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Un médecin chez les khmers rouges

De
270 pages
À la prise du pouvoir par les Khmers rouges, Oum Nal, médecin khmer assiste avec impuissance au spectacle de la liquidation brutale de son hôpital et à l'éviction des malades. Devenu prisonnier de l'Angkar, il est déporté d'une région à l'autre parmi d'autres évacués. Il entreprend, seul, une fuite périlleuse en Thaïlande à travers l'épaisse jungle frontalière. Voici les péripéties de son évasion, décrites jour par jour.
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UN MÉDECIN CHEZ LES
KHMERS ROUGES





















Mémoires Asiatiques
Collection dirigée par Philippe Delalande


Déjà parus

Philippe MARCHAT, Lettres d’un diplomate en Chine au début du xxe siècle.
Hong Kong, Hai Nan, Yunnan (1901-1909), 2011.
Jianping SUN, Une jeune Shanghaienne dans la Chine de Mao (1954-1981),
2008.
Paul GUILLAUMAT, La Chine à l’Encan, Rapports et souvenirs d’un officier
efrançais du 2 Bureau en Extrême-Orient (1897-1901), 2008.
Claude GILLES, Le Cambodge. Témoignages d’hier à aujourd’hui, 2006.
Maly CHHUOR, Le serment, 2005.
eStéphane FERRERO, Formose vu par un marin français du XIX siècle, 2005.

Oum Nal








UN MÉDECIN CHEZ LES
KHMERS ROUGES







Préface de Bernard Hamel



















































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-57037-5
EAN : 9782296570375












A la mémoire de ma mère
A ma famille
A mon pays










































































Préface


Le témoignage que l’auteur nous livre dans cet ouvrage a d’autant plus
d’intérêt que les Khmers Rouges, dans leur folie meurtrière, ont fait périr
presque tous les médecins vivant au Cambodge avant le génocide. Ils
prétendaient stupidement que leur « Angkar » (Organisation) n’avait pas
besoin d’eux, pas plus d’ailleurs que de tous les Cambodgiens instruits ou
exerçant une profession libérale.
Par bonheur, grâce à son courage et sa ténacité, le Dr Oum Nal après avoir
vécu un an sous le régime de Pol Pot et après une fuite périlleuse, a pu
parvenir en Thaïlande puis, ultérieurement, obtenir le droit d’asile en France
où il vit encore aujourd’hui.
Il a ressenti alors qu’il était de son devoir d’alerter l’opinion internationale
sur le martyre enduré par ses compatriotes. Et aussi de dénoncer
l’expansionnisme persistant des Nord-Vietnamiens communistes, n’aspirant
qu’à « avaler » un Cambodge extrêmement affaibli par le génocide.
Des Cambodgiens, réfugiés en France et dans d’autres pays, ont déjà pu
publier d’émouvants témoignages sur la période Pol Pot. Celui du Dr Oum Nal
l’est tout autant, mais il apporte un éclairage particulier. Car étant médecin, il a
pu observer attentivement les effets des maladies tropicales, de la sous-
alimentation chronique et de diverses épidémies subies par la population
soumise à la tyrannie de l’Angkar.

Bref, on ne peut que dire au sujet de son livre : à lire absolument.

Bernard Hamel
(Ancien correspondant
de l’Agence Reuter au Cambodge, 1964-1975)











7











































Remerciement


L’auteur tient à exprimer ses chaleureux remerciements à M. Bernard Hamel,
ancien correspondant de l’Agence Reuters, pour les conseils et la correction
grammaticale qu’il a bien voulu lui apporter pour la réalisation de cet
ouvrage.















































































Note aux lecteurs


Ce livre contient mes expériences et mon témoignage personnel durant le
début de la prise de pouvoir par les Khmers rouges.
Conscient de la complexité et de l’étendue des faits historiques relatifs à
cette période trouble pour le Cambodge, je ne fais que refléter mon point de
vue ainsi que mes perceptions globales sur la situation. Celle-ci avait par
ailleurs suscité diverses réactions nationales et étrangères.
Mon essai d’analyse pourrait corroborer ou non. Toujours est-il que la
vérité a besoin de temps pour se clarifier et, du même coup, de la bonne
volonté des gens qui veuillent bien s’y prêter.
Presque un mois après l’évacuation de Phnom Penh, parcourant une
distance d’à peine trente Km. à vol d’oiseau en direction Nord-Ouest, je
1m’installais dans un petit village non loin de PHNOM BASSET .
C’était le 11 Mai 1975 quand je décidais de tenir le journal quotidien de
mon exode. Par bonheur j’ai pu encore trouver un cahier pour le faire.
J’écrivais en Khmer à caractères Latins mêlés de quelques sigles de mon
invention personnelle afin d’embrouiller les pistes, si par malheur j’étais
attrapé.
Toutefois, les circonstances ultérieures lors de mes déplacements forcés de
façon successive, finirent par m’obliger à brûler mon précieux document
devant les risques patents de mon arrestation par la police du régime.
Fort heureusement, peu de temps après mon odyssée et mon arrivée à Paris,
aidé par ma mémoire encore fraîche, j’étais encouragé par mon ancien maître,
le Dr Alice Willm, à enregistrer mon récit sur des bandes magnétiques, alors
erqu’elle m’interviewait sur plusieurs séances. Cela se passait à partir du 1
Novembre 1976. Ces cassettes m’ont servi aujourd’hui de fil conducteur pour
rédiger ce récit de témoin oculaire.
De même, l’allusion faite (dans ce livre) au film du Docteur Jivago,
médecin russe déporté durant la Révolution d’Octobre 1917 relève
incidemment du titre qui m’a été donné par le journal Le Figaro du 11 février
1977 à la suite d’une interview que j’avais accordée à son reporter (M. Jean
Pouget).







