Un savant au XIXe siècle

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La correspondance d'Urbain Dortet de Tessan couvre une grande partie du XIXe siècle, époque de profondes mutations. La politique occupe une place importante, les changements de régime défilent : la Restauration, Charles X, Louis-Philippe, la deuxième République, Napoléon III et la troisième République, la guerre de 1870 et la commune. D'autre événements historiques figurent, comme la conquête de l'Algérie.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782296208001
Nombre de pages : 465
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Un savant au XIXèmesiècle

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com di ffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06525-3 EAN : 9782296065253

Martine de Lajudie
(Présentée et annotée par)

Un savant au XIXème siècle

Correspondance d ' Urbain Dortet de Tessan Ingénieur hydrographe
1820-1875

L'Harmattan

Ci-dessus: Urbain est probablement au premier plan à gauche de l'image (voir p. 140-41, pour une description plus détaillée de la scène)

Dédicace:

À la mémoire de mes ancêtres, Angélique Dortet de Tessan, née de La Forestie (1762-1847) Félicité Maury de Lapeyrouse, née Dortet de Tessan (1794-1865) Rosalie de Lajudie, née Maury de Lapeyrouse (1817-1913) Charles de Lajudie (1841-1920) Louis de Lajudie (1882-1983) François de Lajudie (1912-2002), qui ont soigneusement conservé et transmis cette correspondance.

Présentation
La correspondance - 339 lettres - d'Urbain Dortet de Tessan s'étend de 1820 - Urbain a 16 ans - à 1875. Elle couvre donc une grande partie du XIXème siècle, époque de profondes mutations: disparition de l'Ancien Régime, consolidations de certains acquits de la Révolution, et surtout accélération des changements de mentalité et de mode de vie, amenés entre autres par le progrès industriel et le raccourcissement spectaculaire des temps de communication et de déplacement. La politique occupe une place importante dans les lettres et y défilent les changements de régime: la Restauration, Charles X, Louis-Philippe, la deuxième République, Napoléon III et la troisième République, changements de régime accomplis de façon plus ou moins calme: les trois Glorieuses, la Révolution de 1848, le coup d'État de Louis-Napoléon, et finalement la guerre de 1870 et la Commune. D'autres événements historiques figurent aussi, comme la conquête de l'Algérie, et bien sûr, le tour du monde qu'Urbain effectua sur la Vénus avec Dupetit-Thouars en 1836-1839. Par ses descriptions des événements, ses commentaires sur les différents protagonistes et les opinions qu'il affiche, Urbain éclaire cette période historique et lui donne vie et mouvement. Le fil directeur de la vie d'Urbain a été sa vocation scientifique. Elle définit son approche de la réalité, de la religion et même des relations humaines, ainsi que son style de vie. On pourrait la définir comme "scientiste". Elle est aussi cause de son détachement et de son grand isolement, isolement consenti plutôt que choisi. Pourtant, au-delà de leur valeur historique, par la façon dont les événements, les êtres et les changements sont envisagés par leur auteur, ces lettres appartiennent surtout à l'histoire de la pensée, de l'ancien Régime à la République, de la croyance au scepticisme, de la tradition à la preuve, de la spéculation à l'observation, du patrimoine à la carrière, de l'appartenance à l'individualisme. Urbain écrit le plus souvent à sa mère, Angélique (177 lettres), puis après le décès de celle-ci, à sa sœur Félicité, épouse Maury de Lapeyrouse, de 10 ans son aînée (123 lettres). Lorsque celle-ci meurt à son tour en 1864, ilia remplace par la fille de celle-ci, Rosalie, épouse de Lajudie. Urbain Dortet de Tessan est né le 7 fructidor an XI, soit le 25 août 1804. C'est le septième et dernier enfant de François Dortet de Tessan et d'Angélique de La Forestie. Il mourût à Paris le 30 septembre 1878, à 74 ans. La famille Dortet de Tessan est ancienne et noble, ayant vécu en Languedoc et principalement au Vigan, Gard, où se trouvaient les terres et la demeure ancestrales. Du côté maternel, la famille est aussi ancienne et noble, originaire de Provence. François, ancien chevau-léger de MarieAntoinette, garde républicain sous la Révolution, fut sous-préfet de Lodève, puis du Vigan sous la Restauration. Ces racines nobles sont importantes pour

comprendre l'éducation reçue par Urbain, ses valeurs et ses luttes, mais aussi la façon dont sa carrière et son parcours furent perçus par ses proches. Outre Urbain, la fratrie se compose de l'aîné Joseph, mort prisonnier à Erfurt en 1814, lors des campagnes napoléoniennes; Félicité, qui suit, est la seule fille, née en 1794. Puis viennent Albert, officier de marine, Philippe, propriétaire exploitant, qui sera maire du Vigan, Charles qui deviendra chanoine à Nîmes, et enfin Denis, officier, l'enfant terrible de la famille. La famille vit au Vigan, plus précisément sur les terres de Tessan, terres dont la possession familiale ira en diminuant au cours du siècle. "Tes san" pour Urbain se réfère le plus souvent à l'habitation de l'ancien seigneur, sorte de vaste demeure languedocienne, située au bout d'une allée très ombragée. Remarques éditoriales, annotations, identification des personnes Quelques changements ont été apportés au texte original de la correspondance pour en améliorer la lisibilité. L'orthographe d'Urbain étant parfois chancelante, et ne présentant pas, à notre avis, d'intérêt particulier, elle a été améliorée. Cependant le style et le français ont été conservés. Une modernisation de la ponctuation a aussi été effectuée. Les annotations dans le texte sont entre parenthèses carrées et en italique. Elles concernent soit la vie d'Urbain, soit de grands événements historiques qui ont affecté Urbain. Les annotations de bas de page servent à identifier les personnages, importants ou non, et parfois à en indiquer quelques caractéristiques. Dans le cas des personnages historiques, en général les indications servent à faire comprendre les lettres plutôt qu'à présenter une biographie. Il en est de même pour les événements et les dates. Dans la mesure du possible, les personnes citées sont identifiées dans les notes. Certaines ont eu quelque renommée; d'autres sont des membres de la famille. Un certain nombre sont présentées dans les tableaux généalogiques simplifiés.

J. La vocation
26 décembre 1820, à François [Urbain est interne au Collège royal de Montpellier. Son père François a demandé à ses enfants, dont Urbain, de composer quelques vers pour le Jour de l'An.] À Montpellier le 26 décembre 1820 Très Cher Papa J'ai eu besoin de toute ma philosophie ou pour mieux dire de toute mon opiniâtreté pour ne pas au premier vers abandonner et les vers et la rime; enfin j'ai résisté et, miracle nouveau, j'en ai fait vingt, mais aussi que de temps n'ai-je pas perdu depuis un mois. À peine avais-je fini le devoir de vigueur [sic) que je me coupais la tête pour faire en un jour un ou deux vers, ceux que le lendemain il fallait effacer; mais enfin le jour est venu; j'ai été obligé de laisser ce qui était fait, aussi recevrez-vous des vers sans mesure et sans rime et ce n'est pas ma faute; j'ai fait tout ce que j'ai pu, et même plus que je ne croyais pouvoir, mais aussi je vous envoie en dédommagement une nouvelle démonstration relative au carré de l'hypoténuse mais elle est principalement pour Philippel. Je n'ai pas besoin, et d'ailleurs c'est impossible, d'exprimer mes sentiments d'amour et de reconnaissance. La plupart ont coutume au jour de l'an de les exprimer; pour moi, je les trouve inexprimables. Je n'ai rien trouvé qui les exprime aussi fortement que ceci: "je suis votre fils". Je crois qu'on ne peut pas dire davantage mais cela n'exprime pas tout ce que je sens en moi-même. Recevez donc cette faible expression de mes sentiments et croyez que je suis pour la vie Votre très reconnaissant et très attaché fils Urbain de Tessan À tous Quel nouvel avenir vient s'offrir à mes yeux Tout me promet ici des jours longs et heureux "ton père assurément aura la préfecture2 "ton frère [illisible) une sous-préfecture "ta maman en voyant arriver tant d'argent "applaudira alors d'avoir fait tant d'enfants" À peine je m'endors que l'aveugle fortune pour la première fois chaque nuit m'importune "ton père cette année sera nommé préfet "Philippe du Vigan sera le sous-préfet "Ton frère le marin3 sera nommé enseigne" Voilà ce qu'en dormant la fortune m'enseigne
l Philippe Dortet de Tessan, frère d'Urbain, qui était à cette époque maire du Vigan et filateur de soie (tableau A). 2 François, son père, était sous-préfet du Vigan. 3 Albert, son frère, qui devint enseigne de vaisseau.

"le séminaire attend encore ton frère abbé4 "Pour toi tu ne verras que des A et des BS "Denis avancera [illisible) "de Monsieur Belugou [Bellugou)6Ia plume enchanteresse "Par ses nombreux écrits et ses si longues veilles "ira dans tous pays débiter ses merveilles." Tous heureux cette année, tous heureux l'an prochain De nos jours fortunés nul ne verra la fin. [également incluse la démonstration dont il est question dans la lettre.) 28 décembre 1820, à Angélique À Montpellier le 28 décembre 1820 Très chère maman J'ai reçu la lettre avec le petit paquet que vous m'avez envoyés. Le tout m'a fait grand plaisir. Si je ne vous en ai point parlé, ce n'est pas parce que je ne m'en occupais plus7. J'avais dit à l'abbé que je voulais la faire à la Noël mais un obstacle est survenu et je crois qu'elle sera retardée au moins jusqu'à Pâques parce que, tandis que l'on faisait le catéchisme, on s'est mis à huer l'aumônier qui nous le faisait, et cela est cause que l'on retardera de faire faire la première communion au moins jusques à Pâques. J'ai lu déjà en grande partie les deux livres que vous m'avez donnés pour emporter: Les Pensées de Pascal et L'exercice de retraite en faveur des enfants qui se disposent à la première communion, et ne croyez pas que je laisse ainsi ce que j'ai une fois commencé. Ma lettre arrivera peut-être que le jour de l'an sera passé mais ce ne sera pas ma faute: papa voulait que je lui envoie des vers pour ses étrennes; c'est ce qui est cause que j'ai retardé de vous écrire. Vous êtes accablée de compliments, de vers, de musique, mais la plupart de ces compliments seront de véritables compliments. Vous aurez des pages entières à lire qui ne disent pas plus que mon petit compliment: je suis votre fils. Je crois que c'est dire beaucoup plus que ne donnent tous les compliments et tous les vers. Je suis pour la vie votre très reconnaissant et très attaché fils Urbain de Tessan 3 février 1821, à François À Montpellier le 3 février 1821 Cher Papa Voici la plus terrible de toutes les lettres:
dit,

- ce

elle ne parle que d'argent, elle

n'est pas moi -,

que le trimestre est achevé, que le portier n'a reçu

encore ni paie, ni étrennes, ainsi que le domestique, et enfin finissons vite cette horrible énumération, que le carnaval s'avance et qu'il ne faut pas
4 Charles, son frère, qui devint chanoine. 5 Il s'agit de ses notes. 6 Joseph Bellugou (ca.1763 - ca.1825), religieux, secrétaire de François à la sous-préfecture (de Lodève et maintenant du Vigan). 7 Il s'agit de sa communion solennelle. La première communion pour les enfants à partir de 7 ans ne fut introduite qu'en 1910 par Pie X. 8

faire comme l'année passée où faute d'argent nous ne pûmes pas faire comme les autres. Tout va bien ici : la première communion, à ce que m'a dit l'aumônier, nous la ferons dans deux semaines. Le travail va assez bien (je veux dire le travail de latin, de grec, car je me suis mis au courant), car pour les mathématiques, cela va très bien: ma plus mauvaise place jusqu'ici a été troisième. Je ne sais si vous avez reçu les lettres que j'envoyai au premier de l'an; pour moi, je n'ai rien reçu; peut-être n'avez-vous pas écrit, mais en cas que vous eussiez écrit, je n'ai rien reçu. Il se commet ici à Montpellier beaucoup d'assassinats; il y a quatre ou cinq jours, on assassina un étudiant en médecine au Champ-de-mars. Il y a presque tous les jours des combats entre étudiants et des compagnons8 qui sont à Montpellier. Avant-hier il se mit feu à une riche maison et Monsieur le Maire a été cause qu'elle s'est presqu'entièrement brûlée car on alla tout de suite à la commune chercher les pompes mais on ne voulût pas les laisser prendre sans avoir la permission du Maire: il l'avait défendu mais il n'était pas à la commune. Il fallut courir par toute la ville pour lui demander la permission et les pompes arrivèrent que la maison était à moitié brûlée. Voilà tout ce que je sais. Je finis en vous embrassant et je suis pour la vie votre très soumis fils Urbain de Tessan Il y a quelques jours en ville des Juifs9 firent un encan où pour trois francs on avait une pièce de drap ou du même que le drap était bon. Les cravates se vendaient deux sous. [5 mai 1821 : mort de Napoléon 1er à Sainte-Hélène.} 13 juin 1821, à Angélique Le 13 juin 1821 à Montpellier Chère maman Il y a déjà longtemps que je ne vous avais écrit mais ce n'est pas faute de bonne volonté; j'ai été occupé tous ces jours-ci. Tout cela n'est rien, je vous écris. Tout le monde ici se porte à merveille; tout va son bon train. L'évêque doit venir demain dire la messe au lycée mais ce sera en sa qualité de surveillant des mœurs qui, comme vous le savez, ne sont pas très bonnes au lycée de Montpellier. Dans tous les collèges, cela sera ainsi depuis les ordonnances du Roi et depuis les réformes si nombreuses qui ont été faites dans tous les collèges royaux. Vous savez sans doute que l'on a dispensé les villes de fournir des bourses et beaucoup d'autres lois qui semblent toutes

