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Un matin à Ouistreham, 6 juin 1944

De
272 pages
À l’aube du 6 juin 1944, Guy Hattu, 29 ans, membre du Commando Kieffer, pose le pied sur la plage de Ouistreham. En juin 1941, il avait rejoint Londres et les Forces françaises libres. Fervent patriote, il tient depuis le début de la guerre son journal et écrit de longues lettres à sa mère, à ses camarades de combat, et à l’aumônier de la France Libre, l’abbé de Naurois.
Humaniste chrétien et monarchiste, Guy Hattu entretient aussi une correspondance poignante avec son oncle Georges Bernanos, son aîné de vingt-cinq ans, dont il est très proche par l’esprit et le cœur. Par ce qu’ils révèlent, ces écrits, jusque-là inédits et ici rassemblés par son fils, nous plongent dans l’intimité d’un combattant de la France Libre face à ses doutes et ses convictions.
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Les lettres des pages 41, 43, 148 et 151 sont publiées
avec l’accord des éditions Le Castor Astral et de Gilles Bernanos.
Le texte des pages 105 à 110 est publié
avec l’accord des éditions du Rocher et de Gilles Bernanos.
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou – 75006 Paris
www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2014
EAN : 979-10-210-0704-8
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.UN MATIN À OUISTREHAM
… Nous avons bien tort de mettre le passé derrière nous. Il
nous cède le pas un moment, par politesse, mais comme le
loup du chaperon rouge, il prend par le chemin le plus court,
que nous ne connaissons pas, et il va nous attendre dans
l’éternel. Seulement ce n’est pas un loup, c’est un ange.
Georges Bernanos
(extrait de la dédicace à Guy Hattu de Nous autres Français,
1939)LETTRE DE GEORGES BERNANOS
Toulon
Vers mai 1931…
Mon Cher Guy,
Tu as bien raison de compter sur moi. Et encore plus raison que tu peux
l’imaginer.
Envoie-moi dès que tu le pourras les vers dont tu me parles. Je te garderai
le secret là-dessus bien entendu, pourvu que tu m’en exprimes le désir. Car les
vers d’un garçon de ton âge, si mal fichus qu’on les suppose (et Dieu sait si je
les suppose mal fichus !), ont quelque chose de sacré.
Tu comprendras ça plus tard : inutile de te fatiguer d’avance.
Je n’ai jamais cru beaucoup à la solidité de ta vocation. Mais enfin ça ne me
regarde pas. L’essentiel est que tu ne t’imagines pas qu’en renonçant au
séminaire tu quittes le service de Dieu. C’est l’idée que te fourreront volontiers
dans la tête des prêtres médiocres, qui croient plus à la vertu des consécrations
qu’à celle de l’uniforme. Hors de la bureaucratie spirituelle à quoi ils ravalent
tant souvent la dignité du sacerdoce, ils autoriseraient volontiers « les laïques »
à ne plus vivre que pour gagner des sous. Ça s’appelle « les devoirs d’état » et ça
permet de se passer de vie intérieure. On en est quitte avec l’aumône ou
Carême et denier du Culte, plus une messe basse par semaine. Enfonce-toi bien
cette unique idée dans ce qui te sert de cerveau. Le fait même que tu crois
devoir abandonner ton premier projet, la nécessité n’en est pour toi que plus
pressante, plus impérieuse, de t’imposer cette discipline intérieure sans laquelle
un pauvre type, même doré sur tranches, n’est qu’un animal domestique. Si tu
ne l’acquiers à présent, tu ne l’auras jamais. Alors, quelle que soit la profession
que tu choisisses, elle finira par t’absorber tout entier, faire de toi un
bonhomme mécanique. C’est ainsi qu’on perd sa vie et sa mort.
Je te demande de m’envoyer tes vers, parce qu’ils m’en apprendront
peutêtre plus sur toi que de longues confidences.
1 2 3
Embrasse papa et maman , et le vieux frère Roger , et Yvonne , et les
gosses… enfin… la famille par brassée. J’ai fait des conférences en Afrique du
Nord – Tunis, Alger, Sousse, Bizerte, etc. J’ai emmené ta tante Jeanne.
Tâche d’être tout de même moins bête que moi dans le gouvernement de
ton existence.Je te raconterai tout ça un autre jour.
Je t’embrasse
Bernanos
1. Son beau-frère et sa sœur, Paul et Marie-Thérèse Hattu du Véhu.
2. Deuxième frère de Guy Hattu.
3. Sœur de Guy Hattu.LETTRE DE GEORGES BERNANOS
Toulon
24 mars 1933
Mon bon petit Guy,
Ne prends pas au pied de la lettre mes injures ou ironies. Ne me prends pas
moi-même au pied de la lettre et continue à me dire tout ce qui te passera par
la tête.
Envoie-moi tes articles ou nouvelles – tes œuvres enfin. Elles ne seront
certainement pas beaucoup plus bêtes que celles que j’écrivais à dix-huit ans.