1 Praseth en khmer.

11















































Avant-propos


Des décennies se sont écoulées depuis le plus grand exode et l’holocauste qui
s’abattirent sur le Kampuchéa où presque un tiers de la population a péri sous
le régime des Khmers Rouges de 1975 à 1979 à cause de leur aberration
idéologique érigée en système.
Le temps peut-il vraiment guérir une douleur morale d’une telle
dimension ? Les âmes des victimes de cette tragédie pourraient-elles à jamais
se reposer en paix ? En termes de mémoire collective, la conscience
douloureuse de tout un peuple ne peut céder ni même s'émousser avec le
temps. Comme si les morts eux-mêmes réclamaient que justice leur soit faite,
tout genre d’holocauste arrive habituellement à survivre à l’épreuve du temps
et à défier sa durée. Et par-dessus tout, il n’existe pas de crime parfait ; et
même « les crimes secrets ont les Dieux pour témoins ».
Prisonnier des KR (Khmers Rouges) comme des millions d’autres de mes
concitoyens, j’ai survécu et réussi à m'évader en France, mon Pays d’accueil et
erd’adoption où j’arrivai le 1 juillet 1976. Une fois remis de la fatigue et de la
maladie, je me réinsérai dans la vie sociale et professionnelle, soutenu par
l’ambiance fraternelle des retrouvailles avec certains de mes anciens confrères.
C'était dans un centre anti-cancéreux à Villejuif.
Il a fallu attendre mon retour d’Oslo où se tenait une session d’Audition de
2témoins sur le Cambodge , pour que mon témoignage commence à alerter
brièvement l’attention du milieu médiatique.
Cet événement d’une portée internationale a comblé mon désir de pouvoir
enfin révéler au monde ce qu’il était en train de se passer dans mon pays
transformé en camp de forçats depuis sa conquête par les révolutionnaires.
Mon témoignage dans la capitale norvégienne exauçait également mes
prières, lorsqu’à Phnom Basset j’invoquais une aide providentielle pour
pouvoir m'échapper de ce goulag.
Finalement me voilà, ayant en partie acquitté mon devoir. En dépit de cette
chance miraculeuse, je sens cependant qu’il y a des manques, car il reste des
choses à dire sur mon pays. M'étant à peine ressaisi de mes dures épreuves de
santé et accablé de complexes de frustration, je repoussais le moment d’aller
plus avant dans le récit de mes aventures. Dans le silence d’alors, je trouvais
mon refuge.

2 Hearing on Cambodia : organisé du 21 au 23 avril 1978 sur l’initiative de quelques
parlementaires norvégiens et au cours duquel un télégramme de félicitations du président
américain Jimmy Carter a été lu à l’auditoire

13
J’étais, à cette époque, assailli de sentiments confus à la fois de honte, de
lâcheté et de désespoir d’avoir à dénoncer en public mon propre peuple pour
une pareille utopie. A cela, s’ajoutaient des remords dont souffrait ma
conscience de la hantise d’avoir délaissé, sous la contrainte, des centaines de
mes malades d'hôpital qui ont péri derrière moi. Puis, venait enfin, pour
parachever mon calvaire, mon désespoir de voir mon pays tomber si bas au
cours de sa glorieuse histoire millénaire, meurtri, saigné et affaibli par la
démence de ses propres enfants, préparant les conditions propices aux
tentations avides du pays voisin.
Ceci n’a pas manqué d’arriver avec le blitzkrieg militaire nord-vietnamien
du 7 janvier 1979, confirmant ma crainte précoce qui n'était jusqu’alors que
3prémonitoire.Or, certains observateurs voyaient dans cette intervention
militaire une mission libératrice qui, en fait, ne servit que de prétexte de
propagande en faveur des envahisseurs. On sait la suite de l’histoire. Une
décennie de plus d’occupation militaire nord-vietnamienne, qui dévasta le
Cambodge.
A présent, plus de trois décennies se sont écoulées, et les choses se
décantent lentement pour mieux laisser paraître certaines vérités voilées.
Maintenant que les protagonistes de tout bord du drame khmer, aussi bien
nationaux qu'étrangers impliqués, ont été exposés à la lumière crue de
l’opinion publique, et que les mass média du monde entier ont fait leur part de
recherches, d’analyses et de documentations historiques, je me sens le devoir
envers ma conscience d’apporter ma part à la reconstitution de ce puzzle d’un
génocide abominable.
Néanmoins ce travail de dissection mérite une remarque préalable, à savoir
que des acteurs concernés ainsi que des spectateurs ou observateurs de la
scène du crime sont forcément portés à émettre leurs jugements selon leurs
inclinations politiques, raciales, voire personnelles, sans oublier les intérêts
nationaux respectifs.
Dans le présent témoignage, j’apporte mon point de vue, selon ma
conviction face aux faits constatés. De même, pour autant que nous sommes
tous conscients, la nature des choses et des phénomènes observables de notre
monde matériel obéissant elle-même aux lois de relativité, pouvons-nous nous
fier à nos premières impressions ou à leur apparence extérieure sans y
chercher la vérité profonde ?
C’est pourquoi un effort d’investigation s’impose « l’histoire dans son sens
étendu est un travail de détective. Les documents contemporains, les
déclarations des témoins, leurs récents souvenirs comparés et combinés avec
d’autres sources, fourniront des indices essentiels de la nature du crime, c’est-

3 Cf. mon interview télévisée avec le CBC Canada le mardi 7 / 11 / 78 à Paris où j’avais
déclaré en substance que mon témoignage sur le Cambodge ne devait en aucun cas servir de
prétexte aux convoitises du pays voisin

