Un air si démodé

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Un vieil homme entre dans la vie de Bruno le jour de l'enterrement du père de celui-ci. Hasard ou réalité, il semble avoir un air de ressemblance avec le grand-père de Bruno qui a disparu dès les premiers jours de la Seconde Guerre mondiale. Il était parti rejoindre les forces françaises en Angleterre. Depuis, plus de nouvelles. Cette nouvelle apparition sera-t-elle une opportunité de se lancer sur les traces du grand-père disparu ?


Publié le : mercredi 1 avril 2015
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EAN13 : 9782332906533
Nombre de pages : 158
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ISBN numérique : 978-2-332-90651-9
© Edilivre, 2015
Chapitre 1
L’orgue jouait un de ces airs éternels qui accompagnent votre état d’âme et qui crée en même temps votre tristesse. J’avais l’impression que ma tête était gonflée. Elle allait éclater ; c’est sûr ! Un tourbillon malsain emportait tous ceux qui étaient autour de moi. J’avais beau tourner le regard dans tous les sens, partout les visages plongeaient vers le sol. Tous pleuraient ou presque. Tous avaient leur mine la plus défaite. De circonstance ou sincère. Allez savoir. Moi, je souffrais. Profondément. Mais je ne devais pas le montrer. Pas trop. Nous sommes le 15 Novembre 1996. Je suis le fils de celui que l’on enterre aujourd’hui. Il me laisse seul. Je reste comme chef de tribu. Ou du moins ce que lui m’en a inculqué. La tête droite, raide ; le regard vide, horizontal. Mais de quelle tribu ? Je viens de perdre mon père. Mon unique père. Celui avec qui j’aurais pu partager tant et tant. Avec qui j’aurais dû partager tant ! Mais voilà, j’ai l’impression qu’il est parti trop vite. Je n’ai pas su. Il n’a pas pu ? Le prêtre va bénir le corps. Déjà l’assemblée bouge. L’adieu va être total. Il y a les amis du bureau. Et les ennemis. Il y a ceux aussi qui auraient aimé l’être, ami ou ennemi, mais qui ne furent rien ; alors ils essaient de se refaire aujourd’hui. Dieu saura reconnaître les siens ; qu’Il commence par mon père… La famille proche et éloignée est aussi là, bien sûr. Le cercle des amis s’est déplacé. C’est évident. Certains ne peuvent pas cacher leur détresse. Son ami d’enfance, celui de toujours, des grands et moins glorieux moments, a un regard perdu dans le vide. Vers nul part. Il y a l’autre, l’ami turbulent ; celui qui vit si indépendant qu’il pourrait se dire solitaire. Et pourtant il dépend tant des autres. Peut-être tant et plus de mon père. Il y a la famille, forcément éloignée car les années ont fait leur ravage dans une famille déjà peu nombreuse. Les cousins très éloignés qui viennent de presque toute la France et qui l’ont connu surtout jeune. Image idéalisée dans leurs yeux de celui qui part car c’est aussi leur jeunesse qui s’envole. Tiens, qui est celui-ci ? La coupe de son costume est trop ancienne, son style dépassé et son âge pas en phase avec les autres. Il a dépassé la limite d’âge des copains de mon père. Il se déplace avec une canne mais son allure est assurée, comme celle d’un homme qui en a vu de toutes les couleurs. Il marche debout ; c’est certain. Je ne l’ai jamais vu auparavant ! Ma mère me prend le bras. Je la regarde. Elle aimerait que tout cela cesse, je le sais. Elle voudrait se retrouver dans l’intimité de son appartement et pleurer tranquillement, sans tout ce monde où elle se sent perdue. Pour elle, l’existence vient de voler en éclat, il y a quatre jours, quand il a demandé à ce que l’on arrête les aides respiratoires après une dernière nuit de lutte acharnée contre la maladie. Il est parti presque naturellement après un combat éperdu. Mais, avec ce dernier souffle, ma mère a perdu aussi une grande partie de sa respiration. Nous l’avons assisté, ma mère, ma sœur et moi, jusqu’au