8 Les compagnonages étaient des confréries ouvrières, destinées et assister les artisans. Les conflits pouvaient naître de la différence de fortune et de classe, donc d'intérêts. 9 Montpellier possédait une importante population juive, d'origine sephardim, issue des Juifs expulsés du Portugal. Cette communauté, bien qu'aux droits civiques limités, était moins persécutée que les communautés juives du nord-est de la France. ElIe s'intégrait mieux dans la société, son mode de vie n'étant pas aussi traditionnel.(Raphaël). 9

faites pour favoriser le rétablissement des JésuiteslO qui ont déjà des collèges si nombreux et qui doivent l'année prochaine en établir un à Montpellier. Vous me demandez dans votre dernière lettre si c'est cette année que je dois me présenter pour l'École polytechnique: non, il faut avoir fait auparavant la transcendantell, la physique et la philosophie, et cette année, nous n'avons vu que la géométrie élémentaire, la géométrie descriptive et une partie de l'algèbre. Ce ne sera donc que l'année prochaine qui est l'année où, suivant le professeur, il faut travailler 24 heures par jour pour pouvoir subir un examen passable; mais tout cela n'est rien: ce que les autres ont pu faire, certes, je le ferai bien. Ainsi prenez courage, je ne crois pas me tromper: je crois être reçu l'année prochaine avec un bon numérol2; nous verrons cela; je languis d'y être. Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, j'ai été une fois premier et une fois second; je n'ai pas cependant le prix d'excellence; c'est un vétéran qui l'a. Nous allons bientôt commencer les compositions générales; après-demain nous commencerons à composer un dessin. Le maître m'a dit que j'étais son espérance, aussi vous voyez que cela ne va pas mal. Je suis sûr que là-bas, tout ne va pas si bien, que Philippe n'est pas encore sous-préfet, ni papa préfet. Il faut espérer que cela viendra. Les vers-à-soie vont bien sans doute13. Je finis en vous embrassant tous et je suis pour la vie votre très obéissant et soumis fils, Urbain De Tessan N'oubliez pas ce qui est dû au porteurl4. 9 octobre 1821, à Angélique À Montpellier le 9 X 1821 Chère maman Certes ce coup-ci vous ne m'accuserez pas de négligence à vous écrire; mais en vain je cherche des choses agréables à vous dire: je ne trouve jamais que de l'argent; tantôt c'est moi qui en demande (et j'avoue que j'ai grand-tort), d'autres fois comme aujourd'hui par exemple, c'est l'économe (et il mériterait d'être pendu); enfin toujours quelqu'un et je suis sûr que
10 La Société de Jésus était à cette époque synonyme de réaction et de conservatisme, avec, entre autres, rejet des apports des Lumières du I8ème siècle et de la Révolution. Par delà ces positions, elle servait souvent de bouc émissaire (Lacouture, 1992). Plus précisément, la raison de la nuance péjorative de la phrase d'Urbain est peut-être l'absence de tout enseignement scientifique dans les collèges des Jésuites et leur dénonciation des progrès techniques. Le duc Pasquier écrit dans ses Mémoires: "On ne pouvait nier les progrès des établissements fondés par les Jésuites, manifestement soutenus par les congrégations qui travaillaient avec eux à rétablir les doctrines ultramontaines et le pouvoir absolu dans l'État comme dans l'Église." (VI, 25). II le calcul différentiel et le calcul intégral. 12 Les numéros de classement déterminaient les choix de carrière, les admissions et certains privilèges, comme les vacances ou la date des examens. 13 La famille avait une importante entreprise de vers-à-soie. 14 Les lettres étaient souvent acheminées et délivrées par des personnes de connaissance. Il convenait donc de leur payer le port. 10

là-bas tout le monde en fait autant. Vous croyez déjà qu'il demande une somme énorme... vous êtes effrayée. Pas du tout, il demande 5 fro 7 s qui lui sont dus du dernier trimestre. Je les lui aurais bien donné mais ensuite j'eusse été moi-même court, ce que je n'aime pas du tout: aussi j'ai pensé qu'il valait mieux que je gardasse mon argent et mieux aimer vous écrire afin que vous en envoyiez pour lui. Il demande que cela soit rendu avant le 22 de ce mois. Mr DardellS vous aura dit sans doute que j'avais été premier à la dernière composition. Nous n'avons pas encore recomposé depuis. Nous avons maintenant un censeur qui fait aller les choses comme il faut; tout prend un nouveau pli ; il nous fait laver, brosser nos habits, etc. deux fois par semaine. Je pense que là-bas tout est aussi dans l'ordre. Je finis en vous embrassant ainsi que tout le monde. Et je suis pour la vie votre fils Urbain De Tessan [Il n'existe pas de lettres d'Urbain pour l'année 1822]

15 Dardel (? -1823), ecclésiastique ayant eu la fonction de précepteur des enfants Dortet de Tessan pendant plusieurs années. Il

II. La vie parisienne
[Urbain entre à Polytechnique en novembre 1822. Il a 18 ans.] 23 janvier 1823, à Angélique Le 23 janvier 1823 à l'école polytechnique16 Les affaires vont le plus mal possible. Papa est toujours le même: il ne vaut rien pour les affaires. Il ne veut plus parler à Mr de la Judith [de Lajudiej17 de peur de s'emporter, de sorte que cette affaire est là à chômer; on est ennuyé on ne peut pas plus. Il ne va plus chez les ministres ou chez Mr Capelle18 sous le prétexte qu'ils sont sur le point d'être changés et avec eux toutes leurs créatures, comme si une sous-préfecture était la première place du Royaume. Philippe, que tout cela regarde personnellement, se calcine à le penser mais papa remet toujours au lendemain. Au reste papa ne veut lui laisser rien faire à lui-même et Philippe n'ose pas dire [ce] qu'il veut, de sorte que si le mariage manque, ils arriveront cent fois moins avancés qu'ils ne l'étaient avant de partir du Vigan. Avec ça, le seul moment qu'il s'en occupe l'ennuie on ne peut pas plus parce qu'il le prend avec chaleur et que le mauvais état où elles sont les chagrinent diablement. Mr St Roman [de Serre de Saint-RomanJ19 qui est aussi embêté que lui s'en est aperçu et lui a proposé de lui remettre sa procuration s'il voulait retourner au Vigan. Philippe a beaucoup approuvé cela parce qu'il pense qu'il ne pourra rien se faire tant que papa sera à Paris mais papa, malgré l'ennui qu'il éprouve ici, n'a pas voulu parce que Mr St Roman tremble devant Mr de la Judith [de LajudieJ20 qui lui ferait faire tout ce qu'il voudrait, ce qui est vrai en effet. Mais je pense que Philippe étant là, il le consulterait et ne lui laisserait rien faire contre notre intérêt. Mais ce qui me fait le plus de peine, c'est que papa ne s'occupe pas de préfecture ou de sous-préfecture, unique objet du voyage. Sans m'en occuper, j'en ai pardessus la tête. Pour ce qui me regarde, moi et mon école, tout va le mieux possible. Nous
16 L'École polytechnique fut 'fondée par la Convention pour enseignerles mathématiques, la physique et la chimie aux jeunes gens destinés aux services publics (artillerie, génie militaire et maritime, marine de l'État, ingénieurs hydrographes, mines, ponts et chaussées, état-major, poudres et salpêtres, télégraphes, tabacs). 17 Martin [de] Lajudie (1746-1823) qui désire marier sa fille, Julie, avec Philippe Dortet de Tessan, frère d'Urbain. François, le père d'Urbain, est à Paris à cette occasion. Ses principes d'ancien régime interfèrent grandement dans la transaction. François est aussi à Paris pour solliciter une place de préfet pour lui-même et une place de sous-préfet au Vigan pour Philippe. Il n'obtiendra ni l'une, ni l'autre. (tableaux A et D). 18 Guillaume, baron Capelle (1775-1843) était, en 1822, secrétaire général du ministère de l'Intérieur. Par la suite, en 1830, il fut nommé ministre des Travaux publics. 19 Alexandre-Jacques de Serre de Saint-Roman (1770-1843), sénateur, pair de France, associé en affaires avec Martin de Lajudie. Sa tante, Marie de Serre de Saint-Roman (ca. 1700-1748) est la grand-mère de François Dortet de Tessan. C'est Alexandre-Jacques qui a suggéré l'alliance.(tableau E). 20 Il y a une différence de 24 ans entre eux.

sommes très bien sous tous les rapports; on n'épargne rien pour empêcher que le travail nous fasse mal, mais aussi il faut travailler toute la journée. J'ai volé ce moment pour vous écrire. Si dans ce moment-ci je ne suis pas un des forts, je sais que je le deviendrai bientôt car j'en vois beaucoup qui ont moins de facilité que moi ou qui travaillent moins que moi, ce qui fait que je serai bientôt avant eux. On n'a pas tout fait quand on est parvenu à l'école, il faut s'y tenir aussi et tâcher d'en sortir avec un emploi, car il y en a beaucoup qui sont renvoyés chez eux comme s'ils n'avaient rien fait. Tout cela fait travailler. Je finis en vous embrassant de tout mon cœur ainsi que toute la maison, et Jeaneton21 surtout. Vous pouvez dire à Moustache que je n'ai point pour maître d'armes le maître qu'il m'avait indiqué. U. De Tessan [Philippe Dortet de Tessan épouse Julie de Lajudie le 19 février 1823 à Paris. Urbain fréquente la famille de Serre de Saint-Roman, le maître de maison appréciant grandement sa conversation.} 16 juin 1823, à Angélique À Paris le 16 juin 1823 J'ai été hier voir Denis22 à St Cyr23; il était à l'infirmerie où il a été très malade d'un coup de canif qu'il a attrapé dans la cuisse en s'amusant. Le chirurgien s'est d'abord contenté d'y mettre du taffetas d'Angleterre, de sorte qu'il s'est formé un dépôt qui lui a occupé toute la cuisse. Cela lui avait donné une fièvre épouvantable, à tel point que cela lui a enlevé le goût du tabac. Il était assez disposé à travailler pour se mettre en état de sortir au mois d'octobre et Mr Alexis Villeméjean [de Ville méjan eJ24m'a assuré qu'enfin il sortirait. Il voudrait bien entrer dans les gardes du corps, mais je crois qu'il vaut mieux qu'il n'y entre pas; ce n'est pas à Paris qu'il faut loger Denis. Je n'ai pu aller hier chez Mr de St Roman de sorte que je ne les ai vus depuis mercredi, mais ce jour-là on désespérait tout à fait de Sidonnie25. Dans toute la maison, ils ne font que pleurer toute la journée, surtout Mr de St Roman et Mr de Raillac [de ReilhacJ26 qui pleurent comme des enfants; ils ne dorment pas du tout, mangent très peu, de sorte qu'ils sont tout à fait changés; et pour peu que cette maladie se prolonge, toute la maison sera
21 Jeaneton fait partie du personnel de la famille. 22 l'un de ses frères, dont le comportement dissipé contraste avec la sagesse et la maturité d'Urbain. 23 En 1803, le Premier Consul créa l'École de Fontainebleau, qu'il transporta en 1808 à Saint-Cyr ; c'est l'École Spéciale militaire de Saint-Cyr actuelle (Saint-Cyr l'École, Seineet-Oise). La moitié des places était alors réservée aux fils de militaires. Ce privilège disparut en 1830. (Grand Larousse du XXème siècle). 24 Alexis de Villeméjane (1785-1851), archiviste et bibliothécaire de l'École de Saint-Cyr. Il était né au Vigan. 25 Suzanne de Serre de Saint-Roman "Sidonie""(1805-1823), fille d'Alexandre-Jacques de de Marie Le Rebours, qui décèdera le jour même (tableau B). 26 Anatole de Reilhac, époux de Suzanne. 14

malade. Déjà Géraldine27 l'est; Mr de St Roman est si maigre, si pâle que je crains bien pour sa santé. Enfin ils sont tous si défigurés que l'on aurait, pour ainsi dire, peine à les reconnaître. Mercredi Sidonnie ne pouvait plus parler et c'est la faculté qui avait été la moins attaquée jusqu'ici. Je ne sais pas où en est la maladie à cette heure. Vous sentez bien que dans une pareille position, on ne peut pas s'occuper d'affaires; ainsi ne soyez pas étonnée si je ne vous en parle pas. Mme de Lajudie28 est toujours en bonne santé et Mr de Lajudie est toujours la même chose. Vous ne sauriez croire le plaisir que lui font les nouvelles qu'il reçoit de Julie29 ; il me dit quelquefois: qu'elle est heureuse ma Julie d'avoir trouvé un mari comme Philippe et d'être entrée dans une famille comme la vôtre! Il me fait toujours mille questions sur la famille, sur Tessan, sur le Vigan, enfin sur tout et l'on voit sur sa personne le plaisir qu'il ressent. Pour moi, je me porte bien; cependant je prends du bouillon aux herbes et des bains, et cela pour échauffement3D ; du reste, je me porte très bien. Je pense que c'est la même chose à Tessan. Nous travaillons toujours beaucoup et encore à peine avons-nous le temps de tout faire. Le généra)31 lui-même nous dit qu'il faudrait que le jour ait 36 heures. Dîtes, je vous prie, mille et mille choses à toute la famille et par conséquent à Julie; n'oubliez pas aussi Jeanneton et mon petit filleul. Nous voici au temps des fruits et [illisible) que je les aime et je crois qu'ils me sont nécessaires; d'ailleurs j'ai besoin de rasoirs et de chaussons à cause de la chaleur... Je n'en dirai pas davantage, le temps me manque. U De Tessan Ne dîtes pas à Julie tout ce que je vous ai dit de Sidonnie : cela pourrait lui faire mal. 21 juillet 1823, à Philippe Dortet de Tessan, son frère De Paris le 21 juillet 1823 J'ai eu la bêtise dans ma dernière lettre d'attendre à la fin pour demander de l'argent, sans penser que c'est là de ces choses qui s'oublient si facilement. Je commencerai par là aujourd'hui; par là, je terminerai, et peut-être le répéterai-je au milieu de peur que vous ne l'oubliez encore. Mr de St Roman s'est beaucoup occupé de vous autres ces jours derniers, mais tout était promis, de sorte qu'il faut attendre un autre remue-ménage32 Je lui ai parlé dimanche passé d'Albert33 , qui avait écrit à Édouard34 qu'il y avait à Toulon plusieurs commandements disponibles. Il m'a dit qu'il
27 Marie Geneviève 'Gézeline' de Serre de Saint-Roman, autre fille d'Alexandre-Jacques de Serre de Saint-Roman. 28 Jeanne Julie Mercier d'Aubeville (1771-1830), épouse de Martin de Lajudie (tableau D). 29 Julie de Lajudie, femme de Philippe Dortet de Tessan, vivant à Tessan (tableau A). 30 pour se réchauffer. 31 Le directeur de l'école Polytechhnique, qui est toujours un général. 32 Il s'agit des postes administratifs de préfet et de sous-préfet. 33 Albert Dortet de Tessan, frère aîné d'Urbain, dans la marine (tableau A). 34 Édouard Lapierre, ami d'enfance, lui aussi dans la marine. On le retrouvera. 15

renouvellerait au ministre la demande qu'il avait faite relativement à un commandement. Je ne sais s'il le fera avant de partir pour la campagne35 car il part demain. Édouard a bien couru pour lui [Albertj,je ne sais ce qu'il en résultera. J'ai vu dimanche dernier Mr Villeméjane qui m'a appris que Denis se portait bien, et qu'enfin il commençait à travailler, et qu'il sortirait certainement cette année-ci, ce qui n'est pas peu de choses. Heureusement il ne s'est trouvé dans aucune des petites affaires qu'il y a eues dernièrement. 11y a un élève qui est mort, son cheval s'est renversé sur lui et l'a écrasé. Voilà le plus important. J'ai reçu samedi l'aimable lettre de notre femme36 ; le lendemain j'en ai fait part à Mme de Lajudie qui se porte bien ainsi que nos frères37. Mr de Lajudie38 est resté levé presque tout le dimanche et trafiquait de tous les côtés. J'engage Julie à bien se ménager; ce n'est pas une petite affaire que d'accoucher39 Ge ne parle là que par ouï-dire); mais s'il le faut, maman accouchera pour elle. Nous approchons de nos examens; aussi nous travaillons comme des malheureux depuis 4 heures du matin jusques à neuf heures du soir; nous ne faisons que cela. Je ne sais encore quand commenceront les examens. Il y aura 8 jours de vacances entre le dernier et le commencement de l'année suivante. Ceux qui passeront les premiers auront environ 3 ou 4 semaines de vacances. Je crois que ceux de Denis auront lieu vers la fin de septembre. J'espère avec un peu de travail obtenir un bon numéro à mes examens40. Je finis en vous embrassant tous et te charge d'un baiser pour Julie. N'oublie pas Jeanneton. Adieu. U. De Tessan P.S. relis le commencement. 9 août 1823, à François De l'école Polytechnique le 9 août 1823 Je reçois dans ce moment une lettre d'un élève de St Cyr qui me dit que Denis a passé de très bons examens de mathématiques et qu'il en passera de meilleurs encore au Général Campredon41 ; aussi il est certain qu'il sera reçu officier et ce qui avait d'abord passé pour un malheur s'est trouvé un véritable bonheur et il a bien réparé pendant ces deux mois de prison le malheureux déjeuner qu'il a fait et le temps qu'il a perdu; ainsi il faut oublier tout ce qui précède et nous réjouir avec lui de sa sortie prochaine qui sera du 1er au 10 octobre. Depuis quelque temps, on a défendu aux élèves qui se trouvaient en prison d'écrire à leurs parents; c'est pour cela qu'il n'a pu m'écrire lui-même; tout ce que je vous dis là, c'est un élève de ses amis qui me l'a écrit. Je pense que pour leur sortie de l'école, on exige comme de
35 le château de Méréville, près d'Étampes, dans l'Essonne actuelle. 36 Julie de Lajudie, femme de Philippe. 37 Julie a trois frères, Charles, Eugène et Jules (tableau D). On les retrouvera souvent. 38 Martin de Lajudie est atteint d'un cancer. Il mourra peu de temps après. 39 Julie accouchera d'un fils, Jules, en janvier 1824 (tableau A). 40 ce qui lui permettrait de partir plus tôt en vacances. 41 Jacques-David Martin, baron de Campredon (1761-1837), général de division de Napoléon 1er. Il occupait des postes administratifs dans les grandes Écoles sous la Restauration. 16

