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Un Turc au Congo

De
264 pages
"Je suis resté un an sans interruption au Congo, j'y ai fait des reportages, rédigé des articles ou préparé des dossiers thématiques pour des quotidiens turcs. J'avais connu au Congo le père, les frères, les proches parents et les amis de Lumumba. Près de cinq décennies après, je me suis penché sur ces moments. Il s'agit ici d'un texte où la réalité est mise en scène à travers une trame romanesque.
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UNTURCAUCONGORemerciements à Mehmet Hikmet, Meri Tülin Darmar,
Nice Darmar et Iık Kansu, qui ont aimablement donné leur
accord pour la reproduction des poèmes de Nazim Hikmet,
ArifDarmaretCeyhunAtufKansuconsacrésàLumumba.
©L’Harmattan, 2011
5-7,rue del’École-polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-13876-6
EAN:9782296138766HIFZI TOPUZ
UNTURCAUCONGO
Le roman de Lumumba
TRADUCTIONDEKEREMTOPUZÉtudesAfricaines
Collection dirigée parDenisPryen etFrançoisMangaAkoa
Dernièresparution
Djakalidja COULIBALY, Agriculture et protection de l’environnement
dans leSud-Ouest de laCôte d’Ivoire,2011.
Lofti OULED BEN HAFSIA, Karima BELKACEM, L'avenir du
partenariatChine-Afrique,2011.
Ngimbi KALUMVUEZIKO, Un Pygmée congolais exposé dans un zoo
américain,2011.
EsséAMOUZOU,Aide et dépendance de l’Afriquenoire,2010.
Pierre N’GAKA,LeSystème de protection socialeauCongo-Brazzaville,
2010.
Bernard GOURMELEN et Jean-Michel Le Roux, Petits métiers pour
grands services dans la ville africaine, avec la collaboration de
Mamoutou Touré, 2011.
Issakha NDIAYE, Guide de la passation des marchés publics au
Sénégal,2010.
Xavier DIJON et Marcus NDONGMO, L’Éthique du bien commun en
Afrique,Regardscroisés,2011.
Daniel KEUFFI, La régulation des marchés financiers dans l’espace
OHAD ,2011.
Cedric ONDAYE-EBAUH,Vousavez dit développement ?,2010.
Mahamadou ZONGO (sous dir.), Les enjeux autour de la diaspora
burkinab ,2010
Jean-Claude MBOLI,Origine des languesafricainesEssai d’application
de la méthode comparative aux langues africaines anciennes et
moderne ,2010.
Lambert NICITIRETSE, Charge pastorale du curé et coresponsabilité
dans l’église duBurund ,2010.
Jean Maurice NOAH, Le makossa. Une musique africaine moderne,
2010.
BriceArmandDAVAKAN,Repenser les nationsafricaines,2010.
René N’Guettia KOUASSI, Comment développer autrement la Côte
d’Ivoire ?, Des suggestions concrètes pour soutenir la dynamique du
développement dece pays,2010.
Jean-PierreBODJOKO Lilembu,Développement de la radio catholique en
RDC,2010.
i
s
è
A
sAvant-propos
Je me suis rendu vingt-sept fois en mission ou en voyage en Afrique
noire entre 1960 et 2006. Je suis resté un an sans interruption auCongo,
et entre une semaine et trois mois dans les différents autres pays. Tous
ces déplacements m’ont permis de connaître de près les peuples africains,
au travers de leurs dirigeants, leurs intellectuels ou leurs habitants les
plus modestes.
J’yai fait des reportages, rédigé des articles ou préparé des dossiers
thématiques pour des quotidiens turcs commeCumhuriyet ouMilliyet, ou
desrevuescommeSözcüéditée àAnkara.
Plusieurs des livres que j’ai écrits concernaient directement ce
continent, tels que l’Afrique noire,Lumumba, l’Art de l’Afriquenoire, la
Communication en Afrique noire, Adieu l’Afrique… Étant connu en
Turquie essentiellement au travers de mes romans historiques, je me suis
dit un jour qu’ilfallait absolument que l’Afriquedevienne le sujet de l’un
de meslivres.
J’avais connu au Congo le père, les frères, les proches parents et les
amis de Lumumba, en poste dans divers journaux ou stations de radio.
Touscessouvenirsétaient restés ancrés en ma mémoire.
Près de cinq décennies après, je mesuis penché à nouveau sur tous ces
souvenirs et ces moments.Ce que j’yavais vécu, entendu et vu m’a servi
de source d’inspiration pour mon roman.UnTurcauCongo a été écrit en
restant fidèle aux idées, aux rêves et aux sentiments que j’avais à cette
époque.
Un roman historique doit-il être une fiction prenant racine à un seul
élément de réalité, pour s’enéloigner et la dénaturer; ou bien la réalité
mise en scène à travers une trame romanesque ? Pour ma part, j’ai
toujourspréférélasecondeoption.Àvousdejuger.
7I
Koumrou
Il était plus de minuit quand le téléphone posé sur le chevet, juste à
côté du lit se mit soudain à sonner.Cela faisait maintenant plus de deux
heures que Védate était plongé dans l'ivresse d'une extraordinaire nuit
d'amour. Mettre soudainement un terme aux caresses et aux étreintes
pour être obligé de répondre au téléphone ne lui disait franchement pas
grand-chose. Qui pouvait bien l'appeler à une heure aussi avancée? Peut-
être bien le journal, qui allait lui faire part d'un événement inattendu, ou
luidemanderenurgence larédaction d'unarticle…
«Hors de question que je réponde», se dit-il, déterminé à ne pas laisser
l'ambiance dans laquelle il se trouvait s’évaporersoudainement. «Qu'ils
aillent sefairevoir.»
Mais le téléphone continuait à sonner sans cesse.Il s'arrêta enfin, mais
la sonnerie reprit de plus belle à peine deux minutes après. Védate et
Koumrou n'avaient plus du tout la tête à ça. Ils avaient l'impression
qu'unesirène venait d'être installée au beau milieudelachambre.
Koumroulevalatêtedel'oreiller:
— Réponds quand même si tu veux, c'est peut-être quelque chose
d'important.
— Laissetomber,riennepeutêtreplusimportantquetoi…
Védate avait la flemme de se lever du lit pour aller débrancher la
prise.
— Allez mon amour, arrête de t'entêter et réponds. L'un de tes proches
apeut-êtreunproblème.
Védateseredressaàcontrecœur etfinitpardécrocherlecombiné.
Allô,oui.Àquivoulez-vousparler
— Écoute-moi bien Ducon ! Tu es bien Védate, le journaliste ?
Pourquoi tu ne réponds pas depuis plus de deux heures? Tu as eu peur,
hein ? Tu vas crever ! Je t'ai juste appelé pour que tu le saches. Prépare
tontestament!
