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UN ENFANT DE TROUPE DANS LA RÉSISTANCE LOUHANNAISE

De
194 pages
Enfant de troupe , le jeune Robert Fichet rejette en 1940 la capitulation et le régime de Vichy. Après avoir essayé en vain de rejoindre les Forces Françaises Libres à Londres, il entre dans l'armée d'armistice puis dans la résistance: Bob constitue un des premiers maquis en Bresse, est arrêté en novembre 1943, torturé, envoyé à Montluc puis déporté dans les camps en Allemagne. Il nous livre un témoignage authentique sur l'itinéraire d'un patriote dans la France défaite et occupée, sur la résistance au quotidien dans les villages de sa région.
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Un enfant de troupe dans la Résistance Louhannaise

Collection Mémoires du XXe siècle
Dernières parutions

Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie d'une Rochambelle, 2001. Guy SERBAT, Le p.e.F. et la lutte armée, 1943-1944, 2001. Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001. Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001. Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres coloniales,. des officiers républicains témoingnent, 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etrejeune en Isère (1939-1945), 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etre jeune en France (1939-1945), 2001.

Robert FICHET

Un enfant de troupe dans la Résistance Louhannaise

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budape~ HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0529-4

INTRODUCTION

Pendant cinquante ans, j'ai gardé le silence. J'avais tiré un trait sur cette période de ma vie. Pour ne pas remuer de vieux souvenirs, ne plus penser à ces choses épouvantables et à peine croyables qu'étaient la Gestapo, les trains de la mort, les camps. D'ailleurs, pendant les quelques années qui ont suivi notre retour des camps de concentration, de nombreux camarades sont morts parce qu'ils ont été incapables de se réadapter à la vie normale d'un homme. Parti sous d'autres cieux, en Savoie, pas si loin de la Bresse, mais si différente, petit à petit les mauvais souvenirs se sont estompés. Mais aujourd'hui encore, s'il m'arrive de penser à ces petits enfants, entassés dans des wagons, et appelant «maman» en tendant les bras, emmenés pour la seule raison qu'ils étaient juifs, je craque, irrésistiblement. Car des hommes ont fait cela. En France, un B011squet, après avoir organisé la déportation de 70 000 adultes juifs

dont seuls quelques-uns sont revenus, a exigé des Allemands, qui n'en voulaient pas, celle des 4 000 enfants arrachés à leurs mères, parqués à Pithiviers et à Beaune-IaRolande, sous la garde des gendarmes français. Gazés, tous, dès leur arrivée à Auschwitz1. Pourtant, jugé en 1949, et condamné à une peine légère dont il a été immédiatement relevé, il est mort avec la Légion d'honneur.
«

C'était un type intéressant», a dit un jour de sep-

tembre 1994, que je ne suis pas prêt d'oublier, François Mitterrand, devant la France entière, prenant ainsi la défense de l'odieux personnage coupable de «crimes contre l'humanité ». Son grand ami «homme d'une carrure exceptionnelle» «plutôt sympathique », qu'il voyait «avec plaisir », qui «a suscité un véritable culte de l'amitié », qui «avait un gros rayonnement auprès du corps préfectoral» (Péan pages 315 et 316). Les deux hommes se fréquentaient, et Bousquet était reçu à Latché2. J'avais donc tenté d'oublier tout cela, d'autant plus facilement que beaucoup de gens, ceux qui avaient été des collaborateurs,ou simplement des « attentistes », peu fiers de leur conduite passée, ne tenaient pas à ce qu'on en parle. Cette génération, qui avait engendré des Bousquet et des Papon, avait choisi de se taire, la suivante était restée dans l'ignorance. Puis, cinquante ans plus tard, les cérémonies du

1 Voir à l'Annexe I « Un crime du régime de Vichy». 2 Une photo parue dans L'Express du 27 avri11990 montre Bousquet avec les hauts responsables nazis en 1942, une seconde parue plus tard dans le même hebdomadaire montre Bousquet à Latché avec Mitterand.

