Un "mensonge déconcertant" ?

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Circonscrire les caractéristiques du mensonge totalitaire, par opposition au mensonge "démocratique" ; interroger les langages de ce mensonge ; explorer les voies de l'émancipation ; montrer les difficultés qu'il y a à établir la vérité, si tant est que celle-ci existe ; sans oublier l'"envers du mensonge", ce regard déformé que pose l'Occident sur la Russie depuis la révolution et jusqu'à aujourd'hui ; tels sont les grands axes de ce recueil, dont l'orientation n'est pas tant politique, qu'historique, philosophique, littéraire et artistique.
Publié le : samedi 1 mars 2003
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EAN13 : 9782296311688
Nombre de pages : 262
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UN «MENSONGE

DÉCONCERTANT»?

LA RUSSIE AU XXe SIÈCLE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3821-4

Collection « Pays de l'Est»

Sous la direction de Jean-Philippe JACCARD Avec la collaboration de Korine Amacher

Un « mensonge déconcertant» La Russie au xxe siècle

?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 TOl"ino ITALIE

Collection «Pays de l'Est» dirigée par Bernard Chavance

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La table de multiplication est plus sage, plus absolue que le vieux bon Dieu,. jamais, vous entendez, jamais elle ne se trompe. Il n'est rien de plus heureux que les chiffres qui vivent sous les lois éternelles et ordonnées de la loi de multiplication. Jamais d'hésitations ni d'erreurs. Cette vérité est unique et le vrai chemin vers celle-ci est également unique,. la vérité est "quatre", et le vrai chemin est "deux fois deux". Ne serait-il pas absurde que ces deux chiffres heureusement et idéalement multipliés l'un par l'autre se missent à penser à je ne sais quelle liberté, c'està-dire à la faute? Evguéni Zamiatine, Nous autres

Je fus reçu par une espèce de jeune fille que I 'habitude de mentir continuellement avait affligée d'un strabisme convergeant. Mikhail Boulgakov, Le Maître et Marguerite

AVERTISSEMENT

Pour la commodité du lecteur français, nous avons adopté dans le corps du texte la transcription française des noms propres russes et des noms géographiques. Cependant, pour les références bibliographiques en russe se trouvant dans les notes infrapaginales, nous avons eu systématiquement recours à la translittération internationale, telle qu'elle est adoptée dans la majorité des revues spécialisées et des bibliothèques. Les références bibliographiques en français peuvent présenter plusieurs orthographes d'un même nom, selon les sources utilisées, car nous avons respecté le choix des auteurs. Les titres des périodiques russes cités dans le corps du texte ne sont traduits que lors de leur première apparition.

JEAN-PHILIPPE JACCARD

AVANT-PROPOS

Le titre de cet ouvrage peut paraître présomptueux. En effet, couvrir tout un siècle, dans un espace géographique qui représente "le sixième des

terres émergées du globe" et en lien avec un thème aussi large et aussi
vague que le mensonge est assez périlleux. Et pourtant, il nous a semblé intéressant d'aborder cette problématique, et ce aussi bien dans le but de déterminer un certain nombre de caractéristiques propres au mensonge tel qu'il s'est exprimé au xxe siècle en Russie que dans celui de comprendre les convergences qui existent entre le "mensonge totalitaire" et le "mensonge démocratique" et, le cas échéant, d'être en mesure de déjouer ou, tout au moins, de décrypter ce phénomène auquel nous sommes confrontés tous les jours. Bien entendu, un autre pays aurait pu servir de terrain d'investigation, mais plusieurs raisons expliquent le choix de celui-ci, la plus immédiate et la plus simple étant que ce projet est né au Département de langue, littérature et civilisation russes de l'Université de Genève, avec pour but de réunir des chercheurs qui, en Suisse romande, travaillent sur ce pays, et non pas dans une perspective sociale ou politique, mais culturelle et historique. Mais il y ad' autres raisons.

* * *

« On n'a jamais autant menti que de nos jours» affmnait dans ses Réflexions sur le mensonge (1943), en pleine Seconde Guerre mondiale, Alexandre Koyré. Et il ajoutait que si l'homme a toujours menti (ne seraitce que pour «le plaisir d'exercer cette faculté étonnante de "dire ce qui