Védate était devenu comme fou. Il n'avait jusqu'alors jamais reçu un
telcoupdefil.
— Mais qui donc es-tu? Qui est l’espèce d’enflure qui t'a demandé
dem'appeler!
Soninterlocuteur raccrocha sansrienluirépondre.Koumrouétaitfolle
d'inquiétude. Ses mains avaient commencé à trembler.Elle se blottit dans
sesbras.
9
? ——À qui parlais-tu Védate? Qu'est-ce qu’ilste veulent? Raconte-moi
tout,qu'est-cequ’ilst’ontdit?
— Je n'ai rien compris du tout. C'est la première fois qu'une chose
pareille m'arrive. Je pense qu’ilsveulent me faire peur, m'intimider. Mais
pourquoi? Ai-je insulté quelqu'un? Est-ce que j'ai diffusé de fausses
nouvelles? Suis-je membre d'une organisation secrète? Est-ce que je
travaille pour le compte de puissances étrangères? Toi qui me connais
depuis tellement longtemps, y a-t-il quoi que ce soit qui m’aurait
échappé?
Rien du tout, que veux-tu que je te dise? Je pense aux derniers
articles que tu as écrits, mais aucun d'entre eux n'était particulièrement
dérangeant.
— De toute façon, le patron a une peur bleue que l'on puisse écrire des
choses que le gouvernement n'apprécierait pas. Ils n'arrêtent pas de nous
répéter depuis plusieurs semaines qu'il ne faut surtout pas fâcher le
Premier ministre, que l'ambiance n'est pas bonne, que nous serions tous
dans la mouise si le journal venait à être interdit. Le journal est d'ailleurs
devenu insipide, en perdant tout son caractère. Nos ventes baissent de
jourenjour.
Réfléchis un peu, tu écris quand même des choses qui ne sont pas
tellementenaccordaveclapolitiqueduparti!
— Je ne te dirai pas le contraire. Mais je ne me suis jamais attaqué
directement aux personnes. Certes, nous avons publié avec le syndicat
des journalistes plusieurs communiqués dénonçant la remise en cause de
laliberté delapresse,etilsontdirectementfermé lesyndicat!
— Quoid'autre?Jesuissûrqu'ilyaautrechose.
— Quoi d'autre? Peut-être la conférence de presse du Premier
1
ministre, hier soir. Comme tu le sais, Menderes est en pleine lune de
miel avec les grands patrons des médias. Il organise chaque mois dans un
grand hôtel de la ville une grande réunion à laquelle tous les patrons sont
conviés. Les mêmes membres du gouvernement, accompagnés du
Premier ministre, viennent y rencontrer les mêmes représentants de la
presse! Les rares fois où un directeur de journal ne peut pas assister à
cette causerie, il y envoie son rédacteur en chef ou un éditorialiste de
premier plan. Et c'est à moi que le directeur avait confié cette mission
hier. Je sais que ma présence a été probablement vue d'un mauvais œil. Il
y avait un dîner, et le Premier ministre a pris la parole au milieu du repa
(1)Adnan Menderes (1899-1961), fondateur du Parti démocrate, Premier ministre turc de 1950
1960, condamné à mort et penduen septembre 1961 suite aucoupd’Étatdu27 mai 1960.
10
à
s

—pour faire un long discours qui abordait les principaux points de
l'actualité. Comme d’habitude,il a tout mis sur le dos de l'opposition,
expliquant que tous les maux étaient dus au Parti républicain du peuple…
Certains patrons et plusieurs éditorialistes lui ont répondu, en se bornant
à faire les louanges du gouvernement, à le féliciter, en lui posant des
questions plates et convenues. Tout se poursuivait pour le mieux dans le
meilleur des mondes, dans une ambiance de fête, quand j'ai pris la parole.
«Monsieur le Premier ministre», ai-je dit, «tout est loin d'être aussi rose
que vous le décrivez. Les mesures que vous avez prises contre la presse
ont suscité de larges échos dans le monde entier. L'Institut international
de la presse s'est élevé contre ces pressions. Vous avez fait fermer notre
syndicat. Un grand nombre de mes collègues ont été appréhendés sans
raison valable. Plusieurs éditions de plusieurs quotidiens ont été saisies.
Ces ingérences semblent vouloir se poursuivre. Vous avez maintenant le
projet de mettre sur pied une commission d'enquête parlementaire dont le
seul but sera de faire taire l'opposition. Ne pensez-vous pas que vous
pourriez, à l'avenir, être obligé de rendre des comptes? Votre parti, le
Parti démocrate, serait alors dans une très mauvaise posture… » Il y a eu
véritablement un silence de mort. Les gens me regardaient tous avec
dédain. Ils murmuraient, grommelaient en sourdine. Plusieurs des
serveurs, qui étaient certainement des policiers en civil, semblaient
attendre un seul signe pour venir aussitôt m'arrêter ou me bousculer. Le
Premier ministre était blême.Sonsangn'avait fait qu'untour.Il m’alancé
alors: «Votre tentative de m’attaquer sur un ton aussi agressif n'est-il
pas la preuve de l'existence dans notre pays de la liberté de la presse? Je
voudrais bien savoir quelles sont les sources qui vous poussent à faire
preuve d’autant d'insolence?»Les notables présents dans la salle se sont
remis à sourire. Ils étaient à deux doigts de l'applaudir. L'un d'entre eux a
alors pris la parole: «Monsieur le Premier ministre, ce collègue ne
représente pas réellement notre profession. Le syndicat dont il était le
président a été fermé. Il serait bon que vous fassiez le nécessaire afin que
seuls les propriétaires de journaux, les directeurs d'édition et les
éditorialistes puissent participeràvos conférences. Les gauchistes,
surtout ceux ayant un casier particulièrement chargé, ne devraient plus y
être admis.» Je me suis aussitôt levé de mon siège pour quitter la salle
d'unpasdécidé.
— Mais franchement Védate, qu’aurais-tu pu faire d'autre pour leur
déplaire! Ton intervention ne sera jamais publiée dans la presse, mais
tous les barons du Parti démocrate et tous les responsables de la sûreté
11nationale seront au courant. Je ne peux pas imaginer pire provocation.Et
direquetuétaisentraindechercheruneraison!
Koumrou n'avait pas encore fini de parler quand une pierre vint
violemment heurter la vitre, qui se fendit de part en part. Elle se mit à
tremblercomme unefeuille.Ivredecolère,Védateouvritlafenêtre.
— Salechien!
Koumrou se précipita sur lui, le mit à l'écart de l'embrasure, et ferma
lesrideaux.
Ne t'en fais pas, chérie, je vais immédiatement téléphoner à la
policepourleurdirecequisepasse.