14
4à-dire la vérité historique cachée en dessous » a écrit Philip Short Pol Pot
Anatomy of a nightmare, Owl books Henri Holt and Cie, New York, p. 2).
Mon récit n’a rien de spécial, ni ne présente rien d’extraordinaire parmi
tant d’autres qui ont été dits, écrits et rapportés avant moi sur les KR. Mon
témoignage n’a de raison d'être que parce qu’étant moi-même un rescapé de
cette époque de massacre, j’ai pu observer les événements sans intermédiaires
interposés.
D’avril 1975 jusqu’en janvier 1979 le pays khmer entier était à la fois
cloîtré et quadrillé en cellules de prison. Chaque village (cellule) était lui-
même séparé du voisin tout proche par des murs invisibles. Le peuple évacué
appelé « nouveau peuple » (citadins évacués) vivait dans un univers irréel, ne
sachant rien de ce qui se passait en dehors de sa localité assignée. A l'échelon
suprême le prétendu « Angkar » anonyme (Organisation révolutionnaire)
incarnait un pouvoir à la fois mythique et divin. Omniprésent en théorie, il ne
pouvait coordonner ni même contrôler ses myriades de tentacules
périphériques, laissant confusément la place à des débordements régionaux,
locaux, individuels, voire à de possibles ingérences étrangères déguisées ou
camouflées.
A l'intérieur des grandes régions militaro-administratives, l’exercice du
pouvoir des responsables de tout échelon n’apparaissait guère homogène. Loin
de là, il existait du laisser-aller et, d’une région à l’autre, des antagonismes
sournois.
On comprend dès lors d’après ce schéma qu’au plus bas du système des
agents ou milices locaux chargés du contrôle des villages (Phum) ou cantons
(Khum), étaient la plupart du temps laissés à leur bon vouloir ou induits en
erreur, en matière d’exercice de leur pouvoir sans limites et sans freins, du fait
de l’absence d’institutions légales, même les plus élémentaires qui soient.
Ainsi d’un village à un autre, leur manière de traiter les citadins prisonniers
s'avérait parfois très différente, ce qui fait dire qu’il s’agissait d’un véritable
labyrinthe où chacun vivait ses propres expériences et témoignait des
singularités dans ce gigantesque chantier de bagne de forçats.
Le peuple entier était acculé à vivre dans une espèce de geôle sans
murailles d’un autre âge, coupé des informations et du reste du monde. Dans
de telles circonstances où le mélange du réel et du fictif devenait la trame de la
vie quotidienne, un témoignage collectif est plus qu’encouragé même
rétrospectivement, pour que soit établi un fondement crédible aux yeux de
l’histoire. Les Cambodgiens, bien plus particulièrement, ont leur mot à dire.
D’ailleurs, pour une autre raison tout aussi probante que salutaire, quand
l’histoire n’a cessé de nous enseigner que l’homme possède la mémoire
courte, et que les faits similaires se répètent au fil du temps, n’est-il pas

4 Philip Short, Pol Pot Anatomy of a nightmare, Owl books Henri Holt & Cie New York
2005, p.2.

15
préférable de lui rappeler encore et encore cette leçon du passé à la manière du
martelage du cerveau prôné par les communistes eux-mêmes pour que l’oubli
ne soit plus un péché.
Finalement, il est temps que les enfants du Kampuchéa prennent
conscience de leur histoire nationale, qu’elle ne soit laissée ni à l’exploitation,
ni à la distorsion à des fins démagogiques au détriment de sa vérité
fondamentale.
L’Histoire d’un peuple est telle qu’elle ne peut que représenter son identité
à la manière d’une empreinte digitale. « A moins de se prononcer pour
l’inconscience et l'aliénation, nous ne saurions comment vivre sans notre
mémoire, ni avec la mémoire d’autrui. L’Histoire n’est rien d’autre que la
5mémoire du peuple ».






























5 Histoire générale de l’Afrique, Ki Zerbo, Ed. Unesco Paris 1980-1984,Tome I,p.23





Chapitre 1
Ecroulement du régime républicain


« Tout a une fin » proverbe Latin


1. Derniers jours de combats

Minuit venait de sonner en ce 31 décembre 1974, marquant ainsi la quatrième
année et demi de guerre au Cambodge.
A 1 H 00 du matin du premier jour du nouvel An (1975), les Khmers
Rouges ont déclenché une offensive généralisée sur tous les fronts.
Phnom Penh la capitale, rétrécie comme une peau de chagrin, se réveille en
état de siège. Nous commençons tout juste la nouvelle année : 1975
Une population grossie à environ deux millions et demi, du fait des flots
continus de réfugiés en provenance de la campagne, fuyant les champs de
bataille, se trouve prise en otage.
Stratégiquement, depuis l’arrêt des bombardements par les Américains, les
révolutionnaires ont décidé d’en finir par l’assaut final sur la capitale
gouvernementale, et d’accélérer leur victoire coûte que coûte sans la
participation des Vietnamiens, sur laquelle je reviendrai.
« Encercler la ville par la campagne professé par Mao Tsé Toung » semble
plus que jamais à leur portée à présent.
Désormais les jours sont comptés pour les républicains et les KR le savent
très bien. Il n’y aura pas de miracle pour les futurs vaincus.
Demeurant dans le quartier chinois de ‘Psar Tchias’ (ancien marché), dans
la rue Poissonnerie (nom donné depuis le temps de l’Administration
française), à environ six cents mètres du bord du fleuve ‘Tonlé Sap’ à l’Est,
j’étais en mesure de suivre les batailles des points chauds de ces régions
fluviales. En particulier « Arey Ksatt » sur la rive gauche du Mékong et en
amont des quatre bras où les batailles faisaient rage.
On entendait au loin des bruits d’armes de tout calibre, de mitrailleuses,
d’artillerie lourde devenus depuis un certain temps une musique monotone.
Du côté gouvernemental, les hélicos lançaient des roquettes durant le jour.
La nuit on assistait à l’attaque aérienne témoignée par des rafales nourries de
feux scintillants qui traçaient dans le ciel nocturne des traits lumineux
pointillés, parfaitement visibles pour les spectateurs devant le palais royal.