nous une lettre de leurs parents ou de leurs correspondants qui prouve qu'ils désirent les avoir chez eux en congé et qu'ils se chargent d'eux pendant ce temps. Je ne suis pas sûr que l'on exige cela d'eux mais dans tous les cas, pour éviter tout retard, vous pourriez lui écrire de manière à ce qu'on le laissât partir sur votre lettre. Je ne sais dans quelle partie il a demandé d'entrer: il désirait être dans les gardes de Monsieur mais je crois que cela ne vaut rien pour lui car outre que le service est très laborieux, le séjour de Paris n'est pas ce qu'il y a de meilleur pour lui. On va nous demander à nos examens dans quelle partie nous voulons entrer quoiqu'encore cela ne décide de rien; ce ne sera qu'aux examens de l'année prochaine. Pour moi, je désirerais d'abord une partie civile et parmi les militaires, il n'y a que la marine qui me convienne, les autres ne me paraissant pas de mon ressort. À la vérité, les parties civiles sont demandées par presque tous les élèves et ne sont accordées qu'aux plus forts, mais enfin il n'est pas impossible de les avoir et il me semble que je ferai bien mieux un ingénieur de ponts et chaussées ou de mines ou de constructions maritimes ou de poudres et salpêtres qu'un officier de génie ou d'artillerie. On est bien plus tranquille et comme de jour en jour j'éprouve davantage le désir de me livrer à l'étude des sciences, il me semble que c'est ce qu'il me faut; au reste, s'il faut prendre une autre partie, je la prendrai, faute de mieux mais enfin [e 'est] là que me porte mon goût. Nous en sommes toujours là avec Monsieur de Lajudie ; j'attendrai s'il est possible la réponse de Philippe à ma lettre d'avant-hier avant que de retirer l'argent. Je finis en vous embrassant ainsi que toute la famille et je suis pour la vie votre très respectueux fils Urbain de Tessan et Denis de Tessan qui vous eût écrit s'il l'eût pu. 22 mars 1824, à François Paris le 22 mars 1824 Je vous envoie, papa, le reçu du caissier de l'école. Nous sommes à la veille de passer deux examens généraux, l'un en analyse et l'autre en physique, dont les cours viennent de finir; de sorte que dans ce moment, nous sommes plus occupés que jamais. Je ne conçois pas comment vous avez pu faire réussir les élections comme elles ont réussi42. Je crois bien que le ministre vous a fait des compliments! Il ne devait pas s'attendre à si bien. Sur le mandat que vous m'avez envoyé, vous aviez mis qu'il devait être payé à l'ordre du trésorier, mais comme il ne reçoit que la monnaie métallique, j'ai été moi-même le retirer, ce qui n'a point fait de difficulté. Tout le monde se porte très bien chez Monsieur de St Roman; cependant Mme de St Roman43 est souvent indisposée. Mme de Lajudie ainsi que ses
42 Très peu de personnes avaient le droit de vote car il fallait de la fortune, surtout foncière. "Le nombre des électeurs resta voisin de 90,000 pendant la durée de la Restauration." (Lhomme, 1960, 20) 43 Marie-Jeanne-Françoise de Tinténiac, seconde épouse d'Alexandre-Jacques de Serre de Saint-Roman (tableau B) 17

fils se portent très bien. Moi-même, je vais à merveille. Cependant je dois aujourd'hui prendre deux bains de pieds pour une petite inflammation à la gorge, ce qui ne m'empêche pas d'avoir bon appétit et de travailler pour les deux examens que nous allons passer, mais qui ne décident encore rien pour notre placement au sortir de l'école. Je me sens toujours porté à demander les parties civiles de préférence aux parties militaires, parce que dans les premières, je pourrai plus facilement m'occuper de sciences qui m'occuperont sans doute le reste de ma vie. Il en sera au reste absolument comme vous le voudrez. Je finis en vous embrassant ainsi que toute la famille sans oublier notre petit Tessan44. Urbain De Tessan 21 août 1824, à Angélique Paris le 21 août 1824 J'ai reçu, maman, votre lettre du 13 de ce mois avec les deux papiers que vous y avez joints. Elle m'a fait le plus grand plaisir, non pas tant pour l'argent que pour la confiance que vous avez en moi. Je tâcherai de m'en rendre digne. Je vous annonçais dans ma dernière lettre qu'il était très probable que je serai mis à la salle de police; cependant cela n'a pas été; on a eu sans doute égard à ma conduite antérieure. J'ai été seulement privé de sortie pour deux jours. Mardi dernier, nous avons tiré au sort nos rangs pour les examens: je suis tombé vers le milieu, de sorte que j'aurai tout fini le 12 ou le 13 octobre. D'après cela, il est impossible que je vous emmène Mme de Lajudie qui ne veut partir qu'après que Charles et Eugène seront entrés à St Cyr, ce qui n'aura lieu que vers le 10 du mois de novembre; or je ne puis pas attendre jusqu'à cette époque; cela me ferait perdre près de la moitié de mes vacances; surtout si, comme je le demande, j'avais une partie civile. Madame de Lajudie ainsi que toute sa famille doivent être partis hier ou avant-hier pour Pithiviers45, et comme j'étais consigné, je n'ai pas pu les voir la veille de leur départ. Je crois vous avoir dit tout ce qu'il y avait de plus essentiel et comme dans ce moment tous les instants sont précieux, je m'en tiendrai là et en attendant que le 20 octobre je puisse vous embrasser à Tessan, je le fais en pensée et cela de tout mon cœur. Bien des choses à tout le monde. Urbain de Tessan

44 Jules, fils de Philippe Dortet de Tessan et de Julie de Lajudie (tableau A). 45 ville d'origine de Madame de Lajudie où réside sa sœur Jeanne-Sophie, épouse de Harville.

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III. La carrière d'ingénieur hydrographe
[Urbain est nommé au dépôt des cartes et plans de la Marine. Il y demeurera tout le long de sa carrière professionnelle jusqu'à sa retraite en 1852. Le corps des ingénieurs-hydrographes avait été créé sous la Restauration, conférant ainsi à la profession de cartographe un véritable statut scientifique. Il recrutait entre autres des polytechniciens. Quant au dépôt, il Ha depuis 1773 le monopole de la cartographie marine, ce qui en fait le principal pourvoyeur de cartes. Il tire de cette activité éditoriale intense beaucoup de revenus et un grand rayonnement, notamment à l'étranger, tout en garantissant le secret des cartes les plus confidentielles en les établissant à la main, en un petit nombre d'exemplaires. Il serait déraisonnable de vouloir brosser une table exhaustive de toutes les cartes qui
sortent alors du dépôt.
"

(Genes te, 2008)J

[15 octobre 1824 : Obsèques de Louis XVIII à la basilique Saint-Denis. Charles X; son frère, lui succède.] 2 février 1825, à Angélique Paris le 2 février 1825, l'an 1 de ma liberté J'espère que Julie est contente de moi; cela s'appelle remplir fidèlement ses engagements. Madame Lajudie46 n'a pas encore attendu que je fusse arrivé à Paris pour partir; nos deux voitures se sont rencontrées à une demi-heure d'Autun. Arrivé à l'auberge j'ai demandé s'il y avait des dames dans la voiture qui venait de passer et d'après le signalement qu'on m'a donné, j'ai été convaincu que Mme Lajudie y était et en effet, arrivé à Paris, je vais chez elle et l'on me dit qu'elle est partie lundi pour le Vigan. Ma pension n'est que de 1,500 # fixes, mais lorsque nous sommes en campagne, nous avons 4 # de plus par jour et comme l'un dans l'autre, on voyage 6 mois de l'année, cela fait 750 # de plus, ce qui fait en tout 2,250 #. Mais comme en campagne, notre paie suffit, nous ne recevons le surcroît qu'au retour de la campagne. Nous irons cette année du côté de Bordeaux; mais nous ne partirons qu'au mois de mai, à cause des fêtes du Couronnement47. Nous n'allons travailler au Dépôt48 que de 10 heures jusques à 4 heures, ce qui fait en tout 6 heures par jour, et encore sommesnous libres de sortir pour nos affaires pourvu que nous n'en abusions pas. Je ne suis pas de beaucoup en retard sur mon camarade; j'espère que 15jours de bon travail me mettront au courant. Les chefs de l'établissement ont
46 L'usage de la particule pour cette famille ne commence qu'avec Martin et n'est pas, au début, systématique. Cette pratique est fréquente, en particulier à cette époque. La particule n'est pas un signe de noblesse. 47 Charles X, frère de Louis XVI et succédant à son autre frère Louis XVIII, fut le dernier roi de France à être sacré à Reims, le 29 mai 1825. 48 le dépôt des Cartes et Plans de la Marine et des Colonies, rue Vivienne à Paris.

l'air d'être de bons enfants; j'ai été leur faire ma visite avant-hier, jour à partir duquel commencent à courir mes appointements. L'établissement nous fournit tout ce qui est nécessaire à notre travail49 et ce n'est pas un petit avantage. J'ai été chez Monsieur de Cabiron50 ; il était indisposé; je n'a i pu ni lui parler, ni le voir. Je lui ai fait remettre la lettre de Mr Lapierre mais Mr le Comte de Roseli [de RosilyJ51 à qui j'en ai parlé m'a dit qu'il serait impossible de la lui faire parvenir, attendu que le ministère ne peut savoir ni où ils sont ni où ils abordent52. J'ai dîné hier chez Mr de St Roman. Je n'ai pas encore vu Mr Cabanis. J'ai fait les commissions de Mr Liron53, de Mr Laporte, de Philippe54 ; leurs lettres ont été mises à la petite poste55 avant-hier. Nous avons cherché avec Turin56 un logement dans les environs de mon école mais tout était à haut prix et je ne pouvais avoir le logement et la nourriture dans le même hôtel. Nous avons alors été voir à l'hôtel où logeait Édouard Lapierre mais tout était changé et l'on ne donnait plus la nourriture. Nous fûmes alors à un hôtel où Turin et son associé avaient souvent mangé; nous trouvâmes là tout ce qu'il fallait mais c'était un peu plus cher qu'à l'hôtel d'Édouard Lapierre. Le prix est de quatre vingt quatorze francs par mois. Je me suis provisoirement casé là pour un mois. C'est à l'hôtel Vivienne, rue Vivienne, no. 14 à Paris. Chacun déjeune à l'heure qu'il lui plaît; on a deux plats. J'ai eu hier trois œufs au plat et une aile de poulet. On dîne ensemble à 5 heures précises: on a la soupe, 6 plats et 3 plats de dessert. Ma chambre est au rez-de-chaussée et a 13 pieds57 de long sur 9 de large; elle est gentille (pour de plus grands détails sur mon hôtel, voyez le prochain numéro). Je n'ai pas été plus tôt arrivé que j'ai été chez Ternaux pour me faire habiller proprement en noir mais je n'y ai trouvé que du très mauvais drap, le tissu était lâche et le poil long, ce qui lui donnait une belle apparence, mais vous concevez qu'au bout de quelque temps, il doit être bien vilain, aussi n'en ai-je pas pris. J'ai alors demandé à Turin où je pouvais trouver mon affaire. J'ai tout ce qu'il vous faut,
49 Sous l'Ancien Régime, les particuliers devaient le plus souvent s'équiper à leur frais pour le service du roi. 50 Probablement Simon-François-Auguste de Cabiron (mort en 1846), riche propriétaire en Lozère. 51 François-Étienne de Rosily (1748-1832), comte de l'Empire, vice-amiral, qui fut gardien du dépôt de 1808 à 1826. C'est lui qui organisa le corps des ingénieurs hydrographes. (roglo, Geneste, 2008). 52 11s'agit probablement d'une lettre de Monsieur Lapierre à son fils Édouard, en croisière. La poste ne prenait pas en charge ce genre de courrier. 53 peut-être Daniel-Xavier Liron d'Ayrolles, prêtre, qui était en liaison avec Angélique. 54 À cette époque préindustrielle et où les relations sociales décidaient de tout, il s'établissait des réseaux de communication personnels. 55 La petite poste se chargeait de distribuer le courrier à l'intérieur de quelques grandes villes, complémentant la poste aux lettres. La petite poste deParis ne démarra qu'en 1780. 56 Viganais non-identifié dont il sera souvent question. Il semble avoir été tailleur. 57 le pied, mesure variable selon le lieu, aux alentours de 0.33 mètres (comme la mesure anglaise actuelle). 20

m' a-t-il dit, et en effet, du soir au lendemain j'ai été habillé au complet en du bien beau drap qui durera certainement deux fois comme celui de Ternaux; à la vérité, c'est un peu plus cher, [manque58) noir, pantalon noir, gilet de soie noire, faux-gilet [manque) le tout à 151 #, savoir 85 # l'habit, 38 # le pantalon, 18 # le gilet, 10 # le faux-gilet. Turin et son associé ont fait une affaire d'or en engageant leur associé à se retirer, son argent se trouvait par le fait placé à 30 ou 40 pour cent, leur crédit augmentant toujours, son argent se serait trouvé placé à 100 pour 100. Il ne faisait rien tandis que Turin et son associé avaient tout le mal. Vous concevez que lorsqu'on peut se passer d'un pareil associé, on ne peut rien faire de mieux que de le renvoyer. Ils n'ont pas voulu le faire parce qu'il aurait demandé un dédommagement considérable tandis que lui ayant persuadé de demander la séparation, ils étaient maîtres de fixer le dédommagement qu'ils ont porté à 7,000 # seulement. L'associé de Turin est aussi bon enfant que lui. Ils font le projet d'aller s'établir ensemble au Vigan; vous le trouverez si aimable que vous aurez envie de le gronder à la première conversation. Mr de St Roman a parlé à Mr de Frayssinous59 qui a promis de s'en occuper; il faut qu'il parle encore à un autre et il ne vous écrira que lorsqu'il aura un peu avancé cette affaire mais il a tant d'occupations qu'il ne peut la traiter davantage. Tout le monde se porte bien dans la famille et moi aussi. Urbain de Tessan 5 mars 1825, à Angélique Paris le 5 mars 1825 Chère maman Avis au Public: Désormais je ne recevrai plus des lettres non affranchies, vu qu'il faut être économe de son avoir60. P.S. De la Philosophie encore et toujours de la Philosophie. La place de Mr Égoin [Aigoin) est déjà donnée à Mr de Serre61 en vertu des efficaces demandes de Mr de Bonald62 , son oncle. Malgré tout le désir que Mr de St
58 a plupart des manques des lettres sont dus à la façon dont la lettre, sans enveloppe, a été décachetée. Les lettres étaient pliées et fermées par des sceaux. Ouvrir la lettre la déchirait souvent. Parfois, un espace libre d'écriture pour éviter la perte de texte était réservé. 59 L'Abbé Denis, comte de Frayssinous, membre de l'Académie française. Peut-être l'affaire dont il s'agit est-elle l'avancement du frère d'Urbain, Charles, prêtre. Le duc Pasquier écrit dans ses Mémoires: " C'est pour plaire à Monsieur [le futur Charles X] qu'on introduisit un ecclésiastique dans le conseil, en créant un ministère des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique qui fut confié à M. Frayssinous, évêque d'Hermépolis, pair de France et déjà grand maître de l'Université." (VI 4). De 1824 à 1905 les "Cultes" disposèrent d'un ministre, d'une administration, d'un budget mais ce ministère fut toujours jumelé (Instruction publique, Justice, Intérieur).(Julia, 1991). 60 Le port pouvait être payé soit au départ, soit à l'arrivée. La plupart du temps, c'est le des-tinataire qui payait le port, à l'exception des courriers destinés aux autorités. 61 peut-être Louis-Alexandre d'Amal de Serres (décédé en 1835). 62 probablement Louis de Bonald de La Rode (1787-1870), philosophe ultra-légitimiste et ultramontain, ministre d'État depuis 1822. La famille de Bonald était liée aux Dortet de Tessan. "M. de Serre" serait son beau-fils et non son neveu. 21