— N'y pense même pas Védate. Que crois-tu qu'ils vont faire? Ils
vont envoyer une voiture de patrouille qui va immédiatement nous
emmener au poste. Nous passerons toute la nuit au premier Bureau. Ne
faispasdevagues,essayedetecalmer,ilfautéviterdelesprovoquer.
Mais enfin, je ne provoque rien du tout ! C'est eux qui ont tout
manigancé !
— C'esthorsdequestionquejetelaisseseulcesoir.
— Téléphone àtafamillepourlesavertir.
— Que vais-je pouvoir dire à mon père? Je n'ai jamais découché de
ma vie.
— Tu lui avais dit que tu allais ce soir chez Zeynep. Tu n'auras qu'à
inventerunehistoirede maladie,endisantquetudoislaveiller.
— Tuasraison,jevaisessayerdeluidireça.
Védate et Koumrou passèrent la nuit dans un grand sentiment
d'angoisse, sans pouvoir fermer l'œil. Védate allait de temps à autre à la
fenêtre, pour voir si quelque chose bougeait. Il n'y avait strictement
personne à l'horizon, et le téléphone ne sonna pas à nouveau. Le temps
leur sembla bien long, et ils avaient l'impression que des siècles s’étaient
écoulésjusqu’auleverdujour.
Peu de temps avant cet événement, Védate avait quasiment quitté le
domicile familial. Il résidait la plupart du temps dans un appartement
situé au rez-de-chaussée dans le quartier deTaksim. N'importe quel sbire
au service d'officines occultes pouvait facilement avoir accès à la fenêtre,
qui n'était protégée par aucun grillage, casser la vitre et pénétrer à
l'intérieur.Ilsavaientdoncraisondepaniquer.
Ils sortirent ensemble de la maison une fois le matin venu, et
Koumrou prit le tramway pour rentrer chez elle à Pangal . Son cœur
battait la chamade. Qu'allait-elle bien pouvoir dire à ses parents? Sa
mère était asthmatique, ne pouvait supporter ni fatigue ni émotion, et
12
ıt

—avait besoin de soins en permanence. Koumrou culpabilisait déjà à l'idée
del'avoirlaissée seule neserait-ce quepourunsoir.
Son père avait fait partie du mouvement des Jeunes Turcs, et était un
proche de l'ancien président de la République Celal Bayar. Il fut même
élu député, au sein d'un parti d'opposition qui avait été créé de toute
pièces par Atatürk au cours des premières années de la république. C
parti allait pourtant être dissous très rapidement, pour laisser sa place à
une seconde formation, à la vie politique aussi courte que la première. Le
père de Koumrou avait ensuite définitivement abandonné la politique,
pour devenir directeur d'une agence bancaire grâce à l'intervention de son
ami président. La création du Parti démocrate dans les années 1960
l’avait transformé en un fervent militant, extrêmement opposé à tout ce
qui était de gauche. À ses yeux, tous les progressistes et les socialistes
n'étaient que des agents communistes dépendant directement de Moscou.
Quel que soit le sujet, Koumrou ne s'entendait jamais sur rien avec lui, et
tout devenait rapidement matière à discorde. Il n'avait jamais lu aucun
article de Védate, et lui portait même une haine farouche.Bien entendu,
il était à mille lieues de s'imaginer que sa fille avait une relation avec lui.
S'il était venu à l’apprendre, il l'aurait probablement déshérité sur-le-
champ.
Védate se rendit au journal le lundi matin dans un état
particulièrement stressé. Ceux qui avaient participé à la dernière
conférence du Premier ministre étaient pour la plupart de proche
relations de son propre patron. Il se disait qu'ils avaient probablement dû
lui en parler. Une fois mis au courant, il allait probablement le licencier
sanstarder.
Il était encore tôt et les journalistes arrivaient à peine. Védate jeta un
coup d’œil rapide sur les éditions du matin. La conférence de presse était
à la une de tous les journaux, agrémentée de photographies où l'on voyait
Adnan Menderes tout sourire. L'incident provoqué par Védate n'était
mentionné nulle part.
Travaillant dans un journal du soir, le quotidien était bouclé en fin
d'après-midi. Védate se borna à faire un résumé du bulletin de l'agence
Anatolie consacré au discours du Premier ministre, et prépara un article
dénuédetoutcommentaire.
C'est vers 10 h 30 du matin que le garçon de bureau lui signala que le
patron venait d'arriver. Védate se rendit immédiatement auprès de lui, où
il le trouva assis dans son fauteuil, en train de parcourir les Unes des
journauxavec unair maussade.Védateengageaaussitôtlaconversation:
13
s
e
s— Monsieur, j'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. J'ai énervé
le Premier ministre samedi soir, mais il n'y avait aucune préméditation de
ma part.Jen'aipaspum'empêcher dedirecequ'ilyavaitsurmoncœur.
Lepatronposalejournalqu'ilétait entraindelire.
— Je le sais, on me l’araconté hier. Mais je m'attendais au moins à ce
quetu me téléphones.
— Vous avez entièrement raison, mais c’étaitdimanche, et je n'ai pas
vouluvousennuyerinutilementàla maison.
— Je comprends Védate. Mais c'est réellement un événement
regrettable.Es-tu seulement conscient de ce qui nous attend maintenant
Nous avions renouvelé notre demande pour l'attribution de nos quotas de
papier, et je sais que nous n'obtiendrons aucune réponse. Nous ne
recevrons plus aucune publicité officielle. J'avais également demandé des
devises étrangères aux Finances afin de régler certaines de nos
commandes,etjesaisquelaréponseseranon.
— Je suis réellement désolé, monsieur, tout cela va être uniquement
de ma faute.
— C'est le cas jeune homme.Ceci dit je te comprends. Quand j'avais
ton âge, j'étais également un journaliste tout feu tout flamme. Je me suis
lancé dans le métier après la proclamation de laConstitution. Tous ceux
qui avaient mis quelques sous de côté se lançaient dans l'édition. J'ai
d'abord travaillé au quotidien Tanin. Mais il m'a fallu peu de temps pour
comprendre que rien n'avait réellement changé. C'était blanc bonnet et
bonnet blanc. Je vivais une grande désillusion. J'ai ensuite fait partie des
rédactions de la plupart des grands quotidiens d'opposition. Nous nous
étions battus pour la liberté, mais ceux qui détenaient désormais le
pouvoir nous faisaient regretter les précédents. J'en suis arrivé à ne plu
pouvoir supporter les dirigeants du comité Union et Progrès, ce qui m'a
valu de nombreux exils. J'ai ensuite participé à la lutte d'indépendance
nationale.À tel point qu’Atatürk était devenu ma référence absolue. Mais
je n'ai vraiment pas compris ce qui s'est passé après. Pour des raisons qui
m'ont toujours échappé, je me suis d'un seul coup retrouvé devant les
tribunaux révolutionnaires. J'ai réussi à m'en tirer à bon compte, mais j'ai
juré de ne plus jamais toucher à la politique… Tu n'as pas vécu cette
époque, et tu ne peux pas savoir ce que nous avons enduré. Mais je te
prie de me croire, tu ne pourras strictement rien changer. Je t’aim
comme mon propre fils. Tu as commencé le journalisme à mes côtés.