bout. J’avoue que c’était presque grandiose. Je pensais – nous pensions – que cela pourrait peut-être le sauver. On a vu quelquefois des rémissions étonnantes. On y croyait de façon obscure. On voulait y croire pour de bonnes raisons. Cependant, nous nous rendions compte qu’il y avait quelque chose de définitif, un peu comme si la maladie avait gagné et que l’issue était inexorable. Ma mère qui avait passé toute sa vie avec lui le sentait bien. Il avait beaucoup lutté mais cette fois il allait perdre. Elle le savait plus que ma sœur et moi. Avec elle non plus, cela n’a pas été évident. Une mère avec un fils, ce n’est pas toujours simple. Aujourd’hui pourtant, je suis là à ses côtés pour assumer avec elle. Lui, l’inconnu, que j’ai vu tout à l’heure, il s’avance vers le cercueil et se recueille. Qui est-il ? Vraiment, je ne le connais pas. Sa façon de se mouvoir ne m’est pas inconnue. On dirait un peu celle de… mon père. Surtout sur la fin quand il était malade et fatigué de supporter cette maladie et ses traitements. On aurait dit que tous les moments les plus éprouvants de sa vie, il les avait là sur ses épaules et qu’il n’en finissait plus de les porter. Mais son allure était digne. Comme d’habitude. Oui, ça lui ressemble. C’est bien cela. Confusion des genres entre un vivant et un mort. Images du passé qui reviennent au présent.
Il y a ma sœur. Elle est là aussi ; digne, comme d’habitude. Je ne sais presque rien d’elle ou si peu. Nos vies se sont déroulées en parallèle sans presque se croiser. Je crois que je l’admire dans sa façon de vivre même si ce n’est ni la mienne ni celle à laquelle j’aspire. Elle pleure aussi, et ses enfants. Sur les quatre, il n’y a que les deux aînés qui sont là. Ce sont deux filles qui ont le même âge que mes deux fils, à une semaine près. Ah, mes fils, eux, ils sont un peu comme un prolongement de moi ! De tout ce que je suis et de tout ce que je n’ai pas réussi à être. L’inconnu s’éloigne de son pas digne mais hésitant. Il se retourne pour regarder une dernière fois le cercueil. Ma femme me tire par le bras pour me faire remarquer que le temps des condoléances est venu. Ils vont tous défiler, les uns après les autres. Suis-je, sommes-nous obligés de tous les voir ? Cher père, nos relations ont été si ratées et tu me laisses dans un tel désarroi.
Les jours qui suivent l’enterrement sont les plus durs et les plus beaux aussi. Les sentiments exacerbés suivent les moments de désespoir. On dirait que la vie prend son envol réellement dans ces moments-là. On se sent comme transcendé. Pourtant on devient simplement humain, pleinement humain. Tout l’espoir et tout le désespoir se donnent rendez-vous pour vous faire ressentir le cynisme du destin humain. Les vivicitudes du quotidien s’éloignent comme elles devraient le faire plus souvent plutôt que de vous prendre la tête à chaque instant et vous faire perdre de vue l’essentiel. Envolés, les managers ou les clients trop pressés. Disparus les klaxons stupides. Finis les curriculum vitae à remplir de vide. Les questions fondamentales reviennent alors. Le but du jeu, c’est quoi au juste ? Des personnes plus ou moins connues défilent devant nous, la famille proche. Je serre machinalement les mains qui se tendent. Je ne vois plus très bien ce qui se passe ; ma tête est prise dans un étau. Pourtant, une sorte de réconfort m’envahit. Je suis heureux de voir que mon père était si aimé. Ou si respecté ? Tout tourne dans ma tête et s’embrouille. Est-ce bien réel tout cela ? Tout flotte, par moments, dans ma tête comme dans un brouillard accompagné d’une apesanteur irréelle. Quelques jours après, alors que ce que l’on appelle la vie avait repris le dessus, je suis allé au cimetière. Après cette période de suffocation, je voulais retrouver un peu de plénitude. Une tombe, c’est un peu de chez soi au