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Jean-Philippe Jaccard

n'est pas" et de créer, par sa parole, un monde dont il est seul responsable»), «l'époque actuelle, ou plus exactement les régimes totalitaires, ont puissamment innové »1. L'aspect le plus frappant de cette innovation résiderait, toujours d'après Koyré, dans le fait que les régimes totalitaires ont développé la pratique du «mensonge au deuxième degré », si bien décrite par Machiavel, qui consiste à dire la vérité sur son programme politique (Hitler a tout dit dans Mein Kampf) uniquement parce que l'on sait que ce ne sera pas cru par "les autres", c'est-à-dire les noninitiés. Le monde totalitaire est donc construit à la manière d'une société secrète, c'est-à-dire fennée sur elle-même, avec quelques initiés entourés d'un troupeau plein de foi dans un programme aberrant, mais qui présente toutefois cette différence avec la société secrète qu'il diffuse massivement sa "vérité" à l'extérieur en sachant qu'on ne le croira pas. C'est ce que Koyré appelle la conspiration en plein jour, laquelle présente cet avantage certain pour tout pouvoir politique de ne même plus être tenu à la vraisemblance. Que le problème du "mensonge totalitaire" ne se résume pas à ces quelques réflexions est une évidence, mais force est de constater que la Russie du xxe siècle est un excellent laboratoire pour qui étudie ce problème, dans la mesure où les ficelles qui actionnent le dispositif du mensonge sont souvent si énormes qu'elle pennettent de mieux en voir le fonctionnement. Et de poser les questions qu'appelle obligatoirement ne serait-ce déjà que le titre de ce recueil: le mensonge en Russie présente-t-il au XXe siècle des spécificités telles qu'elles puissent être isolées? Est-il pertinent de parler du seul XXe siècle? Y a-t-il un "mensonge ancien" et un "mensonge moderne"? Ou même, peut-être, "post-moderne"? Le "mensonge totalitaire" est-il si différent du "mensonge démocratique"? Peut-être pas, mais, dans ce cas, en quoi est-il si "déconcertant", pour reprendre le mot de Ante Ciliga2? C'est à ces questions, entre autres, que tentent de répondre les auteurs des articles généraux qui composent la première partie (Jean-Philippe Jaccard, Michail Maiatsky, Georges Nivat). Les autres parties suivent la chronologie du pays, c'est-à-dire la Russie, et non pas l'Union soviétique, puisque le champ traité va au-delà de la période soviétique et s'achève sur les derniers jours de 1999, pendant le siège de Grozny, la capitale tchétchène. Pour la Russie, ce siècle représente, très schématiquement: vingt-cinq ans de révolutions et de troubles, trente ans de stalinisme, trente autres années de totalitarisme "mou" ("mou" par rapport à la période précédente, bien sûr), et, finalement, quinze ans de tentatives, plus ou moins convaincantes, pour sortir du système. A chacune de ces périodes, le mensonge a pris des traits spécifiques. La période stalinienne, que recouvre la deuxième partie, représente certainement le terrain d'investigation qui fournit le plus de matière et dont
1 Alexandre KOYRÉ, Réflexions sur le mensonge, Paris, Allia, 1996, pp. 9-12. 2 Ante CILIGA, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Paris, Champ Libre, 1977.

Avant-propos

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l'étude donne les résultats les plus spectaculaires, comme le sont toujours les situations extrêmes. Les problèmes de la propagande et de la manipulation ont fait l'objet d'une quantité vertigineuse d'ouvrages dont il n'était pas question de faire la somme. Il nous a semblé plus intéressant de questionner certain~ aspects culturels spécifiques de cette période, à commencer par le discours sur la langue, élément central de tout système idéologique totalitaire (Patrick Sériot), et en continuant avec le problème tout aussi central de l'image, qu'il s'agisse de la peinture, de la photo (Antoine Baudin) ou du cinéma (François Albera), sans parler du rôle qui incombe à la littérature, aussi bien sur le plan de la production des œuvres que dans la politique d'édition et le conditionnement de la réception (Leonid Heller). Pendant l'époque stalinienne, il y avait aux yeux du pouvoir deux catégories de personnes: ceux qui croyaient, sans avoir nécessairement la "foi", et les autres. Si les seconds étaient impitoyablement décimés, les premiers, mais de loin pas tous, pouvaient espérer survivre. La période qui suit la mort de Staline en 1953 et, trois ans plus tard, le xxe Congrès du parti communiste, période entrée dans 1'histoire sous le nom de "dégel" suite au roman éponyme d'Ilya Ehrenbourg, a créé une situation inédite. Il a été décidé, en haut lieu d'abord, puis de plus en plus largement, d'arrêter de mentir. Tout cela était dangereux, comme l'a montré le destin de Vassili Grossman, «un des premiers, si ce n'est le premier, à avoir cessé de mentir» (Shimon .Markish), et même très dangereux, puisque "ne pas mentir" est rapidement devenu synonyme de "dissidence" : Ne pas vivre dans le mensonge était le titre du texte du plus célèbre des dissidents, Alexandre Soljénitsyne, paru en samizdat en 1974, juste après l'expulsion de celui-ci (Gervaise Tassis). Quant à l'œuvre de Friedrich Gorenstein, un autre dissident, elle montre elle aussi, à travers la problématique juive, la difficulté qu'il y a non seulement à dire la vérité, mais encore à ne pas se mentir à soi-même (Korine Amacher). La "vérité" des dissidents a certainement joué un rôle non négligeable dans l'effondrement du système communiste, mais on peut se demander si l'esprit "post-modeme", tel qu'il s'exprime dans des œuvres comme celle de Viktor Pelevine, avec son maniement de l'''imposture littéraire", n'a pas joué un rôle plus décisif encore, en prétendant non plus "dire la vérité", mais en montrant plutôt comment fonctionne le mensonge (Annick Morard). En tout cas, dire la vérité, puisqu'on était maintenant libre de le faire, s'est révélé beaucoup moins évident qu'on ne l'avait cru. Preuve en est la facilité avec laquelle l'ancien «pourfendeur du mensonge soviétique », Soljénitsyne toujours, gagné par un nationalisme de plus en plus militant, falsifie 1'histoire des relations entre les Russes et les Juifs dans son dernier livre3 (Valentina Tvardovskaïa, Valéri Kadjaïa). Pour preuve, également, les difficultés auxquelles se heurtent ceux qui tentent
3 Alexandre SOLJENITSYNE,Deux siècles ensemble. 1795-1995. l Juift et Russes avant la Révolution, Paris, Fayard, 2002 (traduction: A. Kichilov, G. Philippenko, N. Struve).