C'est moi qui t’ai formé. Je ne voudrais vraiment pas qu'il t'arrive
malheur… Que veux-tu que je te dise? Nous ferons avec. Nous nous
plierons aux conséquences de ton acte. Mais je te conseille de ne pas trop
14
e
s
?te montrer pendant un certain temps. N'écris plus d'articles, éloigne-toi
d'Istanbul. Je ne vais pas geler ton salaire. Tout cela sera oublié après un
certain temps, les choses deviendront différentes et tu pourras revenir à
tonposte.Crois-moi,c'estunconseildepèrequejedonne.
Védate ne savait que dire. Les paroles de cet homme âgé et tolérant lui
avaient mis les larmes à l’œil . Il n'osait même pas le regarder. Ce n'est
qu'aprèsdelonguessecondes qu'ileutenfinlecouragedeluirépondre.
— Vos paroles m’ont énormément ému, j'attendais réellement à êtr
renvoyé en venant ce matin au journal, mais vous venez de vous
comporter comme si vous étiez réellement mon père. J'accepte votre
proposition, et je n'écrirai pas pendant un certain temps. Je n'ai d'ailleurs
aucune intention de me faire engager par un autre quotidien. Laissez-moi
un peu de temps, et je reviendrai devant vous avec une nouvelle
proposition.
— Très bien fiston,ceseraàtoidedécider.
En signe de respect, et comme il était d'usage de le faire en Turquie,
Védate voulut baiser la main de cet homme tellement sage. «C'est hors
de question fiston», dit son patron avant de retirer sa main. Lui aussi
était àdeuxdoigtsdeverserunelarme.
Védate était un élégant et beau jeune homme aux cheveux noirs;
sympathique de surcroît, que les femmes et les jeunes filles trouvaient
particulièrement attirant. Il se rendait souvent dans les cocktails, les thés
dansants, les dîners, les expositions et vernissages divers, ou encore dan
les réunions d'anciens élèves, et menait une vie pour le moins trépidante.
Il avait vécu un grand nombre d'histoires d'amour depuis l'époque du
lycée. Ceux qui le connaissaient bien n'auraient jamais pensé qu'il
pourrait un jour tomber sérieusement amoureux d'une fille et rester fidèle
àuneseulerelation.
Le tableau de chasse de ses nombreuses conquêtes était réellement
impressionnant. Il y avait eu notamment une artiste de la Comédie-
Française, qui était venue provisoirement à Istanbul pour ne plus pouvoir
s'en détacher ; une célèbre actrice duThéâtre de la Ville, particulièrement
populaire ; une secrétaire employée au consulat de France, la fille d'un
illustre armateur dont on pouvait voir chaque semaine les photos dans les
pages des magazines ; une mannequin réputée, et encore bien d'autres
exquisescréaturesfaisantpartiedelahautesociété delaville.
Ses relations duraient la plupart du temps quelques mois ou des fois
beaucoup moins. Mais Védate fit la connaissance un beau jour, lors d'un
réunion d'anciens élèves, d’unejeune fille élégante, cultivée, qui devait
15
e
s
eavoir entre 20 et 22 ans, et qui avait un esprit particulièrement brillant. Il
s'agissait de Koumrou, qu'un grand nombre de jeunes hommes avait tenté
de séduire en vain, et qui n'était rentrée dans aucune relation sérieuse,
hormis peut-être quelques flirts sans importance. Elle avait été une
brillante élève durant ses années de lycée, tout en étant fortement attirée
par la littérature. Elle avait organisé, lors de sa dernière année à l'école,
plusieurs journées consacrées à la littérature, en invitant au lycée
plusieurs poètes etécrivainsderenom.
Elle connaissait les œuv res des grands poètes turcs tels que Nazim
Hikmet, Orhan Veli, Melih Cevdet ou Oktay Rifat, et était capable de
réciter plusieurs dizaines de leurs poèmes par cœur. Elle-même s'était
essayéeàlapoésie, maisn'avaitjamaisréussiàlesfaireéditer.
Koumrou était une kémaliste convaincue. Ceci dit, il s'agissait d'un
kémalisme bien précis, à l'écart des conceptions chauvines ou
nationalistes. Elle était toutd 'abord totalement opposée à la
prépondérance de l'islam dans la vie quotidienne, et pensait dur comme
fer que l'État et l'éducation devaient s'appuyer sur des bases laïques et
scientifiques. Rejetant toutes les valeurs ou traditions anachroniques, elle
était d'avis que les révolutions d'Atatürk ou encore la place de la Turquie
auseindelacivilisationoccidentaleétaientdesélémentsindiscutables.
La réforme de l'alphabet, la réforme de l'habillement, l'éducation
laïque, la création des instituts villageois, l'organisation de la société
autour d'un État central, les droits de la femme constituaient ses thèmes
favoris, qu'elle défendait à chaque fois avec fougue.Elle avait déjà reçu
une étiquette de gauchiste au lycée. Ne craignant pas d'afficher
ouvertement ses opinions, elle était même allée jusqu'à organiser
plusieurs manifestations àl'écoleencompagniedesesamies.
Koumrou connaissait déjà Védate depuis plusieurs années grâce à ses
articles, qu'elle ne manquait jamais de lire.Elle fut enchantée de faire sa
rencontre, et l'avait trouvé très agréable. C'est un peu comme s'ils
s'étaient attendus depuis très longtemps. Ils commencèrent à se tutoyer
presqueimmédiatement,etuncontacttrèsfortsedéveloppaaussitôt.
Le soir même de leur rencontre, Védate lui proposa de la déposer chez
elle en taxi.Elle ne dit pas non. Ils se tinrent par la main dans la voiture,
et Védate mit sa main autour de sa taille pour l'attirer vers lui. La jeun
fille n'opposa pas de résistance. Leurs lèvres se rencontrèrent, et ce fut le
début d'un très long baiser. Koumrou tremblait et transpirait d'émotion.
Védate avait l'impression que ses paumes étaient en feu, et sa bouche
s’étaitasséchée.