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cinquantenaire du débarquement des Alliés, et de la libération des camps, y étant sans doute pour quelque chose, les jeunes semblent être intéressés par cette période de l'histoire. Un jour Jean-Baptiste, mon petit-fils âgé de huit ans, m'a demandé: «C'est vrai, pépé, que tu as fait dérailler des trains? » Autour de la table, tout le monde est resté coi. Je me suis alors demandé si je ne pourrais pas, après tant d'autres, apporter mon témoignage. Certes, les livres sont nombreux sur la Résistance et sur la Déportation, et un livre de plus est peut-être... un livre de trop. Mais les derniers témoins de cette époque vont disparaître, et les écrits vont rester. Un ancien résistant a lancé cette apostrophe amère: «Soyez tranquilles, Messieurs les historiens, quand nous serons morts, vous aurez raison! ». Comme j'aimerais la raconter l'histoire de la Résistance dans la Bresse Louhannaise, si j'avais la plume de René Fichet, qui pouvait écrire trois pages sur un sujet de trois lignes, que je raconte en trois mots, ou celle de Jean Fichet, les deux intellectuels de la famille. Puisque cela n'est pas le cas, je vais me contenter d'écrire la mienne, qui, à l'origine, était destinée à mes petits-enfants. Cela va me permettre en même temps

d'évoquer le rôle joué par le réseau « Grand-père », cette antenne du réseau « Jean-Marie-Buckmaster» dans notre
région, dont personne n'a jamais parlé à ce jour, bien qu'il ait armé tous les maquis du Louhannais, et qu'il ait à son actif le plus grand nombre de sabotages et de déraillements réalisés dans cette partie de la Bresse. Mais je vais faire bien attention de ne pas tomber dans le travers que m'a signalé un ami, en citant Fontenelle, ce 9

neveu de Corneille, qui explique si bien comment, lorsqu'on raconte quelque chose, notre imagination s'échauffe et tend à rendre cette chose merveilleuse. Et aussi qu'il faut faire preuve d'effort et d'attention pour ne dire exactement que la vérité. En essayant de retenir la leçon, je vais donc tenter de m'en tenir à celle-ci.

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CHAPITRE I

DE LA JEUNESSE À LA GUERRE

Nous étions quatre frères, et seul Rolland, le dernier, vraiment trop jeune, n'a pas pris part à la lutte. Les trois aînés, dans la Résistance dès le début en 1940, après avoir bien souvent frôlé la mort de près, sont sortis vivants de la tourmente. Sans m'étendre, pour ne pas être trop ennuyeux, mais en pensant à mes petits-enfants qui liront peut-être ces lignes, je dirai deux mots de nos origines. Je ne peux pas remonter très loin, car on ne pense pas, quand on est jeune, à questionner parents et grands-parents sur leurs aïeux, et on le regrette un jour. Une chose est sûre, elles sont modestes. Nos grands-parents paternels étaient de petits paysans bressans, les plus pauvres qui soient, originaires de Serley, petit village proche de Saint-Germain-du-Bois. C'est d'ailleurs là, au moulin de la Tacote, que papa est né. Comme le fermage ne faisait guère vivre son homme, notre grand-père, tout en faisant sa culture, avait été cantonnier, puis ensuite puisatier. Beaucoup de puits dans la région ont été creusés par lui, et ce travail si our lui permit, sur ses vieux jours, d'acheter une petite ferme, la

dernière chaumière de Montjay, réellement couverte de chaume, aux Chapuis, dans le fin fond du pays. Après avoir quitté Serley, il avait habité une première fois à Montjay, au hameau des Parets, à la limite des deux villages, cette limite passant entre la maison d'habitation et l'autre bâtiment, celui des bêtes. Ensuite, au début des années 30, il était parti pour la Chapelle-Saint-Sauveur, au fond des bois. Je le revois encore tirant sur les buses qui pullulaient à l'époque et ravageaient les basses-cours. Aux Chapuis, à partir de 1935, la ferme au toit refait à neuf nous accueillait pour les vacances qui sont restées les meilleures que j'aie pu connaître. Nos grands-parents maternels avaient été bouchers à Paris, et étaient un peu plus aisés. Mais comme ils ne vivaient plus ensemble, après avoir quitté la capitale, nous allions peu chez notre grand-mère, à côté d'Auxerre, à Vaux, joli petit village près de I'Yonne, et pas du tout chez notre grand-père que je n'ai jamais connu. Plutôt que de rester valet de ferme, papa, devenu par la suite le pépé Léon, préféra s'engager dans l'armée, et bien

vite ce fut pour lui l'enfer de Verdun. Après la guerre, « la
Grande », pendant laquelle il fit bien son devoir, il rencontra maman, et comme il était bel homme, il la séduisit aussitôt. Ils auront alors un enfant dans chacune de ses garnisons successives. C'est ainsi que René naquit fin 1920 à Djelfa, en Algérie, à peu près gros comme un chat paraît-il, que je naquis en 1923 à Dijon, d'où, sans doute, mon goût prononcé pour le bon vin, que Jean naquit en 1925 à Strasbourg, et Rolland en 1931 à Paris. Las de courir, ou pour arrêter les naissances peut-être, nos parents se fixèrent dans la capitale, papa délaissant l'armée pour le chemin de fer. Ainsi, nous sommes des Parisiens des années 30. 12