passé, mais sur un mode de compression. Imaginez un peu. Sous la dalle de marbre, il y a quatre générations de votre famille. Là, sous votre regard. On se sent comme à la maison. Le bruit en moins ! Parce que, eux, ils ne parlent plus, sauf par procuration. Vous devenez leur interprète. Et vous pouvez leur prêter les paroles que vous voulez. Une revanche posthume ! Enfin pour ceux que vous avez connus. N’est-ce pas chères grands-mères ? Ah, il y aurait de quoi écrire un roman si on vous rendait la parole ! Vos échanges de remarques pincées, grands-mères, étaient un modèle de guerre des tranchées en toute politesse. « Oh, mais moi, j’ai toujours aimé la campagne… » attaquait la grand-mère paternelle, bien assise dans un fauteuil sur la terrasse de la résidence secondaire de Son Fils. Fils unique, admiré et chéri ! « C’est fou comme je ne me ferai jamais au calme, au vert et aux p’tits oiseaux » rétorquait la grand-mère maternelle en ajoutant : « rien ne vaut le miel de la rue. Ses gens, ses bruits, ses ragots,… C’est tellement bon ! Ici, on dirait que tout est mort » Et toc. Là, c’était parti pour un échange au filet, correct mais cinglant. Les scènes les plus hilarantes se situaient au moment des repas. Là, c’était un peu comme un combat de judo où chacun s’observait pour savoir qui lancerait la première prise pour avoir le privilège d’être maître de la cuisine. Chacun y jouait des coudes pour prendre possession de l’évier et du plan de travail. Puis c’était pour mettre la table puis pour débarrasser. J’ai même vu des invités se voir retirer leur assiette avant qu’ils n’aient fini ! Et, toc, c’est une que l’autre n’aura pas débarrassée ! Je me souviens que cela mettait mon père dans des rognes pas possible. Aujourd’hui, il est
là, aussi, à quelques centimètres sous terre. « Tu viens de les retrouver et je suis sûr que tu as plein de choses à leur dire, à ton tour… ». En pleine rêverie, le bruit des feuilles mortes que l’on foule me ramène à la réalité. Il fait froid ; il fait gris en ce mois de Novembre. Comme cet homme, qui passe dans mon dos. La tête dans les épaules, le regard sombre. Sa démarche est lente, heurtée mais digne. Un homme qui marche debout. Un homme qui assume le poids d’être un être humain ! Avec une canne. Je l’ai déjà vu quelque part ? Oui, à l’église, c’est bien lui. L’homme au maintien si digne et si démodé ? Sorti d’un autre temps. Que fait-il ici, maintenant ? Il marche vraiment difficilement. Il s’arrête. Il faut que je m’adresse à lui. Il s’approche. – « Bonjour », C’est fou comme un mot banal peut devenir un océan d’espoir, une ouverture vers une nouvelle vie. C’est lui qui a parlé en premier. Le respect de l’âge m’a certainement clos la bouche. Ce n’est pas mon habitude, pourtant. Celui de respecter les aïeux, si ; celui de la fermer, non. – Bonjour, j’ai l’impression de vous avoir déjà vu. Plusieurs fois même. – Peut-être bien, rétorque-t-il, cela m’arrive souvent, à moi aussi. – Souvent quoi ? Que l’on vous ait déjà vu ! – Non, d’éprouver l’impression de déjà-vu, moi aussi. Déjà-vu de moi dans des scènes de la vie, déjà-vu des proches mourir. Les secondes s’égrainent au rythme de ses paroles. Soulignées comme des intonations d’une langue étrangère. Vibrantes comme des instants de vie en espoir majeur. Lentes comme des silences immobiles. La vie prend un sens que rarement elle atteint. Que se passe-t-il ? Quelle est cette pesanteur qui emplit ces instants et qui fait flotter mon esprit dans l’espace, devant cette tombe si lourde de conséquences ? – D’où venez-vous ? – Je ne sais trop ! – Pardon ? Je ne comprends pas très bien ! – Oh, rien. Simplement, ça veut dire que je ne sais plus qui je suis depuis 50 ans ; à peu près. Je suis ce que je suis depuis 1940. Mais avant j’étais un autre que je n’ai jamais connu… Ou retrouvé si vous