16
eUne fois arrivés devant son domicile, ils se promirent de se revoir dès
le lendemain. Koumrou passa toute la nuit à penser à cet amour qui
venait de naître. Elle était persuadée qu'un avenir fait de bonheur lui
tendait les bras, et elle ressentait comme une envie oppressante de crier
sa joie à tout le monde.Elle était envahie par une attente passionnée.Elle
savait pourtant que Védate était coureur, qu'il avait déjà vécu un grand
nombre d'histoires, mais cela ne semblait pas la décourager. Elle était
persuadée qu'elle arriverait à le séduire et à le retenir. Quant à Védate, il
pensait qu’elle n'avait vraiment rien à voir avec toutes les femmes qu'il
avaitpuconnaîtrejusqu'alors.
Ils se rendirent, en début de soirée, dès le lendemain, dans le petit
village de Bebek sur les rives du Bosphore. Ils prirent place dans un
restaurant dont la vue donnait directement sur le détroit. Ils levèrent leurs
verres, mais semblaient totalement étrangers au paysage qu'ils avaient
devant les yeux. Ils parlèrent sans discontinuer, abordant mille sujets. Le
socialisme scientifique, le matérialisme dialectique, Trotski, les
spartakistes, Maurice Thorez, Lénine, Atatürk, Mustafa Suphi, tout y
passa. Védate semblait être dans la peau d'un militant politique
organisant des cours du soir. Koumrou, quant à elle, essayait de dévoiler
ses points de vue à elle, expliquant sa mouvance politique, et en insistant
surtoutsurlefaitqu'elle sevoulait avanttout anti-impérialiste.
Elle était bien entendue opposée à ce que les puissances étrangères
viennent dicter à la Turquie son chemin de conduite. Les tentatives de
souveraineté américaine dans les domaines financier et culturel étaient à
ses yeux particulièrement préjudiciables, de nature à préparer le terreau
d'un nouvel ordre colonial. Elle expliqua aussi qu'elle était très critique
vis-à-vis de l'aide américaine, qui était à cette époque d'actualité, car cel
entraîneraitàcourttermelapertedel'indépendancedupays.
Védate lui répondit en s'inspirant des propos d'un intellectuel
communisteturcderenom,MehmetAliAybar:
— Je suis également opposé à l'aide américaine. Cette aide nous
mettra tout droit sous le joug des États-Unis. Les conditions de son
attribution sont évidentes. Tous les représentants de la puissance
américaine, qu'il s'agisse du président ou du moindre média, quel que soit
le niveau concerné, vont commencer à intervenir sans cesse dans nos
affaires intérieures sous prétexte de voir si cette aide a été utilisée ou non
à bon escient. En droit, on appelle cela un régime de Mandat. Les États
acceptant cette dépendance ne peuvent en aucun cas continuer à se
prétendre libres. Accepter le mandat américain serait une pure folie.
L'aide américaine signifie également le libre-échange. Les profiteurs,
17
aspéculateurs de tout poil vont y trouver leur compte, et le marché noir
deviendraflorissant.Notrepauvrepeuplenepourraplusjamaissedéfaire
de ses chaînes et de son asservissement. Qu'il s'agisse d'une chaîne
anglaise ou d'une chaîne allemande, une chaîne restera toujours une
chaîne.Quefaired'unelibertéenchaînée?
Pour Koumrou, l'aide américaine était directement liée à l'évolution du
capitalisme :
— Dans les années ayant suivi la proclamation de la République, le
capital appartenait aux étrangers ou aux minorités. Le Parti républicain
du peuple a essayé de développer en Turquie une nouvelle classe
dirigeante et une bourgeoisie nationale, en apportant son appui aux
initiatives privées.Et effectivement, cette bourgeoisie locale a commencé
à voir le jour. Avec l'application en 1942 de l'impôt exceptionnel sur la
fortune, les minorités ont été dépossédées de la majeure partie de leurs
biens. Le pouvoir a toujours favorisé les capitalistes nationaux. Aucun
des grands partis politiques n'a d'ailleurs remis en cause ce principe de
base. L'un des slogans favoris de Menderes n'était-il pas de réussir à créer
un millionnaire dans chaque quartier? Et ces nouveaux capitalistes
étaient bien entendu ouverts à toute collaboration avec les impérialistes,
etsontainsidevenusleurspions.
Dans les jours qui suivirent, Védate et Koumrou abandonnèrent les
rives duBosphore pour se retrouver dans le quartier de Beyoglu, vers le
marché aux poissons.Ils n'arrêtaient pas de penser à la première occasion
où ils pourraient enfin se retrouver seul à seul, mais n'osaient pas en
parlerdirectement.
En matière de relations entre un homme et une femme, ils étaient tous
deux partisans d'honnêteté, de liberté, de tolérance et de franchise. Ils
avaientprisladécision denejamaissementiretd'être capables, sijamais
ils perdaient leurs sentiments l'un envers l'autre, de se séparer sans créer
descandaleetsanstomberdansd'interminablesdépressions.
Avec le temps, leurs points de vue se rapprochèrent, et les quelques
aspérités résiduelles avaient totalement disparu. Une relation
harmonieuse et puissante s'était développée. Védate ressentait de la fierté
à être avec une jeune fille que tout le monde admirait. Leur confiance
mutuelle était telle qu’aucune frontière ne semblait subsister.Cependant,
Védate hésitait encore à inviter Koumrou dans son studio du quartier de
Taksim. Puis, leurs relations ayant pris de l'ampleur, elle accepta un soir
de se rendre chez lui. Ils commencèrent ensuite à y passer plusieurs
heurestouslesjours.
18Au début, Koumrou n'était pas du tout habituée à l'alcool, ne prenant
qu'une bière de temps à autre.Elle commença ensuite à y ajouter un doig
de vodka, et la bière finit par laisser sa place aux vodkas citron. Tout cela
ne pouvant se concevoir sans amuse-gueules et hors-d’œ uvre adéquats, la
tabledevintrapidementriche etvariée.
Leurs relations charnelles avaient également progressé. Néanmoins,
Koumrou n'arrivait toujours pas à dépasser certaines limites, et Védate ne
se montrait pas pressant.Des semaines après, c'est par un soir d'automne
qu'elle décida, de par sa propre volonté et sans éprouver aucun remords,
de lui abandonner sa virginité. Ainsi, il n'y avait désormais plus aucune
limite à leurs relations. Peut-être n'allaient-ils plus jamais avoir à se
quitter...Mais comment allaient-ilsfaireàl'avenir,puisqu'ilfaudraitbien,
à un moment ou à un autre, demander le consentement de la famille de
Koumrou.Comment son père allait-il accepter que sa fille aille se marier
avec un «gauchiste »? Koumrou n'allait-elle pas se retrouver confrontée
à des problèmes totalement insolubles? Néanmoins, elle ne voulait pas y
penserdès maintenant.