J'ai peu de souvenirs de cette époque. L'hiver rigoureux de 1929 m'est cependant resté en mémoire, parce que nous avons eu vraiment froid, dans notre appartement de la rue de Palikao, à Belleville. Dame, un petit employé de chemin de fer n'habitait pas dans le XVIe! Je revois encore l'école du boulevard de Belleville, où nous allions René et moi, et aussi le patronage où les curés savaient nous intéresser en nous passant des films de Mickey ou de Félix le Chat. Je me souviens aussi d'une polissonnerie qui montre que, déjà, je n'étais pas un petit saint. Pour m'amuser de la colère des wattmans qui ne pouvaient pas faire grandchose, je prenais des cageots vides sur le marché, et je les posais sur les rails, faisant ainsi arrêter le tramway. Bien entendu, sans attendre mon reste. René, qui pourtant n'approuvait pas du tout, ne m'a heureusement jamais dénoncé, car maman avait le martinet ô combien facile... En 1932, nous partons habiter la banlieue nord, au Bois du Coudray, près de Louvres, à vingt-quatre kilomètres de Paris. Nos parents ont fait construire une toute petite maison, à la mesure de leurs moyens. Pas d'eau courante, une citerne munie d'un filtre recueille l'eau du toit. Pas d'électricité, trop chère, le gaz, dangereux peut-être, mais bon marché. L'école, d'abord à Louvres, à quatre kilomètres, puisqu'il n'yen avait pas encore au Bois du Coudray. Le ramassage scolaire, c'était parfois un camion qui peinait en montant la côte: nous nous accrochions derrière dans la montée, pour descendre dans la côte suivante, non loin de l'école. Ensuite, dans celle, toute neuve, construite tout près de chez nous, c'est monsieur Conquet, un instituteur merveilleux, qui nous mène au certificat d'études. Pourtant, il a essuyé un échec. Il avait essayé de nous apprendre à jouer au rugby, car il était 13

venu du Sud-Ouest avec son ballon et ses illusions, mais sans succès, à son grand désespoir. Nous ne connaissions que le ballon rond. Pour me mater, quand il ne pouvait plus rien faire d'autre, il me soulevait par les oreilles. Essayez donc aujourd'hui, Messieurs les instituteurs! Cependant je conserve de lui un souvenir impérissable. Louvres n'est pas très loin du Bourget, et nous pouvions suivre avec admiration les évolutions des avions dans le ciel. C'était l'époque des Mermoz, des Costes et

Bellonte, et des premiers « poux du ciel» d'Henri Mignet.
J'en ai conservé un tel souvenir et une telle envie de voler, que soixante ans plus tard, je volerai enfin sur un ULM. Papa cultivait un grand jardin, quand son service lui en laissait le loisir. Il n'a pas toujours dormi autant qu'il aurait souhaité, notre brave homme de père. Maman, elle, élevait des volailles et des lapins que l'un de nous quatre était chargé de nourrir en allant à l'herbe dans la nature. Quand les séances d'amusement avaient duré trop longtemps avec les autres garnements, il fallait remplir le sac vite fait dans un champ de luzerne. Pour les volailles, elle nous envoyait glaner dans les champs de blé, une fois les moissons terminées, et spécialement pour les dindonneaux, il fallait ramasser des œufs de fourmis. Le catéchisme, à Puiseux, à quatre kilomètres, par des sentiers à travers bois, était plutôt une partie de plaisir, le vieux curé n'étant pas vraiment difficile. La messe, le dimanche, à Marly-la-Ville, nous donnait l'occasion d'acheter une sucette avec la pièce destinée à la quête. Mais aussi, pourquoi cette épicerie à côté de l'église? En somme, une jeunesse turbulente et heureuse, comme je l'aimerais pour tous les enfants d'aujourd'hui. Mais, s'il y a encore des champs et des bois, ils ne vont plus jouer aux indiens avec des arcs, ou ramasser de l'herbe aux 14