17
Un après-midi, vers 15 H 00, une débandade a eu lieu pour les hommes de
troupe qui battaient en retraite en traversant le fleuve vers la capitale. Ils
rapportaient avoir vu le débarquement des Vietcongs à Arey Ksatt.
Ainsi comme on va le voir, les Phnom-penhois allaient vivre une vie
contraignante et un épisode accéléré vers la débâcle.
En Février, un autre front de combat tout aussi décisif s’ouvrit à « Vihéar
Suor » une localité, plus en haut, sur la même rive gauche du Mékong. C’était
un point stratégique d’une importance primordiale pour la défense du transport
fluvial, véritable cordon ombilical de ravitaillement de la capitale. Il venait
tout juste de tomber aux mains des communistes, mettant fin à
l’approvisionnement en produits de première nécessité (dont le riz) des deux
millions et demi de citadins en détresse.
Et cette situation, le maréchal Lon Nol n’était pas informé de sa véritable
ampleur, à cause des intrigues de son entourage immédiat, prétextant sa santé
fragile.
En effet, dans son discours télévisé le mois suivant (mois de Mars), il
affirmait faussement que l’armée républicaine avait réussi à contenir les
assaillants et à garder ce point sensible. Quelle ironie pour le peuple khmer,
encore une fois, qu’une telle intrigue puisse être ressuscitée en dehors d’un
palais royal, cela relève de l’extravagance.
Désormais, le ravitaillement en vivres de la capitale entière allait se faire
uniquement par la voie du ciel, par des ponts aériens établis par le service de
support logistique américain. On comprend vite la précarité d’une telle action
de rescousse qui ne pouvait durer.
Le prix du riz (base alimentaire) ainsi que du carburant grimpait à un taux
exorbitant entraînant, comme conséquence, le pullulement des marchés noirs.
On voyait des étalages de bouteilles d’essence mises en vente sur les
trottoirs publics. Les rares stations d’essence ouvertes étaient assaillies par de
longues files de voitures.
Puis, un inconvénient en appelle un autre. A cause de la politique
d’austérité en matière de carburant, la ville ne distribuait que quelques heures
d’électricité dans la journée, coupant la lumière dans la nuit. Dans ces
conditions, débrouillardise devient la règle. Certaines boutiques commerçantes
ou entreprises privées s’emparaient des derniers générateurs portatifs et les
faisaient marcher, soit sur le trottoir, soit dans la véranda, voire sur le toit,
enveloppant la ville de bruits assourdissants et de fumées polluantes.
Pour comble de misère, avec le couvre-feu nocturne et l’éclairage faible de
la nuit, les sifflements lugubres des roquettes finirent par compléter un tableau
d’effroi où les gens vivent des jours d’angoisses et des nuits de terreur. Ces
engins de massacre venant du ciel, de fabrication russe de 122 mm et chinoise
de 90 mm, (lancés à partir d’une rampe installée à la ceinture extérieure de la
ville) tombaient surtout de nuit survolant les agglomérations avec leurs

18
sifflements aigus pour aller atterrir au hasard et dont les explosions
fracassantes étaient entendues à une grande distance à la ronde. Dans le silence
funèbre qui suivait, nous imaginions les morts et les blessés. Les citadins
tentaient de s’en protéger à leur manière.
Ceux qui vivaient dans des maisons en dur et à étages, descendaient se
coucher au rez-de-chaussée. Ceux qui ont leur chambre près du balcon se
protégeaient par l’empilement de sacs de sable.
Il n’y avait pas de jours ou de nuits qui passent paisiblement sans
problèmes. Les militaires blessés aux fronts de combats proches et les civils
fuyant avec eux venaient gonfler chaque jour la population de la ville
encombrée, créant des problèmes sanitaires et d’hygiène publique. Il existait
peu de jours où je n’assistais pas aux funérailles des membres de famille de
ma connaissance ou ceux du personnel de mon hôpital.
Le 6 Février au milieu de la matinée, un obus tomba sur une école
maternelle située en bordure du jardin qui s’étend du bord du fleuve jusqu'à
l’unique gare des chemins de fer, et dont l’explosion causa plusieurs morts et
blessés parmi les enfants. Assumant ma fonction d’adjoint responsable de
l’Hôpital Préah Két Méalea, j’y accourus pour ne trouver que ce que d’avance
je redoutais. En empruntant le couloir du bâtiment de chirurgie, bondé de
blessés de la veille, je tombai sur deux petits corps inanimés, rangés côte à
côte, sans battements de cœur ni souffle respiratoire, mais aux corps encore
chauds. On aurait dit qu’ils dormaient d’un sommeil profond.
Bien que dans ma carrière de médecin, j’assisté des mourants ou témoigné
de décès de toutes catégories, jamais encore je ne m’étais senti aussi dégoûté
et si impuissant devant un tel spectacle de crime sur des innocents.
Les communistes tuent sans distinction ni préférence dans le seul but de
servir leur cause finale. L’usage des roquettes contre des civils sans défense
n’est qu’un moyen comme un autre d’intimidation, de dissuasion afin de
semer la peur et la confusion, et de paralyser ainsi les activités d’une société
entière.
Le 4 Mars au matin, lorsqu’en conduisant ma voiture pour me rendre au
travail dans la rue Ang Duong et m’apprêtant à prendre un virage sur la droite
dans le boulevard Norodom en direction de Watt Phnom, un obus chinois de
90mm tomba du sommet d’un arbre, explosa sur le trottoir devant le ministère
du commerce à une quinzaine de mètres de moi, fauchant les jambes d’un
passant.
L’effet du souffle fut si violent que je restai obnubilé et paralysé un bon
moment avant de pouvoir retrouver mes moyens. J’étais dans un état de choc,
ne pouvant même pas porter secours au blessé.
Le seul réflexe était pour moi de rejoindre au plus vite mon hôpital tout
proche et de lui envoyer sur-le-champ une ambulance.