Après avoir, d'un commun accord avec son patron, décidé de geler
totalement ses relations avec le journal suite à cette fameuse conférence
de presse, Védate s'était mis à la recherche d'une sortie de secours. Que
pouvait-il bien faire de sa vie? Il n'avait évidemment aucune envie
d'abandonner le journalisme, mais où allait-il donc pouvoir trouver du
travail? Il savait pertinemment que le clash qu'il avait provoqué lui avait
certainement fermé pour longtemps les portes de l'ensemble des
quotidiens disponibles.
Il avait réellement envie de quitter le pays. Mais pour aller où? Il
pensa à l'Afrique noire. Il pourrait toujours y réaliser des reportages pour
le journal, que son patron accepterait bien de publier. Védate ressentait
une attirance toute particulière envers les pays africains depuis son
enfance. Il avait connu un grand nombre de nounous africaines ou
d'eunuques noirs qui avaient été au service de sa famille. Il avait été
bercé dans leurs bras dès son premier âge. Tous avaient été admirables et
chaleureux, et avaient été ses véritables grands-parents. Ils étaient de
véritables bibliothèques vivantes, qui lui avaient donné accès à des
centainesdeconteset delégendes.
Ce fut à leur écoute que l'imagination de Védate commença à
vagabonder. Il se voyait vivre dans un modeste village d'Afrique, était
enlevé en compagnie de ses frères et parents, tombait sous la coupe des
marchands d'esclaves, traversait la mer Rouge dans la soute d'un navire,
était vendu comme une vulgaire marchandise, et se retrouvait à travailler
19
tsous le fouet dans les plantations américaines, ou alors dans un palais, un
sérail, où une grande demeure sur le Bosphore, au service d'un pacha
d'Istanbul.
Mais l'Afrique d'aujourd'hui n'était plus celle de ses rêves. Les
étendards de lutte contre le colonialisme avaient été ouverts dans la
plupart des pays africains, et des vents de liberté avaient commencé à
souffler un peu partout. Les courants progressistes prenaient de la
vigueur et les puissances coloniales subissaient défaite sur défaite.Alle
en Afrique noire afin de participer à la lutte contre le colonialisme, y
assisteràl'effondrementdel'impérialisme,etyvivrelajubilationdecette
libération… Voilàcequ’ilvoulait faire.
Après avoir passé plusieurs journées à ressasser dans sa tête le
multiples aspects de cette aventure, il finit par prendre sa décision: il
allait partir. Il restait cependant trois grands problèmes à régler: réussir à
convaincre son patron, puis sa propre famille, et ensuite Koumrou. Il
commençad'abordparlejournal.
— Monsieur, je voudraisvous apporter une propositionqui me sembl
valable. J'ai l'intention de me rendre dans les pays d'Afrique noire pour y
réaliser des reportages. Mais il ne s'agira pas de reportages destinés à la
presse magazine. Je n'ai nullement l'intention de raconter uniquement les
cannibales, les lions, les éléphants, les girafes ou les hippopotames. Je
voudrais surtout aborder la révolte des esclaves contre le colonialisme, et
leurluttepourl'indépendanceetlaliberté.Qu'enpensez-vous
— Mon Dieu fiston, es-tu seulement sérieux? Comment peux-tu
penser à un tel voyage? L'Afrique déborde de maladies, plus graves les
unes que les autres. La lèpre, le trachome, la maladie du sommeil, la
dysenterie, l'hépatite ! Il n'y a que l'embarras du choix. Il suffirait que tu
en attrapes ne serait-ce qu’uneseule pour disparaître à tout jamais. Nous
ne pourrions même pas rapatrier ton corps. En plus, il y a plusieurs
guerres qui sont en train de s'y dérouler. On torture à tout va ! Hors de
questionquejetedonne ma bénédiction!
— Monsieur, ces jours sont révolus, les peuples d'Afrique se sont
réveillés. Ils veulent se débarrasser des colons par des voies pacifiques.
Les Nations Unies sont impliquées. L’OMSet l'UNESCO les aident. Un
grand nombre de journalistes européens se rend chaque jour enAfrique.
Je ne serais somme toute que l'un d'entre eux. Ne pensez surtout pas que
je suis à la recherche d'aventures. Mon seul but est de gagner de
nouveauxlecteurs progressistesaujournal.
Sonpatronnefutpasvraimentconvaincuparcette proposition, mais il
ne voulut pas briser la motivation qu’ilsemblait avoir.D'un autre côté, il
20
?
e
s
rréussirait ainsi à l'éloigner réellement d'Istanbul. «Qu'il essaye», se dit-
il en lui-même, «cela peut déboucher peut-être sur quelque chose.Dans
lecascontraire,ilfinirabienparrevenir.Aprèstout,pourquoipas.»
C’est d'accord, j'accepte de payer pour les reportages que tu vas
nous envoyer, mais les frais de voyage ne me concernent pas. Et puis,
attendons devoirsituvasréussiràobtenirtonpasseport.
Après avoir reçu cette première réponse positive, Védate alla voir l'un
de ses amis qui était à la tête d’un magazine, en lui proposant des
reportages plus convenus, plus classiques. Sa réaction fut extrêmement
positive :
— Bien sûr, avec grand plaisir. J'adore de toute façon ton style
d'écriture. Ceci dit, nous aurons besoin pour le magazine d'article
beaucoup plus vivants, accompagnés d'un grand nombre de photos.
Essaye de retrouver dans ces pays ceux qui y sont venus en provenance
des anciens territoires ottomans. Mets en évidence les Grecs ou les
Arméniens. Tâche d'écrire des choses de nature à inciter les hommes
d'affaires.
Védate téléphona ensuite à une autre de ses relations qui éditait une
revue politique. Il lui indiqua qu'il pouvait lui envoyer des articles
politiques et culturels consacrés à l'Afrique. Lui aussi accueillit cette
propositionàbrasouverts.
Bref, il était en position d'écrire pour trois organes de presse
différents. Il se rendit aussitôt au quatrièmeBureau de la direction de la
sûreté, afin de remplir sa demande de passeport. Il savait que les
formalités n'étaient pas simples et qu'il devrait attendre quelques jours au
bas mot.
Védate continuait de temps à autre à recevoir des coups de fil de
menace qui l'énervaient toujours plus, mais le motivaient de plus belle
pourfaire avancer sondossier.
Trois jours plus tard, il se rendit à l'immeuble de la sûreté, traversa la
grande cour et grimpa les escaliers pour se rendre au quatrième bureau. Il
y avait plus de 30 personnes dans le couloir, qui étaient toutes là pour la
même raison. Védate montra sa carte de presse, évitant ainsi de faire la
queue,etdemandaauxfonctionnairessisonpasseportétaitprêt.
Après l'avoir dévisagé longuement, le fonctionnaire lui demanda
d'aller voir le directeur du bureau. C'était un bureaucrate à l'air revêche,
n'ayant probablement jamais souri de sa vie. Védate se présenta, et lui fit
la même demande.