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Jean-Philippe Jaccard

depuis quelques années de rédiger les nouveaux manuels d'histoire (Wladimir Berelowitch). Mais il est encore un problème qui devait trouver sa place dans ce recueil, c'est celui du regard que nous, Occidentaux, portons sur ce pays. La proximité de la Russie, de même que la longévité de sa période "socialiste", a obligé les pays occidentaux à se positionner en pennanence par rapport à elle, phénomène qui a révélé des mécanismes intéressants chez nous. D'une part, il y a eu pendant des décennies ce fonnidable "mensonge à soi" (ou, dans le meilleur des cas, cette fonnidable "volonté d'y croire") et mensonge aux autres qu'illustre bien ce mélange désastreux de "manipulation et d'engagement" qu'ont pratiqué les "progressistes" voyageant en Union soviétique avant la Seconde Guerre mondiale (JeanFrançois Fayet) et après. D'autre part, il y a cette acceptation béate du mensonge sur la Russie par l' homo credulus occidental. Cette acceptation était banale pendant la guerre froide, puisqu'on était précisément "en guerre", donc dans un régime de propagande, et elle ne présente finalement que peu d'intérêt, tant elle ressemble à celle de l'homo, credulus également, mais sovieticus. Mais aujourd'hui, l'image que l'Occident a de la Russie est apocalyptique, et cette vision est une construction si mensongère qu'elle doit nous pousser à nous interroger non seulement sur le mensonge totalitaire, mais sur .nos systèmes de croyance et notre capacité à résister à la propagande, fût-elle "démocratique". De ce point de vue, le traitement médiatique occidental de la dernière guerre russe du siècle, celle de Tchétchénie, est édifiant (Jean-Philippe Jaccard).

* * *
Les événements qui ont marqué le début du XXIe siècle ont mis le problème du mensonge, de la manipulation, de la désinfonnation, etc., au premier plan. A partir de deux tours effondrées sur une bannière pleine d'étoiles, on est en train de reconstruire un monde où les réponses aux questions les plus complexes sont toujours simples. Et cette simplicité passe par le mensonge. En février 2002, le New York Times révélait le projet du Pentagone de créer un Office for Strategie Influence chargé de fabriquer et de diffuser de fausses nouvelles. Des voix inquiètes se sont immédiatement élevées contre ce projet aux Etats-Unis (bien sûr, nous sommes en démocratie), arguant du fait que «mentir ne reviendrait pas seulement à miner la crédibilité du Département de la Défense », mais que « cela minerait la crédibilité des Etats-Unis aux yeux du monde» (lettre des directeurs de l'infonnation audiovisuelle à Donald Rumsfeld). Peu après, dans sa grande sagesse, George Bush arrêtait le projet. Et c'était assez habile: cela voulait dire que les Etats-Unis n'avaient jamais menti... et qu'ils continueraient à ne pas mentir. Et l' homo credulus y a cru. Et l' homo credulus est partout, comme le prouve la lettre signée par soixante

Avant-propos

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intellectuels américains, pourtant a priori loin d'être inféodés au pouvoir, expliquant, suite aux attentats du Il septembre, la "nécessité morale" de la guerre menée pas leur gouvernement contre l"'axe du mal", guerre qui ressemble pourtant furieusement à une nouvelle fonne de cette "conspiration en plein jour" dont parle Koyré. Tout cela nous oblige à une certaine vigilance, et l'analyse des mécanismes du mensonge totalitaire ne servirait à rien si elle ne nous amenait pas à nous poser des questions sur le mensonge dans lequel nous vivons, et sans lequel, hélas, il est probablement impossible d'imaginer le monde. « On n'a jamais menti autant que de nos jours... » certes, mais qu'il s'agisse de la "conspiration en plein jour" de type totalitaire ou de la mauvaise foi pleine d'autosatisfaction que génèrent souvent les démocraties, nous ne pouvons que souscrire à ces mots d'Alexandre Radichtchev dans son Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou (1790) : «Dans le domaine de la vérité, au royaume de la pensée et de l'esprit, aucun pouvoir terrestre ne peut ni ne doit décider, ni le gouvernement, ni encore moins son censeur, qu'il porte le froc ou la dragonne »4.
mai2002

4 Alexandre RADICHTCHEV, Voyage de Pétersbourg à Moscou, Paris, Lebovici, 1988, pp.262-263 (traduction: M. et W. Berelowitch).