19
Il me semble nécessaire de faire ici un constat succinct des conditions de
travail de mon hôpital. Celui-ci, même en ce temps de guerre, ne disposait que
de deux ambulances non équipées. En fait, elles étaient destinées uniquement
au transport des blessés sans possibilité des premiers gestes de secours comme
dans d’autres pays. Le conducteur étant tout seul, non entraîné et la plupart du
temps submergé, il accomplissait strictement le rôle de transport sans plus.
Il est regrettable de reconnaître qu’il n’y avait pas eu de formation de
secouristes, ni de personnel infirmier ou médecin en spécialité de
traumatologie ou de médecine d’urgence pour porter secours à ces sinistrés des
rues ou à domicile comme on a l’habitude de le faire dans les pays développés.
Il n’est pas difficile dès lors d’imaginer un taux élevé de morts à cause de
la défaillance du système surtout celle d’assistance immédiate en cours de
transport avec équipement de réanimation cardio-respiratoire. Nul doute que
beaucoup de ces blessés arrivaient à l’hôpital dans un état de choc devenu
parfois irréversible dû au retard d’un traitement adéquat.
Pour se faire une idée de ce pitoyable tableau, il suffisait d’observer la
scène à la salle de triage de l’hôpital (située sur la rue Baraingsès). Des blessés
légers ou graves ensanglantés arrivaient par les moyens du bord, qui dans un
cyclo-pousse, qui dans un taxi, qui sur une bicyclette, accompagnés par un ami
ou un membre de sa famille. Et c’était cette salle de triage qui se chargeait de
diriger ces patients vers les services de chirurgie ou de médecine.
Un autre problème crucial que connaissait l’hôpital consistait en la pénurie
de chirurgiens. Pour un effectif hospitalier gonflé à plus de mille lits dont la
plupart relevaient des cas de chirurgie, on comptait de 10 à 12 chirurgiens à
part le renfort occasionnel mobilisé pour la circonstance.
Du côté militaire la situation était loin d’être meilleure. On comptait
soixante médecins militaires dont à peine la moitié pratiquait la chirurgie, sans
parler de l’existence de l’hôpital de campagne censé accompagner les troupes
en opération de grande envergure (cas de Tchenla I et Tchenla II), dans la
province de Kompong Thom.
Maintenant pour revenir à la population générale en ce moment d’état de
siège, chacun essayait de survivre et advienne que pourra. Chacun acceptait les
privations et restrictions avec un esprit de résignation stoïque.
Depuis la coupure du Mékong par les troupes communistes, la quantité du
riz fournie par les Américains (par pont aérien) se réduisait progressivement,
passant de 543 tonnes par jour en 1974 à 440 tonnes. Sans parler de son prix
grimpant en flèche, il n’était pas rare qu’on n’en trouve pas sur le marché, à
cause des spéculations de commerçants malhonnêtes.
Parallèlement, la ration par individu tombait à 270 gr par jour alors que
l’OMS considère qu’il faut 450 gr par jour pour assurer un minimum
acceptable de nutrition. L’impact du défaut de ravitaillement touchait
également l’approvisionnement en source de protéines car la pénurie de viande

20
devenait sévère. Certaines familles me confiaient que pour faire survivre leur
maisonnée, il fallait élever la volaille ou le cochon. Et comme l’espace
manque en ville il arrivait que les gens élèvent ces bêtes sur la terrasse même.
On conçoit la menace de contamination de maladies transmissibles à tout
moment.
Et que dire des pauvres réfugiés des bidonvilles vivant dans des abris de
fortune improvisés où un grand nombre d’enfants ont été les premières
victimes des privations.
Basé sur les rapports de plusieurs organisations humanitaires et du bureau
d’investigation de l’OMS, un sérieux problème de malnutrition a été constaté
depuis 1974. En 1975, les conditions empiraient. Il suffisait de s’approcher des
ghettos de circonstance pour se rendre compte de la réalité. Des enfants mal
nourris à la peau sale, parfois infectée, aux ventres ballonnés, aux cheveux
secs et bruns dont certains aux chevilles ou jambes enflées, erraient de-ci, de-
là ou s’accroupissaient sous un abri.
D’autres présentaient un aspect franchement vieillot ou rabougri du fait
d’un arrêt de développement avant l’âge. (William Shawcross, Sideshow)
« De son côté, ‘le centre de nutrition pour enfants’, l’Aide de World
Vision, disposait seulement de 235 lits pour les nouveaux cas hospitalisés et
avait dû repousser 1758 autres entre Décembre 1974 et Février 1975 ».
(William Shawcross)
Plus malheureux encore, ces enfants étaient abandonnés à leur sort, sans
possibilité d’être pris en charge par aucune institution sociale, pas d’école, pas
d’éducation ni d’examens médicaux prophylactiques.
On ne saura jamais quel fut au juste, le nombre de ces enfants perdus dans
un monde hostile et immérité pour eux (statistiquement, personne ne s’en
occupait).
A mesure que l’état de siège continuait, la promiscuité due d’une part au
surpeuplement et d’autre part à la paralysie des services publics dans la plupart
des secteurs, finirent par produire des conséquences indescriptibles.
La multiplication des élevages intra-muros incontrôlables, la réduction de
distribution de l’électricité, l’interruption de plus en plus fréquente du
ramassage d’ordures ménagères ont transformé la ville en une place insalubre
et prédisposée aux épidémies.
Les immondices s’entassaient de place en place dégageant sous la chaleur
étouffante une odeur repoussante. Les rats et souris s’en réjouissaient et
faisaient irruption en plein jour. Il y en avait même de téméraires qui
construisirent leurs nids sous le capot du moteur de ma voiture. On faisait
mieux d’y jeter un coup d’œil avant de démarrer le véhicule. La contamination
des aliments et de l’eau commençait à produire leurs méfaits. A l’hôpital,
plusieurs cas de typhoïde ont été relevés.