21
s
—— Je suis désolé, cher Monsieur, mais nous avons besoin dans votre
cas d'une procédure spéciale. Nous sommes dans l'obligation de
demanderl’avald'Ankara.
— Pourquelleraison
— Votre dossier n'est pas net. Nous ne sommes pas en mesure de
prendre une décision tout seuls. Le mieux serait que vous essayiez de
voirdirectementcequisepasse…
Védate appela immédiatement le correspondant du journal dans la
capitale, lui raconta ce qui se passait, et lui demanda son aide. Il obtint
uneréponsedèslelendemain:
— C'est plus compliqué qu'il n'y paraît, ils ne t’ontpas à la bonne, et
ils ont totalement bloqué le dossier. Parles-en au patron, qu'il appelle
directement le ministre de l'Intérieur. Lui seul pourra faire avancer le
choses.
Védate suivit ses conseils, mais le patron se sentait visiblement mal
l'aise. Son expression démontrait qu'il n'avait pas vraiment envie
d'intervenir.
— Je te l'avais bien dit, tu ne pourras pas obtenir de passeport aussi
facilement.Jevaistenterd'englisserquelques motsau ministre. Peut-être
seront-ilsd'accordpourtedélivrerunpasseport,justehistoiredetesavoir
loin,trèsloindelaTurquie.
Il appela immédiatement Ankara, et réussit à joindre le ministre, qui
était l'un de ses anciens camarades. Lui-même avait dû subir à l'époque
un grand nombre de tracasseries à cause de son propre casier politique. Il
lui détailla donc la raison de son appel, tandis que Védate attendait ave
impatience sa réaction. Il n'arrivait pas à suivre le fil de la conversation,
mais comprit finalement que le problème avait été réglé, en entendant
sonemployeurleremercierlonguement.
Restait maintenant à résoudre le problème des devises. Une autre
complication inventée par le gouvernement consistait dans l'obligation de
se faire délivrer officiellement un certain montant en devises étrangères
avant toute sortie du territoire, ce qui était en réalité une sorte de barrage
supplémentaire. En n’obtenant pas auprès de la banque Centrale ces
quelques billets avec l'autorisation officielle du ministère des Finances,
vous ne pouviez tout simplement pas quitter la Turquie. Il était bien sûr
possible d'aller acheter toutes les devises nécessaires au marché noir,
mais cela n’étaitd’aucune utilité. Les réserves de la banque Centrale
étant à sec, l'État ne pouvait pas vous délivrer de devises et votre
passeportnevousservaitàrien.
22
c
à
s
?Une fois de plus, c’estAnkara qui délivrait l'autorisation en question.
Védate remplit un formulaire, en demandant un montant tout à fait
symbolique.Aucune réponse. Il fit intervenir à nouveau le correspondant
du journal àAnkara. Le ministère avait répondu qu'il n'y avait même pas
un seul billet de cinq dollars dans les coffres, et qu'ils ne pouvaient rien
faire. Son patron fit à nouveau intervenirle ministre, qui lui débloqua une
allocationofficielledecent dollars américains.Védateétaitfoudejoie.
Il fallait maintenant faire part de son projet à sa propre famille, c'est-à
dire à sa mère, sa grand-mère et sa sœ ur. Le père de Védate était mort six
ans auparavant des suites d'une longue maladie et c'est à lui que revenait
depuis lors la lourde responsabilité d'être en quelque sorte le seul homme
de la maison. Heureusement, ils n'avaient pas de loyer à payer, et
habitaient dans une maison héritée de leur grand-père et située dans le
quartierde li.
Les graves ennuis de santé de son père avaient lourdement pesé sur sa
maman. Les années de disette vécues durant et après la SecondeGuerre
mondiale l'avaient obligé à vendre tout ce qui pouvait avoir un tant soit
peu de valeur dans la maison, et elle se sentait réellement à bout de nerfs.
Elle s’emportait tout de suite au moindre problème, et incendiait tout le
monde, sans exception aucune.C'est la grand-mère, la véritable colonne
vertébrale de la famille, qui assurait la stabilité financière de la
maisonnée, grâce à la pension de réversion de son défunt mari. C'était
une élégante dame stambouliote, remplie d'abnégation, à l'esprit libre,
ouvertàtouteslesnouveautés.
Gülen, la sœur de Védate, venait d'avoir 17 ans. Elle passait ses
classes sans aucun problème. Elle avait l'intention, une fois le lycée
terminé, de faire du droit pour devenir avocate. Le petit pécule que lui
versait sa grand-mère et qui lui servait d'argent de poche suffisait à ses
besoins, et elle évitait de fréquenter les autres filles fortunées de la
famille.
Védate se rendit donc dans la maison de li ce soir-là afin de leu
parler de son projet africain. Il donnait l'impression d'avoir le moral, et
cela changeait énormément des dernières semaines où elles l'avaient
toujours vu préoccupé et tendu. Elles allaient pourtant déchanter
rapidement. La grand-mère ne put retenir ses larmes quand il fit part de
sadécisiondeserendreàl'étranger,etlepritdanssesbras:
— Tu es en train de détruire tous les espoirs que j'avais. J'aurais
tellement voulu passer mes dernières années à côté de toi.Et là, tu es en
train de nous quitter. On ne sait pas quand tu rentreras. Peut-être ne
pourrais-je plus jamais te revoir. Je ne peux pas imaginer plus grand
23
r i 
i 
-malheur. Mais je ne peux rien faire d'autre que de m’y résigner. Je te
comprends aussi, ta vie ici est devenue de plus en plus difficile. Que dire
d'autre,adviennequepourra.
—Grand-mère, ne vous en faites pas, je ne pars pas définitivement, je
serai à moitié à Istanbul. Je reviendrai à chaque fois que j'en aurai
l'occasion.Jenepeuxpasvivresansvous.
Sa mère, quant à elle, avait accueilli ce projet d'une façon plus
positive. Elle avait en quelque sorte plus d'expérience, puisque son
propre mari avait été à l'époque dans l'obligation de quitter la Turquie à
plusieurs reprises.
Sa sœur, pour finir, voyait les choses d'un point de vue totalement
différent.
— Ton départ ne me rend pas réellement triste. Peut-être auras-tu
l'occasion de m'inviter dans l'un des pays où tu seras. Grâce à toi, je
pourrai ainsi découvrir l'Afrique.De toute façon, je sais que tu ne pourras
pas rester éloigné de la Turquie bien longtemps.Comme dit le proverbe,
lafourrurefinit toujoursparrevenirchezfourreur!