PREMIÈRE PARTIE

« LE GRAND MENSONGE »

JEAN-PHILIPPE

JACCARD

F AUSSE(S) VÉRITÉ(S) - VRAI(S) MENSONGE(S) ?

LES CARACTÉRISTIQUES DU MENSONGE SOVIÉTIQUE

Nul ne peut, sans quelque folie, croire si fermement posséder la vérité: le scepticisme ne tardera pas à venir. A la question: est-il permis de sacrifier I 'humanité à une folie, on devrait répondre non. Mais pratiquement cela arrive parce que le fait de croire à la vérité est précisément folie. Friedrich Nietzsche

L'anecdote est connue: quand elle voyageait. en compagnie de Joseph II d'Autriche dans le sud de la Russie, nouvellement conquis par son amant le Sérénissime Prince de Tauride Potemkine, en lui exposant son "projet grec" (c'est-à-dire la reconstitution de l'Empire Byzantin avec à sa tête un basileus qui n'aurait été autre qu'un Grand-Duc de Russie), Catherine la Grande montrait avec fierté la rapidité avec laquelle la région se peuplait. Les paysans, souriants devant leurs isbas proprettes, saluaient les voyageurs... or, la nuit, le village était démonté pour être reconstruit un peu plus loin, afm que le jour suivant, les mêmes paysans, toujours aussi souriants, puissent une nouvelle fois recevoir l' équipag~ impérial. Même si c'est en partie une légende (les villages restaient en place), la méthode a reçu sa consécration dans la langue russe, puisqu'on parle aujourd'hui de "villages de Potemkine" pour toute manœuvre tendant à abuser les observateurs. Que la crédulité de ceux-ci soit réelle ou non n'a que peu d'importance: faire semblant d'y croire est amplement suffisant. D'ailleurs, la plupart des Moscovites ont souri quand, lors de la visite de Nixon, les autorités ont fait refaire toutes les maisons délabrées qui bordaient les routes par lesquelles devait passer l'illustre invité. Quant aux habitants de Leningrad, ils sont toujours restés fort m~ditatifs, quand, très régulièrement, on repeignait les majestueuses façades des quais de la Néva

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Jean-Philippe Jaccard

ou de la Perspective Nevski: ils connaissaient, eux, ce qu'il y avait derrière, ces taudis auxquels les touristes étrangers menés au pas de charge par Intourist n'avaient pas accès! Catherine était.montée sur le trône en déclarant que son cher mari, Pierre III, assassiné lors du coup d'Etat qui l'avait portée au pouvoir, était mort d'une crise d'hémorroïdes; après elle, son petit-fils Alexandre annoncera un peu de la même manière la mort de son père, étranglé lors de son renversement, qu'il avait approuvé: « Il a plu au Seigneur de rappeler à lui notre père bien-aimé, l'empereur Paul. Pétrovitch, mort subitement d'une attaque d'apoplexie dans la nuit du Il au 12 mars» (ce qui ne va pas sans rappeler les assassinats médicaux et, plus doux, les "départs pour raison de santé" de l' époque soviétique) ; lors de la crise dynastique qui suivra sa mort, elle-même entourée d'un épais mystère, les "décembristes" essayeront de s'emparer du pouvoir en mentant sur l'identité de celui à qui revenait le trône, Nicolas 1er,et en omettant d'éclairer ceux qui croyaient que la "konstitoutsia" réclamée à grands cris n'était pas le nom de la femme polonaise de Constantin, dont le mariage morganatique avait barré la route du pouvoir suprême. Tout ça sans parler des Faux-Dimitri, des Faux-Pierre et autres personnages qui ont ponctué la longue histoire des usurpations du trône russe dans les siècles précédents et que l'on peut considérer, par son caractère systématique, comme un trait spécifique de la culture russe, ce qu'a brillamment démontré Boris Ouspenski1. Quant à la cuisine politique du Kremlin durant la période soviétique, elle présente un labyrinthe de byzantinisme duquel les historiens mettront encore de nombreuses années à sortir. Est-ce à dire qu'il y aurait là une particularité russe? Le grand satiriste du XIXe siècle Mikhai1 Saltykov-Chtchédrine n'y allait pas par quatre chemins quand il se défendait contre ceux que son Histoire d'une ville (1870) avait blessés dans leur sentiment national dans une lettre à la rédaction du Vestnik Evropy (Messager de l'Europe) :
J'ai visé certains traits de la vie russe qui tendent à la rendre désagréable et qui sont: une placidité allant jusqu'à la veulerie, une richesse de tempérament qui s'exprime soit dans des bagarres sanglantes et continuelles, soit dans l'art de tirer au canon sur des moineaux, enfin une inconséquence qui nous amène à mentir
atrocement, et sans rougir. 2
.