Roman a d'être utile à la maison, il est ennuyé de toutes ces demandes; attendu qu'il n'a aucun crédit dans ce moment et que la charge de solliciteur constamment refusé est la plus ennuyante chose du monde63. La marche à suivre pour obtenir quelque-chose est de s'adresser aux députés qui, moins délicats que Mr de St Roman sur leurs consciences, savent très bien faire valoir leur complaisance à cet égard. Je ne prétends pas dire qu'il n'y ait pas de députés qui de bonne foi accordent, ne croyant le ministère infaillible, de même que d'autres accordent cette propriété au pape. Mais n'importe, de bonne foi ou non, ils savent parfaitement bien parler de l'admission de ce principe. Je sens bien qu'il est difficile de recourir à de tels moyens mais comme ni plus ni moins les choses en sont dans cet état, tant vaut en profiter si c'est possible. J'ai sans le savoir fait le voyage de Paris à St-Cyr avec Mr de Calvière64. Il ne me connaissait pas; je ne le connaissais pas non plus, de sorte que j'ai combattu assez vivement certains principes qu'il a émis pendant la route. Ce n'est qu'arrivé à St-Cyr que je l'ai entendu nommé et, ma foi, je me suis dispensé de me faire connaître d'autant plus que je n'en ai pas eu une bonne occasion, attendu qu'il est tout de suite entré au parloir, ce que je n'ai pu faire n'ayant pas par écrit la permission de Mme de L~udie de voir ses fils, ainsi que celle de Mr Mercier65 pour voir François. Si Mme de Lajudie veut que j'ai quelquefois le plaisir de les voir, il faut qu'elle m'envoie cette permission (je dis quelquefois parce que souvent me ruinerait). J'ai vu Jules66 qui se porte bien. Il n'a pas l'air de travailler plus qu'il ne faut quoiqu'il ait été premier; c'est sous le secret qu'il m'a dit cela, ainsi si Mme Lajudie lui parle de son travail, qu'elle fasse semblant d'ignorer cela. Il n'est pas très content de la nourriture et il me semble qu'il a raison, vu qu'on leur fait faire maigre tout le carême et que les portions ne sont pas plus copieuses lorsqu'ils font gras. Mme Cabanis, à cause de son commerce, correspondant toutes les semaines avec Rio-Janeiro depuis sa mutation, je vous engage à lui adresser toutes les lettres que vous voudrez faire parvenir à Albert67. J'ai été la voir dernièrement; elle se portait très bien ainsi que son mari et sa fille; leur commerce va très bien dans ce moment-ci. Envoyez-moi mon extrait de naissance que j'ai oublié de prendre en partant. Recommandez à Philippe de planter quelque part un seringa68 de
63 À la Restauration, chaque partisan de la royauté, qu'il ait, ou non d'ailleurs, contribué par ses efforts à la restauration, vint solliciter une faveur à la Cour. La famille Dortet de Tessan ne fait pas exception. Ce système était en cours bien avant la Restauration mais il fut exaspéré par les bouleversements révolutionnaires et les changements de régime. 64 peut-être Jacques-Alexis, marquis de Calvière (1777-1844), préfet du Gard. 65 Il s'agit très probablement de Louis de Mercier, plus tard de Mercier de Caladon (né en 1805), dont l'oncle qui était son tuteur se prénommait François. 66 Jules de Lajudie (1811-1843), fils de Martin et de Jeanne-Julie Mercier d'Aubeville (tableau D). 67 frère aîné d'Urbain, officier de marine, probablement en mission. 68 vraisemblablement le seringa du Brésil (plutôt que l'arbuste à fleurs du même nom), plante lactescente, dont la gomme est utilisée pour le caoutchouc. 22

manière à ce qu'il vienne grand et gros, ce qui arrivera nécessairement si on le soigne un peu. C'est de cet arbre que l'on retire la gomme élastique mais il faut qu'il soit fort. Venons à ma santé. Mon inflammation de poitrine en est toujours au même point, c'est-à-dire que le matin quand je suis au lit, je sens toujours comme quelque chose qui me pèserait sur la poitrine mais une fois levé, je ne sens plus rien. J'ai essayé les chaussons de toile cirée qui se sont déchirés à la première fois et j'ai eu toute la journée un froid excessif aux pieds. J'ai acheté des chaussons de lisière69 que je mets par-dessus mes souliers et qui me garantissent entièrement du froid. J'aurais voulu vous faire les détails de ma dépense mais je n'ai pas la place70. Je finis en vous embrassant de tout mon cœur. Écrivez-moi l'adresse de Mr Chabot Latour [Chabaud-LatourJ71. Il paraît que c'est Fortuné Ginestoux qui a la sous-préfecture d'Uzés. Urbain de Tessan Mr de St Roman a été plusieurs fois chez le ministre des affaires ecclé siastiques72. Il faut que Charles fasse demander cette place de chanoine par l'évêque, sans cela il ne peut l'avoir. Si vous écrivez à l'abbé, dites-lui qu'il aura bientôt une de mes lettres. 1er avril 1825, à Angélique Ministère de la Marine et des colonies Paris Ie 1er avril 1825 Cette lettre, maman, va vous faire jeter les hauts cris mais vous verrez que ce n'est pas ma faute. Nous devons partir vers le milieu du mois prochain pour aller nous embarquer à Bordeaux; c'est sur ces côtes-là que nous devons passer l'été et l'automne, de sorte qu'avant de partir, il faut nous pourvoir d'une bonne capote de drap imperméable à l'eau, de vêtements d'été très peu salissables vu que l'on ira souvent longtemps sans pouvoir blanchir. Ce que je dis pour les vêtements d'été est applicable aux cravates et mouchoirs. On ne peut emporter des cravates noires, vu qu'elles deviennent rougeâtres par l'effet de l'air de la mer. J'ai bien fait d'emporter mon couvert d'argent, parce qu'il m'en aurait fallu acheter un, parce qu'à bord, chacun doit avoir tout ce qui lui est nécessaire. Je n'emporterai pas un gobelet d'argent parce qu'il arrive assez souvent qu'on les perde dans la mer et qu'il vaut mieux perdre un gobelet de verre enfermé dans un étui; c'est ce que font tous les autres. Il me faut faire une procuration au caissier du dépôt pour qu'il reçoive notre traitement pendant que nous ne sommes pas [sic) et que nous ne touchons qu'au retour de la campagne. Si cependant nous avons besoin d'argent pendant la campagne, l'ingénieur en chef sous qui nous travaillons nous en donne et l'on retient cela sur notre traitement mais il n'en faut pas moins avoir en poche les fonds nécessaires pour faire le voyage de Paris à Bordeaux et commencer la campagne parce que l'on ne
69 sorte de chaussettes en laine que l'on met par-dessus les bas. 70 Le prix de l'affranchissement dépendait du poids et de la distance. 71 Ernest Chabaud-Latour (1804-1885), futur ministre de l'Intérieur, que l'on retrovera. 72 le comte de Frayssinous. 23

nous paie qu'après que cela est fait. Enfin mille autres petites choses que j'ai perdues de mémoire mais qu'il n'est pas moins indispensable d'avoir, comme une grosse et courte malle, que tout cela demande de l'argent mais est-ce ma faute? Il est facile en outre de prouver qu'il ne me reste plus rien de celui que j'ai emporté; en effet, voyons la dépense du voyage: 80 # [sou ou sol] la voiture, 36 # la nourriture, les conducteurs et postiliers à raison de 12 centimes et demi par poste et les portefaix 14 #, le port de ma malle 36 #, ce qui fait une somme de 165 #. 153 # à Turin pour un habillement complet, se composant d'un habit noir, pantalon casimir noir, gilet de soie noir et faux gilet de dessous blanc, 80 # pour un habit bleu et gilet noir pour mettre quand je travaille au dépôt de la Marine parce que si j'eusse gardé mon habit noir ou ma lévite bleue, dans un mois je n'aurais pas pu décemment les mettre dehors, vu que les vêtements s'usent horriblement dans le travail que nous faisons, 100 # à I'hôtel où je logeais car il était de rigueur de donner [?] # pour le domestique qui me faisait ma chambre, brossait mes habits, cirait mes chaussures et faisait mes commissions, ce qui fait en tout 498 # ; or j'avais emporté de la maison 560 #, reste donc encore 62 # ; or, si vous remarquez que j'ai resté 3 ou quatre jours dans Paris avant de m'être logé définitivement, qu'il a fallu me pourvoir de papier, plume, encre et encrier, payer des commissionnaires, deux voyages à St-Cyr et retour, deux livres que j'ai achetés, blanchissage, un plan de Paris, un parapluie etc., etc. et mille autres petites dépenses encore que l'on est obligé de faire le premier mois que l'on reste à Paris, tout cela dis-je doit avoir joliment diminuer les 62 # et c'est en effet ce que l'expérience a pleinement confirmé. J'ai jour par jour la note de mes dépenses et il n'yen aura pas une qui ne doit être faite. Il suit donc de ce qui précède que j'ai des dépenses à faire nécessairement et que je n'ai pas d'argent. Un ingénieur du dépôt, sachant par expérience que c'est là la position où l'on se trouve tant que l'on est élève-ingénieur au moment de partir pour la campagne m'a bien offert de me prêter ce dont j'aurais besoin, mais voici un inconvénient à ça : c'est que j'aimerais mon uniforme à faire faire. J'ai différé jusques au retour de la campagne pour deux raisons: d'abord parce que je n'avais pas l'argent pour le faire faire et que je n'en avais pas besoin avant la fin de la campagne tandis que tout le contraire sera vrai après: j'aurai de l'argent et besoin de mon uniforme [manque] or si avec les économies de campagne, je suis [manque] je me trouverais court parce que ces économies ne se montent guère qu'à 5 ou 6 cents francs et j'aurais d'ailleurs le désagrément d'emprunter. Vu donc que j'ai des dépenses indispensables à faire, que je n'ai pas d'argent et qu'il n'est pas prudent d'emprunter, il faut que vous [manque] je n'ose dire le mot cependant mon affaire est si claire, je hasarde... m'envoyez bien près de deux cents francs [manque] c'est dit, n'y pensons plus. J'ai changé de logement; je suis maintenant dans la rue de Beaune no. 7, aussi n'adressez plus vos lettres dans la rue Vivienne mais pour que vos adresses soient indépendantes des changements qui pourront survenir dans 24

mon logement, adressez-les au dépôt de la Marine, rue de l'Université, no. 13 à Paris. Je paie ma chambre 25 # par mois et je dîne tantôt d'un côté, tantôt de l'autre suivant mon appétit et l'état de mes fonds. Dîtes-nous donc ce que vous avez fait entre tous à Tessan, si c'est mâle ou femelle et si tout se porte bien. Pour moi, cela va très bien. Il y a déjà quelque temps que je n'ai pas ressenti mon inflammation de poitrine. L'argent occupe un si grand espace dans ma lettre qu'il n'en reste plus pour bien d'autres choses que j'avais à vous dire mais qui seront pour la prochaine lettre. Je finis donc en embrassant toute la famille. Urbain de Tessan J'ai vu jeudi dernier Jules de Lajudie qui se porte bien, n'est pas très travailleur, et demande quand Madame Lajudie reviendra. J'ai été il y a quelques jours à St-Cyr ; j'ai vu Mr Villeméjeane [Villeméjane] et sa femme qui est un peu malade mais je n'ai pu voir ni Charles, ni Eugène de Lajudie. Charles a écrit à Jules qu'Eugène allait avoir les épaulettes mais que pour lui [Jules] il ne les aurait jamais parce qu'il se faisait trop souvent punir. Alphonse Villeméjeane est arrivé ici mercredi ou jeudi. 23 avril 1825, à François Ministère de la Marine et des Colonies Paris le 23 avril 1825 Je vous remercie, papa, de la somme que vous m'avez envoyée et que j'ai reçue il y a deux ou trois jours. Je vous remercie encore des conseils que vous me donnez dans votre lettre mais les craintes que vous y exprimez me prouvent que vous ne connaissez pas l'original que vous avez fait en me faisant. Je crois que j'aurai toujours assez de raison pour ne pas me mettre dans le cas de vous gêner pour me faire plaisir. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine que je me suis résolu à vous demander cet argent. Soyez persuadé que je ne fais rien, que je ne dis rien que je n'y ai bien réfléchi, que je suis tout à fait hors de l'influence des mots et des belles phrases. On aurait beau me faire les plus beaux discours pour m'engager à faire une chose que je crois ma1, je ne la ferais pas, 1es railleries ne font pas davantage. Il n'y a que les raisons mathématiques, 1es bonnes raisons, qui puissent m'engager à faire quelque-chose et je suis persuadé que 1'on ne peut avoir de bonnes raisons pour faire ma1. J'aime l'étude des sciences parce que j'aime la vérité; j'y trouve ou des propositions démontrées mathématiquement, ou des faits constatés par des expériences exactes et souvent réitérées, point de verbiage, point de déclamations, point de suppositions gratuites ou bien si l'on en fait, on en avertit et on calcule exactement la probabilité de leur existence; en un mot, j'y trouve la vérité, j'y apprends à n'aimer qu'elle. Cela me rend moins crédule et je trouve que c'est un grand avantage parce que ce sera en vain qu'on me dira que c'est bien de faire ce qui est mal; si on ne me le prouve, je ne le ferai pas. À la vérité, cela me rend aussi p1us difficile à admettre ce que vous regardez comme vrai. Je crois encore que c'est un grand avantage car je crois qu'il est bien mieux de l'admettre par conviction que de l'admettre par complaisance ou par 25

insouciance ou par intérêt. Des choses qui ont autant d'influence sur notre bonheur ne doivent pas être traitées avec autant de légèreté. Vous vous trompez grossièrement, papa, si vous croyez que l'étude des sciences, la connaissance de ce qui existe dans l'univers est contraire aux devoirs de l'honnête homme. Ce n'est pas ce qui pervertit les jeunes gens mais bien la lecture de ces infâmes livres où des esprits faux que l'on a nommés philosophes ont entassé les uns sur les autres des faux raisonnements dont tout le monde n'est pas en état de sentir la fausseté et dont ils admettent les conséquences, ce qui n'arriverait pas, si, par l'étude des sciences exactes et d'observation, on leur eût rendu l'esprit juste, qu'on les eût mis ainsi à l'abri des belles phrases et qu'on leur eût donné cette incrédulité et cet amour pour la vérité que je crois indispensable pour arriver à la connaissance parfaite et que l'étude des sciences peut seule donner73. Ainsi, papa, ne trouvez pas mal que je m'y livre; ne soyez pas fâché que, sans remords, je jouisse des ineffables plaisirs que je trouve dans leur étude. Désormais vous n'aurez plus besoin de rien m'envoyer, à moins de maladie grave ou d'accidents qu'il est impossible de prévenir. Si vous n'avez pas reçu la lettre de faire-part de la mort de Mr SaIliant74, c'est la faute de ceux à qui on a donné les adresses à mettre. La même chose est arrivée à presque tout le monde, ce qui désole tout le monde. Sa place au Mont de Piété a été donnée. Elle était demandée bien avant sa mort. Tout le monde se porte bien chez Mr de St-Roman sans en excepter Gézeline75 et son nouveau-né76. Mme Lajudie ferait bien d'écrire à [manque: Jules, probablement] qu'elle n'est pas dans l'intention de le retirer de la pension; il est persuadé du contraire et partant de là, il ne fait pas grand-chose et pour la conduite, Mr Andrieu n'en est pas tout à fait content. Eugène est dit-on très satisfait à St Cyr ; je ne le sais que par oUÏ-dire puisque Mme Lajudie ne m'a pas envoyé la permission que je lui avais demandée et sans laquelle il m'est impossible de les voir, même par l'intermédiaire de Mr ViIleméjean [de Villeméjanej. L'abbé77 doit vous avoir donné de mes
73 Urbain tente de séparer la science de la philosophie. On attribuait communément la cause de la Révolution à cette dernière. Le chancelier Pasquier écrit dans ses Mémoires: "D'où venait donc cette passion de réforme, ce besoin de tout changer qui se manifesta à la fin du dix-huitième siècle? Il tenait plus à un grand mouvement dans les idées qu'à des souffrances réelles; on avait tant écrit, tant disserté sur les questions politiques, que tout avait été remis en question. L'autorité souveraine avait été plus particulièrement atteinte, et la cour de Louis XVI n'avait pas su relever le prestige de la majesté royale, même dans l'éclat extérieur qui bien souvent suffit pour commander l'obéissance de la foule... L'esprit irréligieux, frondeur et philosophique, l'inexplicable engouement pour toutes les utopies, toutes les chimères, l'abaissement des moeurs, surtout la perte du respect pour les institutions séculaires, les vieilles traditions familiales, ont favorisé le développement des passions qui devaient entraîner bientôt et pour toujours la vieille société française, l'ancien régime (l, 147-148). 74 Jacques-Philippe de Serre de Saint-Roman, baron de Saillans (1755-1825) (tableau E). 75 Marie-Geneviève, dite Gézeline, (1802-1866), fille aînée d'Alexandre-Jacques et de Marie Le Rebours, mariée en 1820 à Léon-Formose, marquis de Barbançois (tableau B). 76 Alexis-Jacques de Barbançois (1825-1915) (tableau B). 77 Charles Dortet de Tessan, son frère. 26

nouvelles; je lui ai écrit le 15 de ce mois. Je me porte parfaitement bien et je ne ressens plus rien de mon inflammation de poitrine. On ne nous a pas encore dit l'instant de notre départ: il paraît cependant que ce sera du premier au 15 du mois prochain. Je finis, papa, en vous embrassant de bien bon cœur ainsi que toute la famille, sans en excepter ma nièce Alix78. Votre fils Urbain de Tessan