Si tu veux réellement arriver à quelque chose, tâche d’avoir une vision
personnelle de la vie. Vision n’est pas le mot juste – mettons, un sentiment
personnel de la vie. La vie n’est pas drôle ni facile. Le vieux Nietzsche l’a dit
juste comme il faut : « la vie est quelque chose qui doit être surmonté ».
Voilà le premier texte de mon sermon.
Le second sera celui-ci. Il n’y a rien de pire au monde que la facilité.

Votre grand malheur à tous est d’avoir lu Maurras trop tôt. Il vous a remplis
de cette conviction ridicule qu’avec un bon dictionnaire , vous auriez réponse à
tout. De sa doctrine, vous n’avez retenu que les conclusions les plus sommaires.
Et ce qui vous échappe, ce que vous ignorez complètement, c’est la démarche
tragique de sa pensée à travers les erreurs de son temps, vers une relative
libération. Comme les gosses de riches, vous vivez sur les efforts d’autrui.
Tâche de lire Balzac à fond. Il y a une édition pas trop chère. Commence
par un bout et finis par l’autre, jusqu’à ce que tu aies toute la Comédie humaine
dans ta bibliothèque. Renseigne-toi sur l’ordre des volumes. Je t’envoie ce petit
billet pour te permettre de commencer ta collection […].
Bon courage.
Embrasse tout le monde. J’ai été grippé comme un idiot.
G. Bernanos
P.-S. : Tu ne serais pas chic, si tu utilisais à un autre usage les trente balles
ci-incluses.LETTRE DE GEORGES BERNANOS
Georges Bernanos habite encore le sud de la France. Royaliste ayant milité à l’Action
française, il défend pourtant « l’esprit de révolte de 1789 » ; antiparlementariste de droite, il
dit du nationalisme qu’il « déshonore l’idée de patrie » et finit par rompre avec son ancienne
famille politique en 1932.
En 1934, Guy Hattu a rejoint les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, mouvement
qui réclame un pouvoir exécutif fort et une politique sociale tout en rejetant le fascisme.
La Bayorre-aux-crapauds
Fin février 1934
Mon bon petit Guy,
Je suis bien en retard avec toi, je n’en reviens pas, je perds une à une mes
meilleures habitudes, et celle de répondre aux lettres le jour même de leur
réception n’était pas la moins bonne. Tant pis.

Dans ce cas-là (tu vieilliras toi aussi !) le truc est de remplacer une bonne
habitude par deux ou trois mauvaises. Comme ça, en perdant sur la qualité, on
se rattrape sur la quantité.

Mais je ne t’en dirais pas moins des compliments pour ta conduite le
6 février. Je suis très fier de toi, car ce que je sais, je ne le tiens pas de ta
bouche (d’ailleurs ordinairement véridique) mais du témoignage unanime de
ceux qui t’ont vu à l’œuvre, ou de ceux et celles qui ont vu ceux qui t’ont vu…
Voilà.
Je ne crois pas que les événements en question marquent le début d’une ère
nouvelle : ils sont plutôt les derniers d’une série. La série des défilés pacifiques
que l’inoffensif peuple bien-pensant organise depuis cinquante ans, chaque fois
que le pays baisse d’un cran, et qui devait finir, en effet, dans une flaque de
sang, car on ne joue pas impunément avec le destin. Le malheur de gens
comme nous, c’est que, bon gré mal gré, nous devions figurer dans ces sortes de
processions, au nom d’un ordre mal défini, pour la défense et l’exaltation de la
bourgeoisie possédante. Si les choses se gâtent et qu’on en vienne au risque de
tuer ou d’être tué, la sélection se fera d’elle-même, et les salauds spectaculaires
finiront par rester chez eux […].
1 2
Jacques est ici . Chantal a subi l’extraction d’une molaire empoisonnée,
ce qui lui vaut une infection généralisée de la mâchoire, avec forte fièvre. Nous
la gardons encore quelques jours.
3
Comment va ta pauvre maman ? Et les affaires de Jean ? Et Roger ? Et
tous les petits ? Et ton vieux papa ?
Je vous embrasse tous
G. Bernanos
1. Sans doute Jacques Marchand, le beau-frère de Guy Hattu (mari d’Yvonne), qui aide
Bernanos dans ses comptes jusqu’en 1938.
2. Chantal Bernanos, fille aînée de Georges. Née en 1918.
3. Frère aîné de Guy Hattu.Retrouvez tous nos ouvrages
sur www.tallandier.com