lapins. Ils préfèrent s'abrutir devant la télé, cette invention qui peut être à la fois pernicieuse et utile. Après le certificat d'études, pour René comme pour moi, il faut aller par le train au cours complémentaire à Goussainville. Cette année d'enseignement primaire supérieur nous permet de réussir au concours d'entrée à l'École Militaire Préparatoire d'Épinal, où nous allons rester trois ans, le temps de préparer le BEI et le BEPS2. Épinal est bien loin de la région parisienne, et puis la discipline est dure. À part les études, tout est militaire: du réveil au clairon, à la marche au pas cadencé, des défilés en musique au démontage des armes et à leur maniement. Cela nous sera bien utile par la suite. Beaucoup de sport, des longues marches, des courses à pied, des agrès de toutes sortes, barre fixe, cordes, anneaux, du foot aussi, font de nous des gens vigoureux, jamais malades et résistant à tout. Cela aussi nous sera bien utile... Les différents brevets passés, c'est le départ pour l'École Militaire d'Autun. René qui a toujours ses deux ans d'avance sur moi, a préparé le peloton, et quand j'arrive à l'école, il part pour la guerre. Nous sommes en 1939. Il a dix-huit ans et j'en ai seize. Comment, vingt ans après «la der des ders », en sommes-nous arrivés là ? Les incohérences du traité de Versailles, qui avaient plongé l'Allemagne dans la misère la plus noire, amènent Hitler au pouvoir dès 1933. Maître de l'Allemagne, il se lance dans une politique d'expansion sous le prétexte de conquête indispensable de «l'espace vital ». Il a instauré l'état national-socialiste de caractère

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2 BEPS : Brevet Élémentaire

BE : Brevet Élémentaire.

Primaire Supérieur. 15

totalitaire et raciste dont la doctrine, fondée sur une prétendue supériorité de la race « aryenne », veut justifier l'oppression des autres peuples, et même l'élimination des
«

sous-hommes». D'autre part, une longue suite d'erreurs

de dirigeants incompétents et de lâchetés amènent la France à reculer chaque jour davantage. Les combattants de 14-18 avaient certes une excuse: rescapés d'une abominable tuerie qui avait duré quatre longues années au cours desquelles ils avaient côtoyé tant d'horreurs, ils étaient devenus pacifistes à tout prix, aveuglés par leur désir de paix. Mais les autres, les politiques qui ne pensaient qu'au pouvoir et non au redressement du pays? Leur incompétence est aberrante. Ainsi, ils s'opposent, lors de la construction de la ligne Maginot, à la forti fication de Sedan et de la frontière du Nord, là où s'engouffreront les blindés d'Hitler en 1940, parce que Pétain professe à l'École de Guerre que la forêt des Ardennes serait impénétrable. Pendant toute cette période de l'entre-deux- guerres, la politique de la France va d'abandon en abandon, alors que l'Allemagne multiplie ses coups de force. Le 30 septembre 1938, c'est la lâcheté suprême, la signature des accords de Munich, où la France a perdu son honneur, abandonnant à son sort la Tchécoslovaquie, en violation d'un traité d'alliance. Il est pourtant certain qu'une attitude résolue des démocraties occidentales aurait amené Hitler à reculer, sauvé la Tchécoslovaquie, et écarté la menace d'une guerre généralisée. Hitler ayant les mains libres après la signature, le 23 août 1939, du pacte germano-soviétique, attaque la Pologne le 1er septembre 1939, sans déclaration de guerre. Le second conflit mondial commençait. 16

Le 3 septembre, l'Angleterre, puis la France, déclarent la guerre à l'Allemagne. La France non sans d'ultimes hésitations, certains responsables étant prêts à abandonner la Pologne, comme ils avaient abandonné la Tchécoslovaquie. Elle était décidément tombée bien bas. René, qui venait de rejoindre son régiment à Auxerre, partait directement dans l'Est. Il pensait, comme d'autres avec lui, que les Français allaient attaquer aussitôt, pour créer un nouveau front, et venir ainsi en aide à leur alliée qui n'avait que des chevaux à opposer aux blindés d'Hitler. Il se trompait, et la France entrait en guerre
«