1 Boris OUSPENSKI, « Tsar et imposteur: l'imposture en Russie comme phénomène historique et culturel », in: Iouri LOTMAN, Boris OUSPENSKI, Sémiotique de la culture russe, Lausanne, L'Age d'Homme, pp. 329-363. Le sujet fait l'objet œ nombreuses études en Russie. Cf. par exemple Andrej NIZOVSKIJ,Russkie samozvancy (Les Imposteurs russes), Moskva, Priboj, 1999. 2 Mikhaïl SALTYKOV-CHTCHÉDRINE, Histoire d'~ne ville, in: Nicolas LESKOV, Mikhail SALTYKOV-CHTCHÉDRINE, Œuvres, Paris, Gallimard (<< Pléiade »), 1967, La p. 1218 (traduction: L. Martinez).

Fausse(s) vérité(s)

-

vrai(s) mensongers) ?

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Alors, comme il y aurait un "malheur russe", il y aurait un "mensonge russe" ? Certainement pas, n'en déplaise à ceux, là-bas comme ici, qui s'acharnent à faire de ce pays une exception. Jusque-là, finalement, rien que de très banal. Tous les exemples que nous avons cités entrent dans la catégorie de l"'art du mensonge politique", tel qu'il a été décrit depuis longtemps. Dans le célèbre chapitre XVIII du Prince, le plus controversé, Machiavel affmne qu'« il y a deux manières de combattre, l'une par les lois, l'autre par la force: la première est propre aux hommes, la seconde aux bêtes; mais comme la première bien souvent ne suffit pas, il faut recourir à la seconde ». Ainsi donc, le prince doit « savoir bien pratiquer et la bête et l'homme ». Et, panni les bêtes, il doit bien entendu prendre exemple sur le lion, qui a la force de se défendre contre les loups, mais également sur le renard, dont la ruse lui pennet de «se défendre des filets », auxquels le lion n'entend rien. Dans ce contexte, le mensonge n'est même plus un droit, mais une nécessité relevant d'un pragmatisme dont on constate que tous les dirigeants de tous les temps (en tout cas ceux qui se sont maintenus au pouvoir) ont assimilé les principes essentiels:
Partant, un seigneur avisé ne peut tenir sa parole quand cela se retournerait contre lui et quand les causes qui l'on conduit à promettre ont disparu. D'autant que si les hommes étaient tous gens de bien, mon précepte serait nul, mais comme ils sont méchants et qu'ils ne te tiendraient pas parole, etiam tu n'as pas à la tenir toi-même.

Il faut donc « être grand simulateur et dissimulateur », d'autant plus que «les hommes sont si simples et obéissent si bien aux nécessités présentes que celui qui trompe trouvera toujours quelqu'un qui se laissera tromper »3. Deux cents ans plus tard, Jonathan Swift ne disait pas autre chose dans son Art du mensonge politique (1733) en répondant de manière lapidaire à la question de savoir s'il fallait tromper le peuple pour son bien: « Le peuple n'a aucun droit sur la vérité politique »4. Dans ce petit essai, Swift jette les bases du calcul nécessaire au mensonge, qui n'est finalement qu'un art du juste milieu. Et bien des méthodes qu'il donne en exemple ont trouvé une application exemplaire en Union soviétique. On citera pour exemple la nécessité de pronostiquer un avenir noir pour que le peuple se contente d'un présent gris (tout en évitant d'abuser de la méthode, car le terrible pourrait devenir familier) : c'est cette fonction que remplissaient avec succès les innombrables rumeurs alannistes dont bruissait le pays, rumeurs dont on sait qu'elles étaient diffusées par les "organes". Ou encore, il faudra éviter de faire des prédictions trop rapprochées sur un
3 Nicolas MACHIAVEL, Le Prince, Paris, Gallimard, 1996, pp. 107-108. 4 Jonathan SWIFT, L'Art du mensonge politique, Grenoble, Jérôme Millon, p. 34.