78 Alix Dortet de Tessan (1825- apr. 1910), deuxième enfant de son frère Philippe et de Julie de Lajudie (tableau A). 27

IV. Apprentissage et relevés des côtes de France
[Beautemps-Beaupré (1766-1854) fut le mentor d'Urbain et son directeur. Il est considéré comme le père de l 'hydrographie moderne en raison des ses méthodes hydrographiques révolutionnaires. Il entra dès 1799 au dépôt des cartes et plans de marine comme ingénieur hydrographe en chef de la Marine et conservateur adjoint du Dépôt des Cartes, Plans et Journaux de la Marine et des Colonies. De 1816 à 1838, il entreprit un nouveau relevé des côtes de France. Nous suivrons la participation d'Urbain à ces travaux. Les cartes et relevés furent publiés en 1844. (6 atlas grand in-folio). (Chapuis, 1992, 1999)J 1er mai 1825, à Angélique Ministère de la Marine et des Colonies Dimanche 1er mai 1825, Paris C'est après-demain ou mercredi que je pars pour Bordeaux. C'est là que nous nous embarquerons et nous lèverons le plan des côtes entre Bordeaux et Bayonne79. Notre campagne se prolongera jusques vers le milieu du mois d'octobre. Nous retournerons alors à Paris. Mme St Roman m'a invité à aller passer quelques jours à la belle campagne qu'ils viennent d'acheter à Méréville80 sur la route de Paris à Orléans, lors de mon retour de la campagne, mais si je puis obtenir un mois de congé, je viendrai faire un tour au Vigan. Désormais il faudra que vous m'adressiez vos lettres à Bordeaux, poste restante, et vous ajouterez sur l'adresse: servant sous les ordres de Mr Beautemps-Beaupré. N'oubliez pas, je vous prie, d'en prévenir l'abbé. L'abbé doit vous avoir fait part de la lettre que je lui ai écrite relativement à son canonicat. Cette nomination, dans le fait, ne dépend que de l'évêque. C'est donc auprès de l'évêque qu'il faut solliciter. Il paraît qu'il était bien décidé que je ne pourrais pas voir les messieurs Lajudie avant mon départ. J'ai été aujourd'hui à Versailles pour les voir, comptant que comme à
79 Les relevés sous voiles posaient de réels problèmes examinés par Beautemps-Beaupré, qui préconise de combiner, dans le même temps, observations astronomiques et relèvements à terre et qui présente comme exactes les seules positions et tracés qui le sont vraiment.(Vergé-Franscesci, 2002). 80 Le jardin du château de Méréville était l'un des plus beaux jardins à l'anglaise, c'est-àdire romantique, de l'époque. Il fut aménagé par Jean-Joseph, marquis de Laborde, banquier de la Cour, guillotiné en 1794, et vendu par son fils Alexandre. La duchesse de Noailles dont parle affectueusement Chateaubriand dans les Mémoires d'Outre-Tombe était sa fille: "...et Mme la vicomtesse de Noailles, aussi agréable, spirituelle et gracieuse que si elle eût encore erré à quatorze ans dans les beaux jardins de Méréville." On remarque, entre autres, à Méréville, un sarcophage dédié au capitaine Cook, une colonne rostrale consacrée à la mémoire des deux fils de M. de Laborde, qui partagèrent le sort de l'infortuné La Pérouse, et, dans la forêt, une autre colonne plus monumentale, imitation de la colonne Trajane. Le parc fut dessiné par les paysagistes Joseph Vernet et Robert. Urbain, on le verra, sera peu sensible au charme de l'endroit, ou à son histoire. Ou du moins, il n'en fera aucune part.

l'ordinaire ils s'y trouveraient pour voir jouer les grandes eaux81. Eh bien! pas du tout! Ils n'y sont pas allés cette année. Je vous avouerai, maman, que votre dernière lettre m'a bien fait rire. Vous m'y parliez de faire connaissance avec les ministres, avec Mr de Villèle82 qui doit bien se souvenir qu'il a servi sur le même bord que mon oncle83. J'ai cru que vous m'alliez dire de faire aussi connaissance avec le Roi qui devait bien avoir remarqué que je l'avais salué l'autre jour quand il passait sur les boulevards. Désabusez-vous, maman, si vous croyez que l'on fait connaissance avec ces gens-là comme vous le faîtes avec une personne arrivée depuis peu au Vigan. Ils ont autre chose à faire qu'à faire connaissance avec les personnes qui en auraient envie car vous n'êtes pas à [sans] savoir qu'il faut être deux à vouloir pour ces choses-là. Il paraît que notre nom de Tessan n'est pas des plus clairs. Vous savez que l'on a fait des difficultés à Denis sur ce nom. Heureusement l'autre jour je fus averti à temps; quelques minutes plus tard et j'allais être obligé de signer Dortet sur tous les actes publics. Il paraît que cela vient de nos actes de naissance. Il me semble que papa ferait bien de les faire rectifier, de manière à ce que l'on y voit clairement que nous nous appelons Tessan et non pas Dortet seulement84. Je me porte à merveille. Je n'ai plus ni saignement de nez, ni mal de gorge, ni inflammation de poitrine. Par exemple, j'ai toujours les étourdissements dont je vous ai parlé après que j'ai travaillé bien sérieusement pendant quelque temps. Mes yeux n'y voient ni plus mal, ni mieux. Il me tarde de savoir comment me traitera le mal de mer. Tout le monde se porte très bien chez Mr de St Roman. Je finis, maman, en vous embrassant ainsi que toute la famille. Votre fils, Urbain de Tessan 23 juin 1825, à Angélique Ministère de la Marine et des Colonies De Royan le 23 juin 1825 Chère maman, me voici à Royan, à l'embouchure de la Gironde. J'ai déjà fait un grand nombre de voyages sur mer ou, pour mieux dire, il ne s'est pas passé de jours que je n'en fasse un qui dure depuis 5 heures du matin jusqu'à 7 ou huit heures du soir. Les deux ou trois premiers jours, j'ai été indisposé;
81 les grandes eaux: la machine de Marly originelle, inaugurée par Louis XIV, avait été détruite en 18I 7 en raison de sa vétusté. La nouvelle machine était à vapeur. Le rôle de ces machines était de fournir l'eau nécessaire au château et au parc de Versailles. Voir fonctionner ces machines était une distraction habituelle pour les Parisiens. 82 Jean-Baptiste, comte de Villèle, ultraroyaliste, président du Conseil en 1825. 83 peut-être Étienne Dortet, chevalier de Tessan, officier de marine, frère de François, qui émigra à l'île Bourbon en 1796, époque à laquelle Villèle, lui aussi démissionnaire de la marine, s'y trouvait et y fit fortune. Celui-ci ne rentra en France qu'en 1807.
84 Pendant la Révolution, soit par choix

-

pour

éviter

toute

persécution

-, soit sous

la

contrainte, beaucoup de personnes supprimèrent ou altérèrent leurs noms pour faire disparaître toute apparence de noblesse ou d'aristocratie. La famille Dortet de Tessan devint ainsi Dortet. Urbain fit les démarches nécessaires pour le rétablissement de son nom véritable et n'obtint satisfaction qu'en 1840. 30

une seule fois, j'ai payé à la mer le tribut qui lui est dû et je suis maintenant parfaitement aguerri. Je ne ressens plus rien du tangage ni du roulis. Depuis longtemps, je ne pense plus à mes maux de poitrine. Je me porte aussi bien que jamais. J'ai recouvré toute ma vigueur et toute ma gaieté. Je suis devenu noir comme une taupe. J'ai attrapé des coups de soleil sur tous les points de ma figure mais j'ai cela de commun avec tous les autres ingénieurs. Je suis toute la journée occupé à sonder la Rivière ou à lever le plan de la Côte, ce qui n'est pas une petite affaire, vu que la Côte n'est bordée en grande partie que par des vastes déserts de sables mouvants dans lesquels on ne peut marcher sans un guide. Mais il paraît que ce n'est encore rien en comparaison de ce que nous aurons à faire l'année prochaine. Ce que je regrette le plus, c'est d'avoir perdu une bonne partie de ma vue à l'École et qu'elle ne revienne pas. Elle me serait bien nécessaire dans ce moment pour les observations. Il faudra même que l'année prochaine, je porte des lunettes pour faire ce travail. Je pense que le sacre85 aura fait pleuvoir dans la maison des Préfectures, des Sous-préfectures, des Canonicats, etc., etc... etc. Je n'ai pas reçu de vos lettres depuis la vôtre du 17 mai. Je pense que vous aurez reçu la mienne de la même époque à peu près et dans laquelle je vous disais que j'avais très peu de temps pour vous écrire et que si je ne vous écrivais pas, c'est que je me portais bien. Dîtes à l'abbé que je ne puis trouver un moment pour m'occuper de notre affaire, qu'il faut remettre cela à l'hiver prochain. Donnez-moi des nouvelles de tout le monde, de tous mes neveux et nièces, frères, sœur, beaux-frères, belles-sœurs, père, mère, enfin de tous nos amis et amies sans oublier Jeanneton. Je finis en vous embrassant tous bien tendrement. Urbain de Tessan 28 octobre 1825, à Angélique Ministère de la Marine et des Colonies Paris le 28 octobre 1825 Si l'on compte pour rien l'argent et le temps, mon voyage a été très heureux. Je suis arrivé à Paris très bien portant mais nous avons perdu beaucoup de temps; à tel point que nous ne sommes arrivés à Paris que le 26 à 10 heures du soir. Les débordements du Rhône et de l'Isère ont causé ce retard, qui, à son tour, a emmené une dépense plus considérable d'argent; car on n'économise guère en voyage. Il m'eût été plus économique de prendre la Poste86. Le Rhône a fait des dégâts à Lion: quatre arches du pont Moran87 ont été emportées par les eaux; les quais eux-mêmes ont été endommagés; tout un quartier a été inondé. Quand nous y sommes passés, il y avait dans les rues
85 de Charles X. En fait, les places se feront plus incertaines en raison des idées plutôt libérales de la famille Dortet de Tessan 86 la malle-poste, qui transportait le courrier mais acceptait aussi quelques voyageurs. À cette époque, elles étaient inconfortables et vétustes. 87 Il y eut éboulement de 4 arches du pont Morand à Lyon le 22 octobre 1825, causé par des poutres et des troncs, ainsi que par quelques radeaux amarrés en amont, charriés par la crue. 31

de l'eau par-dessus l'essieu de la voiture. J'ai vu à Tournon le beau pont en fil de fer que l'on a jeté sur le Rhône: les plus fortes voitures y passent sans danger; on l'a chargé de près de 2,000 quintaux pour l'éprouver et il a très bien résisté; il a 500 pieds de longueur88. Paris est toujours à la même place; il m'a paru plus sale89 que jamais; on a percé deux nouveaux passages de toute beauté9o. J'ai été loué de mon exactitude malgré le retard de deux jours que j'ai éprouvé en route. On parle au dépôt d'une expédition scientifique à la Nouvelle Guinée91 à peu près dans le pays où se trouve Édouard92. Je regrette beaucoup de n'avoir pas un ou deux ans de travail au dépôt de plus: je me serais proposé sur-le-champ pour en faire partie mais, ne me connaissant pas assez, je ne pense pas qu'on se hasarde à me confier un pareil travail. Je m'ennuie de végéter à Paris sans considération et sans argent. Pour l'obtenir, il faut ou avoir de l'argent ou le désir de se faire connaître ou exiger l'un et l'autre pour prix des services rendus à la Société. Le premier cas est loin d'être le mien. Il faut donc que je rende d'éminents services à la société et dans la position où je me trouve, je ne vois d'autre moyen que celui que je propose. Ainsi attendez-vous que dès que je le pourrai, je l'emploierai. Il y a du danger attaché mais il y a aussi la considération, l'argent, le repos, la liberté qui en sont inséparables. Mme Lajudie se porte très bien; ses fils ne connaissent pas encore le
88 Ce pont, construit par les frères Seguin en 18 mois est composé de deux travées de 85 m chacune. C'était le premier grand pont suspendu d'Europe. Il fut inauguré le 25 août 1825 (soit deux mois avant le passage d'Urbain dans la région). 89 "En 1826, un témoin raconte: 'Les immondices de toute sorte sont jetés par les fenêtres, et séjournent plus ou moins de temps sur la voie publique. Les résidus des fabriques viennent augmenter ces amas. Les chevaux, les voitures, les gens à pied passant et repassant les écrasent, les broient, les changent en boue noire [...] D'infectes exhalaisons s'élèvent des lieux où sont disposés ces immondices [...] Dans les rues, aux carrefours, s'étcndent de larges mares d'eau sale sur le passage des piétons [...] Les sabots des chevaux se couvrent en quelques minutes de cette eau noire, épaisse. L'hiver les transforme en patinoires sur lesquelles les attelages dérapent et versent. Des milliers de maçons, peintres, et autres ouvriers, ainsi que les cochers, garçons de courses, etc., ne sachant où aller satisfaire leurs besoins urgents, sont contraints de salir la voie publique!' " (Gaillard, 48) 90 "Le plus beau de ces passages (il l'est resté d'ailleurs) était la galerie Véro-Dodat, entre la rue Jean-Jacques-Rousseau et la rue du Bouloi. Construit à l'initiative des charcutiers Véro et Dodat, ce fut l'une des premières voies parisiennes éclairées au gaz. Le Moniteur du 24 octobre 1825 en fait une description enthousiaste et précise, qui reste valable: 'Les magasins sont uniformément divisés par des colonnettes dont les chapiteaux et les bases sont en bronze. Des glaces enchâssées dans le bronze ferment ces magasins, d'autres garnissent les entre-colonnes et les extrémités de la galerie. Les plafonds sont ornés de peintures allégoriques du Commerce et de l'Industrie, et percés de vitrages. Tous les éléments décoratifs accessoires ainsi que la corniche qui règne sur les deux côtés de la galerie, sont rehaussés d'or." (Gaillard, 70) Le succès de ces passages s'expliquent facilement si l'on se réfère aux citations précédentes sur la saleté des rues de Paris. 91 Ce fut l'expédition de Dumont d'Urville qui partit en 1826 sur l'Astrolabe à la recherrhe de La Pérouse en Polynésie. À Vanikoro, il découvrit l'épave de la frégate l'Astrolabe, commandée par Fleuriot de Langle et ayant appartenue à l'expédition de La Pérouse. Les recherches continuent à l'heure actuelle. 92 Édouard Lapierre. 32