Il restait maintenant à convaincre Koumrou. Védate ne lui avait rien
dit de toutes les formalités qu'il avait engagées pour obtenir son
passeport.Il lui préparait une surprise. Koumrou n’aurait aucun problèm
pour le sien, puisqu'il suffirait que l'un des ses proches vivants à
l'étranger lui envoie un papier certifié par le consulat, en disant qu'elle
venait lui rendre visite pour raison médicale, et que l'ensemble de ses
fraisétait prisencharge.
Une fois son propre passeport et ses devises obtenus, Védate lui donna
rendez-vous un soir dans son petit studio de Taksim. Il prépara de
délicieux hors-d’œuvre. Il allait enfin lui annoncer la bonne nouvelle, et
il ne resterait plus alors qu'à célébrer leur prochain départ. Il était six
heuresdusoirquandilsseretrouvèrent.
— Chérie, j'ai une grande surprise à t’annoncer. J'ai enfin obtenu mon
passeport et mes devises après avoir galéré pendant plusieurs semaines.
J'ai également vendu l'appartement de papa, ce qui m'a permis d'avoir un
petit pécule. Je vais en laisser la moitié à ma mère, et l'autre moitié me
suffira amplement. Nous allons tout d'abord nous rendre à Paris le plus
rapidementpossible,etpuisenAfrique.
Mais enfin, comment as-tu pensé que je pouvais venir avec toi? Je
ne peux pas abandonner ma mère, elle est trop malade. Mon père
n'acceptera jamais de la vie que je parte avec toi. Je te jure, il deviendrait
fou.
24

e— Tu n'as aucune raison de lui dire que nous partons ensemble.Dis-
lui que tu participes àune réunion, et que tu vas ensuite suivre un
séminaire deformationpendantquelques mois.
— C'estexactementletyped'hommequivaavaleruntelbaratin!
— Il te croira. Ce type de réunion ou de séminaires est organisé
fréquemment à l'étranger. Je te trouverai le programme complet de l'un
d'entreeux,ettule montrerasàtonpère.
— C'est impossible. Il ne me croira jamais. Et si jamais il venait à
savoirquel'onpartensemble,il seraitcapabledeme tuer.
— Mais il devrait quand même se faire à cette idée. Tôt ou tard, il
apprendraquenoussommesensemble.
— Peut-être,maischaquechoseensontemps.
— Alors c'est parfait, c'est exactement ce que je pense. Tout d'abord,
nous partirons ensemble. Nous rentrerons après un certain temps, et j'irai
voir ton père pour lui demander ta main. Il ne restera plus qu'à nous
marier.
— Horsdequestion,monpèren'accepterajamais.
— Mais que pouvons-nous faire d'autre? Tu sais très bien que je n'ai
plus aucune possibilité de travail ici. Personne ne m'engagera. En
travaillant un peu à l'étranger, les conditions finiront bien par changer. Il
y aura tôt ou tard une révolution qui renversera le Parti démocrate. Un
véritable ordredémocratiqueseraenfinétabli,etnousrentreronsaupays.
— Tu n'as donc pas l'intention de prendre part à cette révolution que
tum'annonces?Tuvasresterensimplespectateur,endehorsducoup
— Évidemment que je veux y prendre ma place, mais je ne fais partie
d'aucune organisation. Ma seule armeest mon stylo. Et ils viennent de
décider que je n'avais plus le droit de l'utiliser! Je pense donc être plus
efficace à l'étranger. De nouvelles relations, de nouveaux contacts, qui
permettront de nous faire entendre à l'extérieur de la Turquie.
J'organiseraidesgroupesdepression,jetrouveraidenouveauxappuis.
— Mais laisse donc les autres s'occuper de tout cela, c'est ici que tu
dois menertalutte.
— Écoute Koumrou, quasiment soixante-dix pour cent de mes amis
ont été mis en examen, et la moitié d'entre eux est déjà en prison. À ce
rythme-là, je ne vais pas tarder à les rejoindre. Mon seul luxe sera peut-
être de choisir la maison d'arrêt. Nous serions alors dans l'impossibilité
denousvoir,etil ne me restera plusqu’àattendredefaire montemps.
— Vu comme ça, c'est vrai que tu n'as pas tort. Pars si tu veux, mais
c'esthorsdequestionquejevienne.
— Maisceseraunerupture.
25
?— Peut-être, mais cela sera ta faute. C'est toi qui viens de prendre
cette décision. Il n'y a rien que je puisse faire de mon côté. La rupture
seradetafaute.
— Jamais je n’auraispensé que tu puisses refuser de venir. Tu sais
quel point je t'aime, à quel point je te suis attaché. Partir sans toi sera un
énormedéchirure.
— Que veux-tu que je te dise, tu refuses de prendre en compte ma
situation. J’aurais pensé à tout, sauf que nous pourrions nous quitter.
Maisjen'ensuisvraimentpasresponsable.
— Arrêtonsalorsde discuter pourrien, ça ne vaut pasla peine de nous
blesserdavantage.Jen'ai pasd'autresolutionquedepartir.
Tuesvraimentdécidé àtoutdétruire
— Vucommeça,oui.
Ni Védate ni Koumrou n'étaient prêts à cette séparation. Commen
leur extraordinaire aventure pouvait-elle s'arrêter ainsi? Védate se sentait
prêt à exploser, et n'avait pas envie de penser à cette rupture annoncée.
Son cœur seserrait, il avait du mal à respirer. Mais sa décision était prise,
une fois pour toutes. Il n'y avait strictement aucune concession qu'il
puisse faire. Il devait quitter Istanbul le plus rapidement possible, et cela
n'aurait servi à rien de reprendre la discussion avec elle.Elle n'avait fait
aucun effort pour essayer de trouver une solution. Et puisqu'elle venait
d’avoir ce type de réaction, il n'avait vraiment pas l'intention d'aller la
supplier à genoux. Puisqu'un chaînon avait lâché, cette chaîne n'avait qu'à
se briser. Puisque leurs chemins se séparaient, il ne lui restait plus d'autre
solution que de continuer à marcher tout seul sur la voie qu'il avait
choisie.
Védate commença dès le lendemain les préparatifs du voyage. Il alla
un soir à la taverne de la République, au marché aux poissons, pour y
retrouver tous ses amis. Ces réunions à la taverne étaient devenues en
quelque sorte une tradition qui perdurait depuis de nombreuses années.
Ceux qui y venaient appartenaient à différentes couches de la société. Il y
avait là des lycéens, des universitaires, des journalistes, des artistes. Tous
les sujets sans exception étaient abordés au cours de ces dîners. Les
discussions pouvaient des fois durer pendant des heures, et les gens se
quittaient toujours en bons termes. Certains d'entre eux étaient des
socialistes, d'autres des communistes, d'autres encore étaient de tendance
libérale, mais strictement personne parmi eux n'était raciste ou intégriste.
Aucune personne de ce bord n'aurait d'ailleurs pu prendre racine parmi
eux.
26
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