1993,

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hypothétique "avenir radieux", car on risquerait d'être contredit par les faits: on se rappellera que Khrouchtchev, au XXIIe Congrès du parti, prédisait le communisme pour le début des années quatre-vingt et que c'est, entre autres, cette légèreté de raisonnement qui lui a valu sa destitution au profit de ceux qui préféraient placer cet avenir radieux un peu plus loin dans le calendrier du bonheur obligatoire... Mais, une fois encore, si les manifestations sont spectaculaires, force est de constater que le phénomène est loin d'être spécifique à la Russie des soviets. Dans nos démocraties, le mensonge est certainement plus subtil, mais, comme le relève le préfacier de Swift, ces «faussetés salutaires» se sont répandues dans la vie publique et nous font nous approcher de « l'état idéal où le discours politique serait enfin débarrassé du fantôme même de la vérité, qui comme un remords le hante parfois »5, et les exemples ne manquent pas. La Suisse est assez bien placée pour le savoir, elle qui, depuis quelques années, opère, un peu à reculons, un réexamen de son passé pendant la guerre, un passé qui a été l'objet de manipulations qui ressemblent furieusement à celles de l'historiographie russe tout au long de son développement. Et que dire de la France, qui a su "arrêter" de manière temporairement assez efficace (!) le nuage radioactif de Tchernobyl aux frontières de I'Hexagone, grâce à un communiqué de son ministre de l'agriculture, le 6 mai 1986, dans lequel il était annoncé que le « territoire français a été totalement épargné par les retombées nucléaires »6? Et que dire, surtout, des dernières guerres du siècle (Golfe, Kosovo), qui ont été l'occasion de la part des chancelleries occidentales d'une désinformation massive que les nouvelles techniques d'information rendent particulièrement redoutables. On pourrait multiplier les exemples à l'infini, encore faudrait-il dans cet exercice faire la différence entre les mythes fondateurs des nations, la propagande des états-majors et les petits et grands mensonges de routine qui font le quotidien de l'action politique. Mais là n'est pas notre propos. Ce qui doit être admis préalablement, c'est que la vérité peut toujours, dans le domaine politique, être fabriquée: c'est le cas partout. Cela s'appelle parfois, pompeusement, la "raison d'Etat". C'est souvent bien moins glorieux... Vérité ou vérités?

Ceci étant, il faut admettre que l'Union soviétique, avec sa pratique systématique et massive de la manipulation, de la désinformation et du mensonge, constitue un cas particulier, dont ce recueil devrait éclairer quelques aspects.

5 Jean-Jacques COURTINE, «Le mentir vrai », in: Jonathan SWIFT, L'Art du mensonge politique, op. cit., p. 20. 6 Hélène CRIÉ, Michèle RIVASI, Ce nucléaire qu'on nous cache, Paris, Albin Michel, 1998, p. 98.

Fausse(s) vérité(s)

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vrai(s) mensongers) ?

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Une des caractéristiques qu'il faut relever d'emblée, c'est que le russe dispose de deux mots, "pravda" et "istina", là où nous n'en avons, en français comme dans d'autres langues, qu'un seul: "vérité», "truth", "Wahrheit", etc. Il n'est pas question de faire ici l'étymologie et l'historique de ces deux termes, dont le réseau de significations a considérablement changé au cours du temps, mais il est assurément nécessaire de signaler en quelques mots ce qui les distingue dans la langue d'aujourd'hui. Formé à partir de la racine "prav-", le mot "pravda" s'inscrit dans un paradigme dans lequel on trouve: droit ("pravyï"), juste = correct ("pravilnyï"), juste = honnête ("pravednyï"), etc., à quoi il faut 'ajouter le droit ("pravo"), ce qui explique l'appellation de la Loi russe du Moyen Âge, qui se disait Rousskaïa Pravda. Comme l'a très bien démontré Iouri Stepanov dans son Dictionnaire de la culture russe7, même si le mot "istina" semble remonter à l'adjectif ancien "ist", dont le pendant en latin serait "justus", lequel serait à son tour un produit du substantif "jus, juris", qui renvoie également au droit, ce mot implique en fait l'idée d'une légalité existant en soi, par opposition à une légalité instaurée par des individus. En d'autres tennes, la vérité-"istina" relève de l'ordre établi, d'une sorte de loi éternelle (une vérité de Dieu), alors que la vérité-"pravda" est le fait de celui qui la porte (une vérité de l'homme). Vladimir Dahl dit la même chose dans son dictionnaire de la langue russe quand il affinne que «la vérité-"pravda", c'est la vérité- "istina" dans les faits »8. C'est ce qui explique que, dans le russe d'aujourd'hui, la première soit perçue comme une vérité concrète, sociale et... variable (!), alors que la seconde apparaît comme une vérité éternelle et immuable. D'où les expressions comme: «Il n'y a qu'une vérité-"istina", mais il y a beaucoup de vérités-"pravda" », «Il n'y a qu'une seule vérité-"istina" pour tous, alors que chacun a sa vérité-"pravda" ». Cela se répercute sur la charge stylistique des deux mots: "istina" est plus élevé que "pravda", et les situations de la vie courante appellent l'emploi du second, et non du premier. On ne peut demander à un enfant de dire la vérité-"istina", alors que dans un contexte religieux, c'est bien de celle-ci qu'il s'agit. La "pravda" est donc aujourd'hui plus terre-à-terre, plus versatile aussi, et on peut se demander si les bolcheviks n'auraient pas été bien inspirés de choisir "istina" plutôt que "pravda" comme nom pour leur journal: cela aurait mieux correspondu à leur projet d'élaboration d'un système politico-religieux nouveau. D'ailleurs on peut s'amuser de ces flottements conceptuels dans les titres des deux grands quotidiens de l'époque soviétique, les Izvestia (Les Nouvelles), organe du gouvernement, et la Pravda (La Vérité), organe du parti. Même si les deux quotidiens ne présentaient en réalité que peu de différences, c'est un peu
7 Jurij STEPANOV, Konstanty. Slovar' russkoj kul'tury. Opyt issledovanija (Constantes. Dictionnaire de la culture russe), Moskva, Jazyki Russkoj Kul'tury, 1997,pp.318-332. 8 Vladimir DAL', Tolkovyj slovar' zivogo velikorusskogo jazyka (Dictionnaire de la langue grand-russienne vivante) (1882), t. 3, Moskva, 1955, p. 379.
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comme si les faits rapportés, les nouvelles, et la vérité ne pouvaient pas concorder. Sinon la Pravda aurait suffi...9. Ainsi donc, dès le moment où la Pravda est devenue l'organe du parti (unique) au pouvoir, elle ne pouvait plus avoir le rôle dénonciateur, donc révélateur de vérité(s), qu'elle avait face à la propagande tsariste. Elle devenait l'expression d'une vérité unique, bien que variable (nous y reviendrons), qui, précisément parce qu'elle était unique, pouvait très bien se pennettre de mentir, complètement absorbée qu'elle était par le but fixé, à savoir la construction d'un présent en fonction d'un futur utopique, luimême détenniné par la reconstruction d'un passé qui situerait l'expérience dans une espèce de continuité imaginaire. A partir de ce moment se sont peu à peu confondues les notions de vérité et de "partiïnost" (soviétisme très important qu'on peut traduire par "esprit de parti", du parti s'entend) : c'était une façon d'élever la pravda au rang de istina (parallèlement, le Gensek, le Secrétaire général, devenait Dieu), c'est-à-dire une valeur unique et éternelle, ou en tout cas auto-proclamée telle. Cette idée est très clairement exprimée, pour ne donner qu'un exemple, par un des collaborateurs de la revue prolétarienne Na postou (En factionl0), Ilia Vardine, qui écrivait en 1924 :
Il existe une vérité objective, une vérité effective, une vérité vraie, mais pour la saisir, vous devez acquérir les bases de l'idéologie prolétarienne, ne serait-ce que dans une école de parti à l'échelle du district.ll