préférez. – Je ne comprends toujours pas très bien. – Un traumatisme crânien en 40 m’a fait perdre la mémoire. Alors, j’ai bâti une nouvelle vie, mais il me manque la première partie. Essentielle. Celle d’où je viens. – Il vous manque vos racines… Mais pourquoi êtes-vous là ? Même si je ne comprenais pas tout à fait son désarroi, ce moment particulier de ma vie provoquait en moi une empathie exacerbée et j’étais prêt à tout accepter ; trop vite peut-être. J’oubliais ma dernière question et je replongeais subitement dans mon recueillement. Moi, je viens de perdre mon père et c’est définitif, ici bas. Pas d’état d’âme à avoir sur la personnalité d’un étranger. Pourtant ces dernières paroles m’avaient marqué. Je pensais qu’un homme qui paraît bien campé dans sa destinée peut rapidement confier ce manque béant à un « presqu’inconnu » uniquement parce que cela le travaille à chaque instant. Ne pas se connaître parce que l’on ne connaît pas son passé, ses racines, son origine, ce doit être comme avancer dans le brouillard. Il doit manquer tout un paysage déjà parcouru qui donne les clefs pour bien avancer dans le décor du présent. On ne se construit pas en dehors d’un contexte, simplement par adhésion ou par répulsion. Rarement sans référent ! Et c’est vrai que de ne pas avoir de point de départ, ni de cocon d’élevage doit être déséquilibrant. Ou étourdissant, peut-être, car on peut tout imaginer et partir dans toutes les hypothèses. Qui est-on vraiment ? Qui était-on dans une vie inconnue ? On doit alors pouvoir construire les destinées les plus folles à partir des origines les plus incroyables ! Mais n’est-ce pas là la liberté à l’état pur ? Pouvoir se construire comme on le décide à tout moment à partir de rien.
Le champ des possibles est ouvert. Pendant que j’étais perdu dans mes pensées vagabondes, le petit homme était reparti vers son destin. Ça m’ennuyait de ne pas l’avoir retenu. Je me demandais si l’on pouvait retrouver son passé plus facilement aujourd’hui à l’aide d’internet ? Je repense à toute ma famille, à ceux bien vivants. Je me dis qu’il faut vivre à fond le moment présent et partager pleinement. Je ne l’ai peut-être pas assez fait auparavant et cette disparition d’un être cher me le rappelle. Les images défilent, bons et moins bons moments, et j’imagine ceux à venir. N’est-ce pas, chers ancêtres, sources de tous mes tracas présents, origines de tous mes espoirs ? Je repars vers ma voiture. Machinalement, je fouille mes poches et j’y trouve un petit papier froissé, écrit à la hâte. C’est l’inconnu qui a dû écrire cela : « si vous voulez fouiller avec moi dans un passé trouble, rendez-vous au Saint-Malo, rue du Départ, à Montparnasse, samedi à 10 heures ». Signé : « Roger ». Gonflé le papi, mais ça me plaît. Ce petit côté « enquête policière » qui transparaît au travers des lignes énigmatiques m’intrigue et m’attire. Une bonne façon de sortir du quotidien et de faire fonctionner sa tête pour amonceler indice sur indice et retrouver un passé. En même temps, le deuil est lourd et ma tête semble embrumée dans des images du passé qui s’entrechoquent. Prendre un peu de temps pour moi serait aussi une bonne idée. Le vieil homme s’appelle Roger. Comme le grand-père que j’ai connu, du côté de ma mère. Il était un être extraordinaire, plein de douceur et de gentillesse sous des dehors bougons. Il a été une sorte de père pour moi. M’accompagnant au sport, venant me chercher au lycée. Si discret, mais si présent. Un confident attentif de mes émotions. En quelques jours, le passé fait surface par tant de coïncidences. Alors, rendez-vous au Saint-Malo, je ne connais pas, mais le nom sonne bien pour un départ d’aventure… Et j’ai envie de savoir d’où il vient, ce qu’il veut vraiment trouver et pourquoi il était là. J’ai besoin de savoir, moi aussi, où plongent ses racines !