résultat de leurs examens. La famille St Roman n'est pas à Paris. Mr y est attendu incessamment. Turin se porte très bien, ainsi que son fils. II est très content de son dernier voyage en Alsace. Toutes les lettres et paquets ont été remis à leurs adresses. Je finis en vous embrassant ainsi que toute la famille. Urbain de Tessan 23 janvier 1826, à François Ministère de la Marine et des Colonies Paris Ie 23 janvier 1826 Je crois, papa, que vous vous trompez dans l'explication que vous donnez de mon contentement. Je crois bien que la paix du cœur est nécessaire mais elle n'est pas suffisante car l'année dernière, le cœur était dans le même état que cette année et cependant je n'étais pas si heureux. II faut une certaine facilité de satisfaire ses désirs et une certaine modération dans ses désirs qui fait que l'on ne forme que ceux que l'on peut satisfaire aisément. II faut une bonne santé. II faut une certaine force de caractère qui vous donne de l'ascendant sur l'esprit de ses camarades qui nous concilie leur estime sans être assujetti à les imiter. II faut encore un je ne sais quoi qui contribue aussi au bonheur. Je pourrais être encore plus heureux. Si j'avais une amante douce, sentimentale, et raisonnable, je dirais même Philosophe dans la véritable acception de ce terme appliqué à une femme mais l'éducation, les idées généralement admises et les mœurs actuelles sont si contraires à ce qui je crois ferait le véritable bonheur que je suis persuadé qu'il n'existe pas une personne telle que je la veux, aussi je ne la cherche point et si j'y pense encore, ce n'est que dans mes Châteaux-enEspagne, et j'en bâtis beaucoup, alors j'oublie un instant que ce que je désire n'existe pas: je la cherche, je la trouve, j'en jouis, je suis heureux et tout le monde l'est avec moi; car une de mes plus grandes jouissances, c'est de rendre les autres heureux et je ne me la refuse pas dans mes Châteaux. II a fait ces jours derniers un froid excessif; le thermomètre est descendu jusqu'à près de neuf degrés au-dessous de zéro. J'ai profité de ces jours-là pour m'enrhumer, mais ce n'est presque rien. Le temps s'est beaucoup radouci depuis deux ou trois jours et il y a dans les rues un gâchis épouvan table. Je me suis amusé à patiner sur la glace et une douzaine de Parterres sur le derrière a suffi pour me [manque] assez habile pour un commençant. Je crois que les exercices du corps me sont favorables. Paris s'est beaucoup embelli depuis l'année dernière: on a ouvert deux nouveaux passages et Grand Bazar93. Paris ne possédait encore rien de si beau et de si magnifique. Toute la famille St Roman est actuellement à Paris. Mme St Roman est arrivée le 15 de ce mois. À propos de parents, il y a dans mon hôtel à ce que je crois une princesse d'Estérazi [Esterhazy]94; ma mère n'est-elle pas parente avec une famille de ce nom? Nous avons repris nos conférences
93 non identifié. C'est l'époque de la construction des premiers grands magasins, souvent nommés alors 'magasins de nouveautés'. 94 peut-être Almeira-Marie-Françoise Ursule Esterhazy (1789-1848), pianiste émérite, dont le père était né au Vigan. On retrouvera cette famille plus tard. 33

métaphysiques avec Mr de St Roman; je continue donc à enseigner ces dames toutes les fois que je vais les voir. Mr Jacinte95 me charge toujours de vous dire bien des choses de sa part. Le séjour de la campagne a fait beaucoup de bien à Mme St Roman. Il ya quinze jours que je n'ai vu Mme Lajudie ; elle se porte très bien; elle est très souvent chez Madame

Peironneau

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dont les enfants sont malades.

La première fois que vous écrirez à l'abbé, dites-lui que je pense tous les jours à lui écrire mais que j'ai différé jusqu'ici parce que je ne savais que lui dire, peut-être à l'avenir serai-je plus fécond. À part mon rhume, je me porte bien. Je finis en vous embrassant de bien bon cœur ainsi que toute la famille et Jeanneton. Urbain de Tessan 21 avril 1826, à Angélique Paris le 21 avril 1826 J'ai été passé quelques jours chez Mr de Camprieu97 à Poissy. Il m'a parfaitement bien reçu dans une très jolie petite maison très bien meublée. Il était à Paris à m'écrire une petit billet pour me dire d'aller bientôt le voir quand j'étais à déjeuner chez lui avec sa nièce. C'est une personne charmante, bien capable, ma foi, de faire oublier toutes les femmes du monde, moins encore par la beauté de sa figure que par celle de son caractère, par sa simplicité et son affabilité. On dirait une seconde Félicité98. Ses enfants sont charmants; l'aîné ressemble à son père comme deux gouttes d'eau. Ils sont élevés à l'ancienne mode, c'est-à-dire avec la plus grande sévérité. Je l'ai approuvé parce que je crois que c'est bien. Ils reçoivent une très jolie éducation; et avec Mr de Camprieu, je pense que cela vaut bien autant que de les avoir mis à l'hôpitaI99. Il n'en a que trois auprès de lui, le quatrième est en HollandelOO. Poissy est un assez laid village dont les environs sont charmants. Nous avons fait une promenade à cheval jusqu'à la campagne de Mr BèzlOl, qui est à une petite distance de Poissy. Nous ne nous sommes pas présentés chez lui, étant certains d'avoir une réception à la parisienne, c'est-à-dire des plus froides, et nous n'étions pas d'humeur de recevoir et de faire de fades compliments; cela aurait trop contrasté avec la réception toute cordiale que m'a faite Mr de Camprieu, et qui m'a transporté pour quelques jours à cet heureux temps où les familles étaient loyalement et gaiement unies par les liens du cœur et du sang.
95 Hyacinthe, marquis de Tinténiac, né en 1753, colonel, héros de l'indépendance américaine, ou son fils, lui aussi nommé Hyacinthe. 96 Désirée Mercier de Boissy, cousine de Madame de Lajudie. 97 peut-être Barthélémy-Laurent de Camprieu (vers 1770- ?) 98 sa soeur. 99 Il se peut que le mari de la nièce étant mort et sa femme ne pouvant pourvoir pour ses enfants, ces derniers couraient le risque d'être mis à l'orphelinat ('l'hôpital'), sort commun dans pareilles circonstances en ce temps. Leur oncle, Mr de Camprieu, les aurait donc recueillis et élevés. 100 pour le commerce du fromage. lOI peut-être Joseph Bastier de Bez (1780-1860), agent de change parisien, d'une famille du Vigan.

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Mr de Laroque avait dit qu'il se chargerait de porter à papa le portrait de Charles X qu'il avait demandé à Mr de Camprieu, mais il est parti sans en avertir Mr de Camprieu parce que celui-ci n'a pas voulu lui prêter une somme d'argent qu'il a été lui demander afin, disait-il, de paraître riche aux yeux d'une femme qu'il a trouvée à Paris et qui l'aime beaucoup et avec laquelle il veut se marier. On lui a demandé ce que faisait cette femme, il dit qu'elle travaille beaucoup, qu'à la vérité, il ne l'a jamais vu travailler car toutes les fois qu'il a été chez elle, on lui a dit qu'elle avait été chercher ou porter de l'ouvrage chez diverses personnes au dehors. Il n'a rien obtenu de tout ce qu'il avait espérer obtenir et [manque) retourne chez lui pour vendre sa perceptionl02 [manque), après cela se marier avec cette Pu... qui lui a sans doute vidé la bourse; mais je pense que l'on fera une très bonne action si on le dissuade de vendre sa perception et de retourner à Paris. Mr de Camprieu est très fâché de n'avoir pu profiter de cette occasion pour envoyer à papa ce portrait qu'il a chez lui depuis très longtemps. Je ne sais pas encore au juste quel jour je partirai; il nous faut attendre l'ordre du Roi. Mme de St Roman a eu un rhume très fort et n'est pas tout à fait remise et tout le monde, chacun à son tour, a été plus ou moins indisposé. Mme de Lajudie se porte très bien ainsi que ses fils. Charles ne se sent pas de joie d'être majeurl03. Pour moi, je me porte on ne peut pas mieux. Je finis en vous embrassant tous bien tendrement. Urbain de Tessan 4 mai 1826, à Angélique Paris le 4 mai 1826 Dans une lettre précédente je vous ai dit d'adresser vos lettres à Bayonne; j'ai eu tort: c'est à la Teste de Buch (département de la Gironde) où il faut me les adresser jusqu'à nouvel avis. Je crois que je n'irai à Bayonne que vers la fin de la campagne. Je partirai lundi ou mardi prochain de Paris pour Bordeaux. Les places sont à très bon marché dans ce moment, ce qui me fait beaucoup de plaisir: on fait 150 lieues pour 30 francs dans la rotonde104 et cela en 2 jours et 3 nuits; encore donc quelques jours et me voilà à Bordeaux, encore quelques jours et voilà la campagne finie, encore quelques jours et me voilà à Tessan car j'ai encore le projet d'aller vous surprendre cette année, à moins que vous ne trouviez qu'il ne vous en coûte trop cher. Vous recevrez probablement de Bordeaux une petite caisse mais c'est à papa que je l'enverrai, afin que vous ne cachiez pas ce qu'il pourra y avoir dedans; comme je ne sais pas si en vous l'adressant directement au Vigan, elle vous parviendrait, je l'adresserai à Nîmes à l'abbé; avertissez-le pour qu'il n'aille pas s'imaginer que c'est pour lui.
102 perception des impôts, charge que l'on pouvait acheter, ce que firent de nombreux nobles obligés de travailler et sans compétences particulières. Raoul Maury de Lapeyrouse, époux de Félicité, fait partie de cette catégorie. 103 Il a 21 ans et peut donc gérer lui-même l'héritage important légué par son père. 104 la rotonde, compartiment postérieur sur trois - des diligences des Messageries royales.

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Le frère du Grand Cousin lOSdoit arriver à Paris un de ces jours. Il est fâcheux que je ne le voie pas avant de partir. Il paraît que Mme Pasquierl06 l'aime beaucoup. Tranquillisez Philippe: un honnête homme l'est toujours quelque soit sa religion. Les croyances religieuses peuvent faire un Saint mais jamais un honnête homme. Ce moment de fanatisme est passé chez Mme St Roman et elle est maintenant tout comme auparavant. On nous raconte ici les plus belles choses de Nîmes: on dit que c'est la Missionl07 qui produit son effetl08. Eugène Lajudie a rattrapé ses épaulettes. J'irai dimanche avec Mme Lajudie leur faire mes adieux. Tout le monde se porte bien. Maintenant, je finis en vous embrassant tous. Urbain de Tessan 27 mai 1826, à François de La Teste le 27 mai 1826 Me voilà enfin installé dans notre goélette, prêt à faire des courses dans les dunes de sable pour en faire la topographie. C'est le pays le plus sauvage que j'ai jamais vu. On voit de grandes montagnes de sable que le vent promène sur le peu de terre cultivée qui se trouve dans le pays. Le gouvernement s'occupe cependant de les fixer. Pour cela, on sème ces montagnes mouvantes de sable de Pins et l'on recouvre la dune de branches sèches afin que le vent ayant moins de prise sur le sable donne le temps de germer à la semence. On est parvenu déjà à en boiser une assez grande quantité, soit en favorisant la nature, soit en faisant tous les frais. Le seul produit du pays est de la résinelO9. Le bassin fournit une très grande quantité de poisson qui sert à l'approvisionnement de Bordeaux, de sorte que l'on est obligé d'en faire venir de Bordeaux si l'on veut en manger dans le pays parce que la pêche est vendue d'avance. Je reçois à l'instant la lettre de maman. Je ne comptais pas en recevoir encore. Vous recevrez un de ces jours 36 bouteilles du meilleur vin de Bordeaux-Médoc. C'est le père d'un de mes camarades qui s'en est chargé et qui m'a engagé de vous envoyer de ce vin-là préférablement à tout autre,
lOS Ce sont les cousins germains d'Urbain, Pierre Dortet de Tessan (1797-1847) et son frère Charles (1799-1845). Leur père, Étienne, frère de François, émigra à l'île Bourbon (la Réunion) en 1796. (tableau A) 106Anne de Serre de Saint-Roman (1762-1844), sœur de l'arrière grand-mère d'Urbain, femme de Denis Pasquier (1767-1862), dernier chancelier de France (tableau E). Elle était très sollicitée par sa famille, en raison de la position de son époux. 107 Le gouvernement, surtout à partir de l'avénement de Charles X, favorisait ouvertement les missions paroissiales et les congrégations religieuses.(Aimond, 205) 108 Urbain est agnostique. 109 Étienne Jouy écrit en 1824: "Les premiers objets sur lesquels mon attention s'est arrêtée avec étonnement, ce sont les dunes, ces montagnes mobiles, que l'auteur des Essais appelle de grandes monjoies d'arènes mouvantes, et qui eussent fini par envahir le pays tout entier, si l'on n'eût trouvé le moyen de les fixer par des semis. Cette admirable découverte consiste à semer sur la dune, par étages que l'on forme et maintient à l'aide de clayons d'osier et de branchages, des graines de pins, de genets et d'autres arbustes qui croissent rapidement, et dont les racines pénètrent dans le sable, agglomèrent ses parties, et fixent le monticule." 36

car j'avais d'abord résolu de vous envoyer une barrique du vin de Pauillac dont nous avions bu l'année dernière et que nous avions trouvé très bon. Cela ne m'aurait pas coûté davantage; mais les raisons que l'on m'a données et la facilité de faire cet envoi sans m'en mêler m'a décidé pour l'autre. J'ai rencontré dans un hôtel à Bordeaux toute la famille Pelon qui sans doute est déjà partie pour retourner au Vigan avec l'objet de leur voyage. Maman, dans sa lettre, a l'air d'excuser le tumulte qu'il y a eu à Nîmes parce que la femme était une hypocrite; mais depuis quand le peuple était-il appelé à punir les hypocrites? Et qu'on ne dise pas que les esprits n'étaient pas disposés à la violence; pourquoi aurait-on jugé nécessaire de mettre la gendarmerie, les Suisses, etc., etc. sur pied? On ne fait jamais de pareilles démarches lorsque tout le monde demeure tranquille chez soi à s'occuper de ses propres affaires. Urbain de Tessan 17 novembre 1826, à Angélique Ministère de la Marine et des Colonies Paris le 17 novembre 1826 Vous savez, maman, que je suis arrivé à Paris le 9 ou le IOde ce mois en très bonne santé, ma foi. Il m'en tardait: j'ai bien fait le plus vilain voyage qu'il soit possible de faire: toujours mauvais temps depuis St-Jean-du-Gard jusques à Paris. Jusques à Clermont, j'ai été presque tout seul dans la diligence, le jour il y avait une ou deux personnes mais la nuit, je restais seul avec moi. Il faisait très froid, le vent était glacial, il neigeait, il gelait; mais je pensais à Tessan et je me suis trouvé bien vite arrivé à Clermont. Là toutes les places dans les voitures pour Paris étaient prises jusques au 16 de ce mois. Je veux prendre la Poste, même encombrement; je veux louer une chaise de poste; après bien des difficultés, on n'y consent qu'à condition que je la ramènerai moi-même de Paris. Me voilà donc obligé de prendre ces petites patachesllO qui vont de cinq en cinq lieues. On y est rompu, moulu, gelé, exposé à tous les vents et elles ne voyagent pas la nuit. Je n'en étais pas fâché car je n'étais pas plutôt couché que des songes délicieux me transportaient au Vigan. J'étais bien, et je me croyais à Tessan. J'ai vu beaucoup de vallons; je n'en ai vu qu'un qui approchât des nôtres. À Mende, à ma voix, on a reconnu l'accent tessanien et j'ai été tout surpris de m'entendre appeler par mon nom dans ce pays où je n'étais pas. C'était Mr et Mme Rouxl11 qui s'en retournaient au Vigan et avec qui j'ai dîné dans la chambre à coucher de l'aubergiste. C'était jour de foire et je suis tenté de croire que c'est la seule auberge dans Mende. Clermont et ses environs m'ont paru très agréables; j'y ai passé le jour de la St Charles. La fête n'a été rien moins que brillante. Le temps n'était pas favorable et les habitants n'étaient pas du tout disposés à se réjouir. Un commerçant a dit à un commis voyageur: si vous fussiez venu hier ou demain, je ne vous
110 voiture publique non suspendue. 111 Jacques Hippolyte Roux-Ferrand (1798-1887), sous-préfet et homme de lettres, et Marie Françoise-Césarine Ferrand de Missol. 37