21
Comme le malheur ne vient jamais seul, ma mère de 79 ans tomba
brutalement malade, atteinte d’une entérocolite aiguë causant une rapide
déshydratation. J’avais dû appeler une ambulance, et l’installer sur un
brancard. Jamais encore de ma vie, je n’ai eu l’occasion de la porter dans mes
bras. Car selon nos mœurs, nous adressons notre révérence à notre mère à
l’aide d’un geste (le sampeash), sans jamais avoir à l’embrasser à la manière
occidentale.
Elle s’était remise après une hospitalisation de quarante-huit heures, mais
demeurait encore fatiguée et affaiblie, jusqu’au jour de son évacuation forcée.
Je ne savais pas que l’embrassade de cet instant allait devenir un adieu pour
moi et pour toujours.
En cette matinée du 17 avril 1975, la plus maudite de ma vie ainsi que celle
du peuple khmer tout entier, je ne sais par quel instinct ou intuition, elle
s’habilla avec soin et se tint tout près de son hamac à l’entrée de la cuisine me
regardant partir à l’hôpital, moi qui ne lui répondais ni par un mot ni par un
geste, pensant la retrouver comme à l’ordinaire à la sortie de mon travail.
C’était donc un augure d’adieu de sa part que je ne réaliserai que plus tard.
Cette image de ma mère, à la manière d’une pause de photo instantanée, est
restée gravée dans ma mémoire depuis, ineffaçable, indestructible, et que
j’emporterai dans ma tombe. C’est elle encore qui insuffle en moi dans le
passé comme à présent cette force intérieure pour combattre toute forme de
cruauté et d’injustice qui continue de hanter les sociétés humaines.


2. L’ambiance de la veille

Depuis plusieurs semaines, le couvre-feu était devenu total. Personne ne
devait se déplacer entre 7 h du soir et 6 h du matin. Tous les citadins se
trouvaient confinés dans leur demeure de même que ceux qui assuraient le
service de nuit devaient rester à leurs postes ou bureaux. Seules pouvaient
circuler dans les rues de la Capitale des patrouilles spéciales de sécurité et des
chefs militaires en mission.
Naturellement les ambulances et leur personnel avaient été munis d’un
laissez-passer par la Région militaire spéciale. Dans tous les cas, les nuits
faisaient peur aux gens. Les rues étaient presque désertes.
Phnom Penh, la cité coquette d’antan offrait maintenant un spectacle
hideux et lugubre. La nuit venue, la lumière tamisée laissait apercevoir dans le
flou les barricades, les postes de sentinelles renforcées de sacs de sable et de
fils barbelés, particulièrement autour des bâtiments administratifs.
Dans les immeubles et maisons aux volets clos, on imaginait facilement
l’état d’âme des occupants. Dans tous les milieux, tout le monde semblait
attendre quelque chose mais on ne savait quoi. La population était très mal

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informée du côté du gouvernement aussi bien que du côté des
révolutionnaires. Ceux-ci ont su préserver leur secret tactique jusqu’au bout.
Dans ce brouillard enveloppant, une chose était certaine, tout le monde :
militaires, et civils, fonctionnaires et étudiants, le peuple entier était las de la
guerre. Les communistes l’ont bien flairé et en ont tiré un avantage
psychologique.
Dans cette ambiance de doute, les gens se tournaient de plus en plus vers
les rumeurs et malgré l’importance du sujet comportant une question de vie ou
de mort, la plupart des Khmers préféraient le fatalisme, en guise de
consolation.
Il y avait ainsi des discussions ou conversations dont l’idée dominante
soutenait même inconsciemment la cause de l’autre côté.
Après tout, ces gens de « Padévatt » (révolutionnaire en khmer) n’étaient-
ils pas aussi des Khmers, nos frères ? Qu’importe leur idéologie, après leur
victoire, ils auront une autre forme de gouvernement, une autre vision de
l’égalité communautaire et, peut-être même une meilleure justice sociale. En
un mot, ne pourrions-nous pas reconstruire ensemble notre pays ?
Non moins important pour les communistes qui voyaient se profiler déjà
leur victoire, c’était d’agrémenter leur propagande en faisant entendre que tous
les citoyens auraient leur place dans la future société, qu’ils travailleraient
selon leur compétence et que seuls les traîtres seront punis (il y avait
exactement sept hauts dirigeants condamnés dans leur liste noire). C’était un
mensonge, un pur piège comme on ne tardera pas à s’en rendre compte.
Malgré les flots continus de témoignages des paysans qui fuyaient leurs
villages pris d’assaut par les KR, insistant sur les actes de violence et de
cruauté de ces derniers, beaucoup refusaient d’y croire. Non seulement nous
accordions peu de crédit à ce que nos paysans racontaient mais nous préférions
nous abandonner à l’esprit de complaisance passive qu’après tout et dans
toutes les guerres il existait toujours des actes incontrôlables. Et la fin de la
guerre reste toujours une chose souhaitable.
Les rares gens qui étaient plus avisés, réalistes et ayant des moyens
optèrent pour fuir le pays pendant qu’il était encore temps, malgré les
difficultés extrêmes des dernières heures.
L’aéroport de Pochentong lui-même était bombardé continuellement par
des roquettes afin d’empêcher les fuyards. Ce qui séparait en quelque sorte les
dégourdis ayant des moyens, des fatalistes résignés qui n’en avaient pas, futurs
condamnés à l’enfer.
Plus grave, il régnait un esprit de confusion pénétrant même la sphère des
gens haut placés, politiciens et fonctionnaires.
Dans tous les cas bien que les avis étaient partagés selon les milieux et
classes sociales de la population, un point commun demeurait : l’incertitude
troublante. Ce mot ne constituait-il pas au demeurant, un des stratagèmes