Chapitre2
Je presse le pas. Je suis en retard comme souvent dans cette ville où tout va vite mais où l’on perd du temps dans des embouteillages imprévisibles. Je cours maintenant à mon rendez-vous avec Roger pour rattraper un peu de temps. J’aperçois Roger à travers les vitres du Café. Roger, lui, semble tranquille. Il est sur un autre registre. Un peu toujours absent du présent. Il y a comme une exigence de vie dans sa façon d’être. Une force souterraine qui l’a porté jusqu’à cette église puis ce cimetière et qui a dû le porter en de nombreux lieux et situations. La force de celui qui cherche toujours à comprendre. Il m’a donné rendez-vous dans un café du coté de Montparnasse. Un quartier vivant comme je les aime où le spectacle de la comédie humaine se joue à tout instant. La vie y est vivante, palpable. Il était pressé au cimetière. Etonnant pour un vieil homme de vouloir continuer à brûler la vie comme un jeune. Il y a en lui une sorte de lumière qui brille. Il se cherche et se recherche sans répit. Oui, c’est cela son regard est habité de cette quête. On ressent en lui une exigence de vie. Perdue de vue depuis de longues années. Lui, bien sûr ; c’est lui qu’il cherche et c’est aussi sa force ! Oui, je ressens en lui la pulsion de ceux à qui il manque une pièce du puzzle pour vivre pleinement. Et mourir en toute plénitude. Quelle que soit cette pièce d’ailleurs. Je suis sûr que c’est la même force qui pousse certains à réussir, d’autres à créer leur œuvre, d’autres à accrocher une médaille. J’ai perçu en lui cette envie sourde mais si forte de la quête d’un être. Peut-être recherche-t-il aussi quelqu’un d’autre ? Un enfant ? Qu’il a eu ou pas ? Est-ce sa femme ? Qui lui manque-t-il vraiment en plus de lui-même ? Lui ou tous les autres ? Certainement tous ceux qui font une vie. Notre propre vie, c’est beaucoup celle d’un entourage que l’on se crée, qui se crée aussi de lui-même ! Je ne m’étais jamais mis à la place d’un être qui vit une telle situation. C’est vrai que l’on existe par tout l’univers que l’on se construit. Ou celui qui pré-existe autour de soi ? Quelle est la part de la volonté et celle du hasard dans tout ce qui nous entoure ? Qu’est-ce que l’on construit vraiment ? Trop souvent je me suis targué d’avoir bâti ma vie. D’avoir les amis qui me vont. D’avoir écarté ceux qui ne sont pas moi. Même pour ma famille, j’étais certain d’avoir écrit ma partition. De les avoir sélectionnés. Presque tous. D’avoir choisi les relations qu’il me faut ; celles que je désire… Mais quoi ? N’est-ce pas un leurre ? On puise dans ce qui nous entoure et le hasard place sur notre route les plus étonnants des personnages. A nous de les reconnaître, de capter les signes qu’ils nous adressent, de plonger dans leur être le plus intime et bâtir une relation. Pourtant, au début, il y a le hasard, guidé par qui et comment ? Roger est là. Sa fureur de vie est palpable. Il est en éveil. Il ne m’a pas vu. Je m’approche de côté. Je suis, à la fois, avide de curiosité et sur mes gardes. Quel destin vais-je découvrir ? – Bonjour, Roger. – Bonjour, Bruno, merci d’être venu. – Je ne pouvais pas faire autrement, ai-je répondu très gauchement mais si franchement ! La situation était inhabituelle et intimidante. J’avais tellement envie d’éclaircir un passé, le sien. J’étais si étonné qu’un inconnu s’ouvre ainsi. C’est vrai qu’il passait un « je ne sais quoi » entre nous depuis le premier échange. – Qu’est-ce que tu bois ? Le tutoiement de celui qui est mon aîné ne me choque pas. – Un café, comme vous. Je marque mon respect et un peu de distance avec un vouvoiement. – C’est sympa que tu sois venu car j’avais besoin de parler de mon passé à quelqu’un de neuf ! Quelqu’un qui n’est pas au courant de ce qu’a été mon passé pour pouvoir tout reprendre à zéro. Cela fait plus de cinquante ans que je suis à ma recherche. Un accident m’a
fait perdre la mémoire. Tout s’est effacé d’un seul coup. Mes 20...
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