Difficile d'être plus clair! Cela nous pennet d'en venir à la différence essentielle qu'il y a entre le mensonge politique tel que nous le connaissons chez nous, ce mensonge démocratique «éphémère, éclectique, post-moderne »12, et le mensonge totalitaire, dont l'énonnité déconcerte parfois. Car cette énonnité recèle également une faiblesse majeure, qui est son erreur fondamentale, laquelle consiste à se prendre pour la vérité, ou, pour le moins, à se donner comme telle. On pourrait présenter les choses un peu différemment en disant que ce qui distingue essentiellement le "mensonge démocratique" du "mensonge totalitaire" réside dans le fait que si le premier admet le pluriel, le second, lui, n'admet que le singulier. Nous vivons en effet en Occident dans un monde de vérités éparses, sans suite, que l'on peut établir au tenne d'un travail déductif qui, s'il ne garantit pas, loin s'en faut, une représentation
9 Cf. le préambule du poème Le Prolétaire volant (1925) de Maïakovski: «Dans la Pravda lion écrit la vérité. Il Dans les Izvestia Il les nouvelles. », in: Vladimir MAÏAKOVSKI, Poèmes. 1924-1926, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 203 (traduction: C. Frioux). 10 Souvent traduit par La Sentinelle. Il Cité in: Jean-PieITe MOREL, Le Roman insupportable, Paris, Gallimard, 1985, p.61. 12 Jean-Jacques COURTINE, « Le mentir vrai », op. cil., p. 20.
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Fausse(s) vérité(s)

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vrai(s) mensonge(s)?