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psychologiques des communistes semant la désinformation à laquelle les
Khmers étaient particulièrement réceptifs.
Personnellement, semblable à la majorité des gens, je fis des erreurs fatales
dont la plus imprudente fut de me réfugier sous cette couverture de la
neutralité de ma profession de médecin. Qu’importe la couleur ou le système
du nouveau régime, les futurs dirigeants n’auraient-ils pas besoins de
médecins pour prodiguer des soins aux compatriotes malades après la guerre,
pensais-je naïvement.
D’erreurs en erreurs, certains milieux faisaient même de leurs illusions des
fantasmes. Il m’arrivait de croiser quelques amis militaires dont un officier
supérieur de ma promotion du collège m’affirmer béatement que « les
Américains ne nous laisseront pas tomber ».
Pire, les rumeurs de soi-disant négociations confidentielles du
gouvernement avec l’autre côté commençaient à filtrer dans le public. Et
comme les rumeurs ne manquaient pas de se propager en tache d’huile, très
vite il en ressortit que le retour du prince Sihanouk à la fin de la guerre serait
alors en mesure de ramener la paix.
Naturellement avec cette idée en tête, les républicains étaient en train de
prendre leur rêve pour de la réalité. Et pendant que le désarroi de l’inconnu
planait sur nos têtes, l’étau de la machine de guerre se resserrait chaque jour
davantage. Durant les deux premières semaines d’avril, nous vivions cette
espèce d’attente irréelle. Tout le monde se posait cette unique question : que
nous réservait cette fin de guerre, tandis que les grands personnages
commençaient à quitter le navire ?
erLe 1 avril 1975 vit le départ du Maréchal Lon Nol, accompagné de sa
famille, qui quittait la capitale pour un exil sans retour.
Certains généraux et officiers supérieurs ne tardèrent pas à chercher refuge
avec leur famille à Oudor Meanchey, proche de la frontière thaïlandaise.
Un ami commerçant me demanda quand je pensais partir. Je lui répondis
en plaisantant « quand tu verras la grille extérieure de mon cabinet de
consultation fermée ». Une plaisanterie qui, à mon propre étonnement,
s’affirma comme une correcte prédiction.
Dans ce tourbillon d’incertitude et de tribulations, je décidai d’en savoir un
peu plus et de source digne de foi. Aussi me tournai-je vers le prince Sisowath
Sirik Matak dont j’ai pu obtenir une audience le matin du 3 avril deux jours
après le départ du Maréchal Lon Nol, dans sa villa à Tchamkar Mon. Il était
tout seul et je le trouvai calme, peu bavard, mais au regard songeur et fatigué.
Après un bref topo sur la guerre et en termes de conclusion, il m’a
simplement lâché « qu’étant khmer, me disait-il, je ne tenais absolument pas à
quitter mon pays ». Réalisant la gravité de ses réflexions, je me gardai de
pousser plus loin. Moi, je m’attendais à ce qu’il me suggérât de quitter à temps

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avant la capitulation générale, mais il n’en était rien. Je devais me laisser
couler avec mon propre destin.
Puis arriva la date du 12 avril 1975, une date historique et marquante pour
la destinée du Cambodge. Les Américains à leur tour évacuaient leur
personnel d’Ambassade à grand spectacle.
Dans la matinée, j’étais au Ministère de la Santé à une réunion de travail en
présence du nouveau ministre. Et à ce dernier de nous rassurer que quand
bien-même les Américains partaient, il y aurait d’autres amis qui voudraient
bien aider la République à disposer des moyens de combattre pour au moins
encore deux à trois mois. En parlant ainsi, je ne savais à quel pays il faisait
allusion. Était-ce l’Union Soviétique, puisque celle-ci, paradoxalement à leur
traditionnelle allégeance et solidarité socialiste envers les frères communistes,
soutenait au contraire la République Khmère jusqu'à sa chute. C’était
compréhensible à cause de l’antagonisme réciproque entre les deux géants
grands-frères marxistes Soviet et Chinois.
Malgré la grande distance qui sépare le ministère de la Santé jouxtant
l’hôpital Préah Két Méalea et l’ambassade des Etats-Unis, située sur le bord du
fleuve non loin de la résidence de Tchamkar Mon, nous entendions
parfaitement des échos de bruits assourdissants. Levant le regard vers le ciel à
travers la fenêtre grande ouverte, je voyais de grands engins aux puissantes
hélices tournoyant longtemps du côté Sud de la ville. Pendant que les uns
descendaient à terre pour faire embarquer les évacués, les autres survolaient en
assurant la protection. Ce départ à la hâte des Américains me semblait tout à
fait compréhensible, car il pouvait y avoir des risques de roquettes.
Néanmoins, ils auraient pu le réaliser d’une manière plus discrète. A noter
qu’en plus des Américains, il y figurait un nombre non négligeable de
fonctionnaires khmers dont le Général Saukam Khoy, alors Président de la
République par intérim, Monsieur l’Ambassadeur John Gunther Dean quitta
parmi les derniers en emportant le drapeau américain.
Pour donner un peu plus de piquant à la scène, une foule de passants
assistait à ce départ, inconscients eux-mêmes que dans cinq jours ils seraient
les prisonniers de l’enfer des KR. Après le départ des Américains, le peuple se
réveilla le lendemain avec des sentiments mitigés, mêlés d’un regret mais
aussi d’un soulagement. En effet, le retrait des Américains signifiait aux yeux
de beaucoup la fin de la guerre.
De surcroît, on était à la date du 13 avril. Cette date avait sonné pour tous
les Cambodgiens, une résonance toute particulière, l’arrivée du nouvel An
khmer dont la célébration traditionnelle durait trois jours avec des
réjouissances familiales et des fêtes religieuses. J’insiste sur ce point essentiel
qui risque de passer inaperçu en termes de conséquences psychologiques
ultérieures pour des milliers de familles khmères. Malgré le couvre-feu, le
relâchement général ne pouvait être totalement évité. Aussi chacun se