aurais pas donné de commission; mais puisque vous travaillez le jour de la St Charles, je vous en donne pour 800 #. Voilà je crois à peu près comme le Roi s'est fait aimer par toute la France. Mme Lajudie que j'ai vue hier a dû partir aujourd'hui pour Pithiviers. Elle se portait bien ainsi que Jules qui se disait malade. Je me porte à merveille. Je suis logé dans le même hôtel que l'année dernière, rue de l'Université n. 36, en face du Dépôt de la Marine; mais adressez-moi toujours beaucoup beaucoup de lettres à la même adresse que précédemment rue de l'Université n. 13. Voici les froids qui arrivent. Dîtes à Philippe qu'il pense à faire du vin vieux et de l'eau-de-vie vieille. Il faut que les bouteilles ne soient pas tout à fait pleines, qu'elles soient bien bouchées, les porter peu à peu à la température de 50 ou 60 degrés du thermomètre, les laisser refroidir peu à peu et mettre dans la glace et répéter la même chose plusieurs fois. J'ai pensé à une chose pour la mécanique de Philippe pour arrêter le tour, c'est une machine faite en forme de clé fixée sous l'axe du tour mais pouvant tourner sur elle-même, de sorte qu'en faisant le mouvement comme pour ouvrir, on soulèverait le tour et en faisant le mouvement contraire, on fermerait. L'idée me semble bonne: communiquez-la à Philippe. Je ne veux plus penser à Tessan : qu'est Tessan dans l'Univers? Qu'est Tessan pour un être raisonnable, pour un philosophe? Tessan, c'est tout. Urbain de Tessan 30 mai 1827, à Angélique Paris le 30 mai 1827 Peut-être êtes-vous tous morts; peut-être êtes-vous encore en vie? Il Y a le pour et le contre. Il faut espérer que quelque jour, vous déciderez la question. Il y a des siècles que j'attends de vos nouvelles et les siècles se passent sans que j'en reçoive. On dit qu'il a fait bien mauvais temps au Vigan, mais qu'enfin le temps s'est mis au beau. Il en est de même à Paris, depuis deux jours seulement nous avons beau temps. La grêle a anéanti la récolte du seiglel12 dans plusieurs communes aux environs de Paris. Tous les jours, nous apprenons de nouveaux désastres, causés par les inondations qui ont eu lieu dans plusieurs départements du midi. On dit que, malgré tout le mauvais temps que vous avez eu, les vers-à-soie vont bien. Il faut espérer qu'ils ne feront pas comme les années précédentes. Vous avez su sans doute la mort de Mr Gallinier [GalinierJ 113, le bon ami d'Albert. Sa fille de service a hérité de tout. Elle s'est parfaitement conduite à son égard et elle se conduit mieux à l'égard de Mme Cambon que son frère lui-même, quoiqu'ils vécussent très bien ensemble. Mme Cambon est très fatiguée. Il lui tarde beaucoup de retourner au Vigan. Elle partira sans doute en même temps que Mme Viguier, c'est-à-dire vers le 12 du mois prochain. J'ai mon saoul de Mmes Viguier114 et Sébastiani. Ils sont si ridicules, si grognons, si
112 Le seigle, très rustique et peu exigeant en fertilité du sol, était encore important dans l'alimentation de la population du 19ème siècle. 113 famille du Gard qui sera liée plus tard à la famille Dortet de Tessan. 114 peut-être Louise-Sophie Recolin, née en 1787. 38

absurdes que, ma foi, j'ai presque pris la résolution de ne plus aller les voir (on peut leur laisser ignorer cette partie de ma lettre). Mme Lajudie est toujours la meilleure personne du monde. Elle se porte très bien et a toujours grande envie d'aller au Vigan. Tous ses enfants se portent très bien. CharlesllS est très content de la visite du duc d'AngoulêmeI16. Tout le monde va à merveille chez Mr de St Roman; il est toujours le même. Mme Pasquierl17, chez qui j'ai été mercredi dernier et chez qui j'ai passé la soirée de mardi, m'a dit qu'on ne parlait de rien pour la marine et que probablement, il en serait ainsi jusqu'à la fête du Roi. Il est bien dommage qu'Albert soit parti si tôtl18. Voilà qu'on arme à Toulon un vaisseau de guerrel19 et plusieurs frégatesl20. On ne sait pas encore leurs destinations. Depuis les renseignements pris, le mariage projeté pour Albert ne peut avoir lieu: la fortune ne leur convient pas et ces demoiselles ne veulent pas quitter Parisl21. Je me suis enfin donné un maître de Musique et aujourd'hui, j'ai pris la première leçon. N'est-ce pas que cela vous fait un drôle d'effet: Urbain faisant de la musique. Cependant je ressemble beaucoup à tout individu faisant de la musique. Mon maître, qui est le souffleur du théâtre Italien122 espère pouvoir faire quelque chose de moi. Je le désire mais n'y crois guère. Nous avons dans ce moment-ci à Paris la plus fameuse cantatrice d' Europel23. Elle n'a paru que deux fois et je ne l'ai pas encore entendue. Tout est tranquille pour le moment à Paris, mais on est toujours dans la même incertitude de l'avenir. En attendant que je connaisse cet avenir, je me porte le mieux possible, c'est-à-dire parfaitement bien. J'espère qu'une lettre du Vigan m'apprendra bientôt que tous vous employez de même votre temps. Urbain de Tessan 27 août 1827, à Angélique Ministère de la Marine et des Colonies Paris le 27 août 1828 Ma petite mère, vous êtes bien gentille de penser à moi. L'intention me suffit pour le moment; il me reste encore environ une centaine de francs de
115 Charles de Lajudie, fils aîné de Martin. 116 Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulême (1775-1844), fils de Charles X, époux de Marie-Thérèse, fille de Louis XVI. 117 tableau B. 118 Il démissionna de la Marine en mars 1828 afin de pouvoir se marier. Urbain regrette qu'il se soit privé de la chance de faire partie d'un voyage prestigieux. 119 probablement pour la campagne d'Alger de 1830, dirigée par l'amiral Duperrey. En effet, l'épisode fal1acieux du coup d'éventail infligé par le dey d'Alger au consul français se situe en 1827. 120 En 1829, la frégate la Favorite partit de Toulon, contourna le cap de Bonne-Espérance et se dirigea vers l'lnde, l'Indochine et l'Australie pour établir des liens diplomatiques et commerciaux, avec pour capitaine Cyrille Pierre Théodore Laplace (1793-1875) . 121 Les mariages arrangés étaient la règle dans ces milieux. 122 le théâtre Italien où l'on présentait entre autres les opéras de Rossini, qui y était venu en 1823. 123 peut-être la Malibran, Maria-Felicitas Garcia (Paris 1806-1836) qui débuta à 17 ans à Londres.

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l'année dernière grâce à la bonté que papa a eu de payer à Turin ce que je lui devais. Vous avez bien raison de penser que la campagne hydrographique fait une peu faute. Ça nécessitera un peu plus de Philosophie cet hiver et si je n'interromps pas mes leçons de musique, je pense qu'il faudra bien que j'ai recours au moyen que vous me proposez parce que je ne compte guère être nommé ingénieur qu'au mois de janvier. Il me tarde bien d'y être parce qu'alors, à moins d'événement extraordinaire, vous n'aurez plus à vous priver pour moi. Vous m'avez fait beaucoup de plaisir en m'apprenant que Mme Lajudie daigne m'honorer de son estime. Vous n'avez pas besoin de me recommander de tâcher de la mériter toujours. J'y tiens comme à mon honneur et toute ma crainte lors de notre petite explication avec Mr de St-RomanI24, c'est qu'elle ne se laisse tromper et que ses sentiments à mon égard ne changeassent. Nous avons été hier en famille à Versailles où nous avons vu jouer les eaux du ciel et du Parc. Ajoutez à tout cela qu'il ne faisait rien moins que chaud et qu'après avoir attendu deux ou trois heures, nous n'avons pas vu grand-chose et vous aurez une idée du plaisir que nous avons été chercher à Versailles. J'ai profité du moment où l'on visitait le château pour aller à St-Cyr faire une petite visite à Mr Villeméjean [Villeméjane] qui doit partir pour le Vigan les premiers jours du mois prochain. Il est toujours bien bon enfant. La famille St-Roman est toujours à la campagne. Mr est venu passer quelques jours à Paris, mais je ne l'ai point vu. Il a profité de son séjour à la capitale pour gourmander vivement Mme Lajudie de ce qu'elle s'était abonnée au Journal des Débatsl25. Vous me dîtes dans votre lettre précédente que je n'ai pas fait sur Mme Viguierl26 le même effet qu'elle a fait sur moi. J'espère bien cependant qu'il n'en est rien. Je suis bien fâché de paraître aimable à cette... femme. C'est elle qui est cause que j'ai tardé si longtemps à vous donner de mes nouvelles. Il ya quinze à vingt jours qu'elle m'a écrit pour faire quelques visites pour son fils. Je voulais attendre la réponse aux démarches que j'ai faites mais j'attends encore. Si elle vous en parle, vous pourrez lui dire que Mr l'abbé Capeau a envoyé le bulletin de son fils à Mr de Luines [Albert de LuynesJI27 n'ayant pu le lui remettre lui-même, parce que Mr de Luines ne reçoit plus; que Mr Tubuquet est en vacances et ne reviendra à Paris qu'au commencement de septembre, que ne pouvant voir Mr de Luine, je lui ai écrit et que je suis
124 probablement à propos de leurs opinions religieuses et politiques divergentes, l'un étant ultraroyaliste et catholique traditionnel, l'autre libéral et agnostique. La brouille fut d'autant plus grave qu'Alexandre Jacques de Serre de Saint-Roman avait une grande prédilection pour Urbain, comme on l'a vu. 125 Les journaux politiques sous la Restauration: soumis à un lourd cautionnement (somme déposée par le propriétaire) et à des frais de timbre élevés, les journaux de l'époque étaient chers et ne se vendaient qu'aux abonnés, dont le nombre n'excéda jamais quelques dizaines de mille. Le Journal des Débats constituait une force politique à l'époque, en raison de son interprétation des événements. C'est son optique modérée qui contrariait Alexandre Jacques de Serre de Saint-Roman. 126 peut-être Louise-Sophie Recolin, née en 1787, épouse de Joseph Viguier. Son fils se nomme Ferdinand. 127 Paul-André d'Albert, duc de Luynes et de Chaulnes, pair de France (1783-1832). 40

encore à attendre la réponse, que puisqu'à Paris, on lui avait dit de ne pas employer Mr de St-Roman, elle aurait bien fait de le faire parce que Mr de St-Roman s'étant rappelé qu'il avait promis à Mr Servièrel28 de faire avoir une bourse à son fils est retourné trois ou quatre jours après chez Mr de Luines pour recommander de préférence Mr Servière fils. Il était désespéré de cela mais il avait donné sa parole d 'honneur à Mr Servière et il a été obligé de la tenir, et voilà tout. Si vous pouviez ne plus me parler de cette femme, vous me feriez plaisirl29 . Vous demandez sur quoi Mr de St Roman fonde ses idées tristes. Vous savez qu'il se croit le seul royaliste, le seul raisonnable et dès lors, vous pouvez juger de la cause de ses terreurs13o. Mr Villeméjeane veut prendre ma lettre. Je finis pour ne pas le faire attendre. Je vous embrasse tous très tendrement. Urbain de Tessan 17 octobre 1827, à Angélique Ministère de la Marine et des Colonies Paris le 17 octobre 1827 Peste! Maman, comme vous y allez, j'avais engraissé pendant l'hiver; je maigris pendant les chaleurs de l'été et me voilà déjà dans l'état de marasme et incessamment sous terre. Heureusement la médecine n'est pas une science exacte; autrement, je vois qu'il faudrait me dépêcher de faire mon testament. Pour ce coup-ci, la science est en défaut et je me porte aussi bien que jamais. J'avais fait provision de graisse pendant l'hiver et je l'ai dépensée pendant l'été. Je ne vois là rien que de très naturell31. Du reste, maman, vous pouvez vous en rapporter à moi pour le soin de ma petite, petite personne, comme me le disait très bien l'abbé dernièrement, les gens de bien, nous sommes rares, il faut nous conserver, c'est ce que je fais. Je travaille quatre ou cinq heures par jour, c'est-à-dire sur 24 heures. Vous voyez qu'il me reste 19 ou 20 heures pour me reposer. Il me semble que c'est bien raisonnable. J'écrirai demain à Mr Algan pour lui demander une audience particulière pour le remettre au courant des affaires d'Albert. Si les noces se font, n'ayez pas peur que les forces me manquent pour aBer au Vigan et surtout pour y bien danser et j'en aurai encore pour quand mon tour viendra. Nous avons appris par les journaux qu'il y avait eu de grandes inondations dans le département du Gard; il paraît que cette année est l'année aux inondations. Gare à nous. Il serait bien dommage que l'eau nous emportât nos châtaignes132. Le blé a augmenté de prix à Paris: le pain de
128 peut-être Louis Alexandre Servière, juge de paix à Sumène, Gard. 129 Il s'agit de l'obtention d'une bourse d'études pour le jeune Viguier. 130 Il Y avait des raisons plus profondes à ces idées noires, comme on le verra. Entre autres, son père Jacques fut guillotiné "pour l'avoir 'fait émigrer" (acte d'accusation du tribunal révolutionnaire), ainsi que son beau-père (Jean-Baptiste-Auguste Le Rebours, 1746-1794), de même que le père du futur duc Pasquier. (tableau E) 131 À cette époque, c'était la maigreur qui portait à s'inquiéter, et non l'embonpoint. 132 La châtaigne avait une importance considérable dans les Cévennes au siècle précédent, servant parfois de nourriture de base à la population pauvre, ou en cas de disette. Entre autres, on la réduisait en farine, avec laquelle on faisait une sorte de polenta. 41