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adéquate de la réalité, n'en reste pas moins une sorte de construction mentale qui ressemble peu ou prou à ce que l'on peut appeler une conviction (faute de mieux). Rien de tout cela en Union soviétique: la Vérité ne s'emploie qu'au singulier, n'admet aucune contradiction et, comme tous les systèmes religieux, présente de ce fait un aspect rassurant. Il en va de même pour ce qui est du mensonge. En Occident, l'individu doit se débattre dans une masse de mensonges qu'il a rarement la possibilité de démêler. En Russie soviétique, en revanche, il n'y a guère qu'un seul Mensonge, dont tous les autres découlent, et qui consiste à faire de la vérité une valeur absolue. Et plus le régime devient totalitaire, plus les deux notions tendent à se confondre. C'est ce qui explique, entre autres, la violence de la réaction contre toute parole dissidente, laquelle peut se défmir précisément comme une mise en lumière de ce processus, bien plus que comme une nouvelle "vérité vraie". En Occident, la personne qui essaye de trouver une réponse à une question finira par se perdre dans le dédale des vérités / mensonges qui lui sont proposés (et se trouvera par là même neutralisée). En Russie tout est beaucoup plus facilement localisable : tout le mensonge se trouve là où se trouve ce qu'on (le parti) désigne comme la vérité. Dès lors, seule la terreur peut être garante de la pérennité du système. En effet, si l'on accepte l'idée que la vérité est porteuse du mensonge qui l'annule, c'est tout le système qui s'effondre. Un petit exemple pour illustrer. Pendant les longues années de "stagnation" de l'ère brejnévienne, les habitants d'Europe occidentale ont pu se gaver d'images montrant les intenninables queues qui se fonnaient devant les magasins soviétiques (pourtant vides !). Pendant ce temps, la télévision soviétique montrait de longues files de chômeurs désespérés hantant les couloirs des administrations occidentales, ou les soupes populaires, qui connaissaient un succès grandissant.. Dans les deux cas, il ne s'agissait pas de mises en scène. Et dans les deux cas, la propagande fonctionnait par omission de réalités plus sympathiques. Jusque-là, peu de différences, et d'ailleurs, là-bas comme ici, la majorité de la population semblait satisfaite de ne pas avoir à vivre les difficultés de "l'autre". La différence résidait donc ailleurs, et notamment dans le fait que le Soviétique moyen n'avait pas la possibilité de se rendre compte par lui-même (<< heureux qui croit sans avoir vu » !), alors que l'Occidental, moyennant une petite fiche rédigée par les services de sécurité de son pays (quand même !), avait tout loisir de confronter ce qu'on lui avait montré avec la réalité. Et s'il en venait à la conclusion qu'on lui avait menti, comme ce n'était qu'une vérité (ou, éventuellement, qu'un mensonge) panni d'autres, l'ordre des choses ne s'en trouvait pas particulièrement ébranlé. Ce caractère un et unique de la vérité, qui pennet à celle-ci de phagocyter son contraire au point de le devenir, représente une première caractéristique du mensonge tel que l'a connu la Russie au XXe siècle. Cela pennet d'en identifier une deuxième, qui lui est intimement liée, à savoir son aspect totalisant: la vérité étant une et unique, elle se substitue (avec l'aide du parti) à la parole divine et doit par conséquent englober tous les aspects de la vie. Là encore, c'est la trilogie "Parti = Pravda = Vérité" qui

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va fonctionner, l'organe du parti se chargeant de détenniner ce qui est vrai (ou juste) et ce qui est faux, et ce, non seulement dans le domaine de la politique ou de l'idéologie, mais dans tous les domaines, dans les arts et la littérature aussi bien que dans les sciences, même les plus "objectives" : tout devait devenir "partiïnoié". Dès les premières années du régime, par exemple dans l'article de Trotski sur la« Politique du parti dans les arts », ou dans la célèbre résolution « De la politique du parti dans le domaine des belles-lettres », publiés respectivement dans la Pravda du 16 septembre 1923 et dans les Izvestia du 1er juillet 1925, ou encore, plus tard, dans les travaux du commissaire du peuple à l'Instruction publique Anatoli Lounatcharski (<< La lutte des classes dans les arts », 1929; «La littérature est une anne politique », 1931), tout est allé dans le sens d'une régulation en fonction de la "ligne générale", laquelle se confondait avec la vérité. On connaît le résultat: comme il n'y avait qu'un seul parti, il n'y aurait qu'une seule école (le réalisme socialiste), qu'une seule association d'écrivains (l'Union des écrivains soviétiques, créée en 1932), qu'une seule association de peintres, etc. : la vérité ne pouvait être que là. Et cet aspect totalisant ne touchait pas que le présent: on a commencé à parler d"'art de parti" ("partiïnoié iskousstvo") ou d"'art de classe" par rapport à toutes les époques. Quant à l'histoire du pays; elle est devenue "soviétique" depuis les origines, et c'est avec le plus grand sérieux que l'on a édité une Histoire de l'Union soviétique des temps les plus anciens à nos jours. Et ce n'est pas seulement l'histoire, facilement manipulable, mais toutes les branches du savoir qui ont été touchées par cette tendance à la globalisation. Rappelons, pour rester dans les exemples les plus célèbres, le biologiste Trofim Lyssenko, qui voyait dans la génétique la prostituée de l'Occident et qui a condamné cette "fausse" science pour imposer la sienne, la "vraie", faisant prendre par là un retard considérable au pays. On pourrait multiplier les exemples de ces sciences qui se sont fourvoyées dans une "partiïnost" qui s'était substituée à la "vérité", mais ce que l'on constate d'emblée, c'est que cette vérité imposée et généralisée s'est convertie, de manière tout aussi généralisée, en "erreur", et que cette erreur, pour se maintenir comme vérité, a dû faire recours au mensonge massif, mensonge facilité par le fait qu'il était contrôlé par une seule instance, secondée, qui plus est, par un appareil policier efficace. Croire ou ne pas croire? Cela nous amène à cette autre caractéristique du mensonge soviétique déjà évoquée, qui tient dans le fait que l'on n'a pas le droit de ne pas y croire, ou, pour être plus proche de la réalité, de dire qu'on n'y croit pas. En Occident, où l'on peut tout dire, et même parfois être entendu, surtout si l'on a les moyens fmanciers adéquats, et où personne n'est obligé d'y croire, c'est celui qui aura menti avec le plus de finesse et de conviction qui l'emportera. Rien de tel dans un système totalitaire: la répression est une

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