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débrouillait-il à sa manière pour prendre des arrangements en vue des réunions
familiales et si possible en présence des bonzes qui récitaient des prières de
bénédiction. Cette occasion de festivités nécessitait des déplacements des gens
dans tous les sens et entraînerait des faits de séparation catastrophique de
milliers de familles lorsque l’ordre d’évacuation leur tomberait inopinément
sur la tête le 17 avril 1975 sur lequel je reviendrai.
Le 15 avril, je me rendis aux funérailles de la belle-mère de mon meilleur
collègue, le docteur Mam Chhem, chirurgien en chef de l’hôpital. Elle était
également la mère d’un ancien ministre (Ung Krapum Phkar). Le hasard
voulut que je m’asseye à une table où se trouvaient quelques autres
personnalités. J’écoutais leur conversation à voix basse qui semblait relever
d’un caractère plus ou moins secret. Après avoir présenté mes condoléances à
la famille, je quittai ce lieu et M. Krapum Phkar tint à m’accompagner jusqu'à
la porte de la palissade. Là, il m’a glissé à l’oreille qu’il avait eu vent que la fin
de la guerre aurait un caractère de paix négociée. Et il ajouta en me
questionnant si cette nouvelle me faisait plaisir. J’acquiesçai par un signe de
tête et nous nous séparâmes.
Ce jour-là je rentrai chez moi pourtant plus perplexe que jamais. Je ne
cessais de me poser cette question : comment se faisait-il que ces gens hauts
placés, supposés eux-mêmes mieux renseignés, pouvaient avoir été dupes
d’une telle désinformation ? Pourtant une telle stratégie était inscrite dans
toutes les pages de la tactique de l’art de la guerre consistant à semer le plus
possible de doutes et de confusion dans les rangs des ennemis. C’était donc ce
qui arrivait aux républicains avant la capitulation générale sans grande
opération offensive ni résistance caractérisée.
Et maintenant qu’allais-je faire? Fort de ma conviction personnelle qu’un
médecin devrait survivre par la seule foi en sa profession, je choisis de rester.
Mais hélas, la vérité qui suivra s’avéra d’une tout autre nature. Je me laissai
nonobstant emporter par les prédictions de notre Nostradamus khmer (Puth
Tumneay) qui déclarait entre autres « il y aura une longue, longue traversée à
la fin de laquelle il restera si peu de survivants que l’ombre d’un banian suffira
à les circonscrire ». Bien entendu, cette prophétie évoque un sens à la fois
allégorique et énigmatique mais dont son assertion finale veut dire simplement
qu’il y aurait tellement de morts.
Et cette prophétie que j’ai maintes fois entendue dans ma jeune enfance se
réalisait sous mes yeux, lorsque la capitale du Cambodge et les villes du pays
tout entier devenaient des villes fantômes, par suite de l’évacuation forcée. Un
autre vers de la même prophétie prédisait « qu’il y aurait des maisons sans
occupants et des rues sans passants ».
En voici ce jour fatidique, tel que je l’ai moi-même vécu. Dans la nuit du
16 avril en revenant de ma tournée de ronde à mon hôpital, je fis un saut à la
banque khmère pour le commerce (BKC) à l’angle du boulevard Monivong et

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de la rue Kramuon Sar, pour rencontrer mes deux amis M. Hing Kunthon
(directeur) et Aing Chai Voan, un de ses adjoints. L’un et l’autre, nous
sentions le besoin de parler. Nous parlions un peu de tout, mais nous évitions,
et à dessein de soulever la gravité imminente de la situation comme si nous
étions apeurés de cette incertitude de plus en plus troublante de ce que serait la
vraie tournure de la fin de la guerre. Du haut de la terrasse du bâtiment de
plusieurs étages, nous contemplions au loin, dans le noir de la nuit, des fusées
éclairantes, des feux des balles traçantes avec le grondement des canons, vers
le Nord et l’Ouest de Phnom Penh. Les révolutionnaires massaient le plus gros
de leurs troupes pour l’assaut final sur la ville.


3. Le 17 avril : pour qui sonne le glas

Ce jour historique pour le Cambodge, avec la chute de la capitale aux
mains des communistes, le monde entier s’en souvient avec une consternation
générale. Les vainqueurs l’ont glorifié comme une victoire extraordinaire sur
les impérialistes et leurs valets, tandis que le peuple entier l’acclamait comme
l’apaisement et la réconciliation nationale. Cette fin d’un épisode sanglant
n’était pourtant que le prélude à quelque chose de plus effroyable encore,
l’holocauste planifié pour les vaincus. Pour les citadins de tout le pays ainsi
que pour le peuple innocent, ce fut l’apocalypse. Un exode forcé, évacuant
toutes les villes grandes et petites, vidées de leurs habitants et qui a fait des
cités de fantômes.
On se rappelle encore que le premier trimestre de 1975 marquait la
cinquième année de la guerre. Le peuple, les fonctionnaires civils ou militaires
et les étudiants en étaient las. Et le désir était si grand de pouvoir prendre un
répit avec l’arrivée du Nouvel An qui commençait le 13 avril.
Comme mentionné plus haut, des milliers de familles se déplaçaient de leur
propre gré en vue des réunions familiales dans un élan de joie et de bonheur,
sans savoir que ces réjouissances allaient bientôt se tourner en dislocations et
en deuil. Pour les communistes, il n’y avait place ni pour le hasard, ni pour les
sentiments. Au contraire, leur choix de la mi-avril pour leur assaut final
relevait de leur stratagème et de leur calcul diabolique, sachant que la fête
populaire amenait inéluctablement un relâchement de la vigilance générale et
de l’esprit de combat de l’armée gouvernementale.
On devine la dimension de cette détresse psychologique lorsque l’ordre
d’évacuation sommaire causa un brassage des familles déplacées. On ne
connaîtra jamais la statistique exacte du nombre de séparations.
Rétrospectivement, après l’exode massif, 90% de réfugiés en route déclaraient
être dans ce cas. Longtemps après la fin de la guerre et plusieurs années
durant, les familles de la diaspora khmère dans différents continents et pays

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