quatre livres se vend 14 sols et demi au lieu de 13 qu'il se vendait la semaine dernière. Je ne sais pas trop pourquoi mais je crois que c'est le résultat de quelque spéculation commerciale de nos riches banquiers133. Ils nous font de temps en temps de ces petites spéculations qui leur rapportent des millions; tantôt c'est le sucre, tantôt le café, tantôt le vin, l'eau-de-vie, la chandelle... etc., etc. C'est un impôt forcé qu'ils lèvent sur les Parisiens et quelquefois sur toute la France lorsque ce sont des produits étrangers. Quant à votre P.S., voici ma réponse: papa dans une lettre à Mme Lajudie avait annoncé qu'il allait m'écrire; j'attendais cette lettre pour lui répondre et c'est ce qui m'a fait rester si longtemps sans écrire à Papa. Malgré la précaution que vous avez prise dans votre P.S., il me fait beaucoup de peine; il ne m'était pas venu dans l'idée d'écrire à Papa pour l'assurer de mes sentiments de respect et d'amour parce qu'il ne m'était pas venu dans l'idée [qu'il] pût en douter; mais d'après tout ce que j'ai observé depuis un ou deux ans et qui m'avait paru [manque], je vois qu'il en est autrement et que non seulement il [manque] mais qu'il les croit peut-être contraires à ce qu'ils sont. Cela me fait beaucoup de peine et d'autant plus que je ne puis pas comprendre d'où lui viennent ses soupçons et surtout pourquoi il en tient la cause si cachée: s'il l'eût fait connaître, il y a longtemps que ces soupçons auraient été dissipés. S'il ne faut que l'assurer que je l'aime, le respecte et l'estime plus que personne au monde, faites-le maman; s'il faut d'autres preuves, je suis prêt à les donner toutes, mais que cet état finisse parce qu'il m'est impossible de le supporter plus longtemps. Je finis, maman, en vous embrassant ainsi que toute la famille. Continuez-moi votre amour, ne fusse que par pitié. Urbain de Tessan 30 novembre 1827, à Denis, son frère Ministère de la Marine et des Colonies Paris le 30 novembre 1827 Avant-hier, j'avais pris la plume pour t'écrire mais le feu s'étant déclaré à notre Dépôt134, j'ai été obligé de m'interrompre pour aider à l'éteindre. Tu vas penser quelle diable d'idée aussi de m'écrire pour te tranqui11iser l'esprit sur ce point. Tu peux admettre que c'est la réponse à ta première et dernière de l'année passée. Je te dirais que du temps que vous étiez occupés à faire des élections en province, nous autres Parisiens, nous faisions la petite guerre. En homme prudent, je me suis [sic] aussi loin que possible de l'endroit où l'on donnait et surtout où l'on recevait des coups. Cependant le premier jour, comme je ne savais rien de ce qui se passait, je revenais le soir de chez mon maître de musique. Arrivé sur la place Vendôme, j'entends derrière moi une troupe de gens en guenilles qui criaient: Vive le roi; vive
133 À cette époque, les "riches banquiers" étaient pour la plupart des personnes privées ou des familles. On la nomme par égard "la haute banque". Elle "vient du commerce. En général, ses chefs ou leurs prédécesseurs sont ou ont été des négociants-banquiers, les Seillière drapiers et maîtres de forges, les Davillier filateurs et tisseurs, les Delessert fabricants de sucre indigène, et les Perier de papiers peints". (Dansette, 41) 134 le dépôt de la Marine, rue Vivienne. 42

l'empereur; à bas Villèle, etc...13S.Jugeant à propos de ne pas me trouver au milieu de ces individus, je me suis dépêché de sortir de la place et alors je me suis arrêté pour voir ce qu'ils allaient faire sous les fenêtres de Mr Peironnet [de PeyronnetJ136; mais ils n'ont pas été plus tôt au milieu de la place que des gendarmes à cheval sont sortis du corps de garde au grand galop pour s'emparer des sorties de la place. Je ne te dirai pas ce qui est arrivé après car lorsque j'ai entendu cette espèce de charge de cavalerie, je me suis sauvé bien vite chez moi. Seulement j'ai vu tous ces individus qui partaient chacun une chandelle à la main courir ça et là dans la place et j'ai appris le lendemain qu'on les avait tous pris, ainsi que les passants ou spectateurs qu'on a relâchés après les avoir soigneusement fouillés. Nous sommes tranquilles maintenant. Nous attendons avec impatience l'ouverture de la nouvelle session. Chaque parti est assez fort pour donner la victoire à un des deux autres, en se réunissant à lui et par là, par conséquent, culbuter le troisième; mais aucun d'eux ne l'est assez pour la garder pour lui. Je crois, moi, que les royalistes et les ministériels se coaliseront contre le parti libéral. Dans ce cas, le ministère actuel serait obligé de faire de grandes concessions au parti ultra137, ce qui ne sera pas pour lui sans inconvénients. Il paraît que tu ne te trouves pas bien mal des semestres. Il me tarde bien que vous mariiez Albert pour aller aussi téter un peu à Tessan ; je tâcherai alors d'obtenir aussi un semestre et alors nous ferons du lard138à qui mieux mieux. En attendant, je me débats avec le diable que je tire vivement par la queue; mais avec de la philosophie, on vient à bout de tout. Tu diras à Philippe que j'ai reçu sa lettre mais qu'il m'en faut une autre qui réponde catégoriquement à ma dernière avant que je puisse me décider à aller chez Guibal139, qu'il me semble qu'il n'y a pas grande probabilité de gain à se faire tisserand, que l'emploi de nouvelles machines serait d'un très petit avantage au Vigan vu que la main d'oeuvre pour le travail du tissage n'y est pas très chère, que d'après ce que j'ai entendu dire à Guibal et Mr Lasgorces, je doute fort que les filatures de ce pays soient des filatures à la mécanique, qu'il faudrait bien s'assurer de ce fait; car c'est sur l'emploi de la mécanique qu'est fondé le gain probable de la filature, que des filateurs ordinaires pourraient bien ne pas prospérer tandis qu'une filature à la mécanique ferait de grands bénéfices. Adieu; écris-moi bien vite car il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai pas reçu de nouvelles de Tessan. Adieu. Porte-toi bien, c'est-à-dire fais
135 manifestations populaires en faveur de l'Empereur, à l'occasion de l'enterrement de certains généraux napoléoniens ou autres figures emblématiques. 136 Charles-Ignace, comte de Peyronnet (1778- 1854), ministre de la Justice à cette époque. Ultra-royaliste et conservateur, il inspira la loi sur la presse et la loi du sacrilège. 137 "La monarchie à laquelle [les ultras] se réfèrent volontiers est celle de saint Louis ou de Henri IV. Le pouvoir restauré [doit donc être] un pouvoir paternel, patriarcal, protecteur des vraies libertés, un pouvoir tempéré par la noblesse, l'Eglise, les corps intermédiaires." (Tulard, 1990, 388) 138 engraisseront. 139 famille du Vigan. 43

toujours l'amour. Bien des choses à toute la maison et tous ceux qui sont nos amis, que les autres aillent... Urbain de Tessan 21 janvier 1828, à Angélique Nîmes le 21 janvier 1828 Me voilà, Maman, arrivé à Nîmes après un voyage des plus heureux, non qu'il ait été sans petites aventures mais elles n'ont pas eu de suite et n'ont fait que retarder un peu notre arrivée à Nîmes. Je comptais partir aussitôt pour le Vigan mais l'on m'a retenu en me disant que vous alliez tous arriver à Nîmes pour le mariage que je croyais bien trouver terminé. Je vous apporte une lettre de la bonne Mme Lajudie. Je l'ai remise à Albert. Je crains bien qu'il n'oublie de la mettre à la Poste comme il s'en est chargé, ainsi [que de] plusieurs lettres de Turin pour son père. Mme Lajudie est toujours aussi bonne que vous l'avez connue. Plus je l'étudie et plus je la trouve parfaite; elle se porte bien ainsi que ses enfants La famille St-Roman se porte bien; aussi ils voulaient vous écrire, disaient-ils, mais ils prétendent que je les ai prévenus trop tard, quoiqu'ils l'aient su aussi tôt que moi, c'est-à-dire quatre jours avant mon départ. Ils voient tout en noir; ils se croient dans les révolutions jusque par-dessus la tête: chacun a sa chimère dans ce monde mais il faut avouer que celle-là est un peu sombre. Je suis depuis hier quatre heures ici et je n'ai pas encore vu Mr Bellugou qui a prêché hier. Je crois que c'est samedi que l'on se marie. Je pense que vous serez tous ici pour cette époque. Je finis en vous embrassant tous. Urbain de Tessan 24 janvier 1828, à Angélique Nîmes le 24 janvier 1828 C'est moi, Louis Urbain Dortet de Tessan qui suis chargé de répondre à votre lettre du 23. L'affaire d'Albert va le mieux du monde; il n'y a plus que la cérémonie à faire. Albert est parti hier pour Montpellier pour aller chercher la nièce de Mr Pistoris ; il reviendra aujourd'hui; il sera ici ce soir. La future est tout à fait aimable; nous avons été hier au soir ensemble passer la soirée chez Mr Came iras dont la nièce m'a paru aussi assez bonne enfant. Denis a été très content de son article; on le lui a fait lire à table devant tous les vicaires et devant Mr Laroche; ils en ont tous beaucoup ri. L'abbé ne sait pas encore s'il pourra venir lundi avec toute la caravane. Tout le monde est convaincu maintenant que l'abbé Peintard est très malade, grâce à vos deux lettres. Nous attendons Papa demain. Denis devait lui écrire hier ainsi qu'à Félicité, mais il l'a oublié. Je crois que Félicité nous attendra au Pereiro\l40. On veut partir d'ici à 6 heures du matin, la cérémonie se faisant à 5 heures précises dans la chapelle de l'Évêque. II me tarde bien d'être au Vigan pour vous voir et téter un peu à la maison. Nous nous portons tous bien et nous vous embrassons de bien bon cœur ainsi que papa et toute la famille. Urbain de Tessan
140 à Saint-Hippolyte-du-Fort, propriété de Raoul Maury de Lapeyrouse, 44 époux de Félicité

[Urbain, de février à avril 1828, demeure au Vigan, pour maladie: esquinancie aiguë, après permission du ministre accordée à son père.] Paris le 16 février 1828 M Dortet de Tessan, élève Ingénieur Hydrographe avoir été autorisé à aller passer un mois dans sa famille pour le rétablissement de sa santé. M de Tessan père, sous-préfet au Vigan, écrit au Ministre que son fils, loin de recouvrer la santé qu'il espéroit, a été atteint d'un esquinancie aiguë qui peut avoir les suites les plus graves, et il demande, d'après l'opinion des médecins, l'autorisation de conserver son fils près de lui jusqu'au mois de mai prochain. M le directeur général du Dépôt des Cartes à qui j'ai communiqué cette demande, qui connaît le zèle de ce jeune homme, et qui a jugé par lui-même & par l'attestation des médecins qui l'ont traité à Paris, de son état de santé, pense que cette demande est fondée; il joint ses instances à celles de M de Tessan père, pour prier le Ministre de l'accueillir. En conséquence, je crois devoir proposer à son Excellence d'accorder à cet Élève une prolongation de congé de trois mois, et je présente à la signature une dépêche écrite à cet effet. 5 mai 1828, à Angélique Ministère de la Marine et des Colonies Paris le 5 mai 1828 Je suis arrivé à Paris le samedi à 8 heures du matin sans être fatigué le moins du monde puisque j'ai été immédiatement après m'habiller et je me suis mis en course de visites. Toutes les lettres ont été remises à leur adresse. Je n'ai encore vu Turin qu'en passant. Il est marié et content. Je dois dîner ce soir chez lui; ses enfants se portent bien; son petit Adolphe surtout a doublé depuis sa maladie. Quand j'aurai vu la mariée, je vous en donnerai de plus amples nouvelles. J'ai dîné hier et avant-hier chez Mme Lajudie; elle m'a dit qu'elle avait écrit hier à la maison, ce qui me dispense de vous donner de ses nouvelles. Chez Mr de St-Roman seulement on a ressenti quelques douleurs causées dit-on par un refroidissement subit. Mr de St Roman voit toujours de la même couleur; il est heureux de n'être pas Caméléon car il serait plus noir que l'ébène. À Lyon, où nous nous sommes arrêtés une vingtaine d'heures, j'ai dîné chez Mr de Tauriacl41, qui était tout occupé d'élections; il n'espérait pas les avoir bonnes, c'est-à-dire qu'elles devaient être libérales. Mr de Tauriac regrette beaucoup de ne pouvoir aller faire une visite à Tessan pour voir la bonne cousine. Ma compagne de voyage n'a pour ainsi dire pas soufflé mot. Elle a été dans des terreurs continuelles; sans doute que l'accident qui nous est arrivé près de Quissac l'avait effrayée. Elle se porte bien. J'ai été hier pour la voir mais elle était à courir avec son fils qui est tout bonnement marchand de vin. Félicité sait sans doute que sa pétition est restée à Nîmes, d'abord parce
141 peut-être Antoine-Guillaume-Louis, baron de Tauriac, dont la mère Madeleine d'Assas était cousine de la famille Dortet de Tessan. 45

qu'au lieu d'être faite pour Édouardl42, elle était faite pour le fils aîné, c'est-à-dire Ernest, et puis parce que l'Évêque depuis le changement de Ministère ne veut plus apostiller143 de semblables demandes, mais je m'informerai de la démarche [illisible] à suivre dans ces circonstances et je les lui écrirai et alors elle fera ce qu'elle jugera à propos. Je n'ai encore fait aucune des commissions que l'on m'a données mais je vais m'en occuper. Je me suis logé dans le même hôtel et dans la même chambre que l'année dernière. Je pense que votre indisposition n'aura pas eu de suite; dans tous les cas, je compte recevoir une des vos lettres un de ces jours, et vous me donnerai aussi j'espère des nouvelles de vos manœuvres Nuptialesl44. Je finis en vous embrassant ainsi que toute la maison; je ne les énumère pas parce que ce serait trop long. Urbain de Tessan 5 juin 1828, à Angélique Ministère de la Marine et des Colonies Paris le 5 juin 1828 Je viens de recevoir votre lettre du 30 mai où vous me parlez de la proposition145 qui m'avait été faite. Je vous dirai que j'avais déjà fait toutes les réflexions qu'elle contient et j'étais parvenu aux mêmes résultats que vous; mais comme il était possible que nos conclusions fussent différentes, je vous avais soumis les choses comme elles sont afin que vous puissiez juger avec connaissance de cause et puis faire ce que vous auriez décidé. Je suis bien aise de voir que je me suis rencontré avec vous sur les conclusions à prendre. Quant à l'article tempérament, le plus difficile est fait; une fois l'habitude prise de résister, on résiste sans effort jusque [juste] sans s'en douter. Je félicite Ernestine146 de la résolution qu'elle paraît avoir prise de me donner un neuvième neveu ou nièce; quand on en a une douzaine à faire, il vaut mieux commencer plus tôt que plus tard. Comme cela on n'a pas besoin de se tant presser et l'ouvrage se fait mieux. Dans votre première lettre, vous me faîtes la question: dors-tu? Si c'est dans le même sens que cette question fut faite à Brutusl47, je vous répondrais que je dors d'un sommeil profond, d'un sommeil léthargique même. Si c'est dans le sens naturel, je répondrais que pour le moment, je ne
142 fils de Félicité et Raoul (tableau C). Ne pas confondre avec Édouard Lapierre. 143 apostiller un courrier revenait à donner une recommandation. Dans certains cas, elle permettait le transport franco de port. 144Angélique était très active dans les arrangements de mariage. 145 d'un éventuel mariage. 146femme d'Albert Dortet de Tessan, son frère (tableau A). 147 Brutus est avec Cassius l'assassin de Jules César. C'est un personnage à double symbolique, pris soit comme symbole de la révolte contre la tyrannie, soit comme symbole de la trahison. "Doux de caractère, affectueux, tranquille, Brutus avait une âme de bronze et de feu, un de ces esprits fiers qui ne sont pas trempés à la source commune, et dont l'inflexible logique poursuit hardiment dans le monde réel les idées conçues dans le monde des abstractions. Sans cesse, partout, il entendait à son oreille une voix mystérieuse lui dire: "Tu dors, Brutus, et l'on enchaîne Rome l". Il s'arracha enfin à ses contemplations philosophiques, il sortit de ses rêves, où d'ardentes études le tenaient plongé, et arma son bras." (Musée Universel, 1876, p. 241, 242) 46

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