à reculons ». Alors que l'armée polonaise, après une

résistance héroïque, s'était effondrée en moins de trois semaines, on s'installait dans la «drôle de guerre ». Pendant des mois, les communiqués brillèrent par leur

laconisme: « Rien à signaler sur l'ensemble du front».
Les enfants de troupe de l'École Militaire d'Épinal avaient été conviés à rejoindre une garnison à Niort, dans une caserne où l'on concentrait non pas des chars, mais des chevaux. Mal soignés par des gens incompétents, beaucoup mouraient, faute de soins. Déjà traumatisé en février 1934, lorsque j'avais appris que les émeutiers coupaient les jarrets des chevaux des gardes-mobiles, j'étais outré que l'on puisse traiter des animaux de cette façon, et j'en ai conservé un pénible souvenir. Sur le front, René m'a expliqué plus tard qu'il n'y avait pas d'entraînement, pas d'instruction tactique. Les hommes se morfondaient dans une totale inaction. À l'arrière, la classe ouvrière était envahie par le défaitisme et le découragement. Après la signature du pacte germanosoviétique, le parti communiste traversait une crise grave, car les cadres du parti s'étaient ralliés à la politique de

Staline qui dénonçait la « guerre impérialiste ». Même les
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socialistes étaient partagés entre la tendance ferme et le pacifisme. Certains parlementaires de droite préconisaient la paix. Paul Reynaud, par contre, critiquait l'attentisme de Gamelin, le généralissime, et de Daladier, et quand il remplaça celui-ci, en mars 1940, il entreprit de donner une nouvelle impulsion à la guerre. Mais c'était trop tard, et notre système militaire était terriblement démodé. Le 10 mai 1940, la Wehrmacht lançait son offensive, le 15 mai la bataille de France apparaissait déjà compromise. Les Anglais décidèrent le rembarquement de leurs troupes qui eut lieu du 28 mai au 4 juin à Dunkerque, et les pertes aériennes et navales furent très lourdes. L'offensive allemande reprit dès le 5 juin, et le 12, le général Weygand, qui avait remplacé le général Gamelin à la tête de l'armée, donnait un ordre de retraite générale. L'avance éclair des Allemands contribua à transformer la retraite de l'armée française en déroute. Un flot de réfugiés embouteilla les routes, et cet exode devint vite une débâcle, les colonnes de fuyards mitraillées par les avions allemands ou italiens, l'Italie ayant déclaré la guerre à la France. À cette date, le gouvernement était divisé en deux tendances: celle de Paul Reynaud et du général de Gaulle, qui venait d'entrer au gouvernement comme secrétaire d'État à la guerre, préconisant la poursuite de la guerre. Pour eux, la France devait respecter une obligation morale, tenir ses engagements avec l'Angleterre. Malgré l'ampleur du désastre militaire, elle avait les moyens de poursuivre la lutte en Afrique du Nord, en y transférant des troupes, les restes de son aviation, et surtout sa marine demeurée pratiquement intacte. Un armistice était déshonorant.
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La seconde tendance, celle du général Weygand et du Maréchal Pétain, appelait à la conclusion d'un armistice, voire de la paix. Le 13 juin, certains parlementaires ne parlèrent que de continuer la guerre. Le 14 juin, jour du repli du gouvernement à Bordeaux, Paul Reynaud était encore décidé à rejoindre Alger. À Bordeaux, l'esprit d'abandon progressa rapidement. Pour essayer de combattre cet état d'esprit, une ultime tentative était faite: les deux pays décideraient la fusion de leurs pouvoirs publics, la mise en commun de leurs ressources et de leurs pertes, bref la liaison complète entre leurs destins respectifs. Ce projet d'union des deux peuples fut approuvé par Churchill et le cabinet britannique, mais quand de Gaulle arriva en France, le 16 juin, pour le faire adopter à Paul Reynaud, celui -ci, sous la pression des défaitistes, avait donné sa démission. Il cédait sa place à Pétain. Le lendemain 17 juin, après avoir réuni son premier conseil, Pétain lance un incroyable message à la radio déclarant notamment: «C'est le cœur serré que je vous dis aujourd'hui, qu'il faut cesser le combat ». Alors même que l'armistice n'est pas encore signé, l'effet est désastreux sur les troupes françaises. La Wehrmacht, qui n'a pas ralenti son avance, peut ainsi faire quelques centaines de milliers de prisonniers supplémentaires. Deux écrivains bourguignons, Jacques Canaud et Jean François Bazin, notent dans leur livrel: «Quant aux militaires, la première allocution du maréchal Pétain, leur

1 La Bourgogne dans la Deuxième Guerre Mondiale, Ouest-France, 1986, p. 24. 19