isolées, eurent aussi leur évêque. Elle ne fut assurément qu'une modeste bourgade aussi longtemps que Carthage exista. Sur le rivage, au-delà de la passe naturelle par laquelle les eaux du lac de Tunis communiquaient avec la mer, le Katadas de Ptolémée et le Potamos du Périple de Scylax, se trouvait la ville de Maxula, sur l'emplacement de l'actuelle Radès(55).Le nom de Maxula, d'origine évidemment libyenne, laisse à penser qu'elle exista avant l'époque romaine(56), mais nous n'en savons rien avant le premier siècle de notre ère. Colonie julienne fondée par Octave, que cite Pline l'Ancien(57), Maxula figure sur la Table de Peutinger, à sept milles de Carthage, par la route qui la reliait directement à la capitale de la Proconsulaire; la vignette qui orne son emplacement sur la carte représente deux tours: symbole de son statut ou ?(5K) L'Itinéraire d'Antonin mentionne deux Maxula : de son importance une Maxula Prates, à dix milles de Carthage, sur la route qui conduisait à Clupea en traversant le lac; une Maxula civitas, à dix-huit milles de Carthage, sur la route qui conduisait à Thaenae en contournant le lad59J. On s'accorde généralement pour n'y voir qu'une seule et même localité<60). Le surnom de Prates représente la contraction de per rates, d'abord conjecturée, puis prouvée par la découverte d'une inscription qui fixe la somme que doivent payer aux passeurs les voyageurs qui se proposent de franchir la passe naturelle mettant le lac de Tunis en communication avec la mer: " Quid rataris transeuntes dare debeant ". Ce tarif de péage indique le nombre de folles qu'ont à payer I'homme à cheval, I'homme à pied, le muletier, le chamelier, l'ânier, avec leurs bêtes, libres ou chargées(61). endant la période romaine, Maxula, comme toutes les colonies, a P son sénat, l'Ordo Maxul (itanorum] que mentionne une inscription(62J.Elle a son forum, sur lequel la piété, la reconnaissance et la vanité multipliaient les statues, et son Capitole. De riches propriétaires y possédaient de somptueuses demeures, alimentées en eau par des citernes que l'on a retrouvées, ornées de belles mosaïques, telle celle qui représente des sangliers et des ours apprivoisés, conservée au Musée du Bardd(3). Quand le christianisme, à partir de Carthage, se fut propagé dans la Province d'Afrique,Maxula eut ses martyrs: Maxulitani martiri auxquels fait allu71

BAIEO'UTIOUE

KARTHAGO.

GOLFE
LAC DE TUNIS
TUNES

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PERSIANAE

10km I

CARTHAGE ET SES ENVIRONS A L'EPOQUE ROMAINE

sion saint Augustin dans l'un de ses sermons(64). devint le siège d'un Elle évêché, et l'on connaît le nom de certains de ses évêques par les actes des conciles: le catholique Numidius, episcopus ecclesiae maxulitanae, qui prit part au concile d'Aquilée en 381, au concile de Carthage en 390, à la conférence de Carthage en 411 (au cours de laquelle il a pour adversaire le donatiste Felix, episcopus mazulitanus) et au concile de Carthage en 416(65) le catholique Carcadius Maxulitanus qui, en 484, fut déporté par ; le roi vandale Huneric ; un autre Numidius, episcopus plebis maxulitanae, qui participa au concile de Carthage en 525(66). la Maxula chrétienne, De les fouilles entreprises depuis le siècle dernier ont mis au jour de nombreux vestiges. La cité, pendant la domination vandale, fut choisie comme résidence royale par Genseric qui avait un palais ad maxulitanum lituS(67). Elle continua d'exister sous la domination byzantine jusqu'à la conquête arabe, à partir de laquelle son surnom de Prates s'altéra en Râdis(68). A l'est de Maxula, au pied du djebel Bou-Komin, sur l'emplacement de l'actuelle Hammâm-Lif, se trouvait Aquae Persianae. Le nom de cette localité, que cite Apulée dans l'une de ses Florides(69), un hommage à était L. Julius Perseus, cond[uctor] quattuor p[ublicorum] A(fricae), fermier des quatre contributions indirectes de la Province d'Afrique, que nous fait connaître une inscription découverte in situ, sans doute parce qu'il avait fondé ou restauré l'établissement thermal où les malades pouvaient se 72